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LA FAMILLE, L'ÉTAT ET L'ÉGLISE

l'Etat n'aura dans ses institutions et ses lois aucun égard aux affaires domestiques ni aux intérêts religieux de ses sujets, ou enfin que la famille, en tout ce qui concerne ses intérêts domestiques, s'affranchira des lois de l'Etat et des obligations de la religion.

Les lignes qu'on vient de lire sont empruntées à un excellent opuscule, écrit en 1849 par Beckedorff*. Je suis heureux d'avoir trouvé cette occasion pour témoigner mon estime à cet homme d'un mérite exceptionnel. Je n'ai rien à y ajouter, car il décrit avec autant de justesse que d'élégance le rapport mutuel de ces trois institutions divines d'où dépend le bonheur de l'humanité.

1 Dos Verhœltniss von Haiis, Staat und Kirche zu e inonder und zur Schule. Berlin, 1849.

L'école. — La liberté d'en

Aucune question n'intéresse plus l'avenir que celle de l'école et de ses conditions d'existence, et nulle n'a été si peu comprise jusqu'ici par la majeure partie de la population. C'est là précisément Tune des fâcheuses conséquences de la centralisation et de la manie de vouloir tout gouverner : l'homme sous un tel régime devient incapable de juger sainement les questions les plus capitales. La génération actuelle, abdiquant toute volonté personnelle, a pris l'habitude d'accepter, comme on se résigne à un destin inévitable, toutes les ordonnances des autorités scolaires.

Or, plus les hommes de bien, plus les gens intéressés dans la question, et surtout les parents, s'accoutument à abdiquer toute influence sur les affaires d'école, plus les hommes de parti, les factieux et les égoïstes cherchent à s'en rendre maîtres et à les faire servir à leurs desseins. Nous en sommes là de nos jours. Quand nous considérons quels sont les hommes qui s'occupent

aujourd'hui publiquement de la question scolaire, et demandent que tout ce qui la concerne soit traité comme une affaire gouvernementale , nous ne voyons point que ce soient les parents qui interviennent en faveur de l'instruction et de l'éducation de leurs enfants;, ce sont des hommes politiques, des inventeurs de théories abstraites, des maîtres qui ont apostasie leur croyance , et qui veulent faire prévaloir leurs vues et leurs intérêts. Aux trois institutions de la famille, de l'Etat et de l'Eglise , ils veulent substituer celles de l'Etat, de l'Eglise et de l'école. L'école , devenue indépendante, ne relèvera plus que de l'Etat, et l'Eglise sera séparée à la fois de l'Etat et de l'école.

Dans de telles conjonctures, c'est une des nécessités les plus impérieuses de notre temps que les catholiques, la presse catholique surtout, se rendent bien compte de ce que doit être une école , afin qu'ils unissent leurs forces pour agir avec ensemble et concourir à un même but. Il est nécessaire en particulier de rappeler aux parents quels sont leurs droits et leurs devoirs, et de les exhorter à protester unanimement contre les tendances de notre siècle. Il faut qu'ils soient bien convaincus qu'il n'y a point sur la terre de droits plus inviolables, d'obligations plus sacrées que celles qui leur incombent vis-à-vis de l'école, et qu'ils compromettent de la façon la plus criminelle le bonheur de leurs enfants en abdiquant leurs droits dans l'organisation des affaires scolaires.

Nous voulons insister un moment sur le danger qui nous menace et exposer ensuite les vrais principes touchant la question des écoles.

Les écoles élémentaires, ou, si Ton veut, les écoles du peuple telles qu'elles existent aujourd'hui, étaient inconnues dans l'antiquité païenne. La liberté d'enseigner et d'être enseigné était alors sans limites. Quiconque voulait se vouer à l'enseignement ou faire instruire les membres de sa famille, choisissait ses maîtres avec une pleine liberté. Hors de là, il n'y avait que quelques grandes écoles publiques, qui se rattachaient à l'Etat par des liens plus ou moins étroits.

Chez les peuples germains, l'Eglise fut la mère et la fondatrice des écoles. Partout où elle parvint à s'établir, elle en érigea sous toutes les formes, et réunit autour d'elle les enfants de toutes les classes de la société pour leur donner une éducation libérale. L'instruction obligatoire et les taxes destinées à couvrir les frais de l'enseignement étaient inconnues à cette époque. Les ressources arrivaient d'elles-mêmes, et l'on se bornait à prier les parents d'envoyer leurs enfants à l'école. Les résultats n'en étaient que plus surprenants. Les monastères furent surtout des pépinières de magnifiques et florissantes écoles. A peine les moines avaient-ils mis le pied et construit leur cabane dans les plus affreux déserts, que l'élite de la jeunesse accourait en foule pour leur demander la sagesse et la science. Un siècle après l'entrée des moines à Reichenau , où nul homme n'avait pu habiter jusque-là, on y voyait déjà un monastère où cinq cents jeunes hommes venus de toutes les contrées de l'Allemagne faisaient leurs études, et passaient seize années à se perfectionner dans tous les ordres de connaissances*. Il en était ainsi partout.

* La vie et les travaux de saint Meinrad. 1861.

D'une main, les religieux remuaient la terre, défrichaient les forêts et se livraient à tous les genres d'occupations; de l'autre, ils cultivaient les cœurs de nos ancêtres et jetaient sur ce sol riche et généreux la divine semence du christianisme. Vers la fin du moyenâge, les écoles les plus nombreuses et les plus diverses, pourvues d'immenses ressources , étaient répandues dans tous les pays que le christianisme avait trouvés jadis sans culture et sans civilisation. Les universités furent aussi dans l'origine des créations de l'Eglise ; et telle était l'impulsion que l'Eglise imprimait alors aux intelligences, que l'université de Bologne, par exemple, comptait, dit-on, dix mille étudiants, et que, vers la même époque, sous Henri III, celle d'Oxford en comptait jusqu'à trente mille *.

