DÉFI ET BLASPHÈME
« L'Eglise est une graiido, une haute, une <( auguste puissance, mais elle n'est pas dispen- « sée d'avoir le bon droit pour elle. Elle a trioni- «( plié de la persécution à des époques anté- <( rieures , et cela devait être i)Our Thonneur de « l'humanité ;f//e ne triomphera pas de la raison « calme, respectueuse, mais inflexible. »
Nous avouerons que nous n'avons pas pu lire , sans un dur serrement de cœur, ces paroles impies par lesquelles finit le rapport. Si notre confiance n'élail })as placée en Dieu, à l'abri de toutes les atleinles humaines, il faudiail désespérer d'un pays où de tels outrages à la religion de la majorité auraient reçu, selon le Moniteur'^, de la [lart de nos représentants, des marques (jénérales et très-rives d'approbation. Nous allons lâcher d'y répondre avec la modération (jue
* Malgré l'autorité de la fouille officielle, nous avons des raisons pour révoquer en doute Ituiiveno/f/c de ces approbations.
doivent toujours conserver nos paroles, malgr(^, les Pinotions bien légitimes de noire âme.
Il est clair, d'abord, que ce n'est i)lus aux néo-calholiques , ni à la fraction imprudente du clergé , ni même à l'épiscopat français que l'on prétend s'attaquer; mais à l'Eglise elle-même , à l'Eglise catboli([ue, à celte Eglise de Dieu, que Ton daigne a])peler une grande, une haute, une auguste puissance.
Cette Eglise, que l'Esprit de Dieu assiste tou-* jours innnédiatement, avec laquelle le Fils de Dieu doit être sans interruption jusqu'à la lin des siècles, M. Thiers la cite au tribunal de sa raison, et lui dit (\\\eUe n'est pas dispensée d'avoir le bon droit pour elle. C'est dire assez que cette Eglise fondée sur la vérité divine , avec des promesses divines d'infaillibilité, est cependant sujette à n'avoir pas le bon droit pour elle ; c'est dire surtout qu'aujourd'hui encore elle pourrait bien , si des sages comme M. Thiers ne la retenaient, s'écarter de la justice et prendre parti pour l'iniquité î Et celle insulte est sortie d'une bouche qui venait de faire l'éloge de la sage Eglise romaine.
Mais quel est donc précisément ce bon droit dont on somme ainsi publiquement notre sainte et immortelle Eglise de ne pas s'écarter? Nous ne pouvons avoir sur cela le plus léger doute
puisque ces paroles sont la conclusion du rapport : ce droit, c'est celui de TUniversité, c'est le droit de l'enseignement donné sous la direction inévitable , sous V action toute-puissante de l'Etat. L'Eglise, selon M. Thiers, n^ura le bon droit pour elle qu'autant qu'elle sera soumise h cet enseignement.
Mais cet enseignement quel est-il? C'est , dit l'honorable rapporteur, l'enseignement donné par nos pareils , par des laïques animés de nos sentiments.
Que ce soient des laïques ou des prêtres, cela ne change rien à la question; les Hersan et les Rollin, nous inspirent autant de confiance que les abbé Lhomond et les P. Porée; mais ce qui importe essentiellement à l'Eglise, c'est de savoir si les sentiments de ceux que vous appelez vos pareils, sont ])our le moment et seront pour l'avenir certainement et purement orthodoxes.
Vous nous répondez que ces hommes font partie du siècle et lui ressemblent. Mais le siècle se compose de croyants et d'impies, de catholiques et de dissidents , de chrétiens et de juifs : l'enseignement donné par des hommes ])ris indistinctement dans le siècle, peut subir toutes ces phases. Cet enseignement peut donc être incroyant ou plein de foi , orthodoxe ou hérétique. Comment veut-on que l'Eglise, qui est
— so —
1.1 (léposilairo et la gardienne de linimuable vérité divine, puisse, sans manquer h sa mission suprême , consentir à se soumettre à un enseignement sans principes et sans garanties^? — Elle le doit, dites-vous, sous peine de ne plus
* En ce qui regnnle les colléf-'es, on a d'abord répondu (|ue renseignement religieux étant oonlié aux aumôniers , les autres maîtres lignaient pas à s'en occuper: mais il a été facile de faire voir combien cette réponse est vaine.
1* 11 y a en philosophie, en histoire, et même quehjuefois en littérature, des levons qui se rattachent aux vérités fondamentales du dogme chrétien.
2° Les aumôniers ne sont pas chargés de la conduite morale des élèves, et la morale repose sur le dogme, ou elle ne repose sur rien; ils ne dirigent pas Véducation proprement dite, et c'est par 1 éducation que l'on fait des hommes religieux ou des indifférents et des impics.
3' Ce qui vient tout récemment de se passer dans les collèges de Reaune et de Poitiers force les moins clair\oyants de voir que l'Université prétend régler l'enseignement de l'aumônier tout aussi bien que celui des autres professeurs.
