CHAPITRE VIII
ALLÉGATIONS CONTRE LE PRINCIPE PRÉCÉDEMMENT ÉTABLI DE LA PROTECTION DE l'ÉGLISE PAR l'eTAT. — RÉPONSES.
I. L'Etat ne doit 2MS iwendre parti iiour ou contre des opinions. — II. Il est incompétent en inatière de religion, et. par suite, n'a pas le droit d'autoriser des cultes. — III. Dieu veut se défendre lui-même. — IV. En prenant pjarti pour un culte contre les autres, C Etat sèmera la discorde et la guerre entre les citoyens.
La vérité a toujours eu des adversaires contre lesquels elle a dû se défendre, elle en a aujourd'hui, elle en aura toujours. Il nous faut donc, après avoir établi les grands principes politiques et sociaux en dehors desfiuels il n'y a pas salut pour les peuples, les défendre contre les nombreuses attaques dont ils ont été l'objet et dont ils le sont surtout dans le siècle présent, qui s'est infatué de sa propre sagesse
(1) Godard, Les principes de qi<atre-vin.gt-neitf, n. x, p. 143-144
jusqu'à repousser la sagesse divine, et qui nous a fait des sociétés sans nom, puisqu'elles n'ont ni d'analogue ni de précédent dans l'histoire. En d'autres termes, après avoir établi que l'Etat, lorsqu'il se trouve en face de plusieurs religions, ne doit ni rester indifférent à leur égard, ni leur accorder les mêmes garanties dans la sphère de la vie officielle, mais protéger la vraie religion contre tout ce qui la violente ou la blasphème, en lui prêtant un concours tout spécial ; il nous faut réfuter les sophismes. La question est grave, il s'agit du grand art de gouverner sagement les peuples.
I. VEtat ne doit point prendre parti pour ou contre des opinions. Et M. Jules Simon d'étendre l'objection en disant : « Toutes les fois que ceux qui gouvernent répètent cette assertion, qu'ils possèdent la vérité absolue, la conscience proteste. Non, il n'y a pas de critérium absolu. La seule force, la force bénie, est celle de la démonstration. Elle seule est conforme à la volonté de Dieu et à la nature des hommes (1). » — A cela il est facile de répondre que le catholicisme n'est pas une opinion, mais la vérité absolue, puisqu'il établit sa divinité par des preuves invincibles et que par suite, il a la force bénie de la démonstration. Dès lors, il n'y a plus à délayer l'allégation que nous combattons ici en disant avec le même M. .Jules Simon : « Qu'est-ce que la vérité? où est-elle? où finit-elle? où commence-t-elle? où est l'erreur? Qui nous garantira que ce n'est pas le christianisme? qui le sait? Et, en conséquence, chacun n'a-t-il pas le droit d'adhérer à ce qui lui semble vrai, pour faire ce qui lui semble bon? » — Sans doute, ces réflexions auraient de la valeur, si le rationalisme ou le scepticisme étaient le dernier mot de l'esprit humain, si la raison n'était pas là pour nous dire qu'il y a une Providence, que cette Providence a dû assurer à l'àme les biens de l'ordre intellectuel et moral, comme elle a assuré au corps les biens de l'ordre matériel et physique, et (|ue c'est dans le christianisme que se trouvent ces biens ; mais comme la raison nous démontre qu'il doit en être, qu'il en est ainsi, le dire des adversaires tombe à néant et se révèle comme un vain souffle de la voix. — flatns vocis. — Une religion qui a été crue non seulement par les ignorants et les illettrés, mais encore par les génies les plus éminents, par les esprits véritablements forts, et qui a enchaîné le génie à son char de victoire, une religion
(1) Lu liberté, t. i, lutrod. ch. m, L'autorité.
