DE LÀ LIBERTÉ EN GÉNÉRAL
G6 travail a pour objet Texamen des doctrines que les mots Liberté, Égalité, Fraternité, indiquent plutôt qu'ils n'expriment. Ces mots, qui ont été la devise de plus d'une république, sont, en réalité, plus qu'une devise : ils contiennent le programme d'une religion. Cette religion rivale, antagoniste oa associée des diverses formes du christianisme, quoique moins définie, est au moins aussi puissante que chacune d'elles. Une des influences les plus pénétrantes du jour, elle se monti'e, de temps à autre et sous des formes diverses; notre génération la connaît plus particulièrement sous le nom de positivisme* Ses manifestations spéciales ne sauraient donner une idée exacte de sa profondeur et de sa portée, elle pénètre les autres croyances et souvent il lui est arrivé de faire du christianisme un système d'optimisme gardant ou rejetant, suivant les cas, la phraséologie chrétienne. En politique du en religion» son influence est grande, elle a
ses fôtes solennelles, ses modérés, ses enthousiastes» ses anabaptistes, ses anlinomiens. Religion d'humanité, voilà peut-être son véritable nom, en Tentendant plus largement que Comte qui emploie ce mot dans un sens étroit et technique. Une des croyances du jour les plus répandues, c*est que la race humaine prise collectivement, voit s*ouvrir devant elle, à plusieurs points de vue, des destinées splendides. Celles-ci seraient atteintes au prix de Tabolition de tout ce qui est condition restrictive de la conduite humaine, au prix de la reconnaissance d'une égalité substantielle entre les créatures humaines et de la fraternité ou amour général. Ce sont là presque toujours des articles de foi, c'est-à-dire des propositions auxquelles non-seulement on croit, mais pour le triomphe desquelles les croyants vont jusqu'au combat et au sacrifice de leurs vues et avenirs personnels.
Telle, exposée naturellement, dans les termes les plus généraux, est la religion dont Liberté, Égalité, Fraternité, est le symbole. Bien des raisons font que je ne crois pas à celte religion, entre beaucoup d'autres, en voici une :
Je ne suis pas l'avocat de l'esclavage, de la caste et de la haine, je ne nie pas non plus qu'il ne soit possible de prêter aux mots liberté, égalité, fraternité un sens favorable. Je désire seulement, à leur propos, avancer deux propositions.
Certains hommes, au jour présent, dirai-je, invoquent ces mots de la manière la plus rationnelle, c'est-à-dire comme représentant des éléments de la vie sociale ayant leurs bons et leurs mauvais côtés, ils ont, en môme temps, une grande disposition à en exagérer les avantages, et ne se font pas une idée, ou s'en font une fausse, de la gravité de leurs inconvénients.
Dans quelque acception qu'ils soient pris, veux-je dire encore, ces mots ne peuvent être le symbole d'une religion.'^ Ils se réfèrent à des idées qui, en elles-mêmes, ne sont pas des fins, et réunis, ils ne représentent pas, môme vaguement, un état de société de nature à inspirer à un homme doué de raison un sentiment d'enthousiasme ou de religion.
Le premier point est hors de doute, seulement j*en veux tirer autre chose qu*\me vérité banale. Il me faut convaincre d*erreur les théories les plus accréditées en cette matière, celles, même, qui ont été élaborées avec le plus de soin. Je dirai que tel est le cas de M. Mill dans la plupart de ses der* niers ouvrages. Je m'en prends à lui pour divers motifs. Nul d'abord n'a traité ce sujet avec plus de talent et de méthode ; il est enfin le seul auteur vivant avec lequel j'aie, sur ce point, le fond d'idées commîmes nécessaire pour qu'une discussion soit profitable.
Je serais fier de me dire son disciple, si une des faces de ses idées devenue, depuis quelques années, la plus saillante, ne me répugnait autant que les autres me charment.
Je ne pense pas qu'il y ait incompatibilité entre ses théories sur Tutilitarianisme, la liberté et la sujétion des femmes et ses théories sur la logique et l'économie politique, je souscris à la plus grande partie de ce qui est dit dans les deux derniers ouvrages; je vais jusqu'à adopter certains principes qui n'y sont qu'en germes. Mais quant à certaines vues exprimées dans les premiers de ses ouvrages sur la nature humaine et les affaires humaines, j'entends au contraire, en ce qui les concerne, proclamer im dissentiment des plus énergiques.
La meilleure interprétation de l'idée populaire, je pourrais dire du dogme religieux de la liberté, se trouve dans l'essai que M. Mill a publié sur ce sujet ; celles de ses théories sur l'égalité et la fraternité que je discute, sont traitées dans ses travaux sur l'utilitarianisme et la sujétion des femmes. Loin de moi la pensée d'une critique captieuse envers un homme véritablement grand auquel je dois tant et de tant de façons. Il faut cependant que je dégage les points en discussion des points consacrés et admis; j'en prends donc un et, tout natu* Tellement, je le choisis, le plus rationnel et le plus clair^
Voici, je crois, une analyse exacte de Tinlroduction à l'essai sur la liberté, qui est la partie la plus importante de son ouvrage- Son sujet est liberté civile ou sociale, ainsi nommée par
opposition à la liberté dite liberté de la volonté. L*expression, nous dit M. Mill, voulait dire originairement protection contre les tyrans et les gouvernants politiques. Leur pouvoir était considéré comme un mal nécessaire, et sa limitation, soit par le privilège, soit par des institutions constitutionnelles, était ce que Ton entendait par liberté. Avec le temps, le peuple mi vint à regarder ses gouvernants plutôt comme ses agents et les dépositaires de ses pouvoirs que comme im pouvoir hostile à tenir en échec. Il ne lui venait pas à Tesprit que propre pouvoir, exercé par ses propres agents, peut être tement aussi oppressif que le pouvoir devenu plus ou moiu restreint de ses gouvernants. Par degrés, cependant, Tejqié* rience prouva que le tout pouvait n'être et n'était en cÂM nullement éloigné d'opprimer la partie. D'où l'expression tyrannie de la majorité. Cette tyrannie de la majorité a son principe dans un sentiment qui existe dans l'esprit de chacun. Nous voulons que notre fantaisie ou celle des gens avec qui nous sommes d'accord, soit la règle de notre prochain.
