‹ Liberté d'enseignement (volume 2)Chapitre 32 sur 76 · RÉACTION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

RÉACTION RELIGIEUSE

N'c^spérez pas échapper à la rigueur de ces preuves en nous o))joclanl ce mouvement de foi renaissante qui se fait aujourd'hui sentir dans

les ciilrailk'sde lasociélé. Certes, oui, c'est bien là un fait constant , consolant, plein de force et d'avenii- , mais ne serait-ce pas le comble de l'audace de vous l'attribuer?

« Les hommes du siècle présent, dites-vous, « sont plus pieux ijue ceux du siècle dernier. » Dabord, si par les hommes vous entendez les masses , vous êtes tombé , monsieur , dans une énorme méprise. Pour bien des raisons, les prêtres doivent être plus à même que vous de suivre les progrès de la piété : eli bien^ nous sommes très-sûr d'être l'organe de tout le clergé en vous répondant :

Non, les masses ne sont pas pieuses; elles le sont moins, beaucoup moins qu'au siècle précédent , car elles ont peidu même ces habitudes religieuses qui sont , parmi les peuples , les derniers synq^tomes de la piété. Or, ces masses, c'est votre monopole qui les a formées. Si, au contraire, par les hommes vous entendez le petit nombre de chrétiens qui console en France r Église éplorée, c'est vrai, ils sont plus fervents qu'autrefois. Mais oserez-vous bien dire qu'ils sont votre ouvrage? Alors veuillez nous montrer des jeunes gens pieux qui attribuent leur piété à vos collèges, qui disent avec reconnaissance et amour à votre Université, que c'est grâce à son monopole qu'ils ont le

bonheur de connaîlre, d'aimer et de servir Dieu! Non, vous n'en montrerez j)as. La jeunesse religieuse, dont vous prétendez vous faire un argument, est, après la grâce divine, l'œuvre ou de ces jésuites que vous proscrivez, ou de ces petits séminaires dont vous voulez compléter l'esclavage : et si quelques-uns de vos élèves sont aujourd'hui des chrétiens fervents, nous redirons ici ce que déjà nous avons dit ailleurs ' : Ils ne sont devenus pieux qu'en vous désavouant , en se séparant de vous ; hélas ! en maudissant vos leçons! Quelle honte pour l'Université, surtout au point de vue de la foi, de n'avoir pas de plus ardents adversaires que ceux qui l'ont le mieux connue et qui sont aujourd'hui l'éditicalion de la France !

Si maintenant vous nous demandez comment il se peut faire que les chrétiens soient plus fervents dans un siècle plus mauvais, nous vous répondrons simplement que vous n'auriez aucune intelligence du cœur de l'homme, et surtout du cœur du iidèle , si vous ne compreniez pas qu'il en doit être ainsi. Jamais il n'y eut de chrétiens plus purs, plus incorruptibles et plus occupés du ciel, que dans ce vieux monde païen qui, trop semblable à noire société actuelle, se lais-

sait, malgré son luxe, son orgueil et sa puissance, dévorer par un nialérialisme abject, comme un cadavre qui tombe en dissolution sous des babils de fête. Quand le monde conserve des debors de foi, le chrétien peut se laisser séduire à ces apparences et partager son cœur; mais quand le monde est devenu manifestement, selon le langage de l'Écriture, cet homme animal qui met toute sa gloire et tout son plaisir à satisfaire toutes ses cupidités terrestres , alors l'àme qui veut vivre de la foi , ne trouvant plus où reposer le pied hors de l'arche, se réfugie et se maintient dans le sein de Dieu seul. Demandez aux prêtres les plus versés dans Texercico du saint ministère si les âmes les plus éminentes en vertu ne se trouvent pas souvent dans les plus mauvaises paroisses.

Sachez-le donc, plus vous aurez réussi à corrompre le monde en lui retirant le principe viviliant de la foi , et plus les hommes de foi , c'est-à-dire ceux qui sont éminemment des hommes de bien, auront horreur du monde, et de vous surtout qui Taurez perdu. Plus vous afficherez d" irréligion, et plus nous aurons l'espoir de ramener dans nos rangs un plus grand nombre d'àmes honnêtes; tandis que les hommes sans mœurs et sans frein se rapprocheront toujours de plus en plus de vous. Et c'est là ce qui

— Si — s'opère déjà dans la société : s'il est quelque pari des hommes que la dégradation morale rendent naturellement ennemis de la vérité, et qu'ils viennent à s'occuper de la (juestion présente, vous pouvez vous flatter qu'ils seront pour votre cause. Quand, au contraire, il se rencontre des hommes désintéressés et calmes, ayant le cœur pur et l'esprit élevé, nous sommes sûrs que plus ils se rendent attentifs, et plus ils s'attachent intimement et inséparablement à nous. Voilà donc le partage qui se fait; voilà la division profonde qui se creuse dans la société : d'un côté, une démoralisation toujours plus effrayante à mesure que vous aurez éloigné la religion , de l'autre , une foi toujours plus ardente et plus roJ)uste à mesure que le monde avec ses illusions s'en sera séparé. Cette scission allant toujours en croissant , les antipathies devenant toujours plus inconciliables , il est impossible que ces deux forces contraires ne se heurtent pas violemment un jour. Vous ne voulez pas être persécuteurs, vous l'avez dit : M. Guizot l'a déclaré'; mais si vous continuez à soulever les passions publiques, elles vous y forceront, précisément parce que 1rs hommes , c'est-à-dire les vrais chrétiens du

1 Discussion a lu Cliaiiibrc ck'S pairs. — 21 mai.

— 8:; — siècle présent sont plus pieux, c'est-à-dire plus incorruptibles que ceux du siècle dernier. Vous serez persécuteurs , et , à partir de ce jour-là , tout sera compromis.

Voilà, monsieur le rapporteur, à quoi se réduit, pour l'Université, ce qu'on appelle aujourd'hui la réaction religieuse. Cette réaction n'est aucunement son ouvrage, mais elle résulte indirectement, comme envient de le voir, de la dépravation repoussante des générations formées sous l'empire du monopole. Cette réaction est réelle, elle grandira même par l'effet des résistances. Si l'Etat s'y associe prudemment, non par le privilège, mais par la liberté, il en recueillera les fruits. Mais s'il voulait par des moyens violents arrêter son cours, il provoquerait des catastrophes et amoncellerait des ruines.

Que maintenant on ait l'intention très-formelle de faire la guerre non-seulement à la piété, mais à l'Eglise elle-même , c'est ce que l'on va voir dans le chapitre suivant.

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