AUX CHOSES MORALES
J'ai considéré jusqu'à présent les raisons théoriques du principe de M. Mill et son application pratique à la liberté de discussion. Je passe à son application pratique, à la morale, et, pour ne pas paraître lutter contre un adversaire imaginaire, je le cite lui-même. « L'objet de cet essai est d'affirmer un principe très-simple comme fondé à régir d'une manière absolue toutes les relations de la société avec l'individu sous le rapport de la contrainte et du contrôle quels que soient les moyens employés force physique ou contrainte morale de l'opinion publique. » Ce principe, c'est que la seule fin pour laquelle, individuellement ou collectivement, l'humanité ait qualité pour empiéter sur la liberté d'action d*un de ses membres est la défense personnelle. Nous trouvons, un peu plus avant, que de la liberté de chaque individudécoule, dans les mêmes limites, la liberté de combinaison entre individus, la liberté de s'unir pour toute espèce d'objet ne causant pas de préjudice à autrui.
Les conséquences suivantes dériveraient de cette donnée : un 'groupe de personnes se forment en association, en vue dé s'assister mutuellement dans l'entreprise de séduire les
femmes et de donner la plus large extension à la théorie que l'adultère est une bonne chose. Ils mettent à exécution ces projets en organisant un système pour la publication et la circulation de nouvelles et de pamphlets lascifs calculés pour enflammer les passions de personnes jeunes et inexpérimentées. Que fera la loi anglaise? elle traitera cela de crime, les livres de libelles obscènes et toute combinaison pour un semblable objet de coupable conspiration. Aux jeux de M. Mill, ce sera là un véritable tort, et si les journaux mettent quelque animation à exciter le public, il criera à la per— eécuUon. Âjoulons qu'une telle association serait impossible en Angleterre ; à défaut de la loi du pays, la loi de Lynch la frapperait infailliblement : ehl bien, c'est là ce que M. Mill, pour être d'accord avec lui-même, regarderait de nouveau comme une preuve lamentable de notre bigotisme et de notre ignorance des vrais principes de liberté.
La manière dont il discute une thèse étroitement analogue à celle-ci, et dont il essaie de répondre à une objection que tout le monde doit se faire jette la plus vive lumière sur la valeur de sa théorie. Voici sa thèse : ■ la fornication peut être tolérée, le jeu aussi, mais peut-on tolérer le proxénétisme et la maison de jeu î » Il développe le pour et le contre sans tirer de conclu^on; ses arguments les plus forts sont les suivants :
< En faveur de la tolérance, il peut être dit que si les principes que noua avons jusqu'ici défendus sont vrais, ce n'est pas l'affaire de la société, en sa qualité de société, de décider si une chose qui ue concerne que l'agent lui-même est une faute oui ou non, et encore, que l'on ne doit pas aller plus loin que la persuasion, que chacun peut être libre de conseiller comme de dissuader. » En réponse, l'on dirait : n Le public ou l'Etat peuvent n'avoir pas qualité, à propos de répression "" de châtiment, pour décider d'autorité si telle ou telle duiie ne touchant qu'aux intérêts de l'agent est bonne ou ivaise, mais tout au moins ils sont pleinement fondés, qu'ils considèrent cette conduite comme mauvaise, à
poser en principe que la question de savoir si oui ou non elle est telle, est, au moins, une question controversable. Ceci étant admis, ils ne peuvent être dans leur tort en écartant l'influence de sollicitations intéressées, d'instigateurs parfois partiaux, mus, de leur aveu, par un intérêt personnel et dans le sens que TÉtat tient pour mauvais. »
Il y a là une sorte d'ingénuité qui porte en elle sa réfutation. Gomment l'État ou le public seraient-ils compétents pour résoudre une question quelconque, s'ils ne pouvaient décider qu'un vice grossier est une chose mauvaise? L'État, à mon sens, n'a pas à se mettre en frais avec le proxénète et i lui tenir à peu près ce langage : < avec tout mon respect pour votre jugement supérieur, cher Monsieur, et sans avoir la présomption d'opposer mes opinions aux vôtres, voulez- vous me permettre d« vous faire remarquer que j'ai qualité, en vue de certains objets, xx>ur vous proposer, en homme tout à fait sans parti pris, la discussion de vos idées sur la vie. Je suis loin de condamner d'une manière absolue une façon de vivre dont je ne suis pas partisan. (Ce simple dissentiment ne blessera pas, j'ensuis sûr, une personne de sentiments aussi libéraux que les vôtres.) Ne me vois-je pas, cependant, obligé de vous faire observer que vous n'êtes pas complètement exempt de toute préoccupation personnelle dans le choix du genre de vie que vous avez adoptée (pour des raisons qui, sans doute, vous paraissent satisfaisantes, bien qu'elles ne me persuadent pas). Je prends donc la liberté grande, mais, croyez-le bien, avec toute déférence de ma part, de vous engager à ne pas exercer votre profession. Tout au moins, je ne suis pas éloigné de croire que, toute réflexion faite, je peux me croire obligé de le faire. » Mon sentiment, c'est que si la société appréhende un semblable coquin, elle lui doit tenir le langage suivant : « Toi, ignoble coquin, ce peut être ime question de savoir si tu veux être laissé à toi-même, en ton ordure native, ou si ce que je pense de toi sera imprimé sur ton dos à coups de fouet. Voilà la question qui va être résolue sans l'ombre de
souci de tes désirs ou de tes sentiments ; quant à la nature de mon opinion sur toi, elle ne fait pas question. »
Bien des personnes, je pense, soutiendraient que la dernière forme d'apostrophe est de beaucoup la plus naturelle, qu'elle est la plus convenable des deux. Ceci, j'essaierai de le montrer plus loin, mais en façon de préface; il sera aussi bien de citer le passage de M. Mill auquel je me suis référé. Sa théorie de laisser les vices personnels suivre leur cours naturel une fois posée, il procède comme suit :
« La distinction ici indiquée entre la partie de la vie d*uue personne qui ne concerne qu'elle et celle qui concerne les autres, nombre de personnes ne pourraient l'admettre. Comment, demandera-t-on, peut-il être possible qu'une partie quelconque de la conduite d'un membre de la société puisse être indifférente pour les autres membres ? Personne n'est im être entièrement isolé, il est impossible à n'importe qui de se causer ainsi un préjudice quelconque qui ne rejaillisse pas au moins sur les personnes les plus proches et même au delà. »
Suivent des développements confirmatifs appropriés que je ne citerai pas, sauf une citation empruntée à un avocat de la suppression de l'intempérance : « Si quelque chose porte atteinte à mes droits sociaux, c'est certainement le trafic des liqueurs fortes, cela viole mon droit primaire de sécurité en créant constamment et en stimulant le désordre social, » Làdessus, M. Mill observe :
« Une théorie de droits sociaux existe, telle que l'on n'en vit jamais de traduite en langue intelligible; chaque individu, d'après elle, a socialement le droit absolu de contraindre un autre individu à agir, sous tous les rapports, précisément comme le devoir le voudrait. D'après cette théorie, quiconque est en faute, même légère, viole mon droit social et me crée un titre à demander au législateur de faire disparaître ce préjudice. Un principe si monstrueux est bien plus dangereux que toute violation de la liberté. Cette doctrine assigne aux êtres humains un intérêt positif à la perfection morale intel-
lectuelle et même physique les uns des autres, perfection qu*il appartient à chacun de déterminer diaprés un idéalqul lui est propre. »
Au risque de paraître paradoxal, j'avoue que la théorie qui parait à M. Mill si monstrueuse, ne me parait à moi défec* tueuse que dans ce qu^elle dit sur les droits et la législation dont j'aurai à m'occuper plus à fond ci-après. C'est certainement un fait que chaque créature humaine est profondément intéressée, non-seulement à la conduite, maïs encore aux pensées, sentiments et opinions de millions de personnes qui n'ont d'autres rapports avec lui que d'être ses semblables. Un grand écrivain qui se trompe dans ses spéculations peut induire en erreur des multitudes qu'il n'a jamais vues. L'énergique métaphore que nous sommes tous membres l'un de l'autre n'est guère que l'expression d'un fait. Supposons un homme seul au monde, il ne serait pas plus un homme qu'une main ne serait une main sans le reste du corps.
}'en viens maintenant à la manière dont M. Mill traite l'objection ci-dessus reproduite, et je dois observer, en passant, que rien ne prouve son honnêteté et sa loyauté mieux que la force qu'il met à faire ressortir des objections auxquelles il n'a à opposer que des réponses ou nulles ou faibles. Sa réponse est double : il admet d'abord que le cas sort de la catégorie de ceux q\ii concernent l'individu seul et devient positivement passible de la désapprobation morale lorsqu'une personne, en s'indulgeant à des vices purement personnels, en arrive à enfreindre une obligation qui lui incombe d^ime manière précise et déterminée envers une ou plusieurs personnes, Qu'unhomme, par exemple, à force d'intempérance, en vienne à ne pouvoir payer ses dettes ; il est justement réprouvé et pourrait être justement puni : mais c'est seulement pour avoir manqué à ce qu'il devait à ses créanciers; son intempérance n'y est pour rien. Étant donné un groupe de personnes qui s'enivre dans un établissement public, l'opinion publique devrait stigmatiser ceux-là seuls qui n'auraient pas le moyen de faire cette dépense, quant à ceux qui remplissent cette
condition, ils font une expérience qui se trouve leur plaire et personne n'a rien à y voir.
M. Mill, en parlant ainsi, fait un aveu formel. Il admet qu'un homme peut être puni lorsque son inconduite lèse certaines personnes d'une manière déterminée; mais il veut, par contre, que, pour le plus grand bien de la liberté humaine, la société s'impose de supporter le préjudice purement contingent ou, comme on peut rappeler, le préjudice indirect qu'une personne cause à la société par une inconduite qui en ellemême ne viole aucun devoir spécifique envers le public ou ne cause à personne, sauf à son auteur, de mal particulier. Il est naturel d'en demander la raison; la question, en effet, est de savoir si la liberté humaine, prise comme M. Mill l'entend, est bonne ou mauvaise? C'est des deux manières suivantes qu'il répond à cette question :
« \° La société a un pouvoir absolu sur tous ses membres dans la première portion de leur vie. Elle a eu toute la période de l'enfance et de la minorité pour faire ce qui lui serait possible pour les rendre capables de conduite rationnelle dans la vie. Si la génération actuelle étant imparfaite ne peut, en effet, faire ses pupilles parfaitement bons et sages, elle est tout au moins en mesure de faire la génération qui grandit généralement aussi bonne et môme un peu meilleure qu'elle. Si la société laisse un nombre considérable de ses membres grandir comme de véritables enfants, insensibles aux considérations rationnelles de motifs indirects, la société en pareil cas n'a à s'en prendre qu'à elle-même.
La seconde réponse à la même question est celle-ci : « In« timer des ordres à des hommes faits c'est faire des rebelles, et le plus fort de tous les arguments contre l'immixtion du public dans la conduite personnelle, c'est que le seul avantage que l'on en tire jamais, c'est celui d'intervenir toujours à tort et là où il ne faudrait pas. »
Voilà le système de M. Mill, il me para!t si faible que je crains de l'avoir mal compris ou insuffisamment reproduit : s'il en est ainsi, c'est sans le vouloir. Tel qu'il est, il contient,
je crois, les erreurs suivantes : d'abord il n'y a pas de règle qui permette de discerner les cas dans lesquels M. Mill admet la justice du châtiment légal des cas dans lesquels il le refuse. Le principe est que les vices privés qui sont nuisibles à d'autres peuvent être punis si le dommage peut s'apprécier et si les personnes lésées peuvent être désignées clairement et que dans la négative les mêmes vices doivent rester impunis. Si la question était relative à la possibilité, dans la plupart des cas, d'instruire judiciairement, M. Mill et moi nous serions d'accord. La loi criminelle, en effet, est un engin d'une puissance très-approximative, c'est avec la plus grande circonspection qu'elle doit être mise en œuvre. Néanmoins cela fait tout à fait deux de relever une difûculté pratique qui limite l'application d'un principe ou de récuser ce principe luimême. La restriction de M. Mill mérite attention relativement à la question de savoir si un acte donné doit être puni par la loi ; seulement il veut l'étendre à la contrainte morale de l'opinion publique aussi bien qu'à la contrainte de la loi, or la difficulté pratique qu'il signale peut exister pour la seconde, mais ne peut se rencontrer pour la première.
