DES POINTS PARTICULIERS TOUCHANT LESQUELS L'ÉTAT DOIT
PROTÉGER l'Église, ou a tout le moins, lui laisser la
LIBERTÉ. — I. LA HIÉRARCHIE, OU l'aDMINISTRATION ET LE GOUVERNEMENT. — II. LE MAGISTÈRE, OU l'eNSEIGNEMENT DE LA DOCTRINE, — III. LE DROIT d'ASSOCIATION, OU LES ORDRES RELIGIEUX.
Après avoir établi et vengé notre grand principe que le libéralisme, c'est-à-dire la liberté absolue de la pensée et de la conscience, ne peut être acceptée par le souverain, comme principe absolu, ni au point de vue philosophique, ni au point de vue politique, et que, par suite, le souverain doit^ lorsque le frai culte, le culte catholique, existe dans ses États, soit s'opposer à l'établissement de cultes faux, soit se contenter de les tolérer lorsqu'il ne peut faire mieux, c'est-à-dire, lorsque ces cultes sont établis, et qu'il y aurait de notables dangers à les supprimer, il nous reste à examiner comment et en quoi l'Etat doit venir en aide à l'Eglise, l'assister, lui prêter main forte pour, de concert avec elle, tendre vers le grand but pour lequel il est établi, je veux dire la prospérité temporelle et la béatitude éternelle des peuples.
La hiérarchie, ou V administration et le gouverneincnt.
Que l'Etat doive protéger l'Eglise dans sa hiérarchie, et l'aider à marcher librement à travers le monde, pour qu'elle [luisse remplir sa mission en recueillant les élus des ([uatre vents du ciel, c'est une vérité incontestable. Vouloir atlcnter à la hiérarchie ecclésiastique ce serait, en elfet. attenter à
Dieu lui-même, qui l'a établie, qui la veut, qui la maintient. Or, nul humuie, nul souverain n'a le droit de s'opposer à Dieu, de s'insurger contre lui, pas plus (|ue ne l'avait luimême le grand révolté, le grand insurgé. Dès lors, l'Etat, loin de considérer le pape comme un souverain étranger, doit le regarder comme le chef spirituel de ses sujets chrétiens, lui faciliter les rapports avec eux. et leur faciliter les rapports avec lui, car, sans cela, il travaillerait à mutiler l'Eglise, en séparant les membres de la tête. Il doit, par suite, laisser passer en deçà de ses frontières, les bulles qui émanent de l'autorité suprême du pontife romain, ne point les ensevelir dans ses chancelleries, ni créer tout un arsenal de lois pour en arrêter la publication selon son bon plaisir ou ses intérêts prétendus ; il ne doit pas exiger le placet, Veœequatur, l'acceptation préalable, car ce sont là des obstacles à l'expaosion de la lumière et de la vie de l'Eglise qui, étant catholique, doit pouvoir gouverner ses sujets partout où ils se trouvent, sans que les douanes puissent l'arrêter, sans que les administrations postales ouvrent ses correspondances. Jésus a dit aux apôtres de prêcher l'Evangile à toute créature, sous l'inspiration de l'Esprit-Saint ; il ne leur a pas dit de demander préalablement l'avis des conseils auliques. L'Etat doit aussi laisser aux évêques la liberté de se mettre en rapport avec le Pape, qui est TEvêque des évêques, pour traiter avec lui dans les conciles œcuméniques des intérêts généraux de l'Eglise universelle. Il doit encore laisse]' aux évêques la liberté de se mettre en rapport les uns avec les autres, pour traiter dans les conciles nationaux, des intérêts religieux de tout un pays, pour traiter dans les conciles provinciaux, des intérêts religieux de telle province, ayant des besoins spéciaux, courant des dangers particuliers. Il doit laisser la liberté de publier les décisions de ces conciles, tant au point de vue de la doctrine que de la discipline, puisque, de ces conciles, émanent l'illumination et la direction, pour les évêques, les prêtres et les fidèles, et, pour cela, il doit se rappeler qu'un des grands maux de l'Eglise de France fut la non-accceptation du Concile de Trente, sous le rapport de la discipline, non-acceptation qui empêcha cette Eglise de se réformer et laissa s'aggraver des abus dont elle finit par être la victime.
