‹ Liberté d'enseignement (volume 2)Chapitre 28 sur 76 · ERREURS · texte numérisé non relu

ERREURS

Nous venons de rendre justice aux manifestations précieuses , aux réflexions utiles cjui se trouvent çà et là dans le long travail de M. Thiers. Nous avons connnencé par ces félicitations pour montrer que le mal qu'on nous veut ou qu'on nous fait ne nous rend pas injustes, lïélas ! nous voudrions bien n'avoir qu'à Jouer, mais il s'en faut qu'il en soit ainsi.

Nous comprenons, sous le titre inoffensif de ce chapitre, (pielques assertions inconcevables, que nous pourrions, sans injustice, qualilier l)eaucoup plus sévèrement.

Ainsi, rM. Tliiers, pour oxposorle sysU'me (l'('(liication nationale réglé par la Convention, s'exprime ainsi : « L'enseignement est libre, « avait dit cette assemblée, mais voici à quelles (( conditions :.... Les ci-devant prêtres, les ci- « devant nobles étaient exclus de l'enseigne- « ment. Il fallait, avant d'être élu, avoir un « certificat de civisme ^ Le choix des livres était « fixé par un décret de la Convention. La Court stitution de l'an met la Déclaration des droits « de l'homme étaient la base de l'enseignement. « Pour principale instruction morale, on devait, n à chaque décadi, raconter les hauts faits de <( nos armées »

Le premier sentiment qu'on éprouve en lisant un tel exposé dans un tel rapport, c'est la surprise ; mais on s'attend au moins que le rapporteur va le flétrir sans réserve, comme une horrible violation des droits de la conscience et de la nature. Aussi, quelle n'a pas été notre stupeur envoyant précisément tout le contraire! M. Thiers avoue bien qu'il ne faut pas en cela imiter la Convention, mais il ajoute aussitôt

qu'iL NE FAUT PAS NON PLUS LA FLÉTRIR. En SOrtC

({ue tout ce que l'on peut dire, et de r exclusion des ci-devant prêtres et des ci-devant nobles, et de

' C'est-î'i-ilire do liii'me à la religion et i\ la rovauté.

ce certificat de cicisme, et de cette constitution de l'an III , et de cette Déclaration des droits de rhomme servant de base à renseignement , et de celte instruction morale réduite au récit des hauts faits militaires, et de tout ce système le plus complètement impie et le plus hideusement lyrannique qui fut jamais, c'est que ce n'est pas imitable pour le moment , mais qu^au fond ce nest pas radicalement mauvais, et qu'il faut se garder de le flétrir, parce qu'en retranchant l'exagération qui tenait au délire dalors, on ti'ouve là-dessous un patriotisme louable dont on pourrait tirer parti dans loccasion.

Ainsi , voilà un des plus audacieux attentats aux libertés privées et publiques oiïicicllement réhabihté en droit au milieu du silence des repr('sentants du pays, dans un rapport solennel sur une loi de liberté ! Que l'on s'étonne, après cela, de nos alarmes , et que l'on nous traite , comme l'a fait M. de Broglie, d^ esprits méfiants, quand nous disons que, si l'on veut enchaîner les consciences, c'est pour arriver au plus insurmontable des despotismcs! Nous reviendrons sur cette triste vérité.

2° Voici un autre signe non moins étrange de la symi)athie de M. ïhicrs pour ces pouvoirs r('Vo!utionnaires qui ont laissé sur notre glolieuse histoiie de France des taches inelfaçahlcs

lie sans, et de honle : « La revoliilion franraise,

« dit-il, DANS UNE INTENTION QUI ilTAIT LOIN d' ÊTRE

« IMPIE, imagina la (^onstilulioii civile du clergé, « qui, SANS TOUCHER AU DOGME, loucliait sui'tout à « radministralion et à rorcçanisation diocé- « saine. » A de telles paroles, on s'arrête et on relit une seconde fois, pour s'assurer si elles sont bien du rapporteur; mais rien ne permet d'en douter : elles sont de 31. Thiers, et elles ont été lues à nos représentanls silencieux.

Maintenant, catholiques, quand, dans les actes publics contre lesquels vos pasteurs réclament, des. hommes d'État yous assureront qu'ils sont dirigés par des intentions bienveillantes pour la religion, et qu'ils ne veulent aucunement porter atteinte à l'intégrité de la foi, vous saurez ce que valent ces proteslalions. Yoiià un homme d'État, puissant, éclairé, influent, très-considérable, un homme qui connaît parfaitement la valeur et la portée des mois qu'il emploie, et qui, dans undiscours longuement préparé, remplissant une des fonctions les plus importantes du 'gouvernement représentatif, vous dit que l'Assemblée nationale qui , après avoir résisté aux réclamations de cent trente et un évoques sur cent Irenie-cinq, brisa, en 1700, une orthodoxie de treize cents ans, plongea la France catholique dans un schisme insensé, lequel dé-

généra bientôt en une idolâtrie cynique; que cette Assemblée nationale, au moment même où elle jetait dans la consternation tout ce qu'il y avait d'hommes religieux en France, élail loin d'avoir une inlcntion impie ! On vient vous dire qu'en défendant « h tout citoyen français de re- <t connaître, en aucun cas et sous aucun pré- « texte que ce soit, l'autorité du pape ni de ses <( délégués, attendu que ce serait reconnaître la « domination dune puissance étrangère, «l'Assemblée nationale n'a pas touché an dogme; et le Moniteur ne nous dit pas si ces monstruosités anlicatholiques ont excité quelque mouvement diiulignallon ou du moins de surprise dans l'honorable Chambre.

Nous n'affirmons pas cependant qu'il y ait précisément eu en cela, de la part des adversaires du clergé, mauvaise foi bien réfléchie, ni intention bien positivement hostile; mais alors, il faut l'avouer, il y a chez eux une bien déplorable ignorance. Or, cette ignorance ne suffit-elle j)as surabondamment pour que les catholiques se méfient de leurs lu-otestations les plus séduisantes, et pour cpi'ils se tiennent constamment attachés à la direction de leurs pasteurs ?