Un groupe de jeunes gens appartenant à la noblesse, de grande fortune et d'influence héréditaire, les représentants de noms anciens, les chefs naturels de la société de grandes provinces passent tout leur temps et emploient leurs ressourcés en grossières débauches. De tels gens sont beaucoup plus nuisibles à la société que de vulgaires filous. Si quelqu'un en ayant l'occasion arrive à les faire rougir d'eux-mêmes, dans le but de les ramener aux convenances; au dire de M. Mill, cette personne attente à la liberté toutes les fois que l'exemple de ces jeunes gens n'a pas fait à des personnes dites un mal déterminé.
Il pourrait convenir de dire : Vous, le duc de A..., avec votre extravagance d'entretenir quatre maitresses, savoir : B... et C... à Londres, et D... et E... à Paris, avez donné un exemple qui a amené votre ami F... à s'enfuir avec M™« G... à ***; pour votre peine, je vous traiterai de galopin et d'au-
tant plus galopin que vous êtes duc. i» Et il ne serait pas correct, en même temps, de dire : « Vous, le duc de A..., vous êtes scandaleusement immoral, la loi, il est vrai, ne peut vous atteindre, mais il devrait vous en coûter cher, i»
Secondement, les arguments contre Tintervenlion de la loi, dans les cas qui ne sont pas reconnus comme soumis à son action, prêtent trop à des réponses faciles.
Si les hommes parvenus à Tétat adulte sont grossièrement vicieux, c*est la faute de la société, et, par conséquent, elle ne doit pas les punir. Cet argument veut trop prouver; zi*en peut-on pas dire autant des crimes caractérisés qu^il est cependant admis de punir.
Il est illogique; si la société, en effet, a causé une faute, 8*ensuit-il que cette faute ne doive pas être punie. Un homme en état d'ivresse se casse le bras, une fois Tivresse dissipée, il peut avoir à se faire couper ce bras.
Cet argument contient tout le principe de rinterveDtîon légale, en supposant que le pouvoir de la société sur ses membres mineurs soit et doive être absolu, majorité et minorité étant d'ailleurs des questions de degré et la ligne qui les sépare étant arbitraire.
Cette idée vient enfin d'une appréciation exagérée du pouvoir de l'éducation. La société ne peut pas faire des bourses de soie avec des oreilles de porcs, et il y a au monde quantité d'oreilles que toute la tannerie possible ne peut convertir en corroierie utile.
L'autre argument de M. MiU est qu'en ce cas la contrainte fera des rebelles et surtout que celui qui exerce la contrainte morale peut très-probablement se tromper.
Ceci est vrai, la raison est sérieuse, mais cela en vient à montrer non qu'il faille bannir toute contrainte, mais que son emploi est une opération délicate.
Les brahmes, dit-on, pénétrés de l'importance des bestiaux en agriculture, apprirent à leurs peuples à regarder le bœuf comme un animal sacré. Il ne devait jamais être contrarié, même lorsqu'il mettait son muffle dans une boutique et man-
geait la graine du marchand. Fût-ce par charité, il ne fallait pas gu*il fût tué. S'il glissait d'un rocher, s'il se brisait les os, les vautours pouvaient lui arracher les yeux et lui ronger les côtes, il fallait le laisser mourir; ceci n'a pas empêché que dans quelques villes de l'Inde le gouvernement anglais ait envoyé la moitié des bœufs sacrés aux bouchers mahométans et l'autre tQoitié à l'intendance pour traîner les fourgons. Bien des clioses en vont mieux, et quant à l'agriculture, elle n*en va pas plus mal. La liberté est le bœuf brahme de M. Mill. Je trouve difficile de comprendre comment la doctrine de M. Mill, sur la liberté individuelle, peut se concilier avec une autre de ses théories sur laquelle j'aurai occasion de revenir plus à fond. Je veux parler de sa théorie de la justice qu'il expose dans son JSssai sur VutUitarianisme. Après \me longue et intéressante discussion des différentes acceptions dans lesquelles le mot justice est employé, il finit enfin par élaborer la conclusion qui suit : « Du moment que nous appelons une chose un mal, nous en concluons que quiconque s'en rend l'auteur doit être frappé d'im châtiment; ce châtiment, quand il ne Test pas par la loi, est infiigé par l'opinion des concitoyens ou par les reproches de la conscience. » Tel paraît être le véritable point autour duquel tourne la distinction entre la moralité et la simple convenance. Cela fait partie de la notion du devoir sous les différentes formes où une personne peut être régulièrement forcée de le remplir. « Le sentiment de justice, dit-il plus loin, dans celui de ses éléments qui consiste dans le désir de punir doit être le sentiment naturel de représaille, de vengeance même, que la sympathie et l'intelligence rend applicable à ces dommages et à ces offenses reçues, à part, chacun de notre côté ou en commun avec la société. Le sentiment, en lui-même, n*a rien de moral, il ne l'est du moins que par la subordination exclusive aux sympathies sociales qui lui fait attendre leur appel et y obéir. Le sentiment naturel, en effet, nous porterait à ressentir indistinctement tout ce que l'on nous fait de désagréable, mais sous l'influence moralisante du sentiment social, il ne fait plus agir que dans le sens de Tintérêt général. »
Voilà des principes qui me paraissent d'accord avec lesprincipes mêmes que je soutiens, et tout à fait en désaccord avec la doctrine de Fessai sur la liberté. Le premier passage entraine la conséquence suivante : « les personnes qui font de la débauche une faute veulent en inférer que les personnes débauchées doivent ô'.re punies, soit par l'opinion publique, soit par leurs propres consciences. » Le second passage emporte la conséquence que voici : « le sentiment de justice, lorsqu'il est moralisé par le sentiment social, est le sentiment de vengeance en action contre une personne débauchée dans xxn sens conforme à l'intérêt général, c'est-à-dire de manière à détourner d'habitudes vicieuses qui donnent un mauvais exemple au peuple en général. » Est-il possible, je me le demande, de proclamer plus solennellement la doctrine que l'opinion publique doit exercer une contrainte sur le vice, non pas seulement dans la mesure où elle est nécessaire pour la légitime défense, mais encore d'une manière générale, par la raison que le vice est un mal que les hommes doivent écarter par des moyens appropriés.
C'est là une petite critique, me répondra-t-on. M. Mill, pour y répondre péremptoirement, n'aura qu'à supprimer quelques lignes de son essai sur la liberté, et à admettre qu'il exprime parfois ses doctrines trop largement. Il n'en est pas ainsi, je ne le crois pas. Que les expressions en question soient retirées de l'essai sur la liberté, et l'on verra toute la théorie s'efiFondrer. Les écrits de M. Mill forment des chaînes de pensées dont on ne peut supprimer une maille sans que la chaîne ne se décompose. Effacez le peu de lignes en question de l'essai sur la liberté, et ce qui restera deviendra un lieu commun à peine digne d'attention. La doctrine de ce livre serait, en ce cas, comme suit : « Les hommes ne sont pas justifiés à s'imposer à la conduite les uns des autres, les contraintes de la loi criminelle^ sauf pour le besoin de leur protection personnelle, mais ils sont fondés à se restreindre la conduite les uns des autres par l'action de l'opinion publique, non-seulement pour le besoin de leur
protection personnelle, mais encore pour le bien commun, y inclus ravantage des personnes ainsi corrigées. Ceci aboutirait à une doctrine tout à fait différente de la thèse actuelle de M. Mill. » D'abord, ce ne serait pas logique, ensuite ce serait à peine digne d'être discuté dans la pratique; enfin, cela laisserait en dehors les partisans de la liberté d'opinion et de discussion. Les contraintes de la loi criminelle à notre époque sont en petit nombre, et beaucoup d'entre elles peuvent être justifiées sur un point, sinon sur tous; il y a, d'ailleurs, bien des raisons pour ne pas étendre ses applications, lesquelles sont tout à fait indépendantes des considérations générales sur la liberté, comme je le démontrerai ci-après. La loi criminelle, en un mot, a trouvé le niveau qu'elle ne doit pas dé-> passer dans ce pays, quoique, sur beaucoup dépeints, et des plus capitaux, elle puisse à peine être regardée comme exer* çant sur les gens convenables une contrainte qui puisse être considérée comme telle. N'est-ii pas vrai, en effet, que pour la très-grande majorité de l'humanité, une loi prohibitive du vol n'est pas plus une contrainte que la nécessité de porter des vêtements. Les seules contraintes par lesquelles quelqu'un admettra qu'il est gêné, sont les contraintes de l'opinion publique, c'est-à-dire l'intolérance sociale dont M. Mill fait un tableau si saisissant; c'est elle qui, précédemment, retardait (elle ne le fait plus guère aujourd'hui] l'expression d'opinions inusitées sur la religion, l'adoption de pratiques nouvelles par les femmes, la modification des notions existantes sur les rangs sociaux et autreschoses analogues. C'est là, en un mot, le grand engin au moyen duquel toute la masse des croyances habituelles et communes qui constituent collectivement la moralité positive se trouve protégée et sanctionnée. Le véritable objet de la doctrine de la hberté, telle que dans son ensemble elle est posée par M. Mill, est de poser un principe condamnant toute immixtion dans les façons de vivre, qu'il peut plaire aux particuliers d'adopter, c'est cela ou ce n'est rien, car en fait de distinctions entre les cas dans lesquels la contrainte morale et la contrainte corporelle sont respectivement justi-
fiables, Tesprit de lliomme ne peut déterminer que celles qui naissent de la nature de la loi criminelle et de la difficulté petite et purement technique de la mettre en œuvre. Il en résulte que Ton doit considérer non pas comme élément nécessaire, mais en pratique, comme la partie la plus importante de sa théorie, la doctrine de M. Mill, en vertu de laquelle la société ne peut exercer de contrainte sur autrui, en matière de vices nuisibles pour Tagent seul, que dans le cas où elle a à se défendre.
Je passe maintenant aux observations que j'ai à faire moimême sur la relation de la morale avec la législation, et la mesure dans laquelle les gens peuvent et doivent être faits vertueux par acte de parlement ou par la contrainte morale de l'opinion publique.
Sans avoir de principe simple à affirmer sur ce sujet, je ne cf ois pas que la question comporte une solution brève et précise comme celle que lui donne M. Mill. Je pense, néanmoins, que les points qui se rattachent à cette solution peuvent être classés, et que la discussion peut être rendue plus simple, moyennant le système exposé au chapitre précédent, en considérant si l'objet pour lequel la contrainte s'exerce est bon, si la contrainte employée donnera un résultat, et si elle sera effective à frais raisonnables.
L'objet est que les gens deviennent meilleurs qu'ils ne le seraient en l'absence de toute contrainte. Cette proposition est si générale qu'elle peut à peine être comprise sans quelques observations préliminaires sur la position généralement faite à la moralité dans les affaires humaines, et la manière dont la question elle-même est produite et traitée.
Les hommes sont si étroitement en connexion les uns avec les autres qu'il est impossible de dire jusqu'où peut aller l'influence de l'acte en apparence le plus personnel. Les sentiments du fondateur d'une grande religion, les réflexions d'un grand philosophe, les calculs d'un grand général, peuvent déterminer la forme du moule où peuvent être jetées les vies, pensées et sentiments de cent millions
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la vertu l*est anssi quoique la santé ne le soit pas. La vertu et le vice ressemblent à la santé et à la maladie, en ce qu'ils dépendent de grandes causes générales qui> quoique toujours présentes, ne forcent pas toujours votre attention. Un bon air, une eau pure et ime bonne nourriture sont considérées maintenant comme de grandes conditions de santé. Le maintien d'un type moral élevé, Tadmiration de la vertu, sa glorification, la condamnation du vice, ce que Ton appelle dans un régiment ou une école un bon diapason moral voilà la condition de la vertu. Quand des soldats qualifient de démoralisée une armée profondément effrayée, ils se servent d'un terme qui, parce qu'il a d'expressif, rachète ce qu'il a d'impoli.
