ÉGALITÉ
Le second grand article de foi moderne que j*ai entrepris d'examiner est Tégalité. Elle est à la fois la plus solennelle et la moins claire des trois doctrines dont cette foi est composée. Elle peut vouloir dire que tous les hommes doivent être également soumis aux lois qui les régissent tous; elle peut vouloir dire que la loi doit être administrée avec impartialité. Elle peut vouloir dire que tous les avantages de la société, tout ce que les hommes ont conquis sur la nature, doit être jeté dans une masse commune et également partagé entre eux. Elle peut être, et dans nombre de cas je crois bien qu'elle n*est que cela, elle peut être la vague expression de l'envie de la part de ceux qui ont |eu une vague aspiration vers un état de société où il y aura des contrastes moins nombreux qu'aujourd'hui, entre le lot de celui-ci et le lot de celui-là. Tout cela est si peu défini et si peu satisfaisant qu'il est difficile de le ramener à une forme qui permette la discussion. Un sentiment, en effet, ne se discute que par des lieux communs sans action sur ceux qui ne sont pas convaincus et sans à-propos pour ceux qui le sont.
On ne peut pas donner couleur et clarté à ce qui est à dire
dans un sens sans avoir une théorie précise des idées adverses. L'énoncé le plus clair que je connaisse de la doctrine de Tégalîté se trouve dans les principes de morale et de légis-* lation de Benlham. Il consiste principalemeDt dans l'extension du principe qu'une quantité donnée de la matière qui fait le bonheur arrive à produire la plus grande quantité de bonheur possible quand elle est divisée de telle sorte qu'elle apporte à ceux à qui elle tombe en partage la plus grande proportion de bonheur. Ceci prêle à la remarque que la matière peut être divisée en si petits morceaux que les parts deviennent insignifiantes. Donner cent livres sterling par tète à dix personnes, dont chacune possède cent livres sterling, double la fortune de dix personnes. Donner mille livres à un homme qui a déjà mille livres ne double la fortune que d'une seule personne. Partager la môme somme à raison d'un denier par personne, sur un nombre de 900,000, c'est la gaspiller inutilement. Ce raisonnement démontre certainement que si le bonheur dépend de la possession de la fortune par des personnes, d'ailleurs semblablement partagées sous d'autres rapports, il s'accroît plutôt d'une élévation générale dans le niveau du bien-être que de l'accumulation de la fortune entre les mains de quelques individus^ Mais à quoi bon cette vérité? Elle n'aurait une portée quelconque que si quelque bienfaiteur de la race humaine devait se réveiller un matin avec les poches pleines d'argent et le désir de le distribuer, de manière à procurer à ses semblables un maximum de jouissance, toutes choses ayant fort peu de rapports avec le monde tel que nous le connaissons. Bien mieux, quelles que soient, sur certains nombres de points, la force et la précision de ses idées et de son style, la manière dont Benthàm conçoit le bonheur, c'est-à-dire sa façon de l'envisager comme une chose à servir par rations, prête à une grande objection.
Sur ce sujet, M. Mill a produit une doctrine qui, si elle n'est pas tout à fait aussi simple et aussi parfaitement distincte que ses vues sur la liberté, sert du moins admirablement aux fins de la discussion. Les parties de ses écrits aux-
quelies je me réfère, sont, d'abord, un passage d'un chapitre de son Ssmi sur rutilitarianisme (chap. Y), relatif à la connexité qui existe entre la justice et Futilité, et ensuite son tra- Tail tout entier sur la sujétion des femmes. On ne peut dire assurément que ces passages fournissent une théorie définie de Tégalité, pour laquelle, d'ailleurs, ils n'étaient pas écrits; ils donnent, néanmoins. Sous ime forme condensée, une forte et frappante expression du sentiment qui, aux jours actuels, en France et dans d'autres contrées, l'emporte en puissance sur celui de la liberté et de la fraternité*
Voici comme il envisage l'égalité : Examen fait d'autres matières connexes à l'utilitarianisme (quelques-unes d^elIes m'occuperont à propos de la fraternité); il se met à la considérer dans ces rapports avec la justice.
c A. toutes les' époques de spéculation, dit-il, c'est de l'idée ft de justice qu'a été tirée une des plus fortes objections contre c l'hypothèse que l'utilité ou le bonheur devraient être le « critérium de ce qui est bon et de ce qui ne l'est pas. Le « sentiment puissant et la perception tout d'abord claire « que ce mot évoque avec une précision et une certitude qui t tiennent de l'instinct, ont paru, à la majorité des penseurs, « procéder d'une qualité inhérente aux choses. Il leur a sem- « blé que le juste doit exister dans la nature comme quelque « chose d'absolu, généralement distinct de toute variété de « l'utile^ opposé à lui dans la pensée, quoique (ceci est inva- « riablement reconnu], finissant tôt ou tard par cesser d'être « séparé de lui; >
M. Mill, commentant ce passage daiis un chapitre intéressant et étendu, fait un exposé qui est, je crois, la véritable théorie de la justice, et peut être ainsi rendu : a Justice, comme presque tout autre mot que les hommes emploient dans les discussions de morale, est un terme ambigu et si son ambiguïté n'est pas chose convenue^ il est excessivement capable de tromper ceux qui s'en servent. Justice implique d'abord l'impartiale application d'une loi aux cas particuliers qui en sont passibles. Ce mot veut encore dire que la loi ainsi admi-
nisirée sera faîte en vue du bien général, ou qu^elle aura été édictée par le législateur, avec Tintention honnête d*ètre utile à ceux auxquels elle s'applique.
La môme chose peut encore recevoir la forme suivante : les jR0i8 juste et Justice peuvent se rapporter ou au juge qui applique ou au législateur qui fait une loi ou à la loi ellemême* Le juge est juste qui applique la loi impartialement, le législateur est juste qui décrète la loi avec une intention honnête de faire progresser le bien public. Quant à la loi ellemême, lorsqu'elle est taxée de juste ou d'mjuste, c'est qu'elle sert ou ne sert pas les intérêts de ceux qu'elle régit*
Les lois sur les céréales, par exemple, étaient injustes si elles étaient sans utilité et dans la mesure où elles Tétaient. Ceux qui les avaient votées étaient injustes s'ils savaient où s'ils étaient tenus de savoir que ces lois fussent frustratoires; ils Tétaient dans la mesure proportionnelle à la connaissance ou à Tignorance qu'ils en avaient, suivant les cas. Si, dans une occasion quelconque, ces lois étaient exercées d'une manière partiale ou si elles étaient laissées sans exécution par ceux dont le devoir était de les mettre en vigueur, les personnes coupables d'une telle partialité on négligence étaient injustes, indépendamment de la question de savoir si les lois elle-mêmes ou ceux qui les avaient faites étaient justes ou injustes*
Le principe relatif à la moralité est précisément^analogue : la justice, dans les rapports sociaux habituels, ne diffère de la justice légale que sous un rapport; la moralité revêt alors une forme moins définie et jouit d'une portée plus étendue que la loi. Un homme retire sa confiance à un ami par des motifs qui sont frivoles : quand nous disions qu'il y a là une injustice, nous voulons dire : 1® qu'une règle de conduite bien connue et bien comprise, quoique non écrite, veut, qu'une fois la confiance donnée par une personne à une autre, elle ne puisse être retirée que pour des motifs sérieux et 2®, que, dans le cas particulier, cette règle a été violée. Une règle de moralité positive peut être taxée d'injustice aussi bien qu'une
loi. Il y a, par exemple, 'dans bien des sociétés, des lois qu imposent des pénalités sociales aux personnes coupables dei fornication, et ces pénalités, généralement, sont plus sévères pour les femmes. Ceux qui pensent, qu'en somme, il est utile de faire la différence en question, regarderont ces règles comme justes, tandis que ceux qui les croient inutiles les tiendront pour injustes, mais il est impossible de séparer la question de leur justice ou de leur injustice de celle de leur utilité ou de leur inutilité.
Je n'ai pas besoin d'indiquer, in extenso^ la manière dont M. Mill trace la connexion entre la justice et l'utilité. Il montre, à mon sens, d'une manière irréfragable, que justice veut dire l'impartiale application de règles, légales ou morales, fondées sur l'utilité et qu'elle comprend l'idée de contrainte et d'un désir de représailles contre ceux qui font mal. Il indique aussi, avec autant de force que de clarté, que beaucoup des plus populaires lieux communs, en cette matière, considérés si souvent comme des définitions ou quasi -définitions de la justice, sont des maximes sans généralité, d'une utilité pratique spéciale, et qui ne vont pas jusqu'au fond de la matière.
« Beaucoup des principes de justice courante dans le
« monde, invoqués communément dans les transactions,
« n'ont pas d'autre utilité que de mettre en pratique les prin -
« cipes de justice exposés plus haut et consistant à dire
« qu'une personne n'est responsable que de ce qu'elle fait
« volontairement ou de ce qu'elle aurait pu éviter; qu'il est
t injuste de condamner personne sans l'avoir entendu, que le
« châtiment doit être proportionné à l'offense et autres choses
« pareilles ; ce sont là des maximes combinées de telle ma-
« nière que, par une dégénérescence du principe, juste en
« lui-même, du mal pour le mal, on en vient à infliger le mal
« sans preuve qu'il soit mérité. Le plus grand nombre de nos
« communes maximes nous viennent de la pratique des cours
« de justice qui, naturellement, sont parvenues à un degré de
« connaissance et d'élaboration supérieur des principes qui
« devaient leur faciliter leur double mission d'infliger des
ff châtiments mérités, et d'attribuer à chaque personne ce a qui lui est dû. »
Jusqu'ici je n*ai rien à ajouter à ce que dit M. Mill : on pourrait cependant exprimer, je crois^ la même chose en d'autres termes : Justice, pourrait-on dire, comprend les éléments de pouvoir et de bienveillance. Le pouvoir exerce son action en imposant des règles générales de conduite aux hommes, règles qui peuvent être bienveillantes ou ne pas Tôtre, qui peuvent ou non être impartialement exécutées. Du moment qu'elles sont bienveillantes et impartialement appliquées à des cas particuliers, on dit que justice est faite. Que la loi soit juste ou injuste, l'impartialité dans son application est absolument essentielle à un résultat de justice. Une règle générale qui n'est pas appliquée avec impartialité perd le caractère de règle dans les cas particuliers.
Je n'ai jusqu'à présent qu'à m'incliner, mais une remarque me paraît nécessaire à propos de la doctrine de M. Mill selon laquelle les mots juste et injuste renfermeraient toujours un désir que des châtiments dussent être subis par les transgresseurs de la règle.
Cette doctrine ne saurait s'appliquer, je crois, au cas dans lequel la chose qualifiée de juste ou d'injuste est une loi ou une règle. Quand un juge ou un législateur est appelé injuste, le mot, cela ne fait pas doute, implique ime censure personnelle et il contient plus ou moins distinctement le vœu du châtimedl de la personne injuste. Mais, quand c'est une loi, la qualifier d'injuste me parait la même chose que de dire qu'elle est inutile. Qui pourrait punir une loi ou qui voudrait punir le législateur qui, dans une intention honnête, fait une loi mauvaise? Encore moins serait-il raisonnable de punir le juge qui, impartialement, fait l'application d'une loi mauvaise à un cas particulier. De même encore qu'il ne saurait être dit qu'une loi injuste est une loi dont la violation devrait rester impunie. Tenir quitte de châtiment toute personne qui violerait une mauvaise loi, ce serait supprimer la loi d'une manière absolue.
Si la distinction entre une loi injuste et une loi sans utilité doit être maintenue, cela ne se peut qu*à Taide d\ine théorie comme celle des Droits de Tbomme. Il est certains droits, pourra-t-on dire, qui ne sont pas des créations de la loi mais qui existent en dehors d^elles et antérieurement à elles; une loi rendue en violation de ces droits est injuste et une loi qui, sans les violer, fait plus de mal que de bien, est simplement inutile. Il est superflu d*ajouter combien de telles théories ont été populaires et quelle influence elles ont exercé sur le monde. Je n*aî pas non plus à rappeler à ceu^ qui, comme moi, ont été formés à Técole de Locke et d'Austin, que cette théorie est tout à fait inconciliable avec les doctrines fondamentales de cette école. Voici quelle serait, d'après cette dernière, Tanalyse des lois politiques et morales. La première de toutes les idées est celle de force, c'est-à-dire le pouvoir de récompenser et de punir; celle qui vient ensuite est ridée de commandement : obéissez et vous serez récompensé, désobéissez et vous serez puni. Le commandement impose des devoirs et confère des droits. Laissez A... faire ce qui lui plait avec ce champ et ne laissez personne le déranger. A... a un droit de propriété sur ce champ et le reste du monde a le devoir de respecter ce droit. A... a |un droit de propriété sur ce champ, et le reste du monde a le devoir de s'abstenir d'empiéter sur ce droit. Cette théorie n*est conciliable avec les notions sur le droit naturel qu'à la condition de pouvuir se confondre avec l'intérêt général. On p^ut, à ce sujet, dire naturellement que Dieu est le législateur suprême, et qu'il a imposé aux hommes des lois auxquelles, sous certaines peines, ceux-ci doivent obéir.
