CHAPITRE V
Parti à prendre.
Il faut donc, pour bien apprécier la loi, Texaminer, non pas en elle-même et comme une sorte d'abstiaction, mais dans ses rapports avec le point de départ et avec la situation actuelle de la société. C'est ce (jue nous allons faire en nous résumant.
Était-il possible de détruire tout à fait le système fatal de l'État enseignant? Nous déclarons, poui- en être très-sûr, qu'on ne le voulait dans aucun des grands partis politiques qui partagent et composent l'Assemblée nationale. Premier l'ait qu'il fallait accepter.
Était-il possible d'obtenir, à côté de l'Etat enseignant, une liberté d'enseignement absolue ? INous qui avons eu tant de peine à faire inséier dans la Constitution ces trois mots qui sont nolie seule ressource, L' enseignement est libre., nous pouvons affirmei' (jue nu! ne le voulait sous la Constituante. Sous la Législative, un certain parti extrême l'a demandé j)ar forme d'opposition, mais c'est certainiMiient celui qui le voulait le moins. Parmi les autres, nul n'aurait osé le proposer, surtout à raison des dangers actuels de la société. Second fait inconlesinble.
Etait-il possible d'obtenir que la société ne IViL plus établie sur le principe de la (jberté des cultes et de leur égale protection civile? Ce principe, dont sans doute on peut théoriquement contester la valeur, ainsi que l'ont fait récemment (|uel(pies écrivains à l'occasion de la loi (jui nous occupe, est tellement dans les mœurs et dans la législation de notre époque, que ce serait une imprudente chimère de chercher à y porter atteinte. Troisième fait.
Voilà donc d'abord trois impossibilités dont il fallait bien que le législateur tînt compte.
£n dehors de ces difficultés insurmontables pour le moment, il y avait une chose capitale à faire : il y avait à détruire cette puissance illégitime connue sous le nom de monopole , qui ne permettait à personne de se livrer à l'enseignement, sinon sous le bon plaisir d'une autorisation préalable qu'elle donnait et qu'elle retirait à son gré sans aucun contiôle d'aucun genre.
Ce monopole a été le point de départ ( i ), et c'est
(i) On a prétendu que le statu qiio était tout ù fait cliaiit;é depuis les événements de février, et surtout depuis la Constitution. Nous affirmons que c'est une erreur complète. Nous avons vu d'assez près, depuis bifutôt deux ans, le gouvernement de l'instruction publique, pour pouvoir être certain que l'arbitraire y était aussi dur, aussi absolu, aussi malveillant pour la religion que parle passé. Quelques sii,'nesde bienveillance j)arlis de la volonté personnelle d'un membre catlioli<pie <lu gouvernement ont pu faire illusion à ceux (pii ne voient que les surfaces; mais nous , qui suivons de irès-près
aiijoiird'lnii le point de compaiaison. Voyons, à pailii- de là, quels piogrès la loi fait faireà la liheité:
i" Elle détruit l'obligation de l'autorisation préalable ;
a^ Elle réduit à des conditions modérées les garanties de moralité et de capacité exigées parla Constitution ;
3° Elle supprime, pour ceux qui se présentent aux examens, l'exigence injuste du certificat d'études;
4° Elle admet, au bénéfice du droit commun de l'enseignement à tous les degrés, les membres des congrégations religieuses non reconnues et même précédenmient proscrites;
5" Elle consacre, pour les supérieurs des congrégations reconnues, le droit de présenter, c'està-dire, en réalité, de nommer directement leurs sujets aux écoles primaiies communales;
6^' Elle donne, sous des conditions qui n'ont rien d'exagéré, le droit d'ouvrir des pensionnats primaires;
-y" Elle met légalement au niveau du brevet
cette administration îi l'œuvre , nous redisons qu'elle est la même que sous le jn-écédent régime, à l'exception du socialisme, qui s'est manifesté dans les rangs de cette armée enseignante, et des rigueurs exercées contre lui. Quanta ces paroles do la Constitution, « L'enseignement est libre, » chncun sait qu'elles ne sont en elles-mêmes qu'un germe stérile, tant qu'elles ne sont pas rendues fécondes en passant dans le domaine (h' la loi. Elles ne pouvaient donc par elles-mêmes rien changer à l'état de choses, et aussi on n'en a tenu aucun compte dans l'Université.