Nous devons rappeler, outre cela, que les mots vertu et vice et leurs équivalents, ont différentes significations dans différentes parties du monde et à des époques différentes. J'aurai, ailleurs, occasion de parler plus à fond des opinions éthiques de M. Mill et de dire à quel point je suis d'accord ou en désaccord avec lui sur plusieurs points. Qu'il me suffise, pour le moment, de dire que je suis d'accord avec lui sur sa tendance à donner le bonheur comme la preuve de la qualité morale d'une action; mais ceci est sujet à certaines explications importantes, et en voici une que je vais développer : on se forme, suivant les personnes, des idéals de bonheur très-différents. Lïdéal chrétien n'est pas l'idéal romain, l'idéal catholique-romain n'est pas l'idéal protestant, pas plus que l'idéal d'un catholique romain mondain n'est celui d'un dévot. 0)mparez les principes moraux de Corneille, par exemple, avec ceux de Port-Royal et ceux-ci avec ceux des Jésuites; ils diffèrent entre eux comme le chêne, l'orme et le mélèze. Ils ont tous un tronc, des branches, des feuilles, des racines; mais les racines, l'écorce, le grain du bois, la forme des feuilles et les branches diffèrent dans chaque détail.
Non-seulement les variétés de moralités sont innombrables, mais quelques-unes d'entre elles sont en désaccord,
Si un mahométan, par exemple, veut réaliser complètement son idéal et faire une réalité de ses idées sur la vie, il faut qu*il soit un membre de la race dominatrice qui a écrasé sous ses pieds les ennemis de Tlslam et les a forcés à choisir entre le tribut et le glaive. Il doit être capable de donner force à la loi du Coran sur les fidèles comme sur les incrédules. Il faut, en un mot, qu'il conquière. Des Anglais arrivent dans un pays où les mahométans ont plus ou moins réalisé leur idéal, ils entreprennent de le gouverner le plus sincèrement du monde, ils ont pour programme la devise delà liberté; au bout de quelque temps, malgré tout le plaisir qu'ils auraient eu à s'en passer, ils voient qu'il est impossible de gouverner sans principes, et, par la force des choses, ils sont obligés d'opter entre gouverner en anglais ou gouverner en mahométans. Naturellement, ils gouvernent comme des Anglais : vont-ils déplacer et s'efforcer de déplacer les idées mahométane3?Il serait absurde de supposer que non, ce ne serait que fermer les yeux à un fait déplaisant.
Ce n'est là qu'un développement de cette Vjérité générale que la sympathie intime et les innombrables liens de tous genres qui unissent les hommes entre eux, joints aux différences d'opinions et de caractères qui les partagent, produisent et doivent toujours produire entre eux de continuels conflits. C'est comme un lot de chiens de chasse tous accouplés entre eux et ayant toujours envie de prendre un chemin différent: M. Mill voudrait que chacun prit par où il vou-drait; cet avis est séduisant, et, tant que les différences ne s'accentuent pas, il pourrait être adopté : mais il n'est pas de vote au monde qui puisse découplei les chiens ou empêcher ceux d'entre eux qui sont les plus forts de prendre tin chemin à eux et de forcer les autres à les suivre. Nous sommes ainsi amenés à cette conclusion qu'en morale comme en religion, il y a et il doit y avoir conflit entre les hommes. L'homme bon et l'homme méchant, les hommes dont la bonté et la méchanceté sont d'espèces différentes, sont, en réalité, opposés les uns aux autres, il y a entre eux conflit réel, essentiel et éternel.
Il peut paraître, h première vue, que c'est là un paradoxe cynique, mais si on regarde une autre doctrine d'une connexité étroite avec celle-ci, on verra qu'il faut beaucoup moins s'en effrayer qu'il ne semble à première vue. Les influences qui tendent à unir les hommes et qui leur donnent intérêt au bien*ètre les uns des autres, sont à la fois plus nombreuses et plus puissantes que celles qui les mettent en collision. Ceci a pour effet, non pas d'empêcher des collisions, mais de les envelopper d'actes d'amitié et de bon vouloir qui les enferment dans certaines limites et empêchent les gens d'en venir à des extrémités.
Le degré auquel un homme a le sentiment de ces points de conflit, et les concilie dans la pratique de la vie, donne la mesure de la profondeur de sa sensibilité et de la vigueur de son caractère. La mise en scène de sentiments contradictoires est pour beaucoup dans l'intérêt de la tragédie, et ce conflit lui-même est la tragédie de la vie. Prenez un exemple entre tant d'autres, le monologue du Cid sur l'alternative où il se trouve de laisser impuni Toutrage fait à son père ou de le punir en tuant le père de sa maltresse.
Cher et cruel espoir d*ane âme généreuse.
Mais ensemble amoureuse^ Digne ennemi de mon plus grand bonheur.
Fer qui cause ma peine, M*es-tu donné pour venger mon honneu£, M'es-tu donné pour perdre ma Chiméne?
Il y a dans ce passage une expression singulièrement vraie de l'attitude que prennent les hommes vis-à-vis les ims des autres. Il n'y a de tolérance morale possible que lorsque les hommes en sont venus à une indifférence mutuelle, et, dans ce cas, la société est à sa fin. Si, maintenant, chaque lutte est menée comme une guerre d'extermination, c'est encore la fin de la société, mais plus rapidement, plus vivement, et non moins irrévocablement.
C'est un compromis entre les deux qu'il faudrait. Parmi
les dissidences, il j ^^ beaucoup qui ajoutent à Tintérèt de la vie, et sans lesquelles elle serait d'un intolérable ennui.
Il y en a, de plus, qui ne peuvent être laissées, soit réglées, soit non réglées sans conflit, et môme sans conflit sérieux, et qui ne sont cependant que des contestations, non entre le bien et le mal, mais entre différentes formes de bien. Tout le monde voit qu*il y a lieu, en pareil cas, à un compromis, où interviennent à la fois la force et le savoir. Il ne faut faire d'exception que pour ces fanatiques à l'esprit étroit, incapables de plus d'une idée à la fois comme de goût pour plus d'une chose, laquelle chose communément est une fadaise. Bien ne dénote avec plus de clarté un caractère pauvre, méprisable, et lâche, que l'incapacité à se tirer d'une discussion de ce genre avec douceur, modération, urbanité et bon vouloir envers ses adversaires et de prendre son parti galamment et de se tirer le mieux possible d'ime défaite loyalement acceptée. Le grand mérite du peuple anglais est la reconnaissance qu'il fait pratiquement de cette grande vérité. C'est là une vertu qui le rachète de tant de mauvais côtés que ce serait à oublier ceux-ci et à se faire illusion sur son compte. Chaque événement de nos existences, depuis les jeux de l'enfance jusqu'aux plus importantes luttes de la vie publique, celles môme qui, comme au xvii« siècle, durent ce que durent les guerres civiles, est une lutte pendant laquelle le devoir veut que chacun fasse de son mieux pour l'emporter sur ses adversaires, les traite avec modération, et, en cas de défaite, reste sans arrière-pensée tout en conservant l'espoir d'une chance prochaine et plus heureuse. La guerre doit exister, sans elle la vie serait insupportable, seulement c'est conformément à notre politique nationale que nous devons lutter entre nous, c'est-à-dire en gens d'honneur, en gens qui, au fond, sont des amis, et qui n'attachent pas un prix immodéré à l'objet de la contestation.
Le problème réel de la liberté et de la tolérance est simplement ceci : quel est l'objet considéré comme digne de contestation ? Est-ce un cas, et certainement il s'en présente de
semblables, où tout doit être fait, osé ^ supporté de ce que les hommes peuvent faire, oser et endurer? Le cas est- il tel, au contraire, qu'il vous soit honorablement possible de passer condamnation dans Tespèce présente sauf la chance d'en* gager de nouveau la partie plus tard? Suivant la réponse donnée à cette question, la lutte prendra rang entre la guerre à mort et la discussion amicale.
Ces explications me mettent à même de revenir sans crainte de malentendu à Tidée d'une législation moralement intolérante. Il s'agit d'établir, de maintenir ou de donner la puissance à ce que le législateur regarde comme un bon système ou programme moral. Par les raisons déjà indiquées, je pense que cet objet est bon si le programme déjà indiqué l'est aussi, et dans la mesure où il l'est. Dans quelle mesure un système particulier est-il bon ou ne l'est-il pas? C'est là une question qui, probablement, n'admet pas de solution péremptoire et définilive, je puis néanmoins faire observer qu'il est nombre et grand nombre de choses qui apparaissent, à différents degrés, bonnes ou mauvaises à tous les hommes. Au point de vue pratique de la législation, les raffinements importent peu. Vertu et vice, à ce point de vue, ont eu chez tous les peuples un sens tout à fait défini. A l'époque présente, en Angleterre, il y a de nombreuses théories courantes sur la moralité et les esprits spéculatifs sont séparés par de larges dissidences, mais celles-ci ont trait non pas tant à la question du bien et du mal de certains actes qu'à la signification précise de i^ette distinction , au mode suivant lequel le caractère moral d'actes particuliers doit être déterminé et aux raisons de préférer une conduite régulière à une autre qui ne Test pas. Le résultat est que l'objet de favoriser la vertu et d'empêcher le vice doit être admis à la fois comme très-bon et comme suffisamment intelligible, à propos de projets législatifs.
S'il en est ainsi, il ne restera plus que les questions relatives à l'efficacité des moyens que la société a à sa disposition pour cet objet, et au coût de l'application de ces objets. La société a à sa disposition deux grands instruments par
lesquels le vice a été empêché et la vertu favorisée^ la loi et ropÎDion publique et la loi tant criminelle que civile. L'usage de chacun de ces instruments est sujet à certaines limites et conditions et il est sage ou non de faire les hommes sages par actes du parlement ou par Faction de T opinion publique suivant que les dites limites et conditions sont déterminées ou respectées.
Je prendrai d'abord la loi criminelle. Dans quelles conditions et quelles limites peut-il en être fait application à Tob* jet de faire les hommes meilleurs? Il ne faut pas perdre de vue dans Texamen de cette question que la loi criminelle est à la fois Tinstrument le plus puissant et le plus rude que la société puisse employer dans un but quelconque. Son pouvoir se révèle par ce fait qu'elle rend le crime excessivement difficile et dangereux : dans une société civilisée, elle prévient d'une manière absolue le crime commis par violence, sauf le cas de guerre civile. Sa rudesse ne demande pas de démonstration, ses coups sont si durs qu'elle ne peut être mise en action que dans les occasions les plus graves et avec les plus grandes précautions contre l'abus et l'erreur. Pour qu'un acte puisse être qualifié crime, il faut qu'il soit susceptible de définition distincte et de preuve spécifique : il doit aussi être tel par sa nature, qu'il vaille la peine de le prévenir au prix d'un mal sérieux à infliger à ses auteurs. Ces conditions-ci, si toutefois elles le sont jamais, sont rarement remplies pour de simples vices. Il serait évidemment impossible de poursuivre un homme pour ingratitude ou perfidie. De telles imputations sont trop vagues, elles ne prêtent ni à enquête, ni à contre-enquête, ni à une discussion spécifique. En outre, les frais de l'instruction nécessaire pour la punition légale â*une telle conduite seraient énormes. Il serait nécessaire de s*engager dans un nombre infini d'informations subtiles el délicates, qui violeraient le secret de la vie privéed'un grand nombre de personnes. Voilà, je pense, des considérations concluantes pour ne pas traiter le vice comme un crime.
L'excessive sévérité de la loi pénale est encore une circonstance qui restreint considérablement retendue de son application ; c'est VuUima ratio de la majorité contre des personnes qui, en vertu de cette appréciation légale, sont supposées en rupture avec les liens qui unissent les hommes entre eux. Quand un homme est soumis à la pénalité légale, la société fait appel directement et exclusivement à la crainte, elle renonce à la prendre par ses affections et ses sentiments, elle se met, en un mot, en opposition distincte, tranchante et ouverte avec ses désirs, ce qui le met en demeure de devenii rebelle à la loi. La violence de la rébellion sera mesurée en partie par la violence de la passion dont Tassouvissement est empêché et en partie par le degré dans lequel la loi peut compter trouver une alliée dans la conscience de Thomme. Lorsqu'elle entre en lutte sociale avec une violente et impérieuse passion dont l'illégitimité n'est pas admise par la personne qui réprouve, qui n'est pas directement nuisible à autrui, une loi fait généralement plus de mal que de bien. C'est là, sans doute, la raison pour laquelle il est impossible de faire une loi contre le défaut de chasteté lorsque ce vice n'existe pas sous une forme horrible et monstrueuse aux yeux de tous. Le sujet ne comporte pas une discussion détaillée, mais quiconque suivra les réflexions que suggère cet aperçu trouvera qu'elles démontrent d'une manière saisissante les limites que le caractère rigoureux de la loi criminelle apporte à son application.