Sans recourir au nom de Dieu, on peut encore dire : le cours de la nature est tel et non autre, et si vous n'adaptez pas vos institutions au cours de la nature, celle-ci tomberont en pièces. Je ne veux chercher chicane à aucune de ces propositions, mais il n'en est pas une qui ne retombe dans l'utilité générale, utilité générale relativement à xme classe plus ou moins nombreuse. Si vous regardez Dieu comme le l^is-
laleur suprême, pouyez-vous trouver up mçîlleur critérium de la volonté de Dieu que la tendance d'upe Iqi ou d'un règlement ^ favoriser le bien-être de tous les hommes ou de ceux d'entre eux qui passent pour les préférés de Dieu. Si vous prenez le cours de la nature comme un guide ^n législation, notre objet est simplemei^t de savoir dans quelle mesure et dans quels termes nous pouvons parv^mr à ce dont nous avons besoin. Je pense, par ces motifs, que la justice et Tutilité d'une loi eu reviennent à être deux noms pour une seule et même chose. Je me serais attendu certainement à pe que M, Mill fut de cette opinion. Néanmoins, en lisait avep soin son ^$8ai 9ur VutiUtarianisme et en le comparant ayec son Es§ai $UT la s'^étion des femmes^ je m'aperçois que, bien que d'après ses autres spéculations, il dut avoir cette ppinion, il s'en détourne néanmoins, aûn de se créer un appui pour sa doctrine sur les femmes : « Il a une opinion, nous dit-il, cette opinion date du jour où il ^ eu des idées en matières morales et politiques; au lieu 4^ s'être affaiblie et modifiée, elle s'est constamment fortifiée par le progrès de la réflexion et l'expérience de la vie; elle a pris, enfin, }a forme d'une de ces idées favorites qui une fois entrées dans im esprit logique, sont capables d'y tout subordonner à elles-mêmes. Cette opinloi:^ quelle est-elle î Elle est que }e principe qui règle les condirtions sociales entre les deux sexes, cette subordination Régale qui existe d'un §exe à l'autre^ ^st chose injuste en elle-mêmp et se trouve être aujourd'hui un des principaux obstacles au progrès humain. Il devrait lui être substitué, dit M. Mill, un principe d'égaljté parfaite n'admettant pas je pouvoir ou le privilège d'un côté avec l'iucapacité de l'autre. J'aurai plus à dire là-dessus ci-après. Je désire dès à présent indiquer avec quel soin la base de ce système est posée dans V Essai sur la justice. Je l'ai déjà démontré, M. Mil], dans un système particulier ainsi que l'école à laquelle il appartient et dont il est certainement le membre vivant le plus distingué, concluent ensemble que l'égalité est chose juste à la condition d'être utile et dans la mesure où elle l'est. Mais en même temps
M. Mill prête à régalité un caractère qui se sépare des autres idées associées à la justice.
L'extrait suivant va le démontrer : t L*idée d'égalité est « associée étroitement à l'idée d'impartialité qui entre souvent « comme un élément constitutif dans la pratique et l'idée de « la justice, et qui, aux yeux de bien des personnes, const titue son essence. Mais dans ce cas plus que dans tout autre, « la notion de justice varie suivant les personnes et se con- « forme toujours dans ses variations à la notion de chacune tt sur l'utilité. Chaque personne maintient que régalité est la c règle de la justice sauf les cas oU il pense que VutUité de* « manie Finégalité. Ceux qui pensent que l'utilité exige les « distinctions de rang ne considèrent pas comme chose in- « juste l'inégale distribution des richesses et privilèges soft ciaux mais ceux qui pensent que cette inégalité est inutile c la tiennent en même temps pour injuste. »
Si cela veut dire que le juste appliqué à une loi ou a une institution soit synonyme de généralement utile, j'abonderai complètement dans ce sens, mais je ne pense pas que ce mot soit pris dans cette acception. Les mots écrits en italique semblent aller plus loin et impliquer que justice, dans tous les cas, entraîne la notion de l'égalité, abstraction faite de son utilité. Si c'est là ce que veut dire M. Mill, je suis en désaccord avec lui. Il me semble que la seule forme sous laquelle Tégalité a réellement une connexion avec la justice est la suivante : La justice présuppose des règles générales, légales ou morales, que doivent appliquer à des cas particuliers ceux qui ont mission d'en connaître. Si ces règles générales doivent être maintenues complètement, il est évident qu'elles doivent être appliquées également à chaque cas particulier qui rentre dans leurs termes. La règle : Tous les voleurs doivent être emprisonnés, n'est pas observée si A..., qui est un voleur, n'est pas emprisonné ; elle n'est pas observée, en d'autres mots, si elle n'est pas appliquée à toute personne qui tombe sous la définition de voleur, quelque différent qu'il pxiisse être. Je suppose que la règle soit : « tous les voleurs,
excepté ceux qui ont des cheveux rouges, seront emprisonnés » et qu*il n'en fut jamais ainsi : il y aurait violation de la loi aussi bien si un voleur aux cheveux rouges Tétait que si un voleur aux cheveux bruns' ne Tétait pas. L'emprisonnement du voleur aux cheveux rouges serait une inégalité dans Tapplication de la règle, car Tégalité, en pareil cas, consiste non dans un traitement égal des justiciables, mais dans Téquivalence entre les termes généraux de la loi et les caractères distinctifs des cas particuliers auxquels elle est appliquée. Tous les voleurs n'ayant pas les cheveux rouges devront être emprisonnés est équivalent à A... étant un voleur à cheveux bruns, C. . étant un voleur à cheveux blancs, devront être emprisonnés et Z... étant un voleur à cheveux rouges ne devra pas Tètre. Dans ce sens, Tégalité est sans doute de l'essence même de la justice. Mais la question de savoir si la couleur des cheveux d'un homme devra ou ne devra pas intervenir dans le châtiment des crimes dépend d'un ensemble de considérations d'un autre ordre. On peut s'imaginer que la couleur des cheveux peut être ime marque infaillible d'une certaine disposition particulière qui peut exiger im traitement particulier : l'expérience seule peut nous dire ce qui en est.
La notion, qu'expérience à part, il y a une présomption en faveur de Tégalité, me parait sans fondement. Une présomption, ceci est convenu, n'est tout simplement qu'une généralisation imparfaite ; Tégalité, au contraire, doit naturellement être fondée sur Texpérience. Avez- vous occasion, dans les rues de Londres, d'adresser la parole à un étranger, vous vous adressez à lui en anglais parce que vous présumez qu'il parle cette langue; mais ceci est fondé sur Texpérience du fait que Londres est habité par des gens qui parlent anglais. De la même façon, la présomption, s'il y en a ime, à établir en faveur de Tégalité doit être basée sur Texpérience. Or, comme Tégalité est un mot si large et si vague que c'est à peine s'il a un sens par lui-même, il faut baser la présomption sur une expérience des effets de l'espèce particulière d'égalité dont on s'occupe, ou tout au moins de faits pouvant mettre sur la voie
de tels effets. De quelque lAauière que la question soit envisagée, on en revient à ce résultat que les inots justice de Tégalité veulent tout simplemant dire que Tégalité, en somme, est chose utile.
Je ne perds pas de vue un autre et beaucoup plus important passage de M. Mill, relatif à ce sujet, c'est le suivant :
a Ce grand devoir moral, l'adhésion à des maximes d'égatt lité et d'impartialité, repose sur une base encore plus pro- « fonde, car il est une émanation directe d'un principe fon- « damental en morale et non un simple corollaire tiré de « théories secondaires ou dérivatives. Son véritable sens a rentre dans celui d'utilité ou plus grand principe de a bonheur. Ou ce priacipe est une pure formule de mots sans ff signification rationnelle ou il veut dire que le bonheur « d'une personne supposé égal en degré (la concession voulue « faite, sous le rapport du genre de bonheur), doit compter a pour exactement autant que celui d'un autre, Ces conditions « étant remplies, le principe de Bentham a chacun compte « pour un, personne ne compte pour plus d'un » pourrait être a inscrit sous le principe de l'utilité comme un commentaire a explicatif.L'égale prétention de chacun au bonheur implique, a dans la pensée du moraliste, une égale prétention à tous les « moyens de bonheur, sauf les cas où des limites doivent être a posées à cette maxime par les conditions inévitables de la a vie humaine et l'intérêt général dans lequel est compris « l'intérêt particulier et encore faut-il que ces limites soient <i tracées d'une manière stricte. Cette maxime de justice, tt comme [toutes les autres, ne peut d'aucune façon passer tt pour invariablement applicable, et elle fléchit au besoin « devant des considérations d'utilité sociale. Dans tous les a cas où elle est tenue pour applicable, elle est prise pour la « règle de la justice. Toutes personnes, alors, sauf lorsque « quelqu'utilité sociale reconnue exige le contraire, sont « tenues comme ayant un droit à l'égalité de traitement ; alors t toutes les inégalités sociales qui ont cessé d'être considérées « comme utiles prennent le caractère non-seulement de véri-
a tables inutilités mais encore d'injustices et paraissent si « t^ranniques que les gens en viennent à s^étonner qu'elles a aient jamais été tolérées. »
M. Mill est presque toujours facile à comprendre mais ce passage-ci n'est pas intelligible pour moi. Si justice appliquée à la loi se confond avec Futilité, comment la loi pourrait-elle être, non pas seulement inutile mais encore injuste? Si par rapport à une loi, justice a quelqu*autre sens que Tavantaga général; quel peut être ce sens? Autant que je puis m*en rendre compte, M. Mill n*a expliqué nulle part en quoi il consiste. Toutefois, comme je vais avoir Toccasion de le démontrer sur-le-champ, une part considérable de son argumentation sur la sujétion des femmes repose sur Thypothèse de Texistence de cette distinction, et le sentiment de Texistence de celle-ci se reflète sur chacune de ses pages.
En ce qui concerne le reste du passage cité ci-contre, je vais me borner, pour le moment, à exprimer mon dissentiment avec lui. J'en donnerai les raisons lorsque je discuterai la matière de la fraternité. Une fois exposées, elles indiqueront les vraies racines des différends qui existent, je ne dirai pas entre M. Mill et moi, ce qui est de très-peu d'importance, mais de ceux qui existent entre deux très-grandes et trèsinfluentes classes d'écrivains et de penseurs que l'on confond continuellement.
J'ai essayé de montrer dans quel sens justice et égalité sont unies et dans quel sens elles sont indépendantes l'une de l'autre : je vais examiner la question de l'utilité de l'égalité dans quelques-uns de ses traits les plus importants.
En cette matière, je nie une doctrine que M. Mill affirme, ce me semble, sans y mettre toutefois sa décision et sa lumineuse vigueur habituelles. L'égalité, d'après elle, est toujours utile; il y a pour le moins présomption qu'elle Test, et chaque cas d'inégalité en laisse la preuve à la charge de ceux qui l'invoquent.
A l'appui, je pourrais, à titre de preuve ou de démonstration, fournir l'essai tout entier de M. Mill sur la sujétion des
femmes. En désaccord avec lui dans cet ouvrage, depuis la première proposition jusqu^à la dernière, je vais aujourd'hui ne Tenvisager qu*au point de vue particulier de Tégalité, et comme une des manifestations particulières les plus fortes qui me soient connues de ce sentiment, qui de tous ceux de l'époque actuelle est peut être celui qm a le plus d'intensité et qui me semble de beaucoup le plus ignoble et le plus malfaisant.
M. Mill a pour objet, dans son essai, d'exposer les motifs de la théorie, en vertu de laquelle le principe qui règle les relations sociales existantes entre les deux sexes est défectueux en lui-même, serait actuellement une des principales causes de ralentissement du progrès et devrait être remplacé par un principe de parfaite égalité, n'admettant ni pouvoir ni privilège d'un côté, ni incapacité de Tautre.
Quant aux difficultés de sa tâche, M. Mill ne se les dissimule pas ; il reconnaît que l'opinion contre laquelle il lutte est presque universelle, mais il avance que ce privilège et la pratique fondée sur lui sont le reste d'un état de choses déjà éloigné. Nous vivons maintenant, nous, c'est-à-dire une ou deux 4es nations les plus avancées du globe, vivent maintenant dans un état où l'on semble avoir renoncé à faire du droit du plus fort le principe régulateur des affaires du monde, ce principe n'est plus professé par personne et il est banni de la pratique dans presque toutes les relations humaines. Tel étant l'état apparent des choses, on se figure que le règne de la force pure est fini ; on ne sait pas qu'elle est la persistante vitalité de celle-ci et on perd de vue, en particulier qu'elle est encore la régulatrice des relations entre homme et femme. Cette position, il est vrai, n'est pas antipathique à la génération féminine actuellement existante, M. Mill le sent; à travers son argumentation il en est embarrassé et à chaque pas, il est amené à faire l'apologie de son système par des assertions telles que celles-ci : « chaque individu de la classe en sujétion est dans un état chronique d'intimidation et de séduction combinées » ou bien: « on voyait souvent, aux temps
classiques, les esclaves avoir de raSéction pour leurs maîtres,» et autres observations analogues. Sa grande objection, aussi contre l'état des choses actuel, c'est qu'il est opposé à ce qu'il appelle la conviction moderne, qui est elle-même le fruit de mille ans d'expérience.