Ceci posé, ceux qui, dans le corps social, devançaient les autres par la pensée et le sentiment laissèrent cet état ôê choses intact, bien que parfois ils eussent eu à en souflUs» Leur seule préoccupation fut de rechercher ce que la sociéti devait aimer ou ne pas aimer. L'idée ne leur vint d'examiner si ce que la communauté voulait devait faire pour chaque individu. L'auteur s'exprime sur ce point de manière suivante :
a L'objet de cet essai est de poser un principe tris» oc simple comme règle absolue des relations de la société ttwm « l'individu, relativement aux contrôles et actions de toutal « sortes qu'elle doit exercer sur lui sous les formes diversfll de sanction légale, de contrainte morale ou de pression d9 a l'opinion publique. Les hommes, d'après ce principe, M « peuvent, individuellement ou collectivement, contraiitfr « la liberté d' autrui que dans les cas où il s'agit de se pro- « téger contre autrui. Le seul cas où une communauté crn*?
< Usée puisse exercer un pouvoir sur un de ses membres est « celui où il y a lieu d'empêcher celui-ci de nuire aux autres. « Le propre bien physique ou moral de l'individu n'est pas « une légitimation suffisante; il ne peut pas, de droit, être « obligé ou empêché de faire, sous prétexte qu'il sera meilleur « pour lui de faire ou de ne pas faire, que c*est pour son « propre bonheur, parce que dans l'opinion d'autrui agir « ainsi sera sage ou même juste. Ce sont là de bonnes raisons a pour l'engager, le raisonner, le persuader, mais non pour « le contraindre ou le soumettre à quelque rigueur s'il agit a autrement. La contrainte à son égard ne se régularise que « si les actes dont on veut le détourner sont de nature à nuire a à xm autre que lui. Le seul aspect de la conduite qui puisse a rendre im homme justiciable de la société est celui qui a regarde autrui. Du côté qui ne regarde que lui, son indé- « pendance est de droit absolu. L'individu est souverain sur a lui-môme, sur son propre corps, sur son esprit. »
M. Mill fait remarquer qu'il n'y a lieu d'appliquer ces idées qu'aux ôtres humains parvenus à un certain développement. Il n'y a pas lieu, dit-il, de tenir compte de certains Etats arriérés où la race est encore mineure. Il se refuse à tout avantage qu'il pourrait tirer au profit de son argument de l'idée que le droit abstrait est chose indépendante de l'utilité. Je regarde l'utilité, ajoute-t-il, comme le critérium suprême dans toutes les questions de morale, mais il faut qu'il s'agisse alors de l'utilité dans le sens le plus large, fondée sur les intérêts permanents de l'homme comme être progressif, et il conclut en déterminant la région spéciale de la liberté himiaine. Cette région comprend d'abord le domaine intime du sens intérieur ; elle revendique la liberté de conscience dans le sens le plus compréhensif, la liberté absolue d'opinions et de sentiments sur tous sujets pratiques ou spéculatifs, scientifiques, moraux ou théologiques.
La liberté de publier et d'exprimer ses opinions paraîtrait, à la rigueur, tomber sous un principe différent, elle ressort de cette partie de la conduite de l'individu qui concerne
autrui, mais presque aussi importante que la liberté de penser elle-même et reposant en grande partie sur les mêmes raif sons, elle ne peut en être séparée dans la pratique. Ce principe comporte, en second lieu, liberté de goûts et d'occupations, liberté pour chacun de se faire un genre de vie selon son caractère, d'agir à sa convenance, nonobstant les consé* quences, sans rencontrer de résistance de la part de ceux qui nous entourent jusqu'au point où ce que nous faisons pourrai leur nuire, le tout, dussent-ils taxer notre conduite de perverse, insensée ou répréhensible. Le domaine de la liberté embrasse encore, par voie de conséquence et dans les mèmei limites, la liberté pour les individus de concerter leurs conduites.
Voilà bien, je crois, la théorie de l'introduction; elle est celle de l'essai tout entier. Il est particulier qu'ayant ainsi fait l'exposé complet et l'énoncé rigoureux de sa doctrine, M. MiU n'ait pas songé à en fournir la preuve d'ensemble. Les second, troisième et quatrième chapitres sont faits, chacun respectivement, pour la démonstration des différentes parties du système. Le chapitre II peut être considéré comme un argument destiné à prouver le mérite de la liberté i absolue de penser et de discuter. Le chapitre III tend à prouver que l'individualité est un élément de bien-être» mais . il soutient plus qu'il ne prouve une proposition qui prêterait à beaucoup dire. Il s'agit de celle qui fait de la liberté une question d'individualité. Le chapitre IV est intitulé: Des Ckm» traintes de la Société sur l'individu. Il contient un peu plus qu'une nouvelle discussion détaillée des principes générauz exposés dans l'introduction. Il ajoute en effet à Targumentation une remarque, il est vrai qu'elle a une grande valeur; « le plus fort de tous les arguments contre l'immixtion de 11 société dans la conduite purement personnelle de l'individUi c'est que lorsque cette intervention se produit, il est rema^ quable qu'elle intervient toujours mal à propos et s'y prend mal dans son opération. » Finalement le chapitre V, intt> tulé : Applications^ consiste, comme on pourrait s'y attendre
d'après son titre, dans Tapplication du principe général à un certain nombre de cas particuliers.