Cet état de choses, du moins dans son ensemble, continua de subsister même après la réforme , et le traité de Westphalie considéra l'école comme faisant partie du libre exercice de la religion, annexum exercitii religionis. Néanmoins, quoique l'Eglise eût fondé ellemême la plupart des écoles, il ne s'ensuit pas que ce droit lui appartînt exclusivement. L'autorité civile l'exerça aussi, par exemple en approuvant les universités, mais sans supprimer la liberté d'enseigner et d'être enseigné, bien que le grand nombre d'écoles ecclésiastiques laissât peu d'occasion d'en faire un fréquent usage. Ce qu'on ignorait alors, c'était une Eglise reconnue en droit et privée du droit d'avoir des écoles.

Mais à mesure que l'Etat marchait vers l'absolutisme, à partir du dix-huitième siècle surtout, l'idée

1 Hurter, Innocent III , 4« volume, p. 596.

qu'il devait seul diriger et réglementer tout ce qui touchait à renseignement s'accrédita de jour en jour. Aussi lorsque l'ancien empire germanique vint à s'écrouler et que l'omnipotence de l'Etat eut atteint son apogée, on n'hésita pas à revendiquer pour lui le droit exclusif de diriger l'enseignement et de fonder des écoles. Dans les classes élémentaires, comme elles étaient plus rapprochées des parents et que les droits de l'Eglise étaient plus manifestes, ce principe ne put obtenir une complète application; et il y a jusqu'ici, entre les maximes du libéralisme moderne et la force des choses, une contradiction que l'on a tâché de dissimuler par tous les moyens. Il n'en* pas été de même pour les classes moyennes et les classes supérieures; l'Etat s'en est emparé sans réserve, et quoique les droits de la famille et de l'Eglise n'aient pas été exclus en théorie, partout c'est le ministre de l'instruction publique qui dirige tout ce qui se rapporte à l'enseignement.

Ce reste d'égards, on veut aujourd'hui le supprimer et faire de l'école une institution purement gouvernementale, placée en dehors de la famille et de l'Eglise. L'absolutisme libéral veut épurer et perfectionner l'œuvre de l'absolutisme monarchique. Il veut que l'Etat, ou, comme l'Etat représente une idée, l'homme qui représente l'Etat, le ministre de l'instruction publique, qui sera infailliblement un maître d'école, ait seul le droit d'enseigner. Il faut que l'instruction et l'éducation deviennent un monopole, et, qui plus est, un monopole du corps enseignant. Avec ce système, ce ne sont plus les parents qui dirigent l'éducation de

leurs enfants; l'éducation est l'unique affaire des instituteurs qui, en cela, n'ont pas à se soucier de la volonté des parents. Ceux-ci n'ont pas d'autre devoir à remplir qu'à s'occuper du corps de leurs enfants et à fournir à l'entretien des maîtres; pour le reste, pour ce qui concerne l'éducation de leurs enfants, c'est au corps enseignant qu'il appartient d'en décider.

Ce système, qui tend à prédominer et qui, dans quelques années peut-être, sur un mot d'ordre, sera préconisé dans toutes les assemblées comme une nécessité du progrès et de la civilisation, comme une des attributions de l'Etat moderne : — voilà l'absolutisme sous sa forme la plus hideuse et la plus funeste.

Déjà la situation actuelle est beaucoup périlleuse et plus intolérable qu'on ne le croit généralement, car elle porte aux droits des parents comme à ceux de l'Eglise de profondes atteintes. Il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup-d'œil sur les deux camps qui partagent la société. Tout ce qui compose la famille appartient encore en grande partie au christianisme, tandis que le personnel des écoles moyennes et supérieures marche à peu près exclusivement sous la bannière de l'incrédulité moderne. La famille est encore essentiellement religieuse et se règle d'après les maximes du christianisme; les enfants, tant qu'ils habitent sous le toit paternel , grandissent au souffle des idées et des sentiments du christianisme, et en conservent les salutaires habitudes. Le père de famille lui-même, quand il reparaît au foyer domestique au sortir de la vie publique, où peut-être il a favorisé des tendances antichrétiennes, s'y soumet aux prescriptions du chrisu'a-

nisme, et veut qu'elles soient observées par ceux qui l'entourent. Cette colonne là est encore debout et soutient, dans une certaine mesure, la société si profondément ébranlée sous d'autres rapports.

Mais la vie publique est généralement anti- religieuse, et c'est aux écoles qu'il en faut attribuer la cause. On peut admettre en principe que plus les hommes puisent leur éducation dans la famille, plus ils sont chrétiens, et qu'au contraire plus ils fréquentent longtemps les écoles publiques, plus la foi chrétienne s'affaiblit en eux. La vie publique est gouvernée par la presse, et la presse moderne est dirigée par l'école moderne. Déjà en 1848, on avait fait la remarque qu'un grand nombre de jeunes gens, qui avaient été ensuite poursuivis par le fer et le feu, n'avaient fait que mettre en pratique les leçons de leurs maîtres nommés par l'Etat et payés par leurs pauvres parents. Ils ne se distinguaient de leurs professeurs que par plus de loyauté et de courage : non contents d'avoir écrit leurs faux principes dans leurs cahiers de collège, ils les portaient vivants dans leurs cœurs. On peut dire d'un grand nombre de parents qu'en envoyant leurs enfants aux écoles supérieures, ils les livrent presque infailliblement aux mains de l'incrédulité. Aujourd'hui déjà l'école est tellement en contradiction avec la famille et l'Eglise, qu'on trouve souvent des pays entiers où, dans les écoles moyennes et supérieures, il est à peine quelques professeurs qui croient à la divinité de Jésus-Christ ; tandis que le pre* mier devoir des hommes préposés à l'enseignement serait de diriger les écoles, non selon leurs vues personnelles, mais d'après les idées et la conscience des pa-

rents, puisque c'est pour leurs enfants que les écoles sont instituées. C'est presque toujours le contraire qui a eu lieu, au grand mépris des droits de la famille.

