CHAPITRE VI
J'en suis maintenanl à Texamen de la dernière des trois doctrines de la foi démocratique : à la Fraternité I Que d'une certaine façon et dans une certaine mesure il soit désirable que les hommes se veuillent du bien et s*aident les uns les autres, voilà un point sur lequel tout le monde est d'accord. Je ne doute pas cepentlant que nombre de personnes ne partagent ce sentiment de dégoût avec lequel il m'est arrivé de lire et d'écouter les thèses de philantropie générale. Un tel amour est fréquemment une insultante indiscrétion. Lord Macanlay félicitait l'Angleterre d'avoir été haïe par Barrère : « Haïr l'Angleterre, disait-il, était le seul petit service que Barrère put rendre à ce pays. » Je ne connais rien de nauséabond en littérature comme les expressions d'amour de Rousseau pour le genre humain quand elles sont lues à la lumière de ses Confissions, Gardez votre amour pour vous-même et ne m'en salissez pas, moi et ce qui m'appartient, telle est la critique que ces livres me suggèrent toujours. Loin de dire à la France, comme M. Swinburn : t Tes fautes, qui sont nombreuses, te seront pardonnées parce que tu as beaucoup aimé, »je trouve que la manière française d'aimer la race humaine est Tune des nombreuses fautes qu'il est difficile de pardonner à
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<\é p&ys. Ce n*est pas d*amour que Ton a besoin de la part de la grande masse du genre humain, c*esi de respect et de jostîœ. Il serait pédantesque de tenter rien qui ressemble à une définition de Tamour, mais on peut dire qu*il contient deux éléments au moins. D'abord le plaisir, dans cette espèce de commerce amical, quel qu'il soit, qui est approprié à la posisition de personnes qui s'aiment Tune Tautre, et à côté de cela un désir mutuel du bonheur l'un de l'autre. Si deux personnes sont constituées de manière qu'un tel commerce entre elles ne soit pas agréable à chaque partie, ou si leurs idées de ce qui constitue le bonheur sont en désaccord, je ne vois pas comment elles peuvent s'aimer l'une l'autre. Prenez d'un côté un prêtre catholique romain, passionnément zélé pour la conversion des hérétiques, et profondément convaincu que le plus grand bonheur d'un hérétique est d'être converti à la religion catholique romaine; prenez, d'autre part, une personne qui depuis longtemps se soit monté l'esprit contre la religion catholique romaine, et désire ne pas discuter plus avant ce sujet. L'affectJoa du prêtre pour l'hérétique, si elle venait à naître, serait un ennui positif pour celui-ci. La société du prêtre ne serait pas un plaisir pour l'hérétique, et ce que le prêtre considérerait comme un bonheur, l'hérétique le regarderait comme un supplice.
Entre les sexes, l'amour est un mal quand il n'est pas mutuel. Il n'est homme ni femme honorables qui désireraient être aimés s'ils n'avaient l'intention de payer de retour. Naturellement, personne n'en doute, la plus grande partie du bonheur de l'humanité vient des sentiments amicaux de formes variées que les hommes se portent les uns aux autres et des divers services qu'ils se rendent en conséquence ; c'est néanmoins une chose d'avoir le sentiment de ceci et une toute autre de croire qu'un amour général pour toute la race humaine est destiné à devenir une religion universelle qui prendra la place des anciennes.
Ce culte et ce service de l'humanité en abstraction sont enseignés sous des formes nombreuses. Celle que je me pro-
*poae d*exaxniiier peut être trouvée dans Tessai de M* MUI sur rutilitarianisme. Ce morceau partage le mérite, qui esl le caractère de tous ses écrits, celui d'être le traité le plus ■sérieux, le plus éclairé et le plus mesuré, que je connaisse, da la forme dogmatique du sentiment populaire. M. Miil expose sa théorie dans les passages suivants, aux troisième et cinquième chapitres de son Fss&i sur VutilUariaMisfiu.
M Le programme utilitaire est non pas le bonheur per- •c sonnel de Tagent» mais la plus grande quantité possible de t bonheur général. Selcxi ce programme, si un noble caracc 1ère ne gagne pas toujours en bonheur du fait de sa « noblesse, il ne saurait être douteux, en revanche, qu'il ne « rende autrui plus heureux, et que le monde en général no « profite de lui dans une mesure immense... L'utilitaria- € nisme exige, en effet, que Tagent soit aussi impartial entre € son bonheur et celui des autres qu'un spectateur désintéc ressé et bienveillant. La règle d'or de Jésus de Nazareth « nous donne Tesprit complet de la morale de Tutilité. Faire « à autrui ce que Ton voudrait qu'il vous fit, et aimer son « voisin comme soi-même constitue l'idéale perfection de la « moralité utilitaire... Le plus grand principe de bonheur est « une simple formule de mots sans signification rationnelle,^ « à moins que le bonheur d'une personne, supposée égale en € degré (en tenant le compte voulu pour le genre spécial de « bonheur), soit compté pour exactement autant que celui t d'un autre. Ces conditions étant remplies, le mot de Bent tham : • Chacun compte pour un, personne ne compte « pour plus d'un, » pourrait servir de commentaire explicatif « au principe de l'utilité. Le droit égal de chacun au bonheur « entraine dans l'appréciation des moralistes et des législaf teurs, un droit égal à tous les moyens d'y arriver. Il n'y a c d'exception que pour les cas où les conditions inévitables € de la vie humaine et l'intérêt général, avec lequel se con- « fond l'intérêt particulier, assignent à ce droit des limites « qui, elles-mêmes, doivent être strictement définies. »
C'est ainsi que M. Mill répond à la question : Quel est
l'objet de la morale? Que veut-on dire par ce qui est bieu et ee qui est mal? Comment maintenant répond-t-il à celle-ci? Quelle raison avons-nous de faire ce qui est juste? Dans le chapitre qu'il consacre à ce sujet, il indique avec vérité que les éternelles sanctions de la morale s'appliquent aussi bien à Tutilitarianisme qu'à tout autre système; qu'il en peut être dit autant de la sanction de la conscience, et quant à la sanction finale, il la trouve dans un ordre d'idées allié quoique différent, qu'il définit une base naturelle de sentiment pour la moralité utilitaire.