Dans tout Tessai, il y a à peine quelque chose qui puisse passer pour une preuve; quelque chose qui ne soit pas la pure énonciation ou assertion du principe général invoqué. Ce principe, cependant, veut une preuve, il ne sera pas difficile de le démontrer. Le besoin de cette démonstration exige, en premier lieu, que le mot Liberté soit déterminé dans sa signification, suivant les principes qui nous sont communs, à M, Mill et à moi. M. Mill reconnaîtra sans doute Texposé suivant de sa théorie des actions humaines : « Tous actes volontaires ont pour causes des mobiles. Les mobiles peuvent être classés en deux catégories, espoir et crainte, plaisir et peine; les actes volontaires qui ont eu pour mobiles Tespérance, sont qualifiés d'actes libres ; ceux qui ont eu pour mobiles la crainte, sont qualifiés d'actes faits par contrainte et par force. Une femme se marie, c'est dans tous les cas im acte volontaire. Si elle a pour le mariage les sentiments habituels, et si elle a cédé aux raisons ordinaires, on peut dire qu'elle a agi avec liberté. Si, au contraire, elle considère son mariage comme une nécessité à laquelle elle souscrit afin d'éviter im mal pire, on dit qu'elle a agi par contrainte et non pas librement. »
Telle est la vraie théorie de la liberté; bien des personnes le nient, mais M. Mill l'avouera. Les propositions exposées ci-dessus devront donc se résumer ainsi : « Vous n'êtes jamais en droit d'essayer d'influer sur la conduite d'autrui, sauf pour le besoin de votre propre défense, ou suivant une variante que M. Mill admettra également, « Le bonheur du genre humain, si ce n'est dans certains cas exceptionnels, n'a rien à gagner à ce qu'il soit exercé de pression sur la conduite des personnes par un appel à la crainte. » Sans aucun doute, ces assertions ne peuvent être considérées comme évidentes d'elles-mêmes; elles ne peuvent même être tenues pour autre chose que pour des paradoxes. Une religion, un code de morale, lorsqu'ils tendent à régir la conduite hu-
maine, ne sont-ils pas un appel à Tespérance ou à la crainte» et à celle-ci, beaucoup plus communément qu*à celle-là. La législation pénale ne peut soutenir la comparaison comme instrument de prohibition avec les principes moraux et les symboles de moralité édictés par la théologie.
S'il arrive, une fois, que vous soyez détourné d'une action mauvaise par la loi de votre pays, que de fois ne Tôtes^voiis pas par la crainte de la désapprobation, par la crainte de châtiments dans un état à venir ou par celle de voire propre désapprobation? Dans le premier cas, vous cédez à la sanction de la morale; dans le second, à celle de la religion, et dans le troisième, à celle de la conscience, celle-ci étant quelque chose comme un composé des deux.
Or, la désapprobation et la sanction morale, dans Timmense majorité des cas, ne se préoccupent nullement de protéger les tiers. La sanction religieuse est de sa nature en dehors d'un tel souci; quelques formes spéciales qu'elle puisse revêtir, sa condition fondamentale est un état d'intolérance suprême de ce qui est le mal, et de résolution inexorable de le punir dans certains cas déterminés.
Je ne dis pas que cette théorie soit vraie, mais je soutiens que personne n'est fondé à prétendre, sans preuves, qu'elle est essentiellement immorale et malfaisante. M. Mill n'en tire pas cette conséquence, mais son système l'implique. Peut-il, en effet, exister une dérogation plus absolue, une contradiction plus complète à son système de la liberté, que la doctrine au nom de laquelle existe une cour et un juge pour connaître de tous les actes sans distinction, de ceux qui n'ont pas intéressé autrui, comme de ceux qui l'ont atteint. Selon M. Mill, il aurait une bonne cause au jugement dernier celui qui pourrait dire : « J'ai assouvi toutes mes passions, je n'ai toutefois pas nui à mon prochain. » Y a-t-il un jour du jugement? Là n'est pas la question; mais, avec les principes de M. Mill, cette conception d'un jour du jugement est immorale. C'est un tyran foulant aux pieds la liberté que ce Dieu vengeur non-seulement des fautes commises contre le prochain, mais de toutes les fautes en général.
Appliqué à la question morale, le principe en question serait le renversement de ce que Ton regarde commimément comme la moralité. Un seul principe de morale trouve grâce devant lui : « Laissez chaque homme faire à sa fantaisie sans nuire à autrui. » Tout système qui tendrait à plus serait faux.
Eut-il pour objet des avantages à réaliser pour la société en général, il serait faux, à moins qu*il ne s'agisse d'un dommage à prévenir. Il le serait encore, fut-il question d'un service à rendre aux personnes qu'il s'agit de contraindre.
Ainsi serait condamné tout système de morale existant. Qu'est-ce que la moralité positive? Pas autre chose qu'un corps de principes ou de règles sous formes plus ou moins vagues et sujettes à interprétation, qui, sous peine de désapprobation générale, défendent certaines façons d'agir, et cela en dehors de toute question de défense sociale.
Cependant, dans la première partie de son quatrième chapitre, M. Mill énonce qu'un homme radicalement dépourvu des dons qui mènent à son propre bien, est, dans les cas extrêmes, im objet de dégoût et de mépris. Il énumère môme les mécomptes variés auxquels cette lacune expose cet homme. Personne, dit-il ensuite, pour la part de sa conduite et de son caractère, qui le concerne sans se rapporter à autrui, n'est passible d'inconvénients autres cpe ceux qui sont strictement inséparables du jugement défavorable d'autrui.
Ceci, sans doute, réduit la portée de l'aveu. Il n'en reste pas moins un fait ; la moralité est et doit être un système prohibitif ayant pour principal objet, entre autres, d'imposer à chaque homme im type de conduite et de sentiments que personne n'observerait, n'était la contrainte.
Tout système de théologie comprenant la morale, tout système do moralité positive, la constitution de la nature humaine, elle-même, sont d'accord pour contredire le système de M. Mill. Parmi les habitudes que les hommes considèrent comme bonnes, il y en a peu qui ne soient acquises par une série d'actes plus ou moins pénibles ou laborieux. La condition
— iode la vie humaine est telle que la nécessité doit nous contraindre dans toutes les circonstances de notre vie. Où est, dès lors, le prix de la liberté telle qu'elle est définie ^ar M. Mill. Ceux qui font la loi ou mettent en mouvement Topinion publique pour la répression d'une façon d'agir qui leur parait blâmable ou déplacée, nous soumettent à une action analogue à celle que les circonstances nous font subir à chaque instant de notre vie.
