‹ Liberté d'enseignementChapitre 8 sur 11 · RÉTABLISSEMENT DES QUESTIONS DE LIBERTÉ ET D'UNIVERSITÉ · texte numérisé non relu

RÉTABLISSEMENT DES QUESTIONS DE LIBERTÉ ET D'UNIVERSITÉ

Tout s'est brouillé récemment dans les controverses sur la liberté d'enseignement, sur le droit de l'Etat, sur le droit de l'Université, sur le droit du clergé, sur le droit des familles.

Rétablissons quelques questions en très-peu de mots.

1. Mon point de départ est toujours la distinction de l'Université et de l'Etat.

L'Université enseigne pour l'Etat, mais l'Université n'est pas l'Etat.

L'Etat délègue à l'Université le droit d'enseigner en son nom; mais il ne saurait lui déléguer autre chose; il ne saurait lui déléguer le droit de surveiller, à plus forte raison de régler l'enseignement d'autrui.

La preuve en rsi dans la différence radicale qui existe entre le droit d'enseigner el le droi( de sur-

— 6G — veiller. Le droit d'enseigner est le droit commun ; l'Etat jouit du droit d'enseigner au même titre que les citoyens; donc il délègue son droit, comme le père délègue le sien, et il le délègue par la raison qu'il ne peut l'exercer directement (1).

Mais le droit de surveiller est un droit de souveraineté qui ne se peut déléguer, parce qu'il ne se peut aliéner. L'Etat surveille son enseignement d'abord , et puis tout enseignement donné en vertu du droit commun. C'est là un droit propre, distinct du droit de tous; si l'Etat le déléguait, il ne serait plus l'Etat; pas plus que le roi ne serait le roi, s'il déléguait son droit de régner.

Voilà certes des notions simples ; mais nous sommes dans un temps d'affreux bavardage. La logique n'est plus de ce monde. Le sens des mots est perdu. Un intarissable jargon a pris la place du raisonnement net et précis. Comment alors s'étonner que cette distinction de l'Université et de l'Etat ait paru chimérique à quelques-uns. Elle n'en est pas moins dans la nature des choses , et tout essai de législation qui se fera en dehors de cet ordre d'idées sera

(1) Il y a analogie dans la presse : l'Etat a des journaux; il est journaliste au même titre que les citoyens qui exercent leur droit d'écrire. De plus l'Etat surveille l'exercice de ce droit commun. Mais Texerce-t-il par ses journaux? Ce serait absurde. Il l'exerce directement, par luimême* et ses journaux, comme tous les autres, sont soumis à son contrôle, C'est toute la distinction à faire en matière d'enseignement.

une violence matérielle , et par conséquent transitoire.

En voici la preuve.

IL Le mot d'enseignement implique en général la transmission d'une pensée de foi quelconque de la part de celui qui enseigne , dans l'esprit ou dans la conscience de celui qui est enseigné. L'enseignement purement technique ne se conçoit que de la transmission d'une science matérielle déterminée, comme serait l'enseignement de l'algèbre ou de la chimie, transmission qui peut en effet être abstraite en elle-même, et dégagée de l'ordre d'idées morales ou doctrinales qui constituent la raison humaine.

Ceci apparemment est hors de contestation. Que s'ensuit-il? c'est que reconnaître à une école quelconque ou à un corps quelconque le droit exclusif d'enseigner, c'est-à-dire d'inculquer à l'esprit du disciple une pensée ou un ordre de pensées d'où doit dériver ensuite toute la règle de sa vie , c'est déférer à cette école , à ce corps une autorité dogmatique sur l'intelligence; c'est par le fait détruire la liberté de croire, c'est rétablir sous un autre nom une religion dominante, c'est-à-dire une doctrine ou une philosophie d'Etat; c'est conséquemment créer une énormité qui dépasse tout ce que les temps modernes ont reproché aux temps de foi.

La religion d'Etat des anciens âges n'était point en effet une œuvre de convention politique. C'était la foi générale qui avait primitivement constitué ou

accepté ce droit de domination, lequel, dans la pensée commune des peuples avait Dieu pour principe et pour règle.

La religion d'Etat se concevait donc en des temps de religion; elle dérivait de la nature de l'esprit de l'homme qui tend à faire prévaloir ou dominer ce qu'il croit, parce qu'il le croit.

Mais en des temps sans religion, une religion d'Etat est-elle possible ? Et si une religion d'Etat n'est pas possible, une doctrine d'Etat le sera-t-elle?

