‹ Liberté et libérlisme ou l'état chrétienChapitre 15 sur 48 · III · texte numérisé non relu

III

L'intolérance et la tolérance civiles.

Mais le chrétien, le fidèle peut être citoyen; le plus souvent il l'est, et alors la question de l'intolérance et de la tolérance se présente sous un nouvel aspect, c'est-à-dire, non seulement en tant que c'est l'Eglise qui prend des mesures contre ceux qui sortent ou sont sortis de son sein, mais en tant que c'est l'Etat dans lequel l'Eglise existe comme un fait vivant, légal, qui poursuit ses sujets au point de vue des croyances religieuses ou des doctrines philosophiques, opposées à l'Eglise, dont il a fait la règle de sa conduite politique et l'âme de ses institutions. C'est pourquoi il nous faut étudier la question de la tolérance et de l'intolérance sous cette nouvelle face. Commençons par poser quelques principes.

D'abord, il est une vérité incontestable, c'est que l'Etat doit, comme l'Eglise, être intolérant touchant les articles qui sont la base de sa constitution et le fondement sur lequel il repose. S'il fléchissait sur ce point, il renierait sa raison d'être, et la société ne tarderait pas à s'évanouir en poussière ou à être en proie à des déchirements qui la mettraient en lambeaux. Après avoir fait aujourd'hui une concession sur un point. l'Etat serait, demain, obligé d'en faire une seconde

sur un autre point, car la révolution est insatiable; il en serait bientôt réduit à ne plus être maître de la situation; aujourd'hui on lui arracherait un cheveu, demain un autre, et il ne tarderait pas à être obligé de porter perruque. Il doit liroclamer hautement que l'erreur sociale, ou ce qu'il croit être tel, n'a point de droit par elle-même; que la vérité constitutionnelle peut seule aspirer à régner légitimement sur les citoyens. Il doit, s'il veut être fidèle au devoir, ne point ressembler à ces États qui sont plus tolérants pour le mal que pour le bien, et qui, au mépris de la constitution divine de toute société, se montrent plus bienveillants pour l'athéisme que pour le théisme; il doit être intolérant en faveur de la l'eligion, puisqu'il repose essentiellement sur la religion, en laveur de la religion véritable, quand il croit que cette religion est divine, puisqu'il repose officiellement sur elle. Il doit repousser avec énergie tous ceux qui s'insurgent contre ses lois fondamentales, comme étant ses propres ennemis. Il n'est pas obligé de se laisser miner, les bras croisés, par quiconque s'attaque à ce qui fait sa force et sa moralité ; loin de là, il doit le réprimer, sans que celui qui subit ses rigueurs ait aucun juste motif de se plaindre, puisqu'il se constitue l'ennemi de la chose publique. Quiconque veut avoir droit à la protection de la société, doit savoir la respecter. Ici comme partout, les droits et les devoirs sont nécessairement réciproques. Sans cela, le citoyen aurait vis-à-vis de la société des droits sans devoirs correspondants, et la société n'aurait vis-à-vis les citoyens que des devoirs sans droits ce qui est insupportable à cnlendre et déchire l'oreille de jiart en part. Ficlem frangentijain non fides debelur. Otez à l'Etat le droit d'être politiquement intolérant, vous le condamnez à mort; reconnaissez-lui ce droit, il est évident qu'il peut l'exercer, soit de sa propriété initiative, soit à la requête (le l'Eglise, lorsque celle-ci est reconnue par l'Etat. Par là, on etfet, que fait le prince ? Il protège la constitution et la loi. Que fait l'Eglise? Elle ne fait qu'invoquer le droit public contre ses propres ennemis, qui sont les ennemis de l'Etat. Or, au moyen-âge, la religion catholi(jue, avec le respect qui lui est dû, avec ses droits sur tout homme venant en ce inonde, avec ses droits acquis sur tout homme baptisé, faisait partie de la constitution des peuples; ses fidèles étaient reconnus comme citoyens. Les princes avaient donc le di-oit, et par suite le devoir, delà protéger contre les héréti(pies, puisque la protéger c'était protéger en eux la constitution publique, c'était se protéger eux-mêmes. Ils pouvaient,