V Au reste, il ne s'agit plus maintenant de ces menus détails. Depuis ces premiers débats , la question s'est posée beaucoup plus hardiment. On sait maintenant, d'après M. Guizot (Chambre ties pairs, .séance du 0 mai), que pour être admis dans l'enseignement même pri\ é, il faudra professer la doctrine du libre examen dans le sens des protestants et des déistes ; on sait, par M. Thiers (Chambre des dép., 2' bureau, 17 juin), que le gouvernement ne veut posséder l'unité d'éducation que pour mettre aussi dans sa main l'unité morale et religieuse : ainsi, nos débats sur l'enseignement aboutissent nécessairement à cette énorme question :
I.A KRANCE nF.STF.KA-T-ELLE CATHOLIQUE, OU BIEN LE GOUVERNEMENT rUANÇAlS DEVIENDR.V-T-IL LE SOUVERAIN l'ONTIFE DUNE RELIGION NA- TIONALE désignée jnaintenant sous le nom spécieux d'unité en toutes rlioses? M. Tliiers affirme que si rFgli.se ne consent pas à la seconde de ces propositions, elle n'aura pos le bon droit pour elle !
avoir le bon droit ponr elle, — Commonl! l'Eglise ne peut avoir le bon droit pour elle qu'autant qu'elle livrera le dépôt inaltérable de sa foi à tous les hasards d'une action, c'est-àdire d'une direction arbitraire , contradictoire et sceptique ! mais vous voulez donc qu'en fait de doctrine elle reconnaisse un droit supérieur à celui qu'elle a reçu de Dieu? vous voulez donc qu'elle pactise avec l'erreur, et consente ainsi à sa propre ruine ? — Vous aurez beau affirmer que vous ne voulez, en quelque chose que ce soit, ébi^anler V empire de la religion parmi les hommes * : — ou vous ne vous comprenez pas vousmême , ou nous sommes en droit de ne pas vous croire. Est-ce que la religion ne tient pas essentiellement à la doctrine , et la doctrine à l'enseignement, et l'enseignement aux principes de
* Les esprits superficiels se russurenl sur quelques formules de respect, quelques reconunandatioiis ^'énérales insérées en laveur de la religion dans les lois et ordoinianccs. Une seule citation, entre beaucoup d'autres, suffira pour montrer combien ces garanties sont illusoires. L'art. 13 de l'ordonnance du 27 février 1821, contresignée par M. de Corbière, était ainsi conçu : « Les bases « de l'éducation des collèges sont la Religion, la Monarchie, la « Légitiniile' et la Charte.» Eh bien! n'est-ce pas précisément à ces quatre bases que s'est attaquée avec fureur, on 18.'30, la jeunesse formée sous l'empire de cette disposition ? Et cependant il y a cette dilTérence majeure, que M. de Corbière était au moins de bonne foi. Il se gardait bien de proposer, à coté de son ordonnance, le libre examen, ou l'unité sceptique, comme l'entendent MiM. Guizot et Tliicrs.
ceux qui ont sur lui une action souveraine? Comment séparer ces idées, qui sont invinciblement enchaînées les unes aux autres? Si donc vous n'avez ni principes ni doctrines, est-il possible quela religion, quia desenseignements éternels, consente à vous les subordonner, n'importe en quelle manière , sans laisser ébranla^ son empire parmi les hommes?
Sachons donc bien à quoi se réduit la première partie de la phrase coupable à laquelle nous répondons. Le voici : « L'Eglise est une « grande, une haute, une auguste puissance, « elle règne sur les âmes par la vérité pure « qu'elle leur enseigne. Cependant elle n'est pas « dispensée d'enseigner toujours comme le voûte dra TElat, quoique l'Etat ne puisse dire, ni ce « qu'il voudra, ni même précisément ce qu'il « veut enseigner. En sorte que si l'Eglise ne se « soumet pas à cette tutelle de toutes les erreurs <( possibles, nous déclarons qu'elle cesse cV avoir « le bon droit pour elle. »
Ce qui doit, ô Eglise de Dieu, vous consoler de ces insultes, c'est que vos blasphémateurs sont encore moins audacieux qu'insensés !
Cependant le souvenir des triomphes perpétuels de celte même Eglise vient troubler l'assurance de l'homme d'Etat : il se souvient quV//e a triomphé de la persécution à des
époques antérieures ; mais il so rassure par la pensée que les anciens perséculeurs ne lui ont opposé que des obstacles qu'elle devait franchir pour rhonneur de Vkumanilé.
Ainsi, les combats des martyrs, leur patience angélique, leur sainte joie au milieu des tortures , leurs réponses inspirées , n'étaient que des phénomènes naturels qui font honneur seulement à Vhumanité ; l'action divine n'y est pour rien ! D'ailleurs, M. Thiers se charge d'apprendre aux tyrans de tous les siècles la vraie science des persécutions. lia trouvé une épreuve avec laquelle il peut défier la grâce la plus efficace, et dont V Eglise ne triomphera pas. C'est la raison cal me , respectueuse^ mais inflexible.
