‹ Liberté, egalité, fraternité:Chapitre 3 sur 9 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DE LA UBERTâ DE PENSÉE ET DE DISCUSSION

Je Tai déjà dit dans mon dernier chapitre, M. Mill énonce ses doctrines sur la liberté plutôt qu*il ne les démontre. Cependant, on peut considérer comme des argumentations destinées à prouver certaines [parties du principe général posé dans Tintroduction ou certaines de ses applications !<* le second chapitre de son essai sur la liberté de pensée et de discussion, 2^ le troisième relatif à Tindividualisme, en tant qu'élément du bien-être. G*est donc comme lelles que je vais les envisager. Mes objections s'adressent plutôt aux théories de M. Mill qu*à ses conclusions pratiques.' Je ferai voir ci-après, je Tespère, jusqu'où va la dissidence entre nous au point de vue pratique.

£n général, je critique ce qu'il dit en ce sens que dans le but de justifier, en principe général, ce qui ne peut Tètre que dans certains cas étroits et particuliers, il fait une théorie vicieuse en elle-même et tendant à consacrer des idées qui» pratiquement, pourraient devenir malfaisantes.

Il résume lui-même ainsi, d'une exactitude et d'ime brièveté [pleines d'expression, la substance de sa lettre sur la liberté de pensée et de discussion : « Nous avons maintenant « reconnu, dit-il, pour le bien-être moral de l'humanité dont

« tous les autres bien-ètres dépendent, la nécessité de la a liberté des opinions et de la liberté de les exprimer aux « quatre points de vue suivants :

« 10 Toute opinion condamnée au silence peut être vraie; « le nier ce sérail prétendre à Tinfaillibilité;

« 2^ Supposons que Topinion réduite au silence soit une « erreur, elle peut cependant contenir une part de vérité a cela môme lui arrive habituellement; Topinion générale « d'autre part ou prédominante n'étant que rarement ou « môme n'étant jamais la vérité absolue, le choc seul des « opinions contraires peut faire surgir le reste de la vérité ;

« 3® Que l'opinion reçue soit correcte, bien plus encore, « qu'elle soit la vérité eUe-môme, s'il n'est pas toléré qu'elle « soit fortement discutée, si elle ne l'est pas, cette opinion (i dégénère chez la plupart de ses adhérents en un pur pré- « jugé à peu près destitué d'intelligence ou de sentiment de « son sens rationnel ;

c 4® On verra la signification de la doctrine elle-même « compromise ; il y aura tout au moins danger de la voir « perdre toute force et tout effet vital sur le caractère et la fi conduite. Le dogme devenu une simple formule profes* « sionnelle, sans vertu pour le bien, prendra la place et em- « pochera la naissance de toute conviction réelle et sentie a procédant de la raison et de l'expérience personnelle. »

Le chapitre en question est, je pense, un des plus éloquents qui se trouvent dans les écrits de. cet auteur. Ainsi qu'il lui arrive souvent, il contient des considérations qui valent encore plus par ce qu'elles suggèrent que parce qu'elles disent : elles sont certainement la partie qui fit le plus de sensation lors de la première publication, et qui, depuis, est restée la plus vivante dans la mémoire des lecteurs. Sous leur impression, beaucoup de ces derniers oublièrent, je crois, le cadre logique où elles étaient placées et lurent ce chapitre comme une plaidoirie en faveur d*une plus grande liberté de discussion sur les sujets théologiques.

Si M. Mill s'était borné à plaider la haute importance de

a discussion libro et sans restriction légale des grandes questions de théologie, je serais d'accord avec lui. Mais Fensemblc du chapitre me laisse l'impression que pour le besoin de cette conséquence pratique limitée, Fauteur a fait une théorie qui ensemble est éloignée de la yénlé et pourrait, si elle était généralement admise, devenir un sérieux embarras pour la législation rationnelle.

La première raison en faveur d'une liberté illimitée d'opinions en toutes matières est celle-ci : « étant donnée une opinion réduite au silence, cette opinion peut être vraie. Nier ceci serait prétendre à l'infaillibilité. »

Il aborde largement et franchement l'objection suivante qui se présente d'elle-même : Il n'y a pas plus de prétention à l'infaillibilité dans le fait d'empêcher la propagation de Terreur que dans tout autre acte de l'autorité publique agissant de son autorité et de sa responsabilité. L'hypothèse, en d'autres mots, est non pas que la partie poursuivante est infaillible, mais que ce qu'elle poursuit est le vrai. A cela M. Mill réplique : il y a la plus grande différence entre présumer qu'une opinion est vraie parce que, toutes occasions ayant été données pour la réfuter, elle ne l'a pas été, et entre la poser comme vraie afin de n'en pas permettre la réfutation. La complète liberté de contredire notre opinion est la circonstance qui nous justifie de la donner comme une vérité à servir de guide aux actions. Ce sont là les seuls termes dans lesquels un être doué des facultés humaines peut avoir rationnellement une assurance quelconque d'être dans le vrai.

Cette réponse ne me satisfait pas. Il n'est pas facile, il est vrai, de dégager les arguments sur lesquels elle repose, et de leur donner une forme parfaitement distincte. Je pense, toutefois, que les propositions suivantes les reproduisent :

1^ Personne ne peut avoir une assurance rationnelle de la vérité d'une opinion quelconque, s'il n'est infaillible et si toutes personnes ne sont pas absolument libres de le contredire;

20 Quiconque 8*oppose à Texpression d*uDe opinion quelconque, affirme par cet acte qu*il a une certitude rationnelle de la fausseté de cette opinion ;

30 Quiconque supprime la liberté qu'ont les autres de le contredire, détruit, par là, une des conditions de certitude rationnelle de ses propres assertions ;

40 II revendique ainsi l'infaillibilité, c'est-à-dire la seule base sur laquelle puisse reposer une telle certitude de ces assertions.

De ces quatre propositions, la première et la seconde me paraissent fausses.

En ce qui concerne la première, il 7 a, je crois, des propositions innombrables au sujet desquelles un bomme peut avoir l'assurance qu'il est dans le vrai, que les autres bommes aient ou non la faculté de le contredire, et sans que, pour cela, il 7 ait de sa part prétention à l'infaillibilité.

Telles sont celles dont nous avons l'assurance par nos propres sens ou en vertu d'une évidence aussi forte qu'eux. Il 7 a bien des raisons pour empècber les gens denier l'existence de London-Bridge et de la Tamise ; or, parmi ces raisons ne figure pas la crainte que la preuve de cette double proposition n'en soit affaibUe ou que la personne qui les avance ne prétende pour cela à l'infaillibilité.

 exprime l'opinion que B est un voleur ; B poursuit A en diffamation, et A a7ant fait sa preuve, le Jur7 se prononce en faveur du plaignant avec mille livres de dommages-intérêts. Voilà ce qui équivaut à une loi défendant à toute personne, sous peine d'une forte amende, d'exprimer l'opinion que, dans l'espèce, B est un fripon. En résulte-t-il pour cela dans l'opinion du monde, relativement à ces faits, que B ne soit pas un voleur. Il ne peut, selon M. Mill, 7 avoir de certitude rationnelle sur im sujet, si en même temps il n'7 a pas liberté de contredire l'opinion consacrée. Il n'en ^peut être ainsi, voilà qui est certain.

La solution parait être celle-ci : Le fait que les gens n'ont pas la latitude de nier une proposition, prive celle-ci, dans

une certaine mesurei de rautorité qu'aurait pu avoir leur adhésion. D'autre part, cependant, la valeur de cette adhésion elle-même peut être minée ou hien un autre témoignage indépendant de Topinion publique peut être d'un poids plus fort; les circonstances du fait, enfin, peuvent être telles qu'elles excluent la supposition qu'un témoignage quelconque puisse ajouter à son évidence.

Une opinion, d'ailleurs, peut ôtre réduite au silence, sans que celui qui impose ce silence excipe pour cela de l'erreur de [cette opinion. La suppression de celle-ci peut avoir pour cause sa vérité même, le doute sur sa vérité ou sa fausseté ou le fait que sa discussion ne soit pas considérée comme désirable. Dans ces cas, évidemment, il n'y a pas prétention à l'infaiUihilité de la part de celui qui supprime. La vieille maxime : Plus la vérité est grande, plus grande est la diffamation, a \m côté qui, sous ce rapport, est vrai, et quand on rapplique, il est évident qu'une opinion est réduite au silence sans que l'infaillibilité de personne y soit pour rien. L'opinion qu'un homme respectable, d'un âge mûr, a mené une vie immorale dans sa jeunesse, peut être parfaitement vraie, et cependant l'expression de cette opinion peut être un délit, si ce n'est pas pour le bien public qu'elle s'est produite.

Il est des cas où la conclusion ne peut évidemment dépasser le doute et où les hdtnmes doivent se contenter de probabilités. Il peut être alors intempestif de s'opposer à la discussion et d'arrêter l'expression de toute opinion, sauf d'une, mais sans qu'il y ait,' pour cela, prétention à Tinfaillibilité. Quand Henri VIII et la reine Elisabeth imposaient silence, jusqu'à un certain point, à la fois aux puritains et aux catholiques, avaient-^ils la prétention d'être infaillibles? Non. Ils pensaient, et probablement ils avaient raison de penser, que si la controverse religieuse n'était pas contenue dans certaines limites, il y aurait guerre civile, et, en conséquence, ils fermaient la bouche aux controverses.

En deux mots, il y a deux ordres de cas auxquels, ce me semble, l'argument de M. Mill ne s'applique paSf c'est-a-

dire les cas où la certitude morale résulte derévidence, et les cas où elle en est en dehors.

Là où on arrive à la certitude morale par Févidence, la suppression de Topinion n^implique aucune prétention à Tinfaillibilité ; dans ce cas, en effet, on n'affirme pas la fausseté de Topinion supprimée.

Trois arguments restent en faveur de la liberté illimitée de pensée et de discussion. Ils consistent à dire : 1^ Topinion réduite au silence peut être partiellement vraie et la dis-> cussion peut, seule, dégager cette vérité partielle ; 2^ une opinion vraie, quand elle est établie, n'est tenue pour vraie qu'à la condition d'avoir été préalablement contestée avec énergie et vigueur; 3^^ à moins d'être livrée à la discussion, cette opinion, par une sorte d'influence générale, entre dans une voie de dépérissement.

Ces arguments tendent à établir, non que la suppression do l'opinion ne puisse jamais avoir d'à-propos, mais que parfois eue peut avoir lieu à tort, ce que personne ne nie.

Aucun d'eux ne démontre, comme le premier argument le ferait, s'il était fondé, que dans tous les cas la persécution repose sur un principe constituant une erreur intellectuelle précise. Quant au premier argument, il est évident que si les gens sont préparés à courir la chance de persécuter une proposition qui peut être complètement vraie comme complètement fausse, ils seront tout prêts à traiter de même toute proposition pouvant n'être que partiellement vraie. Les second et troisième arguments, auxquels j'aurai à revenir ci-après, s'appliquent exclusivement à cette classe peu nombreuse de personnes qui n'adoptent pas d'opinions sans se les être faites au prix d'études consciencieusement menées. Les hommes, en majorité incalculable, forment leurs opinions suivant un mode tout diffèrent, et y tiennent parce qu'elles accommodent leurs caractères, sont d'accord avec leurs désirs et non parce qu'ils se croient fondés par l'évidence à les croire vraies. Le résultat le plus incontestable de la liberté de pensée et de discussion est de produire dans la grande majo*

ritô des esprits et sur presque tous les sujets un scepticisme général. Voulez-vous des croyants zélés, mettez les gens aux prises; YOule2>-yous que les hommes aient de la ferveur pour leurs opinions propres et du mépris pour celles des autres, faites leur subir la persécution à cause d*elles ou faites la leur exercer. La liberté d'opinions peut être une très-bonne chose, mais elle ne mène pas à l'ardeur pour Tap^ plication des idées ayant cours ni même à s'en rendre un compte exact. Tout cela ne vient qu'à la condition d'un intérêt profond pour le sujet auquel ces opinions se réfèrent, et même alors, c'est matière, si personnelle et si profondément intime, que d'ordinaire on ne se préoccupe pas des contraintes extérieures. Cela n'arrive que lorsque celles-ci irritent et par conséquent stimulent.

Je laisse de côté, pour le moment, les développements de ce chapitre qui, comme je l'ai dit, sont de beaucoup la partie la plus importante, et je passe au chapitre de Tindividualité considérée comme un des éléments du bien-être.

La substance de la doctrine qui y est éloquemment exposée est que la liberté est essentielle pour l'originalité et l'individualité du caractère. Cette doctrine ne consiste guère cependant qu'en eulogies sur l'individualité, à laquelle M. Mill pense que le monde est indifférent. Il s'étend beaucoup, en conséquence, sur l'avantage des impulsions vigourexises variées, des expériences dans la vie. Il veut que tout homme de génie soit libre, non de saisir le gouvernement de ce monde, de le faire marcher à sa guise, mais d'indiquer la direction à lui faire prendre. Cette individualité, cette énergie de caractère, pense-t-il, s'en va s'éteignant sous diverses influences énervantes. D'après la doctrine calviniste, d'abord l'anéantissement des facultés, capacités et susceptibilités humaines, n'est pas un mal; l'homme n'a, en fait de capacités, besoin que de la capacité de se rendre à la volonté de Dieu; si c'est à une autre 6n qu'il se sert d'une de ces facultés, il est mieux qu'il en soit privé. D'autre part, la société a maintenant absorbé le meilleur de Tindividualité*

Nous sommes tous asservis à la coutume, les caractères énergiques, dans une forte proportion, tendant à devenir purement traditionnels. En Angleterre môme, Ténergie n'a plus guère qu'une issue : les affaires. La liberté est la seule source infaillible et permanente de progrès, par elle peuvent exister autant de centres indépendants de progrès que d'individus. L'individualité reste néanmoins en perte chez nous, et nous marchons à l'uniformité chinoise.