« Une fois le bonheur général reconnu comme programme « moral, ce qui fait la force de la moralité utilitaire et en de- « vient le ferme fondement, c'est ce fait que, de tous les sen- « liments humains, le désir d'être en état d'union avec nos a semblables est, d'abord, chez tous les hommes, un sentia ment très-puissant et se trouve, de plus, un de ceux qui, <t indépendamment de toute impulsion spéciale, tendent à a prendre du développement par le seul mouvement de la « civilisation.
a L'état social est à la fois si naturel et si habituel à « l'homme,. qu'à moins de circonstances exceptionnelles ou « cVun effort volontaire d'abstraction, il ne se regarde jamais « autrement que comme un membre du corps social. Ce lien « social devient même plus étroit à mesure que le genre a iiumain s'éloigne plus de l'état de sauvage indépendance. « Par la même raison, toute circonstance nécessairement « accessoire à un état de société quelconque, s'associe de plus « en plus, dans l'esprit de chaque personne à l'idée qu'elle se a Tait de l'état de choses où elle est née et qui renferme la < destinée de tout être humain. La société entre être humains « de nos jours ne peut, sauf le cas de relations de maître à « esclave, exister sur un pied autre que celui du respect des « intérêts de tous. La société entre égaux ne peut exister s'il « n'est bien entendu que les intérêts de tous doivent êire pris « en égale considération. Et comme dans tous les Etats de « civilisation il n'est pas de personne qui n'ait des égaux
chacun se trouve obligé de vivre en pareils termes avec d'autres. Il devient alors impossible aux hommes de so désintéresser complètement d'autrui et de ses intérêts. De plus, à chaque époque, on fait encore quelques pas en avant vers un État dans lequel il sera impossible, à moins de le faire dans ces termes, de vivre avec qui que ce soit. C'est ainsi que les hommes en viennent à considérer comme impossible de se tenir complètement en dehors de ce qui touche autrui. Ils se trouvent nécessairement amenés à se considérer comme devant s'abstenir des injustices en général, et (quand ce ne serait que dans leur intérêt personnell de vivre, contre tout ce qui y ressemble, dans une attitude de protestation permanente. Tout renforcement des liens sociaux, tout développement social, a d'abord pour effet que chaque individu en vient ^ avoir un intérêt de plus en plus fort à agir selon le bien d'autrui. Il a encore pour résultat que chaque individu entre de plus en plus dans le sentiment du bien d'autrui, est induit tout au moins à en faire davantage l'inspirateur et le guide de ses actions. Il en vient comme instinctivement à se sentir une sorte d'être naturellement porté à se préoccuper de ses semblables. Le bien des autres devient pour lui chose à rechercher naturellement et nécessairement, comme n'importe laquelle des conditions physiques de l'existence humaine. € Chacun est intéressé à encourager ce sentiment chez les autres, même s'il ne le partage pas lui-même. Cette manière de nous concevoir, nous et la vie humaine, en vient, à mesure que la civilisation avance, à paraître de plus eu plus naturelle. Elle peut à la fin prendre le caractère d'une religion. Supposons maintenant ce sentiment d'unité enseigné comme une religion. Supposons qu'en sa faveur, comme on l'a déjà fait pour la religion, on concentre toutes les forces de la loi, de Topinion et de l'éducation ; que chaque individu, au sortir de l'enfance, assiste de toutes parts au culte et à la pratique de ce principe. En est-il une, parmi toutes les personnes capables de concevoir pareille
c hypothèse, qui éprouve un doute sur la suffisance de la c moralité comme sanction suprême du bonheur ? > Se référant au système de politique positive de Comte, M. Mill ajoute :
« J'oppose les objections les plus énergiques au système € de politique et de morale posé dans ce traité; je pense c néanmoins qu*il a surabondamment démontré la possibilité f de fournir à Fhumanilé la puissance matérielle et Teffica- « cité sociale d'une religion, sans recours à la croyance dans « une providence. Ce système s'empare de toute la vie hu- « maine, donne couleur à toutes les pensées, et exerce un t ascendant dont ne peut donner qu'une idée et un avantt goût l'ascendant, quelque grand qu'il soit, exercé par une € religion, et loin d'être insuffisant, il risque d'être excessif « au point d'empiéter sur la liberté et l'individualité hu- « maine. Il n'est pas non plus nécessaire au sentiment € qui constitue la force effective de la moralité utili lait rienne sur ses adhérents, d attendre l'effet d'influences « sociales qui étendraient son influence au genre humain « en général. Au degré comparativement peu avancé d'a- « vancementde l'humanité où nous nous trouvons, chaque « personne ne peut éprouver pour les autres cette sympathie « absolue qui préviendrait toute discordance sérieuse dans K la direction générale de leur conduite de la vie. Toutefois, « on en est déjà à ce point, qu'une personne chez laquelle le « développement social est achevé, n'en est plus à considérer « le reste des créatures comme des rivaux luttant avec elle « pour ce qui donne le bonheur, et dont l'insuccès est néces- « sairc pour qu'elle-même réussisse. Le sentiment profond « que chaque individu a de lui-même comme être social te rinduit à avoir, à l'état de sentiment naturel, le désir qu'il « y ait harmonie entre ses sentiments, ses tendances et ceux « de ses semblables. Si des divergences d'opinions et de cul- « ture d'esprit lui rendent impossible de partager beaucoup de « leurs sentiments actuels, s'il est même porté à dénoncer et à « déiior ces senlimonls, il a à sentir néanmoins que son but et
• lû leur ne sont pas en contradicUon, qu'il n'a pas à 5*opposer « ù ce qu'ils désirent comme étant expressément leur bien» « mais, qu'au contraire, il doit s'y prêter. Ce sentiment chez « beaucoup d'individus est bien moins fort que Tégoïsme, et « souvent même il est complètement absent ; mais, chez ceux « qui Font, il a toute la force d'une sentiment naturel. Il ne se « présente pas à leur esprit comme une superstition d'édu- « cation ou une loi despotiquement imposée par le pouvoir « social, mais comme un attribut dont il sexiàii fâcheux d'être « dépourvu. Celte conviction est la sanction suprême du « bonheur par la moralité, c'est elle qui amène tout esprit a sainement développé à travailler non pas à l'inverse de ce a que j'bi déjà appelé les sanctions iexterncs, mais suivant ((. elles, c'est«à*dire suivant certaines impulsions qui, de « l'extérieur, le sollicitent à s'occuper d'autrui. C'est, en <« l'absence de ces sanctions ou lorsqu'elles agissent en sens « contraire, ce qui constitue une puissante force d'impulsion. « intérieure proporliounée à l'impressionnabilité et au se- « rieux du caractère. Il en est ainsi, car peu d'hommes, sauf « ceux dont la nature est une négation morale, s'accommo— a deraient de descendre le cours de la vie avec le propos déô libéré de ne s'occuper d'autrui que dans la mesure res- <c treinte où leur intérêt privé les y force. »
