‹ Liberté d'enseignement (volume 2)Chapitre 68 sur 76 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

[dispositions générales.

Art. 23. L'enseignement priniiiire comprend L'instruction morale et religieuse;

La lecture;

L'écriture;

Les éléments de la langue française;

Le calcul, et le système légal des poids et mesures.

Il peut comprendre, en outre :

L'arithm('ti(|ue appliquée aux opérations pratiques;

Les cléments de l'histoire et de la géographie;

Des notions des sciences physiques et de l'histoire naturelle, applicables aux usages de la vie;

Des instructions élémentaires sur l'agriculture , l'industrie et l'hygiène ;

L'arpentage, le nivellement, le dessin linéaire;

Le chant et la gymnastique.

Art. 24. L'enseignement primaire est donné gratuitement à tous les enfants dont les familles sont hors d'état de le payer.

Nous ne parlerons pas des problèmes effrayants que la révoiulion de février avait jetés à la France comme la signification la plus décisive de ses projets ultérieufs. Vobli'j^dtioti et la gratuité de l'enseignement primaire pour tous les enfants, quels qu'ils fussent, ont été sous l'Assemblée constituante l'objet de discussions très-vives et tiès-cuiieuses. La fjueslion est restée plusieurs mois indécise dans le long travail de la constitution; mais, à mesure que le délire révolutionnaire se calma, à mesure que le courant des idées saines reprit le dessus , on vit de plus en plus distinctement (pie la <gnUuit(t universelle de renseignement serait une injustice ruineuse dont les ricl)es surtout profiteraient, tandis (|ue les pauvres en feraient, pour la plus grande partie, la dépense , et que Vuljligalion pour tous serait une persécution endjarrassante, suivie d'une impossil^ililé absolue. Aussi lorsque, dix-huit niois plus

tard, pendanl la discussion (\c la loi, on nouIuI reproduire ces chimères, l'Assemblée presque en niasse les repoussa par l'inattention et le dédain.

JMais il y avait un autre système non moins dangereux selon nous , et qui même, s'il prévalait un joui', arriverait à la ruine de la société par une voie plus sûre, quoi({ue plus lente : c'était le développement excessif de l'enseignement primaire pour les enfants de toutes les conditions et de toutes les localités.

Malgré la leçon terrible que venaient de donner ces instituteurs primaires, qui n'avaient puisé que dans une instruction sans règles leurambi' tion insensée et leur surexcitation menaçante, on trouvait encore, même parnii les plus fermes défenseurs de ce qui s'appelait le parti de l'ordie, des hommes, éclairés pourtant d'ailleurs et trèsbien intentionnés, qni désiraient hautement, pouila gloire de la France, qu'on relevât, comme ils disaient, le niveau des études populaires.

Ah! si l'on n'eût voulu qu'affermir les peuples par des études plus approfondies dans la connaissance, l'amour et la pratic|ue de leurs devoirs, et si, (|uand cette base auiaitété bien ferme et bien inébianlable , on y eût ajouté quelques connaissances en l'apport avec certains progrès des arts industriels, nous y aurions volontiers recoiniu (|uel(|ue avantage.

Mais ce n'est pas du tout ainsi qu'on l'entendait. On voulait, comme on ne l'a que trop fait malheureusement depuis la loi du rGjuin i833,

( oO ) après avoir doiiué à la religion une place prescjue purement nominale, jeter dans l'inlelligence des peuples cette muUitude de connaissances superficielles, dont la plupart sont étrangères aux besoins de la vie, qui d'ailleurs i>e suffisent jamais pour donner une véritable science, et qui ne sont propres cju'à inspirer un oigueil irrémédiable, et à faire naître des désirs exlravaganîs.

On ne saurait croire combien il a fallu d'efforts pour faire comprendre à des hommes d'ailleurs d'un grand mérite, qu'une lelle mesure ne ferait que fournir des aliments à l'incendie qu'avaient allumé déjà les instituleui-s piimaires.

Toutefois, sur ce point connue sur ceux dont nous venons de parler, la siujple raison finit par se faire jour. L'instiucîion primaire proprement dite ne comprendra donc (pie « Pinslmcùoit morale cl religieuse , la lecture , l'écriture , les élénwnts (le lu langue JruRçca'se , le calcul^ et le s)stèrne légal des poids el mesures r, (art. 2 3). Les autres points énumérés ensuite, et sur lesquels nous reviendrons, sont purement facultatifs; de sorte (pie les interrogateurs pour le brevet de capacité à l'enseignement primaire n'ont pas le droit de les demander, à moins (pie la personne qui subit l'examen n'en témoigne spontanément le désir formel (art. L\ij, ^ 3). Et cependant, dans son cadre restreint, l'enseignement primaire nous parait assez important pour (|ue nous remarquions tous les mots fpii le délinissenl.