qui, en même temps qu'elle repose sur la foi est confirmée par la science, à laquelle seule on se pique de croire, une religion qui grandit au milieu des ruines universelles, et se montre aujourd'hui plus que jamais planant sur les destinées du monde, une religion qui compte ses martyrs, c'est-à-dire ses témoins, par millions; une religion, en un mot, qui qui établit sa divinité par une splendeur de crédibilité incomparable, comme il a été dit plus haut, et comme on ne peut trop le redire, non, une telle religion ne peut être considérée comme une opinion, semblable aux systèmes vagues et ondulants de la philosophie, ou de l'hérésie. Ce qui est une opinion en religion, c'est l'anglicanisme, c'est le protestantisme, qui sont impuissants à établir qu'ils remontent jusqu'au Christ, jusqu'à Dieu, et dont les sectateurs, loin de pouvoir faire un acte de foi en disant fermement : Je crois, en sont réduits à dire : Il me par ait, il me semble^ et par là, sont fatalement voués au scepticisme. Des dogmes qui sont la lumière de l'intelligence, l'appui delà volonté, la boussole de la conduite, la consolation de l'infortune aux mauvais jours de la vie, la condition du salut temporel et éternel de l'humanité sont des vérités absolues, que les princes doivent prendre pour point de départ dans le gouvernement des nations, qu'ils ne doivent sacrifier à rien et auxquelles ils doivent sacrifier tout ce qui, de près ou de loin, n'est pas conforme à leur rectitude suprême. Au lieu de supposer que l'homme ne peut pas arriver à la vérité et de partir du doute comme le fait notre illustre antagoniste, au lieu de supposer la vérité introuvable, au lieu, en un mot, de s'escrimer en vain, les adversaires ne devraient-ils pas répéter ces paroles de Pie IX, rappelant que le christianisme, loin d'être une opinion, est la vérité même : « Il existe sur la terre une religion vraie et sainte, fondée et instituée par Notre-Seigneur Jésus-Christ, une religion qui est la mère féconde et nourricière de toutes les vertus, qui chasse les vices, délivre les âmes, nous fait connaître le vrai bonheur et qui est appelée l'Eglise catholique, apostolique et romaine (1) ? » Ne faut-il pas être philosophe pour appeler opinion ce qui a été enseigné par Dieu lui-même en personne? pour tenir les oracles de l'Eternel à l'égal de tous ces vains systèmes qui sont admirablement à leur place dans les annales de la sagesse humaine ?
(1) Virtutum omnium fœcunda parens et altrix, ac vifiorum expultrix et animarum liberatrix. Allocutio Jaindudiim cernimus. 18 mars 1861.
Sans doute, le christianisme, toujours combattu, a affaire à forte partie ; mais les attac^ues dont il est l'objet ne font que ressortir sa divinité, soit en montrant sa force divine de résistance, soit en concourant à démontrer la vérité de l'Evangile. Jésus-Christ a dit à ses apôtres qu'il les envoyait comme des agneaux au milieu des loups ; ne faut-il pas dès lors qu'il y ait des loups?
IL L'Etat est incompétent en matière de religion, et par suite, il na pas le droit d'autoriser des cultes. — Et M. Jules Simon de délayer l'allégation, en disant : « Où est sa doctrine religieuse ? Il est fondé sur la religion naturelle, c'està-dire sur les dogmes communs à toutes les religions, l'existence de Dieu, la Providence, l'immortalité de l'âme. Il n'est ni métaphysicien, ni théologien. Il ne peut pas commettre un juge d'instruction, ni un commissaire de police pour examiner des dogmes. Cela était bon du temps des religions d'Etat parce qu'il y avait intime alliance entre l'Etat et la Religion; mais aujourd'hui, quand l'Etat pose en principe la liberté des cultes, quand il donne à la fois un salaire à l'évêque et au rabbin, de quel droit viendrait-il parler d'orthodoxie '? Qu'il se borne à la morale parce qu'en fait de morale il est compétent (1). » Reprenons. Vous demandez où est la doctrine religieuse de l'Etat, mais, s'il n'a pas de doctrine religieuse il a la raison et. avec la raison, il peut reconnaître comme l'ont reconnu Constantin et Clovis, que le catholicisme est une religion divine et l'est seul ; il peut, par suite le prendre pour règle dans la vie publique comme les fidèles le prennent chaque jour pour règle dans leur vie privée, après s'être démontré qu'il est la vérité même. Vous dites qu'il est fondé sur la religion naturelle, c'est-à-dire sur les dogmes communs à toutes les religions. Mais l'insuffisance de cette religion , son impuissance à résoudre une multitude de problèmes particuliers qui se rattachent au grand problème général de la vie, ses variations de chaque jour, tout cela ne doit-il pas porter l'Etat à chercher mieux en cherchant plus haut ? Puis l'Etat ne devrait-il pas prendre la défense de ces dogmes communs à toutes les religions et par là leur venir en aide ? Vous dites qu'il est fondé entr'autres sur la Providence, mais qu'est-ce que peut avoir d'efficace cette Providence que vous admettez d'un côté dans vos écrits, tandis que, de l'autre, au point do vue pratique, vous ne voulez point que l'on y recoure, n'ad-
(1) La libertà de conscifi»ce. Deuxième leçon, p. 175.
