‹ Liberté, egalité, fraternité:Chapitre 4 sur 9 · DE LA DISTINCTION ENTRE LE POUVOIR TEMPOREL ET LE POUVOIR SPIRITUEL · texte numérisé non relu

DE LA DISTINCTION ENTRE LE POUVOIR TEMPOREL ET LE POUVOIR SPIRITUEL

J*ai dû plus d*une fois, dans le dernier cliapître, me référer à la question de la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ou de Tordre spirituel et de Tordre temporel. Cette question joue un si grand rôle dans la discussion du présent sujet, qu'il y a lieu de Tezaminer ici avec quelque degré d'attention*

Je crois qu'il ne serait pas mal de définir à peu près de la manière suivante le mode commun d'envisager ce sujet : la vie peut être partagée en deux provinces, la spirituelle et la temporelle. La province temporelle comprend toutes les affaires communes, guerre, commerce, succession, tout ce qui est relatif au corps et au bien de l'homme. La pensée, les sentiments, Topinion, la religion et les analogues, forment la province spirituelle* Les deux provinces ont habituellement été placées sous des gouvernements séparés. Des rois, des parlements, des légistes, des soldats, gouvernent Tune, tandis que des prêtres quelconques gouvernent l'autre. La reconnaissance de cette distinction et ThabiUide d'y attacher grande importance est un des curieux traits d'unions qui existent entre les positivistes et les catholiques romains. C'est

aussi une des propositions habituelles d*un grand nombre de publicistes français. C*est, en particulier, le véritable fondement des théories des catholiques libéraux, de ceux qui essaient de réconcilier les doctrines de TÉglise romaine avec les notions modernes en fait de liberté.

Si je le comprends bien, le parti ultramontain n'adopte pas cette manière de voir, il en prend une qui me parait à moi beaucoup plus rationnelle et qui, je pense, peut se formuler ainsi : les pouvoirs temporel et spirituel ne diffèrent pas par la province qu'ils gouvernent, mais par les sanctions au moyen desquelles chacim les régissent Tune et l'autre. Par pouvoir spirituel on entend le pouvoir des clefs, le pouvoir d'ouvrir et de fermer, le pouvoir dans le ciel, le purgatoire et l'enfer; le pouvoir môme, dans certains cas, d'intervenir d'une manière surnaturelle dans le cours commun de la nature. Pouvoir temporel veut dire pouvoir d'agir sur la vie, les limbes, les biens, la liberté et la réputation, sur tout ce qui fait Tespoir ou la crainte dans ce monde visible. Il peut être fait de chacun de ces pouvoirs un usage tel qu'il atteigne à la fois les opinions et les actions. Un homme peut être excommunié, soit pour vol, soit pour hérésie, et c'est une action concurrente que les deux pouvoirs exercent sur la conduite des hommes. Dans un état des choses normal, ils agiront dans le même sens ; dans un état anormal, ils en viendront à collision, et quand ils en seront là, la plus énergique des deux forces dominera l'autre.

Il tombe sous le sens, en ce qui les regarde, que, lorsqu'elles sont réelles, les pénalités que le pouvoir spirituel peut infliger l'emportent infiniment en puissance sur celles que peut frapper le pouvoir temporel. La conclusion finale, c'est que le pape et son clergé sont les lois et le gouvernement légitimes du monde entier.

L'allégation, assurément, est sans réplique si sa donnée fondamentale est vraie ; c'est en vain que les libéraux catholiques veulent s'y soustraire en tirant une ligne, non pas entre les deux sanctions dont les deux provinces disposent

mais entre les provinces qu*ils régissent. S*ils raisonnent ainsi, c*est pour Tavantage qu'ils en tirent lorsqu'ayant à débusquer les prêtres de leurs positions, ils n'ont pas le cou* rage de les regarder en face et de leur dire : vos prétentions ne sont pas fondées.

C'est ainsi que les choses sont : les considérations suivantes le démontrent : la vie humaine, disais-je d'abord, est une; pensées, motifs, désirs, intentions, se confondent et ne peuvent se scinder; quoi que puisse être l'esprit et l'âme, c'est là le type d'imité, non-seulement unique, mais encore le plus extrême dont nous puissions nous faire une idée. C'est l'homme lui-même, abstraction faite, pour ainsi parler, des organes par lesquels il agit; depuis la conception de l'idée qui la commence jusqu'à l'acte qui la termine, son opération ne s'arrête pas. Chaque acte est spirituel, chaque pouvoir l'est aussi. Qu'un homme dise ses prières ou achète une propriété, c'est lui, esprit ou âme, l'un ou l'autre, qui achète ou qui prie; qu'il redoute l'enfer ou des peines corporelles, c'est lui, esprit ou âme, qui espère ou qui craint. Il est donc impossible de trouver le centre et la circonférence des deux sphères qui seraient les deux éléments de sa vie, bien qu'il soit facile d'imaginer un nombre quelconque de classes d'espérances et de craintes qui puissent inspirer tous les actes.