( 75 ) de capacité les lellres d'obédience délivrées ^ux religieuses par leurs supérieurs ;
8" Elle reconnaît aux ministres du culte le dioit de donner à tous les enfants l'enseignement primaire, et à quatre jeunes gens l'instruction secondaire, sans aucune autre condition que leur titre sacié;
9" Enfin, elle abolit tout ce que prescrivaient aux petits séminaires les oidonnances de i8a8, et quant au costume ecclésiastique, et quant à l'admission des externes, et quant à la limite du nombre.
Il est impossible de le nier, voilà ce qui nous est donné, ou, si on le veut, ce qui nous est rendu par la loi nouvelle et par elle seule.
Aurait-on pu l'obtenir, non pas sans la surveillance qu'encore une fois, dans tous les systèmes, il était impossible d'éviter, mais sans cette grande organisation qui a pour le présent l'inconvénient d'engager peut-être le clergé plus qu'il ne le faudrait, et qui offre poui* l'avenir le danger de pouvoir faire renaître le monopole avec une organisation plus complète? ^ious croyons qu'on l'aurait pu, et nous redisons une dernière fois, que, considérée ainsi dans son ensemble et dans sa combinaison générale, la loi nous répugne et nous effraye.
On a vu que cependant nous ne méconnaissons pas la transformation opéiée dans les partis gouvernants du corps enseignant; mais cette transformation, <jui tient au personnel, et non pas à
rinstitulioii même, lésistera-l-elle à la pratique et aux prétentions jalouses des menibies de la précédente Université? Ne dira-t-on pas, quelque jour, que ces éléments divers opérant ensemble ne peuvent aboutir qu'à l'impuissance et à la conl'usion ; qu'il faut des lionmies spéciaux pour un gouvernement aussi spécial, et que le moyen de rendre l'action des pouvoirs plus efficace, c'est de simplifier les instruments ? Et alors, si en effet, comme cela est très-possible, sous prétexte de simplifier l'administration de l'enseignement, on écartait des conseils, en tout ou en partie, ceux qui n'appartiennent pas à l'enseignement lui-même, le peisonnel, en qui seul réside la transformation opérée, ne deviendrait-il pas tout autre, quoique l'institution restât. Or , cette institution, ce serait alors quatre-vingt-six recteurs, c'est-à-dire, soixante-trois de plus (jue précédemment, c'est-àdire, l'action universitaire plus immédiate, plus multipliée, plus puissante.
Nous n'avons pas méconnu non plus ce qu'il V a de louable dans ce retour du gouveinement vers le clergé, dans ce concours (ju'il lui demande pour une œuvre à laquelle nous ne devons pas rester étrangers, puisqu'elle nous appartient au moins d'un certain coté. Et sans nous occuper des motifs, peut-être fort imparfaits, qui ramènent vers nous les hommes politiques, nous avons vu le fait et nous l'avons déchue un bien. Nous avons dit, au contraire, que le système qui lient l'État entièrement séparé de la religion est un véri-
table désordre social, qui ne peut être toléré par les consciences catholiques, (jue pour éviter un plus grand mal.
Nous sommes donc bien loin de repousser l'idée du rapprochement ; mais cette idée est bien dilTérente de celle d'un méUmije dont les dansrers sont grands, soit que, restant dans les conseils, les évêques subissent l'odieux, et des mesures répressives qui seront prises, et des réformes morales qui seront repoussées ; soit que, forcés un jour par leur conscience de refuser leur concours, ils rendent de ce côté la situation pire qu'elle ne l'est maintenant : car, ou ils sortiront tous à la fois de ces conseils, et alors leur sortie sera regardée par le gouvernement comme une déclaration de guerre; ou ils ne sortiront qu'en partie, comme ils ne sont maintenant qu'en partie opposés à la loi, et alors ce sera dans l'Eglise de France un douloureux et lamentable déchirement.
Dans celte situation, qu'assurément nous n'aurions pas voulue, mais qui nous est faite, nous nous sommes demandé quel parti prendre.
D'un côté, des libertés réelles, précieuses, quelques-unes inespérées, et qu'assurément, si la loi est rejetée, si surtout elle est repoussée par nous catholiques, nous n'aurons plus d'ici à bien longtemps.
De l'autre, non pas des pertes immédiates, mais des dangers pour l'Église; dangers plus ou moins prochains, plus ou moins certains, (pii , sous l'empire du besoin (pie certains hommes ont les
uns des autres, peuvent ne jamais être bien redoutables , mais contre lesquels cependant personne ne pourrait donner de garanties, tant il y a d'inconstance dans les événements publics et de passions mauvaises dans les cœurs.