mettant pas la prière comme un Devoir, en tant qu'elle est une demande ? Si l'Etat croit à la Providence comme à un dogme de la religion naturelle, ne doit-il point savoir se dire à lui-même, que cette Providence a dû assurer aux âmes qui vont à l'immortalité, l'aliment spirituel qu'elles réclament, je veux dire la vérité, comme elle a assuré aux corps l'aliment matériel , ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer? Ne doit-il point dès lors, savoir se demander où, et comment, et en quoi elle le leur assure ? et se dire que ce n'est point par la philosophie dont les doctrines sont presque toujours empoisonnées, mais par une doctrine descendue du Ciel, qui n'est et ne peut être que le catholieisme? Vous dites que l'Etat n'est ni métajjhysicien, 7ii théologien et que par suite il ne peut parler d'orthodoxie ? Qu'importe? s'il doit l'être, ce qui est incontestable, tous les peuples ayant cru que la science sacrée fait partie de la science politique qui n'en est qu'uue branche et que, sans elle, les nations ne peuvent arriver qu'à la dégradation, loin de pouvoir rester dans la conservation d'elles-mêmes, ou s'élever à leur restauration, quand elles sont déchues. Vous dites que l'Etat ne peut com7nettre ni un juge d'instruction, ni un commissaire de police pour examiner des dogmes. Vous avez raison, mais, à leur défaut, les philosophes ne pourraient-ils pas l'éclairer en s'éclairant eux-mêmes à la lumière révélée, comme l'ont fait dans le passé, tant de philosophes qui sont devenus les apologistes de la religion chrétienne, un Cyprien. un Augustin, après avoir répudié non seulement les idoles de pierre et de bois, mais encore ces autres idoles que Ton appelle les systèmes et surtout cette grande idole que l'on a appelée l'orgueil philosopinque? Si cela était bon du temps des religions d'Etat, pourquoi cela ne serait-il pas bon aujourd'hui, le catholicisme étant de tous les temps et de tous les lieux? Vous vous elïorcez d'étayer vos théories en disant qu'aujourd'hui l'Etat pose en principe la liberté des cAiltes. Mais qu'importe qu'il le fasse s'il ne doit pas le faire? s'il pose un fait que la théorie condamne comme nous le verrons plus loin ? Qu'importe, si le principe de la liberté des cultes suppose le scepticisme en religion et, par suite, n'a pas plus de valeur que le scepticisme philosophique lui-même qui n'en a aucune ? Ne vous y trompez pas, votre doctrine n'est logique qu'autant que vous supposez toutes les religions incertaines. Si vous aviez une doctrine religieuse, vous en désireriez naturellement le triomphe ; si vous ne désirez pas le triomphe d'une doctrine plutôt que celui d'une autre, c'est que vous
ne croyez à aucune et que pour devenir philosophe, vous avez foulé aux pieds la foi de vos ancêtres. Enfin, car tout n'est pas dit, vous ajoutez que l'Etat doit se borner à la morale parce qu'en fait de morale il est compétent. Mais si TEtat est compétent en morale, ne peut-il pas, en contemplant la sublimité de la morale évangélique qui l'emporte' du ciel sur la terre, sur toute autre morale, et les œuvres sublimes qu'elle inspire, ne peut-il pas remonter à la divinité du christianisme dont elle est une preuve, puis conclure à la non-divinité de ce qui n'est pas lui, du protestantisme par exemple, dont le système de morale repose sur la prédestination absolue, sur le serf-arbitre, selon le titre que Luther donna à une de ses élucubrations et, en conséquence, sur l'inutilité des œuvres? Puis, est-il absolument certain que l'Etat soit compétent en fait de morale? Cela, au contraire, n'est-il pas très contestable, je dirai même faux, puisque les états infidèles ont admis et admettent encore, des doctrines immorales ? Témoin les Grecs et les Romains, témoin encore aujourd'hui le Mahométisme qui croit à la fatalité, témoin la France elle-même qui à une époque néfaste il est vrai, mais qui n'en est pas moins probante, s'est accroupie aux pieds d'une Déesse qui, loin