‹ Liberté et libérlisme ou l'état chrétienChapitre 16 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Allégations des adversaires au sujet de la tolérance

ET DE l'intolérance. — RÉPONSES.

/. VEglUe, loin davoir toujours demandé la pi^oteciion, s'est souvent contentée de demander la tolérance et la liberté. — IL L'Eglise, en voulant pour elle la protection, veut l'oppression vour tout ce qui n'est pas elle. — IIL Les dispositions restrictives étaient bonnes au moyen- âge^ pour des sociétés dans la minorité de V enfance ; aujourd'hui que les peuples sont arrivés à la majorité et devenus capables de liberté, elles sont surannées. — lY. L'Eglise a deux pioids et deux mesures; elle réclame la liberté quand elle est opprimée, et l'oppression quand elle est libre. — V. Si la liberté est livrée à la merci de la puissance politique, on deviendra, par craiyite, hypocrite et parjure, il n'y aura plus de siyicérité, ni de 'mérite, dans le culte rendu à ta divinité. — VI. Si vous accordez au priyice catholique le droit de protéger le catlioUcistne contre l'hérésie et l'infidélité, vous accordez par là m.ème au prince hérétique et infidèle le droit de pjrotéger l'hérésie ou l'infidélité contre le catholicisme. — ^il. La foi ne dépend pas de l'homme, 'mais de Dieu seul; il faut qji'il la fasse naître dans les cœurs et la leur communique par su grâce.

Reprenons et prions Dieu pour qu'il dirige et gouverne notre plume, afin que nous ne d'^'vions jamais des grands principes, et que nous ne tombions pas dans une théologie à la mode.

l. L'Eglise, loin d'avoir toujours demandé la protection, s'est souvent contentée de demander la tolérance et la UherU'. Oui, lorsqu'elle se trouvait opprimée, et qu'elle ne pouvait obtenir ({ue la liberté, comme dans les premiers siècles de l'Eglise, sous les empereurs persécuteurs; oui encore, quand des gouvernements hypociites et menteurs, (jui lui promettaient la liberté, ne voulaient pas la lui accorder. l^]lle se contentait alors de demander que la charte mensonge devînt la charte vérité. Lorsqu'elle ne ])eut obtenir tout ce à quoi elle a dr'nt. comme éhini la dépositaire de la vérité

divine et totale, l'Eglise se contente de réclamer à tout le moins ce que l'on accorde à l'hérésie ou à la philosophie, faisant appel, en cela, sinon à la religion des gouvernements, du moins à leur équité naturelle ; les catholi(|ues étant non seulement sujets, mais encore citoyens, elle demande à tout le moins le droit commun. Que peut-on demander autre chose que la liberté du bien, concurremment à la liberté du mal, à des pouvoirs qui ne connaissent que la persécution et roi)pression, et dont on ne peut attendre la protection? Quand la question des droits de l'Eglise est placée sur le terrain de la liberté, nous nous plaçons sur ce terrain en faisant appel à la liberté, en l'invoquant; puis, une fois la liberté obtenue, nous réclamons la protection, sans pour cela nous contredire et être infidèles à nous-mêmes, sans qu'on puisse nous accuser d'avoir un masque et déjouer unrùle, puisque lorsque nous nous contentons de réclamer la liberté, nous la réclamons , non pas pour elle-même , mais pour l'utilité qu'elle peut nous apporter; non pas comme la règle suprême des ra])ports de l'Eglise et de l'Etat, mais comme ce qu'il y a de possible et de mieux à faire dans telles circonstances doiinées, non pas au point de vue du droit absolu, mais au point de vue de la légalité. En d'autres termes, ainsi qu'il a été dit plus haut, et que l'on ne peut trop le redire, quand nous n'avons pas la liberté, nous l'invoquons au nom du droit commun ; puis, quand nous la possédons, nous invoquons la protection au nom du droit divin, du droit de la vérité, qui est supérieur au droit commun, attendu que, d'une part, le droit commun c'est la vérité et l'erreur mise sur le pied de l'égalité, et que, de l'autre, la vérité, comme Dieu, prime tout et doit passer avant tout. 11 faut en venir là, sous peine de tomber dans les embrouillements les plus étranges, dans les conséquences les plus inacceptables, sous peine d'être condamné à dire que le droit n'est plus le droit, que le droit est contradictoire à lui-même, que l'on peut au nom du droit dire oui et non, pour et <:ontre, affirmer et nier.

Voyez, plutôt le Journal VAcenb-. de triste mémoire. Apn'-.s il voir dit que la tolérance est un esprit de chai'ii-'- qui [x'nm'J au .Mahométan d'être Mahométan, au JjUthérien d'être Euthérien, mu catholique d'être catholique, il ajoute que la liberté considérée sous r,K i'oint de vue le i'Lus natcuei.. « c'est le DROIT de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, c'est le DiîOiT de tomber à genoux et d'adorer le Saint-S;»crtnnent en pleine rue, si je suis (•atholi(|UO. c'est le nnorr de me tourner du côté de la Mecque et de l'îiire ma [U'ière

quand le Mouezzin m'appelle, si je suis Mahométan, c'est le DROIT de chanter mes hymnes en langue vulgaire et à voix retentissante, si je suis Luthérien. (1) » Voilà donc, selon les adversaires, un di:oit qui autorise à des actes contradictoires, qui varie suivant les temps, les lieux, les erreurs. Quelle conséquence ! Fort heureusement pour l'honneur du Droit, que la liberté n'est point par elle-même un droit, puisqu'elle a le devoir, nous l'avons indiscutablement établi, d'être soumise au droit divin dont elle relève, à la loi naturelle, qui n'est que l'application à l'ordre créé de la loi éternelle. Faisons observer, en passant, que les paroles citées n'auraient pas été trop vivement acclamées, ni par les Croisés, qui combattaient le Mahométisme la lance au poing, ni par les Ligueurs, qui combattaient le protestantisme l'épée à la main. Aussi, leur auteur s'était-il condamné d'avance, quand, dans un livre célèbre, l'Essai sur l'indifférence en Tïiatière de religion, il réfutait avec autant d'éloquence que de logique, ce refrain banal de la libre-pensée, que toutes les religions sont également bonnes et ont le même droit à nos adorations et ànos sympathies.