Si, maintenant, nous jetons les yeux sur les différents actes qui satisfont aux conditions spécifiées, nous trouverons une chose bonne,c'est qu'en Angleterre, et sur une grande échelle, la loi criminelle est employée à la suppression du vice comme à l'encouragement de la vertu.
La punition des crimes commims, de la violence et de la fraude sous les formes vulgaires est ambiguë, cela ne fait pas doute, elle peut être justifiée par le principe de légitime défense, et, toute question à part, parleur caractère moral. Il est néanmoins facile de démontrer que ces actes, en fait,
n'ont pas été prohibés et frappés de pénalités, seulement parce qu'ils sont dangereux pour la société et doivent, par conséquent, être prévenus, ils l'ont encore été pour la satisfaction du sentiment de haine excité par une telle conduite chez les esprits sainement constitués que vous appellerez vengeance, ressentiment, de tel nom qu'il vous plaira. Si ceci est démontré, il s'en suivra que la loi criminelle est à la fois une persécution des formes les plus grossières du vice et une affirmation énergique du principe que le sentiment de haine et le désir de vengeance mentionné plus haut sont des éléments importants de la nature humaine, lesquels, dans des cas pareils, doivent être satisfaits d'après un mode régulier, public et légal.
La plus forte des preuves de ceci se trouve dans les principes universellement admis et mis en œuvre comme réglant le degré de la peine. Si la vengeance influe et doit influer sur le degré de la peine, toute circonstance qui aggrave ou atténue le degré de perversité du crime aura pour eflfet d'élever ou d'abaisser le degré de la peine. Tel ne sera pas le cas lorsque l'objet du châtiment légal sera simplement de prévenir des actes spécifiés : certaines circonstances qui atténuent l'immoralité. du crime agiront souvent dans le sens de l'aggravation du châtiment. Si, comme je le maintiens, deux objets doivent être en perspective, de telles circonstances, suivant la nature des cas, agissent en sens dijfférent.
Un juge a devant lui deux criminels : il résulte des circonstances de la cause que l'un des criminels est ignorant et dépravé et que, sous l'influence de l'autre, il a cédé à une très-forte tentation.L'autre a reçu de l'éducation, occupe un certain rang, et c'est sous l'influence d'une tentation comparativement légère qu'il a commis la faute dont tous deux sont CQnvaincus. J'ose dire que s'il devait être fait une dififérence entre eux, tout magistrat du hench anglais, dans sa sentence, le ferait à l'avantage du premier.
Que penserait-on d'un discours aux prisonniers tel que celui-ci : « Vous A..., vous êtes un homme très-dangereux,
VOUS 6t68 ignorant, tous êtes déprarë, et, en ccmséqaence^ vous êtes particulièrement exposé à être amené au crime par les sollicitations ou Tinfluence de gens comme votre complice B.,., une telle influence, pour un homme de votre sorte, constitue, en fait, une tentation tout à fait irrésistibie. Vous appartenes à une classe nombreuse et accessible seulement aux motifs les plus grossiers; pour celte raison, je dois opposer à cette tendance un contre-poids aussi lourd que possible, et la sentence de Ifi Cour, en ce qui vous concerne, est que vous soyez conduit au lieu dont vous venez, pour être de là transféré au lieu d*exécution et pendu par le cou jusqu'à ce que mort s*en suive. Quant à vous, B..,, vous êtes incontestablement im infâme coquin, entre vous el A..., qui a été votre instrument, il ne peut, moralement parlant, y avoir de comparaison. Mais je n'ai pas à tenir compte de cela. La classe à laquelle vous appartenez n'est ni nombreuse, ni dangereuse. La tentation à laquelle vous avez cédé était légère et il résulte pour moi, de votre conduite, que vous n'avez pas délibéré longtemps avant de commettre ce crime. Au point de vue moral, peut-être ètes-vous plus coupable, mais en même temps, il est évident que le mobile qui vous a entraîné est moios puissant que celui qui a agi sur A... D'ailleurs, votre classe, votre position dans le monde, font de la perte de la réputation une chose très-redoutable pour vous. Vous avez tout cela à craindre, et il n'est pas vraisemblable que vous ayez l'idée de recommencer ou que d'autres soient tentés de vous imiter. Ce qui s'est passé détournera les autres d'agir de pareille façon tout autant que le châtiment qui pourrait vous être infligé. Il est bon toutefois d'avoir prise sur vous : En conséquence, vous allez être mis hors de cause sur Tenga* gement sous caution que vous allez être obligé de prendre de comparaître et d'être jugé à première réquisition. Dans le cas où pareille conduite se renouvellerait de votre part, vous serez certainement cité et, en cas de défaut, il y aura inexorable confiscation de la caution.
Charge à part, la logique d'une telle manière de voir
est absolument inattaquable. Si tous demandez à la loi cri-> minelle de prévenir le crime par la crainte Tirile du châti-*' ment, le fait qu'une tentation est forte est une raison pour que le châtiment soit sévère. C'est ce qui, pour plusieurs cas» existe actuellement, et c'est pour cette raison que les crimes politiques et les fautes contre la discipline militaire sont punis si sévèrement. Dans bien des cas aussi, la force de la tentation adoucit le châtiment : la raison de ceci est que la loi criminelle opère non pas simplement en produisant la crainte, mais aussi d'une manière indirecte, mais très-puissante, en donnant une forme particulière au sentiment de la colère et une satisfaction distincte au désir de Tengeance que le crime allume dans un esprit sain.
D'autres démonstrations du fait que la loi criminelle anglaise consacre le principe de la moralité peuvent être trouvées dans le fait qu'un nombre considérable d'actes inutiles à spécifier sont traités comme crimes uniquement parce qu'ils sont considérés comme d'une immoralité flagrante. J'ai déjà fait voir la façon dont M. Mill envisage ces questions. Il le fait, je me permets de le penser, d'une manière peu satisfaisante ; il sent, ce me semble, que de tels faits doivent nécessairement être punis, et il ne parvient à concilier cela avec ses principes fondamentaux qu'au moyen de subtilités indignes de lui. Étant admise la relation que je veux démontrer entre la loi et la morale, tout devient très-clair. Tous les actes renvoyés devant les tribunaux sont incontestablement mauvais, leurs auteurs rougissent d'eux-mêmes, ces actes sont tous susceptibles de preuves et de contre-preuves, nul doute enfin que la répression légale n'en réduise le nombre et la gravité et ne force les criminels à se livrer à leurs pratiques avec les plus grands secret et précaution. En d'autres termes, l'objet de les supprimer est bon et les moyens d'y réussir sont appropriés. En pratique, ceci prête à des considérations d'une haute importance, je dirai seulement ici que ceux qui se piquent d'avoir les égards voulus pour l'incurable faiblesse de la nature humaine devront, à moins de circonstances toutes
particulières, user de la plus grande circonspection dans Tap* plication de la loi pénale au yice pur et simple, fût-ce même à ceux qui font métier de le favoriser. Gela fait tout à fait deux, néanmoins, de tolérer le yice inofiensif tant qu'il reste tel ou de l'affirmer en face du monde comme une façon de vivre aussi bonne qu'une autre et attitrée à la même protection de la part de la loi.
Je passe maintenant à la manière dont il peut se faire que la loi civile puisse encourager la vertu et prévenir le vice. C'est un sujet si large que je préfère entrer dans quelques développements pour faire voir en quoi il consiste plutôt que d'essayer de le traiter systématiquement. Il serait pourtant facile de démontrer que presque chaque branche de la loi civile suppose un progrès de bien et de mal moral que le public en général a intérêt à maintenir et dans bien des circonstances à renforcer, procédé qui est diamétralement opposé aux principes fondamentaux de M. Mill.
Le sujet dont la loi se préoccupe le plus souvent est celui des droits et des devoirs, et les droits et les devoirs de Tusage le plus habituel et de la plus grande importance présupposent une théorie de morale. Les contrats sont une grande source de droits et de devoirs : est-il un pays au monde où les tribunaux accueilleraient des contrats qu'ils tiendraient pour immoraux? T a-t-il aussi un pays où ce soit une difficulté de dire si la matière d'un contrat est immorale ou ne l'est pas? D'autres droits sont d'une nature plus générale et en même temps exposés à certaines atteintes. Prenez le cas du droit qui appartient à un homme au sujet de sa réputation lorsqu'il est l'objet d'une diffamation. Gomment, sans l'aide d'une théorie de morale quelconque,' pourra-t-on déterminer ei la publication de la pièce arguée de diffamation peut ou non se justifier?
Le caractère moral de la loi civile se révèle surtout peutêtre dans les lois relatives au mariage et aux successions : les lois procèdent toutes d'une théorie essentiellement morale, en ce qui concerne les relations des deux sexes ; prenez le cas des enfants illégitimes : un bâtard est filins nuHius, il n'hérite
de rien et n*a aucun droit vis-à-vis de son père putatif. On ne peut voir là autre chose que Tintention très-formelle» de la part du législateur, de maintenir, reconnsdtre et favoriser le mariage de toutes façons, comme la base d*une société civi« lisée. Il a été dit, et c'est plausible, que la loi pèse avec dureté sur les bâtards, les punissant des fautes de leurs parents. Insister sur ce point ne rentre pas dans mon plan, bien que la loi soit, il me semble, dans le vrai. Je fais celte remarque uniquement dans le but de montrer jusqu'où va la loi, afin de maintenir le plus important de tous les principes moraux, le principe sur lequel repose une de ses grandes divisions. C'est là un de ces cas où un objet bon est accompli par des moyens efficaces et proportionnés.
Les démonstrations sont tellement fortes que je n'ajouterai rien d'emprunté à cette branche de la loi. Je me reporterai maintenant à quelques matières diverses ayant trait au même sujet : je commencerai parles lois somptuaires. Les principes de M. Mill les condamneraient certainement et, comme elles sont passées de mode, on peut dire que si mon principe n'en fait pas autant, ce sera tant pis pour lui. Je ne condamnerai certainement pas les lois somptuaires sous prétexte que leur objet serait mauvais ou impropre à être atteint par mesure législative. On pourrait, difficilement, je pense, imaginer une plus grande bénédiction pour une société toute entière qu'une réduction dans l'extravagance prodigue qui fait la vie si difficile et si laborieuse. Ce n'est pas sans impatience que je puis voir une fabrique de dentelles; l'industrie qu'il a fallu pour la créer aurait suffi pour améliorer de mille façons les conditions matérielles de la vie humaine et elle n'a actuellement pour effet que de permettre à un certain nombre de personnes de porter l'imitation d'un ornement qui ne tire son mérite que d'être fait à la main. Ce serait un grand bienfaiteur de l'espèce humaine que celui qui résoudrait pratiquement le problème d'assurer l'emploi des formes les plus hautes de l'industrie humaine à des objets dignes d'elle. La vie, cependant, est devenue si compliquée, les intérêts en-
gagés sont si puissants et si dignes de respect» il est si clair que la mise en yigueur d'une pareille loi serait impossible, que je ne pense pas qu'il puisse se trouver personne aujourd'hui pour en proposer une« De telles lois ont pu être trèsutiles, mais c'était à un âge du monde plus primitif et lorsque les communautés étaient moins nombreuses. J'en dirai autant des lois relatives à la répartition de la propriété et à la réglementation du commerce.
Les lois relatives à l'éducation, au service militaire et à la discipline de l'armée, ont un côté moral de la plus haute im— porlance, M. Mill serait le premier à l'admettre. Il insiste, en efiFet, dans plusieurs passages de son livre sur le fait que la société a un contrôle absolu sur la génération qui grandit comme sur une raison de ne pas amener les adultes à la moralité par voie de contrainte : c'est là précisément le contraire de la vraie conclusion. Comment la société pourrait-elle accepter la position d'éducatrice si elle n'a pas de principes moraux qui puissent servir de base à l'éducation? Comment, ayant accepté cette position et ayant fait l'éducation du peuple jusqu'à un certain point, peut-elle tirer une ligne à un point où l'éducation unisse et où commence la parfaite indifférence morale? Quand un particulier élève sa famille, «a supériorité sur elle se fonde principalement sur sa supériorité d'âge et d'expérience; lorsque cette supériorité cesse, le pouvoir dont elle est la base cesse aussi. Entre la société en général et les individus la difficulté est d'un autre genre : les principes admis et les institutions de la société n'expriment pas purement et simplement les opinions actuelles de la partie gouvernante de la société mais les résidtats accumulés de siècles d'expérience, ils constituent un programme par lequel la conduite des individus peut être régie et auquel, ceux-ci, sous une variété de formes directes et indirectes, sont obligés de se conformer. C'est là, je crois, un des sens qui peuvent être attachés à la proposition que l'éducation ne cesse jamais. Pendant que Fenfant devient un homme et pendant que l'homme fait devient un vieillard, il subit Tin-
iluence des difTérents groupes d*éducafeurs qui, chacun» lui impriment leur cachet. II n*est pas rare de voir des parents âgés recevoir de leurs enfants, devenus adultes, les enseigne* ments que ceux-ci tirent de leurs rapports avec leur propre génération. Tous, entre nous, nous nous instruisons conti* nuellement les uns les autres, et c*est et ce doit être toujours par une action à la fois morale et plus ou moins coercîtive.
