CHAPITRE X
ALLÉGATIONS CONTRE LE PRINCIPE PRÉCÉDENT ÉTABLI DE LA PROTECTION DE l'ÉGLISE PAR l'ÉTAT. — SUITE. — l'intolérance ET LA TOLÉRANCE. — I. l'iNTOLÉRANCE DOGMATIQUE CONTRE LES ERREURS. — II. LA TOLÉRANCE ECCLÉSIASTIQUE A l'ÉGARD DES ERRANTS. — III. l'INTO- LÉRANCE ET LA TOLÉRANCE POLITIQUES.
Contre la grand principe que nous avons établi, plus haut, à savoir que l'Etat doit protéger l'Eglise, le libéralisme a sans cesse sur les lèvres le mot de tolérance, et le mot d'intolérance, réclamant la tolérance universelle à grands cris, et repoussant l'intolérance ou la répression sous toutes ses formes, comme attentatoire aux droits de la liberté. Il nous faut donc faire quelques considérations sur ce sujet qui a toujours été mal compris et que l'on comprend de moins en moins, tant les préjugés forment à peu près toute la philosophie du siècle et constituent son unique bagage. D'abord que faut-il entendre par ces deux mots: Tolérance et hitolérancel Ce sont là de ces expressions dont l'on a tellement usé et abusé qu'il est nécessaire d'en fixer le sens. On entend généralement par tolérance la disposition de l'esprit en vertu de laquelle nous supportons patiemment une chose qui nous répugne, qui nous parait même un mal,
I ' mais que nous ne pouvons pas, ou que par prudence, nous
^ iM^ voulons pas changer, que nous consentons même parfois à
ibir comme un fait qui s'impose et cela en vue de l'in-
.; térêt public ou pour éviter un plus grand dommage. On en-
f tend d'une manière plus spéciale, par tolérance, le support
f' d'une doctrine, d'une religion qui est opposée à la nôtre.
L'intolérance est la disposition contraire. On distingue la
tolérance au point de vue des doctrines auxquelles on a foi,
la tolérance au point de vue des personnes qui ont foi à une
doctrine différente, puis la tolérance politique qui est, non
plus celle d'une Eglise agissant sur ses fidèles ou contre des
dissidents, mais celle de TEtat agissant sur les citoyens en
tant qu'il admet ou repousse leurs croyances religieuses.
Examinons successivement sous ces trois rapports, ce que
l'on appelle tolérance et intolérance.
L'intolérance dogmatique coyitre les erreurs.
La tolérance dogmatique consiste à dire que toutes les religions, à les considérer intrinsèquement, ont toutes la même valeur, qu'elles sont également vraies, également bonnes, également agréables à la divinité, également propres à conduire l'homme au but éternel et divin de la vie. Une telle théorie est-elle acceptable à la raison ? Non, loin de là ; elle est aussi absurde qu'impie. Le catholicisme étant la vérité même, les religions qui lui sont contradictoires sont nécessairement fausses, et, comme le vrai ne doit jamais être sacrifié au faux, l'Eglise doit tenir cà son symbole, le maintenir envers et contre tous, avec une fermeté et une ténacité que rien ne puisse ébranler, dont aucun motif ne puisse la faire se départir. Du jour où elle le sacrifierait, elle sacrifierait le Christ lui-même, serait infidèle à son mandat, trahirait la vérité, dont elle est dépositaire, que dirai-je"? elle trahirait sa mission, qui est de poursuivre le grand œuvre de Dieu sur la terre. Malheur à toute religion qui est tolérante au point de vue dogmatique ! elle donne à penser, elle avoue par cela même et par cela seul, qu'elle n'a pas foi en elle-même, qu'elle doute de son origine divine et de sa vérité, qu'elle n'a pas de croyances arrêtées et qu'elle ne vit que d'opinions qui sont bonnes à prendre ou îY laisser. Si l'Eglise est la vérité totale, comme elle le démontre, elle ne doit tolérer ni les négations contraires à la théologie naturelle, ni les négations contraires à la théologie
surnaturelle, dont elle est la dépositaire. Nul ne doit se déserter lui-même, quand il est dans le vrai, ni déserter le poste où il a été placé par le ciel pour accomplir une mission. Aussi, l'intolérance dogmatique est-elle une loi universelle, parce que c'est par l'intolérance seule que tout homme, toute science, toute institution protège les principes qui sont sa raison d'être et l'empêchent de se renier et de se vouer à la mort. Otez l'intolérance vous exterminerez l'intelligence. Elle est la loi de la société domestique, où le père fait respecter son autorité. Elle est la loi de la société politique, où le pouvoir fait respecter la constitution. Aussi, peut-elle invoquer en sa faveur des témoignages, venus de toutes parts.