J'ai cité ces passages avec une étendue qui eut été fastidieuse, n'était leur grand mérite intrinsèque. Pour quiconque a depuis longtemps étudié les écrits de M. Mill et observé sa carrière publique, il doit être évident qu'ils expriment ses convictions les plus profondes et les plus persistantes. Ceux qui m'ont fait l'honneur de me suivre jusqu'ici dans mes spéculations, ne m'accuseront pas, je l'espère, d'égotisme, lorsque je ferai observer que ces passages marquent aussi le point de mon plus profond désaccord avec M. Mill. En effet, le différend entre nous réside tout à fait en dehors de l'argumentation, et donne un air d'ensemble à mon opposition à son dernier enseignement. Il y a différend entre nous sur l'appréciation des hommes et de la vie humaine en général. Il
semble caroire qu*UBe fois les hommes libérés de contraintes et placés autant que possible sur un pied égal, ils se traiteront naturellement comme frères et travailleront ensemMe harmonieusement pour leor bien commun. Je pense que beaiicoup d'hommes sont mauvais » qu'ils sont, pour la plupart^ indifférents, qu'il y en a un certain nombre de bons, et que la masse des indifférents tournent d'un côté ou de l'autre suivant les circonstances, dont Tune des plus importantes est la prédominance, suivant les cas, du mauvais ou du bon. Je crois d'ailleurs qu'entre toutes les classes d'hommes, il y a et il y aura toujours des occasions sérieuses et réelles d'inimitiés et de luttes, et que de braves gens peuvent être forcés, et mèoie fréquemment, à se traiter les uns les autres en ennemis, soit par l'existence d'intérêts en conflit qui les mettent en collision, soit par une différence dans la manière de concevoir ce qui est bon.
La théorie de la vie de M. Mill, qui me semble être en voie d'acquérir une sorte d'orthodoxie secondaire, me parait, une fois réduite à ses plus simples éléments, quelque chose comme ceci : D'un c6té nous avons le monde extérieur qui, dans ses relations avec les hommes, peut être regardé comme une masse de matériaux de bonheur, et de l'autre côté un nombre énorme de créatures humaines substantiellement égales entre elles et animées des mêmes désirs et impulsions. Divisez également entre celles-ci les matériaux du bonheur, et laissez-les faire comme il leur plaît, elles vivront en paix. et augmenteront collectivement le bonheur de chacune d'elles dans une mesure indéfinie ou indéfiniment croissante ; il em sera d'autant mieux ainsi, que chaque créature humaine possède des facultés qui seraient une égale bénédiction, et pour elle-même et pour ses voisins,, si elles étaient poussées jusqu'à leur complet développement, ainsi que le veut la supposition actuelle. Les hommes sont, ou plutôt, s'ils sont laissés à euxmêmes, ils resteront dans ces dispositions à travailler d'accord à leur bien commun. Qu'on les laisse à eux-mêmes, le grand ressort pour produire un pareil résultat est un senti-
ment social déjà puissant dans quelques esprits et qui, en fin de compte, deviendra peut-être une religion dominante. Je terminerai ce travail en essayant de donner un crayon de ce que je pense moi-même en cette matière; mais, avant cela, je veux dire pourquoi celte manière de voir me parait inadmissible.
Je ne saurais, en premier lieu, souscrire à la manière dont M. Mill donne le programme de Tutilitarianisme, soit lorsqu'il le présente comme étant non le bonheur propre de Tagent, mais le plus possible de bonheur général, soit lorsqu'avec toutes ces explications, il le formule par le principe de Bentbam : « chacun compte pour un, personne pour plus d'un. » Je veux dire que suivant la nature du cas, il faut un programme extérieur de règles morales, et le bonheur est le mot le plus significatif et le moins incertain dont on puisse se servir en pareil cas. C'est aussi le seul objet auquel il soit possible de se référer pour trouver une base. Un système moral qui, ouvertement., ne se rapporterait pas au bonheur dans le sens ])ropre du mot, serait un pur exercice d'ingénuité auquel personne ne voudrait prendre garde. Je ne sais pas a quel autre point de vue que celui d'une utilité générale, dans un sens plus ou moins large, il serait possible de discuter la valeur d^'une règle morale ou les dispositions d'une loi I
Il est aussi parfaitement vrai qu'il est impossible d'admettre des distinctions individuelles en fait de législation, comme de spéculation morale. Tu ne commettras pas de meurtre, doit de toute nécessité signifier: personne ne fera d'acte que la loi qualifie meurtre, et sera puni, sans exception, quiconque commettra un acte pareil. Dans le même sens, il est mal de mentir, veut dire que certains genres d'altérations de la vérité définis comme mensonges par l'auteur de la maxime, sont moralement mal quelle que soit la personne qui les pratique. Chaque loi et chaque morale doit encore, de toute nécessité, être une proposition générale et, comme telle, elle doit affecter sans distinction plutôt qu'également les intérêts d'autant de personnes qu'il y eu a de soumises à son influence. Et
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cependant il est, je crois, incorrect de dire que la spéculation morale ou la législation présupposent de la part du législateur un désir de favoriser également le bonheur de chaque personne touchée par son système ou sa loi. Des lois et des systèmes moraux sont des conditions de yie imposées aux hommes, soit par le pouvoir politique, soit par la force du raisonnement. Vous aurez à le faire, dit le législateur ; je vous conseille de le faire, dit le moraliste. Mais chacun s'adresse à un corps d'iionimes qu'il considère d'ensemble, auquel il lui faut imposer ou suggérer la manière de voir qu'il désire lui voir adopter, et non celle qu'il suppose être dans leurs goûts et leurs penchants. Le caractère d'un code de lois ou de morale est déterminé par Tidéal de vie qu'il se forme, et cet idéal est celui de son auteur et non celui de ceux à la conduite desquels il s'applique.
