CHAPITRE XL
ALLÉGATIONS DES ADVERSAIRES CONTRE LE PRINCIPE PRÉCÉDEMMENT ÉTABLI DE LA PROTECTION DE l'ÉGLISE PAR l'eTAT. — SUITE. — SÉPARATION DE l'ÉGLISE ET
DE l'État. — réponses.
Contre le grand principe établi, que l'Etat doit intervenir pour aider et protéger le catholicisme, qui est le bien, contre l'erreur qui est le mal, le grand mal, puisqu'il est le mal de l'intellect, contre ce grand principe, les adversaires ont d'abord opposé ce qu'ils appellent la liberté de pensée et la liberté de conscience, opposition dont nous avons fait justice; ils ont ensuite opposé ce qu'ils appellent la tolérance, contre l'intolérance de l'Eglise, afin d'atfranchir de toute règle la pensée et la liberté , opposition que nous avons également réduite à néant. Poussant l'opposition jusqu'au bout, dos politiques à courte vue, sans horizon et récents, ont imaginé comme étant l'idéal, la séparalion de l'Eglise et de l'Etat, afin que l'Eglise n'ait plus à s'occuper de lEtat, que l'Etat n'ait plus à s'occuper de l'Eglise, et qu'ainsi l'Eglise ne mette plus de limites aux passions mauvaises, ni à la liberté du mal. C'est là une nouvelle utopie qui découle des précécédentes et contre laquelle il nous faut livrer les combats du Dieu des armées. Nous disons à rencontre, que l'Eglise ayant été établie par Dieu, la grande Institutrice du genre humain, vérité qu'il n'y a pas lieu d'établir ici, puisqu'elle a été établie ailleurs, pour faire son éducation et la conduire à la béatitude infinie, l'Etat ne doit pas se séparer d'elle, mais loin do là, s'identifier avec elle le plus étroitement possible et marcher de compagnie.
VElat doit rester uni à V Eglise, en qui est sa vie.
I. L'Eglise étant la grande institutrice du genre humain, doit d'abord posséder la vérité, sans laquelle il n'y a ni formation, ni restauration possible. Aussi, Dieu l'a-t-il constituée dépositaire de toutes les grandes vérités de l'ordre religieux et moral, soit au point de A'ue de l'ordre philosophique ou naturel, soit au point de vue de l'ordre théologique ou surnaturel. Nul doute que ses enseignements, qui sont esprit et vie. ne soient pour les sociétés temporelles, ce que l'esprit est à la matière, l'âme au corps ; nul doute qu'ils n'en soient le principe vivificateur et conservateur, car l'homme ne vit pas que de pain matériel. Dès lors, prétendre que le temporel doit être séparé du spirituel, qu'il n'en implique pas la nécessité, n'est-ce pas faire de la société temporelle un corps sans âme? et la condamner à n'être bientôt plus qu'un cadavre? De même que la vie du corps implique l'union avec l'âme, de même aussi, la vie de la société temporelle implique son union avec l'Eglise. C'est ainsi que le mal fait à l'Eglise est fait à l'Etat. C'est ainsi qu'expulser l'Eglise, serait se soustraire à la condition même de la vie, j'entends la vie supérieure, la vie surnaturelle, la vie divine dont doit vivre l'Etat, ainsi qu'il a été dit. C'est ainsi que les partisans de la séparation de l'Eglise et de l'Etat ne peuvent que nuire à l'Etat lui-même, puisqu'ils veulent le faire rompre avec tous les grands principes, par la lumière et la force desquels il pourrait transfigurer les peuples, principes qui ne se trouvent pas, ou ne se trouvent que partiellement au dehors de l'Eglise. Sans doute, l'Etat peut à l'aide des vérités de l'ordre naturel, qui, du reste, font partie du catholicisme, se maintenir à la rigueur; mais sans la vérité totale, et rincarnation du Verbe illuminateur, il ne pourra que se débiliter peu à peu, loin d'avoir la vigueur d'une santé parfaite, il végétera, dépérissant lentement, mourant à petit feu. jusqu'à ce qu'il finisse par être rayé du nombre des vivants.
IL L'Eglise étant la grande institutrice de l'humanité, doit, outre la doctrine, outre le droit d'enseigner, avoir reçu de Dieu le droit de diriger, car tout instituteur, en même
temps qu'il doit enseigner, doit aussi conduire, afin qu'il puisse, après avoir éclairé les esprits, former les mœurs, en traçarit.la marche de la vie. Aussi, l'Eglise a-t-elle reçu de Dieu l'ordre, et par là même, le pouvoir de faire observer dans la suite des siècles, et chez toutes les nations, ce qu'il a prescrit en personne, lors de sa venue sur la terre. Elle a été constituée juge du bien et du mal, juge des consciences et des péchés qui peuvent souiller la conscience, par l'infraction de la loi morale, et éloigner l'âme de Dieu, sa fin et son bien suprême. Mais, la loi de Dieu embrasse l'homme dans tout ce qu'il est. l'homme social et politique aussi bien que l'homme individuel, attendu que l'homme doit se conformer à la loi de Dieu dans tout ce qu'il est, non seulement en tant quïl est homme, mais encore en tant qu'il est citoyen et appelé à gouverner des citoyens. C'est donc l'homme tout entier qui est soumis à l'Eglise, seule gardienne infaillible de l'ordre moral, comme elle l'est de Tordre doctrinal. Dès lors, l'Eglise, investie de la mission d'interpréter la loi divine, a le droit de dire son mot, dans les questions civiles et politiques, de décider, sous ce rapport comme sous tous les autres, ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est permis et ce qui est défendu, ce qui est péché et ce qui ne l'est pas ? Pour repousser ces conclusions, il faudrait prétendre que la politique, qui fait partie de la morale, puisqu'elle est la loi morale appli(j[uée à la société, il faudrait prétendre que la politi(|ue n'est pas soumise à la loi morale, à la loi de Dieu, quelle est indépendante, qu'il n'y a de vraie politique que celle du pmxcE de Machiavel, il faudrait dire que l'homme, en tant qu'il est citoyen, est impeccable, en d'autres termes, qu'il n'y a pas de péchés en politique, que la politique n'est pas une affaire de conscience. Or, quel homme, tant soit pou respectueux de lui-même, oserait soutenir une doctrine aussi scandaleuse, aussi immorale? L'Eglise reste dans ses droits les plus inaliénables, lorsqu'elle revendique le pouvoir de juger de tout ce qui est de la conscience, et rii]tat ne fait qu'accomplir son devoir Iors({u'il se soumet aux jugements de l'Eglise dans ce qui est de la conscience. De même <iu'il n'y a rien de plus raisonnable que la soumission du pouvoir domestique au pouvoir civil, quand celui-ci reste ce (ju'il doit être, de même, il n'y a rien de plus raisonnable, que la soumission du pouvoir civil au ])ouvoir ecclésiasti(jue, (lui est toujours ce qu'il doit être, puisqu'il est infaillible. Sortez de là, n'admettez en politi(iue, conime obligatoires, ni la justice, ni la sincérité, ni la fitlélité à la parole doimée, sup-
])rimoz, en un mot, rôlémciit moral et spirituel dont l'Eglise est la grande et la seule sûre gardienne, que vous reste-t-il ? La force matérielle constituant le droit, elle qui, par cela même et par cela seul qu'elle est matérielle, ne peut être le droit; il vous reste cette maxime: La force 'prime le droite c'est-à-dire, opprime le droit, il vous reste la justice du fait accompli. Le ])lus fort a toujours raison, le plus faible a toujours tort, le voleur, par le seul fait de son vol, devient propriétaire de l'objet volé, et le vrai propriétaire cesse de l'être, par cela seul qu'il est spolié, doctrine d'une iniquité révoltante, contre laquelle l'Eglise a protesté dans le SyUabus qui devrait être le grand code des sociétés, le catéchisme des rois, puisqu'il condamne toutes les erreurs qui inclinent les peuples, et proclame toutes les grandes vérités qui les élèvent, les purifient et les ennoblissent. On lit, en effet, dans ce monument immortel de la sagesse de l'Eglise, la condamnation de cette proposition abrutissante : « Le droit consiste dans le fait matériel ; tous les devoirs des hommes ne sont qu'un vain nom ; tous les faits accomplis par l'homme ont force de loi (1). »
S'il en est ainsi, si les liens les plus intimes unissent l'Etat à l'Eglise, soit au point de vue du devoir, soit au point de vue de l'utilité, qui ne voit que l'Etat, en se séparant de l'Eglise, se prive de la direction de celle qui a été établie la grande directrice de l'humanité et par là, s'expose à tomber, que dis-je ? tombera fatalement dans de grandes aberrations, connue cela s'est toujours vu, comme cela se voit aujourd'hui, comme cela se verra jusqu'à la fin des siècles, si l'Etat et l'Eglise ne se donnent la main pour marcher de compa gnie. Aussi l'Eglise a-t-elle condamné ces autres propositions : « L'Eglise doit être séparée de l'Etat et l'Etat doit être séparé de l'Eglise (2). » — « La science des choses philosophi({ues et morales, ainsi que la science des lois civiles, doivent se soustraire à l'autorité de Dieu et de l'Eglise (3). »
La thèse étant établie, il ne nous reste qu'à faire justice des difticultés que le génie du mal y oppose.
