TOUT MOYEN TERME IMPOSSIBLE
Nous avons dit qu'on ne pourrait échapper à cet énorme inconvénient qu'en donnant la liberté de l'enseignement dans les mêmes conditions que l'on a donné la liberté de conscience , parce que ces deux libertés sont inséparables, et toutes deux essentiellement individuelles.
On nous a répondu dédaigneusement que nous étions trop absolu , et des hommes modérés nous assurent qu'il doit y avoir , entre la de-
mination désastreuse dont nous venons de parler et la liberté complète que nous réclamons , un milieu raisonnable et pratique.
Or, nous n'hésitons pas à répéter que ce milieu est impossible : nous défions tous les législateurs et tous les politiques d'y trouver un point d'où Ton n'arrive nécessairement à des contradictions et à des extrêmes. Veut-on quelques détails en preuves ?
r Si vous admettez pour les petits séminaires une position exceptionnelle , oh dira que vous leur conférez un privilège , et une position regardée comme privilégiée n'est pas légalement tenable.
Si vous les assujettissez à ce que vous établissez comme droit commun , vous les ruinez , vous tarissez la source des vocations ecclésiastiques; l'épiscopat est unanime là-dessus : vous sapez donc l'Eglise par sa base ; direz- vous que ce soit là un parti mitoyen?
Il est tellement impossible d'éviter l'un ou l'autre de ces deux inconvénients que les quatre projets ont sur ce point mécontenté toutes les opinions. On y a toujours vu, d'une part, d'intolérables vexations , de l'autre, des faveurs in-? constitutionnelles .
2° Si vos programmes, vos examinateurs , et vos inspecteurs sont rigoureusement catho-
liquès, que deviennent votre libre examen et votre liberté de conscience?
Si vous rédîgesK les uns et si vous nommez les autres sans aucun égard à leur orthodoxie , que devient la sécurité des familles croyantes * ?
3° Si vous prenez hors de F Université les autorités chargées d'exercer Y action de TEtatsuf les institutions privées , FElat sera scindé, il luttera contre lui-même , il y aura deux Universités de TEtat ; vous avez reculé devant ce dualisme.
Si vous soumettez les institutions privées à rUniversité actuelle, vous lui concédez un monstrueux privilège, vous l'établissez juge et partie, vous livrez ces institutions à la merci d'un rival tout-puissant; c'est-à-dire, qu'il n'y a plus même l'ombre de liberté d'enseignement , que vous violez ouvertement la Charte, que vous eu déchirez l'art. 69, que vous devenez audacieusement parjure.
* L'élève qui étudie pour devenir bachelier veut , avant toutes choses, recevoir son baccalauréat ; or, il ne peut l'obtenir qu'en Satisfaisant ses interrogateurs, «t il les satisfera d'autant plus qu'il entrera davantage dans leurs idées. Il s'en pénétrera donc: et si, comme il arrivera souvent, ces idées sont fausses , mau- Taises , dangereuses ; et Hi , d'im autre cété , le ptt)gramm6 ren* ferme des aperçus contraires à la foi catholique , s'il oblige le candidat à étudier des auteurs hostiles à TÉglise , n* est-il pas évident que, par la puissance d'un tel système exercé sur un âge où les idées se forment et se fixent i on peut jeter sans remède dans Terreur des générations entières?
Voilà ce que sont vos projets de loi. Nous vous l'avions prédit il y a huit mois ^ : en dehors de la vraie liberté, toujours ijs se réduiront à ces deux mots : Privilège, oppression, c'est-à-dire, double injustice , double péril , double impossibilité constitutionnelle .
Si dès le principe nous avons demandé la libei'té complète de l'enseignement, ce n'est pas que nous ne soyions, même par n06 dispositions naturelles^ porté à tout accommodement favorable à la paix ; mais c'est que nous étions sûr qu'il n'y avait ici aucun {accommodement possi* ble , c'est que la liberté absolue de l'enseigne^ ment nous paraissait très-distinctement être la condition indispensabled'un gouvernement constitutionnel fondé sur la liberté de conscience, et qu'en dehors de cette liberté nous ne voyions plus que des situations intolérables, suivies nécessairement d'un despotisme qui, s'étant emparé de l'enfance et de la jeunesse, arriverait à ne plus laisser une seule liberté debout*
* Premier Examen , VII.
CONDUITE DU MINISTÈBE*.
Le ministère nous a fait dire que les réclamations publiques des ëvêques l'avaient empêché de suivre ses bonnes dispositions pour la liberté d'enseignement. Ce chapitre a pour but d'examiner si en effet la conduite du ministère doit être attribuée aux démonstrations de TEpîscopat.