Les lois qui punissent le vol et le meurtre sont faites pour suppléer à la vengeance privée qui, à défaut de lois, frapperait ces crimes plus rudement quoique moins légalement. Même chose arriverait à propos de Tincontinence, de la gloutonnerie et de l'ivrognerie s'il y avait des lois pour les punir. M. Mill admet, en propres termes, qu'il y a [des mécomptes strictement inséparables du jugement défavorable des autres. Pourquoi cette différence entre ces mécomptes et d'autres analogues, organisés, définis, et infligés sur la preuve des circonstances en vertu desquelles ils doivent être infligés. Cette organisation, définition et procédure, fait toute la dififérence entre les contraintes que M. Mill admet et celles qu'il condamne. Où est cependant la différence? Je ne puis m'expliquer comment il serait toujours mal de punir l'habitude d'ivrognerie par amende, emprisonnement, ou privation des droits civils et comment il serait toujours bien de punir le même fait par l'infliction des circonstances qui sont toujours inhérentes au jugement défavorable des autres. Si ces conséquences surviennent, dira-t-on, ce n'est pas que nous le trouvions désirable, c'est que tel est Tordre commun de la nature. Ceci ne donne lieu qu'à une question : La nature estelle une amie ou une ennemie? La contrainte exercée sur notre conduite par la crainte de la désapprobation d'autrui, dira tout homme raisonnable, est la partie de notre nature à laquelle nous pouvons le moins échapper. Pourquoi, dès lors, M. Mill emplace-t-il de la sorte sa ligne de démarcation? Pourquoi tendre ainsi à restreindre dans les plus étroites limites à minimiser les conséquences pénales de la désapprobation.
Qu'est-ce, après tout, que ce mécompte inséparable du jugement défavorable d'autrui. Il n*y a qu*à adopter de tous pointa la théorie de M. Mill sûr la liberté, il sera bien vite considérablement diminué. Prêchez avec énergie, pratiquez avec rigueur la doctrine que le caractère privé de notre prochain n'est rien pour vous, le nombre des jugements défavorables infligés à autrui sera réduit à volonté, et les frontières de la liberté seront reculées d'autant. Se trouvera -t-il un homme raisonnable pour faire un vœu dans ce sens? T aura-t-il quelqu'un pour désirer la licence grossière, la vanité mons-> trueuse, la ridicule extravagance, etc. ? Quelqu'un voudra-t-il qu'elles passent inaperçues ou du moins qu'elles n'entraînent aucun mécompte?
Si les entraves à l'immoralité sont les principales sauvegardes de la société contre les influences qui pourraient être fatales, pourquoi les traiter comme si elles étaient mauvaises? Pourquoi cette démarcation tranchée entre les pénalités sociales et les pénalités légales? M. Mill affirme cette distinction sous toutes les formes. Il indique sa pensée d'une façon très-claire, et cependant d'un bout à l'autre de son essai, je ne vois ni qu'il la démontre, ni qu'il ait eu la volonté de le faire d'une manière convenable et logique. Si elle eût été vraie, sa doctrine aurait eu sa preuve; si elle n'est pas prouvée, c'est qu'elle n'est pas vraie.
Chacune de ces propositions peut se démontrer par des références aux cas les plus communs de contraintes relatives à d'autres objets que la protection générale.
Les plus importants sont :
10 Contrainte à fin d'étabUr et de maintenir la religion ;
2^^ Contrainte à fin d'établir et de maintenir pratiquement la moralité ;
3» Contrainte ayant pour but d'apporter des modifications aux formes de gouvernement existantes et aux institutions sociales.
Aucun de ces cas ne peut, dans l'acception ordinaire des mots, être donné comme un cas de protection ou de préser-
-vation, contre un mal en mesure d'aiteicdre d'autres personnes que la personne contrainte. Chacun d'eux est un cas de coercition exercé simplementpour la réalisation d'un objet, qui est un bien aux yeux de la personne investie du pouvoir coercitir. Aucun d'eux, cependant, ne trouve grâce devant M. Mill, et il avait en vue les deux premiers lorsqu'il prononçait son arrêt. Une fois posé, ce principe mènera très-loin. De par lui vont être condamnées toutes contributions auxquelles la partie imposée n'aura pas consenti d'une manière expresse. On n'en pourra excepter que l'impôt levé pour l'armée ou la police, seules dépenses pouvant être qualifiées de frais de défense sociale. Forcer une personne qui n'y consent pas à contribuer à l'entretien du British-Museum, est pour M. Mill ce que serait une persécution religieuse. Je dois dire que M. Mill ne soulève ce point ni n'y insiste; je voulais seulement indiquer que son principe comporte plus de limitations qu'il ne loi a paru nécessaire d'en tracer.
Je reviens aux trois genres de contrainte mentionnées; c'était affaire à M. Mill de démontrer, non pas purement et simplement qu'ils portaient en eux des inconvénients, autant vaudrait prouver que des opérations chirurgicales causent des douleurs; il lui fallait encore prouver que ces effets fâcheux tiennent à la contrainte seule sans devoir être attribués aux fins pour lesquelles elle est employée ou au défaut d'adresse et de prudence de ceux qui l'exercent. M. Mill n'avait pas à démontrer que la médecine fut une chose douloureuse, que la perte d'un membre fut im malheur, ou bien encore que les praticiens fussent souvent ignorants et brutaux. n lui fallait prouver que la chirurgie, en elle-même, est un art mauvais et que sa suppression est désirable. D'un bout à l'autre de son livre, il n'y a pas trace qu'il ait essayé celte démonstration. U se fut, l'eût'il tenté, arrêté devant la diffîculté d'y réussir.