Dominer ou exclure au nom de Dieu ! Cela se conçoit, clans l'ordre même de la logique humaine. Les passions furieuses peuvent se mêler à ce droit de domination tombé du ciel ; mais enfin l'erreur, quand il y a erreur, s'explique par l'intervention crue ou supposée d'une autorité supérieure aux volontés de la terre. Mais exclure au nom de l'homme, lorsque l'homme est libre! dominer au nom d'une doctrine de philosophie, lorsqu'il n'y a pas de doctrine commune aux esprits! enseigner enfin dogmatiquement au nom de l'Etat, lorsque l'Etat n'a point et ne peut point avoir de dogme, c'est un renversement violent de toute raison; c'est de la tyrannie philosophique, portée à un degré dont n'approcha jamais l'intolérance des religions.

Or, par la distinction de l'Etat et de l'Université, cette énormité disparait. L'Etat a des écoles qu'il associe entre elles par un lien commun, c'est l'Université! L'Université enseigne pour l'Etat; l'Etat,

en ce sens , a donc une doctrine d'enseignement ; cette doctrine est bonne ou mauvaise, mais il ne l'impose point; il n'en fait point une doctrine souveraine, exclusive; il n'en fait pas une religion d'Etat; les pères peuvent l'adopter, comme ils peuvent en adopter une différente; c'est leur droit naturel, et leur droit écrit ; et c'est le devoir de l'Etat de rendre cette liberté réelle, sinon il mentirait à sa loi ; telle est la constitution obligatoire de la société nouvelle.

III. On dira : mais il se pourra faire que l'Université n'ait pas plus de doctrine que l'Etat, et que son enseignement n'embrasse que les règles techniques et matérielles de chaque science. INon ! cela ne se pourra faire, car l'Université forcément touchera aux sciences qui vont droit à la raison et par conséquent à la foi humaine ; elle y touchera par la philosophie et par les lettres , par la morale et par la poésie. Ce qui se pourra tout au plus, c'est que l'Université n'ait sur ces divers objets d'enseignement qu'une doctrine de négation, comme sont toutes les doctrines de pure philosophie; mais, positive ou non, la doctrine de l'Université engagera la conscience et la Liberté de l'esprit, et le despotisme de son enseignement n'en sera pas moins odieux.

Bien plus, je vais accorder, si l'on veut, la nullité doctrinale de l'enseignement de l'Université. Que s'ensuivra-t-il par rapport à la liberté naturelle des familles, si cette nullité même leur est imposée?

Quoi! le catholique fidèle, comme le protestant dévot, sera contraint d'envoyer son enfant à un enseignement dogmatiquement nul ! Mais ce n'est ici qu'une transformation de la tyrannie. Vous ne pouvez m'imposer une doctrine définie, et vous m'imposeriez une négation de doctrine ! Quelle liberté ! IV. Ceci conduit à l'explication de quelques malentendus.

Un docte chanoine de Lyon a reproché à l'Université des doctrines mauvaises , antichrétiennes , panthéistes; l'Université s'est irritée; avait-elle tort ou raison? Je ne le cherche pas. Mais enfin elle a fait du bruit, et maintenant, grâce à une série de bonnes diatribes tombées des chaires du collège de France, il reste démontré que le chanoine de Lyon n'est qu'un jésuite ; ce qui est tout dire.

Mais enfin l'enseignement de l'Université est quelque chose, n'est-ce pas ? Est-il catholique ? Estil éclectique? Est-il déiste? Est-il panthéiste? Est-il sceptique? Qu'est-il ?

Je ne dis pas est-il vrai? est-il faux? je dis : estil quelque chose?

S'il est sceptique, de quel droit l'imposez-vous à ma foi? s'il est dogmatique, de "quel droit l'imposezvous à mes doutes ?

Réduite en ces termes, la thèse du chanoine de

Lyon, fût-il un jésuite, peut certainement être reprise,

en dépit de toutes les colères et de tous les blâmes.

Après tout, est-ce que l'Université n'aurait donc

pas le courage de ses pensées ? est-ce qu'elle aspirerait au double bénéfice du scepticisme et de la foi? qu'est-ce qu'on lui demande? d'être ce qu'elle est, et, quand on lui montre ce qu'elle est, de ne se point désavouer avec dépit. Et puis , quelle qu'elle soit, toute la logique se borne à lui dire qu'elle est sans droit pour s'imposer aux esprits. Qu'elle vienne donc une fois sur ce terrain de controverse ; là est la vraie querelle de notre temps ; hors de là il n'y a que du sophisme pour servir d'appui à la tyrannie.

V. Un autre malentendu, et il est très-grave, tient au nom du clergé jeté obstinément dans les discussions de liberté. Pourquoi donc le clergé? et toujours le clergé? Est-ce que ce n'est pas ici un intérêt laïque tout aussi bien qu'un intérêt ecclésiastique ? Est-ce que ce n'est pas le père de famille qui revendique le plus saint des droits ? On se joue de la foi et de la candeur publique ! on met le clergé en scène, parce qu'on trouve plus facile de populariser contre lui de mauvais desseins. Mais si je ne suis ni prêtre, ni instituteur, si je suis simplement citoyen, de quel droit faire violence à mon libre arbitre ? je veux pour nies enfants une éducation catholique, de quel droit nf imposer une éducation universitaire?