11 ((juiprend d'abord linstruclion uwralt et relij^ieusc. Iicmaïquons axant tout (pie celte loculion, ix'e dans les l<'nips modernes, est Ires-vi-

cieiise. Klle suppose, en effet, une morale existant chez les peuples, indépendamment de tout culte; ce qui a été rêvé, nous le savons, ce qui a été même affirmé par les déistes des derniers temps, mais ce qui est certainement chimérique. Sans doute il y a des hommes qui disent ne pas avoir de religion , et qui ont cependant une certaine morale; mais cette morale, ils l'ont puisée dans ce qu'ils appellent la civilisation, et qui n'est autre chose que le travail de la religion sur les mœurs publiques. Ces hommes sont chrétiens beaucoup plus qu'ils ne le croient et ne le disent. A la vérité, leur christianisme est incomplet, puisque leur foi n'est pas entière : il est même inconséquent, puisque ces hommes s'imposent certains devoirs auxquels ils ne reconnaissent pas de sanction ; mais il est réel, en ce qu'il comprend l'appréciation toute chrétienne de certaines vérités morales, et la consécration pratique de ces vérités dans les choses de la vie.

Pour que la raison humaine fût en droit de dire qu'elle peut à elle seule donner une morale aux peuples, il faudrait qu'elle eût produit quelque part ce grand résultat en dehors de toute idée et de toute influence religieuse. Or, jusqu'ici, dans cette condition d'isolement, elle n'a produit que l'état sauvage et les saturnales de gS.

Le texte de la loi, pour être exact et logique, devrait donc porter /'//ts/ruc/io/i re/igieuse et morale , si même il n'eût pas mieux valu retrancher entièrement ce dernier mot, qui est compris dans

le niemier, comme le ruisseau dans sa source.

Au reste, dans la pratique il en est ainsi. On a bien lenconlré çà et là (|uel(|ues esprits téméraires qui ont voulu faire cnseii^ner aux enfants une morale purement naturelle. Mais l'instinct des peuples, ou plutôt leur foi chrétienne, a toujours suffi pour déjouer ces projets sans valeur. Partout, c'est par l'enseignement de la religion et de ses dogmes qu'on airive à l'enseignement moral. Seulement, il est malheureusement vrai que, dans les écoles universitaires;, cet enseignement, le plus fondaniental tle tous , a beaucoup plus été sur le programme que dans la pratique.

INous savons trop cpi'il est totalement exclu des programmes d'examen et même d'études pour Tinstruclion secondaire, (^e seia au conseil supérieur à portei- remède à ce grand mal. Mais nous voulons diie ici (pie l'on s'en occupe beaucoup trop peu, même dans les examens relatifs à l'instiuction primaire. Peut-être les ecclésiastiques, ([ui ont toujours (ait pailie des commissions d'examen, ont-ils à se reprocher de s'être bornés a quelques (piestions supei licielles de catéchisme, auxquelles ils ne paraissaient pas allaclier eux-mêmes assez d'impoi tance. Dans tous les cas, ce qui doit nous étonner, c'est (pie, parmi les causes du refus de brevet de capacité (pré[)rouvent souvent les candidats, nous voyons' mentionnée l'insuffisance en lecture, en écriture, en orthographe, en calcul , etc., et jamais l'insuffisance en ce qui concerne l'instruction leligieuse. Et cependant nous soiinnes très-sûr (|ue le plus souvent c'est

de ce côté que l'ignorance est la plus profonde, ('ela n'est-il pas significatif?

Nous n'avons pas besoin , Messieurs, de vous dire de veiliei- à ce que, dans les écoles de votre paroisse, l'instruction religieuse soit, pour les enfants, cultivée avec le plus grand soin : nous connaissons votie zèle pour cette partie si intéressante de votie saint ministère. Mais nous avons à vous adresser sur ce sujet quelques avis importants.

L'inslituteui- m doit donner l'instruction religieuse que dans les conditions déterminées par l'aulorité ecclésiastique, c'est-à-dire par l'évéque ou tout au moins par le curé, s'il est délégué à cet effet. Afin donc que tous les principes soient respectés, nous autoiisons par les présentes tous les instituteuis de notre diocèse à faire réciter textuellement la lettre du catéchisme diocésain. ?sous les engageons à suivre dans cette lécitation l'ordre des calécliismes de la paroisse, tellement qu'ils soient en cela, connue ils doivent l'être, les auxiliaires du pasteur des âmes.