erait perdre le temps que d'insister en ce gui concerne Lrainte, ayant poar but d'établir et de maintenir les reli- Bt les systèmes de morale. Ce sont, de toute évidence,
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choses bonnes, au demeurant, malgré les inconvénients variés qui les suivent. Je n*ai pas à répéter non plus des choses dégi dites sur la nécessité pour la religion et la morale d*ètre essentiellement des systèmes coerciti&. H reste, ces points convenus, à examiner un peu plus à fond la contrainte morale et religieuse dans sa nature et dans la manière dont elle procède. Que la manière de voir de M. Mill sur la liberté eût toujours prévalu, qu'elle eût été appliquée dans toutes ses conséquences, que telle eût été la doctrine des premiei^ chrétiens et des premiers mahométans, jamais le monde n^aurait vu chose qui ressemblât à im christianisme ou à un mahométanisme organisé. Malgré le succès obtenu par ces deux religions, la morale de la grande masse de Tespèce humaine est simplement de faire ce qui plaît dans la limite tracée par une désapprobation née de la coutume. L'usage de regarder certains genres de conduite avec répulsion est l'essence de la moralité. Peu importe- que cette répulsion puisse être éprouvée par la personne qui l'inspire, qu'elle puisse naître dans sa conscience, le point important, c'est qu'une telle désapprobation n'aurait jamais passé dans les mœurs, si des personnes placées de façon à faire partager à autrui leurs sentiments et leurs goûts ne s'étaient trouvées là pour éprouver ce sentiment à un haut degré et le faire partager au genre humain. En un mot, la religion et la morale, môme lorsqu'elles ont obtenu le plein assentiment des consciences, portent la trace de la force qui préside à leur établissement. Nous en savons nous-mêmes assez en fait de formation de religion, pour savoir les phases qu'elles parcourent. Une religion est d'abord prôchée par un ou plusieurs hommes, elle est ensuite embrassée par un certain nombre de personnes, ceux-ci se mettent en devoir d'imposer leur foi au monde par la persuasion, la prédication et l'ascendant sympathique. Une certaine force d'influence et d'organisation une fois acquise, le nouveau dogme a un pouvoir qu'il exerce à la fois dans son église et au dehors. Ce pouvoir, si la foi est vigoureuse, prend des formes multiples. Les nouveaux convertis sont-ils
des guerriers, ce peut être le pouvoir militaire; ce pouvoir peut encore émaner de menaces relatives à un état à venir; c'est là la forme la plus fréquenta et la plus spéciale du pouvoir religieux. Ce peut 6tre encore le pouvoir résultant simplement d'une énergie de volonté supérieure ou de l'organisation que comporte cette énergie. Quelque soit d'ailleurs la forme spéciale du pouvoir religieux, dans tous les cas il est universellement vrai eu principe que l'établissement d'une religion est en réalité la conquête d'un petit nombre de croyants ardents sur la tiédeur, l'iudifFérence, l'ignorance intime de la masse du genre humain. Pour presque tous, et pour tous dans une certaine mesure, la vie humaine est comme un cours d'eau conduit dans une direction ou dans une autre par un système composé de digues, d'écluses, de barrages et de levées. Le volume et la qualité des divers courants diffèrent suivant la disposition des ouvrages qui règlent leurs cours. Ces travaux, néanmoins, Je veux dire les coutumes et les institutions règlent les existences des humains. Les coutumes ne sont pas seulement des contraintes en ellesmêmes, ce sont des contraintes imposées par la volonté d'une minorité numérique excessivement faille, mais pleine de foi. Ces contraintes sont acceptées par une majorité numérique à laquelle elles sont devenues si naturelles, qu'elles ont cessé d'être des contraintes.
U n'est vraiment pas besoin d'argument en ce qui concerne le troisième des cas dans lesquels la contrainte est employée d'habitude. Je parle de la contrainte ayant pour but d'introduire des modificalions dans les formes existantes de gouvernement ou d'institutions sociales. Il n'y a qu'à indiquer tous les grands changements politiques qui remplissent l'histoire de l'Europe pendant ces trois derniers siècles, et à faire remarquer qu'ils constituent des cas de coercition de la forme la plus sévère. Et cela bien que la plupart de leurs auteurs aient pris la qualité d'apûtres de la liberté tout en se livrant ' lité à des actes de force.
Mill et ses disciples seraient les dernières personnes du
monde pour soutenir qu*à tout prendre les modifications politiques et sociales apparues depuis le xiv« siècle n*ont pas été éminemment bienfaisantes pour Thumanité. Eh bien I de toute évidence, elles ont été introduites par la force et, dans bien des cas, par la force d*une minorité numériquement petite qui s'était mise à la tète d*une majorité ignorante, presque inconsciente et la plupart du temps indifférente. II serait certainement aussi absurde de dire que les réformes de la Révolution française ont été opérées librement, que de dire que Charles P' est allé volontairement sur le billot. Chacun de ces cas et beaucoup d'autres, qui pourraient être cités, étaient des luttes pour le pouvoir politique. C'étaient des efforls pour apporter dans Tétat de choses existant un changement désirable aux yeux de gens en mesure de mettre à exécution leurs desseins avec plus ou moins de succès.
Dire que l'emploi de la force ne peut se justifier dans aucun de ces cas, c'est là un paradoxe que M. Mill sera probablement le dernier à produire. Dire qu'elle n'a été justifiée que dans les cas et dans la limite où son emploi était nécessaire pour la défense sociale, ne serait pas une explication des faits. Prenez un cas comme celui de l'établissement d'une religion nouvelle, et la réduction d'ime ancienne religion à la forme licite d'une opinion privée. Pendant des siècles, les existences se sont passées sur l'hypothèse de la vérité de la vieille religion. Des lois et des institutions de différents genres l'ont pour base. La grande masse de la population n'a aucun désir de troubler l'état de choses existant, en admettant même qu'elle ait perdu sa foi à la religion en question. Surgissent des novateurs qui attaquent la corruption et prêchent de nouvelles doctrines ; ils sont pimis. La résistance s'organise, des partis se forment et viennent les résultats dont l'histoire est pleine.