IL L'Eglise, en voulant pour elle la protection, veut VoiJpression de tout ce qui 7i'est pas elle, et d'ajouter, que si elle invoque la liberté lorsqu'elle est faible, ce n'est que pour opprimer lorsqu'elle sera forte. Il n'en est rien. De ce que l'Eglise réclame la protection en faveur des doctrines dont elle a reçu le dépôt sacré, protection à laquelle elle a droit, puisque ces doctrines sont divines et démoatrées telles, il ne suit aucunement que les catholiques protégés seront oppresseurs. Ils ne se permettront pas, s'ils restent fidèles à l'esprit de l'Eglise, de se jouer, comme on le suppose, des libertés qu'ils auront garanties aux dissidents, qu'ils auront consenties, consignées dans des traités, et dont ils auront reconnu la nécessité pratique ; ils les supporteront sans murmure, parce qu'ils savent que s'il est désirable de voir les principes chrétiens triompher dans la vie politique, cela est loin d'être toujours réalisable. Et ici, pour preuve de ce que nous disons, écoutez le Jésuite Bécan, qui fut professeur de philosophie et de théologie dans la Compagnie. Examinant la question de savoir si un prince catholique peut permettre ou tolérer l'hérésie, il conclut qu'il le peut dans trois cas : quand il ne peut l'empêcher, quand il peut espérer de cette permission un plus grand bien, quand par là il évite

(1) L'Avenir, 5 juin 1831.

un plus grand mal, autrement inévitable. Il ajoute (jue le prince peut promettre la tolérance par un pacte qui engage l'avenir, et la raison en est, dit-il, « que l'on peut promettre licitement une chose licite quand rien, d'ailleurs, n'y fait obstacle ; or, le prince, dans les cas posés, promet une chose licite, la tolérance ou la permission de l'hérésie, licite dans les trois circonstances, précédemment indiquées. Il ajoute que le prince est réellement tenu en conscience envers les hérétiques, d'observer un pacte de tolérance conclu à leur égard. Citons ses paroles, afin de juger, pièces en main : « Du moment que vous avez fait un pacte ou bien un engagement avec eux, vous devez observer votre parole entièrement, sincèrement, 7ion moins qu'avec les cailioliques. La raison en est, que l'obligation du pacte ou d'une mutuelle promesse résulte d'une triple vertu, savoir : de la sincérité, de la fidélité et de la justice. En effet, la sincérité, ou le respect de la vérité, vous oblige à ne pas faire des promesses feintes, mais loyales, c'est-à-dire, de promettre de cœur ce que vous promettez de bouche, afin de n'être pas menteur ; la vertu de fidélité vous oblige à exécuter ce que vous avez promis, afin de n'être point perfide; la vertu de justice vous oblige envers celui avec qui vous avez pris l'engagement de respecter son droit, i«5 sinon, à lui rendre ce qui lui est dû à raison du pac'te ou de la mutuelle promesse, afin que vous ne soyiez pas injuste et que vous ne causiez pas d'injure à autrui. Or, ces vertus vous obligent également, que vous ayez affaire aux catholiques ou aux hérétiques, car jamais il n'est permis de mentir, jamais d'être perfide, jamais de violer le droit d'un autre ou de faire une injustice. Et. vraiment, si vous considériez cela seulement une seule fois comme licite, parce que c'est à un hérétique que vous mentez, envers un hérétique que vous êtes perfide, à un hérétique que vous causez une injustice, comment ne pas convenir, en conséquence, qu'il vous est permis de le tuer, de lui enlever son bien, d'avoir de la haine contre lui ; toutes choses. absurdes 0{, contraires à la loi de Dieu (1). »

Voilà quel est l'esprit de l'Eglise, voilà le vrai catholique. Tout en repoussant dogmatiquement la liberté dU mal qui fait obstacle à la liberté du bien, il la supporte avec resi-

(1) Si cuin illis pactus es aut fœdus inii.sti, debes intègre^ et sincère servare illis fideni, non minus quam calliolicis. ThenhKjia doginatica,\. V. c. XVI. De toléra ndis hœrelicis n. 10, p, 535, colon. 1750 et c. xiv, Au cuin hœreticis lides servauda sit, p. 530.

giiatioii à la providence, qui la supporte olle-mème et qui sait tirer le bien du mal, selon la grande loi proclamée par saint Paul : Omnia 'propter electos. Il reste loyal en face de la tolérance, il respecte les engagements de l'Etat envers les hérétiques ou les infidèles. Par suite, il ne doit être ni incriminé, ni suspecté par les errants qui. peut-être, seraient tentés de se promettre la revanche pour le Jour où ils seraient les plus forts. Un prince vraiment chrétien, tout en aidant et en facilitant le plein et entier exercice de la religion catholique dans ses Etats, ne persécutera pas des hommes dont la situation sociale a été régularisée ; qui peuvent être dans la bonne foi et arriver au salut. S'il doit empêcher l'hérésie de pénétrer dans ses États et d'infecter ses sujets, il doit la tolérer lorsqu'elle est arrivée à posséder une existence légale, s'etforçant toutefois de ménager aux errants le ministère ecclésiastique pour les ramener à l'Eglise. Si, à parler dans l'absolu, le bien est le bien à un degré infini, à parler prati- (fuement et au point de vue de la réalisation, le bien c'est ce qui est possible.