En un mot, le bonheur que le législateur regardç comme le but et l'effet de ses lois est celui que lui-môme, l'expression de leurs désirs entendue, souhaite à ses sujets et non pas celui que ceux-ci ont pu se forger. Ce que je dis là du législateur est encore plus vrai du moraliste. Le premier des deux est toujours obligé de prêter la plus grande attention aux désirs de ses sujets, quoiqu'on des cas particuliers il puisse être capable de se mettre en opposition avec eux, d'agir à leur encontre et même au besoin de supprimer ces désirs eux-mêmes. Le moraliste n'ayant absolument à compter que sur la persuasion , n'a pas à souscrire à celte condition s'il a une con- . fiance suffisante dans ses propres vues ou s'il est indifférent à leur adoption par autrui ; il peut ériger son système sur une conception de bonheur aussi différente qu'il lui plait de celle qui est généralement adoptée dans son temps et dans son pays, et il arrive souvent que de tels principes moraux ne sont pas les moins influents. Les hommes ont conscience de leur faiblesse et de leur ignorance; ils sentent, en même temps, qu'il est moralement impossible de vivre sans principe ou règle de conduite d'aucune sorte, d'être comme les animaux, guidés purement et simplement par l'impulsion du moment, et ce
sentîmenl Us dispose à accepler ce qui leur est prescrit par les personnes qui prétendent à l'aulorité. Si chacun connaissait son propre esprit avec une parfaite netteté, il y aurait peu ou point de place pour l'enseignement moral.
Pour ces raisons, j'amendrais ainsi la doctrine de M. Mill : le programme ulilitoire ne représente pas la somme la pins forte de bonheur pour la masse, ainsi qu'il serait si l'idée de bonheur était aussi précise que celle de santé physique; c'est simplement l'expression la plus étendue de l'idéal de vie formé par la personne qui adopte ce programme. Jo ne sais pas au juste si M. Mill ne serait pas en désaccord avec cette idée et dans quelle mesure il le serait. Il insiste dans plusieurs passages sur la différence entre les divers genres de bonheur, et dans l'un d'eus il remarque ; « De deux plaisirs, s'il y en a un auquel tous ou presque tous ceux qui ont l'expérience de chacun d'eux donne, indépendamment de tout sentiment d'obligation morale, une préférence décidée, c'est le plus désirable des deux. 11 semble penser, d'après cela , que le législateur et le moraliste, chacun de leur côté, ont à décider ce qui constitue le bonheur qu'ils ont à favoriser. En est-il ainsi, nous voilà d'accord; mais alors, je trouverai malheureuse la façon dont M. Mill s'exprime. Un législateur peut regarder un régime de viande comme un des éléments du bonheur qu'il cherche à encourager, mais il est difficile que les moutons, les bceufs et les porcs regardent le boucher comme un ami. Le législateur pourra trouver bon que des criminels soient punis pour leurs crimes, les classes criminelles, probablement, penseront d'autre façon. Le l^slateur peut comprendre l'énergie du caractère dans son idéal de bonheur et peut chercher à lo développer en instituant la liberté et l'obligation du contrat ; les faibles, les conquérants, et, sous quelques rapports, les enthousiastes et les affectionnés, peuvent sentir qu'ils préfÈreraienl un système de lois laissant moins de latitude au goût individuel et intervenant plus intimement dans les relations de la vie. Dans tous ces cas et dans nombre d'autres, il y a un conflit d'homme à
homme à la fois sur la nature du bonheur et la manière dont on peut en jouir. C'est bâtir sur le sable que de baser un système de morale sur la supposition, qu'il y a une ou plusieurs choses définies qui peuvent être désignées sur le mot de bonheur.
n est tout à fait vrai que, dans chaque pays et à chaque époque, toutes les communautés existantes ont des vues suffisamment distinctes pour tout ce qui constitue habituellement les objets pratiques de la yie, et cette circonstance donne à des spéculations, comme celle de Bentham, l'immense importance praiique qui leur appartient. Supposez l'Angleterre, la France, les États-Unis et d'autres nations constituées en communautés; supposez qu'il existe chez chacune d'elles une certaine manière de voir en ce qui concerne la nature et les objets généraux de l'existence humaine, et que les principes de Bentham y jouissent du. plus grand crédit. Allez un peu plus avant, et convertissez ces principes en théories consistant à expliquer et à se rendre compte, au point de vue de la puissance de ces sociétés, de la nature et de la valeur comparative de leurs manières d'envisager la vie, c'en sera fait de ses principes, ils seront négligés ; bien plus, ils entreront en lutte. Ne commencent-ils pas par nous dire que le bonheur de chacun est de se poser des règles basées sur une conception du bonheur général qui fait et doit faire le malheur de tous ceux qui ne s'y rangent pas. Vous diriez en vain à ceux qui n'en tomberaient pas d'accord que leur notion du bonheur est fausse, que vous avez la vraie, ce serait là une pure échappatoire. Ce serait l'histoire du bottier assurant à celui qui essaie que la botte ne fait pas mal. Il peut être parfaitement vrai que la botte ne fait pas de mal, mais sur cette question, c'est au seul porteur que l'on peut s'en rapporter. Un mien ami, une fois, faisait des remontrances à un chef afghan sur les habitudes vicieuses qu'il partageait avec beaucoup de ses compatriotes, et il lui signalait quelle en était, au point de vue européen, toute l'énormité. « Mon cher, dit l'Afghan, pourquoi parlez-vous de ce que vous ne savez past
Faites un essai complet de notre manière de vivre, et alors vous en connaîtrez quelque chose. » S*adresser à un homme grossièrement sensuel, faux, froidement cruel, ingrat et absolument incapable de s*occuper d'autre chose que de lui-même^ lui tenir le langage que voici : « Par des raisons qui nous paraissent bonnes, nous découragerons et stigmatiserons de différentes façons votre manière de vivre, et, dans quelques cas, nous vous punirons pour le fait de vivre selon votre nature, b Voilà qui est parler d'une manière intelligible et carrée. Lui dire : nous agissons ainsi parce que nous vous aimons et en vue de votre bonheur, me parait une double inexactitude. En ce qui concerne Tune, moi d*abord, je n'aime pas ses pareils, et en outre, si ce qui n*est pas, j*avais souci de les rendre heureux, je le ferais en gorgeant leurs vices, ce que je ne ferai pas.