Quant à la théorie de M. Mill que Tinflaence coercitive de l'opinion publique ne devrait être exercée que dans des vues de légitime défense, elle me parait un paradoxe si éclatant qu'il est presque impossible d'argumenter contre elle. Une simple considératloii sur le sujet suffit pour le prouver : il y a là un principe dont il est tout simplement impossible de se débarrasser : c'est comme si Ton disait à une rose qu'elle ne devrait avoir de parfum que dans Tunique but d'être agréable au propriétaire du terrain sur lequel elle pousse. C'est pour mille raisons que les gens forment et expriment les uns sur les autres les opinions qui collectivement forment l'opinion publique, c*est pour s'amuser, pour avoir quelque chose à dire, pour flatter tel ou tel sentiment occasionnel : mais l'effet de telles opinions une fois produit, est tout à fait indépendant des causes qui Tout amené. Un homme est puni pour meurtre et échappe à un verdict de culpabilité : le public suit l'affaire par curiosité, il la discute pour le plaisir de discuter, mais si, pour une raison quelconque, il est amené à penser que, suivant toute probabilité, l'homme était coupable, il évite sa société comme toute autre chose déplaisante. Quelle que soit son origine, c'est toujours dans le même sens que l'opinion produit son effet.
Ce qui résulte de ces observations, c'est que Tune comme l'autre, la loi et l'opinion, en bien des cas, exercent une influence coercitive énergique sur les choses de morale pour des objets qui sont tous dans le sens expliqué plus haut et par des moyens bien calculés pour atteindre ces objets dans une mesure plus ou moins étendue, à frais justement
proportionnés. S*il en est ainsi, je dis que la loi et Topinion publique font bien, et je ne vois pas comment pourraient être critiquées et les prémisses et les conclusions.
Il y a naturellement des limites à la possibilité d'une intervention utile dans les choses morales, soit de la part de la loi, soit de la part de Topinion publique, et il est de la plus haute importance que ces limites soient scrupuleusement observées. Les grands principes sur le sujet sont simples et en petit nombre, quoiqu'ils ne puissent pas être définis avec précision ; il suffira de mentionner les suivants :
!• Ni la législation ni Topinion publique ne doivent s'immiscer dans tout. Les sujets à propos desquels on a à le faire vis-à-vis de ses voisins sont, en grandes proportions, de très-petites choses sans importance. L'esprit inquiet ou redresseur, qui ne laisse jamais les choses en repos ou aux gens le soin d'eux-mêmes, est un caractère vulgaire et méprisable, les observations dirigées contre ces petits personnages sont parfaitement justes, mais chercher à en avoir raison en niant le lien qui existe entre la loi et la morale, c'est comme si, pour chasser les mouches bleues et les cousins d'une maison, on en chassait l'air et la lumière.
2^ La législation et l'opinion publique. Tune comme l'autre, mais spécialement cette dernière, sont susceptibles de malfaisance et de parfaite injustice, si elles se prononcent sur une évidence imparfaite. Former et exprimer des opinions arrêtées sur un homme que vous ne connaissez pas, l'immoralité ou l'impiété d'un livre que vous n'avez pas lu, les mérites d'une question au courant de laquelle vous n'êtes pas, c'est courir grand risque de faire un ton sérieux, c'est commencer par pendre pour juger ensuite, ou plus souvent encore ne pas juger du tout. Faudra-t-il pour cela, cependant, ne pas pendre après un procès régulier?
3<* La législation devrait, dans tous les cas, être mise au niveau de moralité existant à l'époque et dans les pays où elle est appliquée. Vous ne pouvez rien punir que l'opinion publique, dans ses manifestations habituelles, ne con-
damne fortemeut et sans équivoque. Faire autrement, ce serait l'occasion d'une hypocrisie grossière et d'une réaction furieuse : frapper de châtiment une majorité morale est chose chimérique, la loi ne peut être meilleure que la nation qu'elle gouverne ; il est cependant en elle et de son droit de protéger un type moral reconnu et de développer peu à peu la mesure de son action, suivant que le type moral s'élève. Ne punissons-nous pas avec la plus grande sévérité des pratiques qui, en Grèce et à Rome, étaient à peine censurées? Peut-ôtreviendra-t-il un temps où il paraîtra juste et naturel de punir l'adultère, la séduction et même la fornication; seulement, cette perspective n'est pas rapprochée, toute personne raisonnable l'admettra. Est-il même certain que nous allions dans son sens? Ceci est douteux. En tous cas, le législateur et l'opinion publique ont le devoir de respecter scrupuleusement la vie intime. Celle-ci ne peut-être définie d'une manière précise, on peut cependant la déterminer d'une manière générale. Les plus intimes et les plus délicates relations de la vie sont de nature telft, qu'elles ne sauraient,^ sans grand mal, et même sans un dommage moral définitif, supporter une surveillance empreinte de sévérité, ou qui, même sympathique, ne porterait pas juste. La vie privée peut être violée non- seulement par une intrusion étrangère mais encore par le fait d'amener un homme à observer à l'excès ses impressions et à attacher trop d'importance à leur analyse. Le langage courant fournit sur ce sujet une preuve qui est presque parfaite. Une conduite qui peut être représentée comme indécente est toujours, dans un sens ou dans un autre, une violation de la vie intime.
Il existe une démonstration parfaite de ceci : je puis en dire quelques mots; c'est là le cas du confessionnal et du càsuisme en général. Autant que j'ai été capable de voir dans les écrits des casuistes, leurs écrits semblent contenir un code pénal spirituel; le code en deux chapitres intitulés péchés mortels et péchés véniels, selon qu'il voue le coupable à l'enfer ou au purgatoire, décrit avec une minutie légale et
«Tec des explications spécifiques, toutes les fautes par action, pensée, intention et imagination, qu'il est possible aux hommes de commettre. Quoique quelques-unes d'entre elles soient révoltantes, sans Tôtre cependant au point que le voudrait certain bruit public, rien ne peut donner une idée de l'intérêt et 4e la curiosité de quelques-unes des discussions développées dans ces œuvres étranges.
Autant que j'ai pu le voir par moî-môme, je puis dire que rien n'est plus injuste que Tidée que les casuistes faisaient, à force d'arguties, disparaître les obligations morales. Escobar en particulier, la béte noire de Pascal, me laisse l'impression, au contraire, d'une sorte de simplicité à demi humoristique.
La véritable objection de tout le système, et la véritable explication de l'aversion qu'il a rencontré, c'est que c'est peut-être la plus grande immixtion dans la vie intime, l'invasion de la loi la plus audacieuse et la plus réussie dans des matières qui, de mémoire d'historiens, ont été toujours placées en dehors d'elle. Il n'y a, du reste, rien de plus à dire, si le postuïaium sur le^el il est fondé est vrai, si, en fait, il y a un code pénal céleste qui qualifie certains faits crimes ou délits, passibles de l'enfer ou du purgatoire; si, en fait, les prêtres, par la confession et l'absolution, ont le pouvoir de faire que de véritables crimes soient commués en simples torts. Il est impossible, je pense, de lire les livres en qnestion sans se sentir convaincu qu'un procès devant un tribunal qui applique de telles lois, sur une preuve fournie exclusivement par le criminel, doit être quelque chose comme une pure affaire de forme, une illusion d'un genre très-nuisible, un procédé destructif de tout respect pour soi-même chez la personne qui y est soumise et de nature à confondre d*une manière absolue toutes les notions de juste et d'injuste, debien et de mal, qu'elle peut avoir. Que justice puisse être faite sans la connaissance la phis complète possible de chaque fait relatif à chaque faute, c'est là chose impossible. Que chaque fait soit rappelé, analysé^ traité, pesé et mesuré sans renouveler, à un haut degré, le mal de l'acte lui-même, et sans
toousser la conscience pour de pareils actes à venir, voilà ce qui semble également impossible. Qu'une créature quelconque puisse mettre à nu son âme, la déshabiller complètement, la soumettre à l'examen d'autrui, et ensuite marcher le front levé, je suppose que cela se peut, puisque tant de gens font profession de le faire, mais il reste bien vrai, cependant, que, vue du dehors, la chose parait inconcevable.
La conséquence que je tire de cette théorie, c'est qu'il y a une sphère dont Texistence ne fait pas doute, bien qu'il soit impossible d'en déterminer les limites, et dans laquelle la loi et l'opinion publique n'interviennent pas sans faire plus de mal que de bien. Essayer de régler par la loi ou la contrainte de l'opinion les affaires de famille, les relations d'amour et d'amitié, ou faire d'autres choses du môme genre, cela équivaut à enlever un cil de l'œil d'un homme avec une paire de tenailles ; on enlèverait l'œil et on n'aurait jamais le cil.
Telles sont, je pense, les principales formes dans lesquelles la société peut encourager la vertu, prévenir le vice et dans lesquelles elle les encourage et les prévient, en effet. Il est impossible de se faire une idée du résultat qu'elle obtient en agissant de la sorte, on peut dire peut-être que ce que la loi criminelle fait de plus réel dans ce sens c'est qu'elle stigmatise le vice dans sa forme la plus grossière et protège ainsi, contre une violation flagrante et ouverte, le programme de morale publique et accepté ; il confirme, en un mot, d'une manière singulièrement accentuée, un principe tout à fait inconciliable et contradictoire à celui de M. Mill, le principe que, légitime défense à part, certains actes de perversité doivent être empêchés autant que possible, quoiqu'il en coûte au coupable et, puni, le cas échéant, avec une sévérité exem- -plaire.
Quant à l'influence de l'opinion publique sur la vertu et le vice, elle est d'une gravité incalculable, maisil est difficile d'en dire beaucoup sur sa mesure, parce que son influence est indéfinie et se traduit d'une infinité de manières. Il faut aussi faire observer que, quoique beaucoup plus positive que celle
de la loi, son influence est infiniment moins manifeste. Elle est aussi très-capable de se tromper, car Topinion publique est multiforme et peut s'inspirer de la sottise d'un village ou du dépit d'une coterie aussi bien que du jugement réfléchi d'une fraction de la partie raisonnable de l'humanité. Son pouvoir, d'autre part, dépend de sa nature et de celle de la personne sur laquelle elle agit. Un homme calme, vigoureux et sensé, saura à, propos, la respecter ou la dédaigner quoiqu'il ne puisse pas être tracé de règle sur ce sujet. Cependant il reste clair, qu'en général, on peut dire ceci d'elle : « Que les gens ne forment ou n'expriment plus leur opinion sur la conduite de leurs voisins, sauf dans le cas où la conduite de ceux-ci les touche personnellement, et les principaux motifs de bien faire disparaîtront de ce monde en môme temps que les principaux obstacles à mal agir. »
J'ai dit, maintenant, ce que j'avais à dire sur l'action de la loi et de l'opinion publique au point de vue de l'encouragement de la vertu et de Tabolilion du vice. J'espère avoir démontré que l'objet qu'elles ont en vue est un de ceux qu'elles peuvent poursuivre et qu'elles poursuivent d'un nombre infini de manières et dont les frais, si toutefois on peut appeler cela des frais, ne sont d'aucune manière hors de proportion avec l'importance de l'objet poursuivi.
