CHAPITRE PREMIER
Ses certincats municipaux de moralité»
«• 11 a paru qu'eu reservant au maire un tel pouvoir
• d'appréciation morale, on ne devait pas rendre ce pou- « voir absolu dans tous les cas, el que dès-lors il ('•tait jusio tt d'ouvrir au candidat un recours devant l'autorité supé- « ricure.... Beaucoup de personnes pensent qu'un sinq^Ic
• certificat de moralité, délivré quelquefois sans une ap- « préciation assez éclairée des devoirs, n'est pas une garan- « tic sufUsante, » (Exposé des motifs.)
Ainsi la délivrance du ccrlificat de nioralilé appartient au maire seul, saufrPco?/;s, non dans l'intérêt de la morale pour les cas on le maire serait trop facile, parce qu'il ne ferait pas wie apprécialion assez éclairée des devoirs, mais dans l'intérêt du candidat pour les cas oîi le magistral municipal paraîtrait trop sévère au gré de l'impétrant. Examinons les conséquences de celte disposition.
Quand nous réclamons la suppression de toutes les mesures préventives qu<' l'Université
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nous propose, ses paiiisans crient au scandale, cl s'adresscul à noire conscience de prèlre; ils nous demandent avec un air déniolion comment nous, qui sommes établis pour moraliser les peuples, nous pouvons repousser toute exi- £çence de garanties morales quand il s'agit d'hommes à qui doit être confiée l'innocence si précieuse et si fragile de l'enfant.
Celte objection est spécieuse , mais on va voir que c'est la plus vaine de toutes et qu'elle retondje de tout son poids sur ses auteurs.
Pour rendre nos observations plus frappantes et plus utiles , nous les généraliserons de manière qu'elles s'appliquent également, et aux instituteurs primaires tels qu'ils sont reconnus ]>ar la loi du 28 juin 1833, et à tous ceux qui, d'apics le projet de loi que nous comJjaUons, seraient exclusivement désormais chargés de l'instruction secondaire.
Loin de ne pas vouloir de garanlies morales dans les honnnes qui dirigent de léducalion, nous repoussons le cerlilicat tel que la loi l'exige et s'en contente, précisément parce qu'il est destructeur de ces garanties indispensables; et pour le prouver, établissons d'abord, ce qui est facile, que ce certificat est de sa nature insuffisant et trompeur.
Il est insuiïisanl. Un maire le donnera toujours à celui qui n'a été ni poursuivi par la jus-
— 3o — lice humaine , ni flétri pour des scandales noloires. Le maire, représentant et organe de la loi, ne considère et ne doit considérer que la moralité légale. Or, il y a loin de la moi-ililé légale à celle moralité donicslicpie, et plus encore à celte moralité chrétienne, que les pères de faniille ont le droit d'exiger.
Ce certificat est donc trompeur, par cela seul déjà qu'il est insuffisant. Mais malheureusement il ne l'est pas que de ce côlé. Qu'est-ce qu'une attestation de honiie conduite délivrée à un homme que, dans les grandes villes surtout, souvent on ne connaît pas? Quand même on la donnerait sur la caution de quelques témoins qui seront les amis, hélas! et qui, en fait d'inconduile, pourront être quelquefois les complices du demandeur, cela peut hien suffire pour un passe-port, mais pour un certificat de moralité, cl d'une moralité telle que doit l'avoir un inslituleur de la jeunesse, cela ne consiitue-t-il pas une formalité absolument sans valeur?