Que doit encore faire l'Etat, au point de vue de la hiérarchie ecclésiastique ? Il doit, alors que le droit de présenter des candidats pour les fonctions ecclésiastiques lui est concédé, et se trouve tout étonné d'être en ses mains, il doit ne
présonter que des sujets dignes à tous égards des hautes fonctions que le souverain pontife, ou l'évèque, doit leur confier, des hommes instruits, pieux, dévoués avant tout à l'Eglise, C'est là, pour le prince chrétien, un des devoirs les plus importants, une obligation majeure. Saint Chrysostùme, s'adressant à ceux qui mettaient en avant, pour devenir évèques, des hommes incapables ou indignes, et qui, dans les nominations, consultaient plutôt leur utilité ({ue le bien de l'Eglise, saint Chrysostômeleur disait ces terrifiantes paroles : « Il est impossible d'imaginer les tourments qui attendent dans les enfers ceux (jui, par quelle raison ce soit, choisissent pour l'épiscopat un sujet qui n'en est pas digne. Non-seulement les péchés de ce sujet, mais encore les péchés qu'ils font commettre, pèseront sur ceux qui l'auront nommé et ils en seront sévèrement punis. » Après avoir cité ces paroles, Bossuetdità son tour : « L'expérience ne fait que trop voir que l'ignorance ou les désordres des pasteurs, ont causé presque tous les maux de l'Eglise, et des scandales à faire tomber en erreur, s'il se pouvait, jusqu'aux élus. Vous donc qui regardez plus ou la brigue, ou la faveur, que le mérite, en mettant des sujets indignes par l'ignorance, ou par la vie, avez-vous entrepris de rendre le sacerdoce ou l'Égliso même méprisable ? Car, que fera-t-on du sel insipide ou atïadi ? Toutes les fois qu'il faut nommer un évèque, le prince doit croire que Jésus-Christ même lui parle, de cette sorte : « 0 prince qui me donnez des ministres, je veux que vous me les donniez dignes de moi. .To vous ai fait roi, faites-moi régner et donnez-moi dos évêques qui puissent me faire obéir. Qui m'obéit vous obéit ; votre peuple est le peu})le que j'ai mis en votre garde, mon Eglise est en vos mains. Ce choix n'était pas natia'eUemeni de voi)'e office, vous avez voulu vous en charger, prenez garde à votre péril et à mon service. Tout l'Etat et tout l'ordre de la famille de Jésus- Crist est en péril, si tout ce qu"on veut trouver dans le corps, ne se trouve auparavant dans le chef (Conc. Trnl. Sess. XXIV, de Réf. c. 1). Le prince, ])ar un mauvais choix des prélats, se charge devant Dieu et devant son Eglise du plus terrible de tous les comptes, et non-seulement de tout le mal ((ui se fait i)ar les in(lign(;s prélats, mais encore do l'omission do tout le bien ([ui se ferait, s'ils étaient meilleurs (1). »
Ces considérations sont de la plus haulo imi)nitaiice. Elles sont importantes au point do vue de l'Eglise, ([ui n'est pas
(1) Polit. 1. VII, prop. XIII.
une société subalterne, placée sous la tutelle de l'P^tat, mais qui a été constituée indépendante, autonome, par Jésus- Christ lui-même, et à laquelle on doit assurer des ministres dignes de la mission qui lui a été donnée, de l'investiture des âmes qu'elle a reçue. Elles sont importantes au point de vue de la dignité de l'Etat, qui ne peut que s'avilir aux yeux des peuples, en proposant pour premiers pasteurs des sujets indignes et même simplement nuls. Elles sont importantes au point de vue du clergé inférieur, qui n'aurait point de sympathie pour un gouvernement qui proposerait, pour être ses chefs, des hommes cCenty^e-deux. Elles sont importantes au point de vue du droit public, tel qu'il existe dans les sociétés modernes, et par suite duquel, le ministre qui présente les candidats pour l'épiscopat. peut être un Juif, un protestant, un athée, un franc-maçon, que dirai-je?Un homme atteint de la lèpre de l'indifférence légale en matière de religion, peut-être même un adversaire de l'Eglise, qui ne proposera que des hommes équivoques, et qui seront loin de ressembler à Ambroise dont Théodose disait : « Que je suis heureux d'avoir pour représentants des hommes que les peuples jugent dignes d'être leurs évêques. » Elles sont importantes au point de vue des luttes actuelles, où les adversaires de l'Eglise, dignes fils de Satan, travaillent sans cesse à arracher les âmes à Dieu, ont la rage du mal. à laquelle il faut opposer la rage du bien. Elles sont importantes, enfin, au point de vue de la franchise, de la loyauté et de la sincérité des gouvernements eux-mêmes, qui, par de mauvais choix, paraîtraient jouer un rôle hypocrite. D'un côté, en effet, ils veulent que le clergé ne s'occupe pas de politique, et, de l'autre, ils proposeraient pour candidats des hommes dont ils penseraient faire des instruments de leur politique. Si l'on exige d'un simple mortel qu'il soit d'accord avec lui, ne doit-on pas l'exiger du prince ? A tous ces points de vue, il faut des évêques qui, non-seulement soient irréprochables au point de vue négatif, mais qui, encore, aient plus que le simple positif, je veux dire le comparatif et même le superlatif.