III. Les dispositions restrictives étaient bonnes au ^noyenâge,2)0ur des sociétés dans V enfance, ta minorité; aujourd'hui, que les peuples sont arrivés à la majorité et ?nûrs 2)our la liberté, elles sont surannées. — Tout cela est-il frappé au coin de la vérité? Est-il vrai que les mesures restrictives qui sont nécessaires pour tenir dans les justes limites la liberté intellectuelle et morale des peuples qui sout encore dans l'enfance et n'ont pas atteint la virilité, ne soient plus nécessaires à l'homme du XIX" siècle, et, qu'aujourd'hui, le progrès de la i)ensée dépend de l'abolition de toute contrainte et de toute protection ? Nous ne le croyons pas, et il nous est facile de démontrer que nous ne devons pas le croire. D'abord, les principes sont toujours les mêmes, ils dominent tous les temps et tous les lieux, ils ne changent pas avec les époques. Si l'Eglise est aujourd'hui, comme par le passé, la faiblesse désarmée, la faiblesse persécutée, tantôt par la violence, tantôt par la calomnie, n'y a-t-il pas lieu pour elle, et pour la vérité qui est en elle, à être protégée par le pouvoir ? Si le prince doit employer son autorité pour protéger la vraie religion, attendu qu'il est le ministre de Dieu pour le bien, si c'est pour cela qu'il porte Tépée, s'il doit être craint par quiconque fait le mal, comme étant le vengeur du crime, s'il est le protecteur du repos public qui repose sur les principes d'ordre que représente le christianisme, ne doit-il pas aujourd'hui, comme toujours, venir en aide à la vérité persécutée '?

Les besoins de l'Eglise étant toujours les mêmes, les devoirs des princes envers elle peuvent-ils cesser d'exister^ ces devoirs qui sont inhérents à leur charge et à leur oftice, qui sont leurs devoirs d'état '? ^lais. je vous entends, aujourd'hui, la société est tellement policée, tous les citoyens sont arrivés à un tel degré d'honnêteté, de perfection, de sainteté même, qu'il n'y a plus rien à réprimer: nul n'abuse plus de sa liberté, et ne foule aux pieds les principes. Quoi ! n'avons-nous pas vu. ne voyons-nous pas les partageux, les conimunards, les socialistes, les nihilistes, les insurgés et les déclassés, qui sont aujourd'hui en si grand nombre, préconiser le vol. le partage, la destruction, par les moyens les plus violents, et laissant loin derrière eux les Vaudois, les Albigeois ? N'avons-nous pas entendu émettre ces principes aussi antisociaux qu'anticatholiques : Dieu cest le mal, la propriété c'est le vol, tout est à tous, et rien à personne, la liquidation sociale. Dès lors, n'y a-t-il pas lieu à employer aujourd'hui, comme ou les employait au moyen- Age, des dispositions restrictives, à moins qu'on ne veuille le triomphe du mal? L'homme, malgré les progrès de la civilisation, n'est-il pas toujours, vu sa mauvaise nature, un enfant qu'il faut éloigner de la fosse dans laquelle il se précipiterait, auquel il faut enlever le couteau avec lequel il se suiciderait ? Les peuples n'en sont-ils pas encore aujourd'hui à chercher leur voie? La terre n'oscille-t-elle pas sous leurs pieds comme au jour des tremblements ? La postérité ne pourra-telle pas nous faire le reproche que nous faisons au uioyen- ;'ige, en disant que les mesures restrictives étaient bonnes pour notre siècle ? Dès lors, on plein XIX'^ siècle, n'y a-t-il pas lieu comme dans les âges d'autrefois, pour le pouvoir, à réprimer le mal et à i)rotéger contre lui rJ'>glise, (jui est le bien, puisqu'elle prescrit toutes les vertus et proscrit tous les vices? N'y a-t il pas lieu à dire aujourd'hui connue toujours, ce que Bossuet disait au dix-septième siècle : « Ceux qui ne veulent pas souflrir (jue le prince use de rigueur en matière de religion, parce que la religion doit être libre, sont dans une euueur imfie, autrement il faudrait soull'rir dans tous les sujets et dans l'Ktat, l'idolâtrie, le Mahoniétisiue, le Judaïsme, toutes les fausses religions, le blasphème, l'athéisme même, et les plus grands crimes seraient impunis (1). » N'oublions pas que les princes, (>u iirotégeant la religion, protègent tout ce qui doit être i)rotégé dans l'or-

(1) Politiqufy 1. vir, Pi-(>j>. IX. x, xi.

dre intellectuel et mornl ; plus ils la protègent, plus ils restent dans leur devoir, vis-à-vis de leurs peuples ; moins, au contraire, ils la protègent, plus ils en sortent.

IV. L'Eglise a deux i^olds et deux mesures; elle réclame la liberté quand elle est opprimée et l'oppression quand elle est Libre. — Non, l'Eglise n'a qu'un poids et qu'une mesure, comme Dieu lui-même dont elle est l'organe. Avec son poids, elle pèse sa doctrine, quand elle l'a pesée, elle trouve qu'elle a le poids voulu, parce qu'elle est la vérité absolue, par suite, elle trouve que ce qui lui est opposé c'est l'erreur, et en conséquence, le repousse. Ayant la conscience qu'elle vient de Dieu, elle se veut elle-même, avant tout et par dessus tout, et cela, pour le bonheur du genre humain, qui ne peut être heureux dans la vie présente et dans la vie future que par la lumière et la vie dont elle est la dispensatrice, que par la doctrine dogmatique et morale dont elle est la totalité vivante, la dépositaire et l'organe infaillible. De même aussi, l'Eglise n'a qu'une mesure, avec cette mesure, elle se mesure elle même ; puis, quand elle s'est mesurée, elle trouve qu'elle a des proportions infinies, qu'elle est Dieu lui-même, s'épandant infiniment par elle dans les âmes ; on d'autres termes, elle trouve que sa mesure est la règle suprême à laquelle il faut tout ramener, et, par suite, elle rejette tout ce qui ne cadre pas avec elle, tout ce qui ne lui est pas conforme. Tout cela n'est-il pas de la simple raison, et, eu conséquence, l'Eglise n'est-eile pas justiliée ? Voudrait-on qu'elle accueillit l'erreur et le mal, pour les mêler à la vérité et au bien par un horrible et sacrilège mélange ?