Il importe peut-être peu que Tapplication du critérium de M. Mill aux différents genres de bonheur soit impossible. Où pouvons-nous trouver des gens qui soient préparés par expérience à dire lequel est le plus heureux, d'un homme comme lord Eldon ou d'un homme comme Shelley , un homme comme le docteur Arnold ou un homme comme le dernier marquis de Hertford, un stupide et prospère fermier qui meurt de vieillesse après une vie de grosse santé ou une délicate femme accomplie, d'une sensibilité passionnée et d'esprit brillant, qui meurt emportée, avant la fin de sa jeunesse, après des alternatives de bonheur et de ravissement, d'agonie et de détresse. Qui peut interroger M^^® de la Vallière et lui demander où elle a trouvé le plus de bonheur, à être la maîtresse de Louis XIV ou à être pénitente dans un couvent, et comment pouvez-vous découvrir quelle différence la conviction de la vérité de l'athéisme aurait apporté à ses sentiments à ce sujet? Poser ces questions, c'est montrer qu'il ne peut y être fait de réponse. Elles équivalent à demander la distance d'une heure à London-Bridge. Le législateur et le moraliste, certainement, peuvent et doivent avoir leurs opinions formées au sujet de la vie qui peut convenir à la section du genre
humain dont ils ont charge; ils doivent faire ce qui leur est possible pour contraindre ces hommes à adopter certaines choses ou leur persuader de le faire, mais ils sont tenus aussi de savoir à peu près ce que les hommes sont. Leur objet est d'amener les peuples à accepter leurs vues sur le bonheur, non de faire les gens heureux à leur façon à eux-mêmes. L*amour est loin d'être le seul motif qui les conduise à entreprendre cette tâche : leurs motifs sont innombrables et sont comme les motifs qui poussent les hommes à des entreprises d'un autre genre ; ces motifs sont Tamour du pouvoir, l'amour de l'exercice du pouvoir, la satisfaction de la curiosité, du zèle pour les doctrines dans lesquelles ils ont foi, et mille autres choses. Certainement, Tintérèt pour la race humaine et sa prospérité ou pour certaines de ses parties sous certains rapports, a sa place parmi les autres motifs, mais il ne tient pas la place à lui seul.
Cette dernière remarque amène la seconde grande critique à la manière de voir de M. Mili qui se présente à mon esprit. Il s'applique à sa doctrine pour laquelle, d'accord avec le système moral utilitarien, le bonheur de chaque personne doit compter pour exactement autant que celui d'un autre , compte voulu étant tenu suivant les cas. Quelle part serait convenable ou comment serait-elle calculée, je ne m'arrêterai pas S) le rechercher, mais le principe affirmé me parait tout à fait gratuit. M. Mill, cependant, que je sache, ne fait aucun essai pour le démontrer et réfuter les objections qui sont fortes et se présentent d'elles-mêmes. Je répète que les lois et les règles morales ne doivent pas faire de distinction d'après la nature des cas, et que, dans ce sens, elles doivent traiter en égaiix ceux qu'elles régissent; mais ce n'est que dans ce sens que le bonheur de chacun est ou doit être regardé par les moralistes et les législateurs, ou par tout autre comme étant d'égale importance. Comme je l'ai déjà démontré, le législateur et le moraliste entendent favoriser non pas simplement le bonheur des hommes, mais la conception qu'ils ont eux-mêmes du bonheur dans certaines conditions.
lEn dehors de cela, des deux parts, législateurs et mora* sfalistes, aussi bien que toutes les autres créatures humaines, se préoccupent de leur propre bonheur et de celui de leuria^ .amis et relations beaucoup plus que du bonheur généraL M. Mill affirme, comme si c'était une yérité évidente, qu'y «eût-il à se prononcer entre son bonheur et celui d'&utrui, la justice requiert chacun de n^ètre qu*un spectateur bienveillant et désintéressé. S^'il en est ainsi, je n*ai qu^une chose à dire : 'toute la vie de chaque créature humaine est une série conclique dinjustices, car presque chaque personne passe sa vie à .pourvoir à des moyens de bonheur pour lui-même et ceux qui lui tiennent de près, sans tenir, en quoi que ce soit, compte des autres. En réalité, les hommes sont constitués de telle façon, que les motifs personnels et les motifs sociaux ne peu- ^yent pas être distingués et qu'ils ne sont pas indépendants 'entre eux. Nous arrive-t-il d'être agréable aux autres, c'est qu'il nous plaît de leur procurer un plaisir. Un homme qui -prend plaisir à être agréable aux autres est bienveillant, un liomme qui ne prend pas plaisir à être agréable aux autres est sans bonté et dépourvu de bienveillance. Un homme qui :prend plaisir à blesser tous les autres a de la malice, mais toutes les fois qu*il est nécessaire de déterminer le caractère d'une personne au point de vue de la bienveillance, il est nécessaire de déterminer la manière dont les plaisirs ou les souffrances des autres le touchent. Chaque homme est si •complètement son propre centre, que là nature de ses relations avec ceux qui lui tiennent de plus près trouvent leur forme dans l'expression de sa peine ou de son plaisir ; elle ^«st toute la joie de mon cœur, je me soucie d'elle comme d'un fétu, voilà l'expression naturelle des sentiments de maris, soit très-afiEectionnés, soit très-indififérents pour leurs femmes respectives.