Mais on ne s'en tient pas là; on veut pousser ce système jusqu'à ses dernières conséquences, et décider qu'en principe l'école sera soustraite à la famille, à la conscience des parents et à l'Eglise. Désormais, ce seront les opinions mobiles et incertaines des hommes préposés à la direction des écoles qui décideront d'après quels principes il faudra traiter et élever les enfants.

Or, s'il y eut jamais une question où tous aient été intéressés, c'est assurément celle qui concerne la nouvelle organisation scolaire dont nous sommes menacés. On ne devrait pas laisser passer un seul jour sans faire pénétrer dans les familles quelque feuille catholique où l'on agiterait cette question, et démontrerait jusqu'à la dernière évidence aux parents dévoués à leurs enfants qu'il s'agit là pour eux d'une affaire capitale, et qu'ils sont obligés, en vertu de leur autorité paternelle, de faire valoir leurs droits sur l'éducation de leurs enfants. Si les bêtes féroces défendent leurs petits contre les attaques du dehors, combien plus les parents chrétiens ne sont-ils pas obligés de préserver les âmes de leurs enfants, dont ils sont responsables envers Dieu, des atteintes de l'incrédulité organisée sous forme d'enseignement!

Après avoir indiqué l'état actuel de la question des écoles et signalé les dangers, je veux exposer les principes selon lesquels la position de l'école doit être déterminée ; ces principes me paraissent aussi conformes à la raison qu'à l'esprit de l'Eglise.

1. Les trois grandes institutions de la famille, de l'Etat et de l'Eglise ont surtout pour objet l'éducation de l'homme; chacune, selon des procédés divers, y concourt essentiellement. L'Etat y participe non-seulement en faisant l'éducation civile et politique de l'individu, mais en agissant sur toute la. masse; car une de ses premières attributions est de maintenir la paix publique et d'administrer la justice : deux choses qui exercent sur l'éducation de l'homme une influence incalculable.

2. Pour remplir cette mission civilisatrice, l'école est pour la famille, comme ponr l'Etat et l'Eglise, un moyen absolument indispensable. Leur fermer l'école, c'est les empêcher d'atteindre le but que Dieu leur a proposé. Loin donc d'être indépendante de la famille, de l'Etat et de l'Eglise, l'école est leur auxiliaire subordonné. Telle est la position réelle de l'école, celle que la nature et la religion lui assignent de concert. On voit par là combien est fausse la direction qui poursuit notre siècle, lorsqu'il essaie de rendre l'école indépendante de la famille et de l'Eglise. Il faut que l'Etat, la famille et l'Eglise aient des écoles qui correspondent à leurs idées et satisfassent à leurs exigences ; on ne saurait s'y opposer sans commettre une grande injustice.

3. Dans sa Théorie du droit et du gouvernement, F.-J. Sthal reconnaît au pouvoir civil les trois attributions suivantes :

« 1. Exiger de tous les sujets un certain degré de culture, une instruction élémentaire. Ordonner, en conséquence, que les enfants fréquenteront l'école du

peuple, ou recevront une instruction équivalente à celle qu'on y distribue ;

» 2. Réclamer d'abord de tous ceux qui font 1 école ou qui veulent entrer dans la carrière de renseignement, des garanties de moralité, puis les soumettre à des épreuves publiques, afin de s'assurer qu'ils ont des connaissances suffisantes pour donner une instruction populaire ;

v 3. Enfin, rendre la fréquentation des écoles publiques (collèges, universités), obligatoire pour les employés de l'Etat et ceux qui veulent pratiquer la médecine, le barreau 1 , etc. »

Evidemment, cette dernière attribution que Stahl reconnaît à l'Etat ne découle pas des principes posés par l'auteur ; elle est plutôt en contradiction avec ces principes. L'auteur a soin, en effet, dans le cours de son traité, de faire cette restriction, que les établissements publics ne doivent pas blesser la conscience des parents, puisque c'est un droit imprescriptible de l'autorité paternelle de n'être pas obligé de confier ses enfants à une école qui foule aux pieds les principes religieux de la famille. Nous sommes pleinement de cet avis; mais nous croyons qu'il est impossible de s'y conformer dans la pratique, si le père, trouvant que les établissements publics ne répondent pas à ses besoins religieux, n'a pas d'autre moyen d'instruire ses enfants : comment fera-t-il valoir les droits de l'autorité paternelle? Aussi, le seul droit que nous puissions attribuer à l'Etat, est d'exiger pour chaque carrière un certain degré de culture intellectuelle, et de s'assurer

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par un examen que les candidats le possèdent. Tout moyen de contrainte ayant pour but d'imposer tel ou tel procédé pour arriver à ce degré de culture est absolument illégitime.

Quant aux deux autres droits que le docteur Stahl revendique pour l'Etat, nous les admettons sans réserve.

Le premier est celui qui concerne la fréquentation obligatoire de l'école. L'Eglise, il est vrai, a toujours mieux aimé faire appel à la conscience des parents que de recourir aux mesures de coercition , car elle a toujours égard à la liberté, surtout à la liberté de la famille. Cependant si en matière d'enseignement elle n'a jamais employé la contrainte extérieure, elle ne l'a pas non plus déclarée illégitime. Un tel procédé, toutefois, rencontrerait une grande résistance chez un peuple catholique, où le sentiment de la liberté personnelle a toujours été très-développé, et à coup sûr les anciens Germains ne s'en seraient pas accommodés.

Cependant, bien qu'un grand nombre d'esprits croient que l'Etat n'a pas le droit de rendre l'instruction obligatoire, il nous est impossible de partager leur sentiment. Nous pensons que l'Etat a le droit, en vertu même de sa mission, d'exiger de ses sujets une certaine somme, si faible soit-elle, de connaissances élémentaires, et de forcer les parents qui ne peuvent ou ne veulenfpas procurer par d'autres moyens cette éducation à leurs enfants, à profiter de l'école publique , supposé , bien entendu, qu'elle soit en harmonie avec les convictions religieuses et avec la conscience du chef de la famille.