Si l'Eglise n'a qu'un poids et qu'une mesure, elle ne sait pas en abuser, car lorsqu'il s'agit de les appliquer, elle ne les applique pas dans toute leur rigueur inflexible ; elle ne pèse pas de tout son poids. La question de principe réservée, elle sait user de tempérament, ménager les errants, et avoir de la mesure ; les hommes étant des hommes, elle ne méconnaît pas les devoirs que la nature impose envers tous les hommes, elle ne permet pas, par exemple, à un catholique, de mentir dans ses rapports avec les dissidents. Quand les princes, réduits à l'extrémité, ont exercé les dernières rigueurs contre les hérétiques, l'Eglise, pour les ramener, avait préalablement recouru à de « douces invitations. » Elle remerciait les princes de leurs lois protectrices pour elle et répressives de ses ennemis « mais elle demandait toujours qu'on n'en vînt point aux derniers supplices ■>■>, et,

({iiaiid ces derniers supplices furent infligés, c'est principalement envers les sectes « qu'une haine envenimée contre TEglise, un aheurtement impie, un esprit de sédition et de révolte portait à la fureur, à la violence et au sacrilège (1). »

Comment dire, après cela, que l'Eglise qui réclame avec raison la liberté lorsqu'elle est opprimée, réclame l'oppression de ses adversaires quand elle est libre '? Comment le prétendre lorsque l'Eglise ne cherche cà triompher que par les moyens divins? lorsqu'elle ne réclame la liberté et la protection que pour exercer avec plus de facilité son ministère bienfaisant? pour servir l'humanité avec moins d'entraves ? et se rendre utile le plus qu'il lui est possible ? L'accusation ne repose-t-elle pas sur une ignorance complète des principes et des faits?

Du reste, qui a le droit de reprocher à l'Eglise d'avoir deux poids et deux mesures et de vouloir arriver à l'oppression? Ses adversaires sont-ils d'un tolérantisme universel? N'ont-ils qu'un poids et qu'une mesure? N'ont-ils pas, au contraire, deux poids et deux mesures, eux qui n'ont vu qu'eux-mêmes et qu'eux seuls et n'ont cherché la domina tion que pour arriver à la tyrannie? Avaient-ils le droit de faire ce reproche à l'Eglise, les hérétiques dont Nicolas Coeftau disait dans la Préface de son ouvrage. La sainte monarchie de l'Eglise catholique : « A Luther a succédé Calvin, la tempête de la France, le boute-feu qui a troublé la paix. Partout où cette tempête s'est déchaînée dans ce royaume très florissant, les temples ont été rasés, les autels renversés, les sépulchres fouillés, les prêtres de Dieu massacrés, les vierges vouées à Dieu violées, les supplices intlgés aux catholiques, les ruines amoncelées et enfin le roi Charles IX non seulement environné d'embûches, mais combattu ouvertement (2). » Avaient-ils le droit de faire ce reproche à l'Eglise, les révolutionnaires de la fin du du xviiie siècle, dont Pie VI, parlant de la Révolution fran çaise, disait: » On a immolé un grand nombre de Français de tous les états. On avait décrété que chacun pourrait suivre la religion qu'il voudrait professer, comme si toutes les religions conduisaient au salut éternel; et, cependant la seule vraie religion cat/iolique était proscrite, seule elle

(1) Bos3uet, 1. c.

(2) Successit Luthero Calvinus, procella Gallia-, turbo pacin... lequala solo tenipla, eversa aliariu: etlbssa sepulclira, etc., t. i, \k :i.

voyait couler le sang de ses fidèles sur les places publiques, sur les grands chemins et jusque dans leurs propres maisons. On eût dit qu'elle était devenue en eux un crime capital (1). » Ont-ils le droit de faire ce reproche, les libéraux contemporains dont Pie IX a dit: « On demande la paix, on demande une trêve, on demande, le dirai- je? un 'inodus Vivendi, et y a-t il un 7nodHS vlvendi possible, avec un adversaire continuellement armé d'un înodus nocendi, d'un 'inodus auferendi, d'un niodus destruendi. d'un onodus occidendi; le calme peut-il jamais se concilier avec Ja tempête qui mugit et se soulève, abattant, déracinant, détruisant tout ce qui se trouve devant elle (2)? »

V. Si la liberté est livrée à la merci de la inàssaiice politique, on deviendra., par crainte, hypocrite et parjure ; il 7i'y aura plus de sincérité, ni de mérite dans le culte rendu à la Divinité. Il est facile de mettre à néant cette nouvelle allégation et de comprendre combien est faux ce principe du libéralisme moderne, qu' « il n'est pas permis de limiter, de restreindre dans l'homme ce que Dieu lui a donné. » Non, le mérite ne sera pas enlevé ; car la crainte, lorsqu'elle n'est pas excessive, loin de nuire à la liberté, est, au contraire, pour elle un motif de se porter vers le bien, pour lequel elle doit choisir. L'homme est mu principalement par la crainte et l'espérance : c'est là sa nature. Ce n'est donc pas attenter à sa nature et, par suite, à sa liberté, que de lui faire appréhender soit la justice de Dieu, soit la justice des hommes. S'il faut respecter la liberté, qui est un bien, ne faut -il pas savoir lui faire respecter la vérité, qui est le bien supérieur, la règle à laquelle il faut ramener la liberté par tous les moyens qui peuvent^ non pas la contraindre, mais l'influencer et l'incliner vers le bien, selon cette parole de Montalembert : « Pour moi, la vérité est plus encore que la liberté (3). » Dieu respecte la liberté, cela est vrai; et, chaque jour la triste preuve s'en étale sous nos yeux, mais tout en laissant l'homme faire le mal, il lui défend de le faire, le menaçant des plus terribles châtiments dans la vie à venir, lui en infligeant même dans la vie présente, le prenant par la crainte, sans croire par là nuire à son libre arbitre. Ce que Dieu fait, le prince, qui est son représentant,

(1) Allocntio7i de Pie VI. Consistoire du 17 juin 1793 Ap. Bullariutn tnagnutn.