Le Magistère, oit l'enseignement de la doctrine.
L'Eglise a reçu de Jésus-Christ la mission et, par là même, le droit d'enseigner toutes les nations. Ce droit, qu'elle tient de Dieu, les gouvernements doivent le lui î-ecouuaître, sous peine de forfaire à leur devoir; et l'Eglise,
sous peine de forfaire au sien, doit le revendiquer hautement lorsque César veut mettre des entraves à son exercice. Par la persécution sous ce rapport, César se condamnerait luimême. En effet, il est dans la nature de l'homme de vouloir faire partager aux autres sa croyance religieuse. Ce besoin est un des plus ardents de tout être appelé à vivre en société. Par suite, une religion qui se considère comme vraie, doit travailler à se propager, à recruter des croyants, et tout homme, rabbin, ministre, prêtre, qui serait indifférent à ce que le nombre de ses coreligionnaires augmente ou diminue, qui n'emploierait pas tous les moyens spirituels à sa disposition pour faire du prosélytisme, pour recruter à sa croyance de nouveaux adhérents, donnerait une preuve incontestable qu'il n'a pas foi à sa doctrine ou que sa croyance est fausse, puisqu'elle n'allumerait pas dans son âme le feu sacré du zèle, la faim et la soif de la conquête. Faire à l'Eglise catholique un reproche de son esprit de prosélytisme, c'est donc faire son éloge , c'est démontrer qu'elle a foi à sa croyance, c'est reconnaître qu'elle est animée de l'esprit de charité, puisqjae, d'un côté, elle cherche à rendre tous les humains participants des biens divins qu'elle possède, et que. de l'autre, l'illumination des peuples est un acte de la charité spirituelle, c'est-à-dire revêtant sa forme la plus élevée. Le prosélytisme, c'est l'apostolat, qui est, pour l'Eglise, le moyen par lequel elle doit sans cesse se dilater pour se recruter, et se recruter pour se dilater encore. Le prosélytisme, c'est saint Paul se multipliant pour gagner les âmes à Jésus-Christ et partant de Jérusalem pour aller jusqu'eu Espagne; c'est saint François-Xavier faisant tomber au pied de la croix des millions d'inlidèles. Et comme, d'une part, la vérité seule a le droit de s'affirmer et de travailler à se répandre, comme, de l'autre, le catholicisme est la vérité et seul la vérité complète, il suit qu'au fond, l'Eglise, qui a reçu de Dieu mission sur les âmes, a seule le di'oit de faire des prosélytes. Nul homme n'a, ne peut avoir le droit de i-épandre l'erreur, de lui conquérir les esprits. Saint Paul, converti, avait le droit de faire des prosélytes; saint Paul, avant sa conversion, ne l'avait pas ; car, loin d'être un vrai Israélite, il était de la secte des Pharisiens, dont Jésus a dit : « Malheur à vous. Scribes et Pharisiens hypocrites qui courez la mer et la terre pour faire un prosélyte, et qui, après qu'il l'est devenu, le rendez digne de l'enfer deux fois plus que vous (1)! »
(1) Matth. XXIII, 15.