Nous ne nous flattons certainement pas de voir, dans les affaires publiques, plus loin que nos hommes d'État. Ce que nous avons entrevu, ils Tout vu distinctement. Ils savaient que, dans cette question si grave, il y avait deux tendances rivales vers deux points diamétralement opposés : le complet asservissement ou la liberté complète. Ils avaient donc à s'associer à l'une ou à l'autre de ces deux tendances. Ce n'est donc pas précisément sur le succès obtenu,
* Nous nous sentons de ce mot collectif pour nous conformer au langage constitutionnel; mais nous croyons juste de reconnaître que tous les ministres ne se sont pas également associés au système malheureux que nous allons exposer.
mais sur la direction prise d'abord^ qu'il faut juger le ministère. Tout se réduit à voir si de lui-même il s'est dirigé vers la liberté, ou vers un système d'asservissement.
Or, avant même que la discussion fût ouverte, avant qu'aucun projet fût proposé, quelles ont été ses démonstrations spontanées, ses professions de foi manifestes, sinon des déclarations de guerre aux organes de la liberté d'enseignement? Quelle position a prise M. le ministre de l'instruction publique, et dans son discours du 24 janvier à l'occasion de l'adresse, et dans son exposé des motifs, le 2 février suivant? S'est-il placé avec ceux qui favorisaient, qui désiraient cette liberté , ou bien avec ceux qui voulaient la restreindre, l'enchaîner, l'étouffer? Qu'on relise tous ses discours, et que l'on nous dise s'ils ne se réduisent pas à ce peu de mots : « La Charte nous oblige à vous «concéder quelque liberté, au moins appa- « rente , mais nous sommes bien résolus k ne « vous en accorder que le moins possible. »
11 y a plus, dans ses philippiques iilibérales, cet organe d'un gouvernement issu du libéralisme s'est-il borné à des arguments? s^est-il même contenté d'y ajouter des sophismes? N'at-il pas fait appel aux passions? et a quelles passions? Aux passions irréligieuses, c'est-à-dire
aux plus anarchiques et aux plus redoutables die toutes pour le gouvernement lui-même !
Nous ne pouvons nous empêcher de le Voir:
c'était un parti bien pris de sacrifier la liberté d'enseignement, et c'eût été fait depuis longtemps déjà, si on eût été sûr qu'elle n'avait que de timides défenseurs ; mais toujours, au moment où l'on se préparait à lever le bras contre elle, on s'apercevait qu'il se faisait en sa faveur un mouvement dans le clergé. Le clergé, dont on appréciait l'utile concours, dont on avait sagement ménagé l'alliance pacifique, qui de plus en plus se rapprochait du nouvel état de choses, le clergé voulait, demandait la liberté d'enseignement; certes, si le ministre l'eût également voulue, il eût trouvé en lui un allié sincère, et il est probable que, dans cette conformité de vues et d'intérêts, la paix se serait cimentée pour longtemps. Il eût suffi, pour cela, non pas de tout accorder de suite, mais d'entrer dans la voie, de donner un signe de quelque bon vouloir, de jeter sur le sol fécond de la France quelques-uns de ces germes qui auraient produit sans efforts, avec le temps, une liberté large et amie : il eût suffi peut-être, par exemple, de retrancher l'exigence du certificat d'études, et c'est ce que nous nous étions d'abord borné à réclamer avec instance, de vive
voix et par écrit , de tous ceux qui ont le pouvoir en main.
Mais, encore une fois, cette liberté d'enseignement, on ne voulait pas la donner, et quand 6n a été sûr qu'elle faisait cause commune avec le clergé, on a dit : Eh bien ! nous sacrifierons, s'il le faut, le clergé avec elle.
Et alors on a vu un phénomène étrange. Des hommes religieux au fond, des pères de famille donnant à leurs enfants une éducation chrétienne ; des magistrats éminents, des hommes d'État, respectueux d'ailleurs pour l'Église et ses ministres, sont montés à la tribune pour y pai^ 1er le langage de Voltaire : on les a vus évoquer avec horreur le fantôme des congrégations, promener devant la Chambre l'ombre dénaturée des Grégoire VII et ,des Loyola , secouer pour ainsi dire sur elle les torches des auto-dafé, et, par une fiction inconnue au sein du parlement, faire apparaître la foi brûlante du moyen âge comme disposition de la France incrédule du dix-neuvième siècle !