d'être morale était l'immoralité en personne? Si d'une part, selon notre illustre adversaire , l'Etat n'a pas le droit de nous parler d'orthodoxie parce qu'il n'est ni métaphysicien ni théologien, ce sont ses dires, si, de l'autre, il n'est pas toujours et partout compétent en fait de morale, ainsi que nous venons de l'établir, que lui reste-t-il à faire, sinon à rester le spectateur impuissant de tout ce qui pourra s'affirmer en fait de religion et dès lors à quel rôle ridicule ne le réduise/^vouspas? Ne lui fâudra-t-il point, par exem()le, puisqu'il reconnaît légalement et rétribue le protestantisme, laisser libres toutes les sectes nées ou à naitre du protestantisme ? les Mormons, pour en citer une. dans la doctrine desquels on a trouvé une foule d'éléments Montanisteset Manicliéens ? Ne lui faudra-t-il pas laisser libres de se répandre des erreurs ou des hérésies qui paraîtront inolïensives dès le début, mais finiront par être subversives de tout ordre public et qu'il ne songera à réprimer que lorsqu'elles se seront traduites dans les faits, c'est-à-dire trop tard, les esprits ayant été pervertis et les cœurs dépravés 1 Ajoutez à tout ce qui précède que c'est précisément parce que l'Etat ne doit \iQiS parler d'orthodoxie, qu'il est nécessairement incompétent en morale. S'il ne peut pas parler de l'orthodoxie qui
a pour objet la croyance, comment pourra-t-il être compétent en morale, lorsque la morale découle de la croyance comme la vérité pratique découle de la vérité théorique, lorsque, selon le mot de Bossuet : le bien croire est le fondement
DU RIEX-VIVRE.
Bref, si, d'une part, il faut à l'Etat des dogmes et des préceptes, si de l'autre il ne peut avoir par lui-même ni les dogmes, puisqu'il n'est ni métaphysicien, ni théologien, ni les préceptes, puisque les préceptes découlent des dogmes, que lui reste-t-il à faire , qu'à demander au catholicisme son Symbole et son Décalogue^ N'est-ce point là. pour lui, le seul moyen de sortir de l'impasse où il est acculé par le libéralisme politique et gouvernemental, et de travailler sérieusement à la rédemption des peuples ? Hors de là, les gouvernements ne pourront que rendre anémiques et eux-mêmes et leurs sujets, jusqu'à ce que bientôt on puisse leur appliquer à tous deux ces paroles : Si peu que rien, selon les initiales de la formule célèbre : senatds populus que romanus.
La théorie des adversaires est si peu conséquente que, loin de pouvoir la suivre jusqu'au bout ils finissent bientôt par se démentir en se contredisant. En voulez-vous la preuve? Voyez M. J. Simon lui-même. Il a dit : « Le proconsul qui envoyait les chrétiens aux bêtes était plus criminel que le roi qui envoyait les protestants aux galères (1), » ce qu'il n'a pu affirmer qu'autant qu'il suppose que, politiquement, une doctrine religieuse peut être considérée comme préférable à une autre ; aveu qui renverse tout ce qu'il a affirmé sans le prouver.
Ce qui illusionne, sur le sujet que nous traitons, les politiques faisant de la philosophie et les philosophes faisant de la politique, c'est qu'ils s'imaginent que pour arriver à la lumière du christianisme, il faut procéder par voie [de démonstration philosophique. Or il n'en est rien, et il ne peut en être ainsi, car alors le christianisme ne pourrait être certainement établi comme vrai qu'aux yeux d'un petit nombre d'esprits, lui qui est fait pour l'universalité des esprits. A côté des preuves intrinsèques il y a les preuves extrinsèques qui sont accessibles à tous et qui donnent une certitude non moins grande que les premières, la certitude historique. Mais ces considérations ne sont-elles pas inutiles si l'on considère que le propre de nos philosophes est de se fermer et de vivre de leur moi ? Ils reprochent à Louis XIV d'avoir
(1) Liberté de conscience, iv leçon.
dit : L'Etat c'est moi, et ils disent eux : La philosophie c'est moi; la théologie c'est moi; la politique c'est moi; tout est moi et je suis tout.