(1) Jus in materiali facto consistit.^. .. Omnia humaiia facta juris vim liabent, n. lu.
(2) Ecclesia à statu statusque ab Ecclesia sejungendus est, n. lv.
(3) Philosophicarum rerum, morumque scientia iteinque civiles leges possunt et debent à divinà et ecclesiasticà auctoritate declinare, n. LVii.
1 IL Allégations. — Réponses.
1. VEtat se suffit. — II. L'Etat est laïque et doit rester tel. — III. L'Etat n'a point pour Tnission spéciale de procurer le bien spirituel de Vhumanité dans la vie présente., ni sa félicité éternelle dans la vie future^ mais uniquement sa prospérité te7nporelle. — IV. Si l'Etat ne se sépare 2ms de l'Eglise, il sera absorbé par l'Eglise, dominé par une puissanca qui yi'est pas lui, et cessera d'être maître chez lui. — V. Jésus-Christ a dit : « Mon royaum,e n'est pas de ce monde. » — VI. Un pouvoir d'origine divine ne peut relever que de Dieu seul, or le pouvoir politique est d'origine divine. — VIL C'est l'Eglise qui est dans l'Etat, et ce n'est pas l'Etat qui est dans l'Eglise. — VIII. L'Etat pour être séparé de l'Eglise ne sera pas athée ; il aura la religion naturelle. — IX. Si on unit le trône et l'autel, toute oppositio7i politique deviendra une opposition contre le clergé. — X. L'Etat, le pays avant tout. — XL II faut abolir les concordats. — XII. Autorités, aveux. — XIII. Conclusions.
I. L'Etat se suffit. — Oui, témoin les peuples de l'antiquité qui, après des jours de splendeur et de gloire, ont fini par disparaître dans les ombres d'une profonde nuit, bien que, cependant chez eux, le gouvernement fût très simplifié à raison du grand nombre des esclaves qui ne comptaient pas. Cette expérience ne suffirait-elle point à elle seule pour prouver que l'ordre social repose sur l'ordre chrétien, que le christianisme est le principe supra-social, qui doit tout inspirer et tout féconder? que se séparer de lui, c'est pour la nature se séparer du soleil et se condamner à des glaces éternelles? C'est pour la branche se séparer du corps de l'arbre, et se priver de la sève qui nourrit et féconde. Cette branche, ce sarment, conserve la même forme extérieure que lorsqu'il était vivant, mais (juimporte? 11 est mort, comme dit saint Augustin (1). Et ces considérations n'ontelles pas d'autant plus de force <iue les sociétés païennes avaient, pour se soutenir ])olitiqueme'nt, foi à la religion naturelle, puis à des rites et dos observances ([ui, de près
(1) Quid illi pi-odest forma, si uon vivit de radice < S. In Psalni. coutn-n art. Donat.
ou de loin, du moins ({uant aux idées que les peuples y atta chaient, venaient de la religion positive enseignée par Dieu à Adam, à Noé, à Moïse ? tandis que les sociétés modernes n'auraient en dehors du christianisme aucune religion à la quelle elles puissent se rattacher comme à un principe de gouvernement, comme à une planche de salut dans le naufrage inévitable des croyances et des mœurs. Sans l'Eglise et les grands dogmes qu'elle proclame, c'est le despotisme en haut, la force au milieu et l'esclavage en bas ; c'est le sensualisme pour règle, la dégradation pour résultat ; c'est, en un mot, le triomplie de toutes les convoitises déchaînées. Avec l'Eglise, au contraire, c'est la vérité pour guide, la persuasion pour moyen, le bien temporel et spirituel pour but, la prospérité et la splendeur des peuples pour effet. lies mystères que le christianisme célèbre dans ses fêtes, les exemples qu'il met sous les yeux, les œuvres qu'il crée, sont pour les nations une source intarissable, d'où découle plus que la moralisation, je veux dire la sainteté, qui est l'héroïsme de la vertu.
V Etat se suffit ! Napoléon ne le croyait pas. Il disait, le 5 juin 1800, au clergé de Milan, lui parlant de la religion catholique : « Persuadé que cette religion est la seule qui puisse procurer un honlieur véritable à une société bien ordonnée, et affermir les bases d'un gouvernement, je m'appliquerai à la protéger et à la défendre par tous les moyens... Moi aussi je suis philosophe, et je sais que dans une société, quelle qu'elle soit, nul honnne ne saurait passer pour vertueux et juste, s'il ne sait d'où il vient et où il va. La simple raison ne saurait nous fixer là dessus. Sans la religion, on marche continuellement dans les ténèbres, et la religion catholique est la seule qui donne à l'homme des lumières certaines et infaillibles sur son principe et sa fin dernière. Notre société ne peut exister sans morale; il n'y a pas de morale sans religion, il ny a donc que la religion qui donne à l'Etat un appui ferme et durable. Une société sans religion est comme un vaisseau sans boussole ; un vaisseau dans cet état, ne peut ni s'assurer sa route, ni espérer d'entrer au port (1). )) On voit que l'illustre guerrier savait s'inspirer de plus haut et de plus loin ({ue ce que l'on appelle la raison d'Etat, qu'il ne savaif pas se retrancher en lui-même et en lui seul au point de vue de l'égoïsme politique ; on voit qu'il aurait protesté contre les grands hommes du jour qui, dans
(1) Discours cité daus VAlmanach des catholiques pour ISOl.
leur génie gouvernemental, ont prononcé comme une formule sacrée que nous appellerions sotte si elle n"était pas impie : Le cléricalisme, voilà Vennemi.
IL L'Etat est laïque et doit rester tel. C'est-à-diro ({ue l'Etat est nativement indépendant de Dieu, qu'il doit vivre uniquement de l'esprit du siècle, et non pas de l'esprit de TEvangile; de la raison et non de la foi, en un mot, du naturalisme et non pas du surnaturalisme. Mais en cela, l'Etat s'inspire-t-il de la vraie sagesse? Non. Si tous les peuples ont cru que l'Etat doit avoir la religion pour base et pour fondement, il n'y a pas lieu de se glorifier en disant que l'on est politiquement sans religion , que l'on pense comme aucun peuple n'a jamais pensé dans le passé, comme aucun peuple ne pense dans le présent? Si l'Etat compte parmi ses sujets et ses citoyens un bon nombre, une majorité immense de chrétiens, ne doit-il pas leur venir en aide dans leurs intérêts spirituels, comme il leur vient en aide dans tous leurs autres intérêts ? s'en occuper loin de s'en désintéresser et de leur rester étranger en disant, en répétant comme une formule sacrée que VEtat est laïque qu'il doit /'ester tel, comme si l'Etat même laïque ne devait pas s'occuper de tous les besoins même religieux de ses administrés ? Si l'État, comme il a été dit, ne se suffit pas, s'il n'y a pas plus de vérité à dire en politique que l'État se suffit , (pi'il n'y a de vérité à dire en philosophie que la raison se suffit; l'État ne doit - il pas, pour son propre bien, sortir de ses étroites limites pour recourir à une doctrine meilleure et plus sûre que la sienne, et s'éclairer à la lumière révélée, c'est-à-dire à la lumière descendue du ciel? Si d'un côté le Christ est Dieu, s'il est le médiateur par lequel Dieu descend vers l'homme et l'honmie monte vers Dieu, si de l'autre, l'homme vient de Dieu, a ses racines en lui, est fait ]nu* lui et doit monter vers lui, n'est-il pas évident qu'il doit s'attacher au Christ-Dieu? Et si c'est là le devoir spécial de tout homme baptisé, de tout chrétien, les gouvernements qui sont à la tète d'un peuple chrétien, et qui ont pour but de conduire leurs sujets à la fin pour laquelle ils sont faits, ne doivent-ils point s'attaclier au Christ, pour y rattacher leurs peuples? Le Christ étant non seulement un Christ individuel, c'est-à-dire fait pour les individus, mais un Christ social, la société dépérira au fur et à mesure qu'elle s'en éloignera; tandis, au contraire, qu'elle sera d'autant jtlus solidement constituée et résistante aux causes nombreuses de destruction et de ruine qui la menacent,
qu'elle s'attachera davantage à Lui, et qu'il y aura une alliance plus intime entre la loi civile, la loi politique et la loi chrétienne. Le Syllabus l'a dit: « La doctrine de l'Eglise catholique est favorable au bien et aux intérêts de la société humaine (1). » L'Etat dès lors ne doit-il pas devenir chrétien, au lieu de rester purement et simplement laïque dans le sens qu'il donne à ce mot, car, qui dit laïque, ne dit pas nécessairement un impie ; grâce à Dieu, on peut être en même temps laïque et chrétien.