Peut-il être dit, dans un sens quelconque, que les actes de violence qui se produisent en pareil cas sont des actes faits en vue de la défense sociale et dans le but de prévenir un mal ? Ce sont des agressions contre un système établi, regardé comme mauvais avec l'intention d'y substituer un système
différent, que l'on suppose meilleur. Quelqu'un peuse-l-il qu'il soit possible, en pareille circonstance, de déterminer ce qui devrait être fait et ce qui ne derrait pas l'être ? La même personne prétend-elle indiquer comment la Révolution française ou la Réforme auraient dû être dirigées pour éviter les violences de chaque parti et en môme temps atteindre la conclusion désirée? Une personne telle, si elle existe, est en mesure de donner aux nations une constitution politique et un code de lois universelles. Les hommes, quand ils sont dans des positions comme celles où se sont trouvées Philippe II, Charles- Quint, Henri IV, la reine Elisabeth, Louis XVI et tant d'autres, sont dans l'obligation d'adopter \in parti, et s'ils ne veulent pas être dévorés, il leur faut lutter énergiquement contre le parti adverse.
Ceci ne peut être mis d'accord avec le principe de M. Mill qu'à la condition de représenter une telle violence comme un cas de défense personnelle. Si, maintenant, l'expression de défense personnelle a un sens tel qu'elle soit compréhensive de tout acte de violence accompli dans le but de réaliser des améliorations dans l'état de choses existant, il s'ensuivra que s'il arrive que les hommes vivent sous un régime social ou politique dont le système ou le fonctionnement les mécontente, une lutte résoudra la question ; la prérogative de régler la matière restera au vainqueur, ce qui fait du principe une absurdité. D'autre part, si l'acte de violence fait en vue d'améliorer l'état do choses existant ne peut être justifié qu'à la condition d'être nécessaire à la protection immédiate de l'agent lui-môme, on arriva encore à une absurdité.
La vérité, c'est que le principe relatif à la défense et aux
actes personnels n'est pas celui qui peut servir de critérium
du juste et de l'injuste des révolutions, et cela à cause du
vice radical de la distinction sur laquelle il repose. Celle-ci
ippose, en effet, que quelques actes ne regardent que l'a-
înt, et que d'autres regardent autrui, tandis que, réellement,
1 part de notre conduite, de beaucoup la plus importante,
igarde à la fois et nous-mêmes et les autres, témoins les
Svolutions, qui en sont la preuve la plus éclatante.
Ainsi, le principe de M. Mill ne trouve pas son application dans les cas où son application serait précisément le plus requise. Le principe présuppose d*un bout à Tautre Texistence d'un état de choses idéal, dans lequel chacun serait à la place même où il devrait être, suivant un idéal particulier du bonheur humain. En présence d*uQ tel état de choses, on pourrait soutenir, jusqu'à un certain point, qu'aucun acte ne doit être entravé, sauf celui qui constituerait une attaque dirigée contre l'état de choses actuel. Mais cet état de choses idéal n'existe et n'a existé à aucune époque et dans aucun pays. Le principe de M. Mill n'a donc aucun lociu standi. Non-seulement il faut en appeler du principe de M. Mill aux faits et à l'expérience, mais encore il est permis de relever dans son essai, des exceptions et des propositions contradictoires. « Son principe, dit-il, doit être entendu « comme devant s'appliquer aux êtres humains ayant atteint <x la maturité de leur développement; nous pourrons laisser <c de côté, ajoute-t-il, ces états primordiaux de la société « dans lesquels ]a race elle-même peut être considérée comme « mineure, » et plus loin : « le despotisme vis-à-vis des bar- « bares est un mode légitime de gouvemement,pourvu qu'il ait « pour fin l'amélioration de leur état, et pourvu que le «uccès a justifie le moyen. La hberté considérée comme principe n'a a pas d'application à un état antérieur au temps où l'espèce a humaine a atteint la capacité d'amélioration par une dis - « cussion libre et égale (équal). Jusque là, le seul lot d'une <c société est l'obéissance à un Akbar ou à un Charlemagne, « lorsqu'elle est assez heureuse pour en trouver un. Mais dès « que le genre humain est arrivé à la capacité de s'améliorer a par la conviction et la persuasion (période atteinte depuis « longtemps dans les pays dont nous avons à nous occuper a ici), la coercition n'est pas plus longtemps admissible « comme moyen d'arriver à leur bien, et n'est justiciable que « pour garantir la sécurité d'autrui. » Il résulte, ce me semble, de cette définition l'alternative ou de réduire la doctrine définie à un lieu commun que personne ne se soucierait
de discuter ou de faire sur Tétat de la société humaine une assertion incroyable. Personne, je pense, en théorie ou en pratique, ne nia jamais qu'une fois arrivés à Tftge mûr, les hommes ne doivent pas être contrecarrés dans leurs goûts. Il est naturel à cette période de la vie, et inévitable» qu'il se produise des divergences. Meilleur ou pire, alors, veulent dire seulement les choses que Ton préfère ou que Ton ne préfère pas. Il n'a jamais été dit que la contrainte pût, en thèse générale, être considérée comme bonne. Elle exige une condition; il faut qu'elle soit accompagnée de supériorité, de sagesse, de la part de l'agent qui l'exerce, et notamment de la sagesse spéciale à l'objet dont il s'agit.
Qu'entendre par- là? Veut-on dire qu'une supériorité de sagesse ne suffit pas pour qu'un homme exerce son autorité sur un autre? mais c'est un lieu commun. Serait-ce plutôt que dans, toutes les contrées, que nous tenons d'ordinaire pour civilisées, la masse des adultes est si bien initiée à ses propres intérêts, et tellement disposée à en poursuivre la réalisation, qu'il n'est impulsion ni contrainte exercée des uns aux autres, dans le sens de leurs intérêts, qui puisse réellement leur profiter.