(2) Allocution au Sacré-Collège, 17 juin 1874.

(3) Lettre du 20 décembre 1S71. Correspu7idant, juin 1872.

n'a-t-il pas le droit de le faire aussi? et, s'il en a le droit, ne peut-il pas porter des défenses et les soutenir par des pénalités elîectives, lui qui, pour sévir, ne peut attendre l'éternité puisqu'il vit dans le temps.

En vain les adversaires insisteraient-ils ici en opposant aux chrétiens l'Evangile, selon lequel Dieu veut qu'on laisse croître la zizanie avec le bon grain, jusqu'au moment de la moisson et nous apprenant par là qu'il ne faut pas détruire l'erreur, mais bien la laisser croître ? 11 est facile, ici comme partout, de faire justice de l'allégation. Les voleurs et les assassins ne sont-ils pas de la zizanie au milieu de la société et, cependant, n'a-t-on pas soin de les en extirper? Aussi, la parabole de la zizanie signifie-t-elle autre chose que ce que les contradicteurs veulent lui faire dire. Elle signifie qu'il ne faut pas agir, dans la destruction du mal, avec un zèle tellement intempérant et tellement précipité que l'on arrache le bon grain en arrachant le mauvais, que l'on ne doit pas arracher la zizanie lorsqu'on ne peut le faire sans arracher le froment. C'est là la pensée et l'interprétation de saint Thomas dans sa Somme immortelle (1). En vain encore, les adversaires insisteraient-ils en disant que les voleurs et les assassins nuisent à leurs victimes malgré elles, tandis que l'hérétique et l'incroyant ne trompent que ceux qui se laissent tromper librement, qui veulent être trompés, et que, par suite, il y a lieu de ne pas inquiéter ceux qui acceptent l'erreur? Mais, chaque jour, ne se croit-on pas en droit d'arracher ses semblables, malgré eux, à des maux dans lt,'S(juels ils se précipitent ou se sont précipités librement? par exemple, lorsqu'ils veulent se suicider, s'empoisonner! Ne coupet-on pas la corde à un pendu pour le rappeler à la vie. dont il a voulu déposer le fardeau? Ne donne-t-on pas de contrepoison à celui qui a eu recours, pour se détruire, à quelque toxique? Ne fait-on pas à tous ces hommes, malgré eux, un bien dont ils se montrent ensuite reconnaissants? Et si l'on peut agir ainsi dans l'ordre corporel, qui. lui aussi, relève de la personnalité et, par suite, de la liberté, pourquoi ne pourrait- on pas en agir de même dans l'ordre intellectuel et moral? C'est pourquoi nous dirons à tous les princes, tant qu'ils soient : Ilostis vigilal, lu dormis ! l'ennemi veille et vous dormez !

VL Si vous accordez mi prince catholique le droit de pro-

(l) Quod est in eo casu iutelligenduin qiuiiulo non iiossmu pxtirpari /.izaiiiu siue e.vlirpatione tritioi. Sudi. 2^ 2»* y. xi, arl. 3, ad 3um.

téger le catholicisone contre V/iérésie, vous accordez au prince hérétique ou infidèle le droit de protéger l'hérésie ou l'infidélité contre le catholicisme. Nullement, et selon la belle expression de Bossuet : « Les armes que nous remettons entre les mains de nos rois ne peuvent pas légitimement tomber entre d'autres mains. » Les princes catholiques se démontrent à eux-mêmes que le catholicisme est vrai, et que, par suite, il a contre l'erreur les droits de la vérité ; les princes infidèles ou hérétiques, ou schismatiques, au contraire, ne pouvant établir la vérité de leur infidélité ou de leur hérésie, ne peuvent avoir contre le christianisme les droits que les princes chrétiens ont contre le schisme, l'hérésie ou l'infidélité. La partie n'est pas égale. Qui peut avoir une conviction réfléchie, savante, scientifique que Jupiter est Dieu? que Boudha est Dieu? que Mahomet, Luther, Calvin, sont les envoyés de Dieu? Personne. Voilà comment tout s'explique, comment en reconnaissant aux princes catholiques le droit de réprimer ce qui n'est pas le catholicisme, ce qui est l'erreur, on ne reconnaît pas nécessairement pour cela aux princes non catholiques le droit de réprimer le catholicisme, qui est la vérité. Satan, qui est le Père du mensonge, parce qu'il a été le premier menteur, Satan, qui n'est pas mort sur la croix pour le genre humain, n'aura jamais sur lui les mêmes droits que le Christ; car, en tant qu'il est Satan, c'est-à-dire insurgé contre Dieu, il n'existe ni de droit naturel, ni de droit divin, ni de droit humain, il n'a d'autre droit que celui de rester à jamais banni du monde et relégué à toujours au plus profond de l' abîme. Si les princes non catholiques qui persécutent le christianisme sont instruits, et par suite, de mauvaise foi dans leur persécution, évidemment ils ne peuvent prétendre avoir le droit de persécuter; s'ils sont dans ce qu'on appelle la bonne foi, c'està-dire l'ignorance, ils croient protéger la vérité contre l'erreur, ils ne font que mal appliquer un principe très vrai, sur lequel ils sont d'accord avec nous, savoir : que la vérité doit être protégée ; ils lui rendent hommage tout en la persécutant. Leur conduite repose sur une erreur de fait, et non sur une erreur touchant le droit. La preuve en est que, s'ils étaient croyants, ils protégeraient le catholicisme au nom de la vérité comme ils protègent l'erreur, parce qu'ils la regardent comme étant la vérité.