L'Etat est laïque et doit rester tel. Mais est-ce trop de l'union des deux forces, la matérielle et la spirituelle pour réprimer les passions anti-sociales, toujours frémissantes? pour arracher l'humanité à toutes les misères qui se la disputent comme une proie, misères intellectuelles, misères morales, misères corporelles'? Pour accomplir ce grand œuvre, qui ne le sera jamais qu'en partie, l'Etat, s'il est dévoué au bien du peuple, ne doit-il point savoir accepter, que dis-je, demander le concours de l'Eglise, savoir retremper sa vitalité dans la sienne, en buvant aux sources de la vitalité divine, qui est inépuisable comme Dieu même? Si l'Etat veut se séculariser, il n'aura d'autres principes que les i)rincipes du siècle ; or, où ces principes le conduiront-ils, sinon là où depuis toujours ils ont conduit les Etats qui ne sont plus? Ils feront perdre au pouvoir « la dignité de sa représentation divine, la garantie de sa légitimité, la sûreté de son existence », ils le rendront impuissant à « gouverner hardiment » comme dit Bossuet; ils en feront des victimes de l'émeute populaire , puisque la soumission au pouvoir, loin de paraître au peuple une obligation de conscience, n'aura, à ses yeux d'autre caractère que celui d'une nécessité légale, à laquelle on fait bien de se soustraire quand on le peut. N'estce pas du moment où le pouvoir s'est laïcisé en se déclarant tout-à-fait indépendant de l'Eglise, pour ce qui concerne ses devoirs envers le peujile et les devoirs du peuple envers lui, n'est-ce pas du moment où on Ta vu descendre de la région des choses divines dans la région des choses purement humaines, qu'il a perdu tout prestige ? que la plèbe, ne voyant plus en lui que l'homme, au lieu d'y voir le représentant de Dieu, s'est joué de lui, s'est rué sur lui? Les princes ont voulu s'affranchir de l'Eglise, les peuples, à leur tour, se sont affranchis des princes, renversant leur couronne, fai-
(1) Cfttholife ecclesiae doctrina humanse societatis bono et commodo adversatur. n. xl.
saut tomber leur sceptre, et se jouant dans la rue avec les débris épars de leurs trônes renversés!
III. L'Etat n'a point pour 7nission spéciale de procurer le bien spirituel de l'humanité dans la vie X)résente, ?ii sa félicité éternelle datis la vie future, mais uniquement sa prospérité teTnporelle. — A cela que répondrons-nous? Nous répondrons d'abord que l'Etat ne peut procurer la prospérité temporelle des sociétés que par la vertu, que la vertu ne peut tleurir dans les citoyens qu'autant qu'ils se proposent la félicité éternelle, car, en dehors de cette pensée, ils ne peuvent, désarmés qu'ils sont, que tomber dans le mal et rouler dans la boue des plus honteuses passions ; dès lors, l'Etat, par cela même et par cela seul qu'il doit travailler à procurer la prospérité temporelle de ses sujets, ne doit-il pas tenir compte de leurs destinées éternelles, loin de s'en désintéresser? Qui veut la fin veut les moyens. Si la pensée de la félicité éternelle est la condition de la prospérité temporelle, il y a devoir de ne pas négliger la félicité éternelle, sans quoi, le pouvoir n'atteindrait pas le but qu'il se reconnaît l'obligation de poursuivre. Ne l'oublions pas, les meilleurs citoyens, ce sont les Saints.
L'Etat na pas pour mission spéciale de procurer le bien spirituel de l'hic7namié dans la vie présente, ni sa félicité éier)ielle dans Vautre. — Nous le reconnaissons avec vous, mais pourquoi l'Etat n'a-t-il pas directement cette mission É spéciale, ce devoir ? La raison en est toute simple, c'est qu'il " ne peut faire arriver l'homme au ciel, et que nul ne peut avoir le devoir de faire ce qu'il ne peut pas faire et, ici, écoutez saint Thomas, qui a été la lumière des siècles passés, qui sera la lumière des siècles à venir, et, par suite, aux écrits duquel vous ne devez pas craindre de vous éclairer.
» Saint Thomas dit donc : « Si l'homme pouvait par ses forces naturelles, parvenir à sa dernière fin, ce serait au roi à l'y conduire. Le roi, en elTet, étant dans l'ordre humain le supérieur le plus élevé, à lui seul apparti(Midniit de dirigera la fin suprême tout ce qui est au-dessous de lui. C'est ainsi qu'en tout et partout, nous voyons celui (fui préside à la fin, ■fe ou à l'usage d'une chose, diriger ceux qui préparent les ^■moyens nécessaires pour arriver à cette fin. L'homme de ^■mer dirige le constructeur du navire, l'architecte dirige le ^■maçon, le chef d'armes dirige larmurier. Mais Ihomme ne ^W)ouvant par des vertus humaines parvenir à sa lin, qui est ^Bla possession de Dieu, il en résulte que ce n'est pas une di- '^^ection humaine, mais une direction divine qui doit l'y ce»-
(luire. Le Roi, à qui cette direction suprême ai)partieiit. est Celui qui n'est pas seulement homme, mais Dieu en même temps, Notre Seigneur Jésus-Christ qui. faisant les hommes enfants de Dieu, les conduit au céleste royaume (1).» — On le voit, si le prince n'a pas le devoir, le but direct de conduire à la félicité éternelle, c'est qu'il ne le peut, s'il le pouvait, il le devrait. Mais de ce que les princes n'aient pas le devoir de conduire directement et par eux-mêmes, leurs sujets à la béatitude suprême, suit-il ({u'ils n'aient pas le devoir de travailler à les y conduire indirectement, par le milieu ou l'intermédiaire de l'Eglise que Dieu en a chargée officiellement parce qu'il connaissait l'impuissance de l'Etat à le faire? Nullement, car, à ce point de vue leur devoir est incontestable. Ecoutez toujours saint Thomas, sans rougir de vous mettre à son école, puisqu'il est l'oracle de l'Ecole, vous qui vous mettez à l'école de tant d'autres oracles qui qui n'ont ni autorité ni savoir, et qui, pour parler d'un ton d'oracle, n'en sont pas moins des oracles menteurs, aussi menteurs que ceux de la Béotie.dont on peut admirer la perspicacité et le pronostic dans l'Histoire des oracles, par l'académicien Fontenelle. Saint Thomas dit donc, en continuant :
« Afin que les choses temporelles et les choses spirituelles ne fussent pas confondues, cette direction suprême a été confiée, non aux rois, mais aux prêtres et surtout au souverain prêtre, le successeur de saint Pierre, le vicaire de Jésus-Christ, le pontife Romain à qui tous les rois du j^euple chrétien doivent être soumis comme au Fils même de Dieu. Tel est l'ordre que Dieu a établi, afin que le moins se rapporte au plus, que l'inférieur soit subordonné au supérieur, et qu'ainsi tous arrivent à leur fin (2). »
Dans le même ouvrage, saint Thomas se sert d'une comparaison qui fait ressortir jusqu'à l'évidence, pour les princes, le devoir de travailler au salut éternel de leurs peuples. « Chaque royaume, dit-il, est un navire dont le roi est le pilote, et tous les royaumes chrétiens réunis forment une imposante escadre dont chaque bâtiment doit, pour arriver au port, se rattacher au vaisseau principal, qui est le royaume visible de Jésus-Christ, ou l'Eglise dont le souverain pontife est l'amiral. Si maître qu'il soit sur son navire, chaque pilote n'est pas indépendant; il doit toujours, pour rester dans l'ordre, manœuvrer d'après les signes de l'ami-
(1) De regimine principum, c. xv.