. Cette assertion est d'im sérieux que personne ne mécon* nait, comment eût-elle dû être prouvée, comment l'eût-elle été si elle avait été susceptible de preuve? Après avoir spécifié les différentes classes dont ime nation considérable, la nôtre par exemple, se compose, M. Mill aurait déterminé les objets qui, une fois atteints, pourraient constituer le bonheur pour chacune de ces classes. Il aurait démontré que la nation, dans chacune d'elles, avait la connaissance des moyens par lesquels ils peuvent être atteints et une tendance à en faire usage. La conséquence eût été qu'aucune force exercée par les classes ou les fractions de classes entre elles, ne pourrait procurer aux parties contractantes un accroissement de bonheur qui fut une compensation du mal inséparable de la compression.
« Dans rJSurope orientale et en Amérique, affirme M. Mill,
la coercition des adultes ne peut être justifiée, » Il lui aurait fallu préalablement établir que parmi nous il n'existe, en fait de sagesse, que des différences insensibles, et que s'il en existe, la portion la plus sage de la communauté ne désire pas le bien de la portion la moins sage.
Son principe ne peut être posé d'une manière absolue. Si la coercition est admise comme justifiable pour le cas des races mineures et en retard, il me parait impossible qu'elle ne soit applicable qu'à eux. Maturité et civilisation, en effet» sont des questions de degré. Une personne peut être plus mûre à quinze ans qu'une autre à trente. En un demi«> siècle, une nation ou une fraction de nation peuvent avoir fait dans les arts de la vie des progrès tels que d*autres nations ou fractions de nations, qui au commencement de cette période étaient au même niveau de civilisation, se trouvent après son accomplissement, vis-à-vis d'elles, dans un état de barbarie relative.
Je ne perds pas de vue la proposition contenue dans les passages cités ci-dessus. Elle déclare que la coercition n'est légitime qu'à une condition, il faut que l'humanité n'ait pas encore atteint l'état où elle est devenue apte au perfectionne* ment par une discussion libre et égale. On peut, d'après ceci, penser que la coercition est toujours justifiable ou ne l'est jamais. Ce que M. Mill entend par une discussion égale, je ne suis pas tout à fait sûr de le savoir, mais y a-t-il un temps et un pays où les hommes ne puissent sur un point quelconque être améliorés par une discussion libre. Les sauvages les plus farouches, les jeimes gens les moins précoces mais encore capables d'un peu de culture, sont, sur une grande variété de sujets, susceptibles d'être améliorés par une discussion libre, et la contrainte à leur égard, dans leur propre intérêt, resterait injustifiable sur ces points. Des écoliers peuvent être persuadés de l'importance du travail et il n*y aurait jamais à les châtier pour paresse. Interprétez ainsi la théorie, et la contrainte est bannie du domaine pratique tout entier*
Une iaterprétatiûQ plus étroite serait celle-ci : une période est aujourdïiui généralement atteinte en Europe et en Âmâriqae, dans laquelle les gens se mettent généralement à la suite de ce qui leur est bon, dès qu'ils le connaissent pour tel; dans cette période, la coercition doit être laissée de côté. Je répondrai h cette interprétation que cette période n'a été atteinte nulle part, et que nulle part il n'y a perspective de la voir atteinte dans un temps déterminé.
Supposez les communautés les plus civilisées, y trouverezvons une classe de personnes dont les vues ou dont la conduite, sur les sujets qui les intéressent, se règlent môme d'une façon générale par les résultats ou la libre discussion. Dans quelle proportion l'ignorance, la méchanceté ou la faiblesse, se partagent-elles les erreurs de la conduite humaine ? Soient dix mille personnes qui s'enivrent, y en a-t-il une qui puisse, avec vérité, dire que si elle a agi de la sorte, c'est parce que, après délibération, il lui a paru qu'il était sage de se œeltre en état d'ivresse. Sur les dix mille personnes, ne s'en trouverait-il pas une pour dire, dans une langue ou dans une autre, si elle parlait franc ? « Je me suis enivré parce que j'ai « été faible et insensé, parce que je ne pouvais résister à une ■ tentation immédiate pour un avantage futur et indéfini. * Prenons les lois et les institutions comme l'expression de la conduite des communautés humaines, nous trouvons que, bien que contrainte et persuasion aillent en se tenant par la main, chez les sociétés les plus primitives et les plus anciennes, comme chez les plus civilisées et les plus modernes, toutefois, pour les résultats obtenus, la part du bien est à la contrainte. Quant à la discussion, elle est tout au plus une invocation aux prétextes par lesquels l'homme fort est amené à faire usage de sa force. Voyons l'époque présente et l'Angleterre. Me citerez-vous un seul grand changement qui soit dû à une discussion pure. PeulK)n citer un seul cas, où les passions ^■■maines étant en jeu, le changement n'ait pas été dû & la
'ce, c'est-à-dire ne se soit, en fin de compte, accompli par
crainte d'une révolution. Est-il vrai & un degré quelconque
que pour les cervelles bouleversées, les questions cessent d'exister. Jetez les yeux sur les matières de peu d'importance qui viennent plus ou moins d'un principe, sans toucher aux passions en général, et voyez dans quelle mesure c'est le raisonnement qui les règle. Des questions telles que celle de l'admission des israélites dans le Parlement traînèrent et traînèrent encore, jusqu'à ce que la question fût épuisée. Avec le temps, enfin, les partisans d'un avis devinrent tme majorité et réglèrent la chose à leur manière. Le gouvernement parlementaire est simplement une forme adoucie de la coercition. Nous consentons à mesurer les forces en comptant les tètes au lieu de les casser, mais certainement le principe reste le même. Ce n'est pas le côté le plus sage qui l'emporte, c'est celui qui pour le moment enrôle la plus grande quantité de sympathie active et montre ainsi la supériorité de sa force, dont, il est vrai, la sagesse est un des éléments. La minorité cède, mais ce n'est pas qu'elle soit convaincue d'avoir tort, elle cède parce qu'elle est convaincue d'être minorité.