Parlerons nous de la part que la complaisance ou la jaiblcsse peuvent avoir et qu'elles ont Irop souvent dans cet acte public. Ne connaît-on pas l'empire tout puissant qu'exerce presque toujours sur les chefs municipaux des petites localités, la crainte de déplaire et de se faire des ennemis. Ne sai(-on pas que les considérations personnelles el locales, que le désir d'échap-
perà certaines positions difficiles, sont dans les campagnes surtout, des motifs beaucoup plus déterminants que les intérêts généraux de la morale publique. Nous pourrions citer entre mille autres , une commune où l'instituteur après être tond)é dans des infamies d'une notoriété incontestable , obtint cependant du maire le certificat youIu. Sur la demande qu'on fit à ce magistrat des motifs qui l'avaient porté à cette étrange concession, il répondit que l'instituteur ayant promis de donner sa démission et de se retirer sans bruit si cette pièce lui était délivrée, il la lui avait accordée pour éviter tout esclandre; nous n'ajouterons pas le reste du propos ; mais nous dirons sans crainte d'être démenti par aucun homme de bonne foi, que c'est là l'histoire de tous les jours. Ainsi, le certilicat est délivré dans les campagnes à des individus à qui on n'ose pas le refuser, et dans les villes îi des hommes que l'on ne connaît pas; et lors même qu'il n'en est pas ainsi, ce certificat est de sa nature insignifiant et sans aucune proportion avec la destination que la loi lui attribue. Un certificat municipal de moralité est tellement dépourvu de tout crédit , qu'un chef de famille, tant soit peu jaloux de l'honneur de sa maison, ne s'en contenterait ordinairement pas pour y accepter un domestique, et voilà pourtant ce que le projet de loi exige, ce qu'il im-
pose, ce dont il veiU que se conteiilent loutes les communes , toutes les familles et loutes les consciences d'un grand royaume, pour accepter les hommes à (]ui on doit confier toutes les générations adolescentes et par cela même tout l'ayenir de la paliie.
Que disons-nous ! le projet de loi suppose même, que dans certains cas, ce serait trop, et dans sa prévoyance pour les réputations suspectes, il déclare que sur le refus du maire, on pourra se contenter d'une déclaration rendue par le tribunal civil, le ministère public entendu. Or, on sait que le ministère public connaît des délits et non des mérites.
Maintenant ne sommes-nous pas fondés à dire que de telles dispositions, loin de seconder les familles et de donner une garantie morale, consacreraient une sc^curilé pernicieuse, et par cela même une flagrante immoralité. Une fois la loi en vigueur, les pères de famille croirontils toujours que les renseignements qu'elle prescrit peuvent être une déception? Croiront-ils que ce certificat ne certifie rien, que cette moralité attestée peut n'être rien moins que morale. On leur dira de l'instituteur proposé , que ses papiers sont en règle, pourront-ils, ou même devront-ils en demander davantnge?
Ils le ferai(Mit sans aucun doute, au moins pour la [ilupart, sous l'empire de la vraie liberté
creiisciguenicnl, parce qu'alors le choix dépendaiil d'eux seuls, les recherches sur la moralilé des chels dëducalion , seraient remises à leur conscience; mais quand c'est la loi elle-même qui règle toute vérification sur ce point important, ils s'en rapportent à la loi, parce que tel est en général l'empire d'une loi de passer dans les lial)iludes des peuples, et de suppléer à leurs réflexions. D'ailleurs, dansl'hypolhèse que nous comhallons, les pères de famille ne seront pas chai'gés d'apprécier la valeur de la pièce seule exigée. C'est vous, législateurs, qui aurez dû faire cette évaluation ; car vous êtes leurs mandataires et c'est h vous qu'ils ont confié le soin et imposé le devoir de leur donner des lois sur lesquelles ils puissent se reposer en paix, et cependant cette pièce que vous aurez adoptée exclusivement et consacrée solennellement par l'autorité des lois comme garantie de moralité , cette pièce sera trompeuse de sa nature, et c'est sur elle que, d'après votre parole, se reposeront les familles, c'est sur son témoignage qu'elles abandonneront l'avenir moral de ce qu'elles ont de plus cher, et vous l'aurez voulu ainsi, et cependant ce témoignage sera vide ou menteur; et c'est vous qui l'aurez donné h la France , c'est vous qui lui aurez dit : Voilà la garantie des précepteurs de vos jeunes généralions ; voilà la sauve-garde des mœurs de vos
-^34 oiilanls : confiez-vous à la loi. Et cependant il est évident que votre assurance serait un mensonge légal. Nous vous le demandons, voulezvous que rhisloire inscrive ce blâme dans ses impérissables archives? Ainsi nous sommes déjà tout à fait en droit de conclure qu'une telle disposition serait immorale, par cela môme qu'elle serait trompeuse.
Mais ce n'est pas tout, en même temps qu'elle endormirait les familles dans une sécurité fatale, ne rendrait-elle pas les maîtres eux-mêmes indiflérentssur le point le plus essentiel de leur vocation?