Et cependant, comment repousser une loi que repoussent unanimement tous les ennemis de l'Église, même ceux d'entre eux qui la voteront peut-être par des calculs politiques? Gomment par ce rejet se séparer à la fois de tous les gouvernements possibles?
rson, l'Église considérée dans son ensemble n'a pas besoin des pouvoirs humains pour vivre en ce monde; mais , encore une fois, considérée chez les divers peuples où elle compte des enfants, il lui importe, comme société, d'être en bon accord avec les puissances établies.
En rejetant la loi, nous nous séparons de cette grande fraction sociale qui s'appelle le parti de l'ordre, sans nous rapprocher pour cela du parti qui veut la supplanter.
Assurément nous devrions repousser toute alliance avec l'un comme avec l'autre, s'il devait en résulter pour nous une situation condamnée par la conscience ou désavouée par l'iionneur de l'Eglise; mais, après les plus mûres réflexions, nous n'avons rien vu de semblable. L'Église reste indépendante dans tous les droits ([ui lui étaient reconnus sous le précédent régime, et de plus, elle voit cpiel(jues-uns de ses droits acceptés par la législation civile, el , en retour de l'appui qu'on
lui prête, elle prend, dans la personne de âes ministres', une certaine part à une administration publique.
De ce ((ue, dans cette administration, des liéréliques ou des mécréanis siègent avec ses ministres, s'ensuit-il qu'elle soit compromise dans l'inviolabilité de sa foi? Aucunement, puisqu'au contraire elle est précisément là pour la défendre dans le domaine social contre les empiétements et les prétentions des adversaires nombreux que malheureusement elle y a. Cette situation, d'après les principes rigoureux de la doctrine catholique, n'a'donc rien d'inacceptable.
Nous pouvions donc, sans manquer à notre conscience, ne pas la refuser. Le pouvant, le devions-nous, au moins en acceptant la loi comme nous l'avons fait par une adhésion muette? Ici nous avons invoqué les lumières de notre raison et de notre foi, puis nous nous sommes mis en présence de ce qui se passe aujourd'hui en Europe. D'un côté, le rationalisme descendu dans les masses, réclamant brutalement les dernières conséquences de ses principes; et, comme son premier principe, c'est le règne de la raison sur les luines de la foi, proscrivant, persécutant tout ce qui tient à la vie chrétienne, sans égard ni à la sainteté des fonctions, ni à l'éminence des services, ni aux réclamations et aux douleurs des peuples ; de l'autre, quelques pouvoirs encore debout, partagés entre la crainte du socialisme, qui déjà les dévore, et les vieilles défiances contre l'É-
( 80 ; glise, mais de qui les imprudents apôtres du rationalisme obtiennent chaque jour quelques nouvelles mesures de vexation contre la religion catlioli- «jue, comnje on le voit en ce moment même à Turin, hélas! et même à Bruxelles! et, par-dessus tout cela , le pape toujours dans l'exil ; l'Italie, profondément altérée dans ses mœurs, envahie par les novateurs les plus sceptiques et les publications les plus immondes! Rome, Rome surtout, peidant l'antique simplicité de ses habitudes religieuses ; en sorte que TÉglise, qui régnait seule depuis tant de siècles sur ces belles contrées, s'y voit, peut-être plus que partout ailleurs aujourd'hui, poursuivie par la haine et combattue dans tous ses droits !
Voilà ce que nous avons vu , et alors nous sommes tombé dans de sombres réflexions. INous n'avons pas craint cependant, oh non! car, grâce au Ciel , notre foi est ferme ; nous n'avons pas craint pour l'Eglise de Dieu , puisqu'elle a des promesses d'immortalité; mais nous nous sommes profondément apitoyé sur ses douleurs, nous avons vivement éprouvé le désir de les soulager; et, voyant parmi tant de peuples (jui la maudissent, et tant de puissances qui la persécutent, un peuple qui, dans son immense majorité , l'invoque, et un pouvoir qui réclame publicpicmenl son concours , nous nous soumies demandé s'il fallait là aussi la laisser dans son isolement et dans ses larmes, ou s'il ne val.iil pas mieux lui donner mênie celle huinhic place |)()ur qu'elle put
( 8i ) y reposer sa tète, et si par-dessus tous les inconvénients possibles, mais non certains, dont nous avons parlé, il n'y avait pas, dans cette sorte d'alliance entre l'Église catholique et le gouvernement du pays, d'où sont sorties toutes les révolutions modernes, un grand et précieux exemple à donner au monde.