Que ceci soit, en fait, le cas ; que l'amour de soi-même soit
la source dont découle l'affection humaine sous les formes les
plus larges et sur laquelle la philanthropie elle-même est, en
<cléfinitive, basée, voilà ce qu'admet, je pense, dans son en*
semble, le passage sur la moralké ulililarienne que je citais pins haut. Là où M. Mill et moi nous nous séparerons, c*est le point où il croit que le sentiment naturel d*affectiou pour soi-même et pour ses amis peut s'élever jusqu'à un amour général de l'humanité, et être capable, sous cette forme, de constituer une nouvelle religion pour laquelle nous n'avons qu'une crainte, c'est qu'elle soit trop forte pour la liberté et l'individualité humaine.
La meilleure manière de montrer comment et pourquoi il n'adopte pas cette manière de voir sera probablement d'adopter son propre système d'une manière positive, et de noter incidemment les idées de M. Mill qui sont en opposition avec les miennes.
En termes généraux, il pense que la moralité dépend de la religion, c'est-à-dire des opinions que les hommes admettent comme faits reconnus et particulièrement en ce qui concerne Dieu et un futur état d'existence, et qu'elle est incapable d'être à elle seule une religion régissant l'humanité en général. Je pense que si nous chassons entièrement de noire esprit, non-seulement la croyance ou au moins le doute qu'il I)eut y avoir un Dieu et un état à venir, il s'en suivra un changement, non-seulement dans la moralité du peuple en général, mais encore dans les procédés des gens avec autrui. Pour quelques personnes organisées d'une manière particulière, j'admets qu'il en soit autrement. Seulement je pense que des esprits constitués île manière à pouvoir convertir en religion la moralité pure et simple méritent une indicible admiration. Je peose que la disposition et le pouvoir d'agir ainsi sont Bien souvent des cas non de force, mais de faiblesse, et que cela comporte toujours une somme d'illusion considérable.
J'accorde, jusqu'à un certain point, que la question desavoir si les doctrines fondamentales de la religion sont vraies est indifférente à la moralité. Si nous supposons que cette vie est tout, et qu'il n'y a pas de Dieu auquel nous ayons à penser et dont nous ayons à nous préoccuper, le système moral que je puis appeler l'utilitarianisme commun par opposition à l'utili-
tarianisme iranscendental de M. Wûl se tiendra sur ses pieds. Pour donner uneexplication spécifique, je dirai que je considère comme tout à fait indépendante de la religion, dans le sens que j*attache à ce mot, la doctrine de Hume en vertu de laquelle le mérite personnel consisterait entièrement dans Futilité et l'agrément des qualités pour la personne elle-même ou pour celles qui ont des relations quelconques avec elle, de même que tout homme ayant un souci quelconque de son propre bonheur et bien être trouvera son compte dans la pratique de tout devoir moral. C'est un point qui n'admet pas de sérieuse dispute que, jusqu'à un certain point, un véritable amour de soi-même et le véritable amour de la société ne fassent qu'un; c'est dans cette mejure que je me rencontre avec M. Mill et même d'autres qui sont encore plus enthousiastes de ce qu'il appelle le service de Thumanité. Le point auquel le système utilitarien commun, comme il l'appelle, s'arrête, est ce que marque le mot sacrifice de soi-même, et il est fait tant de fausses associations avec ce mot, que, avant d'allt r plus loia, je vais en faire un rapide examen.
Il me serait impossible et, d'après le ton général de ses spéculations, il serait impossible à M. Mill lui-même d'employer le mot sacrifice de soi -même comme il l'est quelquefois, c'est-à-dire comme le nom de quelque mystérieuse vertu. Par sacrifice de soi-même, je comprends simplement un cas contraire à tous ceux qui sont habituels, dans lequel les motifs qui se rapportent aux autres immédiatement arrivent à l'emporter »àur ceux qui ont un rapport immédiat à soi-même et seulement médiat aux autres. Le plaisir de plaire aux autres par des actes communs de courtoisie est, dans certains cas, plus fort que la peine insignifiante de sacrifice de soimême que ce procédé implique. Je ne vais pas jusqu'à dire que ce soit un acte de sacrifice de soi-même que d'être poli; mais, par exemple, le plaisir d'assister des parents pauvres et sympathiques dont l'existence dépend de lui, est habituellement chez un homme un sentiment plus forir que la peine de renoncer à un mariage qu'il veut conclure. Eh bien,
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si cet homme s^abstenait de ce mariage pour ce motif, j*appellcrais son action un acte de sacrifice de soi-même. C'est là, cependant que je vois les limites du sacrifice personnel. Je ne crois pas que tant que les hommes seront hommes, personne ait jamais accompli ou doive jamais accomplir un acte de sacrifice absolu de soi-même, c'est-à-dire se nuire à soi-même sans aucune raison d'en agir ainsi.