. Avant d'en finir avec cette partie du sujet, je ferai quelques observations sur une matière qui lui touche de très-près. Je veux dire sur la contrainte qui est continuellement exercée par les hommes les uns sur les autres, sous la plus rude des formes possibles, c'est-à-dire par la conquête et la guerre. *0n ne peut exagérer les effets de ces procédés sur tout ce qui intéresse les hommes en leur qualité d'hommes, la guerre et la conquête décident toutes les grandes questions de politique et exercent, en bien des cas, une influence presque décisive sur la religion et la morale. Nous sommes ce que nous sommes parce que la Hollande et l'Angleterre du xvi® siècle ont défait l'Espagne et parce que Gustave-Adolphe et d'autres ont résisté avec succès à l'empire dans l'Allemagne du Nord. Le
préjugé le plus populaire et le sens le plus politique s'accordent pour penser et sentir que Sedan et Sadowa, sous le rapport des questions en jeu, avaient plus d'importance au point de vue moral et religieux qu'au point de vue politique. Nous trouvons là la contrainte sous une échelle gigantesque pro* duisant des effets durables, au triple point de vue politique, moral et religieux. Faut-il trouver cela bon ou mauvais, juste ou injuste, en se guidant uniquement d'après le principe qu*il n*y a de bon que ce qui est fait en vue de la défense personnelle ?
Il m*est arrivé plus d*une fois de me référer, en passant, à cette grande question; j'ai déjà indiqué, en termes généraux, l'impossibilité de leur appliquer le principe de M. Mill. Les précédentes observations me permettent d'entrer plus avant dans ce sujet. J'observerai donc d*abord que, comme je Tai démontré, des conflits sous des formes différentes seront inséparables de la vie elle-même aussi longtemps que les hommes auront à s'intéresser à leurs actes réciproques et à s'émouvoir pour des motifs et des vues qui les mettront en lutte. Le grand art de la vie. n'est pas d'éviter ces conflits mais de les diriger de manière à réduire autant que possible le préjudice de ceux qui luttent, lesquels après tout, sont plutôt des amis que des ennemis et qui, le plus souvent, n'attachent qu'un intérêt médiocre à l'objet de la difficulté.
La tolérance, en un mot, reste dans sa propre sphère aussi longtemps que son objet est d'adoucir des conflits.inévitables; elle devient excessive et irrationnelle dès quelle vise à une complète suppression des luttes et tend ainsi à produire un état d'indifférence et d*isolement qui serait le plus grand des maux s'il pouvait se produire.
Dans la grande majorité des cas, peut-on dire, ces conflits peuvent être réglés sans recours à la force physique; chez chaque société prise en elle*même, la série des cas dans lesquels l'usage de la force physique est nécessaire est déterminée par le code de la loi criminelle et par le principe que voici : la loi criminelle, faite pour prévenir les faits de force
ou de fraude nuisibles à d^autres qu*à leur auteur, peut être acceptée comme une règle pratique approximative, à obseryer généralement, bien que, comme je Tai démontré, elle ne soit qu'une règle pratique, et qu'elle puisse même, à ce titre, souffrir de nombreuses exceptions.
Lorsque, cependant, nous avons à considérer les relations de nations indépendantes, il se présente un ensemble de considérations toutes différentes. Les nations n'ont pas de supérieur commun, leurs relations ne sont pas telles qu'elles puissent être définies avec l'exactitude et la propriété que comporte la loi criminelle, et, fussent-elles définies, il ne serait pas possible de spécifier et d'infliger la loi criminelle. Il en résulte que, sur chaque cas qui se présente, les nationa décident toujours en leur propre fait de la manière dont leurs intérêts doivent être poursuivis, soutenus, et s'ils le doivent être, oui ou non, au prix d'une guerre. Ceci est vrai, même dans le cas de référence à certains arbitrages, comme ceux que nous avons eu récemment; la volonté des parties fait l'autorité des arbitres, et celle de leur sentence se tire de la même origine. Telles sont les relations de nation à nation ; aussi toute l'histoire moderne, notamment, démontre-t-elle que toutes les nations sont directement et puissamment aiffectées de ce qui arrive à l'une d'elles. La question, en effet, de savoir ce que doit être une nation, de savoir si elle doit avoir peu ou beaucoup de territoire, peu ou beaucoup d'habitants, dépend largement de l'état des autres nations. Un territoire plus ou moins compacte, habité par ime nation plus ou moins homogènej voilà ce que nous entendons par une nation; mais comment déterminer le point où les lignes doivent être tirées? A qui appartient -il de dire qui, du Rhin ou des Vosges, doit séparer. la France de TAllemagne, de dire si les Anglais et les Gallois, les Ecossais et les Irlandais sont ou ne sont pas assez homogènes pour former un corps politique. Il n'y a qu'une réponse à faire à ces questions, la voici : c'est la force dans la plus large acception du mot, qui doit décider la question. En employant cette expression, je parle de la force phy-
sique, morale et intellectuelle, du pouvoir et de la vertu attractive des croyances et des idées qui animent les différentes nations ; toutes les grandes guerres, à un point plus ou moins élevé, sont des guerres de principe et de sentiment, toutes les grandes conquêtes comprennent plus ou moins un élément moral : étant données des idées comme celle des protestants et des catholiques au xvi* siècle c'est-à-dire des idées s^emparant tout à coup des nations de TEurope, des guerres religieuses étaient inévitables, et, dans Tapprédation de leur caractère, nous ne devons pas seulement tenir compte de la question de savoir qui a pris Toffensive, qui a porté le premier coup, mais bien plus de la question de savoir quel était, de tous les principes opposés et mis en lutte, de toutes les théories qui s'entrechoquent dans la vie, celui d'entre eux qui était le plus noble, le plus vrai, le plus approprié au développement des puissances de la nature humaine, le plus en harmonie avec les faits qui entourent et constituent la vie humaine,
La grande guerre civile américaine est la démonstration moderne la plus indiquée et la plus instructive qui puisse être donnée de ceci. Quel est Thomme qui, considérant froidement le sujet, pourra manquer de reconnaître qu'il serait vain et insensé de vouloir décider la question entre le nord et le sud par la métaphysique des jurisconsultes sur la vraie nature de la souveraineté ou par des interprétations subtiles « de la constitution ou des documents écrits. Vous pourriez tout aussi bien tenter d'augurer de la fortune d'ime bataille d'après la forme des armes à feu. La véritable opiestion était : quel est le mot, quel est le fond de la querelle? Qu'est-ce, en réalité que les deux parties en lutte ? Il peut être fait à ces questions diverses réponses qu'il n'y a lieu pour moi de spécifier ni de discuter. Mais celle de ces réponses qui viendra à être préférée décidera, je pense, d'une manière décisive du sens dans lequel se prononceront les sympathies de la personne qui l'accepte.
Il semble que cette contrainte, sous la forme la plus formi-^
dable et sur Téchelle la plus étendue, la contrainte de la guerre en un mot, est un des principes qui se trouvent à la racine de Tezistence nationale; elle décide ce que les nations doivent être et ce qu'elles ont à être; elle décide ce que les hommes doivent croire, comment ils doivent croire, dans quel inouïe doivent être jetés leur religion, leur loi morale et toute l'allure de leur vie; elle détermine avec précision et, tout d'une fois, dans quelle mesure, du plus ou du moins, la liberté individuelle doit être admise à exister à une époque et à un lieu indiqués.
De cette grande vérité découlent de nombreuses conséquences à quelques-unes desquelles je me suis déjà référé ; Elles peuvent toutes se résumer en une seule : le pouvoir précède la liberté : la liberté, d'après la vraie nature des choses, relève du pouvoir, et c'est seulement sous la protection d'un gouvernement puissant, bien organisé et intelligent qu'une liberté quelconque peut exister.
Je n'insisterai pas plus avant là-dessus, je signalerai seulement que la manière dont la guerre a été conduite mérite beaucoup plus d'attention qu'elle n'en a obtenu, car elle donne une idée du caractère et des limites des luttes de la guerre civile. Il y a deux points à remarquer : à la guerre, d'abord, la défaite après une lutte honorable n'inflige aucun affront, et c'est le fait d'hommes honorables et énergiques qu'accepter de bonne grâce une défaite. Il n'y a pas encore beaucoup d'années, il fut publié un compte-rendu d'une grande revue passée par l'empereur de Russie ; Schamyl, qui si longtemps l'avait défié dans le Caucase, y vint, dit-on, et déclara que de môme que l'empereur n'avait jamais eu d'ennemi plus obstiné que lui, de même aussi il n'aurait pas dorénavant d'ami plus fidèle; que c'était, il le voyait, la volonté de Dieu que la Russie dominât et qu'il savait se soumettre à la volonté de Dieu. Si le fait est vrai et les paroles sincères, c'était là le langage d'un sage, bon et brave homme.
En second lieu, quoique la guerre soit la forme de la contrainte la plus dure qui puisse être adoptée, bien que les pro-
grès de la civilisation fassent qu'à mesure que le temps marche les guerres soient de plus en plus coercitives il y a eu à toutes les époques, quelque reconnaissance du principe en Tertu duquel elles ne doivent pas, sous ce ra])port, dépasser certaines limites. Ce principe, de plus, tend continuellement à s'affirmer avec une vigueur et une clarté croissantes : les lois de la guerre, comme on les appelle, montrent que, même dans ces cas extrêmes de collision d'intérêts, la force de certains bons sentiments l'emporte sur Thostilité et se fait respecter en dépit de celle-ci. La guerre est la limitation de la liberté poussée jusqu'à l'extrême : depuis la guerre jusqu'à le discussion la plus amicale sur une question qui peut être ultérieurement réglée d'une manière ou d'une autre il y a une série infinie de gradations, chacunes différentes les unes des autres et chacime d'elles constituant un mode difiFérent de contrainte, un mode distinct de compression de la liberté. Et dans tout cela, la défense légitime ne figure que pour une très-petite part, si toutefois elle en a même une.
Examen fait de la théorie sur la liberté, de M. Mill ; de M. Mill, qui, sans comparaison, est le plus considérable et lo plus raisonnable de ses avocats, je pourrais même dire de ses adorateurs, cette théorie est beaucoup trop rationnelle pour être prise comme un échantillon du sentiment populaire sur ce sujet. J'aimerais à faire quelques observations sur ce dernier : il est toujours difficile d'argumenter contre des sentiments : ils sont en e£fet si indéterminés et si changeants qu'argumenter contre eux c'est comme tirer le canon contre un nuage* Les personnes enthousiastes emploient, de toutes sortes de manières, les mots de liberté et d'indépendance. Indépendance quelquefois veut simplement dire victoire, cela veut aussi quelquefois dire un gouvernement qui metles entraves à leur vraie place en laissant aux hommes la liberté de faire le bien : c'est évidemment la liberté dont parle Tennyson qui dans son beau langage la nomme : « Cette mère atistêre d'œuvres majestueuses, qui nous contemple de VUe qui est son
atUelf où comme une déesse^ eUe tient le trident, et aU comme un roif elle porte la couronne. »
Indépendance veut souvent dire autorité eomme lorsque les archevêques romains parlent de Tindépendance ou de la liberté de TEglise, et aussi je crois, lord Clarendon, lorsqu'il parle des rois d'Angleterre eomme de monarques aussi indépendants et aussi absolus qu'aucun roi du monde.
Toutefois, Tacception dans laquelle ce mot est le plus généralement pris est celle de gouvernement populaire. Les hommes qui parlent de liberté veulent, en règle générale, dire démocratie ou quelque forme de gouvernement qui se rapproche plus de la démocratie que du gouvernement sous lequel ils vivent. Tel est, généralement parlant, le sens de ce mot sur le continent. Maintenant la démocratie n*a, comme telle, aucune relation avec la liberté qui puisse être définie ou déterminée. Le degré auquel le pouvoir gouvernemental agit sur les individus dépend de retendue, de la contrée, de la distance à laquelle ses habitants sont rapprochés les uns des autres, de la mesure dans laquelle une expérience actuelle les force à s'en rendre compte, de celle dans laquelle ils dépendent les uns des autres, du caractère national et d*autres choses analogues; la forme du gouvernement a bien peu à faire en la matière.