Il fallait prendre ce parti, qui, malgré ses périls, est si conforme à toute la tradition catholique , ou bien il fallait , sans tenir aucun compte des circonstances , rejeter toute espèce d'accommodement, renoncer anx avantages incontestables, importants, inespérés qui nous sont rendus, y renoncer pour longtemps, pour toujours peutêtre, et faire déclarer, à tous les impies comme à tous les indifférents de tous les partis, que l'Église catholique est décidément intraitable, qu'elle est incompatible avec les sociétés modernes, et qu'elle a donc fait son temps.
Cette dernière détermination eût été un mal certain, un mal immédiat, un mal énorme, sans aucun avantage d'aucune sorte.
L'autre, au contraire, ne présentait rien de mauvais en soi pour le présent, mais seulement des chances de mauvais succès et d'embarras pour l'avenir, compensées par des libertés très-précieuses et d'une très-grande portée.
iNous permettons à d'autres une opinion contraire, que nous sommes très-porté à croire également consciencieuse; pour nous, c'est ainsi qu'après les plus mûres, cl nous oserons dire, les
plus religieuses réflexions , nous avons vu les choses. Dès lors, on le comprend, non-seulement nous pouvions, mais nous devions faire ce que nous avons fait.
ESous n'y étions pas porté par notre inclination personnelle; sous ce rapport, nous en étions même fortement détourné ; mais, quand il s'agit de concourir à une œuvre aussi difficile et aussi sainte, ce ne sont pas ses propres goûts ni ses propres écrits qu'il faut consulter, ce sont les voies de Dieu qu'il faut étudier dans le silence de l'âme ; c'est la marche de la Providence dans les événements humains qu'il faut voir, qu'il faut suivre pour ne les contrarier en rien, et, si cette faveur nous est donnée, pour la seconder en quelque chose. Les hommes de foi nous comprendront; il faut nous résigner à ne pas être compris des autres.
COiNCLUSIOlN PRATIQUE.
On a dit que le clergé n'était pas capahle de soutenir la concuriciice avec l'Université. On a dit encore que la liherlé manquerait moins aux. catholiques, que les catholicjues eux-mêmes à la liberté. Le moment est venu de donner à ces appréhensions un glorieux démenti.
Ce moment est critique;car l'Université va faire de nouveaux efforts dans toutes ses positions nouvelles, depuis les inspecteurs primaires jusqu'au conseil supérieur, et depuis les lycées jus-
((u'aux écoles de villa^^e; maintenant qu'elle sera plus que jamais on évidence, elle cherchera certainement à faire voir sa supériorité. Il y aura donc aussi de notre part à travailler pour tout le monde, non seulement pour les quatre évèques siégeant au conseil supérieur, qui auront, sans aucun doute, la plus rude tâche, non-seulement pour chaque évêque siégeant dans le conseil dépai temenlal, et qui auront si souvent ou à soutenir des droits menacés ou à combattre des mesures nuisibles ; mais aussi pour tous les prêtres que la loi investit de tant de moyens puissants de faire le bien, mais aussi pour tous les catholiques qui réclament depuis si longtemps les libertés que nous venons de conquérir, et que nous aurions conquises en vain, si on ne faisait promptement tous les sacrifices pour les mettre en oeuvre. S'il n'en était pas ainsi, nous ne serions pas seulement la risée du monde, nous serions le scandale des peuples.
Mais non, les catholiques ne subiront pas celte honte, puisque déjà, sur deux points importants de la France, ils ont devancé le temps. En effet, déjà depuis si\ mois Avignon voit ses familles catholiques associées pour procuier à tous les enfants un enseignement aussi pur que solide, aussi pieux que complet; et déjà aussi, dans le diocèse de Besançon, de riches souscriptions se remplissent pour fonder des collèges catholiques.
Que ces nobles exemples soient suivis partout; que chacun parmi nous, dans la mesure permise
par sa position, concoure à la propagation et au succès de l'éducation chrétienne , ou par sa fortune, ou par ses démarches, ou par ses talents; et alors, sans oser croire précisément que, dans ce vaste naufrage Je tous les vrais principes, nous arriverons bientôt à sauver tout à fait la société agonisante, nous aurons au moins l'espoir d'airêter un peu le flot qui nous emporte, d'arracher quelque ivraie dans le champ de l'Eglise, d'y répandre plus fructueusement la bonne semence, d'améliorer peut-étie encore un peu même les généialions aciuelles , de préparer surtout plus facilement des générations meilleures; enOn, d'empêcher les progiès du mal et de travailler avec courage et persévérance au triomphe du bien, car il est écrit : ISoli vinci a rnalo, sed vince in bouo malutn (Rom., XII, 21).
LOI OWiANIOL'E SlIK L'EX'SEKINËMENT.