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CHAPITRE III

Le Gouvernement , quoique rationaliste, prétend diriger souverainement , mme l éducation d'un peuple dont la Religion recownwe par /a loi repousse essentiellement le système du Rationalisme.

On a pn lemarqiier que dans cette discussion nous nous servons indirectement du mot enseignement et du mot éducation. Ce n'est pas que nous ignorions la différence essentielle qui se trouve entre l'un et l'autre. Enseigner, c'est connu un iquer des connaissances ou des lumières à l'intelligence. Élever , c'est former tout l'ensemble de l'homme. Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de développer ailleurs celte double thèse ', et nous n'avons rien à retrancher de ce que nous avons dit alors.

Mais dans nos discussions avec l'Etat enseignant, nous sommes obligé, précisément pour être exact , de donnei* à ces deux mots la même signification ; et la raison de cette né-

' Discours sur l'Education de la conscience, aoiU 1846.

cessité , c'est que nos adversaires s'efforcent toujours de confondre les idées si distinctes que ces deux mois expriment.

Dans les termes, le Gouvernement ne réclame pour lui que le droit suprême de renseignement ; mais dans la réalité , c'est le droit suprême de l'éducation qu'il s'arroge.

Qua'.d on argumente de près les hommes du Pouvoir sur le peu de garanties morales et religieuses que présentent leurs établissements universitaires , par exemple , sur la nullité désolante de ces maîtres d'étude à qui seuls cependant est confiée la partie la plus essentielle de réducation : la surveillance de tous les instants et la direction de tous les détails de la vie ; quand on leur met sous les yeux tant d'autres circonstances inévitables qui s'opposent au dévouement affectueux des chefs, aussi bien qu'à la confiance filiale des élèves; par exemple , ce désir continuel d'avancement qui est le grand moteur de tout le corps universitaire, et qui fait que chacun regardant sa position comme un simple passage , ne peut presque pas plus s'y affectionner que les employés des finances ne s'affectionnent à leurs contribuables. Quand nous raisonnons ainsi avec les fonctionnaires ou patrons du monopole , ils nous répondent que rUniversité ne prétend pas non plus Aiire de l'éducation, mais qu'elle prétend au droit de

donner l'enseignement. L'ëducalion, disent-ils, est l'aflaire de la famille , nous le reconnais ' sons; mais nous soutenons que renseignement est l'airaire de TEtat ^

Cette distinction est habile ; mais en fait , pour ce qui regarde les prétentions de l'Universiië , elle est absolument illusoire. Que ce soit une erreur inatlenlive ou un mensonge audacieux , ce qui est sûr , c'est qu'il est faux que IT niversité ne s'arroge pas le privilège exclusif de l'éducation. On va s'en convaincre.

L'éducation se fait, 1° par renseignement, soit oral , soit écrit ; 2° par l'action person-» nelle des maîtres. Il n'y a rien au delà.

Eh bien ! ne voit-on pas tout de suite que de ces deux cotés l'Université donne et veut seule donner l'éducation ?

r 11 est bien vrai que l'enseignement n'est pas l'éducation, en ce sens qu'on peut être fort instruit et fort mal élevé ; très-savant et trèsvicieux ; qu'on peut avoir un esprit orné, cul" livé, brillant, avec des manières incultes, des sentiments vils et des mœurs dissolues; mais celte même proposition serait fort inexacte si l'on entendait par là que l'enseignement n'est

' Celle réponse nous a élé faite par un homme très-habile, et qui n'élai» que Técho du ministère. De plus, nous savons que c'est |ii la doctrine de quelques personnages lrùs-<'minenfs, et surtout d 'un écrivain distingué, qui d'ailleurs ne nous est pas contraire.

pas le moyen principal à l'aide duquel on forme les sentiments et l'on détermine la manière d'être. Pour élever, il faut d'abord instruire : il faut que les notions du devoir, que les idées du juste et du beau aient été saisies par l'intelligence avant d'être goûtées par le cœur, et de se réaliser dans la conduite. Une doctrine dépravée fait naturellement incliner l'àme vers des sentiments pervers et des mœurs coupables. De même, et plus encore, un enseignement sans croyance produit par lui-même une éducation sans foi. Lors donc qu'il serait vrai que l'Université ne s'attribuât que le monopole de l'enseignement, il serait vrai encore qu'elle s'attribuerait par là le haut domaine sur ce qu'il y a de plus vital, de plus fécond, de plus essentiel dans l'éducation, et notamment dans l'éducation religieuse. Nous en trouvons la preuve dans le langage même de nos adversaires.