(2) Sic enim ei ad queni ultinii finis pertinet cura siihdit isse debent illi ad quos pertinet cura antecedeutiuui linium et ejus iniperiu dirigi. Ibidem.
ral, de manière à diriger son bâtiment vers lo terme final de la navigation. A ce titre, chaque roi est obligé de pourvoir au salut éternel de son peuple, soit en ordonnant ce qui peiit le procurer, soit en défendant ce qui peut Cenipêcher. C'est le pape qui lui fait connaître l'un et l'autre, de môme que c'est l'amiral qui donne des ordres au capitaine et qui dirige l'escadre (1). » — Voilà comment tout et tous, même les princes, vaisseau et pilote, même l'amiral en chef, doivent concourir pour que 1 humanité chrétienne arrive au couronnement, qui est le but général de sa vie. de môme que; dans une armée, tous doivent concourir au but général, qui est la victoire. Ce que les rois devraient faire par eux-mêmes, s'ils le pouvaient, ils doivent le faire par l'Eglise en qui et par qui seule ils le peuvent.
IV. Si VElat ne se sépare pas de l'Eglise Jlsera absorbé par l'Eglise, dominé par ime puissance qui nest pas lui., et cessera d'être maître chez /^«. — En voici une première preuve. Le grand Osius écrivait à l'empereur Constance: « Dieu vous a donné l'empire, il nous a confié l'Eglise, et de même ({ue celui qui cherche à vous enlever votre autorité, contredit l'ordre de Bien., de même aussi, craignez, en attirant à vous ce qui appartient à TEglise, de vous rendre coupable d'un grand crime. Il est écrit: « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » C'est pourquoi il ne nous est pas permis de prétendre à l'empire dans les choses de la terre., et il ne vous est pas permis non plus d'usurper le pouvoir sur les choses sacrées (2). » Imi voici encore une autre preuve. On lit dans le droit romain christianisé : « Dieu a donné aux hommes le sacerdoce et l'empire, le sacerdoce pour administrer les choses divines (3). » Voilà la tradition, voilà l'esprit du christianisme, voilà l'enseignement des siècles chrétiens. L'Eglise ne veut pas plus <iue l'Etat devienne sa propriété qu'elle ne veut devenir ellemême la propriété de l'Etat. De même que la famille n'est pas absorbée par l'Etat, parce qu'elle est unie à l'Etat, de même l'Etat n'est pas absorbé par l'Eglise parce ([u'il est uni à l'Eglise. Il y a trois idées (ju'il faut se garder de con-
(1) Ad régis officium pertinet ea ratione vitam multitiidinis bonain procurare. secunduin quod congruit ad cielestem lieatitudinein conseiiueiidaiii, ut scilicet ea priecipiat qiue ad cœlestem healitudiiiem dncunl et eorum contraria, secundum quod fuerit possiliile, perducal. Qu;u auteni sit Jiil veram beatitudinem via et quu; sint impedimenta ejus, ex iege divina cdgiio.scitur, cujus doctrina pertinet ad sacerdotuni ofticium. Ibiil.
[2) K\). Osii ad Constant, inipo-at, Ap. s. Ailianas.y/i.v(. .irianomm, n. Ai. (.']) Justin. Nov. VI. Prof, ad calcem Cod. Justin.
fondre parce que leur confusion entraînerait les embrouillements les i)lus étranges : disiinctiôn, confusion, séparatio7i. L'Eglise est distincte de l'Etat, et l'Etat est distinct de l'Eglise, ils doivent, par suite, s'unir sans se confondre en s'absorbant, mais ils ne doivent point pour cela se séparer, sous prétexte de conserver et de maintenir leur distinction, Le corps conserve sa distinction d'avec l'âme, tout en lui restant uni, ainsi l'Etat, tout en restant uni à l'Eglise. Distinction dans Tunion, sans séparation ni confusion ou absorption, tels doivent être les rapports de l'Eglise et de l'Etat, parce qu'ils ont été établis tels par le Christ, et que, du reste, dans l'homme, le citoyen qui relève de l'Etat et le chrétien qui relève de l'Eglise, ne font qu'un seul et même homme, sans que le citoyen absorbe le chrétien, sans que le chrétien absorbe le citoyen.
L'Etat sera absorbé par l'Eglise. Non encore. L'Eglise, par suite du grand principe sur lequel elle repose, savoir qu'elle est une société spirituelle radicalement distincte des sociétés temporelles prête son concours à l'Etat sans vouloir plus l'absorber qu'elle ne veut se laisser absorber par lui. Voyez plutôt. L'Eglise, quand le protectorat de la civilisation universelle lui a été confié, au moyen-âge. n'en a-t-elle pas usé dignement? A-t-elle abusé de son pouvoir politique, elle qui n'intervenait dans les luttes entre les papes et les rois qu'au nom de la conscience chrétienne, dont elle est la gardienne et la protectrice ? A-t-elle asservi les puissances de la terre, elle qui a prêché partout et toujours, comme obligatoire en conscience, la soumission aux rois ? Est-elle sortie de ses attributions, qui se résument dans le droit de prononcer sur toutes les questions de morale individuelle et sociale, droit qui lui avait été reconnu et par les princes et par les peuples? Aujourd'hui, loin de résister au pouvoir, comme pouvoir et pour le dominer, fait-elle autre chose, lorsqu'elle est obligée de lutter contre lui, fait-elle autre chose que de le redresser, sans le méconnaître? et cela, uniquement dans le but de défendre sa propre liberté, sans laquelle elle ne pourrait pas accomplir sa divine mission? Peut-elle espérer le retour au moyen-âge, pour pouvoir y aspirer ? Cette allégation do la domination temporelle de l'Eglise est-elle autre chose qu'une pâture malsaine jetée à la crédulité publique, pour exciter l'animosité contre elle? L'ultramontanisme^ qui fait prendre peur, est-il autre chose que l'obéissance filiale au Pape, père commun de tous les fidèles? et ne pardonnerezvous pas à des tils d"obéir à leur père? Le prêtre, instruit.
console, administre les sacroments ; il gouverne spirituellement les fidèles qui lui sont confiés, il borne là toute son ambition, toutes ses prétentions, qui sont inhérentes à son ministère divin ; renoncer à ces prétentions, ne serait-ce pas, pour lui, se suicider? Lui ferez-vous un crime de défendre sa vie sacerdotale, pour la dévouer au public chrétien ? Lui ferez-vous un crime de travailler à ne pas mourir? C'est l'alternative d'être ou de n'être pas qui le fait agir, le trouverez-vous encore trop absorbant ?
L'Etat sera absorbé par l'Eglise. Non, il ne le sera pas plus qu'il ne l'a été dans les siècles passés, où, l'Eglise romaine avait un pouvoir politique si considérable et si incontesté. Puis, est-ce bien dans ce siècle, où l'Eglise est écartée partout de la chose publique, où on cherche à lui lier pieds et poings, où on lui suscite mille tracasseries, quand on ne lui suscite pas les persécutions, où on cherche à lui mettre le couteau sur la gorge, à lui sceller les lèvres, bien qu'elle soit seule sur la brèche, pour proclamer, envers et contre tous, les grands principes qui sont le salut et l'avenir des peuples, est-ce bien dans ce siècle qu'il y a lieu de craindre l'absorption de l'Etat par l'Eglise ? N'y aurait-il pas lieu plutôt à craindre l'absorption de l'Eglise par l'Etat, si le Christ, si Dieu pouvaient être absorbés, ce qu'ils ne seront jamais, parce qu'ils sont l'indépendance même?
L'Etat ne sera plus maître chez lui. Si les allégations des adversaires de l'Eglise sont si peu fondées en raison, ne sommes-nous pas autorisés à conclure que ce n'est pas la raison qui les leur inspire ? Et si ce n'est pas la raison, n'estce pas l'aveuglement et la haine? Or, la haine contre Dieu, contre le Christ, contre l'Eglise, n'est-elle pas le caractère du Satan qui, ne pouvant plus aimer, en est réduit à vivre des joies les plus basses, les plus abjectes et les plus avilissantes? à haïr pour haïr; à tel point, qu'on ne peut pas dire qu'en lui, c'est l'amour qui produit la haine, ocliuni ex aonorc fit.