3° A ces erreurs si graves et même si humiliantes pour l'homme public qui les connnel ,

nous pourrions en joindre un 1res grand nombre daulres dune moindre poit(''e, quoique Irèssérieuses encore. Ainsi :

II est faux que le régime exceptionnel des petits séminaires, tel que l'entend la majorité de la commission, ait été demandé par le clergé à la Restauration en 1814. Alors, comme aujourd'hui, le clergé a demandé l'aflranchissement des entraves et de l'oppression de l'Université ; mais jamais il n'a demandé pour ses établissements des exceptions odieuses ou gênantes. 11 est faux que jamais le gouvernement impérial ait imposé aux écoles secondaires ecclésiastiques des chefs ou des professeurs universitaires, excepté par le décret de 1811, décret lancé par le despote dans un moment de colère, désavoué par l'Université elle-même, et qui n'a jamais reçu son entière exécution.

Il est faux qu'en se concertant pour agir ou pour réclamer, les évêques se mettent en opposition avec le concordat. L'article 1" de cette convention sacrée porte que « la religion catho- « lique apostolique et romaine sera librement « exercée eu France. »0r, il est de l'essence de la liberté du catholicisme que ses chefs puissent sinon se réunir en conciles proprement dits, ce que, au reste, le concordat ne défend nullement , au moins se concerter et s'entendre pour

le bien (omnuin. Quant aux. arliclesorgan'Kjues, il est permis de soulenii' (|u'ils ne sont plus même une loi, mais jamais le jurisconsulte le plus gallican n'a osé prétendre qu'ils fissent partie du concordat.

-ï" Dans quelle théologie ou dans quel catéchisme M. Tliiers a-t-il lu que l'engagement des jeunes ecclésiastiques n'était définilifqiiau momenl de leur ordinalioii comme prêtres? Le \ulgaii'c des catholiques sait depuis l'enfance que l'engagement des clercs devient déhnitif dès le sous-diaconat. N'est-ii pas triste, n'est-il pas contre la nature et la tiroite raison, cpie les destinées de l'Église catholique soient, humainement })arlant, confiées à des hommes qui man([uent des notions les plus élémentaires de sa constitution?

a" Nous avons dit et nous ré]H^tons que M. Thiors connaît parlailementle sens et comprend la portée des mots qu'il emploie. Pourquoi donc, contrairement à l'usage universel , en parlant de l'Église catholique en France, dit-il, à plusieurs reprises, VÉy/isn française? Jusqu'ici cette dénomination étrange était n-servéc à la secte ignoble de Chàtel ; encore le patriarclie de cette sacrilège parodie y ajoutaitil le molcaUiolique: mais, à part cette triste invention de nos jours d'égarements , jamais

i hisloiro n';ivail parlé que de ïlùj/isc (jal/tcaur. Nous avouons que, pour noire part, nous naimons que médiocrement ce dernier nom, qui ressemble trop à celui que s'est donné la schismatique Ani^leterre. Nous aimerions mieux dire VEijlisc de France, connne on dit l'Eglise d'Orient, l'Église d'Amérique, etc. Cependant, nous nous résignons sans scrupule à un langage consacré par la plume de nos écrivains les plus catholiques. Mais VEglise française ! Cela est bien nouveau ou plutôt bien inouï, monsieur le rapporteur, et comme il n'est pas supposable qu'un esprit aussi pénétrant ail créé ce néologisme inutile sans une intention très-formelle pour l'avenir, on se demande ce que vous vous êtes proposé [)ar là. Ce n'est pas certainement d'être utile h celle imité cal fioli que dans laquelle TOUS félicitez Bossuel de s'être maintenu. Mais alors ne serait-ce pas une intention toute contraire? Ne serait-ce pas pour préparer la France , par une expression nouvelle , à des idées et à des dispositions plus nouvelles encore? Or, dans le mot Eglise française, il n'y a qu'une idée, c'est celle d'Église nationale. Youdriezvous y habituer la France? Auriez- vous quelque espoir d'absorber un jour nos quatorze siècles de catholicisme dans cette unité nationale dont vous ])oriez si haut et si loin les prétentions?

Soyez-eu sûr, nioiisicur, vous n'y réussirez pas; mais comme il est bon de se mettre en garde contre les plus vaines allacpies, nous signalons la dénomination introduite par M. Tliiers comme une locution favorable au schisme , et nous déclarons que y Eglise qui s'appellerait française ne seia jamais la nôtre. Notre Église c'est y Eglise romaine.

l\co>séqui:nces.

Notre cause est tellement conforme à.lasaine raison et au droit commun, qu'il est impossible à nos adversaires de poser uni)rincipe vrai sans (pià linslant ce principe lui-même, ou ses conséquences immédiates, ne tournent pour nous et contre eux. Nous avons établi cette démonstration dans nos lettres à M. le duc de Broglie , et particulièrement dans la première. Comment, en effet, peut-on demeurer un seul instant l'avocat du monopole quand on a proclamé des vérités comme celle-ci : Si lEUd inlervicnl dans l'enseignement^ ce n'est pas à litre de souverain, c'est à titre de protecteur,

c'est sciilemcnl a défaut des familles, pour su})pléer à leurs ressources quelquefois insuffisantes Ainsi, j)lus de tutelle obligée ce sont

choses qui ont fait leur temps.

Ou avait dit que M. Thiers accusait l'illuslro rapporteur de la CIiand)re des pairs de s'être aiusi mis en opposition avec lui-même par suite d'un système de ménagement qui , au fond , manque de franchise, et qu'il avait promis de suivre une marche toute différente, en se mon- Irant ouvertement et comi)létement tel qu'il esl; on connaît les trois titres par lesquels il s'est caractérisé lui-même : Voltairien , révolutionnaire, impérialiste. îl paraît que ce triple caractère sourit à rUniversilé et lui inspire beaucoup de confiance , car elle s'est grandement félicitée du choix de la commission de la Chambre éleclive, et elle n'a pas dissimulé les espélances que lui inspirait l'étrange profession de lui de son rappoi'teur. Il est bien vrai que M. Thiers a mis dans son langage moins d'arlifjce que M. de Broglie. On y voit peu le travail du littérateur, et beaucoup les tendances de l'homme d'Etat. Son double éloge de la Convention révèle en lui des goûts de despotisme et d'anarchie qui le rendent un sujet d'effroi pour tous les amis de l'ordre et de la liberté. Eh bien ! cependant , M. Thiers lui-même , par le besoin

(jifil Ci)i"0LivaiL {\(i donner à son exi^sé quelque air de vraisemblanee el de bonne foi; a été o\À\u,6 d'établir des prineipes en vertu desquels notre cause est inévitablement gagnée.