J'ai été déjà sur bien des points devancé en cette matière dans un article pubUé récemment dans le Frasers-Magazine. Il expose et développe avec grande vigueur les propositions suivantes, qui me paraissent irréfutables :

10 Le développement de la liberté dans le sens de la démocratie tend à diminuer non à augmenter l'originalité et l'individualité, à faire tous les hommes égaux autant que les lois peuvent les faire égaux. Et ceci ne peut avoir d'autre résultat que de rendre chaque imité d'une faiblesse désespérante en présence de la majorité. L'existence d'un tel état social réduit les individus à l'impuissance; c'est se moquer d'eux que de leur dire d'avoir de la puissance et de l'originalité; on ne ferait pas autrement si, après avoir coupé les ailes à des oiseaux et les avoir mis avec des chats, on leur disait de se sauver ;

2<> L'espoir de rendre les gens plus forts parla suppression des contraintes, est aussi décevant que le serait l'idée de voir un buisson devenir forêt de haute futaie, sous prétexte qu'il est planté en plein champ. C'est la force contenue qui produit la vigueur, et, dans certains cas, la force produit son effet dans la mesure môme où elle est contenue.

3« Le bon est varié, mais le varié n'est pas le bon en luimôme. Une nation où tout le monde serait sobre, serait une nation plus heureuse, meilleure et plus progressive, tout en restant moins variée que celle dont les membres seraient les uns sobres, les autres à demi-ivrognes.

Je pourrais faire beaucoup d'autres emprunts à l'excellent essai en question. Je préfère cependant traiter le sujet à ma

façon, et j'indiquerai en même temps, par des remarques confirmatives ou explicatives, les divers emprunts que j*aurai faits à Tauteur.

Le grand défaut des derniers écrits de M. Mill serait, à mon sens, une opinion trop favorable de la nature humaine. Le chapitre dont nous nous occupons repose tout entier sur rhypothèse que la suppression des contraintes tend à fortifier le caractère. Sans nul doute, c'est tout le contraire qui est vrai. Une sorte d'habituel effort sur soi-même est le plus grand des fortifiants pour le caractère, et rien ne porte plus à cet exercice que la contrainte et la coercition. Voulez-vous détruire Toriginalité et la vigueur du caractère, vous y arriverez sûrement en mettant une forte somme de bien-être au simple prix de Tacte le plus facile. L'originalité et la ressource naissent d'une vie faite de dangers, de vicissitudes et de périls. Voyez un soldat, un marin au service, sa vie se passe au milieu des contraintes dont Tenvironnent les éléments, l'ennemi, la maladie et la discipline. T a-t-il, au contraire, un personnage plus incolore, en général, et moins original qu'un confortable boutiquier de Londres ou tout homme jouissant du revenu juste suffisant pour le faire vivre exactement suivant ses goûts ? Le jeune homme qui reçoit une éducation spéciale et reste aussi soumis à une discipline étroite et continuelle jusqu'à l'âge de vingt-deux ou vingttrois ans, aura généralement un caractère beaucoup plus vigoureux et plus original que celui qui est abandonné complètement à ses propres mouvements à l'âge où il n'a ni le goût ni l'esprit formé. Il n'est guère d'être humain qui, pour atteindre le maximum de puissance qu'il est en lui d'atteindre, n'ait besoin de plus ou moins de contrainte ou de coercition. Le maximum à atteindre, dans ces cas particuliers, dépend expressément de quelque chose d'indépendant des arrangements sociaux, c'est-à-dire de la nature du sujet qui leur est soumis.

Gela me conduit à dire quelques mots de la critique de M. Mill sur la théorie calviniste. Voici ce qu'il en dit : « De

« même que le plus grand défaut de Thomme est Tesprit de m volonté, de même tout le bien dont Thumanité est capable « réside dans l'obéissance. Vous n'avez pas le choix, vous « devez faire de telle sorte et non d'une autre. Tout ce qui « n'est pas un devoir est une faute. La nature humaine « étant radicalement corrompue, il n'y a de rédemption chez a l'homme que si la nature humaine est tuée en lui. »

Je ne fais pas profession d'avoir une très -profonde connaissance des œuvres de Calvin, mais d'après ce que j'en connais, je dirai que M. Mill emploie l'expression de calviniste d'une manière hasardée. La théorie générale de Calvin, telle qu'elle est exposée dans les premier et second livres de ses instituts, est quelque chose comme ceci : « La grande offense de l'homme, c'est qu'ayant devant lui le bien et le mal, ses appétits de faiblesse et sa méchanceté l'ont conduit à choisir le mal. La meilleure chose pour lui est d'obéir à l'appel de Dieu qui lui dit de choisir le bien. L'homme a une maladie épouvantable, mais sa constitution originelle est excellente. L'idée de rédemption, c'est l'idée de traiter et non de tuer la nature, » Calvin définit le péché originel : une perversité et une corruption héréditaire (liv. II, ch. i, § 8) de notre nature répandue dans toutes les parties de notre âme, faisant naître toutes les œuvres de la chair, ou, en d'autres mots, le vice sous toutes ses formes. Il en résulte que l'homme est dépouillé de sa volonté et asservi, en esclave misérable, à ses propres vices. C'est de cet asservissement, de cette préférence du mal au bien que Dieu rachète l'élu. Il serait, je crois, difficile de nier tout ceci, si Calvin était traduit en langage moderne. Parlez ou ne parlez pas de Dieu, comme vous le trouverez bon ; mais un fait est certain, c'est que les hommes sont pro* fondement remués par certaines idées sur le pouvoir, la sagesse et la bonté d'un ordre surhumain qu'ils appréhendent plus qu'ils ne comprennent. Parlez ou non du péché originel, comme il vous plaira, mais le fait que tous les hommes, sous certains rapports et quelquefois sous tous à la fois, sont faibles et mauvais, qu'ils font le mal qu'ils pourraient ne pas

faire et ne font pas le bien qu'ils pourraient faire, ce fait là est encore un fait certain. Définir cet état de choses un assujétissement misérable, c*est tout au moins une manière claire de s'exprimer. La théorie de Calvin était que, pour se soustraire à cet assujétissementy les honmies doivent être fidèles à la meilleure part de leur nature, tenir dans la sujétion convenable ses éléments inférieurs et jeter les regards sur Dieu comme sur la source du seul genre de liberté estimable, c'est-à-dire de la liberté d'être bon et sage. Présenter cette doctrine comme une influence débilitante conduisant à^ l'anéantissement des capacités, facultés et aptitudes humaines» , c'est se montrer impropre à séparer de leurs écorces théologîques et scientifiques le grain qui a nourri les plus braves, les plus hardies et les vigoureuses races d'hommes ayant jamais, jusqu'à nos jours, foulé la surface de la terre. Peutelle être bonne la théorie qui vous met en demeure de penser que John Knox, un pareil homme, n'était qu'une pauvre créature, au cœur brisé, sans volonté de son propre chef.

Il est un autre point dans ce dernier chapitre que je veux noter pour conclure : Rien ne peut dépasser l'enthousiasme de M. Mill pour la grandeur de l'individu. Elle ne peut s'élever et ne s'élève jamais au-dessus de la médiocrité, sauf, ce qui n'a jamais manqué aux grandes époques, lorsque le peuple souverain subit une influence sérieuse exercée par une ou plusieurs personnes supérieurement douées ou supérieurement instruites. L'initiation à toutes les choses nobles et sages vient et doit venir des individus, elle vient même généralement d'un seuL Qu'en conclure, si ce n'est que ces individus sont les législateurs-nés de cq monde, que le monde devrait les reconnaître en cette qualité et leur obéir. M. Mill, cependant^ ne l'admet pas. Â son sens, tout ce que l'homme de génie peut revendiquer, c'est la liberté d'indiquer la voie. Non-seulement le pouvoir d'y engager les autres de force est inconciliable avec lâi liberté et le développement de tout le reste, mads il est même de nature corruptrice pour Thomme fort lui-même» Ce serait là une idée parfaitement juste, si la.

contrainte consistait dans le simple usage d*une force aveugle, comme Tacte, par exemple, de frapper un ongle avec un marteau. Mais quel est Thomme qui, à un degré sérieux, ait jamais exercé une action pareille sur autrui. C'est tout autrement que rhomme de génie exerce son empire ; il y parvient en persuadant à une minorité énergique et active d'agir sur une majorité indifférente et nonchalante.

Les lignes suivantes, qui viennent après ce passage, expriment bien le culte étrange rendu par M. Mill à la variété pure, et Terreur qu'il commet en confondant la proposition que la variété est chose bonne avec la proposition que le bon est chose variée.

« Des individus exceptionnels devraient être encouragés à ce agir différemment de la masse, afin qu'il y en ait assez de « leur espèce pour indiquer la voie. L'excentricité est très- « nécessaire à l'époque présente, ou, telle est la tyrannie de « l'opinion, que l'excentricité est considérée comme un « défaut. Pour en finir avec cette tyrannie, il est donc dési- « rable que les gens deviennent excentriques. L'excentricité « a toujours abondé là et quand abondait la force de carac^ « tère, et la somme d'excentricité dans une société a été géné- « ralement proportionnelle à la somme de génie, de vigueur « mentale et de courage moral qu elle renfermait. L'époque « présente produit peu d'excentriques, c'est là pour elle un « péril capital. »

Fort bien ; mais que cet avis l'emporte, et nous aurons autant de petites étrangetés en* manières et en conduite que de gens désirant passer pour hommes de génie. L'excentricité est beaucoup plus un signe de faiblesse qu'un signe de force. En règle générale, la faiblesse désire attirer l'attention par des distinctions frivoles que la force a scrupule d'éviter. L'originalité consiste à penser pour soi-même et non à penser différemment d'autrui.

Après avoir ainsi exposé les idées de M. Mill en cette matière, je passe à l'exposé de mes propres idées sur la liberté en général et sur la liberté de penser en particulier.

Il est aussi irrationnel à mes yeux de se demander si la liberté est chose bonne ou mauvaise, que de se poser la même question à propos du feu. C'est selon le temps, le lieu et les circonstances, que la liberté est chose bonne au mauvaise. Pour répondre d'une manière complète à cette question, il faudrait faire une histoire universelle de Thumanité, et résoudre en môme temps tous les problèmes qui naîtraient de cette histoire. Dans Tétat actuel de nos connaissances, je ne crois pas que nous soyons capables de déterminer un seul principe réellement simple comme pouvant servir de guide absolu à la société dans son action de contrôle et de contrainte sur Tindividu. C'est avec beaucoup plus de circonspection que nous devons procéder, et nous devons nous borner à certaines remarques prises dans notre expérience sur les avantages et les désavantages de la liberté, suivant des cas particuliers.

L'aperçu suivant sur la matière n*est pas et ne prétend pas être une solution de la question. Dans quel cas la liberté estelle bonne? On y verra cependant dans quels termes, lorsqu'elle se soulève, la question doit être posée.

M. Mill pourra-t-il nier la justesse de cette méthode, je ne le crois pas, vu les principes généraux et les théories morales qui nous sont, jusqu'à un certain point, communs en cette matière.

La contraint^ est mauvaise :

1» Lorsque l'objet auquel on tend est mauvais;

2^ Lorsque l'objet en question étant bon, la contrainte n'est pas mise en œuvre de manière à y parvenir ;

9^ Lorsque l'objet étant bon, c'est au prix de frais excessifs que la contrainte est employée.

C'est chose mauvaise que de contraindre un homme à commettre un crime, l'objet est alors mauvais.

C'est chose mauvaise, en admettant que l'objet soit bon, que d'établir, pour le soutien de certaines opinions religieuses, d'établir des pénalités qui, assez fortes pour irriter, demeurent insuffisantes pour détruire et éteindre l'hérésie.

C'est chose mauvaise d'empêcher les gens de se faire la guerre avec des fusils de bois, parce que le mal causé est hors de pToporlion avec le mal évité.

Mais qu'eu contraire l'objet auquel on vise soit bon, que la contrainte soit mise en œuvre de manière à l'atteindre, que le bien réalisé compense les inconvénients de la contrainte en elle-même, je ne comprendrais plus alors que la contrainte fut tenue pour mauvaise au nom des principes utilitaires. J'arrive ainsi à démontrer que le principe de M. Mil! estréel- ■ lement un paradoxe. Il n'y aurait qu'un moyen de le justifier, il feudiait démontrer, en fait, que hors le cas de défense per- . sonnelle, aucun objet n'est bon à réaliser par la contrainte, et que celle-ci, sous n'importe qu'elle forme, est toujours un mal plus grand que l'absence dudit objet.

