APOLOGIE DES COLLEGES
En répondant h la troisième question qu'il s'est lui-même posée sur la constitution actuelle (le rUniversilé par rapport à renseignement secondaire, M. Thiers a été nécessairement conduit h l'examen de la partie morale et religieuse de cette énorme institution; mais, au lieu d'adhérer ici franchement , avec ses honorables collègues MM. Corne ^ et de Gasparin-, au témoignage de la conscience publique, en proclamaut qu'il y a de ce côté dans les collèges universitaires un vide regrettable , l'honorable rapporteur aftirme qu'il n'en est rien, que l'éducation y est très-morale et suOisamment reli-
^ De l'Éducalion puUlqne dans ses rapports avec la famille.
~ Inte'rcis généraux du protestant ismo français. On y lit entre
autres : dans les collèges IX1VERS1TAU',ES. LlXSTniCTION EST PAÏENNE
F.T LÉDLCATioN NiLLE (<li;i|). 1, ]). 63). Noiis n'ciisisioiis piis osc ricu loiniulcr d'aussi e\j)licilo ({uo ce jugciiieiil dim liomuie qui a cerliiiuonieul la conliaiu.'C du pouvoir et 'jui ne partage pas nus cro\ances.
gieusc; que, d'après des témoignages recueillis, on ne pourrait même , sous aucun rapport, ni liUérairc ni moral, placer les maisons ecclésiasliques à côté des collèges royaux, ci que c'est là une chose qu'une enquête, si jamais la Chambre en ordonnait une, mettrait dans tout son jour.
On ne nous accusera pas d'être ici provocateur. On nous dit, on dit à la France, que les maisons ecclésiastiques sont, même sous le rapport moral, au-dessous des collèges royaux. On nous traîne malgré nous sur le terrain des faits; on nous oblige à une légitime défense : dans rintérèt des familles que l'on abuse , et dans celui de la religion que l'on calonniie, nous acceptons sans crainte, mais non sans regret, cette position forcée.
M. Thiers veut donc que nous soyons satisfaits de lesprit moral qui règne dans les divers établissemems d'instruction publique, et il en donne deux raisons : la première, c'est la sérérité de la discipline ; la seconde, c'est la franchise du traitement.
11 faut être bien peu instruit en matière d'éducation j>our pi'ésenter ces deux considérations insignifiantes connne des garanties, non pas de; l'esprit moral des élèves, car ce mot n'a pas de sens, mais de leur moralité réelle, personnelle ou collective.
Quanil ou vous demande une éducation mojale, on veuL parler de celle qui conserve aux élèves l'innocence de leur cœur, les préserve des vices, leur apprend à coniballre leurs passions, leur l'ait aimer, respecter, pratiquer leurs devoirs les })lus secrets comme les plus publics, et, en formant la délicatesse de leur conscience, les pénètre profondément de cette conviction habituelle que la vertu est le plus précieux des l)iens. XoWii ce que c'est qu'une éducation morale. Or, pour arriver à ce résultat, vous avez, dites-vous, dans vos collèges royaux surtout , deux infaillibles moyens : le premier, c'est une discipline inflexible : voyons-en la valeur.
Quelque précieuse , quelque indispensable que soit la discipline dans un collège , elle n a toujours par elle-même d'action que sur les dehors de la conduite. Or, c'est avant tout dans les cœurs que la morale doit avoir sa racine : en vous bornant à cette puissance toute matérielle que vous appelez la discipline, vous réduisez la vertu à une ponctualité contrainte cl mécanique; vous alignez des formes extérieures, vous organisez des bataillons, vous dressez des soldats , mais vous ne formez pas des àmcs : vous veillez aux mouvements publics de vos élèves , mais vous ne présidez pas à leurs dispositions ni à leurs actions
cachées ; et tout ce (|ue vous obleiie/ par là n est j)as plus de la morale que les formes du coi'ps ne sont de la venu.
Si l'inflexibilité de la discipline suffisait pour produire la moralité de la conduite, il faudrait dire que rien panni les hommes n'est plus moral que les soldats, puisque rien n'est plus sévèrement discipliné qu'eux : il faudrait dire même que les prisons sont des écoles de morale, puisque les prisonniers sont, comme vos collégiens, souuiis à une discipline inflexible.
Ne serait-on pas, malgré soi, autorisé à croire que celui qui raisonne ainsi ne soupçonne même pas ce que c'est que la morale? Et encore tout ce raisonnement suppose, ce qui est assurément fort contestable , que la disci})linc des collèges est toujours inflexible, même quand c'est un maître d'étude qui préside à son exécution!... Laissons-donc ce premier sophisme, où tout est faux et le principe et la conséquence.
Maintenant, que faut-il penser de la deuxième garantie de morale olferle par l'honorable rapporteur -.La franchise du irailemenl? Cette raison a paru péremptoire à quel([ues membres de la Chand)re <pii ont fait entendre encore ici racriamation solennelle: Très-hien!
La franc/lise du trailenicnl! On demande d'abord ce (pie cela signilie. M. Thiers va nous
— Co — rapprendre : cela veut dire que la loyauté des élèves est respectée et encourayée, ce qui n'est pas encore très-clair ; que les enfants sont traités comme des hommes, ce qui est, selon nous , un funeste et ridicule contre-sens; enfin, que /es élèves ne sont jamais poussés d la délation. Voilà le grand mot ; voilà ce qui disiiugue les maisotis de l'Etat d'avec certains établissements; voilà ce qui a été trouvé très-bien, et voilà ce qui prouve, à n'en pouvoir douter, que ces maisons de l'État sont parfaitement morales!