Abordons-nous la matière d'un autre côté, et examinonsnous les essais qui ont été tentés pour tirer une ligne entre les deux provinces, nous sommes ramenés au même résultat. Personne n'a jamais été capable de déterminer cette ligne d'après un principe quelconque ou de dire qui serait capable de la tirer. Voulez- vous des exemples frappants? Qui pourra dire si des lois sur le mariage, l'éducation et la propriété ecclésiastique appartiennent à la province temporelle ou à la province spirituelle? Elles appartiennent évidemment à toutes deux, elles relèvent des profondeurs de l'âme humaine et aiïectent les plus importantes actions extérieures de la vie de chaque jour. Je suppose d'ailleurs que les deux provinces existent et que les deux pouvoirs spirituel et temporel soient

indépendants : une frontière est nécessaire entre les deux, il faudra ou que Tun d'eux la fixe ou qu'elle soit réglée d'un accord commim. Appartient-il à l'un des deux de tracer cette ligne? il devient le supérieur de l'autre, et l'autre n'a qu'à prendre ce que celui-ci lui laisse. Alors, de deux choses l'une : ou l'Église sera la régulatrice du monde et l'État sera sous sa dépendance et subordination, ou l'État sera le régulateur et rÉglise alors ne sera qu'une association volontaire liée par des contrats passés sous les lois de TÉtat. Il ne peut, en d'autres mots, y avoir d'indépendance entre les deux États, s'il faut que l'un d'entre eux définisse leurs limites. Celles— ci, et cela ne s'est encore vu nulle part, sont-elles réglées d'un commun accord, vous n'avez plus devant vous deux contrées séparées par une frontière mais deux puissances en conflit faisant un marché. Ce ne sont pas une Église et un État, chacun avec sa province en propre, mais deux États ou deux Églises, appelez-les comme vous voudrez, de caractères différents, qui en viennent à collision et font un traité. C'est là un arrangement purement accidentel et conventionnel qui ne correspond pas comme, suivant la théorie, il le devrait faire, à une distinction fondée sur la nature des choses.

Par ces raisons, il me semble que la manière de voir ultramontaine sur les relations de l'Église et de l'État est la vraie, que la distinction entre eux est une distinction non de provinces, mais de sanctions. Dès lors, il est évident que la distinction ne comporte pas la question de savoir si Topinion doit être soumise à un contrôle coercitif, mais seulement la question de savoir à quel genre de contrainte elle doit être soumise. L'objet ou l'un des principaux objets pour lesquels on essaie d'arriver à cette distinction entre la province spirituelle et la province temporelle, est de réserver une province pour la liberté. Or, l'opinion se trouvant dans la province spirituelle où la contrainte temporelle n'existe pas, on conclut qu'elle demeurera à l'abri de cette dernière. Raisonnement qui serait juste sans cette circonstance devant laquelle il tombe, que la vie humaine dans son ensemble envahit les deux provinces.

Cette distinction, dont je nie, de la sorte, Tezistence, tient une place très-marquée dans les écrits des positivistes, et, vu l'attention dont ils ont été Tobjet en Angleterre, il est bon do passer en revue les idées qu'ils ont eues sur ce point. Je ne connais, il faut que je le dise, leurs opinions que par ceux d'entre eux qui sont anglais. J'ai lu nombre de leurs écrits, et j*ai trouvé chez eux, entre autres choses, de fréquents exposés des idées de Comte. Cela ne m*a pas induit à m'engager très-avant dans les œuvres de celui-ci (1}.

Je n'ai pas la prétention de deviner quelle a été la valeur de ses spéculations en matière de science naturelle, mais les écrits de ses disciples, l'exposé qu'ils ont fait de ses opinions, et pardessus tout, peut-être, le compte qu'ils rendent de sa vie me donnent une forte impression que ses spéculations morales et sociales ne prendront pas, en définitive, un rang très-sérieux.

J'ai voulu faire cet aveu, car il est possible que, discutant ses idées à distance et de seconde main, je ne sois pas juste pour lui.