Je vais maintenant passer à l'application, en matière de pensée et de discussion, du principe de la coercition. M. Mill le condamne pour la généralité des cas. Pour moi, je n'en ferai autant que dans les cas où l'objet sera mauvais, les moyens employés impropres à sa réalisation, ou bien cette double condition étant remplie, lorsque ces moyens seront trop dispendieux. Comparons dans leurs conséquences ces deux manières de voir. Il se trouvera, je crois, peu de personnes, de nos jours, pournier le souverain à-propos, dans le sens le plus élevé du mot, l'utilité d'avoir des opinions vraies, c'est-à-dire des opinions qui soieut non-seulement droites, mais justes. Croire à des propositions vraies, rejeter des propositions fausses, prêter à des propositions probables ou improbales un crédit mesuré à leur apparente probabilité ou improbabilité, ce serait la plus grande des bénédictions intellectuelles. Tout homme raisonnable vise à cet état d'esprit qui itend surtout à l'idéal, tout en gardant la conscience de no pouvoir le réaliser pleinement. Les esprits les plus actifs, les plus sagaces et ceuï qui sont les mieux placés pour i'atdre sont, en pratique, tout à fait incapables d'arriver à Lix qu'une approximation, et encore ce résultat, il ne l'obnent que pour quelques-uns des nombreux objets qui les

inléressent. Je ne me dissimule naturellement pas que celte manière de voir n'est pas universellement admise, mais, pour le moment, je n'entrerai pas en discussion sur ce point. Tout cet ensemble étant admis, il s'ensuivra que toute contrainte ayant pour effet de rendre fausses les opinions de ceux qui sont contraints, est une contrainte pour un objet mauvais en lui-môme. Ceci condamne tous les cas de contrainte directe en faveur d'opinions qui ne sont pas, pour le moins, d'une probabilité telle qu'un homme raisonnable puisse agir sur l'hypothèse de leur vérité. La seconde condition, nommément que la contrainte doit être effective, et la troisième qu'elle ne doit pas causer de maux plus grands que ceux qu'elle écarte, condamne, dans leur ensemble, des contraintes nombreuses et, parmi celles-ci, quelques-unes dont Tobjet est bon. Elles condamnent, par exemple, toute contrainte appliquée directement à une opinion pensée mais non exprimée et toute contrainte qui, pour devenir effective, doit être poussée jusqu'à l'extermination ou la paralysie générale des facultés intellectuelles. Dans le premier cas, la foi n'est pas atteinte, et dans le second il en coûte trop cher pour l'atteindre. Voilà qui sufût pour condamner les plus rudimentaires parmi les formes de persécutions. Je n'ai rien à ajouter à ce qui se dit habituellement sur cette partie du sujet.

Ceci étant accordé, passons de l'autre côté de la question. Examinons s'il n'y a pas des cas dans lesquels des résultats favorables pourraient être obtenus par la coercition pratiquée dans une certaine mesure sur la pensée et son expression, exercée sur elle sans application directe et n'entraînant pas un mal plus grave que celui qu'il y a heu de prévenir. Ces cas, je le crois, existent et ils sont d'une haute importance. Je crois, en termes généraux, qu'il faut faire rentrer dans cette catégorie Tinstitution ou la condamnation légale des diverses opinions religieuses, politiques, morales, le fait de leur encouragement ou de leur reconnaissance par la loi, comme étant vraies et utiles, ou de leur abandon par la loi et l'opinion publique comme étant fausse et fâcheuse. Je crois

qu'il 7 a non pas un ces, mais uûmbre de cas de contrainte, dont l'objet est ou peut être bon, dans lesquels la coutrainte est TTaisemblablemeut eSective et en même temps n'est pas un mal assez grand pour l'emporter sur le mal supprimé ou le bien obtenu. Je pense, en un mot, que les gouvernements devraient prendre la responsabilité d'intervenir en matière de tels ou tels principes religieux et moraux que, de temps à autre, il leur appartient de tenir pour vrais. Je crois, en outre, qu'ils ne peuvent exercer cette action qu'à la conditioa de pratiquer la contrainte jusqu'à un certain point. La diffé-' rence n'est qu'une question de degré entre, je ne dirai pas le maintien d'une Église établie avec l'argent public et l'établissement de l'inquisition d'Espagne, mais entre ce même maintien et le fait de consacrer un seul scMlling de ce môme argent à une école oii soit enseignée une seule opinion désapprouvée par un seul contribuable. De même que l'un de ces deux derniers faits ne peut ètr-e justifié sans se mettre en contradiction avec le principe de la liberté tel qu'il est posé par M. Mill, de même, d'après mon système, l'autre ne peut être condamné qu'à la condition de démontrer l'erreur des doctrines de l'inquisition, l'inefficacité des moyens employés pour les faire prévaloir, la disproportion des résultats obtenus avec les frais mis en œuvre. Telles sont les conséquences que je serais out à fait prêt à accepter.

Pour établir ce que j'entends par contrainte en faveur des opinions religieuses, je vais définir ce qu'est pour moi le sens de ce mot. Je comprends dans cette qualification toutes les opinions sur la religion, c'eat-à-dire aussi bien les opinions en vertu desquelles certaines croyances religieuses seraient fausses et aucunes absolument vraies, que les dogmes qui forment collectivement l'un des nombreux symboles de foi adoptés par les corporations religieuses.

L y a de nombreux sujets de législation qui, directement et lement, intéressent les sociétés religieuses en leur dite lité. Ce sont, notamment, les lois sur le mariage, l'éduca- L et les lois relatives aux dotations religieuses. Supposez

maintenant que les gouvernants d'une nation soient opposés à toute religion et soient préparés à légiférer et légifèrent en réalité sur le principe de la fausseté de toutes les religions. Supposez encore que, d'accord avec cette manière de voir, ils insistent, en toute circonstance, sur le mariage civil, qu'ils le tiennent, sans exclure toutefois la consécration religieuse, pour le seul bien légal. Supposez qu'ils confisquent toutes les donations pour cause religieuse en pourvoyant aux intérêts viagers des titulaires actuels. Supposez qu'ils fassent la loi d'une manière telle que l'entretien des services religieux relève absolument des idées de la génération existante. Supposez qu^en outre ils soient sur le point d'organiser un système d'éducation nationale complet dans toutes ses parties', depuis les universités et les collèges spéciaux, pour les professions spéciales, jusqu'aux écoles de village. Supposez que dans tous ces établissements l'éducation soit absolument séculière, et qu'il ne soit pas alloué un schilling de la bourse publique pour un enseignement quelconque de la religion ou l'éducation des personnes vouées à son ministère.

Il y aura alors , personne, je suppose, ne le niera, une contrainte, contrainte de nature à être effective jusqu'à un certain point, ne s'exerçant que par des moyens dont le seul effet est de supprimer la religion, suppression elle-même qui, d'après ce système, n'est qu'un bien. Voilà un cas où la contrainte, de nature à produire im résultat, à y arriver par des moyens proportionnés à l'intérêt de l'objet, est dirigée vers une un bonne ou mauvaise, suivant que la religion est fausse ou ne l'est pas. Je dirai que cette contrainte est bonne si la religion est fausse et dans la mesure où elle est fausse, mauvaise si la religion est vraie et dans la mesure où elle est vraie. Mais à son point de vue, M. Mill ne devrait-il pas dire que dans les deux cas la contrainte est mauvaise. Que la religion soit vraie ou fausse, n'y a-t-il pas là une contrainte, et une contrainte se produisant en dehors du cas de légitime défense.

Un cas pareil n'est pas impossible, témoin l'action dans

riûde de rempire britannique qui y gouverne, non pas à la vérité sur le principe qu'il n'y a pas de religion vraie, mais sur le principe formel que toutes les religions indigènes sont fausses. Qu'ont fait, en effet, et que font encore les Anglais dans ce pays?

Contrairement au désir formel de bien des esprits en Angleterre, la domination anglaise a pressé sur les indigènes et a imposé le principe que les gens de religions diverses doivent vivre en paix les uns avec les autres, qu'il ne doit y avoir ni rixes ni oppressions comme celles qui régnent de Mahométans à Hindous ou entre les diverses sectes de Mahonaétans.

Ils ont, de plus, imposé à ce peuple le principe que le changement de religion n'entraîne pas d'incapacité civile. L'acte qui abrogea cette disposition de la loi brahmine, changea tout à fait la position légale d'une des religions les plus vieilles et les plus répandues du monde. Il priva le brahminisme de sa sanction coërcitive.

Les Anglais ont organisé dans tout le pays un système d'éducation qui pose en principe la fausseté de la religion des Hindous, et aussi avec moins de précision, mais tout autant d'effet la fausseté de celle des Mohométans.

Les pratiques religieuses sont punies comme des crimes partout où elles outragent les notions de la moralité européenne, comme par exemple, dans les cas de SuUée et des sacrifices humains.

Les naturels sont contraints de supporter la présence au milieu d'eux de religieux dont la mission est de substituer leur propre dognie aux religions du pays, et qui, en fait, les affaiblissent grandement.

Dans ces divers sens et d'autres, le gouvernement anglais exerce une énergique et puissante pression sur ses sujets indiens, au point de vue de ces changements moraux et religieux qui sont les phénomènes et les parties intégrantes de la civilisation. Chose remarquable, c'est involontairement que cette pression s'exerce et s'est exercée. On ne peut reprocher

^u gouvemement de l'Inde un seul acte qui, même de loin et dans le sens le plus étendu du mot, puisse ressembler à un acte de pression. Les engagements les plus formels ont été pris, ils ont été observés avec la plus scrupuleuse fidélité. Tout civilien , toute personne dépositaire d'influence et d'autorité était pénétrée du désir de traiter avec respect les religions natives. II serait difficile de trouver un corps d'hommes qui fut moins disposé, en général, au prosélytisme et plus scrupuleusement en garde contre son esprit. Quelques soient les fautes des Anglais dans l'Inde, il n'y a pas à leur reprocher d'avoir l'esprit religieux à un trop haut degré et de subir l^impulsion des missionnaires. Pendant bien des années, le gouvernement anglais n'a pas toléré la simple présence de ceux-ci dans l'Inde, les circonstances néanmoins durent l'emporter et il dut les placer à la tète d'une révolution. Ils en vinrent, par nécessité, à exercer une autorité directe dans la contrée et à la pourvoir d'un ensemble de lois et d'institutions. Ils trouvèrent et quiconque a touché à la législation a pu trouver que les lois doivent être basées sur des principes, et qu'il est absolument impossible de poser des principes quelconques de législation, à moins d'être fondé à dire : c j*ai raison et vous avez tort, vos idées céderont la place aux miennes tranquillement, graduellement, paisiblement; mais l'un doit commander, l'autre obéir, et c'est moi, ici, qui doit gouverner. »

Je pourrais développer, à perte de vue, cette double proposition que tout gouvernement a et doit avoir une base morale et que la connexité entre la morale et la religion est si intime que cette base ne peut se passer d'être religieuse. Je n'entends pas par une base religieuse un accord complet, au point de vue religieux, entre les gouvernants et les personnes gouvernées, je demande seulement un degré d'accord qui. suffis© pour fixer l'attitude de la législation vis-à-vis de la religion. Je pense que si ces sujets étaient sérieusement traités et convenablement étudiés, il en résulterait une sorte de conclusion générale comme celle-ci :

Trois attitudes, et trois attitudes seulement, peuvent être prises par le législateur à Tégard de la religion en général et vis-à-vis de chaque religion, opinion religieuse ou Terme de religion en particulier :

1» Le législateur peut procéder sur l'hypothèse que l'une des religions est vraie et que les autres sont fausses;

2^ Le législateur peut supposer qu'il y a plus d'une religion respectable, et il peut les favoriser toutes au môme degré ;

30 Le législateur peut supposer que toutes les religions ou que quelques religions sont fausses.

Je crois qu'il est tout à fait impossible que la loi puisse être réellement neutre vis-à-vîs d'une religion professée par une notable partie de ceux qui relèvent d'elle. Quiconque n'est pas pour une religion est contre elle. Une réelle neutralité n'est possible que pour les religions qui ne sont pas professées par la totalité des sujets d'une législation ou qui sont professées par si peu d'entre eux que leur opinion, au demeurant, peut être considérée comme insignifiante. C'est ainsi qu'en Angleterre la législation est neutre à l'égard du mahométisme et du brahminîsme, tandis que dans l'Inde, elle procède sur l'hypothèse de la fausseté de toutes deux. A défaut de cette admission, il lui faudrait prendre pour base le Coran ou les instituts de Menu. Il est dès lors pratiquement certain que la contrainte sera exercée en faveur de certains dogmes religieux à l'encontre de certains autres. Quant à la question de savoir si cette contrainte est mauvaise, elle dépendra, suivant les individus, de la manière dont ils envisagent la religion.

L'opinion qui est réellement celle du plus grand nombre des législaleurs à l'époque actuelle, l'opinion en vertu de laquelle ils exercent de fait ime pression consiste à penser qu'il n'est pas de religion absolument vraie, mais que toutes contiennent un mélange de vérité et de fausseté et que tel est encore le cas, en ce qui concerne les systèmes politiques et moraux.

D*où la conséquence qu'une législation dirigée contre une religion d'une manière radicale est injuste et c'est là une grande objection à la persécution. En persécutant une religion en bloc, il est nécessaire que vous persécutiez la vérité et le bien en même temps que Timposture. Aussi la compression en matière religieuse se rencontre-t-elle principalement sous la forme indirecte, à l'occasion de certaines parties de systèmes, parties parfois vitales, que le législateur se trouve mis en demeure de traiter comme des faussetés nuisibles et même criminelles.

Quand les prêtres d'une religion quelconque, par exemple, proclament qu'ils tiennent les clés de l'enfer et du ciel et qu'ils font des miracles invisibles, il deviendra nécessaire, en fait, à bien des points de vue, de décider si réellement ces prêtres sont les représentants de Dieu sur la terre ou s'ils ne sont que des insposteurs. Telle est, en effet, la question qui s'impose, et elle n'admet pas d'autre solution.

Beaucoup, le plus grand nombre peut-être, des théories extravagantes qui ont été et sont encore soutenues sur la liberté, et en particulier sur la division des pouvoirs temporel et spirituel, ont été faites par des personnes qui, sans juger à propos de la manifester, ont la manière de voir que voici : elles veulent découvrir quelque voie pour arriver à laisser sans conteste les prétentions à l'autorité divine des divers systèmes religieux, tout en faisant croire que l'admission de la vérité de ces dogmes ne comporterait pas les conséquences que leurs sectaires voulaient en tirer.

