‹ Liberté d'enseignement (volume 2)Chapitre 31 sur 76 · ENQUÊTE PROPOSÉE · texte numérisé non relu

ENQUÊTE PROPOSÉE

§ I". Inductions.

4" Moralité. « Que la moralité ne soit pas « suffisamment soignée dans les établissements « laïques, c'est une chose fausse, » dit M. Thiers. C'est une chose fausse! Mais, monsieur le rapporteur , nous trouvons pourtant dans vos propres paroles des raisons qui doivent vous faire craindre que ce ne soit une chose très-vraie. La moralité d'un collège, c'est la conduite morale des élèves, c'est toute leur conduite dans tous ses instants et dans tous ses détails. Vous affirmez donc que , sous le rapport moral , la conduile de vos élèves est toujours suffisamment soignée. Vous vous en êtes donc fait rendre compte

par ceux qui la soignent , et surtout vous oies donc bien sûr des hommes qui en sont chargés; vous êtes sûr que ces hommes ont toute l'expérience, toute la maturité, tout le zèle, tout l'ascendant nécessaire pour cette partie de l'éducation incomparablement plus difficile et plus délicate que l'enseignement? Vous n'avez pu proclamer l'affirmation que nous venons de citer sans être parfaitement sûr de tout cela.

Mais, monsieur Thiers, ces honmics qui veillent le plus souvent sur la conduite de vos élèves, ce sont les maîtres d'étude ! Les maîtres d'étude, dont la déconsidération est telle, même dans le corps universitaire, que nul n'ose en prendre la défense ; pour lesquels vous-même vous êtes réduit à demander une réforme ; qui sont tellement tombés, même dans votre opinion, que vous cherchez un moyen de les relever , dans l'espoir qu'ow relèvera la jeunesse en les relevant eux-mêmes. Los maîtres d'étude, envers qui les dédains, les dérisions, les familiarités irrespectueuses sont comme héréditaii'es dans toutes les généi'alions de vos élèves internes : voilà les hommes sur la garantie desquels vous affirmez que la moralUé est suffisamment soignée dans vos établissements! et cependant, vous l'avouez, ces hommes ne vous inspirent aucune confiance! Comment! monsieur, vous avouez que les maî-

1res chargés de la surveillance sont incapables de l'exercer efticacement, et vous démentez hardiment ceux qui vous disent que cette surveillance est mal faite ! Vous reconnaissez que ces maîtres, malgré le mérite personnel de quelques-uns, sont, par le fait, impuissants à diriger le moral de ces multitudes déjeunes gens dans lesquels les passions bouillonnent, et cependant vous soutenez que ce moral est suffisamment soicjiié! Mais, vraiment, n'y aurait-il pas dans ces contradictions choquantes d'un esprit supérieur, quelque accomplissement de ces paroles de la sainte Écriture : llœc cogitaverunt et erraverunt; excœcavit enim illos malitia eorum (Sap. n, 21 )?

Ainsi, monsieur le rapporteur, voici déjà un premier pas de fait dans l'enquête que vous proposez. Les mœurs de vos élèves doivent être mauvaises, en raison directe de l'impuissance où se trouvent les maîtres qui sont chargés de les maintenir bonnes. Or, de votre aveu , de l'aveu de tous , cette impuissance est lamentable. Veuillez conclure Vous vous consolez

en exprimant l'espoir qu'avec quelques centaines de francs de plus dans le traitement annuel des maîtres d'étude laïques, on obtiendra d'aussi bons résultais qu'avec les jeunes prêtres qui se livrent à la surveillance dans les établissements ecclésiastiques , lesquels ont, sous ce

rapport, un avantage qu'il faut reconnaître. Ainsi, vous espérez faire de la morale avec de l'argent !.... Si vous ne croyez pas à cet espoir, vous êtes blâmable de l'avoir exprimé ; mais , si vous y croyez , vous êtes encore mille fois plus à plaindre.

2° Religion. Après s'être fait cette objection très-sérieuse, qu'«7 faut des maîtres croyants pour faire des croyants , M. Thiers y répond ou croit y répondre par ces paroles : « Oui, ces « hommes (les membres de l'Université) font «( partie du siècle, et lui ressemblent, mais dans « ce qu'il y a de meilleur. Ils respectent j^ro/o/i- « dément la religion, secondent de tous leurs « efforts le ministre du culte. )> 11 eût fallu ajouter : « et donnent eux-mêmes l'exemple des « pratiques religieuses. » Autrement les prétendus efforts qu'ils font pour seconder le ministre du culte sont dérisoires. Mais, malgré tout son courage, l'honorable rapporteur n'a pas osé aller jusqu'à cette flatterie. 11 est obligé de reconnaître qu'en fait de pratique les membres du corps enseignant ne peuvent généralement pas être regardés comme religieux. 11 n'y a donc plus ^'enquête à faire sur ce point : la supériorité nous est donc ici facilement acquise.