INous permettons en outre, à tous les instituteurs ({ueMM. les curés en auront trouvés capables et dignes, de donner au texte du catéchisme quelques explications élémentaires : nous désirons que le plus souvent cette explication soit purement littérale, et (jue surtout les instituteurs n'enseignent jamais lien dont ils ne soient parfaitement sûrs, et qu'ils n'aient puisé à des sources très-orthodoxes.

Si quehpie instituteur de votre paroisse, Mon-

sieur le Curé, ne se couformail pas à ces règles, vous auiiez à nous en instruire. Vous devriez surtout, quoiqu'à votre grand regret, nous faiie connaître ceux qui, en fait d'instruction religieuse, affecteraient une indifférence viaiment blâmable.

Nous avons peu à dire sur la lecture et \ écriture^ sinon que l'une doit être courante et correcte, l'autre propre et lisible.

Nous mettons peu d'importance , en ce qui concerne la plupart des enfants du peuple, à ces formes variées d'écriture qui, lorsque ensuite on ne les cultive plus, ont le grave inconvénient de ne laisser aucun caractère défini à la seule écriture que l'on pratique. Nous aimerions beaucoup mieux qu'on insistât pour que les enfants eussent toujours des lettres bien formées, de manière que toute leur vie ils conservassent l'habitude de ne rien écrire que de très-lisible, ce qui serait du plus grand avantage et pour leurs relations particulières, et surtout pour leurs actes publics.

Mais nous avons à faire une recommandation grave au sujet de la lecture.

Anciennement tous les maîtres d'école faisaient marcher de front la lecture du latin et celle du français. Ils commençaient même par -celle du latin, comme étant beaucoup plus facile, parce qu'il ne s'y rencontre pas de syllabes muettes, et que les voyelles y ont presque toujours le même son.

Mais la grande raison qui portait nos pères à exiger la lecture du latin dans les écoles, c'est

( ss )

(|uo celte langue est parmi nous celle de l'Eglise falli()li(|n(\ On vonlail habituer ainsi les enfants à suivre avec intéi'êt les offices publics, dont on avait soin aussi de leur enseigner et de leur faire coniprendie les détails.

L'affaiblissement des idées de foi dans notre siècle a conduit, comme on devait s'y attendre, à un svstème opposé. Nous ne croyons pas cependant que, même depuis la loi fatale de i833, la lecture du latin ait jamais été formellement interdite dans les écoles catholiques primaires; mais elle V a été souvent traitée ayec dédain par les inspecteui's, et généralement elle y a été systématicpicment négligée, ce qui aboutissait ab-solument au même lésultal. Et comme les autorités préposées à l'enseignement primaire ne s'en inquiétaient pas , cet usage tout chrétien tendait insensiblement à disparaître.

Nous vous recommandons expressément. Monsieur le Curé, de veiller assidûment à ce qu'il soit repris, et à ce qu'aucun jour ne se passe sans que la lecture du lai in ait sa place dans les exercices.

Nous n'avons pas, en ce qui nous concerne, rejjoussé du programme obligatoire de l'instj'uction primaire, les éb'ments de la langue, française; mais nous avons compris que ce seraient de purs éléments, ei non pas cette science gramjnaticale , qu'on a poussée de nos jours à des subtilités auxquelles les plus grands écrivains du XVI 1*" siècle n'auraient pas pu répondre.

Nous aurions beaucoup à dire sur les grammairiens modernes, qui, d'une part, ont la préten-

lion de se faire législateurs, quand ils n'ont que le droit d'eniegistrer les règles consacrées par les chefs de la saine littérature, et qui, d'autre part, en voulant tout soumettre, même les formes arbitraires, à des lois inflexibles, dénaturent la langue, et ôtent à l'écrivain sa spontanéité, son originalité, c'est-à-dire son principal mérite.

Nous croyons donc qu'il y aurait, même pour les cours supérieurs, une réforme à faire dans l'enseignement actuel de la grammaire française ; mais, dans tous les cas, on comprend sans peine que cette espèce de métaphysique d'un nouveau genre ne doit pas être confondue avec les r7('ments.

On irait donc au delà des volontés formelles des législateurs, en exigeant dans toutes les écoles ces opérations abstraites décorées du nom fastueux (ïa/ial}ses logir/iies.

La connaissance des diverses espèces de mots, des déclinaisons et conjugaisons, des règles d'orthographe qui en résultent, jointe à la décomposition purement graunnaticale des formules les plus usuelles du langage, devra suffire.