Il est sans doute, pour la pratique immédiate, d'une haute commodité de dire : a Votre dogme est sans doute divin et vous êtes les agents de Dieu pour l'enseigner, mais la liberté d'opinion est aussi plus ou moins divine, et la liberté d'opinion a ses droits et ses devoirs aussi bien que les successeurs des apôtres. » Tout agréable que cela soit, il y a là une pure transaction et personne ne prend de cela que la moitié qui lui est agréable. Si spirituel veut dire ce qui a rapport à la pensée et au sentiment, chaque acte de la vie est spirituel ; il

y a un élément mental qiii lui donne un caractère moral. Si temporel veut dire extérieur et visible, tout acte alors est temporel, car chaque pensée et sentiment tend vers une action et s*7 incarne. En fait, chaque action humaine est à la fois temporelle et spirituelle. La ten ta ti ve de distinction entre le tem« porel et le spirituel, entre TÉglise etTÉtat, équivaut à la tentative de distinguer entre la substance et la forme. La nature sans forme ou la forme sans substance sont des expressions vides de sens. Aussi voit-on les choses temporelles et spirituelles se présupposer et s'immiscer les unes dans les autres sur tous points. La vie humaine est une et indivisible ; elle est ou doit être réglée par un concert et non par une multitude de principes. Je me propose d'approfondir à part ce sujet trop large et trop important pour être épuisé entre deux parenthèses. Ces observations préliminaires faites, je vais me mettre en devoir de dire quelques mots sur chacun des trois genres de systèmes que la législation peut adopter vis-à-vis de la religion. Leur examen éclairera vivement les considérations exposées à ce sujet par M. Mill et par d'autres.

En premier lieu, la législation peut procéder sur l'hypothèse qu'une religion est vraie et toutes les autres fausses. C'est là l'hypothèse qui prévaut dans toutes les premières législations chrétiennes. Les Mahométans et les Hindous l'ont adoptée d'une manière si aveuglément instinctive que leur loi et leur religion sont, à un haut degré, une seule et même chose. Pour nous, nos esprits sont tellement sophistiqués par des lieux communs sur la liberté et la tolérance, et sur la division entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, que nous en sommes presque venus à considérer la découverte de la vérité en religion comme indifférente. Il me semble, cependant, que si elle était possible, la découverte de la vérité en matière de religion et sa reconnaissance par le législateur serait de toutes les bénédictions imaginables la plus grande. Si nous étions tous du même avis sur la nature des hommes et leur rapport avec le monde ou les mondes où ils vivent, et cela d'après les données rationnelles, il nous serait alors, une

bonne fois, possible, et cela sans grande difficulté, de résoudra toutes les grandes questions morales ou politiques qui, à présent, troublent ou divisent le monde» Nous ne serions plus réduits à perdre en conflits stériles, quoiqu'inévitables, les forces qui peuvent fournir au bonheur de la vie.

Étant même donnée une religion dont la vérité ne serait que partielle, Teffet d*une croyance en elle générale et parfaite ment sincère est encore de donner unité, vigueur et un tour d'esprit particulier et original à ceux qui croient en elle. Une telle croyance est féconde en lois, principes moraux et institutions, elle favorise les arts et toutes espèces de goûts. Les phrases sur notre christianisme commun sont passablement vagues, ce fut toutefois sur des croyances religieuses, communes à de grandes masses de peuples, que furent fondées toutes les choses que nous devons justement apprécier. Si depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la renaissance des esprits, il n'y a eu au monde d'unité ni morale ni spirituelle, il est de toute probabilité que, durant cet intervalle, nous n'avons pas valu mieux que des barbares. Si les forces divisées de l'humanité pouvaient aujourd'hui, appuyées sur un ensemble de vérités morales et spirituelles, ôtre dirigées vers lin ensemble de fins formant un tout harmonieux, il arriverait que nos descendants l'emporteraient sur nous, comme nous-mêmes et d'une manière aussi décisive nous l'emportons probablement sur les contemporains d'Alfred et de Grégoire le Grand. Le progrès a ses immunités, elles sont grandes et sérieuses, mais quelque puisse être son importance, Tunité en matière religieuse l'augmenterait encore.

La question de savoir comment peut se produire un tel état de choses est une de celles qu'il est impossible de ne pas poser. On ne peut y répondre que de la façon suivante : « Le vent éclate où il lui plait et vous ne savez d'où il vient ni où il va. Les sources des religions sont cachées pour nous, tout ce que nous savons, c'est que de temps à autre, dans la course des âges, un homme met en musique des sons qui hantent des milliers d'oreilles. Épars çà et là, ses accents se

répètent jusqu'à ce qu'un chœur se forme et s'entonne, formé de chanteurs capables de noyer toutes discordances et d'entraîner les oreilles de la masse non musicienne. Des résultats comme ceux-ci ne s'obtiennent pas par observation, mais quand ils viennent, ils emportent dans leur course, comme dans un cyclone ou dans un tourbillon, toutes les lois et coutumes de ceux qu'elles atteignent. Opposer à de telles puissances le simple principe de M. Mill sur la liberté, c'est vouloir arrêter une tempête en soufflant contre elle. Prendre un principe quelconque comme une règle à mesurer et déclarer bonnes ou mauvaises des forces telles, c'est comme si Ton évaluait im tableau en faisant le calcul et l'additibn du prix de la toile, des couleurs et d'un prix moyen à tant par jour du travail de l'artiste.

Quand les cœurs des hommes sont agités profondément, parce qu'ils regardent comme \m évangile ou une révélation nouvelle, ils agissent comme en présence d'un fait non-seulement qu'il faut croire soi-même, mais dont il s'agit encore d'imposer la foi aux autres. Cette contrainte détermine, pour les âges à venir, la conduite et la croyance d'énormes multitudes de gens, d'ailleurs très-indifférents à la matière. La terre ressemble au ciel, sous ce rapport au moins; son royaume souffre la violence, et le violent s'en empare par la force. Qu'une telle violence puisse être hautement bienfaisante pour le monde, c'est là, je crois, ce que l'histoire prouve surabondamment. Le bien et le mal fait en pareil cas doivent être mesurés d'après les principes déjà exposés; l'objet était-il bon? Les moyens employés y conduisaient-ils; était-ce à un prix excessif ou raisonnable? Appliquez cela au cas de l'établissement du christianisme ou d'un état de religion, d'abord dans l'Empire romain et ensuite dans l'Europe moderne, il devient tout de suite évident que l'on est en présence du plus compliqué de tous les problèmes concevables; d'un problème qui ne peut trouver sa solution dans un principe simple et isolé. La solution devra contenir répoase aux questions suivantes : V qu'est-ce que le christianisme; i9 jusqu'à quel

point le christianisme est-il vrai et utile? 3^ jusqu'à quel point chacun des progrès du christianisme a-t-Û été favorisé par la crainte? 4^ quel genre de contrainte exigeait chacune de ses parties? ^^ quelle était Timportance comparative delà contrainte et des résultats obtenus ? Il va de soi que la plupart de ces questions sont insolubles.

Le second cas est celui où la loi tient les diverses religions pour respectables et, selon les circonstances, les favorise plus ou moins inégalement. G*est ce qui actuellement existe dans la plus grande partie du monde civilisé. C'est le système qui est porté au plus haut point en Angleterre etaux Etats-Unis, avec cette différence que, dans le premier de ces deux pays, deux Églises d'État sont spécialement favorisées, tandis qu'en Amérique les églises sont toutes indistinctement sur le pied d'associations légales, basées sur des contrats volontaires. La manière dont cet arrangement est accepté, comme un étal final destiné à durer indéfiniment, m'a toujours paru fournir uae forte démonstration du point auquel l'homme est disposé à accepter comme définitives les solutions temporaires des grandes questions qui ont de l'actualité à son époque. La dé* fectuosité fatale de ce système qui doit tôt ou tard se rompre, c'est qu'il tend à énerver à la fois l'Église et l'État; il coupe en deux la vie humaine, sépare la religion de la vie active, et l'État se trouve ainsi réduit à une fonction de police. Bien mieux, cette invention toute temporaire n'est pas des plus correctes. Convertir les Églises en de simples associations volontaires et détruire tout lien entre elles et l'État c'est un acte non de neutralité, mais d'incrédulité couverte de la part de l'État. Quant aux Églises qui l'acceptent, c'est de leur part une admission tacite d'infériorité et la reconnaissance qu'elles n'ont pas de délégation de la par t de Dieu sur l'homme , qu'elles ne prétendent pas être reconnues comme des insti tutions auxquelles une mission divine ait été confiée. Du moment que telle n'est plus leur nature, elles n'ont plus à revêtir d'autre caractère que celui d'institutions humaines, elles sont, comme

— soles vieilles écoles de philosophie, extraites de théories variées sur la nature, la destinée et les devoirs de Thomme.

Si tel est le jour sous lequel les églises doivent ôtre considérées, la division entre TÉglise et TËtat, la maxime d'une Église libre dans un État libre signifie alors que les hommes, au point de vue politique, ne doivent pas avoir d'opinions sur les sujets qui les intéressent le plus, et d'autre part que les hommes d'un tour d'esprit spéculatif ne doivent pas essayer de mettre leurs spéculations en pratique sur une large échelle, ni de les prendre ou d'essayer de les prendre pour bases de la législation. Ce principe une fois adopté, un résultat ou un autre devra tôt ou tard s'en suivre. S'il est mis en œuvre de bonne foi, on verra l'État se dégrader et se réduire è de simples fonctions de police. Des associations d'espèces différentes prendront sa place, insisteront dans un sens particulier et il en résultera des formes de société complètement nouvelles. Le Mormonisme est une démonstration de ceci, la forte tendance qui s'est montrée souvent en France et en Amérique 4e la part de personnes enthousiastes, à tenter des expériences de vie, à instituer quelque nouvelle forme de société, a fourni aussi un grand nombre d'applications moindres du môme principe. Le Saint-Simonisme, les familles d'amour, quelque soit leur nom, sont des pailles qui volent, accusant l'existence d'un vent qui, d'un jour à l'autre, pourra prendre rang parmi les plus grandes tempêtes. Ces expériences n'ont rien à faire avec la liberté, au contraire, elles sont des gouvernements embryonnaires, de petites assises qui, dans la suite des temps, en viendront peut-être à ôtre de dangereux antagonistes du temps passé.

L'autre résultat possible, c'est que l'État se trouvant lui* môme en lutte avec les Églises, sur toutes sortes de points, puisse à la fin revenir du principe qu'il lui est interdit de se former une opinion sur des problèmes religieux et moraux et de légiférer d'après des opinions ainsi formées. Que l'État^ c'est-à-dire un nombre de personnages influents, suffisant jpour disposer de la force publique, arrive à se ranger au

— Kl —

principe contraire, cet État, ou ce que j'appelle de ce nom» devra, de toute nécessité, passer d'une attitude provisionnelle et neutre à une attitude belligérante. Il faudra qu'il proclame la vérité d'une opinion religieuse quelconque et conséquemment la fausseté des autres, il lui faudra enfin prendre, vis* à-vis de ces dernières, une attitude d'hostilité. Des cas peuvent se présenter, il s'en voit de nos jours, où il est extrêmement âlfûcile de dire ce qui est vrai, mais comparativement facile de dire ce qui est faux. Pourquoi, on ne le voit pas, une ignorance consciente sur certains côtés d'une question seraitelle une objection ou une défaite pour empêcher d'agir suivant une conviction négative sur les autres points de la môme question?

Une telle façon d'agir rencontre nécessairement la résistance la plus virulente et la plus passionnée. Quelque ingrate et mal venue qu'elle soit, c'est cependant cette marche qu'il faudrait adopter. Il me paraît désirable que les législateurs et leurs conseillers ne légifèrent pas sur l'admission que toutes les croyances en conflit ont une égale chance d'être vraies, il faut, au contraire, que la fausseté ou la vérité des opinions religieuses soit une question qui les préoccupe, il faut que le législateur appliqué des principes différents à des cas divers, suivant qu'il sera nécessaire, et qu'à l'appui il soit fait emploi du degré de contrainte nécessaire pour obtenir un résultat.

Ce que j'ai déjà dit prouve qu'en fait, c'est, sans qu'on y prenne garde, précisément ce qui se passe.

J'ai fait plusieurs fois la remarque que M. Mill n'est jamais plus intéressant et plus digne d'attention que lorsqu'il expose ses principes; ainsi, dans son essai sur la liberté, le point capital est le célèbre passage où il soutient qu'il doit y avoir liberté absolue d'exprimer toutes opinions sur l'existence de Dieu et d'une vie à venir et que la loi et l'opinion n'ont rien à y voir.

Je suis, en somme, à peu près d'accord avec lui, sans que je le sois tout à fait cependant ; luie nuance nous sépare» et

pour Tindiquer, je rais reprendre sa thèse en traitant chaque argument l'un après l'autre, dans la discussion.

En défendant aux hommes de nier l'existence de Dieu et d'une vie à Tenir, on se propose de faire régner ce double dogme. Ici trois qiiestions se posent :

10 Un tel objet est-il bon?

2^ Les moyens employés paraissent-ils capables d'effets?

3^ S'ils sont effectifs, quelle est l'importance comparative du résultat qu'ils assurent et des frais qu'ils comportent?

Que le but soit bon, si les doctrines sont vraies, voilà ce qui pour moi ne fait pas doute. J'abonde d'une manière absolue dans ce que l'on dit d'ordinaire sur l'importance de ces doctrines. Si celles-ci sont de purs rêves, la vie devient vraiment trop pauvre et trop mesquine, l'homme s'abaisse, les dangers, les souffrances physiques et morales s'aggravent singulièrement, la vertu même est une question. Les hommes n'ont qu'à suivre le conseil qui leur a été si souvent donné de considérer ces deux points comme des énigmes insolubles, sur le champ, les liens sociaux seront relâchés et les idées de morale admises recevront une atteinte. Les instmcts auront la parole ; mangeons et buvons, diront les hommes, qui sait si nous serons demain?