Ce serait ici le lieu de faire i)lus au long justice d'une autre utopie par laquelle, toujours sous rinsjiiration du libéralisme, l'Etat cherche à échapper à l'Eglise, pour être maître chez lui, je veux dire le concept encore d'invention nouvelle et de politique moderne de V Eglise libre dans l'Etat libre. Mais, comme cette situation ne serait guère (jue celle de lEtat étranger, dont il aété parlé plus liaut, nous n'insisterons pas ; nous dirons seulement que, considérée en elle-même, cette théorie n'est qu'un de ces rêves creux tels que la sagesse contemporaine en a inventé en si grand nombre, et que, considérée au point de vue des passions humaines, file
aboutirait à cette autre formule : V Eglise esclave dans l'Elat oppresseur. l'Etat n'ayant i)lus aucun devoir envers l'Eglise, et l'Eglise n'ayant plus aucun droit vis-à-vis del'Etat.
L'Etat ne sera plus maître chez lui après toutes les considérations qui ont été faites sur la question qui vient de nous occuper, y a-t-il, je ne dirai pas bonne grâce, mais philosophie de la part de nos politiques, à dire avec emphase, et pour toute réponse à toutes les réponses qu'on leur oppose :
Charbonnier est maître chez soi.
ou bien :
Mon moulin est à moi.
Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi.
Non, car le moulin du meunier d'x^ndrieux était un vrai moulin, un moulin à faire de la farine non pas un moulin à paroles. VI. Jésus-Christ a dit: « Mon royaume n'est jms de ce monde: » Ne suit-il point de là que son pouvoir est exclusivement spirituel, et non civil ou i)olitique? que les chefs de l'Eglise n'ont rien à voir dans les grandes questions du droit public? et que, par suite, la. doctrine contraire, à savoir que le royamne de Jésus-Christ est de ce monde, doctrine qui est fausse, d'après l'Evangile lui-même, ne pourrait qu'amener le trouble et la confusion, et placer en dehors de la vérité l'Eglise elle-même, aussi bien que l'Etat? A cela, que répondrons-nous ? C'est que, si vous avez raison en tant que vous alléguez le texte de l'Evangile, vous n'avez pas raison dans le sens que vous lui donnez, dans l'interprétation que vous en faites. Non, le royaume du Christ n'est pas de ce monde, il ne vient pas de ce monde, puis<|u'il vient directement du ciel, auquel il emprunte sa doctrine, son autorité ; non, il n'est pas de ce monde, car s'il en était ainsi, il aurait pour auxiliaire la force, et ses disciples combattraient à main armée pour le Christ, qui serait un roi temporel, et pas un roi spirituel. Non, il n'est pas de ce monde, car 11 n'a pas pour objet direct et principal de travailler au bien-être de ce monde, de créer des routes, de creuser des canaux, de construire des voies ferrées ; il a pour objet de régénérer les âmes par la vérité et par la vertu. Non, il n'est pas de ce monde, car il n'est pas terrestre, mais céleste; non pas politique, mais religieux. 11 diffère des royaumes de la terre par son origine, ses principes, ses moyens, sa fin, la récompense qu'il promet à ses sujets fidèles. La preuve en est, comme on l'a remarqué, dans la couronne du Christ, qui est une couronne d'épines, la couronne du sacrifice, du dévouement, de la mort volontaire d'un Dieu pour les hommes. 8i sa cou-
ronne eût été d'or, une telle couronne lui aurait donné l'apparence d'un roi ordinaire de la terre, si elle eût été de fleurs, elle l'aurait fait passer pour un roi voluptueux, si elle eût été de lauriers, elle l'aurait fait passer pour un roi conquérant les peuples l'épée à la main, si elle eût été de fer, elle aurait annoncé en lui un tyran ; mais non, il a une couronne d'épines, c'est donc un roi à part, et nous le répétons, vous avez raison de dire avec l'Evangile que son roj'aume n'est l)as de ce monde. Mais nous maintenons notre affirmation, que vous n'interprétez pas l'Evangile comme il doit être interprété. Citons plutôt le texte dans son intégralité : « Mon royaume n'est pas de ce raoyide, car si mon royaume était de ce monde, les miens combattraient pour que je ne fusse pas livré aux Juifs, mais maintenant, mon royaume n'est pas de ce monde (1). > Saint Augustin, commentant ce texte, fait observer avec beaucoup de justesse : « Le Christ ne dit pas : Mon royaume n'est pas ici, mais d'ici ; il ne dit pas : Mon royaume n'est point dans ce monde, mais de ce monde, car son royaume est ici pour jusqu'à la fin des temps (2). > De ce que le royaume du Christ ne soit pas un royaume de ce monde, n'en vienne pas. il faut donc se garder de conclure qu'il ne soit pas le roi de ce monde, ni que l'E.jlise, qui le représente, n'ait pas a s'occuper des choses de ce monde, des sociétés temporelles, ni que les sociétés temporelles n'aient pas à s'occuper d'elle. Non, du moment que les choses temjjorelles intéressent le salut éternel des princes et des peuj)les, selon l'usage légitime ou criminel qu'ils en font, du moment quelles créent, pour celui (jui les administre ou en use, une obligation de conscience, elles relèvent de la puissance de Jésus-Christ, de la puissance ecclésiastique, qui a été établie pour le gouvernement divin des rois et des peuples. Prétendre le contraire, c'est dire que les sociétés peuvent se passer de rélément spirituel et ciirétien, qu'elles ne sont pas fondées sur la conscience, que Jésus, après avoir détrôné les idoles, aurait créé une nouvelle idolâtrie, celle, non plus des Césars païens, mais des Césars chrétiens. Il ne I)eut en être ainsi. Le royaume du Christ étant dans ce monde, bien qu'il ne soit pas de ce monde, il doit le pénétrer et le vivifier tout entier. Le Christ est un Di<>u public, et non-seulement un Dieu pénate. Croire que l'Eglise doive
(1) Joan. xviii, 36.
(2) Christiis non dicit : « Regnum ni^nm non est hic, sed non est bine ; non dixit : regniim nieum non est in niundo, seci ili- hoc niiimlo. Hic enim est rej,'uuiu ejus usque in tinem swculi. » Tract, xv, iii Juan.
être reléguée dans le temple, voire même dans la sacristie, ce n'est pas comprendre l'Evangile, qui nous la représente comme une cité placée au haut de la montagne, comme un chandelier posé sur un lieu élevé, afin qu'il éclaire tous ceux qui sont dans la maison, tous, les princes aussi bien que les sujets, les nations aussi bien que les familles, car tous sont dans la maison du Père céleste et, à ce titre, tributaires de Jésus-Christ, son Fils.
Ajoutez que Jésus, en même temps qu'il dit que son royaume n'est pas de ce monde, a soin de dire : « Mon royaume n'est pas maintenant de ce monde, » ce qui était assurément vrai, puisqu'alors il n'avait que quelques disciples, que tous l'avaient abandonné, fugeruni otmies eo relicto. Mais ce mot maintenant n'indique-t-il pas que plus tard il aura un royaume qui sera à la fois et de ce monde et DANS ce monde, c'est-à-dire après sa résurrection, qui le consacrera, au point de vue social, comme au point de vue doctrinal, le Roi des rois et le Maître des maîtres, Rex regum
DOMINUS DOMINANTIUM.
Puis si l'Eglise a des fidèles, si ces fidèles peuvent être, sont des citoyens ; si, étant citoyens, ils ont le droit de s'occuper de politique, s'ils s'en occupent, n'est-il pas évident qu'à ce point de vue encore l'Eglise qui est la conseillère-née de ses fidèles, a le droit de s'en occuper aussi. Et si quelqu'un trouvait ici que nous faisons trop belle la part de l'Eglise, nous lui dirions : Sommes-nous cause si le catholicisme est la vérité, si Dieu a donné à son Christ le sacerdoce des âmes et la royauté sur tous les empires de la terre?