Les écrits de ses disciples anglais abondent en dissertations sur les pouvoirs temporel et spirituel qui, d'après ce qu'il m'a été donné de voir, tendent invariablement à l'abaissement du second et à l'exaltation du premier. Je crois aussi qu'on a recours à cette distinction dans le but de rendre plus formel le devoir de tolérance sur les sujets en question. Les vues des positivistes soulèvent une difficulté qui les rend pour moi

(1) Je donnerai de ceci une raison entre beaucoup d'autres. Dans l'ouvrage intitulé : Vue générale du positivisme, par Comte, et traduit par 1© docteur Bridge^ se trouve la proposition suivante, qui est cardinale : (( Le grand problème est alors d'élever le sentiment social par un effort artificiel à une place qui, dans les conditions de la nature, est occupée par les sentiments égoïstes. (Gén. Vien., p. 98). )) Ceci, pour moi, revient absolument à dire : « Le grand objet de la mécanique est d'altérer les lois de la gravitation. » Les passages qui suivent de l'ouvrage cité portent sur les relations des pouvoirs spirituel et temporel; mais je n'y trouve pas de déûnition des mots spirituel et temporel.

leur être appliquée, c'est celle qui existe entre la théorie et la pratique. Je ne vois pas de raison particulière pour que cette distinction particulière ne soit pas appelée de ce nom. Du moment que la commune distinction entre la matière et Tesprit doit être rejetée comme abandonnée et insigni&ante, il n*y a pas d'autres sens à prêter aux mots temporel et spirituel. Il est certainement conforme au commun usage de se servir dans la conversation de Texpression spirituel pour les principes généraux, et de l'expression temporel pour leur application. Cette acception à donner aux mots spirituel et temporel est, à la vérité, désagréable à ceux qui n'admettent pas la distinction de l'esprit et de la matière. Elle n'en est pas moins l'emploi le plus exact que l'on en puisse faire. L'objection, c'est qu'une telle manière de s'exprimer prête d'une manière toute particulière aux malentendus. Parler des hommes théoriques et des hommes pratiques comme de deux pouvoirs opposés entre eux et toujours indépendants l'un de l'autre, c'est ressusciter toutes les vieilles erreurs des livres de Bentham sur Topposition entre la théorie et la pratique. L'édification de théories et leur application à la pratique de* vraient aller de front, elles devraient se corriger et se rectiQer l'une Tautre et il ne devrait jamais, sous aucun prétexte, leur être permis d'être longtemps ou de très-loin séparées. Il en résulte que les hommes pratiques se forgent, pour euxmêmes, des théories superficielles, indigestes et fausses qui se retournent contre eux dans la pratique et d'autre part que les hommes théoriques font des théories qui cadrent peu avec les faits. Une société dont les classes formeraient deux castes différentes subordonnées entre elles, ne formerait qu'un rêve de pédant.

Il résulte, en somme, de tout ceci que la distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel perd toute espèce de sens du moment que l'on renonce à la distinction entre l'esprit et la matière, le temps et l'éternité, l'Église exerçant ses sanctions dans l'une et l'État gouvernant l'autre.

Pourquoi alors, demandera-t-on, cette importance que les

positivistes attachent à cette distinction? Si elle n'a pas pour origine une pure confusion d'idées d*où vient Tattrait qu'elle a pour eux ? Les passages cités ci-dessus m'ont amené à me demander si Comte, en réalité, ne voulait pas dire tout simplement que dans les circonstances actuelles, ses successeurs feraient bien de s'abstenir de toute politique active pour se consacrer absolument à l'enseignement de leur doctrine. Les hommes spéculatifs jettent constamment des remarques trèsbanales de ce genre, sous la forme d'assertions générales énormément larges, témoin notre propre expérience. Quoiqu'il en puisse être, néanmoins, tous les réformateurs religieux aiment à verser de nouveau vin dans de vieilles bouteilles. On en trouve des exemples nombreux dans l'histoire de la spéculation, et spécialement dans l'histoire de la spéculation religieuse. On voit les auteurs essayer de prouver que tous les écrivains et les penseurs qui ont précédé n'étaient que leurs précurseurs, que ces précurseurs cherchaient à tâtons de grandes vérités qu'ils reconnaissaient confusément mais dont la pleine connaissance leur avait été réservée à euxmêmes. « Voyez, mes prédécesseurs, l'ensemble et la symétrie que les grandes doctrines reçoivent de ma théorie, et que vous n'êtes jamais parvenus à leur donner, bien qu'elles se soient trouvées sous vos pas. » Telle est la réflexion faite avec plus ou moins d'emphase par plus d'un réformateur, quand il jeta un regard sur son œuvre et la contempla dans sa beauté. Le sentiment était fort développé chez Comte; en outre, avec une profonde admiration pour certains côtés du christianisme, il était convaincu du défaut de fondement de la doctrine d'un état futur et de l'inanité de la distinction entre l'esprit et la matière, telle qu'on l'entend habituellement. Il était donc obligé soit d'inventer quelque nouvelle expression pour la distinction entre l'esprit et la matière, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, soit d'admettre que l'Église catholique romaine était basée sur une fiction. Il préféra la première branche de l'alternative et essaya de donner ime théorie sur l'esprit et la matière, le spirituel