Dans un tel état social, l'homme ne fera plus difficulté de s'avouer à lui-même qu'il est mauvais par essence, la loi pénale sera désormais le seul argument vis à vis de lui, cette loi pénale que M. MiU veut réduire au minimum dans sa théorie sur la liberté.

Il n'arrive pas souvent que la vertu soit aimée pour ellemême. Quelques hommes se trouvent pour s'accommoder d'une vertu à la fois tempérée et utile qui aide leur carrière, et dont, à ce titre, ils prennent leur parti. Beaucoup d'autres ensuite, n'était la crainte d'un préjudice, l'aimeraient si elle était sérieusement additionnée de mal ; vient après, une minorité, mais minorité importante, si fortement possédée du vice que toute considération d'un monde présent ou futur, certain ou possible, reste impuissante à maintenir

dans le bien. Ce sont ces hommes qui ne pouvant, (aute d*in* telligence, avoir un doute spéculatif ou une idée quelconque, en viennent à dire : c Je serai damné» je n*en doute pas, mais il faut que je le fasse et je le ferai. »

L'expérience le prouve, en somme, aucun homme ne peut se passer de l'éperon de l'espérance et de la bride de la crainte. Cet effet de bride et d'éperon, la religion le produit sur toiLs, excepté sur les hommes à bouche trop dure et à peau trop épaisse, qui ne sentent ni le mors ni l'éperon, et sur les hommes qui prenant le mors aux dents, vont où leurs passions les emportent.

Si la vertu est un bien, il est donc bon, cela est évident, d'encourager la foi aux doctrines fondamentales de la religion. J'ai la conviction qu'en Europe, morale et religion vivront ou mourront ensemble. Ces doctrines, allègue-t-on parfois, sont plutôt sans portée que bonnes ou mauvaises. Plusieurs groupes importants de l'espèce humaine ont vécu, dit-on, les uns sans croyances en matières religieuses, d'autres avec des idées négatives sur ce point. On donne des analyses intéressantes des dogmes ou de l'état d'absence de dogmes de tribus sauvages, des idées de certains hommes supérieurs aux époques classiques, des idées des bouddhistes et autres. Voilà, conclut-on, des exemples de sociétés vivant sans se préoccuper d*un dieu ou d'une vie à venir. Pourquoi vous serait-il impossible d'en faire autant? Vos voiles s'en* fieront tout aussi bien d*un sentiment social puissant, d'une religion d'humanité que du vieux vent d'autrefois qui ne souille plus et les laisse tomber le long des mâts. Toutes ces questions, qui vous paraissent si importantes, vous feront l'effet d'énigmes insolubles, de purs exercices d'esprit dont on n'a que faire.

Cette argumentation touche loin du but auquel elle vise. Elle tend à prouver que les problèmes fondamentaux de la religion doivent être laissés de côté comme des énigmes insolubles auxquelles ce serait perdre son temps que de penser. Ce qui le démontre, d'après son système, c'est que, dans

d'autres parties du monde, d'autres races d'hommes accep-* tent de ces problèmes des solutions complètement différentes de colles qui sont admises dans nos contrées. Rien de plus vrai, certainement, mais qu'en conclure ? Rapprochez ce fait d'autres faits également notoires, vous verrez que telle est la morale d'un homme, telle est aussi sa religion : les bouddhistes, par exemple, ont une religion et une morale entre lesquelles il y a correspondance étroite. Il ne résulte pas de là, ce me semble, que la morale européenne ne soit pas fondée sur le christianisme, et que Ton puisse détruire l'une sans porter atteinte à l'autre. C'est le contraire qui me parait démontré. Que les bouddhistes deviennent chrétiens, que|les chrétiens deviennent bouddhistes, il se produira, sans tarder, chez eux une modification morale correspondante. La différence des morales chrétienne et mahométane est consécutive de la différence de leurs dogmes. Que le christianisme soit vrai ou faux, que la moralité chrétienne soit bonne ou mauvaise, la moralité européenne est en fait fondée sur la religion, et le renversement de Tune entraîne la nécessité de relever l'autre. A notre époque, bien des personnes, tout en conservant la morale qui leur plaît, veulent rejeter la reli* gion à laquelle ils ne croient pas. Qu'ils aient tort ou raison, il y a inconséquence de leur part, lorsqu'ils ébranlent les fon* dations, à vouloir en môme temps conserver l'édifice. Quand nous avons à rechercher quelles étaient les idées de César sur Dieu et une vie à venir, nous ne pouvons éviter d'examiner si ses principes et sa morale étaient supérieurs aux formes communes de morale. Jésus-Christ croyait et il prêchait le sermon sur la montagne. Jules César considérait les questions religieuses comme des questions de pure curiosité, par contre, il avait aussi sa manière de prêcher par l'exemple ci d'autre manière.

Bien des gens me font l'effet, à notre époque, de penser qu'ils pourront concilier la morale du Christ avec la théologio des César, en l'affublant des vieux habits de la papauté et en demandant au monde d'en croire leur parole d'honneur que tout est bien.

Je reviens à H. Mill ; il soutient quelque part qu'il est mauvais de donner une sorte de consécration à ces vaines croyances. Il donne pour raison que ceux qui gouvernent ne doivent pas fixer les questions religieuses pour les citoyens, sans que ceux-ci aient été admis à entendre le pour et le contre en ces matières. Cet argument, je Tavoue, ne n*émeut guère; n*en agît-on pas ainsi pour presque toutes les choses de la vie. L'éducation, dans son ensemble, n'est -elle pas un effort énergique et systématique tendant à donnera un carac* tère le tour et le pli qui parait désirable à celui qui la donne. Que serait-ce, sinon un véritable pédant, l'homme qui n'entreprendrait pas de décider autant que possible, pour le compte de ses enfants, la question de savoir s'ils seront sincères^ intelligents, sobres et respectueux, et cela, sans les admettre à entendre ce que l'on pourrait dire au point de vue contraire. C'est de la sorte, et même dans une très-large mesure, que les législateurs et les fondateurs des grandes institutions, doivent procéder envers la société, ce serait, en vérité, s'avancer étrangement que de soutenir que sur mille hommes il y en a un seul qui, de son choix personnel, fasse élection de ses principes moraux et religieux. Quant à un homme capable d'embrasser dans une synthèse comparative les idées acquises et les hypothèses plausibles accumulées sur ce sujet jusqu'à nos jours, je ne sais si, sur un million, il s'en trouve-» rait un.

Le but est bon, répéterai-je, si les doctrines sont vraies. Il l'est, même si elles sont fausses, va- t-on me dire, peut-être, et alors raison de plus pour contraindre.

J'écarte cette idée d'un mot, la discuter pleinement serait d'ailleurs puéril, on ne fait pas de tels aveux sans se mettre en contradiction avec soi-même et on renie sa propre cause.

Personne n'a le droit de dire ouvertement et publiquement qu'il faut croire tel ou tel mensonge s'il est salutaire. C'est absolument comme si un homme étant à terre on lui demandait de tirer sur ses genoux pour se relever. Plus il ferait d'efforts, moins ses pieds prendraient terre.

Efforcez-TOU8 de croire & une chose fausse sous prétexte qu'il est bon d'y croire et tous serez obsédé à Tidée que c'est un mensonge et que vous ne pouvez y ajouter foi. Quiconque veut convertir son voisin à un mensonge doit commencer par lui mentir, la chose fausse devant ôtre donnée pour vraie, il faut même, en pareil cas, qu'il se mente à lui-môme, car autrement il n'aurait pas le cœur de persister. Pour ce faire, il y a d*ailleurs des procédés tellement enveloppés qu'un hcHnme adroit y arrive sans avoir du tout la conscience qu'il avance un mensonge.

La ressource favorite, en pareil cas, est de tisser des fils métephysiques dont on s'entoure et de conclure que les procédés habituels pour discerner le vrai, le faux et le probable ne sont pas applicables en pareille matière.

Mais il est inutile de plus insister, je reviens à la question.

Les doctrines sont-elles vraies ?

Telle est la question vitele ; c'est là le point capitel du livre de M. Mill sur la liberté comme des préoccupations de la génération actuelle? C'est de là que relève tout ce qm est religion, politique, morale, législation, tout ce qui intéresse les hommes en tant qu'hommes. T a-t-il un Dieu et une vie à venir ? Là glt le monde entier. Je n'ai pas la prétention de dire mon mot dans cette redoutable controverse. C'est un sujet sur lequel peu d'êtres humains ont droit d'être entendus.

Je ne veux faire qu'une affirmation : en cette matière, la loi et le gouvernement devront se conformer à l'idée du jour qui domine, en se réglant d'ailleurs pour les explications pra* tiques sur le double principe précité, c'est-à-dire qu'ils doivent choisir et mesurer leurs moyens selon le résultat qu*ils ont pour objectif et les chances vraisemblables qui s'offrent de Tatteindre.

Telle est la seule règle de conduite qu'il y ait lieu d'adopter

dans la pratique et qui permette de tenir compte de certaines

considérations que M. Mill tire de l'histoire, et sur lesquels je

me propose de revenir immédiatement pour le plus grand

ien de mon sujet.

Les questions qui se présentent maintenant sont relatives à la pertinence des mesures à prendre et à Timportance qu'il faut leur donner. Je ne parlerai même pas de répression pénale; en pareil cas, tout le monde Tadmet, il ne peut en être question. D*abord, il la faudrait praticable, elle ne serait, en outre, efficace qu*à la condition de procéder par Toie de destruction et d'anéantissement, et Teffet produit ne serait dès lors en aucune façon désirable. Je n'insiste donc pas sur ce point ; il n'y a que l'intolérance sociale dont il puisse être question.

Celui qui croit en Dieu et en une vie à venir a-t-il, mora* lement, le droit de désapprouver un incrédule? est-il fondé à le détourner de publier ses idées et à détourner les autres de les adopter? Le droit, je crois qu'il l'a du moment que ses opinions sont yraies. Telle n'est pas l'opinion de M. Mîll. Il fait de Vintolérance sociale un tableau tel que le manque d'espace seul m'empècbe de le reproduire in extenso ^ c'est peut-être la page la plus éloquente qu'il ait écrit, on en jugera par le passage suivant :

a L'intolérance sociale ne détruit rien, n*extirpe rien, maïs « induit les bommes à dissimuler leurs idées et à s'abstenir « de tout efiEbrt actif pour les répandre. En dix ou vingt ans, « les dogmes hérétiques ne perdent ni ne gagnent sensible- « ment du terrain. Au lieu de s'exposer en plein jour, ils « restent latents dans le cénacle de quelques penseurs, où ils « naissent et vivent sans qu'il sorte jamais de lueur yraie « ou décevante sur les grands problèmes de l'humanité. Ainsi, « sans qu'il soit besoin d'amendes ni de peines corporelles, a se maintient une situation très à la convenance de certains a esprits; les idées dominantes continuent à prévaloir dans la « masse, tandis qu'en même temps la latitude de raisonner « reste aux quelques personnes affectées de la manie de « penser. Système excellent pour qu'il n'y ait pas guerre dans c le monde intellectuel, et pour que tout s'y passe comme a devant; seulement le prix d'une telle paix, c'est le sacrifice « absolu du courage de l'esprit humain.

« Les dissideniy, dit encore M. Mill, éprouvent un Téri- « table préjudice et ont droit à une véritable pitié, mais le « plus grand mal est encore pour les croyants : leur esprit, « par crainte de Thérésie, se rétrécit et s'abaisse. Peut-on <( calculer ce que le monde perd d'esprits pleins d'avenir, « mais accompagnés d'un caractère timide qui suppriment « des élans intellectuels vigoureux par peur de conclusions « prêtant au reproche d'irréligion et d'immoralité. »

Il m'est absolument impossible d'être d'accord sur ce point avec M. Mill; qu'y a-t-il, en effet de plus sérieux que d'écrire sur la politique, la morale et la religion, que de toucher aux idées qui sont la base de l'édifice social. C'est là un acte qui a et qui doit avoir ses périls. Est-ce à dire que Ton doit toujours s'en abstenir? Non, mais si l'on y procède, il faut d'abord mettre flamberge au vent. L'homme qui touche à pareil sujet doit comprendre qu'il va à une lutte violente, comme le soldat qui monte à l'assaut. Le grand reproche de M. Mill à l'intolérance sociale n'est-il pas d'inspirer aux esprits timides une sorte d'effroi lorsqu'il s'agit de publier des idées impopulaires?

a Un homme, dit une vieille ballade, s'était égaré aux flancs d'une montage, il entre dans une vaste caverne où il trouve des chevaliers enchantés. Us sont endormis, ayant près d'eux leurs coursiers immobiles. Sur une table de pierre sont un glaive et un cor. « Yeux-tu être le chef de ces guerriers, crie \me voix, choisis » ; il prend le cor et en donne fortement. A peine a-t-il fait, que chevaux et guerriers s'évanouissent dans im tourbillon, et leur visiteur retombe dans la vie réelle, n'entendant plus que ces mots : « Maudit à jamais soit le lâche qui n'a pas songé à tirer le glaive avant de faire sonner le cor. »

Oui, un homme n'a le droit de donner le signal d'un tel combat, en donnant du cor, que s'il a tout d'abord pris le glaive et s'il sait s'en servir. Â cette condition, qu'il sonne aussi longtemps qu'il voudra, s'il joue bien on le suivra.

Tant qu'un homme n'a pas scrupuleusement élaboré,

achevé et éprouvé ses idées, et tant qu'il ne se sera pas, de propas délibéré, en les proclamant, exposé à des risques, il est grandement probable que ses idées sont sans valeur.