« Les choses dans lesquelles l'individu lui-môme est la « personne directement intéressée, ne peuvent jamais aller f bien qu'à la condition d'être laissées à sa propre discrétion, c et toute réglementation de ces choses par l'autorité est sûre « de nuire, à moins qu'elle ne soit faite pour la protection « générale. Le caractère particulier du monde moderne, c'est « que les êtres humains ne sont plus nés pour une place dite « dans la vie ni enchaînés à elle par un lien inexorable; qu'ils « sont libres d'employer leurs facultés et telles chances favo- « râbles qui peuvent s'offrir, à s'introduire au partage qui « peut leur paraître le plus désirable. La société humaine « d'autrefois était constituée d'après un principe très-diffé- « rent. Tout homme né dans une position sociale déterminée « y était le plus souvent maintenu par la loi ou par l'absence t de tous les moyens de nature à lui permettre d'en sortir. « D'accord avec cette théorie, on sent qu'il faut renoncer à « ces bornes établissant, de parti pris, et sous la forme légale « que certaines personnes sont incapables de certaines « choses. Il est maintenant péremptoirement connu et admis, « que s'il y a présomption dans un sens pareil, cette présomp- « tion, du moins, n'est pas infaillible; il ne nous est donc pas « permis de décréter que le fait d'être garçon ou fille doit « décider de toute la vie d'une personne. »
Il en résulte que la subordination sociale des femmes reste ainsi comme un fait isolé dans le monde des institutions sociales modernes, il est de plus en opposition radicale avec le mouvement progressif qui est le drapeau du monde moderne. Tout ceci crée contre lui une présomption prima fade qui l'emporte de beaucoup sur toutes celles que la coutume et l'usage pourrait créer en sa faveur en pareil cas.
Je ne suivrai pas M. Mill dans son argumentation, une
grande partie de cette matière est étrangère à mon sujet, et bien que prêtant sur plusieurs points à la réplique, elle n*est pas agréable à discuter. Il y aurait je ne sais quoi, je ne dirai pas d'indécent, ce serait aller trop loin, mais de choquant, dans le sens d*indicorum, à prolonger et à détailler, des discussions à propos des relations des hommes et des femmes entre eux et de ce qui caractérise les femmes en pareil cas.
Je vais repasser tout ce que dit à ce sujet M. Mill, en notant simplement notre dissentiment sur chaque point. L'extrait suivant donne une idée de cette partie de sa théorie relative à la question d'égalité :
ft L'égalité de personnes mariées devant la loi est le seul c moyen de rendre la vie quotidienne de Thumanité, dans le « sens élevé du mot, une école de culture morale. Quoique la a vérité puisse n'en pas être sentie au point de vue des « générations à venir, la seule école de véritables sentiments c moraux, c'est la société entre égaux. L'éducation morale du <K genre humain émane jusqu'à présent, et principalement, de c la loi de force et s'adapte presque uniquement aux relaa tiens que la force crée : dans les états de société primitifs, < les hommes ont à peine la notion de ce que c'est que la a relation entre égaux; un égal, c'est \m ennemi. Depuis la « place la plus haute jusqu'à la plus humble, la société est « une longue chaîne ou plutôt une échelle où chaque india vidu est, soit au-dessus soit au-dessous de son plus proche « voisin, et là où il ne commande pas, il doit obéir. Les prina cipes de morale qui sont la conséquence d'un tel état sont « principalement appropriés à la relation de l'autorité et de « l'obéissance, lesquelles ne sont que des nécessités malheuc reuses de la vie humaine dont l'état normal est la société c en état d'égalité. Déjà dans la vie moderne, et de plus en « plus, à mesure que nous avançons, le commandement et a Tobéissance deviennent des faits exceptionnels, l'associat tion devient la règle. Nous avons eu la moralité de soumis- « sion, la moralité de chevalerie et de générosité, le temps « est venu de la moralité de justice. »
âift
ibÔ —
I)ans une autre partie du livre, cette doctrine est etposée plus pleinement dans un chapitre, dont il [me suffira, pour le but que je me propose, de citer un très-petit nombre de. lignes.
« Il y a beaucoup de personnes qui non contentes que « Tétat d'inégalité entre les sexes soit sans justification, det mandent encore que Ton leur dise l'avantage qu'il y aurait « à l'abolir. Il y aurait d'abord, répondrai-je, l'avantage < d*avoir la plus universelle et la plus certaine de toutes les « relations himiaines réglées par la justice au lieu de l'ôtre a par l'injustice. Quant à la haute portée d'un tel bénéfice, il « n'est développement ou explication qui puisse mieux la c mettre en lumière que les mots eux-mômes pour quiconque « leur attache un sens moral. »
On voit par ces passages ce que c*est que la doctrine de l'égalité de M. Mill et comment elle forme la racine même, l'essence, pour ainsi parler, de son système sur la sujétion des femmes. Pour moi, je la liens pour vicieuse sous tous les rapports ; elle repose, je crois, sur une vue vicieuse de l'histoire^ une vue vicieuse de la morale, et une vue grotesquement dénaturée des faits. Je crois, enfin, que son application pratique serait aussi nuisible que sa théorie est fausse.
Cette théorie se trouve à i*étal sommaire dans les propositions suivantes, qui peuvent être relevées d'après les extraits donnés ci-dessus :
1^ La justice veut que tous les hommes vivent en société, comme des égaux ;
2^ L^histoire montre que le progrès humain a été le passage d'un état légal inférieur basé sur la force à une condition supérieure dans laquelle le commandement et l'obéissance deviennent exceptionnels ;
3® La loi du plus fort ayant, dans ce pays-ci et dans un ou deux autres, été entièrement abandonnée dans toutes les relations de la vie, il y a présomption qu'elle peut ne pas être applicable aux relations entre les deux sexes ;
40 Des faits notoires relativement à cette relation et à sa
nature démontrent que, dans ce cas particulier, la présomption est, en fait, bien fondée.
Je suis en désaccord avec chacune de ces propositions et tout d*abord avec celle aux termes de laquelle la justice voudrait que tous les hommes vécussent en société comme égaux. G*est absolument, je Tai démontré, comme si Ton disait qu'il serait utile que tous les hommes vécussent en société comme égaux. Or, cette proposition, qui certes n'est pas un axiome, peut^elle être prouvée ?
Je crois que si Ton veut que les droits et les devoirs que les lois créent aient un avantage quelconque, il faut qu'ils soient adaptés à la situation des personnes qui en jouissent ou qui y sont soumises. Ils doivent consacrer à la fois l'égalité et l'inégalité substantielles, et, en conséquence, elles doivent être faites et modifiées de manière à représenter bien et vraiment l'état existant de la société ; le gouvernement, en un mot, doit aller à là société comme les habits d'un homme lui vont. Établir par la loi des droits et des devoirs supposant que les hommes sont égaux, lorsqu'en réalité ils ne le sont pas, équivaudrait à tenter' de faire paraître des pieds petits au moyen de chaussures étroites. Sans aucun doute, il peut être nécessaire de faire les lois, de manière à corriger les vices de la société et à la protéger contre les dangers ou les maladies auxquels elle est sujette, la loi a dans ce cas un rôle analogue à celui de la chirurgie, et les droits et les devoirs imposés par elle peuvent être comparés aux appareils qui sont quelquefois inventés dans le but de soutenir un membre faible ou de le maintenir dans une position déterminée : en règle générale, cependant, il en est autrement; les droits et les devoirs devraient être combinés de manière à vêtir, protéger et soutenir la société dans la position qu'il lui est naturel de prendre. La proposition en vertu de laquelle la justice veut que les gens vivent en société comme des égaux peut donc être transformée de la manière suivante : « il n'y a pas d'utilité à ce qu'une loi reconnaisse une inégalité quelconque entre les êtres humains. »
Cette proposition en contient une autre, celle qui consiste à dire qu'il n'y a pas entre les êtres humains d'inégalités d'une importance telle qu'elles puissent influer sur les droits et les devoirs qu'il y a lieu de leur conférer. Il y a beaucoup de différences de ce genre, et, parmi elles, il y en a plusieurs de si marquées et de si importantes que nous ne pouvons même pas imaginer leur suppression à moins de radical changement dans la nature humaine ; les différences de sexe et d'âge sont, parmi celles-ci, les plus importantes.
La différence d'âge est un cas si flagrant d'inégalité que M. Mill lui-même ne s'oppose pas à ce qu'il soit reconnu. Il admet, comme tout le monde, que toute personne doit passer dans un état de soumission, d'obéissance et de dépendance à des ordres souvent à peine compris, im tiers si ce n'est plus de la durée moyenne de la vie humaine c'est-à-dire la portion de cette vie pendant laquelle les impressions les plus furtes, les plus durables, et, sans comparaison, les plus importantes, seront faites sur les êtres humains. M. Mill, en effet, je l'ai déjà dit, est disposé plutôt à exagérer qu'à diminuer l'influence do l'éducation et le pouvoir de l'éducateur. C'est là un cas d'inégalité évident et du genre le plus fort, qui établit un précédent très-instructif en faveur de la reconnaissance par la loi de la marque d'une distinction naturelle. Si la loi reconnaissait les enfants comme les égaux naturels des adultes, il s'ensuivrait une conséquence infiniment pire que la barbarie. Il s'ensuivrait un degré de cruauté envers la jeunesse qui se pourrait difficilement réaliser, même en imagination. Le procédé, en un mot, serait irrationnel et monstrueux à un point tel que je ne suppose pas qu'il vint jamais à l'esprit des zélateurs les plus ardents de l'égalité de le proposer.
Sur la question pratique on est donc d'accord, considérez alors les conséquences que cela comporte. Il s'ensuit la conséquence que l'autorité et l'obéissance, bien loin d'être des nécessités infortunées, se trouvent à l'entrée même de la vie et président à sa partie la plus importante. Il s'ensuit que
Texercice du pouvoir et de la contrainte e&t chose si importante dans la plus grande de toutes les matières que c*est un moindre mal d'en investir chaque chef de famille indistinctement, quelqu'impropre que parfois, il y puisse être, que do faillir à pourvoir à sa fonction. Cela implique en conséquence que par le seul cours du temps et du sentiment naturel, les hommes acquièrent les uns sur les autres une position de supériorité et d'inégalité que toutes les nations et tous les âges, les plus cultivés comme les plus primitifs, ont fait de leur mieux pour couronner de respect et de vénération. Le titre de père est celui que la meilleure part du genre humain a donné à Dieu comme étant l'expression la moins imparfaite et la mieux appropriée de Tamour, de la vénéraration et de la soumission. Celui qui donna le premier un ordre et qui, le premier, proféra la maxime : « Honore ton père et ta mère et tes jours seront longs sur la terre, » avait une beaucoup meilleure conception des conditions essentielles d'une existence et d'une prospérité nationale permanentes que les auteurs de la devise : Liberté, Égalité, Fraternité.
Maintenant, si la société et le gouvernement ont dû reconnaître l'inégalité d'âge comme le fondement d'une inégalité de droits de cette importance ^ il me semble tout aussi évident au moins qu'il devrait, au même titre, reconnaître l'inégalité de sexe si cette inégalité est réelle. Cette in^alité existet-elle? Certaines propositions sont difficiles à prouver parce qu'elles sont trop claires et celle-ci en est une. Les différences physiques entre les deux sexes affectent chaque partie du corps humain, depuis les cheveux de la tète jusqu'à la plante des pieds, depuis le volume et la densité des os, jusqu'à la conformation du cerveau et au caractère du système nerveux. Les esprits ingénieux peuvent argumenter sur n'importe quoi, et M. Mill dit sur les femmes un grand nombre de cIkxsos que, comme je l'ai déjà dit, je ne discuterai pas. Tous les discours du monde néanmoins ne pourront toucher à ceci que, sous tous les rapports, les hommes sont plus forts que les femmes, ils ont les muscles pluâ forts, plus de force nerveuse,
une plus grande vigueur de caractère. Par cette vérité générale observée dans toutes sortes de circonstances, à chaque âge , dans chaque pays, à chaque époque, on est conduit à une division du travail entre hommes et femmes, dont la démarcation gêné* raie est aussi familière et aussi universelle que la démarcation générale des différences qui existent entre eux. Voici les faits, et la question est de savoir si la loi et Topinion publique doivent reconnaître cette différence. Quant au mode suivant lequel la loi doit faire cette reconnaissance ; quant aux différences qu'elle doit établir entre les hommes et les femmes suivant leurs qualités respectives, ceci est tout à fait une autre question.
