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CHAPITRE IX

ALLÉGATIONS CONTRE LES PRINCIPES PRÉCÉDEMMENT ÉTABLIS. DE LA PROTECTION DE l'ÉGLISE PAR l'ÉTAT. — LA LIBERTÉ DE PENSÉE OU LE DROIT DE NE PAS CROIRE. — LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE OU LE DROIT DE NE PAS PRATIQUER. — RÉPONSES. — SUITE.

La philosophie et la politique ont aussi allégué, en faveur du libéralisme soit individuel soit gouvernemental^ la liberté (le penser et la liberté de conscience, qu'elles ont considérées comme des droits natifs de l'esprit humain, regardant l'intervention du pouvoir, lorsqu'il s'agit de croyance, comme attentatoire aux droits le plus primitifs dont tout homme a été doté, soit par Dieu, pour ceux qui daignent encore croire à Dieu, soit par la nature, pour ceux qui ne croient jtlus à Dieu. Et c'est ainsi que l'on travaille de plus en plus à ce que la sève divine, qui est le Christ, le Cep, ne se communique plus aux chrétiens, qui sont les branches du Cep, pour que le seul nom de salut qui est sous le <'iel disi)al'aisse de la surface de la terre. Ici encore, il est facile de dissiper les ténèbres en leur opposant les lumières de la philosophie elle-même. Commençons par une réflexion préliminaire.

I. Il va de soi que la société civile, pas plus que la société

(1) ^'Edificent : si ascendcrit vulpes, trausiliet muruia eoruui lapideuni. Kndras, L. ii c. iv, v. 2 et 3.

ecclésiastique, ne peut contraindre la pensée, ni par suite s'opposer à la liberté de la croyance en tant qu'elle s'exerce intérieurement, dans le sanctuaire de l'âme, au plus profond du sens intime et cela, par la raison que Dieu seul et non l'homme peut scruter les cœurs et les reins et juger de ce qui est à l'intérieur. Il en est de l'Etat comme de l'Eglise qui ne juge pas au for extérieur des choses secrètes qui relèvent Uniquenlent du for intérieur: De internis nonjudicat Ecclesia. A ce point de vue, nul n'a ni autorité, ni action sur l'homme qui n'est comptable que vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis de lui-même. Il ne peut donc être question ici de la liberté de penser et de la liberté de conscience qu'en tant que la pensée et la conscience veulent se manifester extérieurement , s'affirmer au dehors ; en d'autres termes, il ne peut être question que de la confession et de la profession extérieure de la croyance, que de leur revendication contre les répressions auxquelles la société pourrait recourir contre elles. Cela établi, entrons à pleines voiles dans notre sujet. Il va de soi aussi que la liberté de pensée étant la liberté de croire tout ce que l'on veut, et la liberté de conscience le pouvoir de faire tout ce que l'on pense, ce que nous avons à dire sur l'une de ces libertés, s'applique à l'autre et réciproquement. D'où il suit que nous n'avons pas ici à faire des réflexions à part sur l'une ou sur l'autre; ce que nous avons à dire s'appliquant à toutes les deux.

IL Qu'est-ce que la liberté de conscience? M. Jules Simon parlant du grand principe sur lequel elle repose, de l'idéemère à laquelle se rattachent toutes les questions particulières qui s'y rapportent a dit sans périphrase et sans ambages : « La liberté de conscience consiste à avoir le droit de croire ou de ne pas croire (1). » Nous protestons au nom de ce qu'il y a de plus sacré dans l'âme humaine. M. Jules Simon veut-il dire que l'homme, en vertu de la liberté de pensée, a le droit de ne pas croire aux vérités de la religion naturelle? Il ne peut l'avoir. Non, l'homme n'a pas le droit d'être matérialiste ou athée. Ce droit, Dieu qui l'a créé raisonnable et religieux ne peut le lui avoir donné ; loin de là, l'homme a le devoir de se rendre à la vérité, de croire à Dieu, à la spiritualité de l'âme ; il le doit à sa raison, à sa conscience, à la dignité de sa nature, à la grandeur de son être, puisque ce sont là des vérités de raison, de sens com-

(1) Rapport au Sénat touchant le projet de loi sur les associations. 6 mars 1883.