« Nos adversaires, dit ici un contemporain, s'imaginent nous forcer dans nos derniers retranchements, par ce raisonnement : Si vous prétendez que le pouvoir civil aurait,

en certains cas, le droit de ne laisser la liberté qu'à l'Eglise, parce que le catholicisme est la seule religion vraie, le pouvoir civil aura également le droit de n'accorder la liberté qu'au mahométisme, au protestantisme, au paganisme, en un mot, à la religion quelconque, qu'il croira la seule vraie. Nous répondons que ce raisonnement n'a pas de valeur, à moins qu'on ne prouve que la religion catholique est fausse, ou bien, que le pouvoir civil a le droit de persécuter une religion sans l'examiner, ou bien qu'il n'a pas la lumière nécessaire pour distinguer la religion vraie de la religion fausse. Or, nous mettons nos adversaires au défi, sur le premier point, défi relevé toujours sans succès depuis dix-huit siècles ; le bon sens le plus vulgaire résout le second négativement, au sens de l'équité naturelle, qui commande un examen d'autant plus approfondi, qu'il s'agit d'intérêts plus élevés et de questions de vie ou de mort, et nous croyons, sur le troisième point, que la Providence de Dieu infiniment bon, infiniment juste, et qui veut sauver tous les hommes, par Jésus-Christ, auquel il a donné les nations pour héritage, nous croyons, dis-je, que cette Providence ne permettra pas à la puissance temporelle de s'égarer, à moins qu'il n'y ait de sa propre faute, dans l'examen de la vérité du catholicisme, autrement il faudrait supposer en Dieu une contradiction, puisqu'il voudrait la fin sans vouloir les moyens (1). »

On le voit, ici encore, l'allégation des adversaires n'est qu'un subterfuge, un échappatoire, un faux-fuyant ; loin de rei)Oser sur les vrais principes, elle n'a d'autre base qu'une imagination sans consistance, qui va par monts et par vaux, à travers champs, et à laquelle il faudrait savoir rogner les ailes.

VU. La foi ne dépend pas de l'homme, mais de Dieu seul, il faut qu'il la fasse naître dans les cœurs par sa grâce. — Oui, la foi vient de Dieu ; il faut qu'il commence par éclairer l'esprit de sa lumière infinie, et ce n'est qu'après qu'il nous a prévenus, que nous pouvons coopérer à son action. Oui, il faut que le soleil commence par se tourner du côté des plantes, avant ({ue les plantes se tournent du côté du soleil. Non, la foi ne peut être implantée dans l'àme par la force, car elle réside dans le cœur, corde credilur, et par suite, elle ne peut ni s'imposer, ni se commander; etrEgliso

(1) Godard, Les principes de 89, n. X. Dtî la lilierti' dos opinions religieuses.

ne l'impose pas, ne la commande pas, ne l'a jamais imposée, ni commandée. Aussi, si nous reconnaissons aux princes chrétiens le droit de recourir à des moyens coercitifs, pour réprimer l'étérodoxie, lorsqu'elle s'attaque à l'Eglise et veut la détruire, nous ne lenr reconnaissons pas le droit de contraindre à la foi, qui doit être librement acceptée, attendu qu'elle ne se produit dans les âmes que par la parole, la persuasion et l'illumination d'En Haut. Autre chose est le recours à la force pour réprimer l'erreur, autre chose est le recours à la force pour exiger la foi. Il n'y a ni religion, ni christianisme à imposer la religion et le christianisme par la violence et la terreur. Jésus a voulu que l'instruction précédât le baptême pour les adultes qui sont capables d'être instruits. Il commence par dire à ses apôtres : Docete, instruisez, puis, ce n'est qu'après l'instruction religieuse donnée, qu'il faut baptiser, ijnpiizate. Il faut donc, selon l'Evangile, et par suite, selon l'Eglise, être catéchumène avant d'être néophyte. Tel a été, depuis dix-huit siècles, l'enseignement constant du christianisme.

La foi ne dépend pas de Vhomme, mais de Dieu, etc. Comme il n'y a pas de point sur lequel l'Eglise ait été plus accusée et plus noircie que celui dont nous traitons ici, par des historiens, qui ne sont pas plus théologiens que philosophes, ni plus philosophes que théologiens, citons ici quelques faits, à l'appui de ce que nous affirmons ; savoir que l'Eglise, respectant la liberté, n'a jamais imposé à l'homme la foi qui, à un point de vue. ne dépend pas de lui.