Le premier point à considérer est de savoir si la loi doit les traiter comme égaux, bien que, comme je Tai déjà démontré, ils ne soient pas égaux, les hommes ayant la supériorité, la force. Voici un ou deux exemples : personne ne le nie, rhomme peut, et, dans quelques cas, doit être assujetti au service militaire obligatoire. Personne, je suppose, n'hésiterait à admettre qu'en cas de grande guerre il pourrait devenir nécessaire et dès lors légitime de lever une conscription pour les armées de terre et de mer. Hommes et femmes devraient-ils être astreints à ce doublé service? Si quelqu'un répond affirmativement en ce qui concerne les femmes, je n'ajouterai qu'une chose, c'est que cette personne en est au point où le raisonnement est inutile; mais s'il est admis qu'il n'en doit pas être ainsi, il faut admettre une inégalité de traitement fondée sur une inégalité radicale entre les deux sexes, et alors où tracerez-vous la ligne de séparation? Laissons là le service militaire obligatoire pour nous occuper de l'éducation qui, en Allemagne, est couramment regardée comme l'autre grande branche de l'activité de l'État. La même question se renouvelle ici sous une autre forme. Garçons et filles doivent-ils, sans qu'il soit fait de différence, être soumis à la même éducation? Les garçons, en un mot, doivent-ils apprendre la couture, le ménage, la cuisine, tandis que les filles seront formées au crocket, à la rame et à tout ce qu'appren-
nent les garçons, Si Ton me répond oui, je ne saurais discuter plus avant. Toute personne, d'autre part, qui répondra négativement, admettra entre les deux sexes une inégalité qui fait le fondement de Téducation, que celle-ci doit entretenir et peut-être même développer.
Poussez la matière un peu plus avant, allez jusqu'au point vital de la question, jusqu^au mariage. Il est nécessaire de s'expliquer sur ce sujet d*une manière quelconque, au double point de vue légal et moral. En ce qui concerne ce dernier objet, il ne m'importe de considérer qu'une chose : les lois et les règles morales qui s*y rapportent le tiennent-ils pour un contrat entre égaux ou pour un pacte entre une personne plus forte et une personne plus faible, emportant, à plusieurs point de vue, subordination de la part du plus faible visà-vis du plus fort? Je dis qu'une loi qui adopterait le premier système et non le second serait fondée sur une hypothèse tout à fait fausse, et entraînerait une cruelle injustice visà-vis des femmes qu'elle mettrait dans une position toute désavantageuse. Si les parties, à un contrat de mariage, sont traitées comme égales, il est impossible d'éviter cette conséquence que le mariage, comme bien d'autres engagements, puisse être dissous à plaisir. C'est ce que les avocats des droits des femmes hésitent singulièrement à avancer ouvertement. Quant à M. Mill, bien qu'à un moment donné il soit bien près de le faire, il n'en parle pas dans son livre sur la sujétion des femmes. Cela reste toutefois une conséquence certaine de ses principes et s'il ne l'a pas reconnu, il n'y a du moins jamais contredit. Une telle loi ferait des femmes les esclaves des maris. La femme perd les qualités qui la rendent attrayante à l'homme beaucoup plus tôt que l'homme ne perd celles qui le rendent attrayant pour la femme. Le lien qui existe entre une femme et de jeunes enfants est généralement beaucoup plus étroit que le lien qui existe entre eux et leur père. Une femme qui n'est plus jeune et qui est la mère de jeunes enfants serait au pouvoir de son mari dans neuf cas sur dix s'il pouvait mettre fin au mariage quand il lui plaî-
rait. La position des parties renferme une inégalité quMl faut reconnaître et à laquelle il faut pourvoir s'il est vrai que le contrat doive être conçu pour leur bien à toutes deux. Il existe une seconde inégalité, la voici : quand un homme se marie, c'est généralement parce qu'il se sent établi, il se crée, à coup sûr, de fortes charges mais il ne diminue en quoi que ce soit les ressources qui sont en son pouvoir pour gagner sa vie. Il n*en est pas de même de la femme, en se mariant elle renonce pratiquement, sauf dans les cas les plus rares, à la possibilité d'exercer plus d'une profession et cette profession unique de la pratiquer avec un autre que son mari. C'est là un^ seconde inégalité; il serait facile d'en trouver d'autres de la plus capitale importance, mais celle-ci suffirait pour démontrer qu^ traiter un pacte de mariage comme un pacte entre personnes égales sous le rapport de la force et de la puissance à protéger leurs intérêts, c'est traiter le mariage comme étant ce que, de notoriété admise, il n'est pas.
Je le répète encore, c'est un contrat qui comporte subordination et obéissance de la part de la partie la plus faible visà-vis de la partie la plus forte. La démonstration de ceci est aussi claire à mes yeux que celle d'une proposition d'Euclide, la voici :
1^. Le mariage est un contrat dont un des principaux objets est le gouvernement d'une famille.
2<> Ce gouvernement, la loi ou le contrat, peuvent le conférer à l'un des époux.
3<> Si le pacte a été fait par contrat, en cas d'inexécution des conditions, un recours existe soit dans la loi, soit dans une dissolution de l'alliance faite à l'amiable entre les parties contractantes.
40 II peut se faire que la loi ne fournisse pas de recours pour ce cas; une unique ressource reste alors, c'est la dissolution du mariage.
5® Si le mariage dont il s'agit devait cependant être indissoluble, la loi civile et la loi morale, aussi bien l'une que
— ICG -
Tautre, veulent que le mari ait le gouvernement de la familier et personne n'a jamais proposé d'ailleurs de le donner à la femme.
M. Mill est tout à fait incapable de rencontrer un pareil système, et il est, vraisemblablement, pour Taltemative de la dissolubilité du mariage au bon plaisir des parties. Après une argumentation sur les contrats, qui me parait visionnaire, il s'exprime comme suit : « Les choses n'en viennent jamais à un état de pouvoir absolu d'un côté et d'obéissance de l'au*tre, sauf quand l'association a été tout à fait une erreur et ce serait alors une bénédiction pour les deux parties d'en être relevées. » IL j a là, ce me semble, uno méprise complète sur la nature du gouvernement de la famille, et sur les caa dans lesquels la question d'obéissance et d'autorité peut surgir entre mari et femme. Personne ne soutient qu'un homme doit avoir pouvoir pour donner des ordres à sa femme comme à une esclave et la battre si elle lui désobéit. Une telle conduit ;> serait de la cruauté aux yeux de la loi, et un grief à sépara-^ tion. C'est d'une manière toute différente que se pose la question d'obéissance. Elle peut se poser et se pose souvent entre les époux les meilleurs et les plus aiffectionnés, et elle n'affecte pas plus leur affection mutuelle que l'absolu pouvoir d'un capitaine de navire n'affecte la parfaite amitié et confiance qui peut exister entre lui et son premier lieutenant.
Prenez la série de questions suivantes : Vivrons-nouB sur ce pied ou non ? Nous associerons-nous à telles ou telles personnes? Moi, le mari, m'engagerai-je dans telle entreprise et changerons-nous alors de résidence? Enverrons-nous notre fils au collège? Mettrons-nous notre fille en pension ou aurons-nous une institutrice? Vers quelle profession dirigerons-nous nos fils ?
Sur ces questions et sur un millier d'autres pareilles, les gens les plus sages et les plus attachés l'un à l'autre peuvent arriver à des conclusions opposées.
Que faut-il faire en pareil cas, car il y a évidemment quelque chose à faire; je n'hésite pas à le dire, la femme doit
céder. Elle doit obéir à son mari et mettre à exécution Vidée à laquelle il conclut après avoir réfléchi ; absolument comme lorsque le capitaine donne Tordre de couper les mâts, le lieutenant exécute les ordres, tout meilleur marin qu'il puisse être et bien qu'il puisse les désapprouver. J'ajoute encore que regarder cela comme une humiliation, comme un tort, comme un mal en soi-même^ c'est faire montre non de vigueur et de courage, mais de disposition de bas étage, indigne, séditieuse , enfîn tout à fait subversive de ce qui est bon. Il y a là affirmation tacite que c'est toujours une dégradation de livrer la volonté d'une personne à une autre, et j'y vois la racine de tout mal et la négation de tout ce qui rend possible des efforts combinés. On ne peut spécifier aucun cas où des gens étant unis par un objet commun, depuis celui de faire des chaussures jusqu'à celui de gouverner un empire, le pouvoir de décider ne repose pas quelque part. Or, qu'est-ce que cela si ce n'est le commandement et l'obéissance. La personne d'ailleurs qui pour le moment est investie de l'autorité, est la plus grande des insensées si elle se prive de l'avantage d'un avis, si elle s'obstine dans son opinion, si elle n'écoute pas aussi bien qu'elle décide. Il est certain encore qu'elle sera d'autant plus disposée à écouter qu'elle attachera plus d'importance à la fonction de décider.
Pour résumer ce sujet, il me semble que toutes les lois et les règles morales régulatrices des rapports entre les deux sexes doivent procéder d'après le principe que leur objet est de pourvoir au bien commun des deux grandes divisions du genre humain, lesquelles sont unies entre elles par les plus étroits et les plus durables des liens, et ne peuvent pas plus avoir des intérêts véritablement en conflit que les membres divers d'un môme corps, le tout sans jamais pouvoir être égales entre elles en aucune des différentes espèces de forces. Ce problème, la loi et les mœurs l'ont résolu par la monogamie, le mariage indissoluble sur le pied de l'obéissance de la femme au mari et une division du travail avec des différences correspondantes sous le rapport de la conduite, des
manières et de la loiletle.. Cette solution me parait en substance correcte et vraie. Je ne fais pas difficulté d'admettre cependant que dans beaucoup de cas la partie la plus forte abuse de la force et institue pour un soi-disant avantage des règles qui sont, en fait, grandement préjudiciables aux deux parties.
Âi-je besoin de m*étendre sur la stupide grossièreté des lois dans leurs effets, sur la propriété dans le mariage, sur ces dispositions légales qu*un statut général réglementaire du mariage remédierait si facilement à la vérité. Quant aux actes de violence contre les femmes, faites, par tous les moyens possibles que, sans aller trop loin, la loi soit sur ce chapitre aussi sévère que possible.
Quant à ouvrir aux femmes la carrière ou les deux carrières dont elles sont à présent exclues, c'est plutôt une matière de sentiment que d'intérêt pratique. Je ne veux pas ressusciter une discussion usée , je n'ai ici qu'à établir la proposition générale qu'hommes et femmes ne sont pas égaux, et que les lois qui ont à connaître de leurs relations doivent en tenir compte.
Je passe à l'examen de l'opinion d'après laquelle les lois qui reconnaissent une inégalité quelconque entre ces êtres humains sont de purs vestiges du passé, contre lesquelles s'élèvent comme telles les plus fortes de toutes les présomptions.
La manière de voir de M. Mill, telle qu'elle est exposée dans les passages cités ou rapportés ci- dessus, peut, je pense, se réduire à ces deux propositions : \^ L'histoire montre que la marche de l'humanité a été une évolution progressive d'une loi de force à une condition dans laquelle le commandement et l'obéissance deviennent exceptionnels; 2° la loi du plus fort ayant été, en Angleterre et chez une ou deux autres puissances, entièrement laissée de côté dans les autres relations de la vie, il y a présomption peut-être que cette loi doit être exclue des relations entre les sexes.
Je considère ces deux propositions comme complètement
erronées. Elles me paraissent reposer sur une vue fausse de rhistoire et sur une fausse interprétation de ses faits.
Elles posent en premier lieu Thypothèse que la société, dans sa marche, va du mal au bien ; il eut été d'ailleurs absurde de dire qu'elle va du bien au mal, et que c'est dans cette voie qu'il faut l'encourager. Il est donc bien entendu que, selon M. Mill, la société marche du mal au bien , que les changements survenus pendant les derniers siècles, en Angleterre, aux États-Unis et dans les pays les plus civilisés de l'Europe occidentale, ont été pour le mieux.