nuiii, qui font partie de lui-même, qui sont lui-même, et qu'il ne peut tenter de repousser sans se faire violence, sans se trahir, que dirai-je? sans se dégrader et sans descendre audessous de lui-même. La liberté, nous l'avons vu à la lumière de la psychologie, n'est point par sa nature une faculté indépendante qui ne relève que d'elle-même et d'elle seule, puisqu'elle ne possède point en elle-même les éléments sans lesquels elle ne peut s'exercer ; elle relève nécessairement d'une croyance, dune doctrine, dune théorie, et dès lors, nous pouvons déjà demander si notre philosophe est tombé juste en disant que la liberté est le droit de ne pas croire. AI. Jules Simon veut-il dire qu'en vertu de la liberté de penser, l'homme a le droit de ne pas croire aux vérités de la religion surnaturelle qui est une religion positive connue par la révélation, il n'est pas mieux inspiré; car. au lieu de dire que l'homme a le drqit de ne pas la croire, il faut dire au contraire, qu'il a le devoir de la croire, lorsqu'elle lui est démontrée. Dieu n'ayant pu donner à l'homme le droit de ne pas croire ce qu'il lui révélerait. Le magnifique droit pour riiomme qui est fait pour la vérité que le droit de ne croire à rien. Le magnifique droit que celui qui donne au discil)le, de pouvoir dire à son maître l'enseignant du haut de sa chaire : J'ai le droit de ne pas vous croire, c'est vousmême qui l'affirmez. Non, il n'en peut être ainsi et la théorie de la libre pensée, qui repose sur un principe aussi radicalemont faux, ne peut être qu'une théorie sans consistance ]>uisqu'elle croule par la base. L'homme, sans doute, peut accueillir ou repousser la vérité; mais il ne faut pas en conclure qu'il en ait le droit. Vérité oblige plus que noblesse. Klle oblige au même titre que que la justice, au même titre (jue la piété filiale, au même titre que la soumission aux ))Ouvoirs publics; car justice, piété filiale, fidélité, ne sont (iue dos vérités particulières, faisant partie de la vérité totale et générale. S'il en est ainsi, si le libre-penseur n'a pas lui-même vis-à-vis de lui-même, le droit de penser tout ce ((iiil imagine, bien qu'il puisse le faire pnr l'abus de sa raison et de sa liberté, à quel titre ]ieut-il prétendre au droit de l'affirmer à l'extérieur? à quel titre i)eut-il contester à la société le droit de réprimer la libre-pensée, ou la libre conscience , lorsqu'elle émet sur la jdacc publique, des théories antisociales, contre les(fuelles la société peut évidcitiment so défendre, toute société ayant le droit de vivre, et, par suite, le droit d'écarter les obst:icles à sa vie ? Pour que l'on repousse des vérités aussi évidentes, ne faut-il pas

que nous soyons arrivés à ces temps prédits par l'Ecriture où les hommes ne supporteront pas la saine doctrine Cl) ?

III. Après avoir jugé la théorie de la libre -pensée au point de vue de la philosophie, la jugerons-nous au point de vue historique et d'après l'expérienee ? Qu'a d'abord fait la libre-pensée? elle aprispourpoint de départ, méthodiquement ou non méthodiquement, la table rase, c'est-à-dire une table sur laquelle il n'y a rien, pas même la nappe, loin qu'elle soit chargée de ces mets succulents et substantiels que Ton appelle les vérités premières ; elle a débuté par le scepticisme, commencé par le vide. A-t-elle le droit de le faire? Non. Pourquoi? parce que par là. elle atrophie la raison qui ne peut vivre que par la vérité, elle force à se suicider intellectuellement et moralement ses sectateurs, ce qui est un crime, car l'homme n'a pas plus le droit de se suicider dans sa pensée, qu'il n'a le droit de se suicider dans son corps. Nul doute, en effet, que le scepticisme ne donne à la raison jjIus qu'une blessure , il lui donne la mort. La libre-pensée est allée jusqu'à dire non seulement qu'il n'y a pas de dogmes , mais qu'il ne peut y en avoir. Elle a nié la nature raisonnable qui nous porte invinciblement à croire, d'une foi philosophique, à la lumière de ce que l'on appelle le bon sens, aux principes primitifs en dehors desquels l'esprit humain ne peut que s'agiter dans le doute, et fatalement s'anéantir.