Ainsi, l'honorable rapporteur reconnaît qu'il n'y aura de liberté q\i avec des régimes divers entre lesquels la sollicilude palernelle puisse choisir suivant ses goûts et ses sentiments... Car, dit-il, celui-ci tient aux fortes études^ et celuilà se soucie surtout de V enseignement religieux. . . Il faut donc qu'il y ait une certaine diversité dans le régime dédnccâion, diversité qui permette à tous les pères de suivre les penchants de leur cœur, les vues de leur ambition, les scrupules de leur conscience , mais ne permette à aucune de faire de mauvais citoyens.... Nous ferons voir plus tard conmient on [)eut respecter cette dernière condition sans nuire aucunement à la liberté. Mais nous demandons d'abord si la loi proposée n'est pas le démenti le plus formel et le plus pénible des princ ipes qu'on vient de reconnaître ; nous demandons si ces principes, devant lesquels est obligé de s'incliner celui-îà même qui les outrage, ne sont pas froissés et méconnus par toute la législation universitaire, dans tous les degrés de sa hiérarchie ^

1 On peut jiigci" de ce que l'on veut fnirc par ro que ' (Ui a fait ùép : or, qui oserait dire que lo loi du 28 juin 1833 offre parloul

— savons avouez, monsieur le rapporteur, que TOUS les Itères de famille doivent être mis à iiirnie (le suirre, pour V éducation de leurs enfants, les penchants de leur cœur. Mais ees paroles ne sonl-elles pas votre plus inexorable condamnalion? Mais n'enlendez-vous pas, de tous les poinls de la France, les pères catholiques qui nous disent que, par tous vos projets de loi, vous heurtez non-seulement les penchants les plus

aux pères de famille des régimes divers d'éducation primaire entra lesquels leur sollicitude puisse clwisir suivant leurs goûts et leurs sentiments, quand il est oonstant que, par l'oljligafion où sont toutes les communes d'avoir et de payer un instituteur tout à fait uni- \ei-silaire, les iuslituleurs pri%és sont par cela même repoussés partout o\\ rélablissemont de deux institutions primaires pour les gar(;ons est impossible, e'est-à-dire dans plus de trente mille communes.

Peut-on dire que, de ce côté, on satisfait aux désirs des parents qui se soucient avant tout de l'enseignement religieux , quand , par cette loi fatale, on fait périr la race de ces instituteurs indigènes choisis et maintenus de père en fds par le vœu des populations , précisément parce qu'ils regardaient l'enseignement religieux comme le premier de leuis devoirs, parce qu'ils le fortifiaient par l'exemple de leurs vertus chrétiennes, aussi bien (juc par le concours empressé qu'ils prêtaient toujours à l'action du prêtre : et quand on les a remplacés par de jeunes élèves des écoles normales, qui mettent leur principale gloire dans des pages de calligraphie ou dans des subtilités de grammaire ; mais parmi lesquels le zèle pour la relig'ion est si rare qu'un pasteur se juge favorisé s'ils ne lui sont pas directement hostiles : tellement que. du coté de la foi , l'indifTérence et la nullité sont presque ce qu'on peut espéier de mieux. Voilà pourtant ce qu'a produit celte déplorable loi de 1833, dont on a o.sé dire : le clergé so IrouN erait trop heureux s'il pouvait en obtenir une semblable pour 1 instruction secondaire 1

respectables , mais les iiilenlions les plus formelles , les devoirs les i)lus impérieux de leur cœur ? Nous-mêmes , que sommes-nous en ce moment , sinon les organes de tant de familles chrétiennes dont plusieurs ont le grand tort d'un faux amour de la paix , d'une timidité selon nous blâmable, quand il s'agit de faire valoir leurs droits, mais qui n'en sentent pas moins que ce qui se prépare en ce moment sur l'éducation dans les hautes régions du pouvoir est une vraie conspiration contre l'avenir religieux de leurs enfants?

Et c'est à eux comme à nous que vous venez dire, en présence du monde entier attentif à ce grand dél)at, que vous respecterez dans tous les pères de i'dimlh jusqu'aux scrupules de leur conscience ! Les scrupules! non, monsieur, les pères de famille ne vous demandent pas d'aller jusqu'à cet excès de délicatesse. Ils vous demandent de ne pas violer dans leur conscience les droits les plus sacrés et les sentiments les plus intimes. Non, monsieur, ce n'est pas un scrupule pour un père qui a de la foi ou qui seulement en comprend lo prix, que de ne pas exposer, par un enseignement sceptique, la foi de ses enfants; à moins que l'on ne traite de scrupule de conscience tout ce qui rattache aux devoirs envers Dieu.

Nous savons bien que c'est là malhcurouscmont la pensée de quelques-uns des sages et des doctes du corps enseignant. Si c'est aussi la vôtre, monsieur, je vous plains, je plains le parti qui vous a pour organe et pour défenseur, et, élevant juscjuà l'idée chrétienne le mot d'un ancien Romain : « Je demande au Ciel que « Rome n'ait jamais que de sendjlables enne- « mis. »

Mais, à part même tant de plaintes si énergiques, que vous connaissez bien, puisqu'elles vous irritent, n'avez-vous pas sous les yeux un fait énorme qui vous révèle que tous les pères de famille n'ont pas , dans le sein de la patrie , le moyen de suirre , connue vous le dites , les penchants de leur cœur?

N'est-ce pas un spectacle humiliant , n'estce pas même un phénomène effrayant pour la France , que cette émigration annuelle de tant déjeunes gens pleins d'avenir, qui sont obligés, par la conscience de leur famille, d'aller demander le bienfait de l'éducation à des terres étrangères? Que les rôles sont changés! Autrefois c'étaient toutes les nations voisines et quelquefois les peuples lointains qui envoyaient leurs plus nobles enfants étudier les lettres et les sciences au sein de nos universités ; et aujourd'hui c'est ce qu'il y a de plus noble

et de plus illustre parmi nous, qui ne trouve plus , sur cette vieille terre catholique de France, l'éducation telle que doivent la désirer les descendants du peuple de Gharleniagne et de saint Louis ! Il y aurait un remède facile à ce désordre et à ce malaise , ce serait de rap])eler au milieu de nous cette éducation qu'évidemment nous ne possédons plus dans la mesure de nos besoins. Ce moyen , vous n'hésiteriez pas à le demander, à l'employer, si c'étaient des intérêts matériels qui fussent compromis : oui, s'il s'agissait d'une usine ou d'une fdalure, si, par suite de désertions semblables, nous voyions nos meilleurs chefs d'ateliers s'associer à des fabrications étrangères, au détriment de l'industrie nationale , vous ne manqueriez pas de mettre tout en œuvre pour ramener au sein de la pairie cette redoutable concui'rence ; vous llétririez même, comme un mauvais citoyen, celui qui entraverait vos intentions par des jalousies persoimelles et des spéculations de monopole ; et voilà pourtant ce que vous faites quand il s'agit i\v, former non des ouvriers et des mécaniciens, mais des hommes et des Français !