Le pape saint Hormisdas écrivait aux légats qu'il avait envoyés à Constantinople, pour la réconciliation des hérétiques : « Ce qui nous regarde et à quoi vous devez travailler, c'est que personne ne se convertisse sans connaissance de cause, ou ne se plaigne que le prince l'oblige à faire une profession de foi sans être persuadé (l). »

Le pape Nicolas I répondait aux Bulgares qui le consultaient : « Quant à ceux qui refusent d'embrasser le christianisme, nous ne pouvons vous écrire que d'avoir à les ramener à la vraie foi par des avertisseiuents, des exhortations, des raisounenients. plutôt que par la force, car tout

(1) Quod ad nos attinet cura pervigili per vos, Deo propitio, desideramus impleri, quia nuilum volun.us aut non reddita ratione converti, aut sic rectain viam profiteri, ut sibi à principe aliquid sine doclrinœ remedio oausetur imponi. Migne, Patroloyia latina, T. lxiii, p. 467. Kohrbacher, Hist. unir., 1. XLiv.

ce qui ne vient pas de la bonne volonté ne peut pas êfrebon. Dieu ne veut que des Jio/nmages libres rendus par des êtres libres (1). »

La doctrine de saint Thomas est connue. S'il dit que l'Eglise considère comme punissables les chrétiens rebelles qui lui appartiennent par le baptême, parce qu'ils ont été instruits de la vérité catholique et ne peuvent être de bonne foi, s'il dit que l'Eglise peut supposer dans la bonne foi et excuser, soit les hérétiques, soit les schismatiques, qui ont reçu le baptême, mais qui n'ont pas été instruits sur les obligations qui en découlent ; il ajoute que l'on ne doit point forcer les Juifs et les païens à recevoir le baptême, parce que la foi est une affaire de volonté (2).

Suarez, dont les écrits font autorité, est du même sentiment. Il dit. en termes aussi explicites (pi'on peut le désirer, en parlant du pouvoir civil : t La punition du péché d'infidélité ne lui appartient pas, il ne peut licitement recourir à la coaction pour faire embrasser la foi. Cette coaction ne peut être employée avec justice que comme moyen de punir justement les délits opposés à la foi (8).

Enfin, on lit dans le Droit canonique : « Que personne ne force au baptême, malgré eux, les Juifs qui ne veulent pas le recevoir (4). »

Dès lors, M. Jules Simon, s'il s'est proposé d'atteindre l'Eglise, l'atteint-il réellement lorsqu'il s'est écrié, au nom de la tolérance : « Ce n'est pas le bourreau qui soutient la civilisation, c'est l'apôtre (5). » L'Eglise, en tout et partout, n'a-t-elle pas fait intervenir l'apostolat?

La foi ne dépend pas de lliomme, mais de Dieu. Qui a le droit de formuler cette allégation? Qui peut ici incriminer

(1) De iis autem qui christianitatis bonum suscipere renuunt, nihil aliud possumus scribere vobis, nisi ut eos ad fidem rectam, monitis, exhortationibus et ratione illos potius quam vi, quod vane sapiant convincatis. Illis violentia ut credant nullo modo inferenda est, nkm omne quod ex voto non est, bonum esse non potest. Ultronea quippe Deus obsequia et exhiber! tantum ab ultroneis prœcipit. ]\Iij,nie, Patrulogia, T. cxix, p. 995, Cf. Ihid. T. c, p. 205, Alcuini. Epist. 42, ad Mejj:enfriduiu.

(2) Infidelium quidam sunt qui nusqufim susceperunt tidem, sicut fcontiles et Judœi et taies nullo modo sunt ad fidem compellendi ut ipsi credant, quia credere voluntatis est. Sutn. 2a, 28e. q. x, art. 8.

(3) Neque coactio ad suscipiendam iinem licite usurpari potest ex vi talis potestatis, etc. De fide, Disput. xviii, sect. m, n. 5, opp. xi, Venet. 1742.

(4) T't nullus invitos aut nolentes Judaeos ad Haptisnium venire compellat, Becret. L. v. Tit. vi. De Judeis, C. v.

(5) La liberté, T. i. Introd, ch. ui, l'autorité, |). 194.

l'Eglise au point de vue de l'intolérance? On l'a arcusée d'avoir voulu forcer les Juifs à embrasser la foi. Nous venons d'établir le contraire. Elle ne les a pas toujours vus de bon œil, cela est vrai ; mais V AssemUée constituante, en pleine Révolution française, n'hésita-t-elle pas jusqu'au dernier jour à leur donner le titre de citoyen ? les regardant comme indignes de l'avoir, comme ne con?iaissant d'antre profession que l'usure, comme étant un objet d'horreur aux yeux du peuple (1). En 1804, le gouvernement ne suspendit-il pas toutes leurs créances, et ne mit-il pas leurs affaires en interdit pendant cinq ans? Aujourd'hui, en Russie, en Pologne, en Allemagne, en Espagne, en Suisse, ne sont-ils pas encore privés d'un grand nombre de droits accordés aux autres citoyens? à tel point qu'à Varsovie, ils paient un impôt pour la barbe, qu'ils aiment à porter longue, impôt dont ils doivent constamment avoir sur eux le reçu, sans quoi le premier agent de police venu peut les mener chez le barbier (;2). Aujourd'hui encore, que nous touchons à la lin du xix« siècle, n'y a-t-il point dans plusieurs grands pays des mouvements antisémitiques . qui se renouvellent périodique ment?

On a aussi accusé l'Eglise d'avoir voulu contraindre les hérétiques à se faire catholiques, d'avoir établi l'Inquisition ; puis, confondant l'Inquisition ecclésiastique avec l'Inquisition politique, on a étalé avec complaisance à sa charge les cachots, les bûchers, les torches enflammées, les divers instruments de torture, comme les carcans, les grils, les fascines amoncelées, les cages de fer, les cloches sonnant l'agonie, les moines attisant le feu après l'avoir allumé, et récitant les prières des morts; les tenailles, les cendres même des cadavres réclamées par les inquisiteurs. Mais, si tout cela n'était pas en partie de l'imagination, au lieu d'être de l'histoire, pourrait-on l'imputer à l'Eglise, qui ne jugeait les hérétiques qu'au point de vue de la foi. ce qui était de sa compétence ? Est-elle responsable des châtiments que le bras séculier infligeait à des hommes qui, par cela seul qu'ils étaient devenus hérétiques, avaient cessé d'être citoyens, pour devenir des insurgés et des conspirateurs contre l'ordre établi.

On a accusé l'Eglise d'avoir fait appel à la force pour ramener les protestants à l'ancienne Eglise. Cette accusation

(1) Séances des 21, 22, 23 décembre 1789.