III. Dieu peut se défendre lui-même, et par suite, les catholiques qui croient que le christianisme est de Dieu, doivent laisser à Dieu le soin de lui venir en aide. Ici encore, nous retrouvons M. Jules Simon l'infatigable prêcheur de la liberté. Il s'est, en effet, écrié : « Je veux la liberté parce qu'il n'y a pas d'autre protection pour la vérité que la vérité même... Protéger Dieu n'est-ce pas là qu'est l'impiété'? Toutes les fois que vous apportez un obstacle à la liberté vous prouvez que votre foi est chancelante (1). » Et tout le collège des libéralistes d'acclamer ces paroles et de les reproduire sur tous les tons et dans tous les styles. Tantôt ils nous disent que Dieu se suffit, qu'il est assez fort, quïl n'a besoin d'aucun appui humain. Tantôt ils nous disent que le catholicisme paraît bien plus grand, bien plus majestueux quand, laissé à lui-même et à lui seul, il se soutient par sa propre force, appuyé non pas sur la main de l'homme, sur un bras de chair et de sang, mais appuyé comme l'univers sur les trois doigts du Tout-Puissant. Tantôt" ils ajoutent que la vérité est assez évidente, assez sympathique à l'esprit humain pour n'avoir rien à craindre de la concurrence de l'erreur, qui est repoussante et à ce titre, n'a besoin partout et toujours que d'être réprimée par la discussion, sans qu'il y ait lieu pour l'Etat à protéger la religion, et pour la religion à être protégée par l'Etat. Ils ajoutent encore, que recourir à la protection pour défendre la cause de Dieu et de la vérité, c'est faire injure à Dieu, déshonorer la vérité, montrer suffisamment que l'on n'a pas de foi à sa croyance, et nuire à sa cause. Ils ajoutent que ci, que çà, mais toute cette rhétorique peut-elle tenir contre les principes d'une saine philosophie ? Non, trois fois non. En effet :
Que Dieu se suffise pour se défendre lui-même, c'est là une vérité métaphysiquement incontestable, puisqu'il est la jMiissance infinie. Qu'il se suffise pour défendre son œuvre, (•"est là une vérité non moins certaine ; il peut conserver ce qu'il a eu la puissance de créer. Du reste, à défaut de la métaphysique, l'histoire universelle de l'Eglise catholi(iue serait là, car elle nous montre à toutes les pages que, sans cesse, Dieu vient en aide à son Eglise, et lui comnniiiique une vertu divine, un principe de vie indestructible ([m lui
(1) Discours au corps législatif, IV l'év. 18(38, et iil. 3 déc. 18(37.