Or, pour faire seulement entrevoir ce qu'il y a d'aberrations dans de pareils principes, il est bon de savoir qu'en effet il existe dans un trèsgrand nombre de collèges un engagement réciproque contracté entre tous les élèves de ne jamais avouer à aucun maître, et pour aucun motif, la faute d'un de ses camarades, quelle qu'elle soit. S'il ne s'agissait que de prévenir par là ces délations spontanées qui tiennent à un mauvais cœur, et qui souvent dégénèrent en flatteries calomnieuses, cet engagement n'aurait rien qui ne fût déjà prescrit par lajusticeet la charité chrétienne, rien non plus qui ne s'observe dans les maisons ecclésiastiques. Mais ce n'est pas ainsi qu'on l'entend : les élèves de ces collèges font une sorte de serment par lequel ils s'obligent à ne jamais faire connaître l'au-
leur (l'un désordre commis parmi eux, quand même tous leurs supérieurs le leur demanderaient avec instance et autorité. Chaque élève nouveau qui entre dans l'établissement est soumis avec menace à celte condition ; et s'il est jamais connu pour y avoir manqué , même par les motifs les plus saints et les plus urgents, sa position au collège n'est plus tenable. Et voilà l'état de choses qui plaît h M. Thiers; voilà cette loyauté des élèves qu'il faut respecter selon lui , et même encourager. Voilà le pacte aucpiel il applaudit comme étant la garantie de la morale!
Mais, en vérité, il faut donc que Dieu ait livré ces hautes intelligences à ce que rÉcriture appelle leur sens réprouvé , pour qu'elles ne voient pas que de telles dispositions parmi des jeunes gens sont tout ce qu'il y a au monde de plus destructif de toutes les règles et de tous les intérêts de la morale?
Quoi ! vous trouvez très-bien que l'on s'engage à ne jamais faire connaître à un supérieur un écolier coupable, quel qu'il soit? Mais n'estce pas, contrairement aux premiers principes de la loi naturelle, sacrifier le bien général h des intérêts particuliers, et souvent même à de viles et dangereuses passions? Mais n'est-ce pas préparer à la société, et encourager pour l'avenir, ce système de dénégation qui, si souvent déjà,
devant les Uibimaux de ia justice humaine, multiplie les parjures et rend impuissant le glaive des lois même contre les crimes les plus avérés? Mais nest-ce pas là cet horrible système qui a toujoui'S présidé aux sociétés secrètes et aux noirs complots, h laide desquels ont été jxirtout renversés les empires? N'est-ce pas par des engagements semblables que les Catilina de tous les siècles ont uni leurs conjurés ensemble par de si fonnidables liens?
Oui. oui. sans doute, il est d'autres établisse^ ments. comme vous le dites, où 1 on ne croit pas devoir respecter ni encowager dans les élèves celte solidarité coupable: nous vous déclarerons même que les nôtres en sont là. et que, si dune part nous repoussons avec mépris les dénonciations inutiles ou lâches, de l'autre nous exigeons, quand il le faut, des revélatious gra- Tes, et nous croyons en cela mieux comprendre l'éducation et mieux servir la patrie que vous. Mais, sans cela, quelle pourrait donc être l'aclion des maîtres et la sécurité des familles? Quoi! une mère m'aura remis son enfant innocent et chaste : elle m'aura surtout recommandé la pureté de son cœur: et cet enfant sera un vil délateur parce qu'il viendra me demander secours contre des sollicitations criminelles et trop redoutables pour sa faiblesse ! Quoi ! vous cesse-
rez de respecter la loyauté des élèves parce que, sachant (ju'il s'est commis dans l'établissement dont vous êtes chargé un vol, un désastre, une violence, un attentat quelconiiue, vous interrogez tous ceux qui peuvent vous mettre à même de rétablir l'ordre, en punissant ou en chassant le coupable ! Et si, sans égards pour les nobles procédés, vous les interrogez ainsi, ils devront ou vous désobéir par le silence, ou vous insulter par le mensonge, attendu que vous ne les aurez \s7i% traités comme des hommes! Et vous avez obtenu pour cela des applaudissements, en appelant ce système : la franchise du traiiemenl! la franchise, la loyauté des rapports! Imprudent! Mais, à part le ridicule d'un langage dénué de sens, ne voyez-vous pas qu'en voulant attribuer à cei'lains établissements universitaires des garanties morales que malheui'cusement ils n'ont pas, vous avez découvert une de leurs plaies les plus affligeantes?
Non, vous ne connaissez pas le moral de vos collèges, et parce que i)resque tous vos élèves sont conjurés pour le dérober à vos yeux, et parce que vous vous tranquillisez sur rapi)areil insignifiant de votre inflexible discipline. Et cependant vous })roi)osez, vous provoquez une enquête pour justifier vos établissements du double reproche d'irréligion et dinnnoralité!
Nous ne croyons pas celte enquête possible ,
nous la croirions surtout bien dangereuse pour vous. Mais, dans le cas où vous voudriez vous y livrer sérieusement avec l'intention formelle de voir les choses telles qu'elles sont , nous pouvons vous en fournir déjà les premiers éléments.