Or, quel pouvait être le but de ces prosopopées étonnantes ? N'était-ce pas évidemment d'abord de dégoûter de la liberté d'enseignement, en faisant détester ceux qui, plus que les autres, s'en étaient faits les défenseurs? N'étaitce pas évidemment ensuite de donner le change
à l'esprit public, en faisant croire que la liberté était menacée précisément du côté où elle était défendue, et qu'au contraire elle était protégée précisément par ceux qui veulent nous la ravir? Cette tactique est vraiment curieuse, et nous voulons la décrire en quelques mots.
D'un côté, se trouve le gouvernement, de l'autre, le clergé. Le gouvernement a dans sa main la puissance et la fortune publique ; il dispose souverainement des personnes et des choses. Le clergé n'a ni argent, ni pouvoir temporel, ni participation quelconque aux affaires de l'Etat. Ce gouvernement, si fort, si puissant et si riche, veut dominer l'enseignement de tous, il le dit, il le formule en loi : ce clergé, si pauvre et si faible, demande que l'enseignement soit libre pour tous, et il l'exprime dans de nombreux écrits qui ne lui permettent plus de se rétracter. Sur cet exposé simple et véridique, il semble que, pour un pays ami de la liberté, le choix ne peut pas être douteux.
Mais alors qu'a fait le ministre ? Il a déployé son éloquence, et dans ses discours et dans ses feuilles publiques, pour prouver que ce clergé, qui demande la liberté pour tous, ne la veut en effet pour personne, sinon pour lui-même, et, par d'inconcevables prestiges, il est parvenu à faire croire que TEpiscopat se montre l'ennemi
de nos institutions^ précisément dans les actes mêmes par lesquels il veut s'y rattacher le plus intimement ; mais, pour arriver à donner crédit à cette calomnie hors de toute raison, il a fallu flatter, intéresser, soulever les passions irréligieuses : et c'est aussi ce qu'on a fait.
Et alors encore , qu'est-il arrivé? C'est que les hommes qui auraient pu, qui auraient dû même, selon leurs principes, s'associer à nos efforts pour obtenir laliberté d'enseignement, se sont rués sur nous, comme sur leurs plus redoutables ennemis, et, dans leur fureur , ils ne veulent plus s'apercevoir qu'ils combattent en nous précisément le principe de liberté qu'ils veulent défendre.
Ainsi, le prêtre désarmé leur dit : Je demande que tous , vous et moi , nous soyions libres en fait d'enseignement , et ils lui répondent : Non , vous voulez nous asservir !
Le gouvernement j au contraire, avec son omnipotence , leur dit formellement : Je prétends tenir sous mon joug l'éducation de vous tous. Et la peur qu'ils ont conçue des prêtres leur fait prendre en effet ce joug pour de la liberté !
Non, jamais, depuis qu'il existe des sociétés, il n'y eut chez un peuple en paix une telle confusion d'idées , un tel aveuglement de passions. Or , peut-on nier que ce ne soit l'œuvre du ministère?
Après cela, on s'étonne de la désaffection du clergé, et M, Thîers lui demande s'il peut citer un seul acte du gouvernement qui justifie ses plaintes. On conçoit que nous ne pouvons plus répondre à une pareille question.
Le ministère a fait bien plus que nous repousser , il a voulu nous déconsidérer et nous flétrir. Il a fait planer sur nous des soupçons irritants; il nous a voués, autant qu'il l'a pu , au mépris et à la haine des hommes irréfléchis. Maintenant, il voit qu'il a compromis un moyen indispensable de moralisation et même de gouvernement chez un peuple dont le plus grand malheur est de manquer de conscience, parce qu'il manque de foi ! Et dans la honte qu'il éprouve du mal qu'il vient de faire, il voudrait persuader à la France que c'est encore là notre ouvrage ! La France ne le croira pas , elle ne sera pas dupe à ce point en présence de l'univers, qui a les yeux fixés sur elle.
Mais ce mal est-il donc sans remède? Le seul remède au mal , c'est un changement complet de système. Nous voulons bien, pour le passée oublier l'injure publique que l'on nous a faite, le tort qu'on a voulu nous faire, quand nous n'avions, de notre côté, rien fait contre le pouvoir, quand nous voulions tout faire pour lui; mais |)our l'avenir, nous demandons :
^Ai
l*" Que Ton cesse de nous calomnier en nous signalant comme les ennemis des libertés publiques , quand on sait très-bien que nous ne voulons ni ne pouvons l'être ;
2** Que l'on propose pour l'enseignement au moins un commencement de liberté, et que pour cela les propositions soient au moins conformes à ce que nos lois ont de libéral, et non pas ^ ce qu'elles ont d'oppressif.
Le développement rapide de celte dernière pensée sera la conclusion , et , pour le gouvernement, la partie pratique de potre quatrième Examen^