Des spéculations sur les sujets de gouvernement, de morale et de religion, sont matières d'importance vitale et pratique; elles ne doivent pas seulement servir d*aliments à la curiosité» £t, cependant, tel est, il n'en faut pas douter, le mobile qui induit, en général, à traiter ces questions. Tant qu'un homme n*est pas en mesure de soutenir une lutte pour elles, y a-t-il rigueur à ce que la société le contraigne à garder ses idées pour lui ou pour ceux qui les partagent ?

Les idées se rattachent toujours à la morale par un point quelconque. Il n'arrive guère, en pareille matière, que l'opinion des méchants soit aussi celle des bons; aussi, est-ce pour cette raison que tant de passion règne dans ce genre de controverse, qui semblerait, au premier abord, devoir être aussi calme que des discussions en matière de philosophie ou de mathématiques. Il ne peut y avoir une question, en apparence, plus purement scientifique que celle de savoir s'il y a oui ou non des idées innées, mais ceux qui discutent ont par devers eux la pensée que le prétendu sujet de la discussion n'est pas ce dont il s'agit en réalité. Ils ont la pensée qu'au fond il y a duel sérieux et duel en matière si délicate qu'on ne l'appelle pas par son nom. Aux yeux de l'avocat des idées innées, son adversaire n'a qu'un but, arriver à soumettre les mystères de la religion aux procédés communs de l'entendement; l'avocat de Texpérience, de son côté, dit à son interlocuteur, dans son for-intérieur : « vous êtes un menteur et l'objet de votre mensonge est de tenir hors de portée ce que vous savez être une absurdité.» Dès que les idées s'affirment et qu'il se manifeste une relation évidente entre elles et les actes, une vérité devient éclatante, c'est qu^un dissentiment sur les idées implique un blâme pour ceux qui les professent. N'en doutons pas, tous, plus ou moins, nous nous blâmons les uns les autres; on a voulu, en vain, par des ûots de sophistique, échapper à celte vérité désolante, elle reste dé* montrée.

Je n'ai jamais pu comprendre comment un homme qui est catholique romain peut être véritablement tolérant pour un autre homme qui ne Test pas. Un homme pense qu'une hostie est un Dieu et tient pour rationnel qu'il est dû hommage aux prêtres: est-il dans le vrai? Tout incrédule doit faire pénitence sous le froc et la cendre. Est-il dans le faux? alors il est le partisan d'une monstrueuse imposture.

Je n'arrive pas à comprendre comment cette question ne touche pas à sa réputation et n'agit pas sur l'opinion, que des personnes de religions différentes peuvent avoir de son caractère.

Je ne comprends pas plus comment l'homme qui rejette absolument les dogmes des catholiques n'est pas un sacrilège aux yeux de ceux-ci.

De quelque manteau que l'on les couvre, de telles controverses vont au cœur et à la racine de la vie. Elles répondront toujours aux plus ardentes convictions humaines, et ceux entre lesquels il y a désaccord sont ennemis et le demeureront jusqu'à un certain point. Seulement , il leur arrivera de maintenir dans de certaines bornes les termes de leur inimitié.

Là où les dissidences religieuses sont assimilées aux dissidences ordinaires, on pourra n'en pas convenir, mais la question est jugée : il y a scepticisme.

En doutez- vous? eh bien! essayez de trouver un argument contre la persécution des protestants, capable, à un degré quelconque, de réussir auprès de Philippe IL Trouvez-en autant pour Robespierre et Danton en faveur de la religion, de Taristocratie et de la monarchie française. Vous serez pour l'inquisition ou la terreur, selon que vous admettrez que le catholicisme est une indispensable vérité ou une pernicieuse fausseté. Cette alternative s'impose, et l'on ne s'y dérobe qu'à la condition d'admettre que nous ne pouvons être certains des conditions de notre salut et des dogmes de rédemption de la religion catholique. Quiconque ne souscrira pas à cette pro-

position, persécutera et doit persécuter dans Tacception que nous donnons au verbe doit, lorsque nous disons que l'homme qui croit que 2 et 2 font 5, doit croire que 2 et 3 font 6. Il faut pour la pacification des querelles religieuses, la reconnaissance complète ou approximative de la vérité, et en particulier la conscience de notre ignorance et de la mesure de notre ignorance en ces matières.

La question de la vérité en matière de religion nous suit même en politique. Elle s'impose à nous comme les principes d'un homme en matière de table de multiplication, s'imposeraient à nous si nous avions compte à régler avec lui. Le chemin de la paix prend par la vérité, c'est-à-dire que lorsqu'une minorité suffisamment forte pour imposer sa volonté à ses voisins, a converti les esprits de ses partisans au vrai, ceux-ci ne supportent pas plus Terreur pour le bénéfice de principes abstraits, que l'un d'entre nous ne supporterait un nid de guêpes dans un jardin.

Sur la question du degré de pression, M. Mill, avec de grands développements, soutient qu'à moins de parfaite liberté de discussion, les esprits ne peuvent s'intéresser chaudement aux questions et les envisager sous leurs faces difi*érentes.

Voilà pour moi le plus frappant exemple de l'erreur dans laquelle peut tomber l'esprit le plus délié, par suite du mode vicieux de généraliser d'après lui-même. Que l'effet dont il parle, il l'éprouve; à merveille, mais appartient-il à chacun, comme à lui-même, d'avoir un développement d'intelligence supérieur à celui des autres facultés? J'ose le dire, les esprits n'acquièrent pas les idées dans la mesure où ils ont la liberté de les discuter, elles et leurs applications. Ils les prennent suivant le degré auquel ces idées les intéressent et se rapportent, par voie de preuves et de commentaires, à des observations déjà acquises. L'histoire générale des controverses religieuses nous en fournit une preuve manifeste ; nous la trouvons chez M, Mill lui-môme, sous la forme la plus saisissante.

Les codes de morale et les symboles de foi religieuse sont, dit-il, dans leurs textes, pleins de sens multiples pour leurs auteurs et les disciples directs de ceux-ci. Les interprétations persistent, s^affirment, de plus en plus, tant qu*il s^agit de lutter pour assurer la victoire de la croyance. La lutte unie, la doctrine se range parmi les opinions reçues, et à partir de ce moment, en général, date le déclin de sa puissance vitale. C*est là ce que je ne saurais admettre. Une doctrine qui va réellement au cœur des hommes, si elle est vraie, ne perd jamais de sa force ; si elle est. fausse, elle garde un empire non-seulement jusqu'au moment où elle devient suspecte ou fausse, mais encore jusqu'à celui où elle Test jusqu'à l'évidence. Le culte de la Vierge Marie et les dogmes qui s'j rattachent n'ont-ils pas autant de vie et de fraîcheur à notre -époque qu'ils en ont pu avoir jamais. Cette vie et cette fraîcheur, Tauraient-ils encore s'ils avaient dû subir l'épreuve de la dialectique et de la liberté, en admettant que le dogme luimôme eût résisté?

11 y a des millions d'hommes qui, avec la plus vive conviction de leur vérité, professent à la fois et la théorie que Thonnèteté est la meilleure politique et le dogme de dire la vérité et de faire affront au diable. Ce sont les faits de la vie et non la liberté de discussion qui entretiennent de tels sentiments. Il n'est pas de dicton ou de proverbe local qui n'en soit une preuve. Un ami qui vous est cher, un homme que vous avez aimé et honoré, un homme de bonne volonté, un bienfaiteur du genre humain, un tel homme, dis-je, est frappé par un assassin, c'est alors que vous sentez pénétrer plus avant dans votre cœur le principe que le meurtre est un des crimes les plus détestables.

Que l'allégation de M. Mill soit d'ailleurs fondée ou non, sa logique se trouve en défaut. Ce fait qu'une doctrine, lorsqu'elle est devenue triomphante, perd le prestige qu'elle avait pendant la lutte démontre avec certitude que c'est la résistance et non la liberté qui fait valoir les idées.

Lutter pour le triomphe d'une idée n*est pas argumenter

purement et simplement, c'est argumenter de toutes façons et à plusieurs reprises, aussi bien devant la roue, le bûcher et les galères, que devant la contradiction.

Je suppose que protestants et catholiques, païens et chrétiens s'en fussent tenus à Targunientation froide, ils auraient pu discuter éternellement, Tunivers n'aurait pas pris garde à eux. Mais au contraire, ils en vinrent au combat comme au prêche, au crois et tu seras sauvé, au ne crois pas et tu seras damné, au tais-toi et tu seras brûlé, au je serai brûlé plutôt que de me taire. Le monde prêta Toreille alors, sympathisa, prit parti, et la discussion ne fut pas libre avant que la question ne perdit de son intérêt*

Il me parait, en somme, tout à fait certain que si nos notions de bien et de mal moral sont substantiellement vraies, et si les dogmes d'un Dieu et d'une vie à venir sont tenus pour tels, c'est un objet bon en lui-même que d'amener les hommes à y croire. Je crois aussi que l'intolérance sociale de la part de ceux qui croient à l'égard de ceux qui ne croient pas, ne présente pas d'inconvénients assez graves pour qu'en présence du but qu'il s'agit d'atteindre, il y ait lieu d'y renoncer.

Cette théorie, je ne le perds pas de vue, n'est pas sympathique et sa pratique prêterait à de grands abus.

Il y aurait un moyen d'y remédier, un seul, ce serait d'admettre en principe que les gens auraient le devoir de ne parler que de ce dont ils auraient la compétence. Il faudrait qu'il ne fût permit d'être intolérant en certaines matières qu'à la condition de les avoir consciencieusement travaillées.

Il appartient, je le dis, à un homme, après avoir consciencieusement médité et mûrement étudié certaines idées, de les qualifier de malhonnêtes, lâches, féroces ou absurdes et même de taxer quiconque les professe de malhonnêteté et de lâcheté. Veux-je dire parla qu'il appartient au premier venu de jeter des pierres à quiconque ne partage pas ses idées religieuses ? Évidemment non.

La vraie base de la tolérance religieuse , dans le véritable

sens du mot, me parait consister en ceci, que la plupart des hommes n*ont droit à un avis en ces matières qu*autant que le besoin de leurs intérêts personnels les met en demeure d*en exprimer un.

Qu'un méchant curate se môle de qualifier qui vaut mieux que lui d*athée et du reste, il fait acte, non pas seulement d'intolérance, mais encore de grossièreté et d'impudence.

Que ce double principe soit mis en pratique, et dans la plupart des cas, il restera peu de place pour l'intolérance. Toutefois, Je considère comme de haute importance en cette matière que les hommes qui ont fait du sujet une véritable étude, aient la latitude, non-seulement de faire rupture avec certaines opinions, mais encore, le cas échéant, de les désapprouver et cela d'une manière expresse.

Je vais, maintenant, procéder à la comparaison des principes de M. Mill et des miens, en faisant contraster les modes divers suivant lesquels nos méthodes respectives s'appliquent à l'appréciation des passages fameux de l'histoire. Quant à lui, il condamne, je crois, toute lutte engagée avec l'expression de l'opinion. Les juges de Socrate, Ponce-Pilate, Marc-Âurèle, Philippe II et le reste, sont, quand ils passent devant son tribimal, de purs coupables. Des tempéraments peuvent leur être accordés à raison du caractère des époques, mais le verdict est coupable, avec ou sans, mais le plus souvent sans recommandation à la clémence des juges.

Leur condamnation et leur flétrissure sont nécessaires en vue de la condamnation du principe qui les fait agir.

Ils se sont mis en lutte avec la liberté pour des motifs étrangers à la légitime défense. Ils ont ainsi encouru les pénalités dont la mémoire des morts est passible. Quelque fut leur sincérité et quelque plausibles qu'aient pu être leurs opinions, chacune à leur époque, la loi doit leur être appliquée; et la loi, c'est, suivant M. Mill, que rien, si ce n'est la légitime défense, ne justifie la coercition.

Si vous concédez cela, où vous arrôterez-vous ?

Ne pouvant se dissimuler que prêcher l'usage des châti-

znents en matière religieuse, c'est justifier Marc-Àurèle. Les ennemis de la liberté religieuse, lorsqu'ils en sont vivement pressés, prennent leur parti de cette conséquence. Les ennemis du christianisme étaient dans leur droit, disent-ils» avec le docteur Johnson, la persécution est une épreuve que la vérité doit traverser et qu'elle traverse toujours avec succès.

L'argument, poursuit 'M. Mill, n'est pas généreux ; il renferme de plus ime manifeste erreur. La vérité triomphera de la persécution, dit-on ; il y a là une plaisante imposture. La vérité ne triomphe pas, au contraire; une petite, une trèslégère persécution suffit souvent pour en avoir raison. Il faut, dit M. Mill, en substance, que vous choisissiez entre le principe qui condamne Marc-Aurèle et celui qui absout Ponce-Pilate. Eh bien, j'accepte la gageure, je fais mon choix et j'essaie de le justifier.

Pilate était-il dans son droit en crucifiant le Christ? voici ma réponse : Le premier devoir de Pilate était de maintenir la paix publique en Palestine, de déterminer aussi bien que possible les soins à prendre pour arriver à un résultat et son plan fait, de le mettre à exécution.

Il était donc dans son droit, tant que de bonne foi et par des raisons sérieuses, il considérait ce qu'il faisait comme indispensable au maintien de la paix en Palestine. Nonobstant la théorie de M. Mill sur la liberté, il devait courir le risque de se tromper. Il était dans la position du juge qui, au risque d'une erreur, doit prononcer entre des plaideurs dûment amenés devant lui pour être jugés.