Ceci suggère encore une observation sur une autre partie du passage en question. Dans les États de société primitifs, M. Mill admet des Akbar et des Gharlemagne, lorsque le monde est assez heureux pour les rencontrer. Où prend-on que les Âkbar etles Gharlemagne doivent leur empire à une valeur intellectuelle supérieure à celle de leurs sujets? Ils le doivent à une force de caractère supérieure et à la possession dupou« voir. Leur œuvre fut de supprimer l'anarchie et de substituer la main vigoureuse d'un souverain aux discordantes prétentions d'une foule de gouvernants de bas étage. Les hommes qui ont le pouvoir sont comparativement éclairés en général, témoins Akbar et Gharlemagne, les connaissances sont une forme élevée de la puissance, de môme que la lumière impUque la force intense, mais ce qui est essentiel, c'est la puissance sous une forme quelconque. L'anarchie peut être nuisible dans les sociétés civilisées comme dans celles qui ne le sont pas, et le seul moyen d'en sortir c'est le pouvoir compressif. Diriger droit ce pouvoir est, je pense, le principal objet d'une
théorie politique. Une société civilisée et une société non civi« lisée diffèrent entre elles, mais non en ce que dans la première on n'userait que de la persuasion, tandis qu*on n'emploierait que la force dans la seconde. Chez toutes deux la force joue un rôle, seulement dans celle qui est civilisée elle est appliquée avec plus d'art que dans l'autre. Pour arriver à ce qu'il se proposait, le président Lincoln dépensait une somme de force qui aurait pulvérisé Charlemagne, ses pairs et ses paladins comme autant de coquilles d'œufs.
La période où les hommes sont susceptibles d'être perfectionnés par une discussion calme et égale est-elle atteinte depuis longtemps chez les personnes dont nous avons à nous occuper ici. L'examen de deux points familiers va nous fixer sur ce chef.
10 Sur tous les sujets qui intéressent principalement les hommes en tant qu'hommes, religion, morale, gouvernement, le genre humain est dans un état d'ignorance qui, dans les cas favorables, est à peine conscient de lui-môme. La discussion libre portera-t-elle bien loin les notions que nous pour* rons avoir sous ce triple rapport ? Le plus que l'on puisse espérer sur ce point, les hommes étant ce qu'ils sont, c'est, à un degré plus ou moins haut, la vulgarisation d'un certain ensemble de propositions générales qui, par la condition de leur existence, ne peuvent ôtre plus que des demi-vérités. Certainement la discussion a un grand effet, le peuple a faim et soif de théories à un degré tel que tout ce qui donne à ses désirs une forme intelligible et consistante obtiendra de lui un degré d'adhésion touchant ou terrible. Regardez les grands mouvements populaires que la discussion a provoqués, considérez de combien chacun d'eux a fait approcher de la vérité réelle. D'innombrables doctrines religieuses et politiques ont pris leur cours à travers le monde, argumentant, prêchant, se démenant et combattant. Voyez le nombre d'adhésions que les moins bonnes parmi les premières ont obtenu, le degré de dévotion qu'elles ont inspiré, comparez le tout maintenant avec la mesure d'appréciation réellement intelligente que la
science a remportée ; millions sur millions d'hommes et d*en* fants croient à Mahomet, au point de faire de sa loi la règle de leur i^ie. Combien de gens, au contraire, ont compris Adam Smith? Personne, sauf peut-être M. Burekle, éprouve-t-il de Tenthousiasme pour lui ? Voulons-nous nous faire une juste idée de la capacité du genre humain, en général, pour n'importe quel genre de discussions abstraites, prenons les branches inférieures des connaissances humaines auxquelles on est parvenu à donner approximativement un caractère de système. Y a-t-il beaucoup de gens capables de comprendre les principes fondamentaux soit de la jurisprudence soit de Téconomie politique? Combien y a-t-il de gens pour faire une distinction entre les principes de l'économie politi€[ue en tant que capables de produire la richesse par la passion du gain livrée à elle-même et ces mêmes principes comme réellement vrais et dignes d'être le fondement des institutions humaines? Étant donnée, maintenant, l'assertion suivante : « Si votre seul objet en faisant le commerce est le profit, achetez là où le cours est le plus bas et vendez là où il est le plus haut. » Au premier abord, il vous semble qu'il est facile de la distinguer de celle-ci : « tous les hommes, dans toutes les circonstances, doivent acheter la marchandise là où elle est à bon marché et vendre là où elle est le plus élevée. » Eh bien l en fait, combien de gens font-ils la distinction entre elles? Combien même, au .moindre degré, reconnaissent la portée de cette distinction?
Les hommes sont faits de telle sorte que, quelque soit la théorie ayant cours sur la bonté et la méchanceté, il y a et il y aura toujours dans le monde une masse énorme de gens indifférents et mauvais. I] y aura toujours des gens qui délibérément feront toutes sortes de choses qu'il ne faudrait pas faire, négligeant en revanche bien des choses qu'ils devraient faire. Calculez la proportion d'hommes et de femmes égoïstes, sensuels, frivoles, paresseux, d'une banalité absolue, livrés aux dernières des mesquines roueries, et considérez dans queUe mesure la plus libre des libres discussions est à môme
de les amender. Il faut les forcer à faire ou à ne pas faire, c'est là le seul moyen capable d'agir sur eux. Faut-il les employer séparément ou à la fois? Je ne m*en occupe pas, je me borne à dire que la meilleure liberté imaginable ne les perfectionnera à aucun degré. Pourquoi ne pas dire à Teau d*un marais stagnant? Que n*âllez-YOus à travers monts et yallées vous jeter à la mer? T a-t-il, à un mille à la ronde, un seul travail hydraulique. Je ne vois pas de pompe qui vous aspire, pas de canaux qui emprisonnent vos eaux; aucuns bords, aucunes levées ne vous réduisent à un cours particulier ; il n'y a non plus ni digues, ni écluses. Yous restez-là, cependant, vous corrompant, engendrant fièvres, grenouilles et insectes, tout comme si vous étiez captive. Si elle parlait, Teau pourrait vous répondre : « Vous voulez que je fasse marcher vos moulins, que je porte vos navires; eh bien I creusez des canaux et faites des travaux hydrauliques à mon intention et à ma convenance. »