Le second droit ne peut pas davantage être contesté

au pouvoir civil dans un pays où la loi reconnaît plusieurs confessions religieuses. Là où il existe une religion d'Etat, le pouvoir civil doit avoir assez de confiance dans l'Eglise pour supposer que dans les écoles qu'ellemême a instituées elle ne tolérera rien de préjudiciable à l'Etat. Mais dans un pays où plusieurs confessions religieuses sont tolérées, il doit pouvoir exercer le droit de haute surveillance. Quant aux limites de cette surveillance, elles sont indiquées par la nature même du pouvoir civil. L'Etat a toujours le droit de s'assurer si l'on n'enseigne rien dans une école qui contredise la morale naturelle et le culte du seul vrai Dieu, et si, dans une école élémentaire, le maître est capable de donner l'enseignement qu'on exige de lui.

4. Mais si nous ne pouvons pas demander la liberté absolue d'enseignement dans les Etats où les cultes sont sur le pied d'égalité, et si nous admettons volontiers que l'Etat est pleinement fondé à y exercer le droit de haute surveillance dont nous avons parlé , nous devons revendiquer énergiquement , comme un droit de la liberté de conscience, de l'autorité paternelle et de la vraie science, la liberté d'enseignement sous conditions. Quiconque donne à l'Etat toutes les garanties possibles que la morale et la crainte de Dieu seront respectées dans son école, que les maîtres eux-mêmes satisferont à toutes les exigences de la moralité , de la religion et de l'enseignement qu'ils dirigent, a le droit illimité d'ériger une école pour ses propres enfants comme pour les enfants qui lui seront confiés par les familles. Quand on en sera venu là, on pourra parler de liberté de la science. Une science monopolisée par

l'Etat, comme la veut le despotisme libéral, n'est point une science libre ; c'est la science d'une caste et de l'esprit de caste , la science mesurée à l'aune de ceux qui sont à la tête de l'enseignement dirigé par l'Etat.

C'est donc une des premières nécessités de notre temps d'organiser la liberté de la science , et en particulier de mettre la vérité chrétienne en état de déployer la sienne dans toute sa magnificence et de l'opposer à l'incrédulité monopolisée dans les écoles de l'Etat. La liberté d'enseignement, dans les limites que nous avons indiquées, est un droit sacré et inviolable de l'individu, de la famille , de l'Eglise et de la science , et la presse catholique ne doit pas se lasser de le réclamer.

5. L'Etat est encore obligé, non point d'organiser les écoles qu'il fonde lui-même d'après ses vues particulières, mais d'avoir égard à la religion des parents, afin que ceux-ci puissent y envoyer leurs enfants sans blesser leur conscience.

Pour comprendre la justice de cette demande, il suffit de considérer que les parents ont le droit de choisir eux-mêmes le genre d'éducation qu'ils veulent donner à leurs enfants.

L'Etat doit surtout respecter ce droit lorsqu'il a rendu l'instruction à peu près obligatoire. Voici en quels termes le docteur Stahl s'exprime sur ce sujet dans l'endroit que nous avons cité : « Quand les écoles de l'Etat sont déchristianisées ou seulement contraires à une confession reconnue, le monopole ou l'influence prépondérante qu'elles exercent ne sont plus justifiés, soit qu'il s'agisse des écoles du peuple ou des établissements destinés au service de l'Etat. Ici, ce sont les droits de la

conscience qui prévalent. Nul père de famille ne peut être contraint de soumettre son enfant à une influence funeste à sa religion, et l'Eglise a le droit incontestable de remplir, en dehors de l'Etat, sa mission d'institutrice.

Nous n'avons pas besoin d'expliquer ici jusqu'à quel point l'Etat a méconnu le devoir qui lui incombe de s'intéresser dans ses écoles publiques à la religion des familles, et dans quelle mesure il a blessé la conscience des parents. Mais il est de la dernière nécessité que les parents aient conscience de cette situation.

6. En demandant la liberté d'enseignement sous conditions, nous ne renonçons point à la faculté de fonder partout des établissements distincts des écoles publiques de l'Etat. Si , d'un côté , nous sommes persuadé que la liberté de conscience , le respect du droit et le progrès de la science sont intéressés à ce que l'Eglise possède quelques institutions dont elle soit elle-même la fondatrice, nous croyons, d'un autre côté, que la séparation complète des écoles de l'Etat et des écoles de l'Eglise amènerait de graves inconvénients. Il y aurait là un signe d'hostilité entre les deux sociétés ; et cette hostilité, contraire aux vues de Dieu, aurait de funestes résultats.

Nous croyons donc que la famille, l'Etat et l'Eglise doivent posséder en commun la plupart des écoles, les écoles élémentaires surtout, et que si ces trois institutions mettent de la bonne volonté dans la réglementation de leurs rapports mutuels, elles pourront aisément concilier dans ces écoles leurs intérêts respectifs. Plus on agira dans ce sens, plus les écoles exerceront une influence salutaire et bienfaisante.

7. Au contraire, un système d'enseignement tel que le veut le libéralisme moderne, transformé en institution gouvernementale et indépendante, séparée de la famille et de l'Eglise, rendant l'instruction directement obligatoire pour les écoles élémentaires, et indirectement obligatoire pour les écoles supérieures, en ce sens qu'il faudra bien les fréquenter si l'on veut arriver aux emplois publics, un tel système serait l'asservissement de la conscience et des intelligences sous la forme la plus funeste et la plus dégradante. La majeure partie du peuple n'est point en état de faire donner à ses enfants, par des maîtres privés, les pre- ■ mières notions de l'enseignement le plus indispensable; et, dans les classes supérieures, une multitude de parents sont dans la nécessité de pousser leurs enfants dans les emplois publics. Tous les parents seraient donc forcés, sous le régime de l'instruction directement ou indirectement obligatoire, de confier leurs enfants, au mépris des devoirs de leur conscience, à des écoles qu'ils désapprouveraient. Julien l'Apostat retira aux chrétiens le droit d'instituer des écoles publiques, et depuis lors cette interdiction a toujours été considérée dans toute la chrétienté comme une des mesures les plus tyranniques dont le christianisme ait été l'objet dans le cours de l'histoire. Eh bien ! le procédé de cet empereur est encore une persécution bien douce, si on la compare à celle que lë faux libéralisme médite contre la religion chrétienne ; car, au temps de Julien, il n'était pas encore question d'enseignement obligatoire. Julien voulait simplement empêcher les chrétiens de recevoir une instruction supérieure à celle du vul-

gaire, tandis que les écoles gouvernementales dont nous parlons seraient pour l'intelligence une espèce de maison de force où Ton enfermerait les enfants des parents chrétiens pour les dépouiller de leur croyance religieuse.