Dans la grande question qui nous occupe, ce no sont pas, il est vrai, des objets de conuuei'cc, mais c'est quelque chose à coup sur de bien plus important, ce sont des convictions et des idées

quil s"ai;it do nioUrc eu circulation; et, loin dattirei'ii vous les établissements où ces grands intérêts se préparent, \ous les repoussez alors même qu'on vous les offre! Et vous aimez mieux })river votre patrie de ces avantages réclamés par la justice et le besoin , que de renoncer à vos préventions irréfléchies et à vos haines invétérées!

Mais comprenez-vous bien ce que vous faites? mais ne voyez-vous pas qu en privant injustement la France d'un bien auquel elle a droit , vous causez encore un tort énorme au gouvernement lui-même dont aous vous vantez d'être les soutiens et les amis? Ne voyez- vous pas que vous lui préparez pour l'avenir des embarras et des résistances dont on ne peut pas calculer les résultats sans effroi ?

Remarquez donc que ces jeunes gens proscrits par vos mesuies intolérantes appartiennent presque tous à des familles considérables, riches, nobles, influentes, et que vous auriez intérêt à vous rattacher ; remarquez donc que vous les aurez condamnés à l'exil à un âge où ils n'ont pu le méiiter, à un âge où se communiquent les impressions les plus vives et les plus durables. Dans cette éducation de l'exil, ils ne perdront rien de leur amour pour la patrie ; on sait, au conti'aire. que cet amour surtout s'ac-

croît par réloignonioiil. Mais, songoz-y sorionsonu'ut, le fait seul de leur position forcée leur inspirera des préventions piofoiides, et peut-être un désir de vengeance qu'ils croiront légitime contre vous. Jamais, jamais ils n'oublieront que, pour mettre à l'abri leur innocence et leur foi, la sollicitude paternelle a été obligée par vous de les expatrier ; jamais ils n'oublieront les larmes que ces séparations lointaines ont coûtées à leurs mères , et si un jour ils lisent ce manifeste imposteur, où vous osez affirmer que tous les pères de famille peucenl suivre ^ pour Véducalion de leurs enfants, les penchants de leur cœur et les scrupules de leur conscience , ils diront que vous avez ajouté l'insulte à la persécution.

Croyez-vous nous répondre par ce trop fameux certificat d'études destiné, selon vous, à détourner les étudiants de ces maisons étrangères, en les rendant, (piand ils en sortent, inhabiles, par ce seul fait, \\ la réception du baccalauréat? D'abord, on a surabondaimnent pi'ouvé que cette douane établie contre le savoir est une criante injustice, que vouloir estampiller les sciences et les lettres à l'instar des denrées coloniales, c'était faire du ridicule en même temps (pie de l'iniquité; mais, sans revenir sur celte considération, devenue vulgaire à force

iVvU'C trop soiisil)lo, no voyoz-vous pas quo co genre de vexation sera d'nne complète impuissance contre les périls que nous venons de signaler?

YoUs refuserez votre baccalauréat aux élèves français de Fribourg, de Brugelette, etc.? Eh bien! ils s'en passeront : que résultera-t-il pour eux de votre refus? qu'ils n'entreront ni dans la magistrature, ni dans l'éducation, ni dans la médecine! soit! mais les empècherez-vous d'entrer dans le commerce et les aflaires? Certes, ce qui domine aujourdMiui le mouvement de la Franco et celui de presque toute l'Europe, ce sont bien pïus les afliiires quo les lettres et les sciences ; et vous ne l'ignorez pas, vous, hommes du pouvoir, dont l'autorité chancelle devant une compagnie de chemins de fer ; qui construisez dispendieusement des villes d'un jour pour offrir des tontes à l'industrie nationale, et qui, h la place dos tournois et des carrousels que nos anciens rois donnaient à toutes les familles princières du monde civilisé, préparez des fêtes royales aux fabricants et aux mécaniciens delà Franco. Certes, nous sommes loin de vous en blâmer; mais aussi, vous nous permettrez bien d'en conclure que c'est là, de votre aveu même, quo réside aujourd'hui la puissance sociale.

Or, pouvez-vous ne pas voir que ces vieilles

— iO —

et richos familles iiol)irmiios, dont par le fait TOUS proscrivez les (ils, entrent aujoiinriiui en participation de cette puissance nouvelle; que, sortis de vos tribunaux, de vos armées et de Yos cours, ils se sont rapprochés du peuple, ou dans les perfectionnements de la culture, ou dans les calculs des t>randes spéculations? Ne voyezvous pas qu'ils ennoblissent de leur i>résence cette industrie que vous êtes réduits à flatter , tant elle est devenue puissante, et qu'ils font grandir encore l'action du commerce par le mouvement de leurs capitaux, par la garantie de leur honneur séculaire, et par la magie toujours inimitable de leurs noms?

Maintenant, votre refus de baccalauréat empêchera-t-il ces enfants des familles patricienues de la France d'acquérir , ])ar cette voie nouvelle, une popularité merveilleuse et une incalculable influence? De ce que, faute d'un certificat d'études, ils ne pounont devenir bacheliei's es lettres, en deviendront-ils moins conseillers de départements et députés de la France? Si vous les aviez laissés se choisir au sein de leur patrie l'éducation qui convenait à la conscience de leurs pères, ils fussent arrivf's à ces l'onctions importantes par le chemin de la liberté ([ue vous-mêmes leur auriez ouvert, et il n'est pas dans la nature de T homme d'attaquer

rolui qui rospecto ses droits ; mais ils y anivoront nialgrô vous, malgré les proscriptions dont vous aurez poursuivi leur adolescence et leur jeunesse ; ils y arriveront pénétrés de ce désir de réaction que l'oppression provoque, et, puisqu'il faut le dire, ils y arriveront vos ennemis, les ennemis déclarés de votre gouvernement, et ils auront pour auxiliaires tous ceux qui auront d'ailleurs été blessés par le monopole, et c'est vous qui Taurez voulu ainsi; et ces inimitiés destructives seront le résultat de ce régime universitaire qui ne peut pas se maintenir sans devenir persécuteur, et qui ne peut persécuter sans appeler les révolutions ^

SOPniSMES.