S'il en est ainsi, il va de soi que le pouvoir doit protéger l'Eglise, loin de la persécuter, au point de vue doctrinal, comme nous avons vu qu'il le doit au point de vue gouvernemental ; au point de vue du magistère, comme au point de vue de la hiérarchie. Il ne doit pas s'ingérer dans les questions de doctrine, le Pape étant là pour définir et promulguer la vérité révélée, et n'ayant pas besoin, pour savoir à quoi s'en tenir sur ce point, des lumières de théologiens de contrebande comparables à ceux du Bas-Empire. Il ne doit point soumettre à sa censure les mandements des évêques; et s'il les croit repréhensibles, au lieu de les juger lui-même, il doit en référer au Pape, seul juge en de telles matières. Il ne doit pas forcer « ceux qui sont choisis pour l'enseignement des séminaires » à souscrire des déclarations plus royales que papales. Loin de faire obstacle à la ditfusion de la vérité catholique, il doit la faciliter par tous les moyens. Il doit aider ses apôtres, ses missionnaires dans la conquête des âmes, les aider et de son argent, et de ses chemins de fer. et de ses vaisseaux, et de son pavillon, pour les conduire et les protéger à travers toutes les mers et sur tous les rivages; il doit assurer à tous ses sujets le ministère pastoral dans lés hôpitaux, dans les prisons, dans les casernes, sur le champ de bataille, parmi ses marins ; il doit, pour assurer l'avenir de la prédication chrétienne, aider l'Eglise à cultiver les vocations ecclésiastiques, soit par des secours pécuniaires, soit par l'exemption du service militaire, et ne point agir à la manière de Napoléon î^^, qui incorpora le grand Séminaire de Gand dans ses escadrons d'artillerie (1). Il suffit que l'Eglise n'ait recours, pour se répandre, qu'à des moyens de l'ordre moral, la parole, la prière, l'édification, les œuvres, la charité, pour qu'elle ne puisse être, sous ce rapport, incriminée, ni vue de mauvais œil. Or, nous le demandons ici, son prosélytisme n'a-t-il pas tous ces caractères? Corrompt-elle les âmes en les achetant à prix d'argent ? Fait-elle briller aux yeux de ceux dont elle entreprend la conversion les avantages temporels, la faveur des grands, bonnes grâces du prince? Non, le seul motif qui l'anime c'est d'amener les nations iiifidèles à donner leur nom à Jésus- Christ, cette grande lumière pour la révélation des peuples.
On reproche à l'Eglise son prosélytisme, on lui en fait un crime, on clame sur tous les tons que ses efforts pour la
(1) Bulletin des Lois, V série, T. i, p. 31. Voir le décret qui leur rend la liberté, en date du 9 avril 1814.
conquête des âmes ne sont au fond que de l'ambition, de l'empiétement, de l'envahissement, qu'elle devrait renoncer à toutes les prédications et missions par lesquelles elle cherche à conquérir les infidèles et à reconquérir les hérétiques, on réclame la paix à tout prix, même au prix de la vérité et de l'Eglise. Mais, ici, comme partout, le siècle ne blàme-t-il pas ce qu'il devrait admirer? Le prosélytisme estil autre chose, ainsi qu'il a été dit, qu'un épanchement de la foi, de l'espérance et de la charité chrétiennes? Comment posséder la vérité, aimer ses frères et ne pas travailler à les en rendre participants, comme du plus grand bien qu'on puisse leur communiquer? Le prosélytisme, c'est le zèle pour la difiusion de la lumière et de l'amour qui sont en Dieu, comme dans un immense océan, comme dans une source intarissable; dès lors, l'esprit du prosélytisme n'est-il pas l'héroïsme élevé à son plus haut degré, et digne de la plus vive admiration ? La manière de convertir, les procédés de l'Eglise dans ses conquêtes spirituelles, ne sont-ils pas honnêtes, loyaux? L'histoire de son apostolat nest-elle pas l'histoire de la vérité, éclairant les esprits, subjuguant les cœurs, par le seul ascendant de la persuasion? Ses millions de martyrs n'attestent-ils pas sa mansuétude ? Pourquoi les philosophes et les cultes dissidents se plaignent-ils ? pourquoi, au lieu de se plaindre, ne montrent ils pas un zèle aussi ardent que le sien ? Le champ de bataille leur est-il fermé ? Ils disent que si on ne s'oppose pas à ses progrès, il faudra en revenir à l'unité de foi'! — Quel malheur de n"avoir tous qu'un même esprit et un même cœur. Ils disent qu'elle influence. Qu'est-ce la vie humaine, sinon une influence générale, universelle, une des grandes lois de notre nature? L'orateur, qui élève la voix, n'a-t-il pas pour but d'influencer ses auditeurs pour les amener à penser. ;'i sentir conmie lui? L'écrivain, qui prend sa plume, n'a-t-il pas pour but d'influencer ses lecteurs? Le peintre, le sculpteur, le musicien, n'ont-ils pas également i)0ur but d'influencer, en agissant sur l'âme de leurs semblables, par l'intermédiaire des yeux et des oreilles ? Tous les hommes n'influencent-ils pas chaque jour par le conseil, la menace, l'exhortation, le bon exeniph»? Si l'influence de l'Eglise est plus eflicace, cela ne i)0urrait-il pas tenir à ce que l'efflcacité divine, leflicacité souveraine est en elle, et que Dieu lui donne de changer les cœurs qu'il tient dans sa main ?