A l'appui de cette proposition, j'examine d'abord la question suivante : dans quel sens les mots devoir et doit doiventils être appliqués aux questions de politique et de gouvernement ? Faut-il adopter pour principe que tout acte ou tout agissement politique est mauvais s'il n'est pas tel qu'eut choisi de le faire un être omnipotent, omniscient, d'une bonté parfaite, si l'idée d'un tel être peut être conçue? Alors il n'y aura pas dans la critique de l'histoire de l'humanité de poli-

tique et d*action d'importance, ou sur une large échelle, qui puisse être traitée d'irréprochable. Avant de s'engager dans une telle méthode, il serait nécessaire de savoir ce qu'a pu être rhistoire du genre humain jusqu'aux temps actuels. Cela ne suffirait même pas, il faudrait que nous sachions ce qui a été après chaque déviation successive du type le plus élevé. Il faudrait. savoir non-seulement ce qui serait arrivé si Eve n'avait pas mangé la pomme, mais ce qui serait arrivé si Eve ayant mordu au fruit, Adam avait ou refusé ou accepté de goûter à l'arbre de vie. Il faudrait savoir ce qui eût été si, après l'expulsion du paradis terrestre d'Adam et Eve, Caïn n'avait pas tué Abel, et ainsi de suite. Il est de toute évidence qu'il serait absurde de se faire, de la sorte, un type du bien et du mal.

Les mots doit et bien doivent donc être employés sur une échelle beaucoup plus limitée et recevoir dans tous les cas une interprétation qui tienne compte du fait qu'étant faibles et ignorants, les hommes en viendront inévitablement et toujours à s'entrechoquer. Le doit et le bien étant une fois déterminés d'après cette considération, il s'ensuivra que le devoir amènera fréquemment les individus, les nations et les religions, à des conflits entre eux. Il n'y a donc rien d'absurde à conclure qu'il peut devenir de mon devoir de vous tuer si je puis, comme du vôtre de me tuer, si vous pouvez ; on peut dire encore que les persécuteurs et les chrétiens, Luther et Charles V, Philippe et Guillaume d'Orange peuvent les uns et les autres avoir eu raison, ou les uns et les autres, chacun de leur côté, avoir moitié raison et moitié tort.

Quand Hobbes enseigna que l'état de nature est un état de guerre, il proclama, sous une forme qui prêtait au malentendu, une vérité qui n'avait rien de populaire. Personne peut-il douter, cependant, que tant que les hommes seront ce qu'ils sont, les guerres et les conflits seront inévitables.

N'est-il pas clair que l'on ne pourrait les éviter qu'au prix de maux pires que les guerres et les conflits eux-mêmes, c'est-à-dire au prix d'une soumission absolue à toutes les

institutions existantes, bonnes ou mauvaises ou à un défaut absolu de résistance à tous changements proposés, sages ou non. Tant que les hommes ne s*immobihseront pas comme des patelles ou ne s*agiteront pas comme des girouettes, il devra y avoir et il y aura des querelles. Je vais examiner le cas des Romains et des chrétiens et plus particulièrement, le cas de Pilate.

Il est superflu^ et par des raisons qui vont d*e]les*mémes, de développer le côté chrétien de la question.

Personne, aux jours où nous sommes, prenant le sujet au seul point de vue qui soit admissible ici, c'est-à-dire au point de vue purement humain, ne niera que le Christ et ses disciples ne fissent le bien en prêchant leur religion à travers tous les risques. A part ses prétentions au surnaturel, Thistoire du christianisme est sa justification, tout homme raisonnable ne peut douter que, pris d'ensemble et largement apprécié, le christianisme ait été, sans comparaison aucune, la ])lus grande bénédiction qui soit jamais tombée sur Thu* manité. De lui nous viennent non pas toutes mais la plupart des choses auxquelles nous attachons la plus haute valeur. Appuyer sur ce point serait s'appesantir.

Quant à l'opinion des Romains en cette matière, depuis le* temps de Ponce-Pilate jusqu'à celui de Dioclétien, elle exigeplus de développement. En substance, les Romains traitèrent, le christianisme par des convulsions et des agitations comme s'il s'agissait d'un crime. Quant à la cruauté des châtiments infligés, la croix, le bûcher et les tortures, il n'y a qu'une chose à dire à ce sujet : c'était la coutume du jour. Il ne semble pas qu'il y ait eu de différence dans les traitements infligés aux trois personnes crucifiées sur le Calvaire. Quelle était la positiou des autorités romaines qu«nd elles avaient à considérer si le christianisme devait être considéré comme un crime?

Il a été dit souvent et avec vérité, qu'humainement parlant, l'établissement de l'empire romain rendait le diristianisme possible et préparait la plénitude des temps pour son appa^-

rition. La paix romaine donna à toutes les nations gui bordent la Méditerranée et à celles qui sont comprises entre le Rhin et le £anube des bienfaits analogues à ceux que la domination anglaise a apporté dans Ténorme quadrangle que bordent au nord-est et au nord-ouest les montagnes et au sud-est et au sud-ouest Tocéan indien. La paix régnait au temps de Pilate depuis Y ork jusqu'à Jérusalem, lesquelles sont environ aussi éloignées Tune de Tautre que Peskawr et Pointe de Oalles et qu'Alexandrie et Antwerp, qui sont elles-mêmes à peu près à la même distance que Harrachée et rcxtrémité d*Âttom. La paix régnait alors et les Romains éclairés devaient comprendre ce qu'elle allait devenir, c'est-à-dire la mère des lois, des arts et des institutions de tout genre, sous lesquelles nos institutions se sont formées. La loi romaine alors, moins arrêtée et moins parfaite que ne l'est actuellement la loi anglaise, mais presque aussi riche, sagace et forte, était en voie, sous la protection des armes romaines, de prendre racine dans toutes les parties du monde. Tous les arts de la vie, littérature, philosophie et arts croissaient à côté d'elle. Un Anglais porterait un cœur froid et serait d'une imagination pâle s'il ne comprenait combien la conscience d'un pareil État devait agiter l'âme d'un gouverneur romain. Je plains l'Anglais dont le cœur ne bat pas à la vue des murailles fracassées de Delhi et du pavillon de l'Union, flottant sur le fort de Lahore. De tels spectacles remémorent irrésîs- • tiblement ces vers tant de fois répétés, mais toujours beaux.

Tu regere imperio populos Romane mémento.

Hsec tibi erunt artes pacisque componere morem. Parcere snbjectis et debellare superbos.

Dans leur nouveauté et leur fraîcheur, conune aujourd'hui ceux de Tennyson, ces vers ne devaient-ils pas exalter les gouverneurs romains à la vue de la sentinelle romaine montant la garde à la porte du temple. La position de Pilate n'était pas très-différente de celle d'un lieutenant-gouverneur du Punjaub. La ressemblance serait plus parfaite encore

si, à la place d*un lieutenant, nous mettions un résident avec une importante force militaire et Rimjet-Sing à ses côtés. Dans tous les cas, plus ou moins étroitement associé à un chef indigène, Pilate était probablement responsable de la tranquillité de la plus importante et de la plus dangereuse province de Tempire. L*histoire montre quelle nation étaient les Juifs. C'était un peuple terrible dès Torigine, terrible, le plus terrible de tous en matière de religion. Il ne serait ni difficile ni autrement fantaisiste d*établir de l'analogie entre la manière dont ils eussent assailli Pilate et celle dont les Afghans et les Sicks luttent contre nous. N'avons-nous pas d'ailleurs, nous-mêmes, un souvenir récent, celui de la révolte de rinde. Pilate aussi faisait ses observations, lui aussi il avait ses renseignements. Ne devait-il pas avoir le pressentiment de cet épisode terrible de l'histoire romaine qui devait se clore sur le siège de Jérusalem et les derniers vestiges de Tindépendance nationale des Juifs. Elles ne lui étaient pas cachées, soyons-en sûr, ces prédictions, d'après lesquelles il ne devait pas rester pierre sur pierre du temple, d'après lesquelles les aigles devaient se grouper dans les airs où devaient apparaître le sang, le feu et la fumée. Bien avant l'explosion, Pilate et ses successeurs ont dû savoir qu'ils étaient sur un volcan.

Dans un tel état de choses, Pilate apprend qu'un prophète, qui depuis quelques années avait prêché dans plusieurs parties de la province, vient de faire son entrée à Jérusalem; on lui signale, en même temps, quelques-unes de ces circonstances qui, d'ordinaire, précèdent une puissante agitation populaire. Il reçoit aussi des prêtres, et de la part des chefs de la religion établie, des plaintes pleines d'insistance dans le genre de celles que de nos jours les Mahométans et les Sicks orthodoxes dirigent contre les prédicateurs Wahabées et les Rookas.

Quant au caractère spécial de la conduite qu'il tient dans cette circonstance, nous n'avons pas, je crois, les éléments nécessaires pour Tapprécier. Il ne nous reste qu'une des

TersioBS de Thistoire, celle qui nou3 vient d*hommes qui envisageaient leurs positions de telle façon qu*ils croyaient devoir se soumettre avec une simple et patiente résignation à la plus grande de toutes les injustices. Il nous manque les rapports de Pilate à ses supérieurs, une copie de Tinformation è laquelle il procéda, et un rapport émané d'observateurs impartiaux sur Tétat de Topinion en Palestine à cette époque. Toutes ces pièces seraient nécessaires pour arriver à quelque chose comme un jugement positif sur les actes de Pilate. Il peut être vrai que pour apaiser les prêtres, il sacrifia un homme qu'il savait être innocent. Il peut très-bien se faire qu'il fut convaincu que le parti adopté fut nécessaire à la paix du pays. Qu'il se soit fait cette opinion plus ou moins témé— arairement, nous sommes et nous continuerons à être dans les ténèbres sur ce point comme sur les mérites de la querelle qu'il fit à Hérode. Nous ne savons rien à ce sujet qui, d'ailleurs, est étranger à ce qui nous occupe.

Le point sur lequel je veux appeler l'attention, c'est que le devoir de Pilate était de maintenir l'ordre et la paix en Judée «t de maintenir la domination romaine.

Qu'il fut de son devoir dans la position où il se trouvait, qu'il put môme être du devoir de n'importe qui de reconnaître dans la personne traduite devant lui, je ne dis pas un dieu incarné, mais l'inventeur et le prédicateur d'une morale et d'un ordre social plus élevé et plus tolérant que celui dont il était le représentant, il est certainement impossible de le prétendre. Étant donné un homme de la position de Pilate, les principes moraux et l'ordre social qu'il représente sont, en toutes circonstances pratiques, des règles finales et absolues. "Si pour se soustraire è la conséquence qui découle naturellement de ceci, on disait que Pilate aurait dû respecter le prln- ^pe de la liberté religieuse, il y aurait à répondre que s'il l'avait fait, il se serait exposé à jeter la province dans le trouble. Ce n'est qu'à une époque très-moderne et sous l'iniluence des sophismes du jour que la croyance et l'action en ^tant venues entre elles à une distinction posiUve, la sépa-

ration des départements du temporel et du spirituel a com-» mencé à être soutenable, point, d'ailleurs, qui est à réserver pour une discussion à venir.

Tout ceci paralt-il difficile à admettre? j'en appelle de nouveau à ce qui se passe dans Tlnde. Supposez quelques grands réformateurs religieux qui aurait la prétention d'être ce Oarah des Sicks de rUnion, à Tarrivée duquel croient dévotement tant de Mahométans. Imaginez qu'il fasse son apparition dans le Punjaub ou lés provinces nord-ouest. Supposez de plus une chose très-probable , c'est-à-dire qu^indépendamment môme de l'intention personnelle du prédicateur, ses prédications aient pour effet de troubler la paix publique et de provoquer la mutinerie et la rébellion. Allez plus loin et supposez encore (quoique l'imagination puisse à peine se le figurer), supposez, dis- je, qu'au lieu de faire le nécessaire et d'exécuter ses ordres pour le maintien de la loi anglaise, un officier anglais se mette à examiner s'il ne devrait pas se faire le disciple de l'union de Oura. Que lui arriverait -il? il serait sur-le-champ ignominieusement chassé du service qu'il aurait déshonoré. Qu'il fasse plus, qu'il préfère la religion nouvelle à sa souveraine et à son pays, qu'il en vienne à des actes, il sera pendu comme traître et comme rebelle.

Passons maintenant de Pilate à ses successeurs, c'est-àdire aux divers persécuteurs qui, à divers intervalles, firent obstacle aux progrès du christianisme pendant les premiers siècles de son histoire. On leur reproche de s'être mis en travers de la liberté, d'avoir fait acte de coercition en dehors des cas oii il s'agissait de légitime défense, tandis qu'ils auraient dû agir avec une indifférence absolue et une complète tolérance. Je ne saurais admettre ceci : il est, je crois, tout à fait injuste de les blâmer pour avoir maintenu et défendu leur conviction. Là oii ils étaient en défaut, c'est lorsqu'ils ont agi comme s'ils n'en avaient pas, lorsqu'au lieu de faire au christianisme une intelligente opposition dans la mesure oîi ils le croyaient décidément mauvais, ils lui infligeaient des brutalités occasionnelles procédant d'un instinct aveugle

de crainte et de haine et en dehors de toute espèce d^examen des problèmes que le christianisme essayait de résoudre. Ils étaient alors à blâmer, dirai-je, ils Tétaient sérieusement et terriblement, mais à peu près autant pour ce qu'ils omettaient de faire que pour ce qu'ils faisaient. Ni Marc-Aurèle ni ses successeurs n'avaient tort en disant que les idées chrétiennes sur la vie différaient profondément, qu'il n'y avait pas place pour les unes et pour les autres et que, de toute nécessité, les deux systèmes devaient en venir à un conflit. Leurs fautes furent celles-ci, entre beaucoup d'autres, d'abord, leur façon de traiter le christianisme fut, autant que nous pouvons nous en rendre compte aujourd'hui, un prodige de brutalité et de maladresse. Ils persécutèrent assez pour irriter leurs antagonistes, pour leur donner une série de victoires morales et pas assez pour les exécuter et les exterminer. Tout hideux et atroce qu'eût été une politique d'extermination, elle eût probablement réussi dans le même misérable sens où a réussi l'Inquisition espagnole, et ainsi, du moins, elle eût eu un sens. La faute commise ne l'aurait pas été pour rien et ne se serait pas retournée contre son auteur.