et le temporel qui pùi reslaurer et compléter raneienne. Ses disciples, à ma connaissance, du moins^ car Récris sous bénéfice de rectification, n'ont jamais donné un commentaire distinct ou intelligible de cette théorie. Le défaut d*un tel commentaire se lie étroitement à une objection qui a toujours été faite à son système et à laquelle, je crois, il n*a pas été répondu. Il s*agit du reproche familier qui lefor est fait, d'espérer faire marcher Thorloge après avoir enlevé le poids, de vouloir un clergé et une règle spirituelle après avoir supprimé toutes les conditions de Texistence de ces choses. Le sujet est si important qu'il supportera une petite remarque. Toutes les religions, quelles qu'elles soient, qui, dans la personne de leurs professeurs, aspirent à gouverner le genre humain ont le même problème à résoudre. Chacune a de la nature humaine un idéal auquel ses chefs désirent voir la masse du genre humain se conformer ou tout an moins accorder du respect. Chacune de ces religions trouve un nombre de défenseurs ardents et désintéressés, qui sont si frappés de sa beauté morale que, comme disait un légiste, ils sont convertis à première vue. Ne fut-il plus question de bien et de mal à venir, le Christ aurait nombre de disciples et d'adorateurs. Les Bouddhistes primitifs pensaient, et les Bouddhistes purs considèrent quil n'y a rien de mieux pour €ux que l'absorption et l'annihilation finale. L'esprit aimant, confiant, croyant, n'a besoin ni de récompense ni de punition, Il devient épris de sa croyance comme un amoureux, sans espoir de voir couronner sa passion ou de la voir guérir. Des individualités pareilles sont le fonds et le cceur de toute ^ande religion.

Elles ne forment néanmoins qu'une trè^-faible minorité de la race humaine. La grande masse des hommes n'éprouve pas de ces passions désintéressées pour quoi que ce soit. Ils sont pourtant accessibles aux offres. Ils peuvent, par menace ou séduction, être induits à adhérer plus ou moins, pour la forme, à presque toute croyance qui n'exige pas beaucoup d'eux, ils préfèrent même qu'il en soit ainsi, toutefois,

quelque réflexion leur est préalablement nécessaire. Les motifs réellement décisifs de la masse du genre humain sont la prudence personnelle et la passion. Le moi est leur centre et toute religion qui se pique de gouverner les hommes doit reconnaître ce fait et faire appel aux motifs personnels. Toute religion ne devient un pouvoir spirituel dans le vrai sens du mot pouvoir, elle ne peut s'imposer in invitas avant d'avoir eu pratiquement raison de ce problème. Comment le christianisme, le mahométisme résolurent-ils cette difficulté, nous le savons tous; le bouddhisme lui-môme dut recourir à un enfer. Mais le positivisme, lui, il n'avait rien qui put parler à un mondain, à un indifférent, à un égoïste. En tant que religion organisée, il est superflu à ceux qui aiment la religion et en même temps, il est impuissant vis-à-vis de ceux qui lui sont hostiles. Enfin, ses tentatives pour prêter un nouveau sens au mot spirituel, pour attribuer à ses professeurs le pouvoir spirituel, pour se substituer dans leurs chaires aux prêtres qu'il aime à renverser, sont de pures imaginations inventées pour cacher son impuissance fondamentale. Aucun positiviste n'a encore été capable de répondre à la question suivante : « Comment vous proposezvous de vous y prendre avec une personne qui, des lèvres ou du cœur, vous dit avec force : « Je sais ce qui, à votre compte, est un homme méchant et égoïste, et je veux être tel. Quant à votre pouvoir spirituel, je le récuse-, et, en dépit de vous, je suivrai le chemin qui me conviendra. » A un tel langage, les positivistes n'ont qu'une réponse. « Pour le présent, faites ce que bon vous semble, nos goûts diffèrent; avec le temps, la majorité nous viendra, et alors nous persuaderons aux autres de vous contraindre.» «Moi et les gens comme moi, reprendra l'interlocuteur du positiviste, nous formons l'innombrable majorité de l'espèce humaine, et tant que vous n'aurez pas usé de la menace, vous ne persuaderez ni le genre humain ni une masse d'hommes quelconque. Ça et là on trouve un cheval disposé à aller de lui-même, mais vous ne pouvez conduire une voiture sans rênes et sans fouet. Les

instituteurs de religion qui n'ont pas une prise sur le libre arbitre, doivent renoncer à la prétention d'être un pouvoir spirituel ou temporel. Et, en effet, un pouvoir qui peut être déûé avec impunité n'est pas un pouvoir. Quant à vous, vous ne serez jamais autre chose qu'une association ritualiste sociale. »

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