L'Assemblée nationale, après avoir proclamé l'égalité des citoyens, mit néanmoins une restriction en faveur de la liberté des cultes ; elle dit, en efïet : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouille pas l'ordre public établi par la loi (1), » ce qui excitait les colères de Mirabeau, disant dans le Courrier de Provence : « Nous ne pouvons dissimuler notre douleur que l'Assemblée nationale, au lieu d'étouffer le germe de l'intolérance, l'ait placé comme en réserve dans une déclaration des droits de l'homme ». Un orateur politique anglais qu'il est inutile de nommer, puisque ses paroles, portant leur justilication en elles-mêmes, n'ont pas besoin de l'autorité de son nom. a dit aussi : Le oui et le non sont également exclusifs et n'admettent pas de plus ou de moins ; il n'y a pas de juste milieu, car le juste milieu n'est essentiellement que la méthode du mensonge. Entre les deux, il n'y a pas de mode de conciliation. La modération est une qualité de l'ordre moral, mais non ims de l'ordre intellectuel. Etre modéré, prudent, tolérant, défiant de ses propres lumières et respectueux pour ses adversaires, dans les choses douteuses, c'est une vertu ; mais, lorsqu'il s'agit de choses certaines, ne pas dire qu'elles le sont, c'est trahir la vérité. Traiter les choses certaines comme les choses incertaines, c'est, en mathématiques, manquer à l'ordre intellectuel ; en matière de vérité révélée, c'est de l'incrédulité, c'est manquer à l'ordre de la foi chrétienne. La seule modération possible dans les matières théologiques, consiste à proclamer la vérité avec charité^ yj.yfivj-^t-j =v aya-v?.
Enfin, M. Jules Simon, parlant de l'intolérance religieuse,
(1) Dcclaratiun des droits de Vhomme, art. x.
«liii consiste à ne pas admettre de dogmes nouveaux, ni de moditication aux anciens, a écrit ces paroles, qui sont une justification pleine et entière de l'intolérance dogmatique de l'Eglise catholique : « L'intolérance religieuse ainsi entendue est la condUion indispensable de lunité et de la stabilité de la foi et la conséquence naturelle du dogme d^ la révélation. On ne peut reprocher à une Eglise de croire à la vérité de ses propres dogmes et d'exclure les dissidents de son sein. Elle ne fait, en les renvoyant, que constater la situation de leur esprit, car on ne saurait appartenir à une Eglise dont on rejette les croyances. Si l'Etat attache à l'excommunication des peines temporelles, ou s'il contraint les incrédules et même les croyants à l'orthodoxie et à la pratique des devoirs religieux, cette intervention de la force dans les atfaires de la conscience Ji'appartient plus à l'inlolérance religieuse. » Puis M. Simon conclut par ces paroles, aussi catégoriques qu'on peut le désire/: » Une 'EgW^Q est dans son droit lorsqu'elle impose à ses fidèles l'obligation de croire tout ce qu'elle enseigne, c'est-à-dire, lorsqu'elle pratique sur elle-même l'intolérance religieuse; elle ne fait alors qu'obéir à son principe, qui est le jDrincipe d'autorité. C'est pour elle une question de vie ou de mort ; elle ne peut introduire en elle-même le droit de libre exaaien sariS cesser d'être une religion (1). »
Ces vérités étant incontestables, nous n'en dirons pas davantage, ne voulant pas ici plaider plus longtemps lacause du sens commun parla raison toute simple que ceux qui ont le sens commun nous comprendront et qu'il n'y a pas de prise sur ceux qui l'ont pas.
La tolérance ecclésiastique à V égard des errants.
Si l'intolérance dogmatique doit être inflexible, implacable, la tolérance pour les personnes est possible, elle est même un devoir. Aussi a-t-olle toujours été pratiquée par l'Eglise comme elle est pratiquée par Dieu lui-même, (jui hait innniment le péché, mais qui aime inliniinent le péclieur. qui fait lever son soleil sur lui aussi bien que sur le juste, qui l'invite au repentir, à la pénitence et lui multiplie les moyens de se réconcilier avec sa justice et avec lui-même; que di-
(1) Liberté de conscicme, 1" leçon, p. 67-69.
rai-je? comme elle a été pratiquée par le Christ, mourant victime volontaire pour laver tous les mondes dans les Ilots de son sang rédempteur. Par là, l'Eglise qui refuse ce qu'elle ne peut accorder, mais qui accorde tout ce qu'elle peut donner, concilie admirablement ce qu'il y a d'absolu dans les dogmes avec ce qu'il a de relatif et d'infirme dans la liberté humaine. Elle se montre l'organe de celui qui est à la fois vérité et bonté, qui tend à sa fin avec force, mais qui dispose le.: moyens avec douceur et suavité. Pour incriminer l'Eglise, pour la condamner sous prétexte qu'elle devrait sacrifier entièrement la vérité, afin de pouvoir tolérer tout dans les errants, ne faudrait-il pas prétendre qu'il n"y a pas de principes, qu'il ne doit pas y en avoir? et ne serait-ce pas mériter soi-même la condamnation que l'on voudrait lui infliger? Ne pouvons-nous pas dès lors dire aux partisans d"un tolérantisme universel, votre ergo n'est qu'un sot. Et ici, voyez comment Thistoire ecclésiastique tout entière nous atteste que, partout et toujours, la pensée de l'Eglise a été qu'il fallait recourir contre les errants, lors(|u'ils ne recourent pas à la violence, non pas aux armes matérielles, mais aux armes spirituelles, je veux dire, la prière et la persuasion, s'adresser à leur esprit et à leur cœur, pour faire briller à leurs yeux la lumière de l'Evangile.