Qu'a fait en outre la libre-pensée au nom du droit de ne pas croire ? Après avoir commencé par le doute touchant la vérité en général, elle a, conséquente avec elle-même, renversé l'une après l'autre , les vérités particulières de l'ordre philosophique de telle sorte qu'elle n'a tenté de sortir du vide où elle s'est placée que pour s'y enfoncer davantage encore, en niant toujours, le vide appelant le vide, comme l'abîme appelle l'abîme. Par le fait, elle a agi comme si elle consistait exclusivement dans le di-oit de ne pas croire, sans consister aussi dans le devoir de croire. A-t-elle eu le droit de s'insurger ainsi, de s'afïranchir de toutes les grandes vérités primordiales qui sont pour l'intelligence, la condition de la vie et se trouvent proclamées par la conscience avant d'être démontrées par le raisonnement? Non. M. Cousin caractérisant ces dogmes primitifs a dit : « Ces grandes vérités toujours anciennes et toujours nouvelles, ([ui, après

(1) Erit enim tempus quo sanam doctrinam non sustinebunt, Tim. IV, 30.

avoir servi de berceau à la société naissante, la soutiennent dans sa course et ne l'abandonnent jamais, qui ne s'éclipsent un moment dans la dissolution des empires que pour reparaître avec plus de manifeste dans les empires nouveaux, que nul sage n'a faites, que nul sophiste ne peut détruire, que Platon reçut de Pythagore qui lui-même les avait puisées aux sources de la civilisation humaine, que l'Orient légua à l'antique Grèce, la Grèce à Rome, Rome à la société moderne, comme la hase et la condition de toute existence sociale, et qui, enfin, soit dans le monde réel, soit dans le monde des idées, forment à travers les siècles ime tradition non interrompue et une théorie indestructible dont tous les points sont enchaînés et attachés l'un à l'autre, comme dit Platon, par des liens de fer et de diamant (1). » Nous le demandons de nouveau, la libre-pensée a-t-elle le droit de repousser, vis-à-vis d'autrui.ces croyances primordiales qui ont été gravées dans les cœurs par la main de Dieu même en tant qu'il a créé la nature? Non, et cela par la raison toute simple qu'elle n'a aucun droit, ni contre Dieu, ni contre la nature. Le prétendre ce serait consacrer le droit de chacun contre tous, poser un principe subversif de tout ordre public, démolir sans savoir avec quoi rebâtir.

IV. Qu'a fait encore la libre-pensée au nom du droit de ne pas croire? Après avoir nié la vérité en général, puis les vérités particulières de l'ordre philosophique, elle a envahi le terrain du christianisme pour nier les grandes vérités de l'ordre théologique, ce qui devait être, du reste, la foi ne pouvant se greffer sur la raison, quand la raison, après s'être attaquée à elle-même, a fini par douter d'elle-même. Tandis que rhérésie se contente de nier ou de mettre en question quelques vérités particulières de la révélation, la librepensée a nié la vérité révélée tout entière, et cela, au mépris de toute religion positive. Elle a dit que tous les devoirs religieux sont personnels et ne regardent qui que ce soit en dehors de nous-mêmes, que nul n'a le di'oit de nous les dicter, de nous les iiniioser, de se mêler de la manière dont nous l(»s remplissons ou non; que la religion est un sentiment intime, jaillissant du cœur de Thomnie, écartant avec un soin jaloux toute autorité étrangère. Elle a voulu éliminer le Christ de toutes les institutions sociales, le Christ qui cependant, selon les paroles de l'un (Feux, est « l'honneur de tout ce <\\\\

(1) Ay(junient du Gorgius.