En n'exigeant d'eux qu'une moralité légale, ne les portez-vous pas à n'éviter que les immoralités défendues par les lois humaines. Nous sommes disposés à croire que la plupart ne s'en tiennent pas là. Mais alors ce n'est pas en vertu de votre loi, c'est au contraire parce qu'ils sont meilleurs que votre loi, parce qu'ils ne tiennent aucun compte de votre loi. Admettons, au contraire, qu'ils la prennent pour règle de leur conduite, ce que plusieurs d'al)ord ne manqueront pas de faire , ce (jue plus tard le grand nombre ferait sans doute, car les lois et surtout les lois de relâchement ne tardent pas à dominer les mœurs; supposons donc que tous les chefs d'éducation mettent la perfection de leur conduite à ne pas se rendre indignes du ccrlilical légal
de moralité, vous ne pourrez pas vous en plaindre, puisque c'est vous-mêmes qui leur aurez tracé cette règle et lixé cette mesure. Eh bien, qu'arriverait-il alors? on n'ose le dire, et cependant cela résulte rigoureusement de nos observations , il arriverait que le corps enseignant serait au fond et en vertu de la loi complètement dépourvu de garanties morales. Étonnez- vous maintenant de ce que nous repoussons votre certificat : osez dire maintenant que le refus de vos mesures préventives est de notre part indilférence pour l'intérêt des mœurs. Ah ! il nous serait bien facile de rétorquer ce reproche et de vous montrer où elle se trouve cette indifférence fatale , c'est dans les règlements mêmes dont le but devrait être de la prévenir. Vous avez tout fait pour la science, vous n'avez rien fait, absolument rien pour la morale. Pour une erreur de mémoire, pour un défaut de connaissance futile, pour quelques lettres mal tracées, vous faites refuser à un candidat son diplôme ou son brevet, fùt-il d'ailleurs sage, zélé, capable plus que tout autre , il lui manque un iota du programme delà science, il est repoussé sans pitié. Au contraire, a-t-il eu une jeunesse légère ou orageuse ; est-il d'un caractère bouillant et intraitable; est-il d'un tempérament paresseux et phlegmalique; est-ce un
lioiiunc de J>ieii ou un vil spéculateur, aux termes des rëglemeiils, il n'y a pas lieu de s'en inquiéter. 11 vous présente le certifical voulu par la loi, sa mémoire d'ailleurs ne fait défaut à aucune des questions que vous lui adressez, son diplôme ou son brevet lui est acquis, et le voilà dans l'enseignement. Et l'on a lair de s'étonner de ce que nous nous plaignons quand on demande si peu. Mais n'est-ce pas précisément parce qu'on demande trop peu que nous sommes mille fois en droit de nous plaindre.
Quoi, vous empêchez les pères de famille de faire à leur gré le choix des instituteurs qui pourraient leur convenir. Vous vous allrihuez exclusivement la désignation de ces hommes si influents, et cette désignation, vous la faites sans avoir pris vos assurances sur le point le plus capital, le i)lus décisif, et vous livrez ainsi la morale de la France à des directeurs sans caution, et vous voulez que nous ne nous plaignions pas, nous que vous reconnaissez vousmêmes comme chargés et par la religion et parla société de veiller sur la morale publique. Oui, nous nous en i)laignons, et parce que nous sentons ce que devra produire ce principe de démoralisation, et parce que nous en voyons d{''j;i les conséquences désastreuses. Des hom-
mes (1(^ loiitos les opinions los ont signalées et IKU" la parole et par la presse ^ ; on a dit que la France élait généralement sans croyance et sans morale, parce que depuis quarante ans renseignement lui avait élé donné sans l'éducation. On a sommé TUniversité de s'expliquer sur ce reproche, qu'a-t-elle répondu? a-t-elle fait voir que les générations formées par ses mains étaient plus croyantes que les autres? Hélas, non! elle a été réduite (nous ne l'en blâmerons pas, puisqu'elle ne pouvait pas mieux faire, mais nous l'en plaindrons amèrement); elle a donc élé réduite à répondre, par l'organe d'un de ses chefs ^, que, dans tous les cas, elle n'aurait pas fait le mal toute seule , à peu près, qu'on nous permette ce triste mot, comme ces grands coupables qui, dans leur désespoir, ( lierchcnt à se consoler en disant qu'il y en a
* On peut voir sur ce point de rcmar(jual)lcs aveux clans l'ouvrage intitule : De ï Education publique dans ses rapports avec la famille et ai'cc l' Etal, par M. Corne. Ce qu'on > trouve exprimé on termes très-énergif|ues sur l'absence tle toute éducation morale dans les établissements nniversilaires est d'autant plus concluant, que l'auteur, président de tribunal et membre de la chambre des députés, se déchue d'ailleurs admirateur de l'Université sur tous ies autres points.