Le droit d' association , ou les Ordres religieux .
Il y a, au sein do l'immanité malade, une multitude innombrable de besoins, soit dans l'ordre matériel, soit dans l'ordre s[)irituel, auxquels il ne peut être pourvu que par (les Associations ; tant les efforts individuels, ou isolés, sont impuissants, soit parce que l'homme est faible, soit parce que la vie est courte, soit parce que, ces besoins étant généraux, il ne peut y être donné satisfaction que par des institutions générales et publiques. Heureux les peuples qui ont cet esprit d'association, parce que, sans lui, une multitude d'intérêts de la plus haute importance seront en soufTrance sans qu'il soit possible d'y pourvoir ! une nmltitude de maux seront là, pesant sur les peuples, sans qu'il puisse y être remédié.
Or. dans l'Eglise, qui a reçu la mission de réhabiliter l'humanité, de relever ce qui est tombé, de guérir ce qui est malade, de puritier tout ce qui est souillé et ftîtri, de ressusciter ce qui est mort, il y a une multitude de maux, parce que les besoins et les maux de l'humanité sont devenus ses maux et ses besoins. Comment pourra-t-elle y remédier ? Par l'association, qui multiplie les forces, en rendant chacun fort de la force de tous, et tous forts de la force de chacun. Aussi, Dieu, qui savait cela, puisqu'il sait tout, a-t-il doté son Eglise de l'esprit d'association qui, du reste, n'est que la charité s'exerçant collectivement. De là donc, au sein du christianisme, une effloraison constante d'Ordres religieux, ayant chacun comme but de leur existence, un bien particulier qu'ils poursuivent non-seulement avec ardeur, mais avec une constance qui ne se dément jamais, qui brave le temps et l'espace, car tous leurs membres s'enchaînent par des vœux perpétuels. Quelles merveilles n'ont-ils pas accomplies ! et dans l'ordre matériel et dans l'ordre spirituel ! Dans l'ordre matériel, ils ont appris à nos pères, qui étaient barbares, nomades, ambulatoires, jusqu'à l'art de cultiver la terre, de faire venir le pain et le vin, en les fixant au sol, en les attachant à la glèbe, ce qui fut le premier pas nécessaire pour arriver à la civilisation ; ils ont créé des prés, des champs, des vergers, des vignobles ; dirigeant les eaux, assainissant les terrains fangeux ; bref, ils ont enseigné l'agriculture, cette mère nourricière des peuples. Grâce à leur indomptable activité, les terres vagues, les forêts inabor-
dables, les marais impraticables ont été changés en opulentes campagnes ; et s'ils ont eu tant d'adversaires, excités, du reste, par la cupidité et lenvie, nul doute que cela ne tienne à ce que la reconnaissance pèse à certains esprits, dans ce siècle surtout, qui a défini l'ingratitude : l'indépendance du cœur. Dans l'ordre intellectuel et spirituel, les services rendus par les moines n'ont été ni moins importants, ni moins précieux; témoin les manuscrits qu'ils ont transcrits, les livres qu'ils ont écrits, les prédications qu'ils ont faites, les missions auxquelles ils se sont dévoués, l'Europe qu'ils ont civilisée. Or, aujourd'hui, grâce à l'impiété du siècle et à la corruption qu'elle engendre, les maux de la société sont plus nombreux, les remèdes et les médecins plus nécessaires que jamais. Que d'ignorances à éclairer ! que d'erreurs à redresser ! que de préjugés à combattre ! que de vices à corriger ! que d'innocences à préserver ! que de faiblesses à soutenir ! que de douleurs à soulager ! que de maladies à guérir 1 que d'abandonnés à recueillir ! que d'orphelins à protéger ! Dès lors, qu'ont à faire les gouvernements qui veulent le progrès, la civilisation, l'amélioration des classes ouvrières, l'extirpation de tous les maux, le retour de l'âge d'or et du paradis terrestre ? Qu'ont-ils à faire, qu'à favoriser l'établissement des Ordres religieux, qui se