sans injustice, priver los dissidents de leurs droits sociaux, puis({ue. par cela môme et par cela seul quïls étaient dissidents, ils étaient insur,L;és contre l'ordre social. Ils pouvaient faire appel à l'E.nlise pour les convertir et les ramener à une ci-oyance qui était devenue le principe de la vie nationale. L'Église, à son tour, avait le droit de recourir aux princes comme à des auxiliaii-es, et cela non seulement au nom de TEvangile, mais encore au nom de la législation politique et civile. On l'a dit en parlant des sociétés du moyen-âge : dans ces États pénétrés de part en part de l'esprit de TElglise, la foi catholique devint la condition sans laquelle on n'avait pas droit à l'existence pul)lique et même à certains égards, à l'existence i)rivée. Lever l'étendard de l'hérésie contre TEglise était considéré comme un acte que l'Etat devait punir et arrêter dans ses conséquences, non seulement par égard pour l'Eglise, mais encore corame un crime de haute trahùon tiationaùe, comme un attentat porté aux conditions positives de la vie publique. Tout homme qui vit dans ce monde, y vit non seulement de sa vie individuelle et pour son compte, il y occupe encore une position sociale; or c'est précisément dans f ordre social qu'au moyen-àge, les héréti(|ues n'avaient pas de place. Il était sans doute fort malheureux pour eux d'avoir des opinions individuelles qui les mettaient en opposition avec l'ordre social, mais il en résultait infailliblement que leur existence sociale était lésée, perdue, avec leur existence individuelle elle-même. En d'autres termes, si l'P^tat au moyen-àge se montra intolérant, ce ne fut point contre des oi)inions, en tant qu'elles étaient des opinions, mais en tant qu'elles étaient opposées à la constitution politique.

Voilà les principes, voilà le droit public au moyen-âge; droit au point de vue duquel il faut savoir se placer pour juger de la tolérance à cette époque si mal comprise; droit ijui fut appliqué directement |)ar l'Etat et non par l'Eglise, droit que l'apologiste 11:1 pas à justifier au point de vue de la doctrine inti-insè(]nfderi\glise,]iuisqu'ilest politique, voulu à la fois par les rois et par b's peuples : di'oit «-ontre le([uel les victimt^s n'ont pu exhaler (l'autre plaijite légitime que celle de n'être pas nées à une autre époque, dans un autre milieu, que celle d'avoir voulu s'insurger. Quand donc saint Thomas dit que les hérétiques qui, par l'excommunication, ont mérité d'être séparés de l'Eglise, ont mérité aussi d'être sé])arés du monde par la mort, ce qu'il prouve d'une manière in'''Uitost;îble ; quand il ajoute qu'ils peuvent justement être

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mis à mort s'ils sont opiniâtres et que l'Eglise, après les avoir excommuniés, peut les abandonner au jugement séculier afin <iu"il les retranche du monde en leur ôtant la vie (1) ;

Quand le quatrième concile de Latran disait dans son troisième canon « que les hérétiques condamnés seront abandonnés aux puissances séculières, que les biens des laïques seront confisqués et ceux des clercs appliqués aux Eglises, etc., etc.

Quand saint Thomas et le concile de Latran disaient cela, ils ne faisaient que se conformer au droit public du temi)S, que j-appeler la puissance séculière au maintien de ce même droit public, ce qui était son devoir. L'Eglise, sans doute, enseignait qu'au point de vue du droit spirituel absolu, l'hérétique qui altérait la vérité méritait d'être mis à mort, à plus juste titre que le faussaire qui altère les monnaies; mais elle ne l'y condamnait pas elle-même, elle neTexécutait pas; elle se bornait à prononcer son jugement et à dire qu'il était digne de mort.

Du reste dans ce moyen-Age, beaucou]) plus fanatisé sous la i»lume de nos philosophes qu'il n'était fanatique en réalité, l'Eglise se montra-t-elle, envers les errants, aussi intolérante <{u'on l'a prétendu et qu'on a voulu le faire accroire à la foule ignorante, crédule, et qui n'est pas assez instruite pour pouvoir apprécier la valeur de ce qu'on lui dit? envers les eri'ants sui-tout, qui n'attaquaient pas la religion par la déloyauté, la violence, la ])ub licite de leurs blasphèmes et le prosélytisme en faveur de leurs nouveautés ? Non, écoutons plutôt ce même saint Thomas, que nous entendions déjà tout à l'heure : « Le gouvernement humain dérive du gouvernement divin et doit l'imiter. Or Dieu, bien qu'il soit tout-puiss;int et intiniment bon, ])ermet néanmoins que dans l'univers il y ait du mal qu"il pourrait empêcher. Il le permet, de peur qu'en l'empêchant de plus grands biens ne soient supprimés ou de plus grands maux provoqués. De même, dans le gou- \^rnenlcnt humain, les chefs tolèrent avec raison quelque mal de crainti- df> mettre obsta<-lc .-"i mi bien ou d<' causer un |ilus grand mal. Ainsi saint Angnstiii dit d:nis sim livre hc I ih-(liu; : « Supprimez les courtisanes da.ns les -ilfaiiTs liiini.iines. vous laisserez le libertinage introduin- le dés(»rdro pariout. » Par suite, les i.nfidùles, bien (fuils pêcheni dîins leurs rites peKvenf être iolérés. soit k cause de quchiue

(1) Muni rclini|Mit jiidifio s;eciilari :> imimlo uxtoruiiiiMiKlnm |iim' mortpni.