Il serait naturellement oiseux de supposer que vous pouvez mesurer la réelle portée d'un cri populaire en le pesant dans les balances logiques. Pour comprendre l'enthousiasme populaire pour la liberté, il faut quelque chose de plus que la simple analyse du mot. En poésie comme en langage popùlaire et pathétique de tout genre, liberté veut dire à la fois plus ou moins que la simple apparence de contrainte. Cela veut dire, en même temps, l'absence de ces contraintes que la personne qui parle considère comme fâcheuses et aussi, en général, plus ou moins distinctement, un élément positif, c'est-à-dire la présence de quelque pouvoir distinct original, agissant sans limites, dans un sens que la personne qui se sert de l'expression considère comme salutaire. Lorsqu'elle
est employée d^une manière tout à fait générale et avec référence à Télat présent du monde politique et moral, liberté veut dire quelque chose comme ceci : les élans, les énergies de la nature humaine sont bons, tenus pour mauvais jusqa*h ces derniers temps, ils sont en train maintenant de se dégager des entraves qui leur avaient été mises, aux époques antérieures. En un mot, le cri pour la liberté, c'est une condamnation générale du passé, un acte d*hommage au présent dans la mesure où il diffère du passé et un acte d'hommage à Tavenir autant qu'il devra s'accorder avec le présent. ^ Si l'on me demandait ce qu'il faut penser de la liberté dans ce sens du mot, la réponse, évidemment, entraînerait une discussion complète de tous les changements dans le sens de la réduction de Tautorité qui ont pris place dans les temps modernes et qui doivent encore en être les conséquences. Une telle enquête serait naturellement oiseuse pour ne pas dire inii>ossible. Quelques remarques, cependant, seront utiles sur des points de la controverse que l'on laisse continuellement de côté.
Le point principal, c'est que l'enthousiasme pour la liberté dans ce sens est difficilement concîliable, en quelque sorte, avec le sens propre de Hmportance de la vertu, de l'obéissance, delà discipline dans son sens le plus large. L'habitude d'esprit engendrée par une continuelle glorification du temps présent et par la résistance couronnée de succès à une autorité tenue pour usurpatrice et absurde, est, presque de nécessité, fatale à la reconnaissance du fait qu'obéir à un véritable supérieur, se soumettre à une nécessité réelle^ faire le mieux que l'on peut, de la meilleure volonté possible, est une des plus importantes de toutes les vertus, une vertu absolument essentielle à quoi que ce soit de grand et de durable. Exprimé en termes généraux» tout le monde admettrait cela, mais c'est un don des plus rares au monde qne de reconnaître la nécessité d'agir d'après ce principe en présence du cas même qui se présente de le faire. Il est d'une difficulté suprême de savoir qui honorer, à qui obéir, de savoir le point où la résistance
cesse é*ètre honorable et où une soumission de bonne foi et sans réserve mentale est Tattribution du courage et de la sagesse. Tout ce qui peut être dit de spéculatif en ces matières ne Ta pas très-loin; il en est de ceci comme de la difficulté qui est dominante pour quiconque a Tadministration de la justice, celle d*aJouter foi ou de refuser créance à une affirmation faite par un plaideur qui peut, s*il lui plait, altérer la vérité.
Dans presque chaque département de la vie, nous sommes amenés, en fin de compte, par de longues et laborieuses phases que le soin voulu nous a permis de traverser correctement, en présence de quelque problème suprême pour la solution duquel, la logique, Tanalogie, Texpérience et tout l'appareil ne nous servent de rien, bien que le salut de nos opérations y soit attaché. Les questions : obéirai-je à cet homme ou n*y obéirai-je pas? me soumettrai-je à cette pression? acceplerai-je ce principe? et d'autres pareilles sont du nombre. Il n'y a pas de principe pour vous aider à trouver la réponse qui, cependanti détermine le cours et le succès de la vie, de l'homme qui les pose.
L'effet pratique de la popularité des lieux commxms sur la liberté a été de faire naître habituellement dans les esprits une forte présomption contre l'obéissance à n'importe qui, et, par un contre-coup naturel, d'induire des esprits d'un autre tempérament à obéir à la première personne qui réclame leur obéissance et qui a suffisamment d'énergie et de confiance en elle-même. Ainsi ont disparu bien des vieilles formes sous lesquelles la discipline était un bien reconnu, et admis et certainement il ne s'en est pas produit beaucoup de nouvelles.
La conclusion pratique de ceci est que les gens qui ont le don du langage pathétique ne devraient pas chanter le mot de liberté comme ils le font, mais devraient, autant que possible, avant de tomber en extase devant toute espèce de cas de liberté, se demander quelle chose elle lui donne la liberté de faire et de quelle contrainte elle le décharge. Lorsqu'ils
seront forcés de répondre à cette question avec précision, ils donneront à leur prose poétique un tour beaucoup plus défini et plus utile que celui qulls lui donnent actuellement.
Naturellement, comme il arrive toujours à des remarques de cette nature, celles-ci trouvent leur application dans des sens opposés. Quand la liberté est exaltée comme telle, nous pouvons être sûrs qu'il y aura toujours là ceux qui sont opposés à la liberté en sa qualité de liberté et qui prennent plaisir à s'appesantir sur le côté faible de toute chose qui passera revêtue de ce nom. Les mêmes personnes devraient s* adresser la question inverse avant de glorifier les actes du pouvoir : l'autorité pouvait-elle légalement faire telle chose? Dans l'affirmative, les moyens qu'elle a employés étaient-ils légaux ? ou bien, si les mots choisis pour l'éloge étaient ordre et société, qu'ils se demandent quel est l'ordre et quel est le genre de société auxquels leurs louanges se rapportent ?
Je me référerai, pour développer ces observations, aux travaux de deux remarquables écrivains, MM. Burckle et de Maistre. Us forment le contraste le plus complet que puisse présenter l'histoire littéraire. Chacun d'eux est un manichéen, un croyant à Arimanes et Oromasdes,à im bon et à un mauvais principe ; seulement l'arimane de M« de Maistre, le passé, la tendance en arrière est l'oromasde de M. Burckle. Ce dernier fait de toute l'histoire une généralisation d'après laquelle elle serait une lutte perpétuelle entre l'esprit de scepticisme qui est le progrès et la civilisation et entre l'esprit de protection qui est l'obscurité et l'erreur. De Maistre ne formule pas son opposition d'une manière aussi tranchée, mais dans son opinion, c'est Verreur-mère de cette époque-ci que la notion du progrès, que la croyance que l'histoire du genre humain est l'histoire d'une série de changements continuels en mieux, du passage du barbarisme à la civilisation. Sa propre croyance, mise sous une forme un peu nuageuse, est que dans l'ancien temps, les hommes avaient une vision directe de la vérité en toutes choses et
étaient capables de prendre à priori le chemin de la science. Ce n*est pas en quelques lignes qu*il est possible de rendra justice à rétrange et ondoyant génie de de Maistre. Il me faudra, cependant, pour le besoin de ma démonstration, parler au moins de M. Burckle dont les œuvres sont beaucoup moins connues en Angleterre et dont les théories sont pluj définies. Je ne mentionne de Maistre que pour dire que Tinverse des observations que je vais faire sur M. Burckle peut 8*appliquer à lui.
M. Burckle, dann son ardent plaidoyer en faveur du scepticisme et dans la condamnation absolue de ce qu'il appelle Tesprit de protection, ressemble pour moi à un homme qui louerait la force centrifuge aux dépens de la force centripète, eu adressant à celle-ci le reproche d'être une influence maligne s'efforcent d'attirer la terre vers le soleil. Il serait tout juste aussi raisonnable de répondre : < Vous, la force centrifuge, vous êtes l'ennemi étemel. Vous voulez jeter le monde follement à travers l'espace, au milieu du froid et de l'obscurité, ce que vous ne manqueriez pas de faire, si votre amie, la force centripète, ne persistait pas à le retenir en arrière, vers la source de lumière et de chaleur. » La vérité, évidemment, c'est que l'orbite de la terre est une résultante et que quelque soit le crédit qu'il mérite, il doit être proportionnellement divisé entre ses deux éléments constituants.
n me surprend que les gens puissent être enthousiastes, soit de cette résultante, soit de l'une ou Tautre des causes qui la produisent. Quant au résultat général, quel est-il? Vous pouvez le dire d'un trait : trois cents millions de chinois, deux cents millions d'indiens, deux cents millions d'européens et d'américains du nord, deux cents millions d*asiatiques du centre, de malais, de bornéens, de javanais, d'insulaires des îles du Sud et d'autres genres et espèces de noirs, et en outre la bibliothèque du british-museum; c'est là le résultat net d'une lutte infiniment longue avec les poids de genres variés que ces forces s'emploient à mouvoir. Ce sont pour moi gens assez étranges que les enthousiastes du
progrès. Gloire l gloire 1 les temps Tont Tenir où il y aura 600,000,000 de chinois, 500,000,000 d'indiens, et quant aux centaines do millions d'indiens, Dieu seul en sait le nombre, et avec cela, deux british-muséums, chacun avec une bibliothèque. Vous, ftges à naître, ne faites pas foule dans mou âme. » Cela me parait un psatune très-étrange, mais cela devient encore plus étrange lorsque une note encore plus orgueilleuse est donnée, la voici : Oui, en vérité, n'eussent été les contraintes maudites imposées par les tyrans sur les facultés de Thomme, il y aurait maintenant 800,000,000 de chinois, 700,000,000 d'indous, le reste en proportion, tous vivant, se ruant et faisant aller le monde comme un fromage de Stilton, du fait des v«rs qui le remplissent. Au premier enthousiasme, je me sens de Tinclination à répondre : <k on ne fait pas la part des goûts ;» au second, je réplique : «vous êtes injuste.» Vos vers du fromage doiventleur existence nons-eulement au mouvement, mais encore à la résistance au môme mouvement, le fromage les retenant tout en les nourrissant. Désagrégez la force et la matière, mettez fin à leur union, à leur frottement, en un mot, laissez la matière libre, et elle cessera d'exister. Ce ne sera plus qu'une chmoara ionibi-
Si nous appliquons ces généralités au champ de Thistoire politique plus limité, bien qu'il soit encore sans bornes, si on le compare à notre capacité, il va de soi que, quelque soit le mérite de notre condition présente, ce que nous sommes, nous le sommes aussi bien par la vertu de la protection que par la vertu du scepticisme. Si un courant d'eau coule au pied d'une montagne, la quantité d'eau fournie, à un point donné, dépend du firoitement des rives dL de la profondeur du canal aussi bien que de la force de la gravitation. Il est parfaitement vrai que depuis le xvn* siècle, pour ne pas remonter plus en arrière, le puritain, le whig et le radical ont eu plus de succès que le cavalier, le tory et le conservateur; mais l'état actuellement existant de la société est le résultat de l'ensemble des efforts de tous ces partis, il n'est nulle-
ment celui des efforts de Tun d'entre eux en particulier, et il n'est pas surtout Teffet d'un mouToment en avant pur et simple. Tant qu'un homme n'est pas prêt à dire que tous les maux de la société doivent être attribués à ce que nous avons marché trop lentement, à dire que, si une horloge va mal, cela tient uniquement à ce qu'elle a un balancier ; tant que e même homme ne dira pas qu'il suffirait d'enlever le balancier et de laisser tourner les roues sans modérateur pour que la félicité générale fût assurée, cet homme ne sera pas fondé à regarder le mouvement en avant, comme im bien sans mélange. Il me paraît, à moi, que, à parler^ainsi, la plupart des spéculations modernes renferme une erreur qui est celle-ci : chaque écrivain, presque sans exception, est l'avocat d'une seule force parmi les nombreuses forces qui existent, lesquelles, comme elles s'exercent en sens différents, doivent en venir et en viennent à collision et produisent une résultante suivant la direction de laquelle la vie est ou non prospère.