Dans le langage de l'Ecole, le sophisme est un faux argument : argumenfum (piodveri specivm prœ se ferens, rcipsa falsuni est. Dans le langage usuel, ce mot s'applique également à une simple

• 11 n'est pas m-cessairc délre un profond politl<iue pour comprendre coninienl on a été conduit de 1103 à 03, de IHI 1 à ISli, de 1828 à 1830.

proposition spécieuse, mais fausse : cVsl surtout clans ce dernier sens que nous le prendrons ici.

Nos écrivains modernes, quoique généralement très-peu exacts par défaut de principes et par mille autres causes, font pourtant assez peu de syllogismes faux : c'est que le plus souvent ils n'en font aucun : ils ne raisonnent pas , ils afiirment, et c'est dans ces afQrmations gratuites, plus ou moins enveloppées d'une apparence de raison, qu'ils glissent l'erreur. L'homme attentif, instruit et consciencieux, s'aperçoit promplement du mensonge, parce qu'il a le sentiment du vrai ; mais le lecteur superficiel s\arréle aux prestiges du langage, et reçoit sans répugnance le venin que l'art a su rendre agréable.

D'autres raisons donnent encore parmi nous une puissance redoutable à ces assertions mensongères revêtues de formes séduisantes : ce sont d'abord les passions publiques, quand elles en sont excusées et caressées ; c'est ensuite la personne de Tauteur, quand sa réputation éblouit, et que son ton d'autorité subjugue; enfin, et surtout, c'est le goût du paradoxe, qui charme, par son effet étrange, des esprits distraits et des intelligences blasées. Voilà ce qui met en vogue des opinions (|ui au fond ne supportent pas un instant d'examen sérieux; voilà

co qui, dans la question préscnlo, fait aoqu('rir à des discours comme ceux de MM. Cousin, Guizol,VillemainetThiers, tant d'ascendant sur un peuple irréligieux; voilà, nous ne pouvons nous le dissimuler, ce qui au contraire nous oU're le plus d'obstacles dans cette grave discussion. Nous ne sommes pas compris, parce qu'on ne veut pas nous entendre ; et nos adversaires sont approuvés, parce qu'il est convenu d'avance ([u'ils auront raison. Quelques citalions rendront ces réllexions sensibles.

Premier sophisme. — Le droit des pères de famille est incommunicable.

Qu'y a-t-il de ])lus concluant , de plus péremptoire en faveur de la liberté d'enseignement, que le droit que les pères de famille tiennent de la nature, de la religion et de la société , droit qu'ils conservent dans toute son intégrité sous le régime actuel, puisqu'ils n'y ont nullement renoncé par le pacte social? Dès que, devant Dieu et devant les hommes, le père répond de l'éducation de ses enfants, il doit pouvoir la diriger à son gré ; car tout devoir a pour corrélatif un droit, et ce droit c'est la faculté de remplir le devoir lui-même. Il est impossible de trouver au monde rien de pi ils

décisif cl (le plus Iriom pliant (pic celle preuve. Aussi, g(Jnéralenieiit, on s'est bien gardé de la combattre. Il est pourtant un orateur qui a voulu ratta(pier de front. Voici sa [)hrase :

« Mais, dira-t-on, vous oubliez les droits des a pères de famille. IXon, messieurs.... le droit « du père de famille est bien grand, je le sais, « mais tout grand qu il est, il n'est point absolu « et illimité en lui-même , et je prétends cVail- « leurs qu'il est incommunicable. )>

Ces paroles ont été prononcées par ]M. Cousin à l'ouverture même de la discussion à la Chambre des pairs, alors que les esprits avaient toute la vigueur, toute la fraîcheur de leur attention , j'allais dire de leur curiosité. Elles n'ont paru produire sur l'assemblée aucune sensation; or, cependant, nous demandons s'il est possible de trouverquelquechosedeplusgrossièrementfaux que ces mômes paroles, surtout les dernières.

Le droit des pères n'est point absolu : assurément, car l'homme est un (''tre contingent, etilny a de pouv(jir absolu qu'en Dieu. Ce droit n'esl pas illimité: non, sans doute, par le même motif; mais il s'agit de savoir si les limites que vous lui posez sont légitimes, vous ne le pouvez pas : or, c'est là tout ce qui est en question.

Mais de plus vous pi'('tend<'z que ce droit des pères sur leurs enfants est incommunicable , et

VOUS vous ai'ivloz après relie phrase senleucieuse sans IV tayor delà moindre preuve, précisémenl connne si c'était un axiome.

Mais si ce droit est incommunicable , veuillez nous dire dahord comment il a élé comnmniquë à 1" Université, qui lexei'ce si souverainement et malgré les réclamations des pcies et mères , lesquels déclarent n'avoir jamais consenti à celte communication ?

Si ce droit est incommunicable , que deviennent les dispositions du Code civil sur la nomination légale des tuteurs, curateurs, conseils de familles, etc.? Si ce droit est incommunicabïe, alors il faut donc que chaque père fasse lui-même en personne toute l'éducation de tous vses enfants ; il faut donc ou qu'il les maintienne dans sa propre profession, ou qu'il sache luimême et dirige tous les états divers que ses divers enfants voudront prendre ! Il ne pourra même pas avoir pour eux un professeur dans sa maison , puisque le principe est sans réserve. M. Couûn prétend , absolument et sans exception, que le droit des pères sur leurs enfants est incommunicable!

Voilà pourtant un des mille paradoxes que les adversaires de la liberté ont semés dans la discussion, d'ailleurs si i-emarquable , de la Chambre des pairs ! Et cependant on a vante

ces (liscouj's , el on a écrit , et on a répété que ces discours étaient des chefs-d'œuvre, et qu'il n'y avait pas un mot à y répondre ! Veut-on un autre exemple emprunté à la noble Chambre?

Deuxième sophisme. — L'État est la'ique el doit rester laïque.