poi'iG un cœur d'homme, celui à qui chacun de nous doit ce qu'il y a de merveilleux en lui, qui a créé le culte des âmes pures, le culte 5-<2ws claie et sans patrie^ que pratiqueront les âmes élevées jusqu'à la lin des temps, la religion universelle, éternelle, absolue, tellement que si les autres planètes ont des habitants doués de raison et de moralité, leur religion ne peut être différente de celle-là (1). » Ici encore, nous le demandons, la libre-pensée a-t-elle le droit de ^-epousser la révélation? Non, elle ne Fa pas. Elle n'a le droit ni dogmatiquement, ni socialement de s'insurger contre une religion si sainte, si sublime, si harmonique à ce qu'il y a de plus primitif, de plus intime, de plus sacré dans l'âme ; et cela parce que le christianisme c'est Dieu lui-même, s'épandant dans l'humanité par son Christ, et que nul ne peut avoir de droit contre le Christ, envoyé de Dieu, ni contre Dieu envoyant son Christ dans le monde et lui donnant lïnvestiture des âmes.

V. Voilà les faits. La libre-pensée a tout nié, et l'ordre humain, et l'ordre divin, et la vérité philosophique' et la vérité théûlogique; elle a nié Dieu, qui n'a plus été pour elle qu'une hypothèse et icn Ijon vieux 7i%ot ; elle a nié l'âme, faisant descendre l'homme des quadrumanes pour ne pas le faire descendre de Dieu ; elle a nié la différence entre le bien et le mal, détruisant par là tout ordre moral et tout ordre religieux; elle a nié la Providence, à laquelle elle a substitué l'aveugle fatalité ; elle a nié toutes les pratiques sanctifiantes du culte chrétien, dans les({uelles elle n'a vu que des superstitions populaires; elle a nié le ciel comme n'étant qu'un rêve, l'enfer comme n'étant qu'un vain épouvantail, un conte de croquemitaine ; elle a confondu Dieu avec l'univers, l'âme avec le corps ; elle a repoussé tous les grands dogmes sauveurs de l'individu, de la famille, de la société; elle n'a rien laissé debout. Et elle aurait le droit d'émettre publiquement, pour en empoisonner les esprits et les cœurs des doctrines aussi perverses et aussi pervertissantes! Et la société n'aurait pas le droit de la repousser comme on repousse l'ennemi; de s'en préserver, comme on se préserve de la peste! Non. jamais, jamais, jamais! Si la libre pensée dans l'individu a ses droits, le cii'oit de ne pas croire^ selon l'adversaire, la société a aussi les siens, le droit de croire, le droit de se défendre dans sa croyance. M. Jules Simon , pour défendre son système, a écrit ces paroles : < Nul ne peut

(1) Renan. Vie de Jési<s.

blesser la liberté de conscience d'autrui, sans être certain de posséder la vérité entière et absolue; et nul ne ijeut être certain de posséder en toutes choses la vérité entière et absolue, et Tinterprétation absolument vraie de la vérité absolue (1). * Si notre auteur a eu en vue d'appliquer ces paroles au catholicisme qui possède et démontre qu"il possède la vérité enticre et absolue, et l'interprétation absolument vraie de la vérité absolue, il se trompe étrangement. S'il les a dites en général, quelle valeur peut avoir la libre-pensée, qui, nous venons de le voir, loin de posséder la vérité entière et absolue a presque toujours été le temple de l'erreur? Ces paroles, ajoutées à celles que nous avons vues plus haut n'impliquent-elles pas le scepticisme et n'y conduisent-elles pas fatalement? Voilà où aboutit la libre-pensée. Soyons des pyrrhoniens, plutôt que de devenir des chrétiens.