C'est là une hypothèse excessivement large; je ne saurais y souscrire, bien que cependant je n'aille pas jusqu'à la contester d'une manière absolue. Je crois que la marche des choses a été un mélange de bien et de mal. Je soupçonne que, sous bien des rapports, il y a eu passage de la force à la faiblesse; je me figure que les hommes sont moins énergiques, moins ambitieux, moins entreprenants; que leur désir d arriver à ce qu'il leur faut est moins ardent, et que, tant pour eux que pour d'autres, ils redoutent plus l'effort qu'ils ne le faisaient autrefois. S'il en est ainsi, il me semble que les bénéfices réalisés en compensation, comme fortune, connaissances ou humanité, n'apportent pas d'équivalent. La force, sous toutes ses formes, c'est la vie et la virilité; être moins fort, c'est être moins homme, quoique vous puissiez être d'ailleurs à d'autres points de vue. Ce soupçon m'empôche, une fois pour toutes, de m'enthousiasmcr aucunement pour le mouvement social. Je n'entreprendrai pas de démontrer que j'ai raison. Ce n'est et ce ne peut être plus qu'une impression, et, en cette matière, les erreurs de l'imagination sont si faciles et si près d'être irrésistibles que l'on ne saurait trop se prémunir contre elles. Il suffit cependant du doute pour arrêter l'enthousiasme. Je vois bien que nos inventions en mécanique ont énormément accru notre action sur le monde matériel; mais je ne vois pas, pour moi, qu'elles aient accru la vigueur générale du caractère des hommes. En fait d'humanité, la meilleure part de notre acquis me semble être un
simple dëveloppemeiit de sensibilité nerveuse qui ne me salisfait en quoique ce soit. Il est sans doute téméraire, d*après les quelques observations qu'un homme peut faire dans sa courte carrière, de conclure d'une manière générale sur un mouvement plusieurs fois séculaire; mais ce ne Test certes pas moins de se réjouir de ce qui est inévitable et de supposer que ce qui est inévitable soit aussi ce qui est bon. Observer les changements au milieu desquels nous vivons, en prendre notre part est sans doute rationel; mais, quant à moi, je ne veux ni les bénir ni les maudire, et personne, je pense, s'il ne dit sa raison, n'a droit de faire différemment. Ce que Ton peut dire en conséquence, à propos du sujet qui nous occupe, c'est que, en admettant même que l'inégalité entre homme et femme soit un vestige du passé, qu'elle soit destinée vraisemblablement à céder au mouvei^ent qui a déjà emporté tant de choses, il n'y a pourtant pas de raison pour précipiter ce mouvement. Quant à ce que l'on peut penser de cette imminente disparition, c'est que ce sera une véritable pitié M. Woodhouse aimait son gruau clair, mais pas trop clair, et» après y avoir fait couler ime certaine quantité d'eau, il aurait certainement fermé le robinet. Si Emma eût été un disciple de M. Mil], elle s'y serait certainement opposée, et eût dit : « Réfléchissez bien, cher monsieur, vous arrêtez le cours du progrès. Des restes de cohésion, comme ceux qui se montrent dans les farines formant la substance de votre frugal repas, sont des reliques du passé, et comme telles sont probablement des défauts au lieu d'être des qualités pour votre gruau. »
Qu'il en soit ce qu'il pourra, examinons une autre question. La loi de force, la loi du plus fort a-t-elle réellement été abandonnée? Dans l'afErmative, cet abandon tendra-t-il à produire Tégalité? La marche des choses, en ces derniers temps, a-t-elle, oui ou non tendu à y mettre un terme? Considérons d'abord, par manière d'introduction, ce que c'est que cette force en elle-même* La force est un élément essentiel de toute loi quelle qu'elle soit. La loi en effet, n'est pas autre chose qu'une force réglée sujette à des dispositions particulières et
dirigée vers des objets particuliers. L'abolition de la loi do force ne peut pas Touloir dire, pour conséquence» la suppres*^ sion de Télément de force dans la loi, car ce serait la des-truction de la loi d'une manière absolue.
Le sens général de Targumentation de M. Mill indique plutôt que par force et par loi du plus fort, il entendait force qu'aucune loi ne règle. Si c'était là ce qu'il Toulait faire comprendre, il l'eut dit. Mais il ne pouvait le faire sans semettre en contradiction avec les faits; les institutions de mariage en Europe ne sont pas autre chose aujourd'hi^i qu'un cas de force non réglée par la loi. Il y a des cas de lois réglant, de la manière la plus rigoureuse, les plus impétueuses des^ passions humaines. Personne peut-il douter qu'au moyen âge et précédemment, les principes de monogamie et de l'indissolubilité du mariage aient exercé un empire sérieux sur les plus ardentes passions des races les plus violemment passionnées du monde et que l'empire ainsi exercé ait été dans ses résultats une chose éminemment bienfaisante pour la race humaine en général et pour les femmes en particulier. De Maistre, et, dans ce cas, je crois que c'est avec raison, réclame une grande considération pour le clergé du moyen âge à raison du fait d'avoir soutenu les principes capitaux de la morale nouvelle contre les attaques répétées dirigées contre elles, aux périodes de plus grande violence de l'histoire, par les passions des rois et des nobles.
Je suppose alors que, prenant les mots lois de force dans une acception indéfinie pour dire importance de la force,. M. Mill veut dire que le r61e de la force perd de son importance, et je passe à sa conception générale de la théorie et de rhistoire de l'égalité. Il est sans doute f^rfaitement vrai que chez toutes les nations qui nous intéressent principalement et,^ en particulier, dans telles de leurs institutions en fait de loi et de gouvernement, il y a une tendance constante à rejeter les distinctions dans les lois et à les simplifier. Ceci est dû à une variété de causes. En premier lieu, les sociétés en question ont une tendance à s'étendre. Les différents royaimies qui oc-
cupaieul les diverses parties de rAugleterre et des autres grandes nations européennes se confondirent graduellement les unes dans les autres. Le développement de la richesse et les changements dans les habitudes de la vie produites par une infinité de causes, non-seulement rendaient les institutions peu appropriées aux dernières époques, mais dans bien des cas, les rendaient inintelligibles. Aussi, par exemple, le mot meurtre qui, pendant des siècles a été le nom d'un crime, était, ce me semble, originairement le nom de Tamende due par la ville, dans laquelle une personne inconnue était trouvée assassinée ; si la présomption légale que la victime était danoise n'était pas détruite par la formalité appelée présentmerU of englisAry, ou témoignage positif de la qualité d'Anglais.
L'étrange distinction introduite en faveur des Danois et maintenue en faveur des Français, ne fut déGnitivement abolie qu'au siècle d'Edouard III. En ce temps-là le présentment of onglishry , étant devenu insignifiant, fut aboli et le nom de l'amende devint celui du crime pour lequel l'amende avait été instituée?
C'était, entre beaucoup d'autres, im cas d'avènement de l'égaUté, que cette abolition de la distinction, devenue sans aucune espèce de sens qui avait existé entre les meurtriers d'hommes de différentes races. Les institutions de chaque nation du monde fourniraient probablement, dans chacune de leurs parties, des démonstrations du même principe. L'histoire de la loi romaine, depuis lesjours des Douze Tables jusqu'au temps de Justinien, n'en est guère qu'une longue démonstration. Une autre, et de la plus grande importance, est fournie par une transformation à laquelle M. Mill, se réfère dans un passage déjà cité relatif aux arrangements sociaux, qui, aux premiers temps de l'histoire et ensuite plus tard, ont successivement assigné d'une manière différente leurs positions aux hommes dans la vie. Aux époques précédentes, nous dit M. Mill, tous les hommes étaient nés pour une position sociale déterminée, et tous moyens qui leur permissent d'en
sortir leur étaient interdits. Sir Henry Mayne, se reporte à ces faits, et, en fait, jusqu'à un certain point, la théorie dans un passage qu'il résume en disant : le mouvement des sociétés progressives a été jusqu'à présent un mouvement du status au contrat, un mouvement, c'est-à-dire une évolution d'un état de choses dans lequel les relations d'hommes à hommes sont déterminées parla qualité de membre d'une famille, d'une tribu, ou encore d'ime race conquérante ou conquise vers un autre état de choses dans lequel ces mômes rapports sont fixés par des contrats. Voilà qui est d'une vérité absolue, et je n'ai pas d'objection à présenter à l'explication aussi intéressante qu'ingénieuse que sir Richard Mayne donne en cette matière, je ne fais qu'une seule observation. Dans ce cas comme dans d'autres, sir Richard se borne à analyser les faits, à spéculer sur eux. Je ne vais pas, si le cours des événements va de A à B et prend la direction de C, dire et supposer, comme M. Mill fait d'ordinaire en pareil cas, que D est supérieur à A et que C vaut mieux que B.
J'ai à traiter la question de savoir si ces faits confirment deux doctrines de M. Mill : l'une selon laquelle la loi du plus fort serait abandonnée à notre époque, ou selon laquelle, tout au moiûs, la force tendrait à tenir une part de moins en moins grande dans les affaires humaines; l'autre, qui voudrait que l'abandon de la loi de force fut l'avènement de l'égalité. Ces deux doctrines, je les nie ; et je nie que les faits même que j'ai admis tendent à les prouver.
Je dirai, en premier lieu, que du fait que ce que M. Mill appelle le status tend à céder la place au contrat, il faut conclure seulement que la force change de forme. En somme, la société repose, à-notre époque, sur la force tout autant qu'elle le faisait aux époques les plus sauvages et les plus orageuses de l'histoire. Comparez l'Ecosse du xiv« siècle avec l'Ecosse du xvii®. Au xivo siècle, tout le pays était une scène de sauvage confusion. On en trouvera un tableau saisissant dans la Jolie Fille de Perth^ un des romans les plus savants de son auteur, bien qu'il ait été écrit alors que le génie de celui-ci
avait déjà reçu le coup fatal. < Mon nom, dit un des personnage, est Dick d'Hellgarth du Diable, bien connu dans Armandalo pour un Johnstone. Je suis au puissant laird de Humfray, qui chevauche avec son cousin, le lord Johnstone, qui est ligué avec le prince lord de Douglas. Le lord, le comte, le laird, et moi Tesquire, nous lançons nos faucons où nous trouvons notre gibier, sans demander le nom du propriétaire dont nous foulons le terrain. » Chaque page du livre est pleine 4es querelles de Highlands et de Lowlands, de Douglas et de Merch, de bourgeois et de nobles, du lord Chettan et du clan 'Quhele. La première impression, en comparant cette vive peinture avec TÉcosse que nous connaissons tous, c'est-à- ^re rÉcosse de l'industrie tranquille, du fermage, du commerce et du plaisir, c*est que le xiv^ siècle était entièrement sujet à la loi de force et que TÉcosse du xa^ siècle a cessé absolument d'en être le théâtre. Regardez un peu plus à fond, et vous verrez que cette impression est aussi fausse, pour ne pas dire aussi puérile, que celle qui consisterait à trouver qu*un lourd bateau à rames, manié par des matelots toujours «n querelle et incapables de ramer d'accord, dépense plus de force que le steamer qui conduit sur TOcéan toute une ville de gens jusqu'à l'extrémité de la terre, à la vitesse de trois cents milles, avec un calme tel que la plupart du temps ils n'ont conscience ni d'un mouvement ni d'un effort dans un ;sens quelconque. La force qui est employée à gouverner l'Ecosse de nos jours est à la force employée pour le même objet au xiv« siècle, ce que la force d'un vaisseau de ligne est à la force d'un boxeur. La raison pour laquelle elle opère si tranquillement, c'est que personne ne doute soit de son existence, soit de sa direction, soit de son écrasante supériorité à toute résistance individuelle qu'elle pourrait rencontrer. La force de la chaîne de champions dont Dick du Diable était le dernier axmeau, est maintenant noyée dans la vaste masse -d'hommes paisibles et raisonnables qui, en cas de besoin, soutiendraient la loi et se rangeraient de son c6té à première réquisition. Elle ne peut être déûée que sur une très-petite
échelle et par (l'es gens qui la surprendraient à son désavantage. Un criminel peut opprimer un policeman isolé, juste comme un pygmée pourrait, avec tout son poids, maintenir en bas la dernière articulation du petit doigt de la main gauche d'un géant, si la main de celui-ci se trouvait dans une position à le permettre. Mais une résistance individuelle délibérée à la loi du pays, à propos de simples intérêts privés, est, à notre époque, une impossibilité que personne n*a Tidée de tenter. INon-seulement la force règne, mais sur bien des points, c'est sans conteste, et il ne s'en suit pas pour cela qu'elle n'existe pas.
Cette proposition est vrai, non pas seulement dans sa forme
générale et abstraite, mais aussi dans chaque relation de la
vie en détail. Elle n'est développée nulle part d'une manière
plus frappante que dans la relation sur le mariage. « J'admets
sans détour, dit M. Mill, que, même sous le régime légal
actuel, nombre de gens mariés (et c'est probablement le plus
grand nombre dans la classe supérieure) vivent dans l'esprit
d'une juste loi d'égalité. Les lois ne seraient jamais améliorées
s'il ne se trouvait de nombreuses personnes pour avoir des
sentiments au-dessus des lois existantes.» 11 y a là Taveu d'un
fait, c'est que la plupart des mariages sont heureux sous les
lois existantes. « La raison de cela, continue M. Mill, c'est que
le niveau moral de ces classes particulières est supérieur à la
loi. » Pour moi, je soutiens qu'il en est ainsi, à la fois parce
que la loi est bonne et parce que les gens en question lui
obéissent. J'irai plus loin que M. Mill dans son opinion sur les
mariages, je dirai que dans toutes les classes ils sont beaucoup
plus souvent heureux qu'autre chose, et j'ajoute qu'il en est
ainsi, parce que, en règle générale maris et femmes observent
les promesses solennelles qu'ils ont faites en se mariant, y
compris la promesse de la femme d'obéir à son mari. Il n'y a
pas à douter : dès qu'une constitution fonctionne bien, la con-
séquence actuelle à tirer c'est qu'elle est fondée sur les vrais
principes et qu'elle répond à son objet. L'administration de
la justice en Angleterre est singulièrement intègre. Il faut en
— ne —
conclure non pas que les juges soient supérieurs à la loi, mais que la loi dans laquelle ils sont formés est singulièrement favorable à la bonne administration de la justice.