Votre mémoire vous fait défaut , monsieur, notre Eglise connaît depuis longtemps ce genre de combats, et elle y a triomphé aussi bien que dans les autres. Dans tous les siècles, il y a eu des sages selon le monde qui ont regardé dédaigneusement le christianisme de toute la hauteur de leur prétendue raison; il y en a même eu sur le trône qui ont prétendu, comme vous , arriver à la ruine de l'Eglise , non plus par la violence du glaive, mais par le calme et Vinfîexibililé des lois. Les Trajan, les Marc-AurMe, les Julien^ surtout, que le monde met parmi
' Nous ponsons (|uo Ton scia ctn'KMix tic voir rommcnl Icin-
ses grands philosophes, ont été, comme vous , soutenus dans ces projets redoutables par les acclanialions dusénatet du peuple. L'Eglise les a vus sans se troubler, et en les voyant, elle a répété ces paroles divines : Dicentes se esse sapienteSy slnlti facli sunt {Rom. l, 22). Car ce que l'Eglise combat ne peut être la raison : Non est sapientia conlra Domimim {Prov. XXI, 30). Ils ont passé, laissant sur leurs traces, malgré leur philanthropie, du sang et des ruines, et l'Eglise est demeurée debout toute entière, triomphant
pcreur Julien l'Apostat comprenait le monopole de renseignement. Certainement, la lettre suivantej, dans laquelle il exprime sur cela toutes ses intentions , est incomparablement plus libérale que le moins mauvais de nos projets de loi.
Imp. Julianus Aug. ad Archiatros.
Magi.siros studiorum docloresque excellere oportol morilms primum , deinde facundia : sed quia singulis civitatibus adesse ipse non possum , jubeo quisque docere vult, non repente nec temere prosiliat ad hoc munus, sed judicio ordinis probatus decretum curialium mereatur, optimorum conspirante consensu. Hoc enim decretum ad me tractandum refcretur, ut altiore quodaiu honore nostro judicio studiis civitalum accédât. Datum XV Kalend. Jul. ace. IV Kal. August. Spoletio , Mamcrtino et Ne- Aitta (Coss.)
M. de LaBIctlerie a tiré cette lettre du Code Théodosien, li\re xui, tit. .3, de Medicis et l'rofessoribus. Elle n'y est qu'en langue latine, ayant été sans doute traduite du grec, pour être expédiée dans les pro^inces de l'empire où le grec n'était pas entendu, et notanunent à Spolèle, d'oii le préfet ou tout autre magistral accuse la réception de ledit.
Il n'est (juestion, dans ce décret, ni d examens , ni de baccalauréat , ni de licence , ni de certificats d'études, etc.
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sans effort de la prétendue raison calme, respectueuse, inflexible j comme elle avait triomphé des échafauds.
Malgré vos superbes défis, aujourd'hui comme alors l'E^glise triomphera. Sera-ce immédiatement? non, peut-être, mais qu'importe, puisque son royaume n'a point de fin : elle sait attendre, et en attendant, elle priera, elle réclamera. Oui, elle réclamera, et ses réclamations que vous dédaignez, que vous ne lisez peut-être pas, seront comprises un jour.
Quand Origcne publia son Traité contre Celse, quand Tertullien donna aux nations son Apologétique, les courtisans et les sénateurs s'occupaient peu de ces écrits; malgré les droits incontestables du christianisme , malgré la logique irréfutable de ses défenseurs, ils se riaient de ces attaques , et, tout occui)és de leur politique, ils nattaient les volontés tyranniques des Maximin et des Sévère.
Mais, quelques années plus tard, les plaidoyers des Pères apologistes triomphaient de toutes les persécutions de la sagesse humaine, ils la convainquaient de folie , et ils sont venus jusqu'à nous pour nous apprendre qu'il y eut alors, comme phis tard, des pouvoirs oppresseurs, des sages insens('S , des villes corrompues, des [>euples insouciants, et des chrétiens inviii-
cibles. Voilà, monsieur, l'histoire de notre Eglise.
Nous terminons ici nos réponses directes au rapport de M. Thiers , quoi(pie nous n'ayons signalé qu'un très-petit nond^re des innombrables sophismes dont il est tissu. Nous en avons dit assez pour faire voir que ce long travail, qui roule tout entier sur le faux, n'a qu'un but : Tasservissement de la France eji toutes choses ; et que nous, en le condjatlant, nous n'avons fait que continuer une œuvre à laquelle l'Épiscopat s'est montré fidèle dans tous les siècles chrétiens : la défense de la liberté des peuples contre les prétentions excessives des puissances de la terre.
Cependant, il est une question sur laquelle nous éprouvons le besoin de nous expliquer, quoiqu'elle ne se rapporte que très-imparfaitement à notre point de vue constitutionnel, c'est le rétablissement proposé des bourses créées en faveur des petits séminaires , par l'ordonnance du 16 juin 1828. Voici sur cela notre réponse : tant que la liberté d'enseignement ne nous sera pas accordée pour tous, il nous est impossible d'accepter le bienfait de ces boinscs, pnice (|ue nous ne voulons pas encourir le reproche davoir vendu une des li-
berlés imbliqiies au bénéfice de nos établissements particuliers '.
Les quatre derniers cbapitres de cet Examen, sans être étrangers au rapport, rentrent dans la question générale. Nous les recommandons à l'attention des hommes sincèrement amis de la vérité.