donne do résister à tout, nn principe d'immortalité qui la fera survivre à la mort du genre humain. Ce n'est donc pas pour Dieu lui-même, pour le catholicisme lui-même, considérés abstractivoment que l"Eglise demande aux Etats de lui prêter assistance, aux princes d"ètre ses coadjuteurs. Pourquoi donc le demande-t-elle ? Elle le demande pour les rois qui ont à faire leur salut éternel en donnant leur concours à l'œuvre de Dieu. Elle le demande pour l'affermissement des bons qui seront moins facilement ébranlés quand ils verront l'Eglise soutenue et honorée par les puissances publiipies, quand ils verront l'exemple venant de haut et descendant des régions officielles, car le prestige est nécessaire aux peuples comme il l'est aux rois. Elle le demande pour tout ce qui est faible et a besoin d'être protégé et défendu contre les entraînements des nuiuvais, pour les enfants, les jeunes gens, les ignorants, pour tout ce qui ne sait pas se défendre. Elle le demande contre les rationalistes qui, avec leurs théories perverses, sapent tous les antiques fondements de société en mettant en question tout droit humain et tout droit divin, s'enfoncent dans les sombres régions du doute, mais n'ont pas le droit d'y entraîner les citoyens, puisque leurs doctrines délétères ne peuvent que produire l'atfaiblissenient et la perdition des âmes : elle le demande pour que les princes répriment la violence, qui s'attaque à elle de préférence, parce qu'étant une société spirituelle, elle est au point de vue de ses adversaires armés, la faiblesse sans armes, et que la violence ne peut être repoussée que par la force. Elle le demande pour être aidée dans le grand œuvre de l'illumination des peuples qui sont assis dans les régions ténébreuses de la mort, et qui ne peuvent être civilisés qu'autant qu'ils seront convertis. Elle le demande pour les puissances civiles elle-mèmes qui en prêtant main-forte au christianisme contre les mauvaises passions qui sont partout, consolident leur trône contre la révolution et l'anarchie, dont l'Eglise a toujours été l'implacable ennemie. Elle le demande pour que la puissance civile, concoure d'une manière positive, comme c'est son devoir, à conduire les peuples au ciel, ce qu'elle ne peut faire ni par le scandale, ni par son indifférence qui est à elle seule le plus scandaleux des scandales. Elle le demande, en un mot, pour que le bien soit protégé contre le mal. Nous l'avons dit, l'homme étant plus porté au mal (pi'au bien, favoriser le mal autant que le bien, c'est fatalement sacrifier le bien au mal, et l'exposer à une défaite certaine. Mettez en champ
clos la vérité avec l'erreur, la vertu avec le vice, c'est fatalement immoler la vérité à l'erreur et la vertu au vice. Lucrum cessans et damman emergens. Nous croyons à la puissance de la vérité, mais nous croyons aussi à la faute originelle par suite de laquelle l'humanité déchue a besoin d'être soutenue. Nous croyons que si Dieu n'a pas besoin d'être protégé, les gouvernements ont besoin de se protéger eux-mêmes, ont besoin de protéger les peuples afin qu'ils trouvent dans la connaissance de Dieu, la lumière qui éclaire tous les grands problèmes de la vie sociale comme de la vie individuelle, et, dans sa crainte et son amour, le mobile le plus puissant qui puisse les porter à la pratique des plus hautes et des plus sublimes vertus. Nous croyons que, s'ils protègent les lois, ils doivent protéger les grandes vérités en dehors desquelles les lois n'ont plus de raison d'être, et deviennent l'impuissance même. Nous croyons que s'ils protègent la justice, ils doivent protéger la conscience sans laquelle l'idée de justice ne sera bientôt regardée que comme idée chimérique. Nous croyons, en un mot, que les princes, qui sacrifient les droits de Dieu, sacrifient en même temps les droits de leurs sujets, et qu'en sacrifiant ces droits ils abdiquent lâchement leurs devoirs. C'est pourquoi chacun d'eux doit savoir dire hautement cette parole célèbre : « Il est temps que les méchants tremblent, et que les bons se rassurent. » — Nous ne nous amuserons pas à examiner sous ses diverses enveloppes l'allégation dont nous venons de faire justice, elle croule tout entière, quelque forme qu'elle revête, puisque les réponses que nous venons de faire lui portent au cœur un coup mortel. Le gros emporte le détail.
Du reste, en prenant parti pour Dieu et pour son Eglise, que font les princes, sinon se conformer à l'ordre général et universel de la nature et de l'humanité. De même que Dieu gouverne le monde par les causes secondes, il gouverne aussi les sociétés politiques par les causes secondes, n'intervenant par le miracle ou une providence extraordinaire que dans des circonstances exceptionnelles et extrêmement critiques ; dès lors, ne doit-il pas gouverner la société religieuse, qu'il a fondée en pei'sonne, par le moyen ou l'intermédiaire des causes secondes? Or, les puissances civiles sont des causes secondes ; dès lors ne doivent-elles pas concourir au maintien et au développement de l'œuvre de Dieu? Dieu ne doit il pas recourir à leur action? Pourciuoi voudrait-on que, sous ce rapport uniquement, elles fussent
inertes et sans activité aucune? Est-ce que, par hasard, nos philosophes, qui repoussent l'action des causes secondes lorsqu'il s'agit de la protection de l'Eglise, qui remettent tout entre les mains de Dieu et rien entre les mains de l'homme, croiraient à la doctrine des causes occasionnelles selon laquelle Dieu fait tout par lui-même et par lui seul, doctrine selon laquelle, par exemple, c'est Dieu qui coupe, à l'occasion du couteau, ou qui brûle à l'occasion du feu ? S'il en était ainsi, nous leur dirions que cette doctrine, imaginée dit-on par Descartes et patronée par Malebranche, a été depuis longtemps réfutée par la Scholastique, par saint Thomas, en particulier, qui a dit, contre le fatalisme mahométan, que les causes créées agissent elles-mêmes réellement, que la bonté divine a voulu que toutes les choses lui ressemblassent, non seulement dans leur manière d'être, mais encore dans leur manière d'agir et, par conséquent, que toutes les causes créées agissent réellement et fussent les vraies causes de leurs propres effets (1).