2 M. Dubois, membre du conseil royal de l'instruction pnbrK]ui!, dans sa rc'ponse à M. Corne, séance de la chambre des dt-pulés du 17 janvier 1 8 H-
bien cV autres comme eux. Il y a, dites-vous, tant d'instilutions privées; comment peut -on attribuer tout le mal aux écoles universitaires? Il y aurait bien des réplicpies à faire h cette honteuse excuse , car nous avons vu ailleurs ^ que ces écoles prétendues privées sont également votre œuvre; mais ce qui nous attriste, ce qui nous confond, c'est l'impuissance où l'on a été de nier la démoralisation profonde de nos générations modernes; c'est l'aveu implicite que l'on est obligé de faire de tout le mal sorti de l'éducation de nos jours, et surtout, c'est rinconcevable détermination où l'on païaît être de refuser le seul remède possible à ce lamentable état de choses.
Si vous nous demandez quel est ce remède, nous vous r('>pondrons qu'im maire n'a caractère que pour témoigner sur des faits de police, mais que hors de là, c'est à l'homme que la religion députe et que la loi reconnaît pour s'occuper par office de la morale des peuples, c'est à lui seul qu'il appartient de donner avec discernement et conscience de véritables certificats de moralité. Si ce remède vous répugne au point do mieux aimer mourir que de le prendi'e pour vous-mêmes, au moins ne vous imposez pas aux peuples comme leur unique médecin,
' Deuxième f-^xnmen , pag. ly cl sulv.
laissez les communes et les ûimilles se traiter elles-mêmes h leur gré; et si vous êtes assez malheureux pour ne pas vouloir dans votre instruclion publique des garanties de la religion ', laissez-nous, laissez les populations vraiment chrétiennes, laissez les communes sincèrement religieuses les exiger quand elles le croient utiles ou nécessaires.
Nous repoussons donc, nous répudions votre condition de certificat municipal, parce que, d'après nos lois, les fonctions de maire laissant celui qui en est chargé entièrement libre dans ses croyances et ses principes moraux, ses actes publics ne peuvent, comme tels, offrir la moindre garantie de moralité ; en sorte que déclarer
* Le monopole nous dira que, par ces paroles, nous le calomnions, puisque, d'après le projet, tout enseignement seconr/airc comprend l'instruction morale et religieuse (article 1 ). Nous lui repondrons que vainement la religion se trouve dans la lettre de la loi, si elle ne se trouve pas dans le cœur et la conduite du maître; nous demanderons ensuite comment il se fait que l'école devant être morale et religieuse^ le maître n'est légalement tenu qu'à une morale sans religion ; nous demanderons enfui si, en dispensant personnellement le maître de toute garantie religieuse, on ne l'invite pas à penser que la religion peut n'être comptée pour rien dans la morale, si on n'accrédite pas cette opinion impie parmi les peuples , et si ce n'est pas là, en théorie et en pratique, une coupable et désastreuse immoralité.
:ila France quello «loi l légalement se conlenler (le relie seule pièce de conviclion, c'esl la tromper jusqu'à l'insulte. Noire refus n'est donc qu'une protestation évidenunent fondée contre cette déception et cet outrage.
Vous nous répondez que vous ne pouvez pas conslitutionnellement exiger un autre certificat sous l'empire de la liberté de conscience. Eh bien! en admettant la légitimité de cette réponse, il en résulte donc que vous êtes incapables d'obtenir des chefs de l'éducation de véritables garanties morales, et c'est précisément ce que nous vous disons. Mais alors, vous-mêmes vous nous forcez de conclure de nouveau que vous êtes incapables de diiiger souverainement l'éducation. Ne vous faites donc pas les précepteurs exclusifs de la France, et laissez-nous la liberté *.
* jN'ous(l(Miiaii(l(jiis avant loulla liberté de l'enseignement piiv(', (ioiil les droits sont inclcipciidanls de lou3 les règlements universitaires ; mais conniK; il faut une loi sur l'instruclion [)ul)li(|iie, nous de manderons (juf, pour co dernier point, la loi fasse une mention expresse du certificat délivré par le chef" du cidtc, au moins comme pouvant <*tre cxigi' par les antoriti-s préposées à l'admission des maîtres. Sans cette clause, nous maintiendrions tous nos laisonnemenls', et malheureusement l'avenir ne tarderait pas à les sanctionner.