VI. Ajoutez à tout cela que la libre-pensée, après avoir repoussé tous les grands dogmes qui sont la lumière et la consolation de la vie, n'a rien à y substituer que ses négations, contrairement au catholicisme qui, lorsqu'il renverse la philosophie ou l'idolâtrie, peut combler le vide qu'il fait dans les âmes par sa propre plénitude et ne laisse pas les sociétés sans pilotes et sans boussole. Ajoutez que ce que la libre-pensée a fait, elle le fera toujours, soit à cause de son insuflisance native démontrée par l'expérience, soit par l'esprit d'opposition et de contradiction qui a toujours été chez elle une maladie et qui, comme on l'a dit, portait les philosophes de Rome et de la Grèce à se faire raser la tète, parce que ce n'était point l'usage, et à porter une longue barbe, parce que les autres hommes se faisaient raser le visage. Ajoutez que la libre-pensée, en sapant les cultes qui enseignent les grandes vérités de l'ordre philosophique et moral, démontre qu'elle n'a pas grand zèle pour les faire triompher et que son amour de la vérité n'est pas sincère, mais seulement une vaine parade Ajoutez que la libre-pensée, qui se glorifie de travailler au triomphe de la liberté de conscience, se renie elle-même, puisqu'en s'attaquant tantôt ostensiblement, tantôt souterrainement à tous les cultes, elle démontre suffisamment que ses fauteurs, loin d'être des amants de la liberté, n'en sont que les comédiens, puisqu'ils ne conforment pas leur conduite à leur théorie, et que, par la plus llagrante des contradictions, ils renient leurs principes et ne

(1) Liberti' de conscience, 3" édit. SoninKiire de la 3» Le^on. Fnris 18.")7. p. 242.

tolèrent pas, dans les fidèles appartenant à ces cultes, la liberté de la foi, qui est pour eux la liberté de la pensée, puisqu'ils y adhèrent librement. Ils ne sont qu'astuce et hypocrisie, puisqu'ils veulent et ne veulent pas la liberté. Ils la veulent pour eux, afin de pouvoir plus facilement protester contre tous ; et ils la refusent aux autres pour que nul ne puisse protester contre eux. Aussi, pour le libre-penseur, la liberté de pensée n'est-elle guère que le droit de n'avoir pas de pensée; la liberté de conscience, le droit de n'avoir pas de conscience ; la liberté des cultes, le droit de n'avoir X)as de culte ; la liberté de religion, le droit de n'avoir pas de religion; le droit d'être athée, mécréant, impie ; en un mot, le droit de méconnaître tout devoir et de n'user de sa liberté que pour la négation et l'abstention. Sous ce rapport, nos modernes docteurs ne se montrent-ils pas aussi ridicules que le serait celui qui prétendrait que la liberté de la parole est le droit de ne pas parler et de garder un silence éternel ? que la liberté de la presse est le droit de ne pas faire imprimer ses pensées? Nul n'interprète ces dernières libertés dans le sens négatif de l'inaction ; tous les interi)rêtent dans le sens positif de l'action. Y a-t-il sagesse et phibjsophie à dire que la liberté de penser consiste dans le droit de ne pas croire, de ne pas penser? Voilà quelle est la terrible puissance d'un faux principe, quand on en déduit logiquement toutes les conséquences ; il réduit la philosophie libérale à ne pouvoir que nier, sans pouvoir affirmer; à ne pouvoir que détruire sans pouvoir construire ; à ne pouvoir que renverser, sans pouvoir relever ; il amoncelle des ruines et conduit aux abîmes.

VII. Encore quelques mots. M. Jules Simon, parlant du christianisme, a dit dans ce même livre où il travaille à affranchir les consciences du christianisme : « Je suis rempli à la fois de respect et d'admiration pour le christianisme, cette doctrine si simple et si profonde, qui enseigne si clairement l'unité de Dieu et l'immortalité de l'àme, dont la morale est si pure, si pleine de charité, dont l'autorité sur les 2)iLis grands esjn'its et sur les foules est si imposante^ depuis tant de siècles. J'y trouve surtout un caractère qui me ravit, c'est qu'elle joint lamétapjliysiqice lapins savante, à la plus parfaite et, si on peut le dire, à la plus efficace simplicité. Assurément, le Tm%ée de Platon et le deuxième livre de la Métapliysique d'Aristote sont des merveilles; mais il ne sortira pas de là un symbole qu'on puisse faire répéter aux petis enfants. Il n'y a jusqu'ici que la religion

chrétienne qui ait eu à la fois laSom^ne de saint Thomas et un catéchisme (1). » Mais s'il en est ainsi, si Je christianisme est vrai attendu que sa doctrine est profonde et qu'il ne peut y avoir de profondeur dans l'erreur, si sa morale est si pure, ce qui suppose que son dogme est la vérité, si son autorité est si iinposante^ même sur les plus grands esprits, si sa métaphysique est savante, ce qui ne serait pas si elle était fausse, attendu que la fausseté ne peut être scientifique, s'il en est ainsi, M. Jules Simon ne devrait-il pas dire que l'homme, qui est libre, doit, dans sa liberté, choisir pour le christianisme et, par suite répudier tout ce qui n'est pas lui? Ne devrait-il pas dire que l'homme n'a pas le droit d'être incroyant à son endroit ? Ne devrait-il pas renoncer à sa définition de la liberté qui le condamne à faire fausse route jusqu'au bout et à être inconséquent avec lui-même, sinon à se contredire '?