Dès lors, nous n'admettons pas, en tant qu'elles considéreraient la liberté comme étant le principe général, absolu, d'après lequel doivent, dans tous les temps et dans tous les lieux, se régler les rapports entre l'Eglise et l'Etat;
Nous n'admettons pas ces paroles de M. de Montalembert : « Craindre la liberté, dans l'intérêt prétendu de la religion, ce serait douter de la vérité (2). »
Nous n'admettons pas ces paroles de Ms"" Rendu, évêque d'Annecy : « Laissons à la liberté de la défense le soin de paralyser la liberté de l'attaque. (3). »
Nous n'admettons pas ces paroles de Mgr l'évêque de "Moulins: « Je l'avouerai na'ivement, j'aime la liberté; je l'aime trop quand elle me sert, pour ne pas la supporter quand elle me gêne (4). »
Non, nous n'admettons pas ces paroles, parce que nous savons par l'expérience de tous les siècles, et du nôtre en particulier, que l'erreur, loin d'être tolérante, impartiale, sincère, est déloyale, violente, haineuse ; qu'elle a recours à la ruse, au mensonge, à l'hypocrisie, à la cabale, à la coalition pour devenir maîtresse absolue, quand elle ne l'est pas, et oppressive, quand elle l'est ; et que, par suite, il faut
(1) Contra gent.
(2) Des intérêts catholiques, ch. v, p. 181.
(3) De la liberté et de l'avenir de la république française, p. 98.
(4) Lettre du 28 juillet 1852, à M" l'évêque d'Orléans. Cité par M. de Montalembert. Des intérêts catholiques, ch. iv, p. 75.
savoir, selon les circonstances, opposer la protection à l'opl)ression, les armes aux armes, l'épée à l'épée. Penser que le mécréant respectera avec sincérité la liberté du croyant, c'est ne pas connaître l'histoire, croire à la chimère, prendre l'homme pour ce qu'il devrait être, non pas pour ce qu'il est, être tout à fait novice. Le poète l'a dit :
Les bons sont des agneaux, les méchants sont des loups.
Nous aimons beaucoup mieux adopter la noble devise du Polonais de la Confédération de Bar : < J'aime la liberté plus que tout au monde, et la religion catholique plus que la liberté même. » Voilà pourquoi nous travaillons à soumettre la liberté à la vérité, loin de faire dépendre la vérité de la liberté.
On n'admet pas que les princes, les causes secondes, interviennent pour la défense et la protection de l'Eulise, sous le beau prétexte que Dieu lui suffit, attendu qu'elle est son œuvre, que son développement est l'affaire de Dieu et ne concerne aucunement les princes, que cela ne les regarde point! Mais ne faudrait-il pas au même titre dire que les hommes, les causes secondes ne doivent pas intervenir pour le développement de la nature, attendu qu'elle est l'œuvre de Dieu et que sa fécondité ne les regarde pas ? Ne faudrait-il pas dire au laboureur de laisser là sa charrue, au jardinier sa bêche ? Supprimer l'action des causes secondes serait sup- ]>rimer la vie, condamner l'homme à l'apathie, le transformer en momie, détruire en lui tout mouvement et toute activité, le faire mourir avant la mort.