M. Mill, sur ce chapitre, n*est pas tout à fait conséquent ; il nous dit, en effet, d*une manière précise, que si dans ses meilleurs spécimens, la famille est ime école de sympathie et de tendresse, elle est encore plus souvent pour son chef une école de personnalité, de domination, de complaisance pour soi-même, d*égoïsme par excellence et à double couche, et que le sacrifice, quand sacrifice il y a, n'en est qu'une forme particulière ; le bonheur particulier de la femme et des enfants étant, ajoute-t-il, immolé dans toutes espèces de cas aux plus légères préférences du mari. « Je ne vois pas, dit-il enfin, qu'il soit possible de rien découvrir de mieux dans la forme actuelle de Tinstitulion.» Pour peu que ceci soit vrai, je ne saurais comprendre comment le mariage peut être ou même peut avoir été autre chose qu'une odieuse école de tyrannie ou une école de toute espèce de vice. Comment encore concilier une opinion pareille avec celle suivant laquelle le bonheur accompagnerait en général le mariage. Les classes les plus élevées de la société, en Angleterre, ne sont pas, cela est certain, moins strictes dans leurs idées sur les devoirs de la vie dans le mariage que celles qui leur sont inférieures. Quelle femme de l'aristocratie voudrait faire dire d'elle qu'elle est une épouse peu soumise, et quel homme de la même classe aimerait à entendre dire qu'il n'est pas le maître dans son intérieur? Or, comment tout cela pourrait-il être,, s'il est vrai que l'autorité d'un côté et l'obéissance de l'autre soient fondamentalement immorales ? De la théorie de M. Mill découle la conséquence absurde que de bons fruits poussent sur un mauvais arbre. La véritable raison pour laquelle les mariages de gens bien élevés et raisonnables sont heureux, c'est que ces personnes connaissent leurs places respectives et agissent en conséquence. Le pouvoir existe et il est exercé, mais comme il n*est pas contesté et ne rencontre pas de résistance, son action est douce, et il est rare qne les parties intéressées
soient rappelées d'une manière désagréable au sentiment de son existence.
Un cas exactement analogue à la vie de mariage se trouve dans le cas ordinaire d'hospitalité. Vous allez dans une maison, belle, bien organisée, pleine degens qui savent vivre. Vous observez que quelqu'un de la compagnie s'applique de toutes les manières possibles à favoriser l'entrain et à pourvoir à l'amusement, à la distraction du reste, et qu'à tout propos, quoique sans le laisser voir, il prend dans un certain sens la dernière place. Vous savez que cet homme a im droit légal incontestable d'ordonner de tout dans sa maison à un moment donné, si la tempête s'élève pendant la nuit, de prendre le commandement et de diriger, d'empêcher les assistants de toucher à un objet du mobilier, d'ouvrir un livre, de manger une mie de pain. Cela parait-il fort? eh bieni que ce droit lui soit enlevé, qu'il devienne un moment douteux par suite de la présence de ses hôtes, et aucun d'entre eux ne franchira plus sa porte. Si tout va bien, ce n'est pas parce que le maître de la maison n'a pas de pouvoir, c'est parce que personne ne met son pouvoir en question, et parce que lui-môme, s'il en use, ne le fait que pour l'agrément général de la société.
Dire que la loi de force est abandonnée parce que la force est régularisée, parce qu'elle ne rencontre pas de résistance et parce qu'elle est exercée d'une manière bienfaisante, c'est dire que le jour et la suit sont maintenant si bien organisés que le soleil et la lune sont de pures superfluités.
Il doit être observé que bien que le mariage soit le plus important des contrats, il est loin d'ôtre le seul qui confère à l'une des parties autorité sur l'autre. Il en est de môme de presque tous les contrats. Un homme passe sa vie dans im emploi du gouvernement, il s'engage ainsi par contrat à servir le gouvernement dans de certaines conditions. N'y a-t-il pas là autorité de celui qui emploie sur celui qui est employé ? La destitution d'un tel poste serait, dans la plupart des cas, le châtiment le plus sévère qui puisse ôtre infligé à un homme, une peine beaucoup plus rigoureuse que ne pourrait être un
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emprisonnement de courte durée ou une lourde amende sans destitution. La pouvoir qu'exerce 1^ ministre de l'intérieur frençBJa sur une multitude de subordonnés est aussi réel et presque eussi formidable que pouvait l'élre celui d'un lord féodal sur ses vassaux. 11 est vrai qu'il est fondé sur un contrat et non sur le status. Dons le premier cas, l'bomœe était né pour une certaine position et dans l'autre, il y est entré par un accord mais celé ne fait que très-peu de différence entre tous deux. Dans chacun, il y a une personne plus forte et une personne plus faible, et, dans l'un et l'autre, la plus faible est sujette à l'autorité de la plus forte.
La vérité est qu« ce passage du status au contrat indiqué plusbaut, est bien loin d'élre toujours favorable à l'égalité. Je ne raisonnerai pas sur la nature du changement en luimême. Il peut se faire que le meilleur et le plus glorieux de tous les états consiste à placer les hommes les uns vis-à-vis des autres, dans des relations qui, sous des formes variées, se réduisent à des salaires àpayer et à toucher; qu'il en soit ainsi ou non, il est parfaitement vrai que le résultat, de l'arraugement est de produire non l'égalité, mais l'inégalité sous sa forme la plus rude et la moins sympathique. Voilà le système : la société est convertie en une immense machine dont tous les pouvoirs sont concentrés en un seul corps qui est appelé force publique. Il consiste en un corps législatif et exécutif, appuyé, en cas de besoin, par des soldais et des gens de police. Le sens dans lequel cette force doit-agir est précisé par des lois qui s'appliquent à toutes espèce de cas, avec une précision et une inflexibilité continuellement croissantes. Il est loisible à toute personne, pour le service de ses interdis et i sa manière, de tirer parti de ces lois qui peuvent se réduire —•% quatre qui suivent :
1 Tu ne commettras pes de crime ;
2" Tu ne causeras pas de dommage ;
Z" Tu rempliras tes engag^aents;
4" Toi et les tiens, vous pourrez conserver oe que. vous
urrez acquérir.
Dire qu'un tel état social est favorable à Tégalité, qu'il tende à supprimer l'obéissance et le commandement, que cet état a supprimé la force et ce qui y ressemble, parait plut6t une ironie d'un genre assez pauvre que quoique ce soit. Où est l'égalité entre le riche et le pauvre, le fort et le faible, le bon et le mauvais et, en particulier, où est l'égalité entre l'homme bien élevé et bien né, le fils d'un père bon, soigneux,, prudent, prospère, qui lui a transmis un esprit et un corps sains, avec une éducation soignée, et l'homme mal né et mal élevé, dont les parents n'ont rien eu à lui enseigner qu'il n'eut mieux valu ne pas apprendre, et rien à lui transmettre dont il n'eut mieux valu qu'il n'héritât pas? 11 est vrai qu'à l'époque présente il n'existe pas beaucoup d'inégalité dans le sens spécial du mot 11 est vrai, en même temps, que nous sommes parvenus à découper le pouvoir politique en morceaux infini — meut petits, qu'avec nos hymnes de triomphe habituels, nous ne cessons de le réduire à un point tel, que bien des gens trouveront bientôt que la part de pouvoir politique laissée à chaque particulier no vaut pas la peine qu'on s'en occupe. En attendant, il n'y a jamais eu plus que de nos jours d'inégalités rédles et substantielles en toutes matières, d'inégalités de fortune, détalent, d'éducation, de sentiments, de croyances T^igieuses, plus d'inégalités, par conséquent, dans les plus obligatoires de toutes les obligations. Je doute beaucoup que le'pouvoir des particuliers sur leurs voisins ait jamais, à aucune époque du monde^ été aussi bien défini, aussi aisément et aussi tranquillement exercé qu'il l'est aujourd'hui. Dans les ^âeux temps, sans doute, si un esclave était inattentif, son maître le pouvait faire mutiler, mettre à mort ou fouetter, mais il avait à considérer qu'en agissant ainsi, il causait un dommage à sa propriété, que, lorsque l'esclave aurait été fouetté, il serait encore son esclave, que le châtiment même pourrait le rendre vindicatif, malfaisant et le reste. Mais qu'un domestique, à notre époque, s'avise de se conduire mal, le voilà jeté sur le pavé, on en prend im autre à sa place, comme l'on prendrait un fiacre, et lui refuser un certi-
ficat équivaudrait à une coodamaolioD à des mois de misère et à une chute à perpéiullé au bas de l'éclielle sociale. YoUà les châtiments qui sont infligés sans appel, sans réflexion et sans qu'il en résulte le plus léger trouble à le surface unie de la vie ordinaire.
L'ancienne façon d'organiser la société est devenue, comme d'autres choses, le Isujel de beaucoup d'exagération romantique ; it est clair, cependant, qu'elle avait un c6té favorable k la pauvreté et à la faiblesse, quoiqu'elle produisit ses inégalités aussi bien que nos maximes sociales actuelles. Essayer de rendre les hommes égaux en modifiant les arrangements sociaux revient à essayer de rendre les cartes d'un jeu égales entre elles en battant le paquet. Fondamentalement, les hommes sont inégaux entre eux. et quelle que soit la manière donL vous disposiez la société, celte inégalité se manifestera. Si l'on tenait à réaliser la plus grande somme d'égalité possible, voici quelle serait la voie à suivre : il faudrait établir un système de distinctions, quelque chose comme une bié~ rarchie sociale en correspondance aussi étroite que possible avec les distinctions qui existent de fait entre les hommes et faire que les membres de chaque classe fussent égaux entre eux. Quelquecbose de très-analogue à ceci s'est produit dans rinde du fait du régime de caste. Il en résulte, pour la société hindoue, d'ailleurs singulièrement douée d'élasticité et de la faculté de s'assimiler les idées nouvelles, une puissance de stabilité conservatrice tout à fait inconnue et à peine concevable en Europe. Si nous étions en possession d'une pierre de touche quelconque, pai laquelle les hommes pussent être rangés avec une précision infaillible, d'après leurs différences intrinsèques, nous obtiendrions réellement le repos, l'absence d'une contrainte intime et pénible, le jeu cahnede cette sorte de force incontestée et admise, que les peuples semblent attendre de l'établissement de ce qu'ils appellent l'égalité.
L'établissement même de cet état de choses idéal, tout en laissant sans solution les plus importants des problèmes sociaux, fournirait bel et bien, non pas seulement la meilleure,
mais encore Tunique solution duproblème de Tharmonisation de rinlérêt de chaque individu en particulier, avec l'intérêt de tous en général. Une nation dans laquelle chacun aurait la position pour laquelle il était le mieux fait, et aurait la conscience de Tavoir, serait une nation dans laquelle la vie de chaque homme se passerait à faire ce qui serait à la fois le plus agréable à lui-même et le plus utile à ceux qui Tentourent. Pour une telle nation, quelques-uns des grands problèmes de la vie se trouveraient résolus.
Il est inutile d'insister sur le fait évident qu'un tel idéal ne peut être atteint, mais le maintien de distinctions larges et bien tranchées, là et alors qu'elles existent réellement, est un pas dans ce sens. Les distinctions d'âge et de sexe sont universelles. A certains moments et à certaines époques données, les distinctions de races ont une très- grande importance, et il n'y a pas lieu à nier leur existence parce qu'elles ont été exagérées et parce qu'il en a été mésusé. De telles inégalités continueront à exister et à produire des inégalités de toute nature, qu'elles soient ou non reconnues par la loi, qu'il leur soit ou non permis d'intervenir dans la distribution de l'autorité politique. Laissez-les arriver au niveau qui leur est propre par une compétition sans limites et elles -se donneront carrière dans la forme la plus manifeste et la plus absolue.
Supposons, pour prendre un seul exemple, qu'hommes et femmes soient faits aussi égaux que la loi peut les faire, et que l'opinion publique ait suivi la loi. Supposons que le mariage devienne une simple association dissoluble comme une autre, que les femmes soient mises en demeure de gagner leur vie comme les hommes, que la notion de quelque chose comme la protection due par un sexe à un autre soit complètement écartée. Supposons que les manières des hommes envers les fenmies deviennent celles que les hommes ont entre eux, que les concessions empressées à une faiblesse reconnue, que l'obligation de faire pour les femmes mille choses qu'il serait insultant de faire pour les hommes, toutes ces choses qui nous viennent d'un ordre d'idées tout différent ; suppo-*
sons tout cela aboli. Quel sera le résultai? Le résultat serait que les femmes deriendraient les souffre-douleurs des hommes et leurs esclaves, qu'elles seraient amenées à sentir leur faiblesse et à en accepter au suprême degré les conséquences* Soumission et protection sont corrélatives» retirez Tune, l'autre est perdue^ et la force s'affermira cent fois plus durement sous la loi du contrat qu'elle ne le faisait sous la loi du status. Déguisez la chose comme vous l'entendrez, c'est la force sous une forme ou sous une autre qui déterminera les relations entre les êtres humains. Elle est beaucoup moins rude quand elle est soumise aux dispositions d'une loi générale, faite selon de larges principes généraux, que lorsqu'elle agit selon un contrat dont les termes ont été laissés à l'appréciation des individus. Les relations du mariage, telles qu'elles ont été réglées par la loi et la religion de l'Europe sont, dans leurs dispositions, une application faite sur une plus large échelle naturellement, du principe même, qui de nos jours a mené à la prohibition du travail des enfants trop jeunes dans les manufactures, et de celui des femmes dans les mines de charbon.