En second lieu, pourquoi n'ont-ils pas reconnu le fait patent que le christianisme avait sur les hommes ime prise d'une force intense, pourquoi, grâce à l'épaisseur et à l'étroitesse de leurs esprits et à d'autres mauvaises conditions, n*ont-ils pas essayé d'en découvrir le principe essentiel. Tous les empereurs et les gouverneurs romains ne devaient pas devenir chrétiens, ce n'est pas cela que je veux dire, mais des conducteurs d'hommes dignes de ce titre avaient l'obligation d'étudier le christianisme avec la plus scrupuleuse attention. Si cette religion leur fût apparue vraie, ils auraient dû l'accepter. Si elle leur eût paru n'être fausse ou vraie qu'en partie, leur devoir était de la traiter comme partiellement vraie en rendant publics et en faisant assavoir les motifs pour lesquels ils la considéraient comme fausses sur les autres points. Il peut quelquefois être nécessaire pour

— Taies gouyemements de légiférer directement contre les religions; il peut souvent leur être nécessaire d'adopter une politique qui leur soit indirectement défavorable, il n*est jamais bon et sage de se fier, en pareille matière, aux seules forces brutales qui produisent la crainte matérielle. Les gouvernements ne doivent pas faire que menacer, ils doivent encore persuader et instruire. Les Romains étaient tenus plus qu'ils ne Tout montré à la foi en eux-mêmes et en leur principe. Ils ne devaient pas livrer à des passions dévotes le gouvernement du cœur et de Tâme des hommes. Ils avaient à se poser en compétiteurs du christianisme dans la tâche de dispenser le progrès à ce monde qu'ils avaient conquis. Us auraient dû admettre une fois pour toutes, la vérité d'une des faces de la religion chrétienne, une face qui a été beaucoup trop oubliée, je veux dire le côté négatif. Il leur fallait avouer que Tidolâtrie avait eu son temps, que les dieux de leur Panthéon étaient frappés de prescription, quelqu'eût été leur signification jadis, et qu'elles n'étaient plus que de mortes idoles, des emblèmes mensongers en marbre et en or. Les Romains auraient dû détrôner Jupiter et sa suite, aller au devant de la nouvelle foi, le prendre honorablement avec elle par ses bons côtés, avec un esprit de lui emprunter des lumières et aussi de lui en prêter, dernière chose dont ils 80 trouvaient être singulièrement capables. N'auraient-ils pas alors été ennemis généreux; la lutte, si elle s'était engagée, n'aurai t-elle pas été noble? N'avaient-ils rien à apprendre des plus grands maîtres que le monde ait jamais eus, en chaque forme de l'efiPort humain organisé, en matière de loi, de gouvernement, de morale, ces prêtres, ces évoques chrétiens, débordants d'émotions religieuses et prêts, l'événement le prouva, à dégrader la race humaine par son ascétisme sauvage et à l'abrutir de rêves métaphysiques. Certes, nous le savons, l'Eglise apprit beaucoup de l'ancienne Rome, mais combien elle eût pu apprendre, combien elle eût pu désapprendre, si les deux grands pouvoirs du monde, tout en adoptant chacun une décision diflFérente, l'avaient pris vis à vis

Tun de Tautre en courtois adversaires, si, victime touchante mais légèrement hystérique, TEglise n^avait pas été brutalement molestée dans les intermittences de sommeil d*un tyran le plus souvent assoupi. Cette indifférence de TEmpire romain à tout sujet de religion, indifférence qui naquit de sa pléthore de richesse et de pouvoir, fut la vraie faute. Je n'ai besoin, pour ce que je me propose, que de développer mes vues sur Thistoire des luttes religieuses. Si, comme il me serait facile, je leur donnais une forme logique, il me serait >aisé d'établir que les mérites de l'attitude de l'Empire vis-À<vis du christianisme doivent être appréciés d'après le cas que nous faisons de l'objet qui était en vue, de l'efficacité des moyens employés et les frais qu'ils ont entraînés. Mais ceci importe peu, ce qu*il faut avoir dans l'esprit, c'est qu'il y a et qu'il y aura toujours des conflits entre les diverses nations et les diverses classes, et cela dans la mesure où leurs inté« rets sont ou 'ne seront pas d'accord. Romains et chrétiens, trinitariens et ariens, catholiques et protestants, Eglise et Etat ont-ils besoin les ims et les autres de la soumission humaine? Il leur faut combattre s'ils veulent l'obtenir et ce n'est qu'à une des conditions suivantes qu'il peut y avoir de paix pour les hommes. Pour arriver à une liberté absolue, ils ont le choix ou de détruire tout pouvoir ou de mesurer les puissances relatives des forces opposées pour procéder ensuite en conséquence. Dans le premier cas, c'est la mort; dans le second, au contraire, c'est la vie harmonique et bien réglée; mais il n'en reste pas moins que l'essence de la vie ^'est la force, et que la force c'est la négation de la liberté.

Vous mettez-vous donc en opposition, me dira-t-on tout naturellement, au courant général de Topinion civilisée depuis trois cents ans au moins? Voulez- vous remonter à l'inquisition et à la guerre qui désola les Netherlands et la Germanie pendant quatre-vingts ans? Toute la théorie et la pratique du libéralisme anglais n'est-elte donc qu'une complète erreur, et nos vrais guides seraient donc des écrivains comme de Maistre et ses modernes disciples et imitateurs?

A cela, et très-sérieusement, je répondrai que non. Je ne fais pas d'objection à la pratique des libéraux modernes. A travers de grandes difficultés^ ils sont parvenus à réaliser des résultats hautement satisfaisants et recommandables. Leurs théories, toutefois, offrent les défauts qui s'attachent à celles d'un parti faible et impopulaire qui se fraye une route vers le pouvoir. Ils n'avaient, pour persuader leur public, qu'à démontrer que la tolérance et la vérité des dogmes religieux ne sont pas choses incompatibles; il leur appartenait de faire justice de cet état de connexité où avaient vécu jusque-là les causes de la liberté religieuse et du scepticisme. Tout démontre, cependant, qu'il n'ont pas eu le sentiment du degré auquel cette connexité existait. Ils ont, dans tous les cas, éludé la reconnaissance de ce fait, en restreignant leur thèse aux trois points suivants, qui, chacun, seraient d'un poids légitime dans la théorie que j'ai exposée.

Le premier point, c'est que, quoique la persécution impose silence, elle ne persuade pas, et que ce qu'il faut obtenir, ce n'est pas seulement une froide adhésion, mais surtout une véritable conversion. Cet argument, fait pour démontrer que la persécution manque son effet, trouve sa réponse ou du moins perd beaucoup de sa force par l'exemple suivant : « Bien qu'eu faisant taire A vous ne le persuadiez pas luimême, toutefois, vous rendez plus facile de convertir B, et vous protégez les convictions existantes de B contre l'iniluence de A.

Le second point consisterait à dire : les gens ne seraient pas damnés pour des erreurs d'opinion commises de bonne foi. C'est la un argument qui peut démontrer qu'une persécution sanglante est un prix trop cher pour payer l'absence de toute erreur religieuse.

Vient ensuite le troisième point qui, J'incline è le croire, était dans la pratique le plus puissant de tous sur la classe •qui sait plus qu'elle ne pense. Il consiste à dire que le fait de soutenir la religion par la persécution est étranger au senti» ment de bien des reUgionSi et spécialement à celui de la reli*-

gion chrélienne, regardée comme humaine entre toutes. Or, le dogme de Tenfer étaot consacré par le christianisme, en étant même la base, cet argument m*a toujours paru une inconséquence, sympathique quelquefois quand elle était sincère, mais toujours entachée de faiblesse et d'hypocrisie. Quelque soit sa valeur, ce troisième point peut être rangé à côté du second. Il est un argument pour établir que la persécution est un prix excessif pour Tuniformité religieuse.

Tout ce que l'on peut dire de l'incertitude en matière religieuse, et à moins d'y mettre un prix désastreux de l'inefficacité de la persécution, comme moyen d'atteindre un but désiré, a pour yéritable effet de modérer les passions des combattants, mais non de mettre fin au combat. Faites comprendre aux gens qu'il y a autre chose à faire dans la vie que d'arriver à la vérité religieuse , qu'ignorants et exposés à Terreur, comme ils le sont, en matière religieuse, ils s'exposent à persécuter la vérité et l'erreur, et l'une autant que l'autre. Il faut qu'ils se rendent compte encore que pour arriver à un résultat il faut qu'une persécution soit assez puissante, systématique et rigoureuse pour écraser, paralyser, détruire, et que le résultat une fois obtenu sera probablement de très-peu d'importance, peut-être môme fâcheux. Lorsque les hommes auront été persuadés de ces choses, ils sauront non pas vivre en paix, mais lutter avec modération et en appréciant, mieux qu'à des époques moins critiques, l'importance du sujet à débattre, son inextricabilité, son incertitude et la difficulté de distinguer les amis des ennemis. Les seuls arguments concluants à l'appui de la modération, en matière de religion, sont les arguments de scepticisme. Suppose-t-on que la modération puisse enlever à la controverse de l'intérôt et de l'efficacité, qu'on se souvienne que dans la langue et la pensée vulgaire, brutalité et efficacité sont choses qui se confondent. Une certaine notion veut que les luttes les plus meurtrières et les plus décisives soient celles où il y a le plus de mal fait par celui qui l'emporte à celui qui succombe. Or, *^i n'est pas le cas s'il s'agit de faire une loyale et pleine com-

paraison entre deux personnes, sous le rapport de la force. Des précautions minutieuses se prennent alors pour que répreuve soit sincère, et pour que la victoire reste à celui qui est de force à Tobtenir. Si entre lutteurs on pouvait donner de mauvais coups à son adversaire pendant qu*il est à terre, s'il était permis de le frapper à coups de pied et à coups de poing, on se ferait, il est vrai, beaucoup plus de mal, mais la force et le courage relatifs de chacun se révélerait beaucoup moins. Il en est de même avec la religion; ce dont on a besoin, ce n*est pas de paix, mais de franc-jeu. La persécution que la religion a eu à subir du syllogisme, dit quelque part de Maistre, a été autrement sévère que celle qui lui est venue de la roue et de la croix. La remarque^ quoique vieille, est parfaitement vraie. Les luttes religieuses modernes, livrées avec les armes de la discussion, de la législation et de Tintolérance sociale, sont aux persécutions religieuses des premiers temps ce que la guerre moderne est aux guerres des anciens. Les effets de la guerre d'autrefois étaient pour le vaincu la mort au moins, ou, ce qui était pire, Tesclavage, Texil et la dégradation personnelle. La guerre, de nos jours, a des effets autrement péremptoires, quoique la forme en soit infiniment moins brutale et dégradante. Les armées allemandes ou françaises de 1870-71 n'auraient-elles pas écrasé les hordes qui combattaient à Châlons et à Tours, comme une machine à vapeur écrase une châtaigne et, cependant, les Français n'ont-ils pas été battus et désemparés tout autant que si les prisonniers avaient été vendus comme esclaves?

Il en est de même en fait de controverse : la guerre civile, la persécution légale, l'inquisition, avec toute leur suite d'horreurs, font un conflit beaucoup moins intime et effectif que cette guerre intellectuelle qui, dès que la discussion est affranchie de châtiment légal, atteint tout, institution, famille ou individu. La discussion, le ridicule, l'expression du mépris pour des sentiments chers, la divulgation d'illusions caressées, le froissement et la blessure des affections, des mécomptes pour des visées publiques ou privées ont leurs terreurs aussi

bien que des traits plus matériels et des blessures plus dé* finies. Après une telle guerre, le plus faible de deux senti-ments ou de deux opinions en lutte se trouve déraciné jusqu'au dernier fibre; la place où il avait poussé demeure desséchée comme avec un fer chaud. La prison» le bûcher et Tépée.ne font que coucher à terre Topinion vaincue, en lui permettant de se relever dans des temps meilleurs. Un coup meurtrît et décolore pour un temps; le nitrate d*argent ne meurtrit pas, lui, mais il change la couleur du corps pour toute une vie. Il est impossible d'indiquer le degré précis où la sensation de pression devient pénible; elle peut n^ètre qu*un attouchement juste suffisant pour attirer l'attention; elle peut pourtant, de bien des façons, causer une douleur mortelle. Il en est de même de la peine que Ton fait à un homme en contestant ses idées; le désaccord peut être courtois, il peut être de peu d'importance comme il peut causer une peine intense, comme il peut blesser de maintes façons, les causes immédiates en étant très-variés. Toute manière de contredire un homme en le froissant viole sa liberté de penser jusqu'à un certain point. Alors, il devient artificiellement pénible pour lui de penser de telle ou telle façon, et ainsi se trouve violé le canon de M. Mill sur la liberté, à moins qu'il ne s'agisse du cas assez rare de déf»ise légitime. Les doctrines de M. Mill sur la liberté d'opinion et de discussion me font l'effet d'une sorte de quakerisme. Elle est à mes yeux comme une doctrine, aux termes de laquelle toute représaille, quelque légère qu'elle fut, s^ait une faute sous prétexte que, portée à l'extrôme, la vengeance est destructive de la société

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