On le voit, les questions d'enseignement offrent un intérêt tout-à-fait exceptionnel. La presse catholique devrait leur consacrer toute son attention, soit pour combattre les funestes tendances de l'absolutime libéral, soit pour mettre en évidence les vrais principes de la matière, ainsi que les droits de la famille et de l'Eglise, soit enfin pour réveiller la conscience des parents, afin que, comprenant leur position vis-à-vis de l'école, ils revendiquent sur elle les droits sans lesquels ils ne sauraient remplir envers leurs enfants leurs devoirs les plus sacrés.

Jusqu'ici, nous n'avons traité la question qu'à un point de vue général. Mais il est une observation que nous voulons faire en passant avant de terminer. Partout où les fonds scolaires sont la propriété de l'Eglise, l'Eglise possède à ce titre un droit particulier sur les écoles; violer ce droit et détourner les fonds de leur destination première, serait une injustice qui crierait vengeance au ciel.

Notre dessein ne saurait être d'entrer dans des considérations générales sur l'origine, l'ancienneté et l'importance de la franc-maçonnerie. Pour demeurer fidèle à notre plan, nous toucherons seulement aux questions qui nous paraissent surtout dignes de fixer l'attention de la presse catholique.

En traitant un sujet si délicat, nous ne prétendons point, il va sans dire, imputer à chaque franc- maçon ce que nous dirons de la franc-maçonnerie en général. Nous voulons parler de l'institution prise dans son ensemble, sans examiner les opinions des individus qui la composent. Nous sommes même persuadé que les reproches adressés à la franc- maçonnerie n'atteignent pas un grand nombre de ses membres.

Seule, dans l'univers entier, la franc-maçonnerie revendique en fait comme en principe une position exceptionnelle vraiment remarquable. Seule, à part

quelques exceptions, elle échappe et veut échapper aux débats de la presse périodique. Tandis que la presse examine et apprécie tout ce qui intéresse l'humanité; tandis que le christianisme avec toutes ses doctrines et ses œuvres, l'Etat avec tous ses droits et ses constitutions sont sans cesse discutés et appréciés; tandis que la curiosité publique pénètre jusque dans les derniers recoins de la vie privée, la franc-maçonnerie seule peut dire avec l'approbation de toute l'Europe : Ne me touche pas! Chacun craint d'en parler comme s'il s'agissait d'un fantôme.

Ce phénomène est tout d'abord une preuve de l'immense autorité que la franc-maçonnerie exerce dans le monde. Elle seule possède encore sur la presse une influence souveraine; car cet état de choses ne peut s'expliquer autrement. Eh bien ! cette situation nous paraît irrationnelle et intolérable. Qu'on pense de la franc-maçonnerie ce qu'on voudra, on ne peut nier qu'il y ait un immense intérêt à la connaître et à se bien rendre compte de sa valeur morale et intellectuelle. Aujourd'hui qu'il n'y a plus ni monopole ni privilège, la franc-maçonnerie ne peut avoir seule le monopole et le privilège de se soustraire tout-à-fait au jugement de l'opinion publique. Si la franc-maçonnerie est faussement appréciée par ses adversaires, elle ne peut que profiter à voir son histoire et ses œuvres tirées de cette obscurité mystérieuse ; si, au contraire, ses ennemis ont raison de l'accuser, l'humanité tout entière est intéressée à connaître ses vices. Si la francmaçonnerie peut supporter la lumière du jour, que l'on cesse enfin de l'y soustraire, elle et ses membres.

Nous pensons que cet état doit avoir un terme, et que la presse catholique surtout doit faire son possible pour forcer la franc-maçonnerie à sortir de ces ténèbres. C'est là, à mes yeux, sa tâche la plus sérieuse vis-à-vis de la franc-maçonnerie. Quand l'histoire et la situation actuelle de la franc-maçonnerie auront été traitées et exposées pendant quelque temps avec la même aisance que toutes les autres institutions humaines, alors seulement il sera possible de porter sur sa valeur un jugement compétent et éclairé. Jusque-là, la franc-maçonnerie ne devra s'en prendre qu'à ellemême si, dans leurs appréciations, ses adversaires dépassent la vraie mesure.

Ce n'est pas tout. La franc-maçonnerie éveille encore d'autres doutes, qui ont besoin d'être éclaircis par la presse.

La première idée qui se présente à l'esprit est de se demander dans quelle condition la franc-maçonnerie se trouve par rapport au christianisme et à l'Eglise catholique.

Le but de la franc-maçonnerie, dit-on, est de développer et de cultiver dans l'homme toutes les bonnes qualités naturelles, tout ce qui est bon en soi, l'humanisme, en un mot, dans ce qu'il a de vrai et d'honnête ; puis d'instituer parmi les hommes une société qui poursuive cette fin. Il n'y a encore rien, dans de tels efforts, qui soit en contradiction avec le christianisme positif; car c'est le but même où il aspire par tous les moyens dont il dispose. Lui aussi veut pénétrer jusqu'au fond le plus intime de notre nature, pour y développer tout ce qui est véritablement humain, et élever

l'homme, comme dit saint Paul, à la mesure de l'homme parfait. Là n'est donc point la différence qui sépare le christianisme et la maçonnerie. Reste à savoir quelle idée on se fait de l'humanisme pur, et par quel moyen on prétend le réaliser : tout dépend de là.

