XIV. Concluons
Premièrement. Le pouvoir chrétien doit faire une alliance publique et solennelle avec l'Eglise, et savoir, par des concordats ou autrement, tout pacifier lorsqu'il surgit des difficultés, plutôt que de rompre avec elle, ce qu'il ne pourrait faire qu'à son propre détriment, et il est évident que cette alliance ne nuira pas à la liberté, si l'Etat a le bon esprit de ne pas forcer les minorités à des actes contraires à leurs croyances religieuses.
Secoyide7nent. Le pouvoir chrétien, après avoir fait alliance avec l'Eglise, doit s'inspirer de la religion catholique, et cela, avec bonheur et reconnaissance, dans la persuasion que l'Eglise, au fond, se suffit à elle-même, tandis que la vitalité de l'Etat, sans la vitalité de l'Eglise, ne peut que diminuer jusqu'à ce qu'il arrive à l'anémie.
Troisième7ne7it. Le pouvoir chrétien doit tenir la doctrine catholique pour la règle suprême du droit et du devoir, commander ce qu'elle commande, défendre ce qu'elle défend, ne point défendre ce qu'elle commande, ne point commander ce qu'elle défend. En agissant autrement, il jetterait le trouble
(1) liid. 4« art. 29 nov. 1830.
dans les consciences et mettrait les chrétiens-citoyens dans l'alternative de désobéir à l'Eglise au mépris de leur baptême, ou de désobéir à l'Etat au dommage de son autorité.
Quatrièmement. Le pouvoir chrétien doit donner l'exemple parla pratique des devoirs que le christianisme impose, afin d'être le modèle sur lequel le peuple se forme ou se réforme. On n'a qu'à lire l'histoire et l'on verra que dans tous les temps et dans tous les lieux, sous le rapport de la moralité, les sujets sont à un degré plus ou moins élevé, il est vrai, mais enfin sont ce que sont les princes, à tel point que Cicéron disait: « Tout changement de mœurs dans les princes est suivi dans le peuple par un changement analogue (1) », à tel point encore que Pline-le-Jeune a mis ces paroles sur les lèvres du peuple romain : < La vie exemplaire de notre prince est la censure perpétuelle de nos mœurs, elle est la règle qui nous dirige et l'exhortation qui nous convertit. Nous avons moins besoin de commandements que de bons exemples (2). i
Cinqidèiinement. Le pouvoir chrétien doit faire intervenir l'Eglise dans ses conseils. Les prophètes interviennent souvent auprès des rois d'Israël, pour leur rappeler leurs devoirs, et les livres saints nous disent que « lorsque le prince qui doit régner sur le peuple aura été élevé au trône, il se fera copier dans un volume la loi divine, recevra ce volume de la main des prêtres, et le lira tous les jours de sa vie (3). » David eut pour conseiller Nathan ; Constantin, saint Sylvestre ; Théodose, saint Ambroise ; Arcadius. saint Chrysostôme; Maurice, saint Ijéon ; Clovis, saint Rémi ; Herménégilde, saint Léandre ; Récarède, saint Isidore ;Charlemagne, le pieux prêtre Alcuin. Saint Louis eut pendant longtemps, à ses côtés, saint Thomas ; Louis XIV entendait les vérités saintes de la bouche de Bossuet, de Bourdaloue, de Massillon, et, comme on l'a dit. au milieu des splendeurs où il pouvait se croire plus qu'un homme et semblait être plus qu'un roi, il a reçu, comme homme et comme roi, des leçons que les tribuns modernes auraient craint de donner aux fantômes couroimés que l'histoire contemporaine nous montre?
(1) Nam licet vid«re, si velis replicare memorinm temporuni. qiiales siiinmi civitatis visi fuerunt. talem lotam civitatem fuisse et qurecumque mutatio morum in principibus existerit, eamdem in populo secutuniin. De leg. 1. iy.
(2) Vita principis censura est... Nec tam impprio iioliis opus est. qu.'mi exemple. Panég. Traj.
(3) Dei<t. XVII, 18.
Malheur aux rois qui ferment les lèvres sacerdotales ! Qui leur dira la vérité si le prêtre ne la lui dit pas, selon le mot de saint Aniboise à Tliéodose : Quis tibi veruvi auclebit clivere, si sacerdos non audeat (1)? Hors de la sainte audace du prêtre, conseiller et prédicateur, les princes n'auront plus que des courtisans, des flatteurs qui les aduleront pour se rendre agréables à eux, pour en obtenir les dignités, les emplois lucratifs: les courtisans dont un ancien a dit qu'il vaut mieux être assiégé par des corbeaux que par des parasites, et cela pour la raison toute simple que ceux-là ne dévorent que les cadavres des morts, tandis que ceux-ci corrompent les cœurs des vivants.
-SziTfémemen^. Le pouvoir chrétien doit. savoir demander à l'Eglise des prières, et cela, soit pour ces prières ellesmêmes, qui ont pour but la préservation et la prospérité des empires, soit pour graver dans le cœur des peuples les sentiments de la religion. L'Eglise a toujours prié pour l'Etat sans que l'Etat le lui demande ; mais là où l'Eglise a une position officielle, les prières pour la nation doivent avoir, elles aussi, un caractère officiel. Et il n'y a pas à dire ici que l'Etat < arrache ou impose ces prières » , que « le prêtre doit garder ses lèvres pures de prières serviles ». C'est là, envisager la question par ses petits côtés, mettre dans la circulation des mots sans valeur, et jeter du vinaigre là où il faudrait mettre de l'huile.
Septièonement. L'Etat doit nommer aux fonctions publiques des hommes qui respectent l'Eglise, lui ménagent les facilités dont elle a besoin, au lieu de la harceler, de la fatiguer sans cesse, pour entraver son action sur le monde. Sans cela, qu"arrivera-t-il? C'est que les fonctionnaires indifférents ou hostiles, deviendront retors, chicaniers, quand il s'agira de l'administration ecclésiastique dans ses rapports nécessaires avec l'administration de l'Etat, seront sans largeur, se tiendront à la surface de tout, sans aller au fond de rien, auront recours à des artifices de style, à des subtilités tellement raffinées qu'elles auraient fait le désespoir de Duns Scot, le docteur subtil. Vétilleurs, ils enlaceront l'Eglise dans les plis et les replis, dans le nœud gordien de la bureaucraties l'arrêteront au nom de la légalité alors même qu'elle sera dans le droit, et la rendront esclave alors même que sa liberté sera constitutionnellement reconnue. Oui, que le pouvoir chrétien veille sur ses fonctionnaires, se
(1) Ep. ad imp. Theod.
rappelant ce mot: « Ce qu'il y a de plus divin dans les choses divines, c'est de coopérer à Dieu pour le salid des âmes. » Divinorimi omniiwi divinissimum est cooperari Deo in salutem aniriiarum. — « O vous donc, ministres de l'Eglise, et vous, ministres des rois, pourquoi vous désunissez -vous? L'ordre de Dieu est-il opposé à l'ordre de Dieu ? Et pourquoi ne comprenez- vous pas que votre action est une, que servir Dieu c'est servir l'Etat, et que servir l'Etat c'est servir Dieu ? »