dévouent à tous les déshérités, soit de la vérité, soit de la fortune; déshérités qui, chez les Grecs et les Romains, étaient abandonnés et mouraient, après avoir végété dans la misère, sans avoir été initiés au monde intelligible '? Qu'ont-ils à faire, qu'à abolir ces lois de proscription, par suite desquelles on ne veut plus reconnaître d'existence légale aux communautés religieuses d'hommes, de telle sorte qu'elles sont réduites à vivre sous le régime de la tolérance :' que dis-je? à n'être même plus tolérées, bien qu'elles se dévouent à toutes les grandes causes, sans le triomphe desijuelles les nations ne peuvent ({ue dépérir, moralement et matériellement, bien qu'elles soient la partie de rhumanité destinée à régénérer et à sanctilier l'autre partie :' Que leur reste-t-il à faire qu'à les accueillir, non -seulement sur le terrain de la liberté, mais encore sur celui de la protection ? Que leur reste-t-il à faire qu'à les fonder, à l'exemple de» princes d'autrefois, (^ui mettaient leur religion et leur gloire à construire des couvents à leurs frais? Les moines sont les plus grands serviteurs de la patrie, par le fait qu'ils se vouent à la ditfusion do l'Evangile; la patrie ne doit-elle pas protéger ses serviteurs ? L'Etat ne doit-il pas soutenir ceux qui sont ses pre-
iTiiers soutiens, loin de recourir à des crocheteurs pour les exi)ulser de leur domicile, et de les jeter dans la rue? Ces instituts religieux ne sont-ils pas. aujourd'hui, plus nécessaires que jamais? que Ton considère soit l'étendue du mal, soit l'impuissance de la société civile à y remédier par ellemême, soit la liberté à accorder à l'initiative privée, soit l'efficacité sociale du ministère ecclésiastique, soit l'impossibilité pour le clergé séculier, dont les membres sont isolés ou absorbés, de itourvoir aux besoins généraux de la chrétienté, besoins qui exigent la collectivité des efforts? Nous demandons donc aux princes la liberté et l'assistance pour tous les Religieux, même pour les Capucins. Nous leur demandons de reconnaître à tous les citoyens le droit de s'associer pour prier, pour expier, pour étudier, pour prêcher, pour écrire, pour obtenir toute autre fin légitime, également avantageuse à l'Eglise et à l'Etat. Nous leur demandons de protéger tous les Ordres monastiques, par cela même et par cela seul que l'Eglise les approuve. Nous leur demandons de leur accorder le seul droit qu'ils aient jamais réclamé, celui de se dévouer au bien public sous toutes ses formes, sans chercher d'autre bénéfice que le Ciel.
Là est l'avenir des sociétés. L'influence que les moines exercent par l'exemple de leur vie simple, frugale, mortifiée, n'est-elle pas d'un effet immense sur les peuples ? N'est-elle pas nécessaire pour contrebalancer l'influence pernicieuse qu'exerce sur les mœurs publiques la vie désordonnée des gens du monde, qui irritent les classes pauvres par l'étalage et les excès de leur luxe, par le spectacle des plaisirs auxquels ils se livrent, des jouissances et des raffinements de volupté qu'ils se procui-ent? On l'a dit : Un hôtel somptueux s'élève dans un quartier pauvre, au milieu des échoppes; les équipages roulent toute la nuit, on entend les violons, le choc des verres, on boit les vins les plus fins dans des cristaux de Bohême, on se trouve malheureux si la récolte de Joannisberg n'a pas été bonne, et cela au vu et au su de l'ouvrier qui voiture la pierre, monte sur les toitures, confiant sa vie à de frêles échelons, grelotte de froid, est en proie aux tortures de la faim. Nous le demandons, les maisons conventuelles où tout est calme, réglé, modéré, ne paralysent-elles pas l'effet de ces fêtes qui aigrissent les classes inférieures contre les classes supérieures et préparent des tempêtes dans lesquelles sombrera peut-être le vaisseau de l'Etat ?