Sit,,', 2à 2»:, 'J XI, HVl. lil.

bien venant d'eux, soit pour éviter un mal. Par suite encore, les Juifs peuvent être tolérés dans leurs rites, parce qu'en observant ces rites, dans lesquels la vérité de la foi que nous gardons était autrefois préfigurée, il en reste cet avantage que nous avons le témoignage de nos ennemis en faveur de notre foi, et que l'objet de notre croyance nous est, pour ainsi dire, représenté en images. Quant au culte des autres infidèles qui sont contraires en tout à la vérité et complètement inutiles, ils ne mériteraient point de tolérance, si ce n'est toutefois pour éviter quelque mal. comme le scandale et le trouble qui pourrait résulter de leur suppression, ou encore un empêchement au salut de ceux qui, à la faveur de cette tolérance, reviennent peu à peu à la foi. C'est pour cela que l'Eglise tolère quelquefois le culte des hérétiques et des païens (1).

Voilà comment, au moyen-àge, les théologiens savaient être tolérants pour les personnes. S'ils étaient intolérants touchant les doctrines, nul ne peut les incriminer sans incriminer le genre humain tout entier; car « faire l'histoire de l'intolérance, ce serait faire l'histoire du monde. » S'ils étaient, sous ce dernier rapport, plus intolérants que nos philosophes, n'est-ce pas une preuve qu'ils attachaient à la vérité une plus grande importance qu'eux, qui ne tolèrent tout, que par ce qu'ils ne croient à rien.

Mais les temps vont changer. Une révolution radicale, préparée par les humanistes ou le culte de l'antiquité païenne, s'opère bientôt dans les esprits : le protestantisme paraît. Là où il s'efforce de triompher, une résistance courageuse et opiniâtre s'organise dans les Etats catholiques, pour le maintien de l'ancienne foi et de l'ancienne société. Or, le protestantisme, là où il eut le dessus, se montra-t-il intolérant? Non, loin de là. il fut bea,ucoup plus exclusif que le moyen-âge, traitant les fidèles comme de vils scélérats, les tenant pour des ilotes et des parias. Les bache7^s s'allionent sur les bords de la Tamise, plus ardents qu'Us ne s'étaient alliiTnés sur les bords de l'Ebre (2). Le protestantisme, dès lors, a-t-il le droit d'accuser l'Eglise d'intolérance, lui qui est allé beaucoup plus loin qu'elle? L'a-t-il, si l'on considère qu'il se contredisait, puisque d'une part, il posait en principe la liberté et que, de l'autre, il rivait les plus lourdes et les plus étroites chaînes ? L'a-t-ii, si l'on considère qu'à son appa-

(1) Summa, 2a 2 œ. 9. x, art. 55.

(2) J. Simon, Liberté de conscience, 1" leçon.

rition, l'Eglise existait légalement, avait pour elle une possession immémoriale, le droit historique, tandis qu'il était lui, un nouveau venu '? A la suite des guerres de religion, le protestantisme triomphe sur divers points de l'Europe et, après Je traité de Westphalie, plusieurs cultes sont reconnus dans un seul et même pays comme ayant la parité, c'est-à-dire l'égalité de droits. Que va faire l'Eglise, au point de vue de la tolérance politique et civile ? Cherchera-t-elle à persécuter les nouveaux cultes? Travaillera-t-elle à exciter les princes, à leur faire tirer l'épée contre les dissidents légalement reconnus? à les faire recourir contre eux à la confiscation, à ia prison, à la relégation ? Non. Sans doute, elle reconnaîtra que la parité des cultes est un mal, mais un mal qu'il faut savoir tolérer, puisqu'il faut le subir, elle ne tentera aucunement d'ébranler à l'aide de la force la situation légale que les événements ont faite à l'hérésie. Elle demandera seulement que les gouvernements, tout en restant sincères dans l'application du principe de tolérance, ne perdent point de vue l'idéal, et que par là même, là oô tous les cultes sont également autorisés et solennellement garantis, ils regardent la religion catholique comme la seule vraie, et aient pour elle des égards, des attentions, qu'elle méritera toujours, quels que soient la naissance, le génie, l'honnêteté et le nombre de ses adversaires !

Ne l'oublions jamais, c'est la charité de l'Eglise pour les bons qu'il lui faut protéger contre les mauvais, qui la portent à user de rigueur contre les mauvais, qui pervertiraient les bons. N'est-ce pas ici le lieu de rappeler l'apologue de deux amis d'enfance dont l'un était devenu charbonnier et l'autre meunier. Quand ils se faisaient visite, c'était toujours le charbonnier qui noircissait le meunier, et jamais le meunier ([ui blanchissait le charbonnier, tant la contagion du mal l'emporte sur la contagion du bien.

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