VIII. M. Jules Simon a dit encore : « Nous avons le droit d'agir librement (2). n Qui ne voit que par là. notre publicisto creuse un goutfre profond ? D'après ce principe. ])uisque chacun a le droit de penser ce qu'il veut, n'a-t-il pas le droit de faire ce qu'il veut? Ayant le droit de ne pas croire, n'at-il pas le droit de ne pas pratiquer ? Ayant le droit d'agir librement, n'a-t-il pas le droit de s'insurger contre n'importe qui et n'importe quoi? Une telle doctrine n'aboutitelle pas fatalement à la théorie révolutionnaire qui est la négation de tout droit? Ne condamne-t-elle pas ses sectateurs à n'être que des conservateurs inconséquents, qui marchent sur un sol miné par eux? Aussi notre philosophe, poussant sa pensée jusqu'au bout, a-t-il ajouté ces paroles qui condamnent le libéralisme en même temps qu'elles justifient tout ce que nous avons dit, à son sujet : « La liberté s'appela d'abord l'hérésie. Les cachots et les bûchers aidant, l'hérésie fit du chemin et elle s'appela la philosophie. Encore quelques siècles de guerres religieuses, de proscriptions et de massacres et la piijlosopiu]': V)Evint

LA IIKVOLUTION (3). »

IX. M. Jules Simon, parlant des progrès qu'a faits la liberté de conscience en Europe, nous dit encore : « Elle reparaît en France au dernier moment, quand la révolution est déjà consommée. Là même, on la discute, on l'attaque, on

(1) Liberté de conscience. Iiitroil. p. 10.

(2) Ibid. iv Leçon, au conuneiu'emeiil.

(3) Ibid. p. 284.

fait contre elle des émeutes. En Russie, en Angleterre, en Pologne on persécute les catholiques, on persécute les protestants ou, tout au moins, on les maltraite en Italie, en Espagne. Pour les Juifs, l'Angleterre les exclut du Parlement, l'Allemagne des emplois publics; la Bohème et la Bavière leur refusent le droit de posséder la terre et les droits les plus sacrés de la famille. L'Espagne et la Russie les expulsent de leur territoire. Les conquêtes de la Révolution subsistent e^icorej^e^^^-é^/'e, sur le champ de bataille révolutionnaire, mais tout à l'entour, l'intolérance se relève, le fanatisme reprend ses forces, la guerre à la liberté, à la pensée, cà la raison se continue. Ce roj^aume est fondé sur l'Eglise catholique :' Il fait une loi de l'Etat, pour opprimer ceux qui ne peuvent Juanilier leur pensée devant l'infaillibilité du Pape. Cet autre s'est établi sur la doctrine de Luther. Il oblige tous les esprits, par sa constitution, à subir l'autorité de Luther. Les villes d'Allemagne, les cantons de la Suisse se partagent entre des milliers de sectes; et chacune, dès qu'elle est installée sur une surface de quelques centaines de lieues, se met à proscrire les autres. Il n'est pas permis d'être protestant à Naples ou en Espagne ; il en coûte d'être catholique en Suède ou eu Pologne. Un juif à Rome, en Bohême, en Bavière, est traité comme un esclave. » Puis notre philosophe termine par ce cri d'amertume, de dérision ou de scepticisme: « Voilà la liberté (1). » — Cet exposé qui nous montre le fait anti-libéral, se reproduisant partout et toujours contrairement à la liberté de pensée et à la liberté de conscience, n'est-il pas la réfutation la plus péremptoire et la plus ironique de la théorie si chère aux libres-penseurs f Ne nous montre-t-il pas que la liberté de la conscience n'est pas plus voulue par la conscience du genre humain qu'elle n'est justifiée par la raison? que nulle société ne la croit acceptable comme étant une des conditions de la vie sociale? Ne nous montre-t-il pas qu'elle n'est qu'une théorie vaine, une fiction de l'esprit, un rêve creux, une de ces mille élucubrations qui, n'ayant point leur fondement sur l'essence des choses, ne sont assises que sur l'imagination de ses partisans ? Là où il y a un fait humanitaire général et universel, n'y a-t-il pas une loi humanitaire qui le reproduit ? Et s'il y a une loi humanitaire ne faut-il pas conclure que le libéralisme, qui est contraire à cette loi, est un attentat contre l'humanité ?