Mais, nous dit-on , ces maîtres , quoi(iue négligents dans la pratique, respectent toutefois

profondément la religion. D'al)oi'(l, c'est encore là un pitoyable sophisme, dont nous croyons devoir faire justice en passant. Quand on appartient à une religion et qu'on la respecte 'profondément, on lui o])éit.

Dans un homme sérieux et libre, le respect pour son culte est inséparable de l'accomplissement des devoirs qu'il impose. S'il y manque quelquefois, i)ar un effet de la faiblesse humaine , au moins il se le reproche , et ce reproche qu'il s'adresse est en effet encore un hommage rendu à sa religion ; mais oser dire qu'on respecte profondément des obligations sacrées quand on les viole froidement, persévéramment, avec l'intention de les violer indéfiniment , c'est être envers elle doublement coupable : c'est ajouter l'hypocrisie à la prévarication. Des enfants catholiques, élevés par de tels instituteurs , diront un jour à leur mère qu'ils respectent profondément l'Eglise, mais qu'ils ne veulent pas faire leur première communion. Il est temps, enfin, surtout pour les hommes chargés de l'éducation, de déposer le masque et de déclarer ce qu'ils sont. Aut mida mores, aut muta nomen. Nous le dirons nettement : tout universitaire catholique qui ne remplit pas son devoir pascal et qui enfreint habituellement les lois de l'Eglise est pour nous

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nu homme irréligieux. Nous ne croyons pas au profond respect que M. Thiers lui attribue.

Mais nous avons bien d'autres raisons pour conclure que le corps universitaire, collectivement pris, \{ e'&i m 'profondément ^ ni même superficiellement respectueux pour la religion.

Malgré les abus et les mensonges de la presse périodique , on ne peut nier qu'elle ne réfléchisse les mœurs publiques en même temps qu'elle les influence. Aujourd'hui plus que jamais, les journaux sont partagés en deux camps parfaitement distincts, qui représentent incontestablement le double état de la société. Les uns attaquent la religion, les autres la défendent. Nécessairement chaque parti enrôle sous sa bannière ceux qui lui sont favorables : Il se peut que dans cette classification l'on commette quelques erreurs individuelles, mais il est impossible qu'on se méprenne sur l'esprit de tout un corps; si donc l'Université se trouve collectivement dans l'une ou l'autre des deux fractions de la presse périodique, cest aussi dans cette fraction que se trouve son esprit : si ce sont les feuilles religieuses qui la défendent, c'est que, comme l'a dit M. Thiers, elle est respectueuse pour la religion ; mais si ce sont les feuilles irréligieuses qui la soutiennent, c'est qu'évidemment elle ne l'est pas; autrement

— /5 — CCS feuilles conibatlraient contre elles-mêmes.

Maintenanl, comme il est notoire et parfaitement incontestable que tous les journaux hostiles à l'Eglise catholique sont , clans la lutte actuelle , dévoués à la défense de l'Université , nous invitons M. Thiers à nous donner Texplication de cette sympathie; nous le prions de nous dire comment des écrivains qui font profession d'attaquer, d'insulter, de blasphémer le catholicisme, peuvent se trouver les protecteurs et les amis d'un corps qui le respecterait profondément.

Répondrez- vous que ce concours des hommes irréligieux vous est venu contre votre gré , que vous déplorez et désavouez cette alliance? Oserez-Yous répondre cela, quand il est notoire encore que ces journaux impies vous ont pour auxiliaires? Quoi ! vous respectez profondément la religion, et vous appelez à vos frais au sein de vos collèges, et vous communiquez à ceux qui vous entourent, les publications qui l'afiligent et qui l'insultent le plus ! Et ces publications vous sont tellement familières que vos élèves ne peuvent pénétrer dans vos cabinets d'études sans les y rencontrer ! Mais, que dis-je? ne coopérez-vous pas quelquefois directement à la rédaction de ces feuilles impies? N'est-ce pas là un fait qu'il est temps , puisqu'on nous y

force, do divulguer? N'est-il pas vrai que les journaux irreligieux les plus ardents, les plus en vogue, les plus puissamment armés contre le catholicisme , comptent parmi leurs rédacteurs des hommes de l'Université? N'est-il pas vrai que ces feuilles où Ton étale des mystères infâmes capables d'étonner les mauvais lieux, où le cynisme du crime vient habituellement en aide aux fureurs de l'impiété , où l'on exhume, et, au besoin , où l'on invente tout ce qu'il est possible de trouver de scandales en tout genre, ont pour auxiliaires des honnnes de l'Université? Nous direz-vous que ce sont là des actes privés, sur lesquels ces écrivains sont parfaitement libres? Nous voulons bien ne pas contester cette liberté privée à des hommes publics; mais, dès qu'ils en usent de la sorte, nous vous contestons à vous le droit de nous dire que ce sont là des hommes profondément respectueux pour la religion. Que l'on juge maintenant si vous avez réfuté rol)jeclion que vous vous êtes faite à vous-même , qu'// faut des maîtres croyants pour faire des croyants; des instituteurs religieux pour former des générations religieuses.