^ous devrions n'avoir rien à dire du calcul ni du système légal des poiils et mesures^ puisque cela semble se définir et se limiter de soi-même. Cependant, comme les tracasseries décourageantes dont on a tant souffeit pai- le passé font craindre l'exagération sui- tous ces points, nous dirons que ce caleiil doit être également tout élé//ie/itaire, et qu'aux (|uatre règles fondamentales l'instituteur n'est obligé que d'en joindre trois ou quatre au-

lies dun usage rréquenl dans les rapports de la vie.

Il en est de même du syslhne h'^^nl des poids et mesures, qui peut se borner à la connaissance des noms et des rapports entre les poids et mesures de la nïème espèce, sans qu'on doive exiger leurs lapporls mallu'matiques avec les poids et les mesures anciennes.

V^oilà comment le législateur a voulu (jue l'enseignement primaire, appliqué à lous les enfants, fût renfeimé dans des limites restreintes; mais il a compris que, pour un certain nombre d'élèves, des connaissances plus étendues pourraient être nécessaires. Il appartiendra aux pères de famille, et, en ce qui concerne les écoles conununales, aux conseils municipaux (art. 36, §7), de deuïander quelque extension à cette règle commune.

La loi met au premier rang de ces développements facultatifs de l'instruction primaire les ('■Icinents de 11 ds luire et de hi géographie.

A part l'histoire sainte, qui appartient à l'instruction leligieuse, ces éléments devront généialement se borner à quelques dates et à (juelques noms propres rattachés au lécit sommaire des grands événements du monde. 11 en sera de même, à plus forte laison , de la géogiapliie, à l'exception de celle de la France, que l'on pourra étudier avec quelques détails.

On peut ajouter ensuite des notions des scie/tces /di)sir/((es et de llûstoire iKilurelle, applicables aux usages de la vie art. u3, § 10).

Ce paragraphe a élo accoidé aux exigences de ceux (|ui ne voieiil rien au-dessus du progrès des arts matériels. Nous croyons qu'il est génrralement peu applicable aux écoles priniaiies; il est même dangereux dans les écoles normales, dont nous parlerons plus lard, el nous faisons des vœux pour qu'il soit renvoyé aux écoles spéciales à chacun de ces genres de connaissances.

^ous pourrions en dire à peu près autant du paragraphe suivant, smtout en ce qui regarde \ industrie.

INous ne compi-enons pas non plus comment, dans une école, on peut donner d'autres instructions sui- Xhygienc que les recommandations d'assainissement et de propreté, qui s'apprennent dans la conveisation des personnes expérimentées.

Poui" \ a Lf ri culture.^ nous présumons que des systèmes généraux, conçus dans des académies ou dos congrès, pourront souvent tomber à faux en pialique dans la circonscription de la commune on se trouveia l'école.

Cependant aucun de ces enseignements ne doit être absolument repoussé, mais tons doivent être donnés avec beaucoup de prudence et surveillés très-attentivement.

XJitrpciildi^c el le u'n'cUnneiil \)v\\sv\\\ être avanlageiiseaieiil enseignés partout aux jours de promenade.

\.Q(l('ssiii linntirc pst un talent utile; mais il ariive qu'on lui consane beaucouj) tiop de temps, parce qu'on le pousse plus loin rpi'il ne le fan-

( S9) (Irait, afin de s'en faire coninje une parade à ceitains jours.

La gymnastic/ue ne doit être considérée «[ue comme une réciéalion, dont l'importance a de nos jours été souvent exagérée, et qui n'est pas sans péril.

Quant au chant., vous savez, Messieurs, cpie déjà nous avons fait une obligation de son étude dans toutes les paroisses de notre diocèse. Mais nous entendons avant tout le cliant de l'Eglise; et c'estaussi de la soite que lelégislateur l'a compris.

Ce n'est pas qu'une fois le cliant de l'Eglise suffisanmienl connu, nous repoussions quelque étude élémentaire de musique. Mais nous vous recommandons de ne vous prêter à cela qu'autant que les enfants auront assez de temps et de dispositions pour y réussir au moins passablement.

iSous vous le recommandons dans l'intérêt même de l'art; car mieux vaut cent fois un cliant uni et facile, bien exécuté, (ju'une musique plus compliquée, dont l'exécution ne révèle que l'ignorance unie à la prélention, et ne produit qu'un e^ïeX pénible pour tout le monde.

Nous vous le recommandons ensuite dans l'inlérêt moral des enfants. Le cliant sans la musique conduit au lieu saint, où la jeunesse surtout trouve des préservatifs (|ui lui sont si nécessaires. Au contraire, la musique sans le plain-cliant conduit à des réunions pour le moins profanes, qui trop souvent sont une source de débauclie el fie

dégradation,

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