VIL Un pouvoir cCoiHgine divine ne peut relever que de Dieu seul, or le pouvoir politique est d'origine divine, donc. Est-ce bien vrai? Le pouvoir paternel est de droit divin, d'origine divine, aussi bien que le pouvoir royal et le pouvoir pontincal : admettez-vous pour cela qu'il ne relève que de Dieu, et qu'il ne relève pas de l'Etat? Non, loin de là, puisque vous allez jusqu'à prétendre, que, vu l'omnipotence de l'Etat, tout doit être soumis à l'État, même le père de famille, même l'enfant que vous déclarez appartenir à la nation avant d'appartenir à son père et à sa mère. Dès lors, que devient l'allégation dont vous paraissez si fier, derrière laquelle vous vous retranchez comme derrière une muraille inébranlable ? Ne devriez-vous pas la faire rentrer dans les ténèbres dont elle n'aurait jamais dû sortir? Vous insistez en disant que l'idée de pouvoir implique Tidée d'indépendance, attendu qu'un pouvoir dépendant n'est plus un pouvoir et, par suite.
vous concluez que l'Etat est indépendant. Eh bien oui, il l'est, mais dans le cercle de ses attributions, et non en dehors. Oui, nous le proclamons hautement, dans sa sphère le pouvoir civil et politique est le maître, il a l'autorité suprême, le droit de commander à tous, sans que personne ait le droit de lui intimer des ordres, il juge en dernier ressort et sans appel, il peut recourir à la force armée pour faire exécuter ses jugements, mais nous proclamons aussi que, hors de sa sphère, c'est-à-dire au point de vue religieux, soit doctrinal, soit moral, il relève de l'Eglise. De même que le pouvoir domestique doit être indépendant dans la famille pour pouvoir la gouverner, sans cesser pour cela de dépendre de l'Etat, de même le pouvoir politique doit être indépendant pour gouverner la chose publique, sans cesser pour cela de dépendre de l'Eglise. En dehors de la question temporelle, il n'a plus à alléguer son autonomie, son omnipotence, car en s'immisçant dans ce qui n'est pas de son ressort, il deviendrait tyrannique et usurpateur, il empiéterait sur les droits de l'Eglise qui, elle aussi, est et doit être indépendante dans le gouvernement de la société spirituelle et chrétienne. Si le pouvoir temporel vient de Dieu, le pouvoir ecclésiastique en vient aussi, et cela d'une manière plus haute, car le pouvoir temporel n'est communiqué au prince que i)ar l'intermédiaire de l'homme, médiatement, tandis <iue le pouvoir ecclésiastique a été communiqué à Pierre, et en lui, à la papauté, directement et immédiatement, par une institution divine positive. Ajoutez que le pouvoir temporel est faillible, car il n'a que trop souvent erré pour le mallieur des ix'uples. tandis que le pouvoir ecclésiastique est infaillible Qui ne voit dès lors que le pouvoir temporel, bien qu'il soit indépendant dans son domaine, doit dépendre de l'Eglise l)0ur ce qui est du domaine des choses divines, sans qu'en cela, il y ait contradiction? On peut être à la fois indéiiendaiit et dépendant. On l'a dit : « Il n'y a pas de contradiction à ce (ju'un pouvoir indépendant sous un ra})i)ort, soit dépendant sous un autre, à ce que indépendant vis-à-vis de ses subordonnés, il soit dépendant d'un pouvoir supérieur. Comme la dépendance du pouvoir ])aternel à l'égard du i)ouv(iir |)ublic dans l'ordre civil n'ùte rien à son indépendance dans l'ordre domesti(|ue. de même la dépcMidance du jjouvoir l)ublic à l'égard du pouvoir ecclésiasti(|uc dans l'ordre religieux, ne porte pas atteinte à son indéi)endance dans l'ordre politique (1). » — Il va de soi qu<> dans les questions qui
(l)^'entllra, Le pouvoir politique cln-rtie>i, vu'tliscoiirs, l'IUjlise et l'Etiit.
s'élèveront touchant les affaires mixtes, ce sera le pouvoir le plus élevé qui portera la décision, le pouvoir spirituel, le pouvoir infaillible, qui représente d'une manière immédiate « Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les emi)ires. Celui à qui a])i)artiennent la majesté et l'indépendance et qui se glorifie de faire la loi aux rois. »
VIII. Cest l'Eglise qui est dans i Etat, et ce n'est pas l'Etat qui est dans l'Eglise. C'est le contraire qu'il faut dire. L'Eglise, pour quicon({ue a tant soit peu d'horizon et sait voir jdus loin que les frontières de soii pays, se révèle connue la grande société des esprits, qui dans son universalité, embrasse tous les temps et tous les lieux ; l'Etat, au (-ontraire, ne représente qu'une société particulière, locale, bornée à un temps et à un lieu. C'est donc l'Etat qui est dans l'Eglise, comme le plus petit est dans le plus grand. Dès lors, il n'y a plus à conclure comme vous voulez le faire, que l'Eglise doit être gouvernée par l'Etat, connue si elle n'en était qu'une partie intégrante, comme si loin de renfermer toutes les nations dans son sein, elle n'était qu'une Eglise nationale, « Ce raisonnement, dit encore le P. Ventura, repose sur un raisonnement absurde. La famille n'est que la réunion des individus, l'Etat n'est que la réunion des individus et des familles, l'Eglise est la réunion des individus, des familles et des nations. Ces trois sociétés, dans lesquelles est classé le genre humain, ne sont que trois cercles concentriques dont Dieu est le principe et le centre. La société domestique, c'est le plus petit de ces cercles, la société religieuse en est le plus grand, la société politique en est le cercle moyen, plus grand que le cercle de la société domestique, mais manifestement plus petit que le cercle de la société religieuse. Dire que l'Eglise est dans l'Etat, c'est dire qu'un grand cercle est renfermé dans un cercle plus petit, c'est dire que la réunion des nations est dans la réunion des familles. Comme de ce que l'Etat exerce son action conset'vatrice sur les familles, il ne s'ensuit pas qu'il soit dans la famille, de même de ce que l'Eglise exerce son action sanctificatrice sur les Etats, il ne s'ensuit pas qu'elle soit dans l'Etat. 11 est donc aussi absurde d'affirmer que l'Eglise est dans l'Etat, que de dire que l'Etat est dans la famille ; il est aussi absurde d'affirmer que l'Eglise doit être soumise à l'Etat et gouvernée par lui. qu'il l'est de dire que l'Etat doit être soumis à la famille et gouverné par elle (1). » — Quelle lumière! Ne
(1) Ouvrage cité, vu» discours, p. 384.
vous y rendrez-vous pas? Il peut se faire que vous aj'iez contre l'Eglise des impressions, des antipathies, des répugnances, des préjugés même, mais il faut savoir en triompher pour vous rendre à la vérité; le devoir vient de plus haut et va plus loin.
IX. Mais L'Etat pour être séparé de l'Eglise ne sera pas athée, il aura la religion naiwelle. Cette religion, en dehors de toute forme positive, de toute lumière révélée, est-elle souvent autre chose qu'un masque à l'aide ducjuel se dissimulent les philosophes qui craindraient de se déclarer ouvertement athées ? Ne devient-elle pas souvent tout ce que l'on veut, n'ayant pas de consistance? et, par suite, ne pouvant pas donner aux Etats une consistance qu'elle n'a pas elle-même, n'est-elle pas souvent une religiosité vague et indéterminée ? Puis n'est-elle pas au point de vue de l'efficacité morale et sociale, l'inefficacité même, ainsi que nous l'avons établi plus haut et ailleurs? Il ne suffit pas d'accepter Dieu, il faut encore savoir accepter son Christ, qui n'est pas seulement une lumière faisant connaître le devoir, mais encore une force donnant de le pratiquer. Vous voulez être conservateur de l'ordre social, en dehors de toute confession religieuse, mais en dehors des confessions religieuses qui annoncent les vérités au nom de Dieu, au nom de Dieu parlant par son Eglise, comme dans le catholicisme, se révélant par la Bible comme dans le protestantisme, se révélant par l'Ancien-Testament, comme dans le judaïsme, se révélant par des traditions divines, mais altérées, comme dans le gentilité, en dehors dis-je. de ces confessions, qui pourra imposer la religion naturelle? La philosophie sans doute, qui en est le grand et le seul champion. Mais elle parle au nom de la libre-pensée, qui est le droit de penser tout ce que l'on veut. Dès lors, tout libre-penseur ne pourra-t-il pas nier les dogmes sociaux de la religion naturelle? L]tla philosophie ne sera-t-elle pas désarmée contre lui, par cela même et par cela seul qu'elle lui aura accordé la liberté, reconnu le d)'oit denier tout, même la religion naturelle? Chacun ne doitil pas être tenu comme ayant raison, là où l'on pose en principe le droit de déraisonner? Au fond, la religion naturelle au point de vue de ses prôneurs, est le moyen de se passer de la religion surnaturelle, une insurrection contre elle ; et comment pouvoir dominer, quand on s'insurge contre ce (jui est en haut, l'insurrection qui vient d'en l»as? Plus nous avançons, plus on doit se convaincre qu'il faut une religion qui ait le droit d'enseigner tous les hommes sans que nul
n'.ait le droit de l'enseigner elle-même. Nul ne va au Père que par .lésus-Christ, nul ne va au Christ que par l'Eglise. Hors de là, tous les coups que Ton peut frapper sont des coups en l'air, in aerem verberans, comme le dit le grand apôtre.