Pour repousser nos réclamations , les ennemis de l'Eglise ont dit : « Le clergé , sous « prétexte d'intérêts religieux , voudra mettre « sa main sur tout ; car la Religion touche à « tout : en philosophie , en histoire , dans les « sciences naturelles, dans la littérature, par- « tout se présentent des questions auxquelles « la foi est intéressée 5 il faudra donc que sur « tous ces points renseignement subisse le con- «( trôle (le I Eglise. » On lésait : c'est là leur plus

— /(.') — torriblo et leur plus habiluol argument. C'est par lui qu'ils cherchent à semer parlent l'inquiclude et la défiance sur nos intentions. Or cette objection , à part l'injuste accusation qu'elle insinue , est vraiment tout ce qu'il peut y avoir de plus naïf en soi et de plus précieux pour notre cause.

Avant tout, qui vous parle de soumettre au contrôle de l'Eglise l'enseignement donné aux enfants dont les familles ne veulent pas de cette garantie ?

Pour avoir le droit de formuler une telle imputation, il faudrait au moins citer un mot de quelque évêque ou de quelque écrivain catholique avoué par nous , qui indiquât que nous voulons violenter le moindre enfant pour le faire venir dans nos écoles. Mais ce mot n'existe pas et vous le savez très-bien. Est-ce que c'est nous qui avons la force armée à nos ordres? Estce que c'est nous qui faisons fermer et disperser violemment les établissements d'éducation dont l'enseignement n'est pas marqué du sceau de notre bon plaisir? Est-ce que ce n'est pas, au contraire , pour repousser ce genre de contrainte que nous réclamons la liberté pour tous? Et ces réclamations de notre paît ne sont-elles pas surtout fondées sur ce que les questions religieuses se trouvent naturellement mêlées à presque toutes les parties de l'enseignement?

Et c'est précisément là ce que vous nous objectez en faveur des droils souverains d'un gouvernement sans croyance et sans culte ! Quoi ! de ce que les croyances chrétiennes et même quelquefois les croyances israéliles soient directement intéressées dans la manière dont peuvent être présentées les diverses connaissances humaines , vous prétendez en conclure que toutes ces connaissances doivent être présentées à la jeunesse arbitrairement , exclusivement et souverainement par un pouvoir placé en dehors de toute conscience , et juive , et chrétienne ! Et vous affirmez de sang froid que cette contrainte légale ne serait aucunement opposée à la liberté garantie à toutes les consciences par la conslilution même de TEiat. Vraiment ! on ne sait plus comment qualifier ou cet aveuglement ou celte hardiesse.

Mais oui , nous le savons très-bien , les questions de croyance religieuse peuvent se trouver ou directement ou indirectement , ou naturellement ou violennnent associées à des cours de simple liltéialure ou de sciences toutes profanes , bien jtlus encore à des cours d'histoire ou de philoso[)hie ; mais cest pour cela même que nous ne voulons pas reconnaître à un Gouvernement raiionalisie, c'est-à-dire sans aucune croyance religieuse, le droit d'enseigner seul, à son gré, les sciences et les lettres, la

philosophie et l'histoire , à toute une nation dont les familles sont pour la plupart religieuses et c royautés.

Admirez ce raisonnement : « Il n'est pas un « genre d'enseignement qui, selon qu'il est diri-^ « gé, ne puisse faireou beaucoup de bien ou beau- « coup de mal à la Religion ; donc les minisires « et les déienseurs de la Religion ne doivent « comme tels s'en mêler en aucune manière, « et, au contraire, le pouvoir qui est sans reli- « gion doit en avoir le privilège exclusif et la di- « rection souveraine ! » On nous trouvera trèsmodéré quand nous dirons que ce raisonnement est inadmissible.

Voici le nôtre : la Religion révélée est intéressée directement même pour ses vérités fondamentales, dans la manière dont sont enseignées les lettres et les sciences, la philosophie et l'histoire : vous en convenez ; donc les familles qui liennent à la Religion révélée peuvent légiiimemeni et se refuser à ce que cet enseignement soit donné à leurs enfants par une autorité rationaliste et vouloir qu'il leur soit présenté par des maîtres de leur choix offrant les garanties qu'elles jugeront convenables.

Nous ne savons comment des arguments si simples peuvent trouver des contradicteurs consciencieux, et nous ne savons surtout comment, après ce court exposé, on pourrait soute-

nir encore que l'Université, en rédigeant tous les programmes des études, en approuvant à son gré tous les livres classiques, en se faisant l'examinateur exclusif de tout l'enseignement, ne domine pas par cela même et ne dirige pas déjà, en très-grande partie, l'éducation proprement dite, et dans ses propres collèges, ce qui est trop évident, et dans toutes les écoles primaires et même dans les institutions privées.

Mais combien cette vérité devient plus frappante, plus irrécusable, plus complète encore par cette seconde considération, que c'est l'Université seule qui choisit, approuve et surveille les maîtres!