La même doctrine peut être exposée, comme suit, en termes moins abstraits : « Il y a un nombre d'objets dont l'acquisition est désirable pour les hommes ; ces objets, pris ensemble, peuvent recevoir le nom de bien, de bonheur, de tout ce que vous voudrez pourvu que l'expression indique, bien qu'il s'agtt d un idéal vers lequel la conduite humaine doit être dirigée, si Ton veut donner satisfaction aux désirs qui font agir l'homme, sont la partie la plus intime de sa nature, le mettent enfin en état d'aspiration. Us sont très-nombreux, ne peuvent être définis avec précision et sont loin d'être tout à fait liés les uns aux autres. La santé est une de ces choses, la fortune en est une autre, autant qu'elle représente ime possession suffisante en choses matérielles pour permettre à celui qui les possède un usage vigoureux de ses facultés ; une troisième serait l'instruction et une quatrième serait une série d'occasions heureuses pour l'exercice des facultés. La plus importante, la plus multiforme et la plus compliquée de toutes serait la vertu, c'est à dire un état
des groupes de facultés dans lequel ils seraient en tel rapport les uns avec les autres, qu'ils produiraient un résultat en bien, quelque soit le sens du mot bien. Tels sont les objets que des hommes raisonnables poursuivent, quelques-uns même, ouvertement et sans détour; ils trouvent qu'ils peuvent grandement s'aider ou se gêner dans cette poursuite en agissant les uns sur les autres par la crainte ou Tespérance, en promettant paiement pour ceci, en menaçant pour cela eten abandonnant d'autres matières au goût individueL Cet ensemble de choses compose le domaine de la liberté dans le sens propre du mot. Promettre ou menacer, c'est toujours contraindre. Aussi, en réalité, la question : Quelle doit être l'étendue de la province de la liberté? est identique à celle-ci : Quels sont les rapports dans lesquels, s'ils ont un objet à atteindre dans la vie, les hommes ont à s*influencer les uns les autres? quels sont, au contraire, ceux sous lesquels ils ont à ne pas le faire? Si l'objet est de critiquer et d'apprécier des événements historiques, la question entre la liberté et la loi, entre le scepticisme et la protection et autres choses analogues, devra être posée aussi : quels sont les faits ? Parmi les faits quels sont ceux qui ont été causés, et, jusqu^à quel degré, par l'influence réciproque des hommes sur leurs espérances et leurs craintes? Quels sont ceux qui résultent de l'entraînement spontané et sans contrainte des individus vers des objets particuliers? Dans quelle mesure, chaque classe de résultats contribuait-elle à la réalisation des objets que l'on s*était proposés? Poser ces questions, c'est montrer que l'on ne peut y répondre. Discuter sur la liberté, c'est, en vérité, discuter sur une négation. Des tentatives pour résoudre les problèmes de gouvernement et de société par de telles discussions sont comme des tentatives pour découvrir la nature de la chaleur et de la lumière par des analyses de l'obscurité et du froid. Le phénomène qui demande et qui récompense Tétude est la direction et la nature des diverses forces variées et collectives, qui, dans leurs combinaisons ou collisions entre elles et avec le monde extérieur, donnent la vie hu-
maind. S'agit-il, pour nous, de saToir quelle doit aire la sure et la position de Torifice dans une conduite d*eaa, nous considérons la nature de Teau, celle des conduits et les fins pour lesquels on a besoin d*eau. Quant à Télude des orifices, elle nous apprendra peu de chose, leur forme est simplement la forme de leurs bords, leur nature est de laisser passer Teau, et il me semble qu'en ce qui les concerne, renthousiasme n'est jamais de saison.
Il résulte de tout ceci que toute discussion sur la liberté est oiseuse ou susceptible d'erreur si nous n'ayons pas connaissance de la personne qui veut faire une chose, de cette chose elle-même, de la contrainte qui fait obstacle et du motif pour lequd il est question d'y mettre un terme.
Ces explications une fois données et restant présentes à l'esprit, je puis observer maintenant que la devise démocratique renferme une contradiction. Si l'expérience humaine prouve une chose, elle prouve que s*il est accordé à tous les êtres humains la mesure de liberté la plus lai^ possible, le résultat ne sera pas l'égalité mais l'inégalité se reproduisant elle-même par raison géométrique. De toutes les libertés spéciales, il n'y en a pas d'aussi importante ni d'aussi universellement reconnue que la liberté d*acquérir la propriété. Quand lord Byron traitait Walter Scott de fils mercenaire d' Apollon, « Dieu, répliqua Walter Scott, aide Tours qui ne peut lécher sa patte. » Toute propriété particulière est un bénéfice né du travail pour le laboureur or la propriété particulière c'est l'essence même de Tinégalité.
Supposez que tout homme ait un droit quelconque à être sur un pied d'égalité avec un autre, sous prétexte quHl existe entre les hommes une solidarité telle que le fruit de leur travail doit être versé dans une réserve commune qui ne doit être la propriété spéciale de personne : vous donnes ainsi un sens très-distinct aux mots d'égalité et de fraternité, mais c'est en ^cluant absolument la liberté. L*expérience a prouvé qu'il y a là une difficulté, non pas seulement théorique, mais encore pratique. Voilà l'obstacle qui est perma-
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nent et iDSurmontable pourUmt système socialiste, et qui explique leur insuecès.
Il n*7 a qu'une manière de rendre d'un mot la fameuse devise républicaine à la fois intelligible el eomi^ètement rati(mnelle, c'est d'expliquer que liberté veut dire démocratie» L'établissement d'im gouyemement démocratique qui propose de reconnaître la fraternité universelle du genre humain par une distribution de pauvreté en parts ^ales, est un système aussi défini qu'il est possible d'imaginer. C'est précisément ce qu'il signifie quand la devise est employée avec un sérieux véritable et non comme un terme de charlatanerie. Quand il est employé de la sorte, les mots « ou la mort » devraient lui être ajoutés, pour qu'il ne lui manque rien. Réunis et inter— prêtés de cette façon, ces cinq mots fomirait un système poli-» tique complet qui, avec une clarté tout*à*fàit suffisante, expriment, en toute matière pratique, la nature de la constitution politique à établir, les objets dans le sens desquels elle doit être dirigée et les pénalités sous lesquelles ses prescrip» tious doivent être obéîes» C'est un système qui, sous sa forme la plus intense, personnifie toute l'amertume et tout le ressen-^ liment que peut prouver l'espèce bumaine dans la personne de ses membres les plus envieux et les plus férocement vindicatifs contre ceux qu'ils regardent comme ses oppres-seurs. C'est le pauvre disant au riche : « l'établissement de la liberté, c'est-à-dire de la démocratie, nous a fait maîtres, or tous les hommes sont frères, et comme tels, autorisés à partager, et à partager également dans la masse commune; donc ou nous vous ferons rendre gorge ou nous nous ferons tuer. 1*11 est inutile d'en dire plus sur celte doctrine : j^ajouterai seulement que les sectateurs de la devise républicaine feront bien de se demander si ce n'est pas là ce quelle est pour eux, ni plus ni moins, et, sll en est ainsi, d'indiquer oii et sous quel principe ils se rangent. Je suis convaincu que quiconque a assea de portée pour comprendre l'extrême complexité du problème, verra, qu'à moins de n'avoir aucun sens,, cette devise mène droit à cette solution.
J*ai dit maintenant tout ce que j*aYais à dire sur la liberté, et je puis en faire un résumé rapide, le Toici : si le mot liberté a un sens dé&ni qui lui soit attaché, et s*il est constamment employé dans ce sens, il est presque impossible de faire une assertion exacte quelconque en ce qui concerne la liberté proprement dite et tout à fait impossible de la considérer soit comme une bonne, soit comme une mauvaise chose. Si, d*autre part, le mot est employé simplement dans un sens populaire sans lui attacher aucune signification distincte, il est aisé de faire d'elle des appréciations indéterminées qui, puisqu'elles n*auront pas de signification précise, ne seront susceptibles ni de preuve ni de contre-épreuve. Le mot de liberté exprime donc un décevant appel à la passion lorsqu'il ne personnifie et ne suggère pas un point de vue très-compliqué, dont la vérité ne peut être prouvée qu*au prix de laborieuses investigations historiques. Dire que Hampden et Sydney moururent sur Téchafaud et sur le champ de bataille pour la cause de la liberté, ou bien veut dire qu'ils agissaient méritoirement en résistant, Tun à Charles !•' Tautre à Charles II, ou bien nous expose, comme simple fait, qu'ils succombèrent en luttant eontre ces rois. La première assertion exige évidem* ment, avant d'être acceptée, un véritable compte rendu de toutes les circonstances par voie de preuves ; la seconde ne nous dit rien qui soit bon à connaître sinon un simple fait et ne serait pas autre si Hampden avait été tué en essayant de voler sur la grande route ou Sydney pendu pour un vol de grand chemin.
Ceci peut paraître une plaisanterie, mais je crois qu'examen fait on trouverait qu'il y a là une illustration des plus itnportantes de ce qui fait la première condition d'une pensée exacte et consciencieuse, de la définition précise des termes fondamentaux. C'est une incroyable tendance chez les hommes que d'essayer de préjuger toutes les grandes questions qui les intéressent, en imprégnant leurs langages de leurs préjugés. La loi, dans bien des cas, veut dire non-seulement une autorité, mais encore une autorité bienfaisante. Elle veut dire
non-seulement un ordre, mais encore un ordre bienfaisant ; liberté ne veut pas dire seulement Tabsence de contrainte, mais elle signifie Tabsence de contrainte injurieuse. Justice veut dire, non de Timpartialité pure et simple, en appliquant des règles générales à des cas particuliers mais impartialité dans Tapplication de règles générales bienfaisantes à des cas particuliers. Bien des gens qui s'en doutent à peine emploient le mot vrai dans le sens d*utile, aussi bien que de vrai. Naturellement, le langage ne peut jamais être absolument neutre et sans couleur, mais si ses ambiguïtés sont perdues de vue, la justesse de la pensée est impossible et le mal causé est proportionnel à la force logique et à la vigueur générale du caractère de ceux qui sont fourvoyés. Il n'y a pas longtemps que M. Mill a donné une importante démonstration de ceci. Une association politique lui ayant envoyé un manifeste de ses principes où se trouvait le mot révolution, pris dans Tacception où les écrivains français ont coutume de s'en servir, il répondit, avec beaucoup de raison, qu'ainsi employée l'expression, était du mauvais anglais. En anglais, dit-il, révolution veut toujours dire une révolution particulière, exactement comme le mot homme veut dire un homme en particulier. Parler de la révolution anglaise ou de la révolution française est correct, mais parler de la révolution en général, c'est troubler le raisonnement par des mots qui, en fait, ne sont que les noms de certains fantômes intellectuels. Il conseilla à ses correspondants de poursuivre leurs visées politiques sans introduire dans la phraséologie anglaise un des pires caractéristiques de la phraséologie continentale et sans la priver d'un des meilleurs des siens. L'avis était admirable, mais M. Mill n'eût-il pas dû s'en souvenir luimême en écrivant comme il l'a fait sur la liberté.
Il ne faut pas grande expérience pour voir, qu'en règle générale, les gens s'étendent en spéculations et en principes politiques d'une très-grande généralité, le tout pour tirer quelque conclusion pratique d'une portée très-étroite ; c'est précisément le cas dans cette discussion sur la liberté. Est-il
une chose déterminée, interdite par la loi et Topinion, qu'une personne douée de quelque sagesse, désire cependant faire? La vraie réponse k ceci, c'est ce fait, qu'il y a treize ans, un certain nombre de personnes furent, jusqu'à un certain point, détournées d'exprimer leur incrédulité aux opinions reli« gieuses communes par la conscience que leurs vues n'étaient pas populaires et que l'expression de ces vues pourrait nuire à des projets d'avenir personnels. J'ai déjà dit ce que j'avais A dire là-dessus, je n'ai pas à y revenir. Quant à une législation aitendue pour décourage le vice, je ne crois pas que personne put réussir à se faire écouter s'il lui arrivait de dire tout simplement : c J'admets que cette mesure découragera grandement et diminuera l'escroquerie et la débauche, j'admets aussi qu'elle ne co^^porte ni cruauté ni immixtion dans la vie intime, rien enfin qui, de soi, puisse être un prix exagéré pour le progrès de la sobriété et de la chasteté* Je ne m'oppose à cela que par le simple ^ carré motif que si les gens aiment l'ivrc^nerie et la dissolution, il n'y a pas de raisons pour que personne s'en mêle ou s'y oppose. Je suis l'avocat de la liberté, c'est-à-dire de la liberté pour une troupe de jeunes gens des deux sexes, de s'enivrer le soir dans une maison parUculiôrement organisée à cette fin et à d'autres. Je conviens que par une ample amende de 5 livres infligée au maître de l'établissement, elle pourrait être prévenue, mais les principes sacrés de la liberté s'y opposent tout au moins pour les majeurs de vingt-et-un ans. Jusqu'à cet âge, la vertu ne connaît pas de transaction, mais nous devons tirer la ligne quelque part, et quand cet âge sonne, la liberté réclame sa proie, et je fus droit à sa demande. » Fiat Hàerias^ mat JustUia*
A un tel discours, le public répondrait : a Bntendei-vous avec la liberté, mais nous voyons notre avantage à une mesure qui ne fera de mal à personne et qui détournera de la mauvaise voie des jeunes fous et même des vieux. Si la liberté n'est pas contente, laissez-la aller et gagner les hauteurs qui lui sont élevées dans l'âme de son prophète. De là, elle fera
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résonner les vents de sa puissante Toix, plus faite qu*elle est pour poétiser les rochers de Melbourne que pour patronner le vice sous les payillons de Haymarket. »