Peut-être nous direz-vous que, sous le règne du libre examen, le gouvernement ne peut pas s'opposer à ce que , en dehors de leur classe ,

des prorossciirs inaniroslent leurs opinions. Eh bien! si le gouvernenienl ne i)eul pas enipcclier que les chefs de l'Universilé ne s'associent oii- \ertement à des œuvres antireligieuses, nous demanderons, pour la millième lois, comment il peut vouloir que nous acceptions ces mêmes hommes ou comme inspecteurs de nos écoles, ou comme examinateurs de nos élèves, ou comme rédacteurs de leur programme d^examen, ou comme directeurs, à quelque titre que ce soit, de l'éducation donnée à notre jeunesse catholique.

§ 2. Faits.

Mais , dites- vous , ce ne sont là que des présomptions ; or , c'est le résultat qu'il faut voir, ce sont les élèves des divers établissements qu'il faudrait étudier, et pendant le cours de leur éducation, et après leur entrée dans le monde. Voilà l'objet spécial de l'enquête que nous demandons.

Voilà ce que vous demandez? Eh bien , j'ose vous répondre que M. le ministre de l'instruction publique ne vous a pas autorisé à provoquer cette jnesure : il sait très-bien qu'elle lui api)orterait de redoutables embarras. 11 ignore cependant une grande partie des faits dont la révélation compromettrait l'honneur de ses établissements;

il en coniiaît moins que nous qui écrivons ces lignes; mais quelque imparfaits que soient les renseignements, quelque flatteurs que soient les rapports qu'on lui adresse, il en sait assez pour être sûr qu'en mettant à nu tout ce qui s'est fait de bien et de mal dans les collèges depuis quarante années, il y aurait de quoi inquiéter la France. Les chefs de ce grand corps cachent dans un silence profond, comme des peines de famille, ces tristes et douloui-euses plaies. Qui pourrait les en blâmer? Nous-méme nous nous garderons bien de déchirer ce voile de prudence. Nous aimons mieux laisser h nos avertissements un vague qui les affaiblit et peutêtre les discrédite, que de publier, en les spécifiant, des faits qui pourraient faire pleurer la religion et la nature; et, tout en nous rappelant qu'il nous est conmiandé de prévenir les âmes et suitout les jeunes cœurs des graves dangers qui les menacent en certains lieux, nous voulons remplir ce rigoureux devoir, sans nous faire, au tribunal de l'opinion, les dénonciateurs de nos enfants et de nos frères, nous dont la mission est, avant tout, de réconcilier et de bénir.

Nous nous contenterons d'adresser à M. Tliiers trois questions très-sinqjles : Pouvez-vous affirmer qu'il nesc trouve nulle [)artdans lescoUéges,

1° Cn prosélylisine ardent el puissamment organisé de démoralisation ;

2" Une tyrannie de respect humain, qui, dans les hautes classes surtout, va jusqu'au refus insurmontable de l'accomplissement des devoirs religieux ^ ;

3" Un fanatisme dimpiété poussé jusqu'à la persécution des élèves qui se montrent chrétiens, et quelquefois jusqu'à des sacrilèges plus horribles encore que ceux dont l'imprudent récit fit frémir la France en 1823^?

Certes, nous sommes bien sur que rien de semblable ne se passe dans nos maisons ecclésiastiques •, si, de votre côté, vous êtes également certain que ces trois désordres n'ont pas lieu dans les collèges de l'Université , vous avez pu , jusqu'à un certain i)oint, proposer votre enquête. Pour nous, à votre place, avec ce que nous savons, nous ne l'eussions pas osé. Mais qu'il nous suffise de vous avoir, dans l'intérêt de

* Si M. Tliiers persiste à dire que « l'élève qui accomplit ses « devoirs religieux ne trouve plus chez les compagnons de son « âge cette millerie oppressive qui , dans des tem[)S antcricurs, «aurait pu g(}ner la liberté des enfants, et en retenir un grand « nombre, » nous le prions de faire appel au témoignage des aumôniers, et nous sommes sûr qu'ils affirmeront presque unanimement le contraire.

^ Lettre de M. LaMcnnais à Mgr de Frayssinous, du '22 août (S23.

la société, indiqué les recherches [)iiiicipales qu'alors vous auriez h faire.

Encore une fois nous ne révélerons aucun fait particulier, mais nous en signalerons un général qui sutïira pour faire apprécier la similitude établie entre les collèges et les maisons ecclésiastiques sous le rap{)ort moral et religieux. Ce fait est facile à vérifier, il s'exprime en peu de mots , le voici :

Les collèges universitaires renferment un très-grand nombre d'élèves chassés de nos maisons pour cause d'irréligion ou d'immoi-alitè. Au contraire, nous n'avons jamais entendu dire qu'aucun établissement ecclésiastique ait reçu quelque élève expulsé d'un collège pour des motifs semblables.

Nous demandons si ce fait n'est pas significatif, et si tout seul il ne vaut pas une démonstration.

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