Que jamais une créature humaine quelles que soient les circonstances que Ton puisse imaginer, ait agi autrement qu'en cédant à ce qui, pour le moment, était son plus cher désir, c'est pour moi une assertion aussi incroyable et aussi absurde que l'assertion que dans une circonstance donnée deux lignes droites ont pu enclore un espace. Si une mère en venait à tuer son enfant qu'elle idolâtrait, qu'elle avait mille raisons de chérir avec une tendresse particulière et aucunes de maltraiter; si en même temps, elle croyait fermement qu'en agissant ainsi, elle faisait très-méchamment et d'une façon qui vaudrait à elle ou à son enfant la damnation éternelle ; si enfin, elle n'avait aucune raison pour agir de la sorte, voilà ce que j'appellerais un acte de sacrifice de soi-même. Je dis que la rencontre d'un cas pareil est une impossibilité : si des circonstances se présentaient auxquelles cette description pourrait s'appliquer, la conclusion à en tirer serait, soit que la meurtrière avait quelque motif inconnu d'une puissance immense comme la vengeance, une colère soudaine, quelque chose de sensible enfin, ou que Taclion était un acte de folie, ce qui à proprement parler n'est pas un acte, mais un simple accident. Si ceci était admis, la proposition générale qu'un sacrifice absolu de soi-même est impossible, serait démontrée, et il s'ensuit que quand nous parlons de sacrifice de soi-même, nous voulons dire seulement que la personne qui est dite s'être sacrifiée, était afi'ectéo à un degré inusité par quelque motif d'ordre ou commun ou extraordinaire.
Pour en révenir à l'assertion que l'utilitarianisme commun s'arrête court au sacrifice de soi-même, le sens en est que ce système ne fournit aucune raison pour laquelle, dans le cas où
il serait adoplé généralement, la commune proporliou entre les désirs et les motifs qui concerne immédiatement soi-même^ •et les désirs et les motifs qui concerne immédiatement les autres devrait être dérangée, soit chez chaque individu, soit dans la race en général. L*utilitarianisme commun est simplement une définition en termes généraux de la moralité courante ordinaire qui prévaut parmi les gens du monde. Cette moralité, je ne lo critique à aucun degré; je l'approuve cordialement et aussi loin qu'elle va, je la crois bonne. La question «st de savoir si elle doit aller plus loin qu'elle ne fait. A cette question , je réponds oui s'il y a un Dieu et un état à venir, non s'il n'y a ni Dieu ni état à venir. Je développerai ci-après la moitié positive de cette assertion. Je me borne pour le présent à la moitié négative, et, là-dessus, je suis en contestations avec M. Mill et beaucoup d'autres personnes qui pensent qu'en dehors de ce que j'entends par religion, le courant utililaricn commun peut êlre rendu et sera probablement rendu beaucoup plus strict qu'il ne Test à présent, et que la balance existante entre les désirs et les motifs sociaux et personnels' peu- A'ent être et, probablement, seront considérablement modifiés do manière à augmenter le pouvoir relatif des premiers.
En examinant le sujet, il sera nécessaire, en premier lieu, de prendre une vue courte de l'extension que l'utilitarianisme commun peut atteindre. II. me semble qu'il explique et justifie pleinement tous les exemples ordinaires de bienveillance avec lesquels nous sommes familiers dans la vie de choque jour; il doit, en effet, comme tout autre système moral, s'il est rationnellement mis en œuvre, tenir compte des deux grands facteurs do la vie humaine : l'habitude et la passion. Je ne crois pas que, dans les communes relations de la vie, il s'établisse grande différence selon qu'un système moral ou un autre est adopté. Les sentiments réciproques des maris et des femmes, des parents et des enfants, des parents, des amis, des voisins, des membres d'une môme proLcssion, les relations d'affaires des membres delà môme nation, et ainsi de suite, se développent d'eux-mêmes. Les systèmes moraux
ffi font compter en ce qui les concerne et les régularisent plur* ou moins, mais c'est la vie humaine qui est le point de départ de tous les systèmes qui sont dignes qu'on les suive. Mainte^ nant, Texpérience universelle prouve que quelques-uns desdésirs et des motifs qui regardent autrui plus sensiblement que soi-même, sont, chez presque tous les hommes, plu8> forts que les sentiments et les désirs qui regardent Thomme, même de plus près qu'autrui. Cette expérience prouve encore que si nous avons à prendre une moyenne indiquant le pouvoir comparatif des deux classes de désirs et de motifs dans les hommes ordinaires, il y aurait toujours à faire parmi ceux-ci un très-grand nombre d'exceptions individuelles^ Dans chaque armée, par exemple, il y a chez chaque soldat une somme moyenne de courage sur laquelle vous pouvez, compter de confiance, mais il y a aussi dans chaque armée un certain nombre de soldats chez lesquels les désirs et les^ motifs qui produisent l'habitude du courage, s'élèvent à ce que l'on peut appeler la hauteur de l'héroïsme, et il y en a aussi chez lesquels ces sentiments se reproduisent au niveau de la couardise. Direz-vous ou non qu'un soldat qui monte à' une brèche, au péril emminent de sa vie, accomplit ou n'accomplit pas un acte de sacrifice de soi-même; c'est là une question de goût et de propriété dans la pratique du langage. Si vous adoptez l'expression, il sera conséquent de dire que.l'utilitarianisme commun pourvoit à une mesure moyenne dfr sacrifice de soi-même. Dans le cas contraire, nous pourrions^ dire que l'utilitarianisme commun s'arrête court au sacrificede soi-même. Mais quelle que soit l'expression acceptée, c'est le même sens général qui est donné et qui consiste à dire que si les mobiles ordinaires de la société humaine, tels que nous^ les connaissons, ont pour effet la bienveillance sociale, ou sL l'on aime mieux, la fraternité, s'ils la produisaient jusqu'à un certain point, ils ne sauraient non plus la produire passé ce même point.