Nous avions dit au pouvoir constitutionnel qui nous gouverne : <c En vertu de l'article 5 de notre Charte, vous voyez du même œil toutes les croyances; vous veillez à ce qu'on n'en abuse pas par des faits matériels pour troubler l'ordre civil dont la surveillance vous appartient ; mais, à [»art ces rèylemenls de police dont le concordat lui-même vous reconnaît le droit, vous approuvez, vous protégez toutes les croyances, attendu que vous n'y voyez que des opinions, et que parmi nous toutes les opinions sont libres. Ne pouvant re|)Ousser aucune croyance, vous ne pouvez non plus, connue gouvernement, en adopter aucune, puisque, en matière de religion surtout, elles sont exclusives les unes des autres , et que vous ne pouvez pas en exclure une seule sans violer la constitution. Quelles que soient donc: les convictions i)ersonnelles des individus qui com[)Oscnt le corps de l'Etat, ce corps, moralement pris, n'a pas de religion; c'est

à cela quoii l'a réckiiL i)ar le lelnuicheineiil de larlicle G de la Charte de 181i. La ju-ivalion totale de toute religion, c'est rathéisme; l'Etat est donc légalement athée : or, à moins qu'on ne veuille que léducalion le soit aussi , on est obligé d'en conclure que cette condition forcée Ole à l'Etat le dioit de gouverner souverainement l'éducation. »

]Ni M. Yillemain, ni aucun universitaire n'a voulu s'attaquer à cet aigument. Ils ont laissé ce soin au plus artiticieux orateur du cabinet, à M. Guizol, qui, comprenant toutes les conséquences de cette vérité constitutionnelle : LÉtal est léfjalcment athée, s'est chargé d'y répondre dans la séance du 25 avril, non pas en la réfulanl par des argumentations, mais en lui opposant un mot sophistique qui de suite a fait Ibrtune. Voici ses paroles :

« On s'est servi d'une expression très-fausse « à mon avis, et très-inconvenante quand on a « dit : l'État est athée. Non, certainement, rÉtal « n'est point athée ; mais F Etat est laïque et doil « rester laïque. » Voilà ce qu'a ti'ouvé de mieux jïour nous répondre le plus habile, le plus puissant orateur du ministère; et les honnnes du parti ont jugé cette réplique triomphante; elles feuilles universitaiies et nnnislérielles l'ont rél'étée et la répètent encore.

Or, colle parole magique esl tout simplement ce qu'en termes polis on appelle un no)i-scns ; c'est le sophisme que les logiciens délinissenl : transilus a génère ad gemis, précisément comme si l'on disait : Aoîi, cerlamement , cette personne n'est pas incrédule, car elle est séculière ; non, certainement, elle n'est pas prolestante, car elle l'ait le connnerce.

L'Etal n'est point athée, il est laïque! De grâce , veuillez donc nous dire quel i-api)ort il peut y avoir entre ces deux idées, et en quoi l'une est la réfutation de l'autre. Est-ce que l'État ne peut pas être en même temps et laïque et athée?

3Iais ce qui rend cette phrase plus inexplicable et plus élonnante encore, c'est que le ministre l'a prononcée à propos d'enseignement, par conséquent à propos de sciences, de doctrines, de croyances : aussi ceux qui l'ont redite ont-ils déclaré avec emphase que, en dépit des réclamations cléricales , renseignement devait être laïque.

L'enseignement doit être laïque ! Si l'on voulait dire par là qu'il faut exclure les ecclésiastiques de l'enseignement, ces paroles du moins, sans être encore dans la question de l'athéisme légal, auraient au moins un sens en ellesmêmes. Mais non, on n'a nullement cette idée :

;M. K' luiiiisliv de riiistruclioii [>iil)li(iiie, loin de repousser les prêtres du coips enseignant, les y désire au eontraire et les y apj)ellc. L'Université aetuelle aceueille dans son sein tous les prêtres (pii se présentent poui* être professeurs, a dit M. Dupin^ Si le clergé veut (oncourir à l'édueation, rien de plus juste, dit M. Thiers.

Ce n'est donc pas des personnes qu'il est question, c'est de l'enseignement lui-même, c'està-dire de ses doctiines. La phrase qui nous occupe signiiie donc : les doctrines de l'enseignement en France doivent être laïques î Des doctrines laïques! Des idées laïqiies^l Un enseignement laïque! Qui a jamais, depuis l'origine du monde, entendu parler de cela? Et cei)endant, M. Guizot assure que tout cela est laïque et doit rester laïque.

Ainsi, désormais, quand nous demanderons à de jeunes étudiants quelles opinions adopte leur professeur sur certains points en certaine vScience, par exemple : en géologie, sur les jours de la création ; en histoire, sur la chronologie avant Moïse; en [ihysique, sur les éniissionsou les ondulations de la lumière, ils auront à répondre avant tout que leur professeur, pour se

' Manuel de dmil public ecilesiaslifiue, p. 3'J3. ■^ Tout ce qui se trouve en i lali qne dimt^ cet aitidc npparlient tcxlucUotncDt ù ce même discours de M. fJuizot.

confoi'iiioi' à la pensée piolonde de M. Guizol, donne la prélérence à iopinion laïque! et de suite chacun conipiendi a ce ({ue cela veut dire. Ainsi, quand un père chrétien, justement in- ({uiet sur la philoso[»hie universitaire, voudra savoir de son fils, élève de cette classe, quel enseignement on lui donne sur l'origine des idées, sur lobjeclil" et le subjectif, le moi et le nojimoi, sur la nature de Dieu et la distinction entre l' incréé et le créé, sur la liberté de riiomnie, sa destinée et ses devoirs, l'élève devra, 2)our le salut de toutes les libertés que nous avons conquises, répondre à son père que, sur tous ces points, il reçoit un enseignement laïque ; et alors le père sera un mauvais citoyen, indigne de rétablissement de Juillet, de la monarchie de Juillet, si à celte déclaiation sa conscience de catholique irest pas parlaitemeut et pour toujours rassurée !

Voilà pourtant comment des hommes graves, des esprits élevés, chai-gés par leur position de soutenir la dignité de notre gouvernement, en voulant se maintenir dans le faux et spéculer sur la légèreté française, s'exposent à blesser le bon sens le plus vulgaire, et à deveniila risée des peuples.