Et ici, voyez l'aveuglement des gouvernements, ou plutôt des philosophes qui les mènent. D'un côté, ils travaillent
avec une rage infernale à rendre suspectes au pouvoir les associations religieuses qui, avec une abné.yation héroKjue, s'occupent à moraliser les citoyens, à les arracher à la misère, au déshonneur, au désespoir, au suicide, et agissent au grand jour ; puis, de l'autre, ils autorisent les sociétés secrètes qui conspirent dans l'ombre, trament des complots ténébreux, et ont pour but avoué la déchristianisation des peuples par la corruption. Ne faut -il pas que les hommes d'Etat soient, ici, pris de vertige? Et si vous doutiez de la perversité de ces sociétés, écoutez quelques-unes de leurs maximes, qui seraient à leur place sur les lèvres de Satan : « Ne nous lassons jamais de corrompre. Il est décidé dans nos conseils que nous ne voulons plus de chrétiens ; donc, ])oi)ularisons le vice dans les multitudes. Qu'elles le respirent par les cinq sens, qu'elles le boivent, qu'elles s'en saturent ! Faites des cœurs vicieux, et vous n'aurez plus de catholiques (1). » Et encore : « Le meilleur poignard qui frappe l'Eglise, c'est la corruption : à l'œuvre donc jusqu'à la fin (2)! » Voilà comment les Etats modernes tolèrent, s'ils n'approuvent, des associations occultes et souterraines qu exercent le ministère de la dépravation publiiiue et comment, en même temps, ils persécutent des associations qui ont pour but la sanctification des peuples ; ils donnent liberté pleine et entière à des réunions où l'impiété et l'esprit révolutionnaire s'attaquent aux éternels principes de l'ordre, et ils i-egardent de mauvais œil des réunions qui ont pour but l'édilication du bien sur les ruines du mal.
Celui qui pratique le devoir est un homme vertueux ; celui qui fait plus que le devoir est un héros. Le moine qui fait plus ({ue le devoir et le précepte, puisqu'il pratique les conseils est donc plus qu'un homme ordinaire. C'est un héros, un géant. Ne faut-il pas savoir l'admirer au lieu de le conspuer? N'y a-til pas déjà assez de citoyens sur le pavé, sans qu'il soit nécessaire d'y jeter les moines pour augmenter l'encombre ment? Est-ce parmi les moines que la justice recrute les assassins, les faussaires, les voleurs et tout le gibier de potence? Etre l'ennemi des moines, c'est être l'ami de leurs ennemis ; n'est-ce pas tout dire? Néron a persécuté le christianisme, donc le christianisme est bon ; si le christianisme était mauvais, Néron ne l'aurait pas persécuté. De même, les moines. A celui qui ne voit pas cela et qui prend ses
(1) Théorie de la Haute-vente. Lettre de Viiidice h \ul)iu;
(2) [KstrnctiuH secrète.
ténèbres pour la lumière, qui croit qu'il n'existe rien parce qu'il ne voit rien, et que le christianisme n'est pas parce qu'il ne l'aperçoit pas, nous pourrions appliquer le vers du poète :
Comme il était aveugle, il crut qu'il faisait nuit.