Pour récapituler : je pense que l'égalité n*a aucune connexion spéciale avec la justice; on ne peut, je crois, affirmer que l'égalité ait son utilité dans les relations importantes de la vie sociale ; il n'est pas exact que l'histoire nous montre, pendant un long espace de temps, tine év&lution continue vers la suppression de toutes les distinctions d'homme à homme. Il me semble, au contraire, que l'histoire autorise à dire que la forme dans laquelle les inégalités des hommes se donnent carrière et produisent leur résultat, varie d'une génération à une autre et tend à opérer plut6t par voie de contrats passés entre les individus, que par des dispositions législatives édictées par l'autorité publique, dans le but de fixer les relations entre les êtres humains. Il est incontestablement vrai que, depuis plusieurs générations, il s'^est exécuté, dans la moitié du monde que nous habitons, un mouvement que l'on peut, avec quelque exactitude^ définir la subdivision
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du pouToir politique. La théorie de gouvernement acceptée semble être que chaque personne ait un Tote, que le législa** leur soit élu par ces votes et que la main des votants conduise les affaires politiques au moyen d'un comité^ qui réussira temporairement à obtenir sa confiance. Placée au-dessus de toute question, cette théorie progressive va tous les jours gagnant et doit gagner encore. Le fait de son triomphe est aussi éclatant que le soleil en plein midi et la probabilité de la durée indéfinie de son triomphe est aussi forte qu'aucune probabilité peut rètre. Quelle sera là-dessus Topinion de l'homme raisonnable, voilà la question? Il ne manquera pas d'analyser cette théorie, comme tout autre fait, avec impartialité, je n'en doute pas; mais, ce dont je suis très-embarrassé, c'est de savoir ce qu'il pense trouver en elle pour s'enthousiasmer, et cela quelque soit son point de vue. Il doit y avoir à cela une raison quelconque. Chaque journal et beaucoup de livres modernes saluent avec un sentiment voisin de l'enthousiasme religieux, le progrès de la démocratie et l'avènement prochain du suffrage universel. Il sera bon, en premier lieu, d'indiquer une distinction qui, quoique parfaitement claire et de la plus haute importance, est continuellement perdue de vue. Légiférez comme vous voudrez, établissez le suffrage universel, si vous le croyez convenable, comme une loi qui ne pourra jamais être cassée, vous êtes encore aussi loin que jamais de l'égalité : le pouvoir politique change sa forme, mais non sa nature. Sa division en fractions nombreuses donne simplement pour résultat que celui qui en pourra réunir le plus grand nombre aura le gouvernement du reste. Sous une forme ou sous une autre, l'homme le plus fort gouvernera toujours. Si le gouvernement est un gouvernement militaire, les qualités qui feront d'un homme un grand capitaine en feront un homme d'État. Si le gouvernement est une monarchie, lei^ qualités que les rois apprécient dans leurs conseillers, dans leurs généraux, dans leurs administrateurs, donneront le pouvoir. Dans une démocratie pure, les gouvernants seront les tisserands et leur amis;
mais il ne seront pas plus sur le pied d'égalité avec les votants, que les militaires et les ministres d'un État ne sont dans le même rapport avec les sujets d'une monarchie. Les changements dans la forme de gouvernement n'altèrent pas la nature de la supériorité, ils n'en modifient que les conditions. La faculté de sauter sur les épaules de ses voisins et de les diriger dans un sens ou dans l'autre tient à des causes qui varient suivant les époques, et sont indifféremment et alternativement la puissance, l'élévation du caractère, la ruse, la faculté d'expédier les affaires, l'éloquence, une forte possession des idées généralement répandues avec une aptitude particulière de les appliquer à des objets pratiques. Mais il n'est ni temps ni circonstances où les rangs et les files ne soient dirigés par des meneurs d'une espèce quelconque qui arrivent au commandement de leurs forces collectives. Dans une association commerciale, les hommes qui ont la direction sont aussi bien les supérieurs et les gouvernants du corps en général, et le corps général des membres tout aussi bien les supérieurs et les gouvernants de chaque membre individuellement que le chef d'une famille ou le directeur d'une manufacture est le directeur et le supérieur de ses domestiques et de ses ouvriers. .
Bref, la subdivision du pouvoir politique n'a pas plus à faire avec l'égalité qu'avec la liberté. La question de savoir si elle est une bonne ou une mauvaise chose se pose sur son terrain à elle et doit être décidée d'après l'examen de ses effets. Ceux-ci sont infiniment nombreux et compliqués, et il serait oiseux de les décrire pleinement ou même de donner une description complète de leur caractère. Le point sur lequel je veux appeler l'attention est un point dont on se détourne parce qu'il n'est pas agréable, c'est celui-ci : quelque puisse être le bon côté des institutions populaires telles que nous les connaissons, elles ont aussi leur côté faible et dangereux, et ne méritent en aucune façon cette admiration aveugle et ce chorus universel d'applaudissements qui accueille habituellement leur progrès.
Si Ton me demande ce que je propose de substituer au suffrage universel, ce dont j'ai à recommander la pratique, je répondrai tout de suite que je n'ai rien. C'est dans cette direction que vont, avec une force irrésistible, le torrent des pensées et des sentiments, ainsi que le cours entier des affaires humaines. Les vieilles façons de vivre parmi lesquelles beaucoup étaient juste aussi mauvaises de leur temps que le sont, du nôtre, nos inventions actuelles, vont s'effondrant sur toute la surface de l'Europe et flottent de part et d'autre comme des meules de luzerne sur un ruisseau. Serait-il d'un homme sage de se donner beaucoup de peine et de fatigue pour essayer de sauver les débris de leur naufrage. Les écluses sont lâchées et il n'est force humaine qui puisse les refouler en arrière. Seulement, je ne vois pas pourquoi, tout en cédant au torrent, nous crierions alléluia au dieu du torrent.
Loin de moi la vanité de supposer que ce que je puis dire, quelqu'il soit, fera du bien ou du mal à un degré perceptible quelconque, mais je pense qu'en une matière où la passion domine toujours, il ne sera pas sans intérêt pour quelques lecteurs d'entendre quelques observations faites de sangfroid.
La substance de ce que j'ai à dire au désavantage du suffrage universel théorique et pratique, c'est qu'il tend à détruire ce que j'aurais considéré comme la relation vraie et naturelli entre la sagesse et la folie. Ma pensée est que les hommes sages et bons devraient régir ceux qui sont déraisonnables et mauvais. C'est pour moi le plus exagéré roman qui ait jamais possédé nombre d'esprits que de croire à la direction du pouvoir par la sagesse, dans un état où la fonction des sages et des bons se bornerait à prêcher leurs voisins, chaque individu étant d'ailleurs à la fois abandonné à lui-même et à ses passions et pourvu, sous la forme d'un vote, d'une portion appréciable du pouvoir souverain.
Quant au caractère de nos gouvernants actuels, écoutons M. Mill, il parle en l'année 1859, mais je ne pense pas que
les choses se soient beaucoup modifiées depuis. Dans le chapitre III de Fessai sur la liberté intitulé : D$ la dasu gouvernante en Angleterre » M. Mill , entendant principalemeat désigner la classe moyenne, s'exprime ainsi : « Leur manière -de penser est faite par des hommes avec lesquels ils ont grande ressemblance; ces hommes s'adressent à eux ou parlent en leur nom sous Taiguillon du moment par Torgane des journaux. Je ne m'en plains pas^ je n'affirme pas, dit-il, qu'en thèse générale, il puisse y avoir rien de compatible avec le niveau actuellement si bas de l'esprit humain. Cela ne fait pas cependant que le gouvernement de la médiocrité ne soit pas un gouvernement médiocre. Aucun gouvernement, qu'il fût démocratie ou aristocratie nombreuse, ne s'éleva et ne put,, dans ses opinions, qualités, portée d'esprit, dépasser jamais la médiocrité qu'à la condition (toujours remplie d'ail* leurs aux bonnes époques) d'abandonner la direction à un ou plusieurs individus plus hautement doués ou instruits. » C'est, je crois, à quelques années de l'histoire d'Athènes que s'applique la parenthèse : quoiqu'il en soit, je n'ai pas à renouveler ici les citations que j'ai faites dans ce chapitre, même relativement au procédé suivant lequel la société se trouve maintenant avoir tiré le meilleur parti possible de l'individu; la substance en est que nous vivons tous sous la lourde domination de mesquines et méprisables opinions qui •écrasent toute individualité. Quant à la morale, la voici : la grandeur de l'Angleterre est maintenant toute collective; individuellement petits, notre habitude de combiner, seule, nous fait paraître capables de quelque chose de grand. Avec cela, nos philanthropes moraux et religieux sont parfaitement satisfaits. C'est, en attendant, avec des hommes d'une autre trempe que celle-là que l'Angleterre a été faite ce qu'elle est, et ce sont dès hommes d'une autre trempe qu'il faut désirer pour empêcher son déclin. Il n'est pas jusqu'à l'esprit qui ne soit plié au joug; la conformité suit les gens jusque dans ce qu'ils font pour leur plaisir, c'est par groupes qu'ils ont des goûts, ce n'est que parmi des choses faites d'un accord
commun qu'ils exercent leur choix. Il en dit beaucoup plus encore sur la même thèse, mais je ne le citerai pas. Il serait facile, d'après d'autres parties des derniers ouvrages de M. Mill, de montrer quelle humble opinion il nourrit de l'espèce humaine en général. Tout son essai sur la sujétion des fœnmes, en vient à prouver que des deux sexes qui à eux deux constituent la race humaine, l'un a les vices d'un tyran, et l'autre tous les vices d'un esclave. Quant aux familles^ ce sont généralement des écoles d'égoïsme à double teinte ou idéalisées. Les femmes sont ou intimidées , ou séduites, et les hommes les ont réduites à cette position. Il est sans intérêt de dire, ajoute-t-il, ce que doivent être des enfants qui ont une maison paternelle et des éducateurs tels. Toutes ces choses et beaucoup d'autres du même genre me semtblent rigoureuses, injustes et exagérées ; mais, comment, me permettrai-je de me demander, un homme qui pense ainsi de ses semblables peut-il avec quelque autorité plaider la cause de la liberté dans le sens de la négation de tout gouvernement, de la hberté dans un sens quelconque.
Étant donné un troupeau de sots stupides sur lesquels la contrainte ne devra pas s'exercer, et qui chacun ne devront pas s'élever au-dessus de leur niveau : avec le temps que deviendraient-ils? Des sots stupides et rien de plus. Le genre humain, d'après ce système^ serait comme un groupe de ce que Strauss appelle le Ur-effen, ou comme les singes primitifs de la théorie de M. Darwin, avec juste assez de sens pour détruire l'effet de la sélection naturelle. Leur seule maxime serait de distinguer tout singe ayant acquis quelque rudimentdes qualités humaines, et au lieu de le faire leur roi, de le mettre à mort. Non meus: hic sarmo. J'indique purement et simplement la tendance d'une théorie fameuse, dans laquelle, défalcation faite, il reste, je pense, quelque vérité.
Je ne saurais certainement être d'accord avec M. Mill lorsqu'il exprime l'opiaion qu'en Angleterre, la classe inférieure est généralement grossière, qu'elle manque d'originalité, et que les hommes de cette classe sont semblables
entre eux comme les harengs d'un baril. Combien n*ai-je pas connu de pécheurs, de marins de commerce, d'ouvriers, de laboureurs, de garde-chasses, de policemen, de sous- officiers, de domestiques, de petits-clercs, aussi différents les uns des autres, tout aussi originaux, chacun en leur genre, tout aussi pleins de caractère que les hommes appartenant aux plus hautes classes.
Voici, pour ma part, jusqu'où j'irai : il est excessivement peu étendu le nombre de gens capables d'agiter une série de pensées réfléchies ou d'embrasser les aspects divers d'un sujet complexe. L'œuvre de gouverner une grande nation, ajouterai-je encore, s'il s'agit réellement de le faire bien, requiert une immense quantité de connaissances spéciales et la mise en œuvre sérieuse, modérée et calme des talents les meilleurs et les plus variés qu'on puisse trouver chez elle.
Je n'ai pas encore rencontré d'homme pour nier que si les institutions qui régissent l'Angleterre n'étaient disposées qu'en vue d'une utile expédition des affaires publiques, elles affecteraient une forme très-difiPérente de celle qu'elles ont actuellement. On peut expliquer par des raisons historiques, sans jamais pouvoir le justifier, un arrangement par lequel tout le gouvernement du pays est dévolu à une assemblée populaire, comme la chambre des communes gouvernant en roi par l'organe d'un comité révocable à tout instant. Ce comité, lorsqu'il est en fonctions, doit agir au moyen d'une certaine quantité d'officiers publics, parmi lesquels un seul à peine a quelque peu la prétention d'avoir été spécialeinent organisé pour la fin qu'il remplit, alors que les plus importants ont été établis lors et en vue d'un état de choses depuis longtemps disparu. Quelque degré de permanence, ime certaine dose d'autorité discrétionnaire, du temps pour la formation et l'exécution de systèmes considérables, sont vraiment les conditions essentielles d'un bon gouvernement. Elles manquent absolument sous le système que le sufl'rage universel a donné et nous donne encore. Des discussions sans fin, des explications continuelles et la constante expo-
sition et réexposition au parlement de chaque matière dans laquelle le gouvernement doit agir, en sont venues à se substituer à l'action gouvejnementale. Il ne peut être rien fait avant que l'importance de le faire ait été rendue manifeste aux capacités du dernier ordre ; et dès qu'une chose, quelqu'elle soit, vient à paraître opportune à ces capacités, il faut qu'elle se fasse, c'est une affaire de temps. Peu importe que pour des esprits plus larges elle semble toute différente ; il est on ne peut plus difficile, en pareil cas , que la chose en question n'ait pas lieu.