Le point ne peut pas se fixer spécifiquement, et il varie.considérablement selon les dispositions de chaque personne; iL
peut cependant se définir négativement de la matiière sui- Tante. L*ulilitarianisme commun ne donne pas aux gens, dans les cas ordinaires, une seule raison pour aimer son prochain comme soi-même ou pour aimer certaines gens, et, en particulfer, ceux dont les intérêts sont, d*une manière quelconque, opposés aux leurs. L*utilitarianisme commun, en un mot, se réduit à ceci : a tu aimeras ton voisin et lu haïras ton ennemi.. Aime ton voisin en proportion du degré où il se rapproche de toi et où il fait appel à tes passions et à tes sympathies. Haïs ton ennemi, mais en même temps, aie dans Tesprit le fait que sous Tempire d'une excitation immédiate, tu es trèsexposé à le haïr plus que tu ne voudrais le faire, après avoir considéré mûrement quelles sont ses relations avec toimême et avec tes amis, et compare ton intérêt médiat et à venir avec ton intérêt immédiat. » Comment la religion iutervient-elle là? je Texaminerai ci-après. Je me borne, pour le moment, à ce point que quelle qu'elle puisse être, la théorie de M. Mill ne donne aucune raison de penser que Tutilitarianisme commun sera» en fait, compris dans rutilitarianismc transcendentai, sauf quelques cas particuliers qui ne méritent ni sympathie, ni admiration spéciale.
La théorie de M. Mill, en un mot, c'est que le progrès de la civilisation conduira les gens à sentir, pour le genre humain, un amour général et fort; c'est qu'avec la marche du temps il prendra le caractère d'une religion, et aura une influence plus grande que les religions existantes. M. Mill admet que ce sentiment existe actuellement à l'état d'exception; il avoue que chez bien des individus, ce sentiment le cède à l'égoïsme, et que chez beaucoup il manque tout à fait. Chez ceux qui l'ont, ajoute-t-il, il a tous les caractères d'un sentiment de la nature qui implique qu'il a conscience de lui-même. J'admets qu'il y ait là un sentiment qui réponde plus ou moins à la description de M. Mill, mais je pense que ceux qui l'éprouvent se trompent sur sa nature, son importance et la probabilité de son accroissement.
Quant à sa nature d'abord, et à son importance, M. Mill
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semble supposer qu'un désir ardent pour le bien des autres hommes est fait pour produire leur bien. Dans quelle mesure ceci est-il d'accord avec la doctrine de M. Mill sur la liberté? Je ne m'arrêterai pas pour le rechercher. Il a quelques scrupules sur ce point, car il dit que le danger est que l'effet de ce sentiment soit un empiétement inopportun sur la liberté humaine et Tindividualilé. Qu'il en soit ce qu'il pourra; il est certainement évident qu'il sera impossible de faire le bonheur d*un homme, si, pour commencer, on ne sait en quoi consiste ce bonheur. Mais sauf quelques sujets vulgaires, sur lesquels les hommes s'accordent substanlicUemenl et que la société règle, comme elles se présentent, les notions de bonheur des hommes diffèrent largement. Quant à toute cette part de noire bonheur, qui dépend de Torganisation générale de la société, des sentiments que nous devons nous porter les uns aux autres des institutions politiques de différents genres, et de ce qui y ressemble, il y a beaucoup de théories contradictoires. Le soi, par rapport à toutes choses, mais par dessus tout par rapport à ces choses-là, est le centre imposé à chaque homme, le centre dont il ne peut pas plus s'écarter que de sa propre ombre. Les lignes de Milton sur le presbytère et sur le prêtre, s'appliquent ainsi précisément à Thumanité et au soi. L'humanité, c'est seulement moi écrit en grosses lettres, et zèle pour l'humanité veut dire zèle pour les idées que j'ai sur la manière dont les hommes doivent ôtre, et la manière dont ils doivent vivre. Cela veut souvent dire dégoût de ce qui est présentement. Celui qui n'aime pas son frère qu'il a vu, est particulièrement apte à se figurer qu'il aime son cousin éloigné qu'il n'a pas vu et qu'il ne verrajamais. M, Mill, par exemple, ne manque jamais une occasion d'exprimer son mépris de nos misérables arrangements sociaux actuels, de l'état de bassesse de la société, de la générale médiocreté de ses contemporains, mais il a les yeux dans l'ave- ' nir, sur un âge dans lequel un amour embrassant toute l'humanité régénérera la race humaine.
Sur quiconque n'a pas ces idées, les prévisions de ceux qui
les partagent produisent un singulier e£Fet. Elles font le même effet que tant de versions idéales de ce que le monde serait 8*il adoptait universellement les vues des théoristes sur la vie humaine. L'amour pour Thumanité, la dévotion au tout ou à Tunivers et ce qui y ressemble, sont donc très-peu de chose, si toutefois ils sont quelque chose de plus qu'un attachement fanatique à quelques théories favorites, relatives aux moyens par lesquels un nombre indéfini de personnes inconnues (dont il plaît à la fantaisie du théoriste, de supposer TexisteDce}, peuvent ôlre amenées à un état que les théoristes appellent bonheur. Un homme pour lequel cet idéal derienl une' réalité, au point do colorer ses pensées, ses sentiments, son appréciation du présent, et de diriger sa conduite en ce qui le concerne, est habituellement, comme Texpérience l'a démontré, parfaitement prêt à sacrifier à ses idées sur ce qui doit constituer le bonheur des générations à venir, ce que les gens existait actuellement considèrent comme constituant leur bonheur. Il est .certainement vrai qu'ainsi, dans un certain sens, il s'élève, ou tout au moins sort de lui-même. Sympathie pour les autres, intérêt pour les affaires des autres, impatience de ce qull appelle les torts des autres, deviennent de beaucoup plus fort motifs pour lui qu'ils ne le sont pour la plupart des hommes, et influencent sa conduite plus puis-
samment, mais sans que ce soii un mérite pour lui, ce qui certainement ne donne pas à un homme de droit à la confiance d'un autre. Je l'ai déjà dit, rien n'est, dans bien des cas, un plus grand dommage, et souvent une plus grande injure, que l'amour d'une personne par laquelle vous n'avez que faire d'être aimé. Le plus grand avantage pour chaque homme est ce qui le fait individuellement plus heureux, et c'est ce dont lui seul peut être juge. Si A place son plus grand bonheur en favorisant ce qu'il considère comme étant le grand bonheur de B, B ne lui ayant jamais demandé d'agir ainsi, et B n'ayant d'autres sentiments dans la matière que des sentiments de sympathie générale, il y a cent contre un à parier que B dira à A de se mêler de ses affaires. Si A représente