On dit encore que la franc-maçonnerie s'approprie tout ce qu'il y a d'humain, de moral, d'honnête dans toutes les religions, et forme ainsi une confrérie où se rencontrent des hommes appartenant à tous les cultes. Ici encore, il n'y a rien qui soit véritablement contraire au christianisme. Le christianisme a été lui-même le propagateur de cette idée que les hommes étant issus d'un même Père sont tous frères les uns des autres, que Dieu a voulu être le Père de tous. L'Eglise catholique a soutenu contre l'ancien protestantisme que l'homme n'a pas été entièrement corrompu par le péché, par conséquent que toutes les religions, tous les systèmes des philosophes païens ont conservé sur la vérité, sur le bien, sur l'homme des notions vraies et justes. Enfin, la science catholique s'est appliquée, avec beaucoup de travail et de dévouement, à rechercher partout ces vestiges de la vraie humanité, si étrangement altérés par les vices et la corruption de l'homme.

Le propre caractère de la franc-maçonnerie, au contraire, est de n'admettre d'autre religion que le déisme, né vers la fin du XVP siècle en Angleterre, d'où il s'est ensuite propagé dans le reste du monde. C'est du déisme que date la véritable origine de la francmaçonnerie; si elle se rattache à des confréries plus anciennes, c'est seulement à titre de société secrète

apparaissant, tantôt ici, tantôt là, dans le cours de l'histoire humaine.

Or, le déisme consiste essentiellement dans la négation de tout ordre surnaturel et de toute révélation historique; il n'admet point qu'on puisse connaître Dieu autrement que par la nature et par les seuls efforts de la raison humaine. A son origine, et considéré à un certain point de vue, le déisme avait sa raison d'être, en ce qu'il protestait contre ^anéantissement de la raison enseignée par l'Eglise anglicane. Une doctrine qui affirmait l'entière dépravation de notre nature, et qui faisait de la race humaine un amas de fous et de damnés, devait nécessairement amener de pareilles réactions. Mais dans ce légitime combat en faveur des droits de la raison, on commit une grande injustice en violant les droits de Dieu, en bouleversant le plan de sa providence, en niant toute révélation distincte de la révélation naturelle, en rejetant le commerce continu et vivant de l'homme avec Dieu. Cependant, quoique ce déisme ait ensuite donné naissance au rationalisme, au naturalisme, au panthéisme et au matérialisme, nous ne devons point le confondre avec ces systèmes; car il a toujours enseigné l'existence d'un Dieu personnel.

Exposer les caractères distinctifs du déisme, c'est faire connaître en même temps la vraie nature de la franc-maçonnerie, et montrer tout à la fois ce qu'elle a de bon et de mauvais. Elle a raison de soutenir contre le protestantisme orthodoxe que partout où se trouvent des hommes on peut rencontrer des traces de la vraie humanité, mais elle se trompe complètement quand elle nie la révélation surnaturelle. On voit par là quelle est

la position de la franc-maçonnerie en face du christianisme. La franc-maçonnerie a de grandes affinités avec toutes les sectes chrétiennes imbues de rationalisme. Tant que le christianisme n'apparaît dans l'histoire humaine que comme un phénomène naturel, la francmaçonnerie ne fait pas difficulté de célébrer les mérites du Christ et de sa religion, et de témoigner pour la Bible une grande vénération. Elle admet volontiers qu'entre toutes les manifestations naturelles de l'esprit humain, le christianisme occupe le premier rang; que la Bible est le premier livre de ses loges, et même qu'en un certain sens elle renferme la parole de Dieu. Il y a effectivement des loges où l'on prête serment sur la Bible. Par contre, la franc-maçonnerie est en contradiction directe et radicale avec le christianisme annoncé au monde depuis dix-huit siècles comme une révélation divine et surnaturelle , et surtout avec l'Eglise catho-* lique. La franc-maçonnerie n'admet point la divinité du Christ entendue dans le sens chrétien, comme étant un abaissement surnaturel de Dieu vers l'homme, au lieu d'être simplement une manifestation naturelle de l'esprit de Dieu dans l'âme humaine. Or, nier cela, c'est enlever au christianisme, à ses doctrines, à ses institutions, à ses sacrements, tout caractère divin et surnaturel. Considérer la rédemption comme l'œuvre surnaturelle de Dieu, croire que le Christ est le seul médiateur de Dieu et des hommes : ce sont là autant de vérités inconnues de la franc-maçonnerie. Ce mot de Jésus-Christ : « Personne ne va au Père que par moi, » ne signifie rien à ses yeux.

Aussi toutes les religions n'ont pour la franc-maçon-

nerie qu'une valeur relative; dire qu'une seule a été révélée de Dieu et est la véritable doit lui sembler le comble de la prétention 1 . L'Eglise catholique surtout, qui se croit en possession d'une mission , d'une doctrine et de sacrements surnaturels, doit lui paraître une pure invention humaine, l'œuvre de la supercherie et de l'imposture cléricales.

Mais, de même que le déisme avait provoqué une foule d'erreurs qu'il ne partageait pas, il en est arrivé

1 Nous n'en citerons qu'une preuve. On lit dans la deuxième édition des Discours catéchétiques publiés à Leipsig à l'usage des francsmaçons, par Oswald Marbach (mattre du siège dans la loge de Saint- Jean), que ce dernier fut blâmé pour avoir emprunté trop de citations à la Bible. Un tel emploi de la Bible, lui dit-on, est contraire aux principes de la maçonnerie, a La Bible, en effet, n'est point pour le maçon ce qu'elle est pour l'Eglise, un livre de religion, mais seulement un symbole de foi et de conviction religieuse. »