2" L'action d'un maître sur les enfants dont il est chargé s'exerce par une influence continuelle quoique souvent inaperçue. Ce n'est pas seulement par ses leçons officielles et par ses discours réfléchis qu'il forme ses élèves, c'est par son maintien, par son air, par l'estime ou le mépris qu'il laisse entrevoir pour certaines personnes ou pour certaines actions, par tout ce qui révèle le fond de ses sentiments et de ses pensées. Tout ce qu'il dit, tout ce (ju'il fait, tout ce qu'il manifeste, lout ce qu'il insinue est reçu avidemment et docilement par ces jeunes âmes pour qui la curiosité est le premier besoin et roJKMssancc la première vertu.

Et si surtout ce maître agit et parle d'après un

syslème arrêté ; si tous ses discours et tous ses actes à Tégard des enfants tendent avec ensemble et avec persévérance vers le même but, est-il possible que ces enfants ne reçoivent pas son empreinte , n'acceptent pas ses sentiments, ne suivent pas sa direction , sinon tout h fait d'abord, au moins en partie, et d'autant plus que cette direction sera plus favorable à l'indépendance de l'esprit et aux passions du cœur.

Mais la puissante elKicacilé de cette action ne lînirait-elle pas par devenir absolue et complète si les générations successives venaient toutes se former sous cette même main et toutes s'inspirer de ce même esprit.

Et si les maîtres eux-mêmes, en se succédant, persévéraient uniformément dans cette manière d'agir , tellement que pendant de longues années les tlls eussent identiquement des précepteurs semblables à ceux qu'auraient eu leurs pères ; si de la sorte tous les villages et toutes les villes de tout le royaume étaient inévitablement soumis à cette influence uniforme de maîtres élevas à la même école , pénétrés des mêmes principes , agissant dans le même sens et travaillant pour les mêmes intérêts.

Nous le demandons à tout lionmie de bonne foi, le pouvoir qui exercerait seul le droit d'ap-

prouver, d^instiluer, de surveiller, de diriger ces maîtres, n'aiirait-il pas, dans la rigueur des termes, le monopole absolu de l'éducation de ce royaume, aussi bien que celui de l'enseigne^ ment? Et comme l'éducation c'est tout l'homme, ce pouvoir ne serait-il pas par cela seul en position de soumettre la nation entière à la domination absolue de ses propres principes? Et si les principes de ce pouvoir étaient essentiellement rationalistes, c'est-à-dire placés en de^ hors de la foi, si Ce pouvoir lui-même, par la nature de sa constitution, était incapable de s'élever au-dessus du Rationalisme pur; n'esl^ il pas évident que, pat* le seul fait de l'examen, de l'approbation, de la surveillance et de la dit'cciion de tous les instituteurs de tout le royaume, concentrés dans la main seule de ce pouvoir matériel; la nation tout entière serait entraînée inévitablement hors des voies de la Religion révélée, que tous ceux qui la comi)0sent seraient insensiblement enfoncés par le cœur et par la conduite aussi bien que par Tintelligence dans le scepticisme le plus complet en fait de religion, et qu'une fois privés de toute conscience religieuse, ils pourraient être facilement et silencieusement soumis à tous les genres d'esclavage et de dégradation?

Voilà donc où conduirait invinciblement, non-'seulement le monopole manifeste tel (ju'il

existe mainieiiant, mais toute loi qui souinetiraii le droit d'enseigner au contrôle préalable quel qu'il soit, ainsi qu'à l'action immédiate d'un gouvernement sans croyance. Une telle loi par cela seul qu elle placerait et les doctrines et les maîtres à la discrétion d'un tel gouvernement , pousserait la nation tout entière vers toutes les négations du Rationalisme , ce qui , dans le langage de la Religion, veut dire : vers tous les abîmes de l'incréduliié.

Nous l'avons dit cent fois, et quoi qu'il arrive et quoi que l'on nous fasse, nous demandons à Dieu la grâce de le répéter jusqu'au dernier soupir, un tel gouvernement ne peut avoir sur l'éducation comme sur l'enseignement qu'un droit de police extérieur et matériel; et ce droit ne peut être exercé que par l'application des lois générales et par le jugement des tribunaux ordinaires.

Toute autre intervention d'un gouvernement rationaliste dans l'enseignement et dans l'éducation d'un peuple, dont presque tous les indi= vidus appartiennent à la Religion révélée, serait un attentat et une absurdité.

Un attentat, puisque celte intervention tendrait directement à la ruine de la Religion , ainsi que nous l'avons vu ;

Une absurdité, puisque par là ce gouvernement s'établirait juge et directeur dans des

doctrines dont il ne peut et dont en elï'et il déclare ne pas pouvoir connaître.

Aussi, sur ce point, la Charte, prise dans son sens naturel et littéral, n'est-elle que l'expression de la justice la plus exacte et du bon sens le plus vulgaire.

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