On brouille à dessein la question la plus simple (jui fut jamais. D'un point de droit soeial et constitutionnel, on fait une controverse personnelle, jalouse et antiprêtre.

La liberté d'enseignement! dit-on, ("est le dé-

placement du monopole au profit du clergé! C'est faire un triste aveu : c'est déclarer que l'Université n'a de vie que par la contrainte. Je refuse pour ma part de me faire une arme de ces paroles , et l'Université doit les tenir pour une offense.

Le clergé , ajoute-t-on , demande le privilège d'enseigner sans contrôle! Ceci est faux, sans doute. Ce qu'il demande , c'est le droit d'enseigner sans le contrôle de l'Université. C'est juste, je crois. Mais que dirait-on , mon Dieu! si le clergé voulait soumettre à son contrôle l'enseignement de l'Université? Le monde croulerait sous le bruit des plaintes. Vous voulez que le prêtre qui enseigne soit examiné, jugé, gradué par l'Université! Pourquoi donc par Y Université? Entendriez-vous que l'Universitaire fût gradué par l'évêque ? Ne diriez-vous pas que ce serait une violation de toutes les lois et de tous les droits ? Vous parlez de privilèges ! C'est vous qui les créez; il n'en faut pas pour le prêtre; en faut-il contre lui?

VI. Non! pour le prêtre, comme pour tous les citoyens, il n'y a qu'un droit égal; c'est celui que nous demandons à la loi.

Mais ici encore prenons garde aux méprises.

L'Université a écrit récemment ces lignes menaçantes dans le Journal des Débats : « Il n'y a contre les établissements d'instruction publique que deux sortes de garanties possibles, celle qui résulte de l'autorisation préalable et discrétionnaire ; c'est

*- 73 — I'état actuel ! La charte a décidé qu'il serait changé; celle qui résulte des conditions déterminées par la loi; cette dernière garantie est la garantie du droit commun. »

Nous sommes donc en plein régime discrétionnaire! — Eh! vraiment oui. — Malgré la charte ! — iVssurément.

Il est heureux qu'on le reconnaisse.

Mais, qu'est-ce que ce droit commun, par où on sortira, dit-on, de cet abominable régime? N'est-il qu'un déguisement de l'arbitraire par la loi ? Alors rien n'est changé ; il y a seulement un mensonge de plus.

Là-dessus on proclame de belles paroles; il n'y a point de liberté sans égalité ! c'est bien dit vraiment. Et si l'égalité est l'égalité de l'arbitraire, la liberté que sera-t-elle?

Oh, le droit commun ! Admirable parole pour piper les candides et les naïfs ! Le décret de 1 808 et celui de 181 1 ! c'était aussi le droit commun; car il enveloppait tout l'enseignement et toutes les écoles sans exception ; était-ce le droit ? Tout le secret des pouvoirs tyranniques, c'est de faire du droit contre le droit ; et en cela précisément ils sont tyranniques. Le droit commun, quand il n'est pas le droit, n'est qu'un leurre et une insulte.

VIL Nous voilà donc tenus en éveil. On nous fera une loi qui sera une sanction constitutionnelle du monopole. Le régime discrétionnaire ne sera pas

aboli ; il sera légal. Et, comme tous y seront soumis, l'égalité devant la loi restera un principe constitutionnel.

C'est aux hommes de sagesse et de raison de voir s'ils acceptent pour la France et pour eux une telle liberté.

C'est aussi aux hommes graves et doctes de l'Université de voir s'il leur convient de servir d'instruments à un tel régime.

Dans cette constitution d'arbitraire légal tout disparaît, la dignité des hommes qui commandent et celle des hommes qui obéissent; l'enseignement universitaire n'est plus qu'une organisation de police ; c'est comme une vaste douane dressée contre la liberté de l'intelligence.

On va voir par le plan qui suit s'il ne serait pas possible de concilier tous les droits, tous les devoirs, toutes les convenances , et d'échapper à la fois au monopole et au désordre, deux extrémités que redoute également l'homme de bien. Je propose un projet de loi ; pourquoi pas ? si c'est un projet de raison et d'équité ?

Je n'espère pas cependant que les pouvoirs constitutionnels le délibèrent. Mais enfin il me suffira que les esprits sérieux voient que la liberté d'enseignement n'est pas une vaine théorie, et que pour les hommes pratiques elle se peut très -bien concilier avec l'autorité naturelle de l'Etat.

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