Marbach admet pleinement ce principe; mais il nie que des citations bibliques , si nombreuses qu'elles soient , contredisent les maximes des francs-maçons. « Ah! mes amis, s'écrie-t-il , j'entends l'un ou l'autre frère se dire en lui-même avec inquiétude : Que deviendra la gloire de la franc-maçonnerie, de ne point avoir égard à la différence de la foi, mais d'étendre le nom de frère au chrétien comme au juif, au païen aussi bien qu'au mahométan , à tout ce qui est homme, en un mot, si on nous renvoie à la Bible comme à la règle et à l'arbitre de notre foi? — Ah ! mes frères, voulez-vous être confondus par vos frères les mahométans, qui placent sur leur autel, non point le Coran, mais la Bible (?). Pour moi, je vous le dis : S'il vient un païen ou un musulman, et qu'il soit scandalisé des paroles de la Bible que nous faisons retentir en ce lieu afin d'adorer Dieu en esprit et en vérité, il n'est point franc-maçon, le prouvât-il dix fois par ses signes, ses paroles et ses poignées de main. Mais je vous le dis aussi : Si un chrétien, entrant dan3 cette salle, vous blâme à cause d'un, mot emprunté au Coran, à Sophocle, à Gœthe, en vue d'adorer Dieu en esprit et en vérité, il n'est point franc-maçon; car toute écriture inspirée de Dieu est utile pour instruire, reprendre et corriger, et pour enseigner la justice. Où est Dieu, là est aussi la Bible; mais Dieu, où est-il? » etc.

ainsi de la franc-maçonnerie. Bien qu'elle vive à peu près en paix avec toutes les idées du siècle, même avec les plus impies, il serait cependant injuste de lui reprocher une impiété systématique et radicale. Elle considère au contraire comme une partie de sa mission d'honorer le vrai Dieu, et se plaît à en parler fréquemment.

Toutefois, si les vues que nous avons exposées sur la franc-maçonnerie sont exactes, il est facile de comprendre pourquoi l'Eglise interdit à ses enfants d'entrer dans cet ordre, et considère ceux qui le font comme des apostats. « Mes bien-aimés, écrivait saint Jean dans sa première épître, ne croyez pas à tout esprit, mais éprouvez si les esprits sont de Dieu ; car plusieurs faux prophètes se sont élevés dans le monde. Voici à quoi vous reconnaîtrez qu'un esprit est de Dieu : tout esprit qui confesse que Jésus-Christ est venu dans une chair, est de Dieu; mais tout esprit qui anéantit Jésus-Christ n'est point de Dieu : c'est l'esprit de l'antechrist, dont vous avez entendu dire qu'il doit venir ; et il est déjà dans le monde 1 . »

Tel est le point de départ de l'Eglise. La divinité du Christ est le foyer, l'âme, la vie de sa vie. Elle gravite autour d'elle comme les astres gravitent autour du soleil. L'Eglise ne saurait donc voir autre chose dans la doctrine de la franc-maçonnerie qu'une doctrine qui supprime le Christ, selon l'expression de saint Jean, doctrine par conséquent qui n'est point de Dieu, mais qui émane de l'antechrist. L'impossibilité d'appartenir

1 I Jean, iv.

de bonne foi à la franc-maçonnerie et à l'Eglise est tellement manifeste, que nos adversaires devraient en faire le sincère aveu.

Sans doute, plusieurs catholiques sont entrés dans l'ordre des francs-maçons sans se douter le moins du monde de cette incompatibilité radicale; mais si, comme elle le prétend, la franc-maçonnerie aspire sérieusement à la vérité, il nous paraît indigne d'elle de montrer de fausses apparences. Elle devrait même rejeter tout accroissement de ses membres qui ne serait obtenu que par des procédés et par un langage équivoques.

Un autre grief qu'on peut reprocher à la francmaçonnerie, c'est sa mystérieuse constitution, jointe à l'influence qu'elle exerce sur la vie politique, s'il est vrai surtout, comme plusieurs l'affirment, que c'est un « ancien devoir » pour les francs-maçons de faire entrer leurs frères dans les emplois, ou de recommander qu'on les y admette.

Du reste, ce statut n'existât-il pas en forme, on n'en serait pas moins généralement convaincu que le devoir des francs-maçons est surtout de protéger et de faire avancer leurs frères, et que des jeunes gens entrent souvent dans les loges séduits par l'espoir de quelque avancement.

Or, n'est-il pas évident qu'un tel état de choses préjudicie notablement aux droits et aux intérêts de tous les citoyens qui ne sont pas francs -maçons? N'aurait-on pas raison d'exiger qu'en général aucun juge ne fit partie d'une société secrète, toutes les fois qu'on aurait lieu de croire que les membres de cette société pourront faire pencher la balance de la justice?

216 L\ yRANC-MAÇONNERlE.

Un cas qui serait plus grave encore, c'est celui où les francs-rcaçons occuperaient dans l'Etat les postes les plus influents. N'est-il pas vrai, en effet, qu'un individu non franc-maçon se trouvant en concurrence avec un frère, devrait éprouver de la répugnance à se voir examiné et apprécié par une autorité composée de francs-maçons unis à son compétiteur par des liens secrets?

Il y aurait un autre péril à ce que les places qui donnent le plus d'influence fussent occupées par des francs-maçons : il serait grandement à craindre que l'autorité publique ne servît à favoriser les projets de la franc-maçonnerie. Les francs-maçons ne sauraient prétendre à une infaillibilité et à une perfection absolues, et ils doivent au moins reconnaître qu'ils participent des infirmités de la nature humaine. Or, quelle facilité n'auraient-ils pas pour réaliser les plans de leur société, si la meilleure portion de l'autorité publique était entre leurs mains? Dans quelle situation se trouveraient les peuples chrétiens, si l'autorité civile à laquelle ils sont tenus d'obéir pouvait devenir l'instrument aveugle d'une société secrète et traiter leur foi de folie et de superstition, en dissimulant ses coups sous les apparences du bien et de la prospérité de l'Etat?

Mais c'est surtout quand on envisage la question au point de vue de l'enseignement qu'elle apparaît dans sa vraie lumière. Si les serviteurs de l'Etat étaient des francs-maçons, si dans un pays toutes les chaires du professorat étaient remplies par des francs -maçons, si enfin tous les maîtres qui enseignent appartenaient à

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leur association secrète, l'égalité, la justice, la liberté, tout serait remis en question. Une révolte secrète et intestine contre toute la population qui croirait à une révélation surnaturelle deviendrait inévitable, bien que cette révolte fût en contradiction directe avec toutes les garanties que les lois et les constitutions accordent aux confessions religieuses. Pendant que les lois existantes reconnaîtraient à tous indistinctement le droit d'arriver aux charges de l'Etat, les francs-maçons seuls y arriveraient en réalité ; tandis que les lois proclameraient la liberté de la religion et la liberté de la science, les vues religieuses et scientifiques de la franc-maçonnerie seraient les seules qui, en fait, pourraient s'accréditer dans les écoles.