On n'a jamais exactement déterminé, et on ne peut pas, en effet, déterminer d'une manière exacte, dans leur résultat net, ces maux qui sont tous la conséquence directe du système consistant à subordonner directement le gouvernement du pays à la majorité du jour, et à en faire en d'autres termes, aussi exactement que possible, le représentant fidèle des fluctuations du sentiment public et de l'opinion. Il est à propos néanmoins de faire quelques observations sur ce sujet. On y trouvera une indicaïîDn approximative de l'énorme prix que nous coûte l'avantage d'intéresser le public à la gestion des intérêts généraux et d'obtenir l'assentiment général pour tout ce qui se fait.
Supposez des arrangements en vertu desquels un corps d'hommes capables seraient mis en mesure de consacrer leur temps d'une manière continue, sérieuse et systématique, à la tâche d'employer les forces sociales au bien général de la communauté : supposez aussi qu'ils puissent mettre leurs idées en application, sans avoir à compter à chaque pas avec le consentement populaire. Ces hommes auraient- ils là une sinécure ? Us auraient dans chaque branche de l'administration plus de travail que ne pourrait espérer en faire toute une génération d'hommes de leur force. J'irai même plus loin; on ne fait rien et on ne fera rien en pareil matière avec notre système actuel, et la raison, la voici : l'autorité y manque de continuité ou de permanence. A l'appui de ce que je dis là, je vais me reporter brièvement aux affaires qui sont
particulières à chacun des principaux déparlements du gouyemement.
Je passe le premier ministre en remarquant seulement que dans le présent état de choses ses qualités parlementaires sont tout ou à peu près et que ses fonctions administratives prennent une place comparativement restreinte. Après lui, le premier grand officier de TÉtat est le lord-chancelier; il est inutile d'indiquer ce que pourrait faire celui-ci dans le sens de la réforme de la loi, s'il était convenablement assisté. Âi-je besoin de le dire, la réduction de la loi et des institutions judiciaires du pays à une forme rationnelle, est une question de temps, de travail et de connaissance spéciale : la difficulté, non pas insurmontable mais réelle, git dans la constitution du parlement ; elle résulte aussi du système du gouvernement de parti par suite duquel, d'une part, tout homme qui n'est pas au pouvoir cherche à entamer l'œuvre de celui qui y est, tandis que, d'autre part, ce dernier se préoccupe, non de ce qu'il y a de mieu^ à faire, mais de ce qu'il pourra mener jusqu'à accomplissement, en dépit des efforts de l'opposition, il n'est personne, au fait du sujet, qui puisse en douter; une^ réforme systématique de la loi faciliterait chaque transaction dans le pays, ajouterait beaucoup à la valeur de chaque are de terre et ferait de la loi un corps de droit, un véritable programme de conduite aux divers points de vue de la vie, produirait enfin un grand effet sur l'état intellectuel et moral du pays.
Après le lord-chancelier, vient le lord-président du conseil. Un gouvernement tel que celui que je suppose s^apercevrait tout d'abord, en prenant le pouvoir, si toutefois il ne l'avait pas vu avant, que la constitution actuelle du cabinet et des emplois publics est la combinaison la plus malheureuse au point de vue d'une expédition réelle des affaires, quelle que soit d'ailleurs son aptitude à se prêter aux conditions d'un gouvernement de parti.
Lïdée du conseil privé originel me paraît mieux répondre, par son organisation, à de tels besoins, sans que je veuûle dire
cependant qu'il conviendrait à l'époque actuelle. Ce n'est pas^^ ici le lieu de considérations techniques hors de portée pour beaucoup de lecteurs, mais il me sera permis de faire observer en termes généraux, qu'un conseil devrait être institué dans chaque département ministériel avec charge de la direction des affaires et la surintendance générale. Toutes les grandes questions executives devraient être portées devant lui et résolues suivant ses décisions. Dans l'état de l'organisation ac-^ tuelle, chaque département est un petit état pourvu d'un roi particulier pour le moment actuel; quant au contrôle générai sur ses différentes parties, il est vague et distendu au plus haut degré. Chaque ministre peut agir comme il lui plaît dans son domaine, en deçà de la limite où les questions peuvent attirer l'aCtention du parlement et menacer la stabilité du ministère. Ce n'est pas là le moyen de parvenir à un règlement heureux des questions importantes. Je suppose que le cabinet soit réellement un tîonseil permanent, ayant pour tâche de donner des instructions dans toutes les questions importantes pouvant surgir dans chaque ministère, les ministres auraient alors autrement à travailler qu'aujourd'hui et autre chose à faire que de préparer des discours et des réponses à faire aux interpellations du parlement. Après le président du conseil, viennent les cinq secrétaires d*Etat. De leurs ministères, le ministère des colonies, celui de la guerre, l'amirauté et le ministère de llnde ont ou peuvent avoir trèspeu à gagner, et ils ont tout à perdre à l'incertitude de la direction qui leur est donnée et au compte qu'ils ont continuellement à rendre à chaque électeur d'Irlande, dans la personne de ses représentants. Les relations que l'Angleterre a avec ses colonies et l'Inde, sont de celles qu'ils est difficile de diriger avec un parlement. Ce que le parlement a de mieux à faire avec ces matières, est, généralement parlant, de les laisser à elles-mêmes, et c'est ainsi qu'elle agit sur une grande échelle. Cependant un corps moins nombreux et plus renseigné, qui traiterait ces matières avec maturité et tranc[uillité, pourrait rendre grand service à chaque partie de l'empire Anglais, ou
plutôt à chaque partie de l'empire colonial et indien. En ce qui concerne la marine et Tarmée, il ne peut faire question que ce sont là des matières spéciales exigeant des connaissances spéciales et qu'il ne peut y avoir nulle connexion des partis politiques à elles.
Le ministère de l'intérieur est peut-être celui qui fournit la démonstration la plus complète qu'il soit possible de donner de l'étendue du champ qui s'ouvre pour le gouvernement. Que quelqu'un tente de dire ce que c'est que le gouvernement intérieur de l'Angleterre, comment il est mis en action, ou comment il est dirigé, il serait submergé dans son essai par un chaos d'actes, de chartes, de commissions, de conseils, de cours et de fabriques de tous genres et de toutes sortes, les divers documents sans unité, ne relèvent, dans la plupart des cas, d'aucun contrôle central, et sont supposés rachetés de tous leurs autres défauts par ce que les Français exaltent sous le nom de sélf-govemmerU. Par laquelle locution on entend souvent le droit de gouverner ses voisins immédiats, sans être responsable pour cela en quoi que ce soit envers plus sage que soi-même. Peut-on douter que si ce fouillis d'institutions était examiné avec soin par quelqu'un ayant une fois pour toutes la volonté et le pouvoir de mettre les choses à leur place, les sujets de l'éducation, du paupérisme, de l'hygiène et d'autres qu'il serait trop long d'énumérer et d'indiquer, pourraient prendre une face tout à fait nouvelle. Dans Tétat des choses tel qu'il est actuellement, il a été fait beaucoup dans ces dernières années, et l'avenir nous réserve clcore plus. Que les choses, toutefois, eussent été mieux et plus complètement faites s'il pouvait suffire du consentement d'un petit nombre d'hommes pour faire ce qui, sans être absolument nécessaire, est absolument désirable I
La poUtique étrangère, peut-être, fournit l'exemple le plus frappant qu'il soit possible de donner de l'importance de lumières spéciales. Il n'est pas de côté des affaires publiques au point de vue duquel les passions populaires soient au même degré de violence et d'ignorance, et aussi en état de produire
des dommages incalculables. L*ignoraQce du peuple anglais, en ce qui concerne la France et T Allemagne, n*a d'égale que rétai d'excitation furieuse et de sympathie irrationnelle et sans mesure, où le jetèrent les événements de la dernière guerre. En matière d'affaires étrangères, ce sont plutôt des notions et des renseignements qu'il s'agit d'acquérir que de l'activité administrative ou législative. L'organisation d'un service diplomatique qui, pour s'exprimer ainsi, pourrait être les yeux de la nation, en ce qui concerne les affaires étrangères, pourrait nous apprendre, le cas échéant, à statuer de la paix ou de la guerre, ou môme nous mettre en mesure de repouaser uue invasion.
Pour les affaires financières, le consentement du peuple, donné sous une forme distincte et substantielle, est naturellement essentiel à la taxe de l'impôt. C'est là l'explication historique de l'avènement graduel de la Chambre des communes. Cette considération, certainement, doit toujours limiter la mesure de possibilité du gouvernement de quelques hommes éclairés, et c'est là peut-être la plus évidente et la plus concluante entre toutes les raisons évidentes et concluantes qui interdisent à tout homme raisonnable d'espérer aucun changement dans la machine gouvernementale. Je ne prétends pas un instant que nous puissions êlre gouvernés autrement que nous le sommes. J'admets pleinement que ce qu'il y a de mieux à faire c'est de tirer le meilleur parti possible de nos outils actuels. Je veux seulement rappeler qu'il y a deux manières d'envisager les choses et expliquer pourquoi je ne partage pas l'enthousiasme général au sujet de nos constitutions. Je ne dis pas qu'il y en ait eu jamais de meilleures. La folie, l'ignorance, la faiblesse des hommes laissent des traces profondes sur toutes leurs œuvres, et elles sont aussi faciles à déchiffrer à notre époque et dans notre pays que dans tout autre et en aucun temps.
Egalité et liberté, de bien gros mots, à mon sens, pour de petites choses 1 L'enthousiasme qu'ils ont inspiré me parait avoir été dû principalement à deux circonstances^ qui
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sont d*une part, le rôle peu sympathique joué, lors de la Révolution, par les classes françaises privilégiées, et' d^autre part, rénorme développement de la prospérité aux Etats-Unis. La première de ces circonstances était certainement un de ces cas dans lesquels les distinctions survivent de beaucoup à la signification et à Futilité qu*elies avaient eu naguère. De tels cas sont fréquents; les hommes ont la passion de mettre sur la tète n*importe quel panache qui les dislingue de leurs voisins, et Tezagération qui se produit d'un côté rencontre alors de Tautre des représailles en sens inverse. L*exemple des classes privilégiées françaises coDstilue certainement le fait le plus frappant de distin étions sans difPérence que le monde ait jamais connu. De là vient que les Français, au lieu de s'en tenir à une réforme rationnelle et calme, en vinrent à des explosions de palhétique, à des déclamations et à d'autres absurdités dont le monde sentira longtemps les effets. Peu de choses dans l'histoire me paraissent aussi misérables que les accès de passion auxquels se livra cette nation en cette circonstance. C'était une honte qu'une telle situation eut pu s'établir, c'en fut une plus grande de ne pouvoir y mettre un terme sans violence, et surtout sans feux d'artifice et effets de théâtre.
Le succès de l'égalité en Amérique est dû principalement, e pense, à ce fait qu^un certain nombre de gens, substantiellement égaux entre eux, ont reconnu ce fait et se sont abstenus d'établir des distinctions sans fondement. Dans quelle mesure cette îségalité subsiste-t-elle encore? combien de temps a-t-elle à durer? ce sont là deux questions tout à fait différentes. Il en est une encore. Je ne puis en dire que deux mots, la voici : est-ce là un exploit digne d'être admiré du monde entier et devant lequel il doive se prosterner, que cet état d'énorme développement de l'égalité en Amérique et d g production rapide d'ime foule de gens vulgaires contents d*eux, et d'une essentielle inconsistance?
En somme, je pense que le peu qu'il y a à dire sur Tégalité, c*esl qu'elle n'existe pas entre les hommes; c'est que ceux-ci
devraient reconnaitre> dans leurs relations, les inégalité» lorsqu'elles sont substantielles et lorsqu'elles existent; c'est qu'il y a chez eux un penchant égal à exagérer les distinctions, ce qui est de la vanité, et à les méconnaître, ce qui est de^ l'envie. Chacune de ces exagérations est une faute, la dernière surtout, qui est toute de faiblesse et de lâcheté et celle des faibles et des méconteots.
Reconnaître l'égalité substantielle là où elle existe, n'est autre chose que d'éviter une erreur. Elle n'affecte pas, en» elle-même, la valeur des choses reconnues comme égales, et cette reconnaissance est habituellement un pas dans le sens> du développement des inégalités inhérentes. Si tous les hom^ mes sont, avec égalité, empêchés de commettre un crime et forcés de respecter les contrats, le sobre, le prévoyant, le judicieux y gagnent; tandis que l'étourdi, le lâche et le sot y perdent. Égalité, par conséquent, s'il n'est pas, comme liberté,, un mot de négation, est tout au moins un mot de relation. II. ne nous dit rien de défini, à moins que nous ne sachions que deux ou plusieurs choses sont égales entre elles et ce que sont ces choses. Mais quand nous sommes informés à cet égard, nous en recevons sur des points de faits, des notions vraiesou fausses, importantes ou non, comme il peut être.