(1) n>id. iii" ieçoii p. 237 et iv^ leçon, p. 284.

Et voyez, par suite, à quelles dures et cruelles extrémités eu est réduit ici le dévot du libéralisme. Il est obligé, d'après ses principes, de condamner les païens sévissant contre les chrétiens, et les chrétiens sévissant contre les païens, les protestants sévissant contre les catholiques, et les catholiques sévissant contre les protestants, les révolutionnaires s'attaquant au clergé et le clergé se défendant contre les révolutionnaires, les philosophes se montrant intolérants contre les croyants, et les croyants se montrant intolérants contre les philosophes ; bref, il est obligé de condamner à la fois le pour et le contre, de donner tort à tous et à chacun pour se donner raison à lui-même et à lui seul. Cette simple réflexion ne suffit-elle pas à démontrer une fois de plus que sa cause est mauvaise entre toutes les plus mauvaises, que son principe est faux entre les plus faux, qu'il est impossible à l'homme de se tenir dans la neutralité où l'équilibre, entre des doctrines opposées ; que Timpartialité philosophique est une utopie. Le catholicisme seul peut être conséquent parce qu'il a des principes, le libéralisme ne peut Têtre parce que son principe est la négation de tout principe.

X. Résumons, afin de mieux nous rendre compte, par un coup d'œil d'ensemble, de l'espace déjà parcouru.

Premièrement, l'homme n'a pas le droit vis-à-vis de sa pensée et de sa conscience, d'accueillir toute les doctrines qui se présentent à son esprit, parce qu'il y a des doctrines qui dépravent et que l'homme n'a pas le droit de se dépraver, mais a, au contraire, le devoir de se perfectionner.

Secondement, Tliomme n'ayant pas le droit, même au for intérieur, d'accueillir toute doctrine, il n'a point par là même, le droit d'affirmer toute doctrine extérieurement et publiquement.

Troisièmement, si l'homme n'a pas le droit d'affirmer extérieurement tout ce qu'il pense, il ne peut invociuer contre le christianisme , a XJt'iori et avant tout examen , la liberté de pensée ou la liberté de conscience, deux mots qui disent une seule et même chose.

Quatrièmement, si la liberté n'est pas une faculté indépendante, attendu qu'elle ne peut choisir et se déteruiiner, par elle-même, mais uniquement d'aprèc les données de l'intelligence, d'après une théorie, son grand et son premier devoir est de chercher où est la vraie théorie, la vraie doctrine pour la sacrer reine de la vie individuelle et sociale, lorsqu'il l'aura trouvée.

Cinquièmement, or le christianisme est la vraie théorie la vraie doctrine ; dès lors ne faut-il pas y adhérer en se disant que la notion vraie de la liberté doit conduire au catholicisme, loin de conduire au libéralisme?

Sixièmement, la liberté n'étant pas une faculté autonome, le libéralisme, qui repose tout entier sur la fausse idée de son autonomie, n'a pas de raison d'être. S'il n'a pas de raison d'être, il n'est qu'un de ces mille vains systèmes dans lesquels, depuis toujours, ont piétiné les libres-penseurs; il ne peut avoir d'autre valeur que la valeur subjective qui lui est attribuée par ses auteurs, et ses fauteurs, sans aucune valeur objective ; il est destiné au sort mérité de ses aînés, qui a été celui de la tombe, et du cimetière. Requiescat in pace, qu'il repose à jamais dans la paix des morts, et ne vienne plus troubler la tranquillité des vivants.

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