Nous pourrions maintenant, à la vue du contraste que présente le caractère mystérieux de la franc-maçonnerie à côté de toutes les autres classes de la population , exposer nos doutes sur une société secrète , composée d'hommes privilégiés qui se séparent du peuple tout en exerçant sur lui, secrètement, une influence universelle. Nous pourrions, en nous rattachant à ce que nous avons dit précédemment, examiner ce que devient le régime constitutionnel dans un Etat qui prétend représenter toutes les classes de la population, quand un pouvoir tout puissant, allié à la franc-maçonnerie et à une majorité des chambres produite par celle-ci, domine en maître sur un pays. Nous n'entrerons point dans cet examen, mais nous exposerons brièvement un dernier scrupule au sujet de la francmaçonnerie.

Il nous semble que la franc -maçonnerie, tout en

évitant dans ses loges certaines extrémités , forme une grande école préparatoire à tous les genres de sociétés secrètes, et qu'ainsi elle sape dans toute l'Europe les fondements de l'ordre politique. Il se peut que les loges soient jusqu'à un certain point placées sous la surveillance de l'autorité civile ; mais que signifie cette surveillance, si ceux qui ont mission de l'exercer sont eux-mêmes des francs-maçons?

Au surplus, les loges ne sauraient garantir qu'il ne naîtra pas de leur propre sein d'autres sociétés secrètes qui, plus conséquentes et plus énergiques qu'elles, se soustrairont pleinement à la surveillance de l'Etat.

Il me paraît, en général, que les sociétés secrètes sont à tous égards incompatibles avec un état régulièrement constitué, et qu'elles sont empreintes d'un certain caractère d'immoralité. Or, ce sourd et mystérieux travail qui s'opère sous le sol et détruit tout sentiment de sécurité dans les relations sociales, — car on ne sait jamais si l'on n'a pas affaire à des frères liés par quelque serment inconnu, — sera toujours à craindre tant que la franc-maçonnerie demeurera une société occulte abritée sous de hautes protections. La francmaçonnerie , aussi bien que toutes les autres congrégations secrètes qui se flattent de représenter les idées du temps dans ce qu'elles ont de plus élevé , est en contradiction permanente avec ce que l'esprit du siècle réclame dans tous les domaines : la publicité; et voilà pourquoi on serait tout-à-fait en droit de réclamer universellement, au nom même des exigences de notre époque , qu'il fût mis un terme à ces manœuvres souterraines.

Il est une dernière pensée que je ne puis m'empêcher d'exprimer en terminant. Il me paraît que la publication d'un ouvrage vraiment scientifique sur la francmaçonnerie satisferait à une des plus hautes nécessités de notre époque. Un livre qui, en remplissant toutes les conditions de la science et de la critique, ferait connaître l'origine, l'histoire, la nature, les pratiques, les symboles, la situation de la franc-maçonnerie et son influence sur les Etats modernes aurait un mérite inappréciable. Il dissiperait enfin les ombres qui enveloppent cette société mystérieuse et permettrait de la juger en pleine connaissance de cause. Puisse quelqu'un de nos jeunes et habiles savants entreprendre cet important travail!

Unité de l'Allemagne.

En ce moment, la question allemande est partout à l'ordre du jour et remue tous les cœurs. Il nous est donc impossible de la taire complètement, bien que nous Tayons traitée au long dans une autre circonstance.

Nous voyons dans les aspirations sans cesse croissantes du peuple allemand vers une vaste unité où chaque Etat conserverait son autonomie et n'aurait rien de commun avec la centralisation française, un désir tout-à-fait légitime et pleinement justifié, soit que ce vœu émane du peuple allemand en général ou de chaque Allemand en particulier : nous n'en trouvons point qui puisse l'être davantage en politique.

La dissolution de l'empire et de l'unité germaniques ne saurait être imputée sans injustice à aucun prince ni à aucun Etat particulier. Mais il faut avouer aussi que les causes diverses qui ont concouru pendant des siècles à produire ce résultat ne provenaient pas de quelque

UNITÉ DE L'ALLEMAGNE. 22i grand intérêt social, ou d'un besoin invincible du peuple allemand; il ne faut pas les chercher ailleurs que dans des passions égoïstes ou dans des tendances illégitimes, favorisées par la fausse politique et par les vues intéressées des puissances étrangères. Aucun besoin réel, suprême, général du peuple allemand n'amena ce funeste état de choses. D'un autre côté, en renonçant à la couronne impériale, l'empereur François ne détruisait pas le droit de tous à l'unité germanique ; car ce droit n'était pas sa propriété privée, mais le droit général de tout le peuple allemand.

Si difficile que soit la solution du problème, et malgré la réprobation due à tant de tentatives révolutionnaires qui sont condamnées par l'histoire comme par la nature des choses, et qui compromettent de la façon la plus grave l'unité et la grandeur de l'Allemagne, les aspirations de toutes les races germaniques vers l'unité demeureront toujours un saint et légitime effort.

On a prétendu que la rupture de la foi rendant impossible toute union intime et profonde, l'unité politique de l'Allemagne serait toujours une chimère. Cette opinion est vraie en ce sens que l'unité de la foi est une condition nécessaire si l'on veut réaliser l'idéal suprême de l'unité nationale, et en ce sens encore que la rupture de la foi, avec le particularisme et l'absolutisme qui en sont résultés, a porté la plus sérieuse atteinte à l'unité germanique.

Mais comme notre condition ici-bas est d'être condamnés à rester souvent en-deçà de la perfection, ce n'est pas là une raison suffisante pour ne pas aspirer vers ce qui est moins parfait.

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