Mais au moins, M. Thiers, qui a promis d'être franc jusqu'à la hardiesse et plus loin encore;

naura pas eu recours à celle misérable ressource des phrases sophistiques ? Hélas! en s'engageant à èlre loujours franc dans la défense d'une pareille cause, M. Thiers a promis plus qu'il ne pouvait tenir. On ne peut èlre impunénienl franc que lorsqu'on est dans la justice et la vérité. Au contraire, ce qui prouve qu'une cause est mauvaise, c'est la nécessité où se trouvent ses plus habiles défenseurs de recourir au mensonge pour la soutenir. Oi-, depuis (|ue nos Chambres législatives s'occupent de la liberté d'enseignement, aucun discours de nos adversaires n'a renfermé autant de sophismes que le rap[)ort auquel nous répondons, et nul orateur surtout n'avait réussi à les faire accueillir avec autant de faveur. Il nous sulïira d'en indiquer quelques-uns.

Troisième sopljisme. — En France, tous ks citoyoïs sentent, pensent et veulent la même chose.

S'il est en France une vérité de fait palpable, incontestable, avouée de tous, c'est, sans contredit, la triste substitution de l'intérêt propre à l'amour du bien public. C'est cet égoïsme honteux qui corronq)t les opérations électorales, domine les faveurs administratives, porte la guerre au sein de nos assemblées délibérantes,

Cl décide trop souvent de la eoiil'cclioii de nos lois. Les intérêts parlieuliers étant opposés les uns aux autres, on comprend que rien n'est plus propre à porter le ti*ouble dans la société que la disposition où est chacun de leur sacrifier tout. Ix^s Cliandjres le savent, car elles le voient jusque dans leurs opérations les plus sérieuses : eh bien, c'est devant celle des deux Chambres où ce mal se fait peut-être le plus fortement sentir qu'on a osé dire que la Fi'ance est une nation dont tous les citoyens sentent, pensent el veulent la même chose. Et le Moniteur nous assure que ces paroles furent suivies d'une sensation marquée et de signes nombreux d'approbation.

Or, sait-on comment l'orateur a fait goûter à une réunion d'hommes élevés cet audacieux mensonge? C'est en leur faisant observer que la France n'était pas, connue quelques nations européennes , composées de plusieurs fi'ac tions de i>euples.

Mais est-ce que l'unité de race forme nécessairement l'unité de vues? Mais aujourd'hui, en Espagne, où il n'y a ni des Irlandais, comme en Angleterre, ni des Hongrois, comme en Autriche, ni des Polonais, comme en Prusse, direz-vous pour cela que les Espagnols sentent, pensent et veulent la même chose?

Que la France, par sa position territoriale.

offre iiiio jmlssanlo ol compaclo unih' iiial<'rielle, cesl un pivciciix Jùenliiit do la Providence, qui, de lui-mùnie, favorise singulièrement runité morale; mais en quoi votre monopole peut-il s'en glorifier, quand, loin den tirer parti pour réunir tous les Français dans le sentiment d un devoir commun, il les a tous, au contiaire, armés les uns contre les autres, en jetant l'anarchie dans les croyances et l'égoïsme dans les cœurs I

Vous [)i'étendez que lUniversilé impéi'iale a fait la France ce qu elle est, eh bien, osez dire que cette anarchie des idées et cet égoïsme des intérêts ne la dominent pas , et alors seulement vous pourrez dire que tous les Français sentent, penseiii et veulent la même rltose.

Quatrième sopliismo. — La lib(r!é n'esl Jamais acquise à Irop haiit prix.

Jusqu'ici nos adversaires, h très-peu d'exceptions près, avaient reconnu qu'en vertu de Fart. 69 de la Charte, la liberté d'enseignement <'lait un droit pour tous, et (ous nos d(''bals se bornaient à ce qu'ils voulaient mettre à ce droit des limites dont nous ne reconnaissons pas la légilimilc'. Or, voilà que M. Thiers a trouvé, dit-(Mi, le moyen de faire écouter avec appro-

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bâtions des maximes spécieuses et séduisantes d'où il suit que cette liberté est une pure faveur (ju'on peut nous faire acheter au prix le plus exorbitant, sans que nous ayons le plus petit mot h dire. Voici sa phrase: •'" ^

« On ne peut se plaindre que d'une chose, « c'est le haut prix auquel elle (la liberté) est « mise... Cette objection, nous l'acceptons et « nous nous en faisons fort. Premièrement, « disons-nous, la liberté n'est jamais arqmse à « trop haut prix. Secondement , c/uelqu'un «< ponrra-t-il se plaindre qu'on lui ait imposé de « valoir beaucoup, de valoir trop , avant de lui (c livrer ce que l'Etat^, ce que les familles ont de « plus cher? » A ces paroles, selon la feuille officielle, quelques députés ont répondu : trèsbien! très-bien!

jMais, d'abord, en ce qui regarde l'enseignement, si la liberté 71 est jamais acquise à trop haut prix, la loi devra se borner à fixer au pouvoir administratif le minimum au-dessous duquel il ne pourra nous vendre notre propre bien, sans limiter aucunement le maximum des conditions qu'il lui plaira de mettre à ce commerce d'iniquité, i)uisque, du coté des entraves, il ne peut pas y avoir d'excès ! El c'est à cela que se réduira une loi sui- la liberté d'enseignement !

Mais, ces ]ionoral)!cs représonlants d'un pays libre, qui ont dil, très-birn! Iri'S-birnfne se sont donc pas aperçus que ceUe maxime, là liberté n'est jamais acquise d trop haut prix , admise comme elle l'est dans sa généralité, consacre le despotisme le plus indéfini, et se li'ouve dans le code des plus odieux tyrans? Ils n'ont donc pas remarqué que c'est pi'écisément cette liberté-là que nos pères ont vue coiffée d'un ignoble bonnet trempé de sang , jetant la France dans une servitude telle qu'il a fallu un nouveau nom pour la définir, et qu'on l'a nommée la Terreur? Dans ces jours horribles de désolations et de ruines , de proscriptions en masse et d'échafauds permanents, les clubistes ignobles qui dé])ouillaient gaiement la France de toutes ses gloires justifiaient leur conduite, et peut-être tranquillisaient leur conscience par un mot, et c'est ce mot-là même auquel, en 184i, des députés de la patrie en paix viennent d'applaudir : La liberté , disait-on aussi alors, n'est jamais acquise à trop haut prix !