X. Mais si on unit le trône et l'autel, toute opposition politique deviendra une opposition contre le clergé, et le prêtre, objet de la défiance des partis, sera considéré comme un instrument de l'État, deviendra impopulaire. Cela peut être, mais la pensée de la popularité ou de l'impopularité ne doit pas être une règle suprême de conduite pour le prêtre, qui a à défendre la vérité envers et contre tous, et cela parce qu'il y a une popularité malsaine, comme il y a une popularité honorable. Une question de principe n'est pas, ne peut pas être une question d'opinion publique. On ne doit pas juger de l'absolu d'après le relatif; tout périsse plutôt qu'un principa. Puis, quoi qu'il fasse, le clergé, et cela parce qu'il représente la vérité et la sainteté, ne sera-t-il pas toujours vu la corruption du cœur humain, la cible de quelque parti, du grand parti du mal ; et, puisqu'il est condamné à avoir toujours des opposants, l'opposition prévue doit-elle l'empêcher de se ranger du bon côté, du côté de la concorde du du sacerdoce et de l'empire? De plus, les partis hostiles au clergé et à toute religion ne sont-ils pas des forces aveugles qui, n'ayant aucun principe supérieur de conduite, méritent le nom de factions plutôt que celui de partis ? Enfin, voyez la contradiction des adversaires ! D'un côté, ils écartent le clergé de la chose publique, et, de l'autre, ils lui reprochent amèrement de ne pas savoir concilier l'amour de la religion avec l'amour de la chose publique, de la patrie, comme si cette conciliation pouvait exister en lui en dehors de son union avec le pouvoir, qui est la personnification de la patrie, quand le pouvoir est digne de Dieu et de lui-même? Le clergé, du reste, peut se tenir sur la réserve, et, pour que le trône soit uni à l'autel, il n'est aucunement nécessaire de mettre les ministres de la religion politiquement en faveur, de leur donner comme tels une action directe dans les affaires des gouvernements, ni d'imposer comme lois de l'Etat les lois de l'Eglise, en tant qu'elles ne concernent pas les choses de l'Etat? 11 n'est pas nécessaire non plus de donner à certains ecclésiastiques attachés à la Cour un appartement dans le palais des rois, où ils feront bien de ne paraître que pour l'exercice de leur ministère ou pour la nécessité des bienséances les plus rigoureuses, afin que ne devenant pas
familiers des grands, ils puissent rester plus facilement ce qu'ils doivent être avant tout, les prêtres de Dieu et le rayonnement du Christ, tout cela et rien que cela.
Nous savons que ces mots : le trône et V autel, sonnent mal aux oreilles de la démocratie contemporaine, démocratie dévoyée parce qu'elle est athée ; mais cependant, si le trône et l'autel ont besoin l'un de l'autre ; si le trône a besoin de l'autel pour être soutenu , pour ne pas être renversé par des révolutions périodiques, pour que les peuples ne s'épuisent pas en recommençant toujours à nouveau des essais coûteux à tous les points de vue, et qui n'aboutissent pas. si en d'autres termes, le trône a beaucoup plus besoin de l'autel que l'autel n'a besoin du trône, n'y aurait-il pas quelque sagesse à accepter comme formule politique ces deux mots joints ensemble, sans les regarder comme des expressions surannées, c'est à dire appartenant à un autre âge, et qu'il faut à tout prix rayer du dictionnaire des peuples ? Et n'insistez pas en disant que lorsque le clergé est à l'ombre du trône, il s'endort et, qu'en conséquence, il serait préférable pour lui que le trône et l'autel fussent à jamais séparés, parce qu'alors il s'appuierait uniquement sur la vitalité de l'Eglise et renouvellerait sans cesse sa viguer. — Les faits ne vous donnent pas raison, Si le clergé eut de la vigueur sous les empereur persécuteurs, n'en eut-il pas sous les empereurs protecteurs, comme Constantin, dans les premiers siècles, comme Charlemagne au moyen-âge, comme Louis XIV dans les âges modernes, et dont le siècle fut un grand siècle, non seulement pour les arts, les sciences, les lettres, la guerre, mais encore pour l'Eglise? Quand le clergé n'a pas tant à combattre au dehors, n'arrive-t-il pas qu'au lieu de dormir, il se replie davantage sur lui-même, se plonge plus entièrement dans le christianisme, mène une vie plus intime avec le Christ, par la contemplation, la prière, l'ascétisme, et se retrouve lui-même plus que jamais ? La conséquence dernière de notre allégation ne serait-elle pas qu'il faut toujours persécuter le clergé pour qu'il reste toujours éveillé?
XL L'Etat, le pays avant tout. Le reste ne doit venir qu'après lui. Non, puisque l'Etat ne représente que les intérêts inférieurs de l'ordre présent, et qu'il y a des intérêts supérieurs concernant un ordre à venir, auxquels l'Etat ne petit pas pourvoir par lui-même. Non ; puisque l'Etat ne s'occupe principalement que du citoyen, et ne s'occupe que très accessoirement, si tantestqu'ils'en occupe, de l'homme fu s'occupantdu chrétien. S'il fautsavoir teinr compte de la patrie, il faut aussi
savoir tenir compte de l'Eglise; s'il faut savoir tenir compte de la naissance selon la chair, il faut aussi savoir tenir compte de la naissance selon l'esprit. L'homme n'est pas seulement un citoyen de la terre, il est aussi et avant tout, un citoyen du ciel; par suite, loin de reléguer au second plan le christianisme, qui fait atteindre à l'homme sa destinée suprême, loin de le mettre au ban de la nation et de le vouer à l'ostracisme, il faut savoir le mêler à la vie politique et sociale des nations, comme il faut savoir le mêler à la vie morale des particuliers, il faut savoir, en d'autres termes, le laisser cultiver dans les âmes ce que Ton a appelé la philosophie de la vie, qui a une toute autre importance que la philosophie des écoles et des systèmes. Il suffit, d'ailleurs, ainsi qu'il a été dit, qu'une partie des citoyens tienne à la religion catholique pour que l'Etat, qui doit s'occuper des intérêts religieux du citoyen comme il doit s'occuper de ses autres intérêts, ne la néglige pas. Il se doit à tous, sans exception, même aux chrétiens, et si vous continuiez de dire l'Elat avant tout, parce que vous craindriez que le clergé, qui relève d'im souverain étranger, toujours selon votre style, ne formât, avec les fidèles, un Etat dans l'Etat, un peuple à part, nous vous dirions : Pourquoi donc tolérezvous les Juifs, qui ont leurs rites, leurs usages, religieux, leur nationalité à eux, qui constituent une race à part, internationale et formant comme un .peuple dans le peuple? si vous tolérez les Juifs, ne devez-vous pas à tout le moins tolérer les chrétiens *? »
L'Etat avant tout ! Quoi ! vous voulez donc que l'on sacrifie, que l'on immole à l'idole de l'Etat, comme à un nouveau Moloch, la conscience, les convictions, les aspirations vers une patrie meilleure, toutes choses qui ont besoin de se manifester, soit pour se donner à elles-mêmes leur forme dernière et leur satisfaction suprême, soit pour ramener au bien les esprits chancelants et sur le point de dévoyer ! Vous voulez que l'on ne puisse ni sentir, ni respirer, ni vivre que sous le contrôle et d'après le bon plaisir de l'Etat ! N'est-ce point là nous ramener au césarisme païen, sous la tyrannie duquel on était tellement dégradé et abject, que les gladiateurs, sur le point de mourir, saluaient le César qui les vouait à la mort? te salutant morituri. N'est-ce point là aller droit à l'anthropolâtrie pour échapper à la théolâtrie ? En vérité ! nos raisonneurs, plutôt que d'émettre de telles pensées, ne feraient-ils pas beaucoup mieux de ne pas mettre la main à la plume, afin de ne pas profaner leur encre et de
ne pas souiller leur papier? N'est-ce pas ici le lieu de redire cette parole, que Dieu, qui a créé les cervelles humaines, ne les a pas garanties ?