Saint Bernard, en plein moyen-âge. disait hautement : « Conquérons les hérétiques, non pas à Taide du glaive, mais à l'aide du raisonnement (1). »
Pascal dans le grand siècle, qui eut ses guerres de religion, avait la même pensée : « La conduite de Dieu qui dispose toutes choses avec douceur est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons et dans les coeurs parla grâce. Mais la vouloir mettre dans l'esprit et dans le cœur par la force et la menace, ce n'est pas y mettre la religion, mais la terreur: Terroretn, potins quam religionem (2). »
Le P. Ventura, prêchant à la cour de l'empereur Napoléon III, avec une éloquence tout apostolique qui ne savait pas trahir la vérité en l'annonçant avec mollesse, distinguait fort bien entre l'hérésie (jui est l'erreur, et l'hérétique, qui est l'errant : « Qu'on tolère donc, qu'on ménage, qu'on protège même les protestants, à la bonne heure, mais quant au protestantisme, il est évident qu'on ne peut aider à sa propagation (|u'aux dépens du grand principe de
(1) Hœretici capiantur non arrais, sed argumentis, Serm. LXIV {2} Pensées, art. XXIV, 3.
rui'dre, qui ne rei»ose que sur la foi, et le grand principe de l'autorilé (1). »
Un écrivain contemporain , après avoir rappelé que l'Eglise doit être disposée à souflFrir tout, même le martyre pour ses convictions qu'elle tient de Dieu, et qui sont la condition du salut du monde, ajoute qu'elle doit refuser, sous peine de se condamner à la mort, toute espèce d'amalgame religieux, de confusion de principes, de mélange dans les usages et les coutumes, puis nous trace en ces termes, ce ([ue doit être, ce qu'est l'esprit de l'Eglise pour les errants : « L'Eglise doit être iiénétrée du désir le plus vif de reconquérir à la vérité ceux qu'elle a perdus. Elle ne se contente pas d'en concevoir le désir, elle ])rie dans ce but, elle recourt à tous les moyens légitimes pro])res à réaliser le vœu formé par le Sauveur: « Qu'il n'y ait qu'un pasteur et un troupeau. » Or, quels doivent être les leviers ou les moyens qu'elle emploie dans cette grande et sublime œuvre? Il faut que ces moyens soient appropriés au but qu'ils doivent atteindre et qu'ils soient dignes de lui. Elle aura recours à la prière et à la vertu de l'Evangile qui doit finalement demeurer victorieuse du monde, à la charité, au dévouement jusqu'à la mort; mais elle se gardera de recourir à aucune espèce de contrainte, à des instances contraires aux convenances. Jamais, dans les efforts qu'elle fait pour racheter les âmes et éclairer les esprits , elle ne doit sortir des bornes sacrées de la vérité et de la charité ; jamais elle ne doit violer les droits de ceux qu'elle veut convertir ou sauver. Il ne s'agit jamais dans l'Eglise de blesser ou de moleste)' liersomie; il ne s'agit que de maintenir la religion dans sa pureté et son intégrité (2). »
"Voilà les procédés de l'Eglise au point de vue de la tolérance pour les errants. Ferme sur les principes, ne participant in sacris avec quelque société religieuse que ce })uisse être, afin de pouvoir un jour rendre intact le dépôt sacré qu'elle tient de son Dieu, elle est la bonté même pour les personnes. L'apostolat par l'épée qui a été celui du Koran, )i'a jamais été celui de l'Evangile. Si quel([uefois, dans des circonstances tout à fait extraordinaires, elle a défendu aux iidèles d'éviter toute relation avec des hérétiques dangereux — De vitandis hœi-eticis — de ne pas même leur dire bonjour comme le recommandait l'apùtre saint .lean, 7iecave ei dixe-
(1) Le pouvoir public chrétien, IV' Discours, p. 245.
(2) Diction, encyclop. art. Tolérance.
ritis. (Ep. 11} — elle l'a fait uniquement pour préservei- les fidèles, pour rimprescriptible intérêt de la communauté, par charité pour elle et non par liaine pour des esprits égarés et opiniâtres dans leur égarement. L'Eglise est une mère ; elle pleure sur et pour ses enfants prodigues, elle pleure comme Clotilde sur Clovis plongé dans les ténèbres de l'idolâtrie, comme Monique sur Augustin plongé dans les ténèbres de l'hérésie, comme la veuve de Naïm sur son fils plongé dans les ténèbres de la mort, et quand elle voit que, malgré ses prières, ils continuent à vivre loin d'elle et à mourir sans ses sacrements, nouvelle Rachel, elle pleure sur eux sans vouloir être consolée, parce qu'ils ne sont plus.
Nous n'entrerons pas ici dans de plus longs développements, parce que nous aurons à revenir sur ce point lorR(|ue, après avoir posé la thèse, il nous faudra faire justice des allégations, en examinant l'antithèse, selon la méthode du divin saint Thomas.