Il est à regretter que le Moniteur n'ait pas inscrit les noms des députés qui ont trouvé cette maxime digne d'éloges ; nous engageons tous les électeurs de la France à les rechercher et à les faire connaître, afin de leur demander un jour compte de leurs sympathies pour ce

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mot elïi'ayaiit des plus niaiivais jours de la Coiiveiilion. Quels ([u ils soient , nous devons respecter leurs actes, la dignité de leur mandat nous en fait un devoir; mais aussi , quels qu'ils soient, nous avons le droit de les juger, et leurs actes ne sont publics que pour pouvoir être jugés par le dernier des citoyens. Eh bien ! nous les jugeons, et nous disons qu"api»laudir, connue ils l'ont ("ail, à dételles paroles, c'est rétrograder jusqu'en 93 , el menacer de nouveau toutes les libertés publiques.

Et ne dites pas que la seconde partie de cette phrase expli(jue et justifie la première. Cette seconde partie, sauf qu'elle na pas un caractère de généralité, ne vaut pas mieux que l'autre. C'est encore un vain sophisme au profit de la tyrannie. Si personne ne peut jamais se plaindre de ce qtion lui impose de valoir Irop avant de lui livrer des enûmts , pourquoi ne serait-il pas juste d'exiger les mathématiques transcendantes d'un instituteur primaire avant de lui livier un brevet du second dearé? Ce sont donc là des phi'ases creuses auxquelles le public des théâtres serait peut-être excusable d'applaudir, mais qui ne doivent obtenir que l'indignation ou ia ]>itié dans une assemblée lé!>islative.

i't (juand on sait surtout :i quoi se réduisent

vos oxigon('('s i'aslueuses, (JikukI ou coniKML ii' savoir supcrrioiel cl la moralité équivoque de quelques hommes à qui est livré, en el'fel, ce que /Elut et les familles ont de plus cher, en vertu de ces mêmes lois de l" Université dont M. Thiers se lait l'apologiste, on est malgré soi poi'té à dire qu'il y a dans sa phrase non plus seulement du sophisme, mais une hardiesse que nous n'osons })as qualifier.

Après avoir vu de tels principes posés en droit, rien ne peut plus suiprendre dans l'appréciation des faits; et les mensonges les plus audacieux sur des vexations énormes n'ont plus rien que de conséquent et de naturel. Terminons ce chapitre par une dernière citation.

Cinquième sophisme. — Jusqu'ici le gouvernement, arme' du droit de iaulorisalion préalable , en a use' avec un esprit libéral, et lia laisse' naître une sorte de liberté de fait .

Certes, il faut grandement compter sur la crédulité de ses auditeurs pour espérer de leur l'aire admettre que nous avons eu , depuis quatorze ans, pour l'enseignement secondaire, une SORTE DEOBERTÉDi: FAIT; Car ccla voudrait dire que, jusqu'à ce jour, il a sufïï de demander au gouvernement son placet pour que chacun, avec des garanties convenables de science et de moralité, put ouvrir à son gré une pension, une institution , nn établissement de plein exer-

— o8 — cice. Quoi ! vous voulez nous fairo croire que jusqu'ici il n'y a eu, do la part de l'Université, ni lois discrétionnaires et inconstitutionnelles pour rendre surtout ces derniers établissements presque impossibles, ni refus o[)iniàtres, ni entraves décourageantes pour ceux mêmes qui avaient rempli les conditions excessivement onéreuses qu'on leur inqiosait arbitrairement * , ni fermetures violentes et ruineuses de maisons

1 Dans un diocèse voisin de Paris, un ecclésiastique à la tète d'un pensionnat florissant sollicitait depuis longtemps l'autorisation duplein exe)xice. Comme il suivait son affaire en personne, el qu'appuyé de protections puissantes, il ne permettait pas qu'on étouffât ses réclamations par le silence, on crut d'abord l'effrayer ])ar des exigences innombrables et fort dispendieuses pour le matériel de la maison ; il se soumit à tout. On lui déclara ensuite qu'il lui fallait trois bachkliers et cixo licenciés. Il aurait pu demander en vertu de (piel droit rUniversité ose, par de simples règlements, aller, dans les mesures du despotisme, bien au delà des ordonnances royales et des lois : mais il pensa que ces réflexions ne feraient qu'irriter en pure perte ceux qui tenaient son sort entre leurs mains, et quelque dure, quelque effrayante que fût cette condition, il aima mieux s'y résigner encore. Après d'incroyables efforts, il parvint à réunir les huit gradués déclarés indispensables, et alors, se présentant au ministre de l'instruction publique avec les huit diplômes exigés, il demanda qu'enfin le plein exercice lui fût accordé.

Mais, monsieur, dit Son Excellence, vous n'avez pas d'élèves de rhétorique ni de philosophie — Mais, M. le ministre, je ne pouvais pas en recevoir avant d'avoir l'autorisation que je demande. — Alors, à quoi bon vous accorder une autorisation dont vous ne

pouvez pas faire usage, faute d'élèves? 11 fallut, pour éciiapper

à ce cercle vicieux, que cet ecclésiaslitjue enipruntiM des élèves à un petit séminaire! Et voilà ce que M. Tliiers appelle vserd'un droit avec un esprit libéral et rtxodéré, qui établit une sorte de liberté âe fait!

— so — pai'faitonioni on ivglo sons loiis los rapports ! Vous osez (lire cela h la face de la France oppressée et gémissante sons votre joug ! Mais vous voulez donc nous forcer, malgré nous, à raconter, pour notre propre just i fi calion, votre pénible histoire? car si l'Université avait été jusqu'ici, h l'égard des institutions particulières, libérale et modérée, nos instances seraient excessives et nos plaintes injustes. Voulez-vous donc que, pièces en main, nous prouvions le contraire? Voulez-vous que nous vous citions les pensionnats et les institutions qui, depuis longues années présentent la situation scientifique réglée par votre conseil royal pour l'enseignement de la rhétorique et de la philosophie, qui depuis longues années demandent à professer ces deux classes, et qui n'obtiennent même plus de réponse à leurs réclamations? Voulez-vous que nous vous nonnnions les recteurs se faisant gloire de mal accueillir les prêtres qui veulent se livrer à l'éducation, même dans les positions les plus humbles, et par les moyens les plus généreux; les recteurs qui persécutent, par tout ce qu'ils peuvent inventer de tracasseries, les instituteurs amis des prêtres, qui choisissent ou le moment de la rentrée des élèves , ou le milieu de l'année scolaire , pour disperser par la force pubhque des pensionnats chers aux fa-

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