XII. IL faut abolir les concordats. 'EX, à l'appui de cette assertion, vous nous alléguez que les rapports qui unissaient l'Eglise à l'Etat, alors que l'Etat était catholique, ne pouvant plus exister aujourd'hui, que l'Etat est inditîérent, sont nécessairement rompus; vous ajoutez que les concordats sont un acte de sagesse, il est vrai, mais de cette sagesse pratique qui tient compte des exigences de temps, de lieux, ayant eu leur raison d'être hier, et ne l'ayant plus aujourd'hui. A cela nous répondons que les Etats, quand ils ne sont plus catholiques, comptent des sujets catholiques, et que cela seul suffit pour qu'il y ait en leur faveur des stipulations entre l'Eglise et l'Etat. A cela nous répondons qu'il serait grandement à désirer que l'Eglise pût être aidée par les princes sans être obligée de leur faire, en retour de l'aide qu'elle en reçoit, des concessions qui diminuent la liberté de son action. Mais lorsqu'elle ne peut faire autrement, lorsque des arrangements ont été pris d'un commun accord, signés de part et d'autre, ne faut-il point savoir les respecter? Agir autrement, ne serait-ce pas être infidèle à la parole donnée, renier sa signature, manquer à la probité et à l'honnêteté les plus vulgaires ? Ne serait-ce pas fouler aux pieds tout droit naturel, humain et divin? Du reste, que les adversaires des concordats ne s'y trompent pas. Vu les passions humaines, il y a toujours eu, il y aura toujours lutte entre le sacerdoce et l'empire, plus que des querelles, une véritable guerre; car, les fidèles étant citoyens, ils réclameront toujours par les moyens légaux, par les droits politiques dont ils jouissent, leurs droits de chrétiens. Or, un concordat, c'est un traité, c'est une œuvre de pacitication. La paix n'est-elle pas préférable à la guerre? Les hommes sont-ils sur la terre pour toujours se combattre et s'entredéchirer ? Faut-il que l'on en soit réduit à redire à jamais : Homo homini lupus .?
XIII. Telles sont les allégations que les avocats de l'erreur mettent en avant pour plaider la mauvaise cause de la séparation de l'Eglise et de l'Etat; telle est leur non-valeur. Aussi, de tout temps, les es[)rits sérieux, les grands politi- ({ues, ont-ils protesté, regardant l'union de l'Eglise et de l'Etat comme étant l'idéal, comme une source de bienfaits immensi? et pour les i)eui)les et pour les rois. Mais, comme il y a beaucoup d'esi»rits étroits, qui traitent de fanati-
qnes les' partisans de la concorde entre les deux puissances, citons ici, à l'appui de ce que nous avons dit, quelques autorités et quelques aveux.
Le pape Léon XIII, actuellement régnant, a écrit ces paroles d'une haute raison et d'une haute politique, sur la question que nous traitons : « Il faut, la nature même le crie, que la société donne aux citoyens les moyens et les facilités de passer leur vie selon l'honnêteté, c'est-à-dire selon les lois de Dieu, puisque Dieu est le principe de toute honnêteté et de toute justice ; il répugnerait donc absolument que l'Etat pût se désintéresser de ces mêmes lois, ou même aller contre elles en quoi que ce soit ; de plus, ceux qui gouvernent les peuples doivent certainement à la chose publique de lui procurer, par la sagesse de leurs lois, non seulement les avantages et les biens du dehors, mais aussi et surtout les biens de l'àme. Or, pour accroître ces biens, on ne saurait imaginer rien de plus efficace que ces lois dont Dieu est l'auteur, et c'est pour cela que ceux qui veulent dans le gouvernement des Etats ne tenir aucun compte des lois divines, détournent vraiment la ■puissance politique de son institutio7i et de l'ordre prescrit par la nature. Mais une remarque plus importante, c'est que le pouvoir civil et le pouvoir sacré, bien que n'ayant pas le même but et ne marchant pas par les mêmes chemins, doivent pourtant dans l'accomplissement de leurs fonctions, se rencontrer quelquefois l'un et l'autre. Tous deux, en elfet, exercent leur autorité sur les mêmes sujets et plus d'une fois sur les mêmes objets, quoique à des points de vue différents. Le conflit dans cette occurence, serait absurde et répugnerait ouvertement à l'infinie sagesse des conseils divins. Il faut donc nécessairement qu'il y ait un 7noyen, un procédé pour faire disparaître les causes de contestations et de luttes, et d'établir l'accord dans la pratique. Et cet accord, ce n'est pas sans raison qu'on l'a comparé à l'union qui existe entre l'âme et le corps ; et cela, au grand avantage des deux conjoints, car la séparation est particulièremoit funeste au corps, puisqu'elle le prive de la VIE (1).
M. Gladstone, homme d'Etat anglican, comme on sait, s'élevant beaucoup plus haut que nos grands politiques du jour, disait, sans envelopper sa pensée: « Il m'est bien difficile de croire que ceux qui luttent maintenant en principe, pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat soient si
(1) Encycliq. Lihertas prœstantissutn.
déterminés à élever leur théorie à la hauteur d'une vérité universelle, qu'ils nous demandent de condamner l'ordre des choses par lequel le christianisme a été incorporé avec l'action de l'autorité civile et avec tout l'éditice des lois. L'on peut douter que, sans son alliance avec l'autorité civile, la religion eût jamais atteint les -résultats sociaux immenses. inappréciaUes dont elle jouit aujourd'hui. Pour ma part, tout en admettant ce qu'il peut y avoir de fondé dans ce qu'on a dit des dangers de mêler des motifs séculiers avec l'administration religieuse, et surtout d'introduire la force dans le domaine de la pensée, je ne puis cependa^it désirer que Constantin, dans le gouvernement de l'empire, Justinien, dans la rédaction de son Code, Charlemagne, dans le remaniement de la société, eussent agi d'après le principe que l'Eglise et l'Etat sont deux puissances séparées, ou étrangères, incapables de s'unir dans une action commune (1). »
M. Disraeli a dit, dans le même ordre d'idées : t Rien ne devrait nous paraître plus important que de lier la religion au gonvernement. Si vous ne rapprochez pas le principe de la religion du principe du pouvoir, il vous faudra affaiblir le pouvoir, dégrader le caractère du gouvernement. Si une fois vous amenez le divorce entre l'autorité politique et le principe religieux, il ne vous restera guère, ce me semble, que la police (2). »
Enfin, entre mille, saint Ambroise, pour remonter plus haut, disait à l'empereur Valentinien : « Un bon empereur, loin de rejeter le secours de l'Eglise, le recherche (8). »
Qu'il y a loin de cette gravité de langage au journal y Avenir, qui, rêvant la séparation complète de l'Eglise et de l'Etat, lançait ces furibondes et radicales paroles : c Oublions un moment des traditions avilies, ce triste échange de bénédictions et d'argent qui est, après le traitement de l'Etat, la cause de nos malheurs. Oublions-les, faites-moi une cabane pour presbytère, prenez une pierre de vos champs pour autel, que la grange qui abrite vos moissons soit le temple. Est-ce que vous croyez que Dieu n'aime pas mieux être libre avec nous, sous un toit de paille, qu'esclave avec ses enfants dans un palais (4) ? »
Et encore, toujours au nom du libéralisme, tant l'esprit
(1) Le Français, 9 décembre 1868.
(2) Journal des villes et des campagnes, 23 mars 1868.
(3) De Basilic, non tradendis, n. 36.
(4) De la suppression du budget du clergé, li* art. 2 nov. 1830.
révolutionnaire avait, à cette époque, pris le dessus dans certaines tètes sacerdotales : « Pour moi, je ne puis nie défendre d'une réflexion : c'est que, si vous mettiez vos autels dans une grange qui fût à vous, au lieu de les mettre dans un édifice qui appartient à l'Etat, de près ou de loin, vous seriez libre à jamais de ces orgies du pouvoir. Quelques bottes de paille vous défendraient mieux que les colonnes et les marbres qu'on vous a volés, pour avoir le droit de vous donner une hospitalité, sans regret et sans compassion. Qu'y a-t-il, dans ces murailles, qui vous attache si fort ? Vos pères les ont bâties ; mais vos pères n'y sont plus, on n'y a pas même laissé leur poussière.... La maison de Dieu serait inviolable, parce qu'elle serait la maison du citoyen. On ne la regarderait plus comme un lieu communal propre à parquer des moutons, en vertu du droit de vaine i)àture (1). » Tristis, tristes. En condamnant de tels excès, l'Encyclique Mirari vos, loin de condamner la vraie liberté, fit-elle autre autre chose que de venger le sens commun ? N'est-ce point là le délire, le fanatisme de la liberté? Que dirai-je? n'en est-ce point lidolàtrie, puisqu'on s'en fait une idole, à laquelle on sacrifie tout, même l'Eglise, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré sur la terre?