(2) Jules Simon, Liberté de conscience, m» leçon.

n'est pas fondée, car ce furent les princes qui. pour mieux maintenir l'unité nationale en maintenant l'unité religieuse, eurent recours à la force contre les novateurs, qui avaient les premiers commencé à y recourir. Les princes qui étaient en possession, que l'on voulait détrôner, ne devaient-ils répondre à la violence qu'en se laissant conduire à la boucherie comme de timides et de tendres agneaux? L'Eglise est-elle responsable des faits et gestes du grand roi, qui ne l'écoutait pas? Le pape Innocent XI ne condamna-t-il pas hautement les dragonades.à la grande fureur de Louis XIV. des parlementaires et des gallicans ? Deux témoignages entre mille. Legendre dit dans ses Mérnoires, p. 67 : t Le croirat-on? ce sera sans doute avec peine, mais la chose n'en est pas moins vraie. Quelque joie que Ton ait ici d'un si heureux événement — la Révocation de l'Edit de Nantes — on yie s'en réjouit guère à Rome, Innocent XI moins qu'un autre, disant qu'il ne pourrait approuver ni le moyen, ni le motif de ces conversions à milliers, dont aucune n'était volontaire. » L'avocat général Talon ayant essayé de tonner contre Rome, comme s'il eut été Jupiter altitonans^ pour le même motif, une note du Vatican, aussi digne que ferme, répondit ainsi à ses attaques furibondes et énerguméniques : « La réunion de tous les protestants de France à l'Eglise romaine est, sans doute, un ouvrage qui aurait acquis au roi une gloire immortelle si la manière dont on a entrepris ce grand dessein ne l'avait flétri. Le Pape n'aurait pas manqué de reconnaître, non seulement par des paroles, mais par effet, et par de nouvelles grâces, le service que sa Majesté aurait rendu en cela à l'Eglise romaine... Mais le Pape. l'Eglise et ses plus sages ministres savent qu'un accroissement de peuple n'est pas toujours un accroissempnt de joie. Is. xi, 8. Ils ont trop de discernement pour se faire un grand sujet de joie d'zme conversioyi extérieure et apparente de près de deux millions de personnes qui, pour la plupart, ne sont entrées dans le sein de l'Eglise que pour la souiller par un nombre infini de sacrilèges et pour profaner ce (qu'elle a de plus saint en faisant profession de la religion romaine sans changer de sentiment (1). »

Il n'est pas jusqu'au bon La Fontaine qui, se faisant l'écho de l'opinion n'ait dit à la justification du Pape :

(1) Réflexions sur le plaidoyer de M. Talon, brochure imprimée on 1688 et ro(M)eil]ie dans le porteteuille lie Ilarlay. Ms. 17!>, l" volume.

Le Pape empire tous les jours.

Expliquez, Seigneur, ce discours

Du côté de la maladie,

Car aucun Saint-Père autrement

Ne doit empirer nullement.

Celui-ci, véritablement.

N'est envers nous ni saint, ni Père.

Nos soins de l'erreur triomphants

Ne font qu'augmenter sa colère

Contre l'aîné de ses enfants (1).

Les partisans de la tolérance ne s'indignent guère que contre ce qu'ils appellent l'intolérance de l'Eglise, mais, s'ils ont le culte de la liberté pour elle-même, pourquoi donc ne s'indignent-ils pas contre l'intolérance religieuse de la Russie, contre l'intolérance de l'Angleterre vis-à-vis l'Irlande, contre l'intolérance de la Prusse, contre l'intolérance de la Suisse, contre l'intolérance universelle? Est-ce que l'Eglise catholique serait seule digne de leurs colères ? Mais, s'il en est ainsi, ne montrent-ils point par là qu'ils la tiennent pour une religion à part ? pour une religion divine, qu'il faut combattre avec tout l'acharnement de Satan contre Dieu ? Ne montrent-ils pas que ce qu'ils attaquent, ce n'est pas tant l'intolérance que l'Eglise même? Ne montrent-ils pas, enfin, que ce sont eux qui ont deux poids et deux mesures, et non pas l'Eglise ?

La foi ne dépend 2)as de Vhojnrne, mais de Dieu seul; il faut qu'il la fasse naître dans les cœurs et la leur comtnunique par sa grâce. — Mais la foi dépend- elle tellement de Dieu seul, est-elle tellement une affaire de conscience privée, entre Dieu et l'homme, que ni le pouvoir civil, ni le pouvoir ecclésiastique, n'aient pas à s'en occuper? Non. Pourquoi? Parce que si la foi vient de Dieu, elle en vient aussi par le ministère ecclésiastique qui, comme cause seconde entre les mains de Dieu, est le moj'en par lequel, dans l'ordre ordinaire, il la produit dans les âmes. S'il en est ainsi, si, d'une part, la foi. considérée à ce point de vue, relève l'Eglise, si. d'autre ]mrt, le prince a le droit et le devoir de prêter main forte à l'Eglise, dans les questions de la foi, lorsque des circonstances impérieuses et extrêmes le réclament, que devient ce nouveau prétexte, derrière lequel le libéralisme cherche à

(1) Voir Gériu, Recherches sur V Assemblée de 1682. Ranke, Yiistoire de la Papauté, 1. viii, § 15.

se retrancher pour échapper à l'Eglise, savoir que la foi dépend de Dieu seul? com.m.e si l'Eglise n'avait pas été chargée de la faire naître dans les âmes, par la catéchèse, qui la prépare ; par le Baptême, qui la communique ; par la prédication, qui la cultive; par la controverse, qui la défend et la protège; par la prière, soit privée, soit publique, qui l'obtient à ceux qui ne l'ont pas, et la fait recouvrer à ceux qui l'ont perdue.

Page 1