Du reste, jugeons ici, en terminant, des sentiments qui animent les Religieux, alors même qu'ils sont persécutés. Loin de maudire la patrie, ils ne cessent de l'aimer et de former des vœux pour elle. Un fils de Loyola, après la suppression de son Ordre, au xviii« siècle, écrivait ces touchantes et patriotiques paroles : « France ! nous sommes tes victimes, nous n'en serons p)as moins tes enfants, nous n'en serons pas moins tes sujets, nous espérons même pouvoir devenir encore tes bienfaiteurs. Si ce n'est pas par nos travaux, ce sera, du moins, par nos prières. Oui, qu'on nous ferme à tes yeux la porte dé l'enseignement, celle de la prédication, celle de toutes les fonctions ecclésiastiques, celle de tous les emplois civils ; on ne nous fermera pas pour cela l'entrée des temples et l'oreille du Créateur. Ces temples seront chaque jour témoins des vœux redoublés que nous ferons pour toi. Chaque jour, ce Créateur nous verra, les bras étendus vers le ciel, intéresser sa puissance à ta félicité, lui demander qu'il couronne ton front des palmes de la gloire, qu'il nourrisse dans le cœur de tes peuples la flamme de l'honneur, qu'il continue à faire luire sur tes contrées le soleil de la Foi, qu'il répande sur tes campagnes le fleuve de l'abondance, qu'il écarte loin de tes provinces le démon de la révolte, qu'il fasse asseoir en tout temps sur les tribunaux de tes juges le génie de la modération et de la justice, sur les Sièges de tes Pontifes le génie du zèle et du savoir, sur le trône de tes Maîtres le génie de la bienfaisance et de l'humanité ; qu'il t'envoie tour à tour l'Ange de la paix et de la victoire, que par tes succès il nous console de nos revers, que du moins, à nos revers, il n'ajoute pas les tiens. Tel sera toujours l'objer, de tous nos vœux (1). »
A qui demanderait des autorités touchant les trois points que nous venons d établir, savoir: la liberté de la hiérarchie, la liberté du magistère, la liberté des associations religieuses, nous dirions :
Voulez-vous entendre le pape Léon XIII, parlant officiel-
(1) Apologie générale de l'Institut et de la doctrine des Jésuites. Soleure, 1763, 2» éiiit. Conclusiou générale.
lement? Il dit touchant la hiérarchie : « D'autres enlèvent à l'P^glise le caractère et les droits propres d'une société parfaite, et veulent que son pouvoir, privé de toute autorité législative, judiciaire, coercitive, se borne à diriger par l'exhortation, la persuasion ceux qui se soumettent à elle de leur plein gré et de leur propre vouloir. C est ainsi que le caractère de cette divine société est dans cette théorie complèiement dénatw^ée^ que son autorité, son magistère, toute son action, en un mot, se trouve diminuée et restreinte, tandis que l'action et l'autorité du pouvoir civil est par eux exagérée jusqu'à vouloir que l'Eglise de Dieu, comme toute autre association libre, soit mise sous la dépendance et la domination de l'Etat. Pour les convaincre d'erreur, les apologistes ont employé de puissants arguments... et il en ressort que, par la volonté de Dieu, l'Eglise possède toutes les qualités et tous les droits qui caractérisent une société légitime, supérieure et de tous points par- faite (1). »
Voulez-vous entendre encore le même pontife? Il dit touchant le magistère et faisant justice de la morale civile: « La vraie maîtresse de la vertu et la gardienne des mœurs, c'est l'Eglise du Christ. C'est elle qui conserve, en leur intégrité, les principes d'où découlent les devoirs, et qui suggèrent les plus nobles motifs de bien vivre, ordonne non seulement de fuir les mauvaises actions, de dompter les mouvements de l'âme contraires à la raison, quand même ils ne se traduisent pas en acte. Prétendre assujettir l'Eglise au pouvoir civil dans l'exercice de son ministère, c'est à la fois une gravide injustice et wie gra)ide témérité. Par le fait même, on trouble l'ordre, car on donne le pas aux choses naturelles sur les choses surnaturelles, on tarit, ou certainement on diminue beaucoup Taffluence des biens dont l'Eglise, si elle était sans entraves, comblerait la société; et de plus, on ouvre la voie à des haines et des luttes dont de trop fré quentes expériences ont démontré la grande et funeste influence sur l'une et l'autre société (2). »
Enfin, voulez-vous entendre le SyUabus sur les Ordres religieux : « On doit abroger les lois qui protègent Texistence des familles religieuses, leurs droits et leurs fonctions; bien plus, la puissance civile peut doimer son appui à tous ceux qui voudraient quitter l'état religieux qu'ils avaient em-
(1) Encyc. Libcrtas prœstantissimutn.
(2) Vera est luagister virtutis et custos inoruin ecclosia Cliristi. Eucycl. Immortale Dei.
bi-cissé et enfreindre leurs vœux solennels; elle peut aussi supprimer complètement ces mêmes communautés religieuses, attribuer et soumettre leurs biens et revenus à l'administration et à la volonté de Tautorité civile (1). » — Heureux ceux qui ont la foi, ils ont une boussole ! à plaindre ceux qui ne l'ont pas, ils ont une lanterne, cela est vrai, mais elle n'est pas allumée !