Est-ce à dire pour cela que nous ne croyons pas à la libellé? Non. Nous devons faire retentir ce grand mot. le prononcer haut, quand l'Eglise est esclave, réclamer la liberté à grands cris (|uand ses droits, qui sont les droits de Dieu, sont méconnus pour qu'elle ait à tout le moins le droit commun et soit traitée à l'égal de ce qui n'est pas elle; mais, nous croyons que ce n'est là qu'une machine de guerre à laquelle il est nécessaire de recoui'ir dans telle ou telle situation particulière où l'Eglise se trouve vis-à-vis de l'Etat. Nous croyons •lue ce n'est là qu'un minimimi, au lieu d'être le nec plus aitrà. Nous croyons (|ue Dieu, qui est un être à part, et non pas un être commun, a droit à plus qu'au droit commun; nous croyons que l'Eglise, qui est de droit positif divin, a droit non seulement à la liberté, mais encore à la protection. Nier cette vérité que nous avons établie plus haut en mon-
trant le concours que doit donner le pouvoir temporel au pouvoir spirituel serait nier la raison, la tradition et quarante siècles d'histoire.
IV. En 'prenant jjarti pour un culte contre les autres VEtat sèmera la discorde et la haine parmi les citoyens. C'est ainsi que le libéralisme jette sur la question le voile spécieux de la charité, au mépris de la protection de la vérité, et veut que, pour le maintien de la paix publique, l'Etat se mette en dehors de toute religion, et laisse l'Eglise à elle-même et à elle seule. Mais est-il bien vrai que la prépondérance accordée à un culte produira l'oppression des autres cultes? L'Etat ne pourrait-il pas les tolérer civilement et même les rétribuer, d'après les principes que l'argent des contribuables doit être réparti, au point de vue de la justice distributive, entre tous les contribuables? L'Etat, en protégeant le catholicisme, sans aller jusqu'à en faire luie religion d'Etat, ne protègera-t-il pas les cultes dissidents, en tant qu'ils professent des vérités communes à tous les cultes et, dès lors, les cultes dissidents auront-ils le droit de se trouver lésés ? Y aura-t-il pour eux matière à envie et motif de se livrer à des luttes sanglantes? Puis, là où les confessions ne troublent pas la paix publique parce que l'Etat ne s'en occupe pas et laisse tout à la discussion, n'arrive-t-il pas des dissensions d'un autre ordre? N"arrive-t-il pas que les partis se font la guerre au nom de la politique et déchirent la patrie, tant il est nécessaire que les luttes arrivent sur un point ou sous un autre ? tant par là même, on ne doit pas délaisser l'Eglise caholique, qui est la vraie religion, sous le beau prétexte d'éviter la lutte? Ne vaut-il pas mieux que les hommes se fassent la guerre au nom des intérêts immortels de la vérité que de se la faire au nom des intérêts éphémères de la politique ? On l'a dit : C'est une opinion vaine et imprévoyante que celle des gens qui s'imaginent que faire abstraction de la confession religieuse , c'est un moyen de maintenir la paix et l'union dans l'Etat. C'est comme si l'on disait que l'humanité peut se passer de conscience et que l'homme serait bien mieux s'il n'avait pas de conscience du tout. Là où la profession religieuse a cessé de former la base de la société politique, c'est la profession de foi politique qui en a pris la place ; et l'on ne se dispute, l'on ne se bat pas moins vivement et moins cruellement à propos de la foi en la souveraineté du peuple et de la démocratie, hors de laquelle il n'y a point de salut, qu'on ne le faisait jadis au sujet de la primauté du pape.
Continuons à reconstruire les remparts de la vérité ea faisant justice des oppositions des adversaires. Quand les Juifs furent autorisés par Artaxerxès à rebâtir les murs de Jérusalem, leurs ennemis faisaient des railleries amères, disant: « Que prétendent faire ces insensés? Croient-ils que les peuples voisins les laisseront en repos ? Achèveront-ils leur ouvrage en un jour? Bàtiront-ils leurs murailles avec ces monceaux de pierres calcinées et réduites en poudre? » Ils ajoutaient: « Qu'on les laisse bâtir. S'il vient un renard, il sautera par-dessus leurs murailles de pierre (1). » Les Juifs, sans se déconcerter, continuèrent leur travail, et des murs solides protégèrent la ville sainte, et le renard ne put les escalader, et ils lui dirent : On ne passe pas, et il ne passa pas.