CHAPITRE III
DIEU CONSIDÉRÉ COMME LA RÈGLE SUPRÊME DE LA LIBERTÉ, COMME LA BASE ET LE FONDEMENT DES SOCIÉTÉS HUMAINES.
I. Nous avons vu que la liberté, loin d'être une faculté indépendante, relève de l'intelligence, et, par suite, d'une doctrine et d'une loi. En conséquence, il faut que l'homme, avant d'agir, cherche à savoir quelle est la doctrine et la loi dont il doit relever, selon lesquelles il doit se déterminer. C'est ainsi que la question dogmatique se présente et s'im-
pose à lui dès le début, par cela seul qu'il veut faire acte de liberté. Or, nous n'hésitons pas à dire que cette doctrine est avant tout la doctrine qui traite des choses divines, c'est-àdire la science de Dieu, et, par là même, la théologie, soit dans l'ordre naturel, soit dans l'ordre surnaturel ; soit en tant qu'elle nous fait connaître la vérité sur Dieu par la raison, ou qu'elle nous la fait connaître par la révélation; nous affirmons que la théologie, envisagée à ce double point de vue, est la science que l'homme doit acquérir avant tout pour diriger ses pas qui, sans cela, seraient incertains et chancelants, et lui feraient mener une vie toute de hasard et d'aventure.
II. Or, que nous apprend l'étude des choses divines ? Elle nous apprend qu'il y a un Dieu unique, que ce Dieu étant la cause efficiente de notre être, nous devons lui faire hommage de tout ce que nous sommes, en dirigeant vers lui la liberté que nous tenons de lui. Elle nous apprend que Dieu étant non seulement la cause efficiente, mais encore la cause exemplaire de notre être, nous ne pouvons agir selon ce que nous sommes qu'en agissant selon ce qu'il est lui-même. Elle nous apprend que Dieu, étant notre cause finale, nous devons nous rapporter à lui, qu'étant notre législateur, nous devons nous conformer à la loi qu'il nous a donnée. Elle nous apprend qu'étant notre juge, puisque la vie a sa responsabilité — rationern reddituri — et, par suite, rémunérateur et vengeur, nous devons travailler à obtenir la récompense qu'il promet à la fidélité, et éviter le châtiment auquel il condamnera nécessairement les infracteurs. C'est ainsi que Dieu étant à la fois notre créateur, notre modèle, notre fin, notre législateur, notre juge, il est pour nous la raison dernière du droit et du devoir; c'est ainsi que l'homme, pour faire usage de sa liberté selon le droit et le devoir, doit avant tout s'enquérir de Dieu et en tenir compte. Otez le dogme divin, la liberté, qui doit choisir pour le bien contre le mal, est désarmée, autant qu'elle est enténébrée. N'étant plus soutenue par la pensée de Celui qui voit tout, qui est trois fois saint, qui réprouve tout ce qui n'est pas conforme à sa rectitude infinie . dépourvue de tout point d'appui , pour s'élever vers le liien absolu , elle se trouve ébranlée, cède à tous les entraînements de la nature corrompue, devient la victime, la proie d'ellemême, et l'homme, semblable à un vaisseau sans ancres et sans pilote, est bientôt le jouet dé la tempêté. Ce sont là des vérités de sens commun, sur lesquelles rtous n'insiste-
-serons pas ici, bien que peut-être il serait utile de le faire dans un siècle où, tant la vérité est diminuée, le sens commun devient de plus en plus rare, c'est-à-dire de moins en moins commun.
III. Mais si l'homme est un être individuel, il est aussi un être social, et, nul doute que s'il doit tenir compte de Dieu en tant qu'il est un être individuel, il ne doive aussi en tenir compte en tant qu'il est un être social. S'il a besoin de Dieu pour pratiqueras vertus qui ont rapport à la société intime de lui-même avec lui-même, il en a également besoin pour pratiquer les vertus qui ont rapport et à la société domestique et à la société publique qu'il foi'me avec ses semblables, les principes générateurs de la vertu étant les mêmes dans tous les ordres. Pour s'inscrire contre cette vérité, il faudrait soutenir l'insoutenable thèse que la société, loin de reposer avant tout sur la pratique de la vertu repose sur la force, ce qui serait nier la liberté elle-même et, par suite, amener bientôt l'abrutissement des peuples. L'homme n'est pas autre, n'a pas une nature différente en tant qu'il est homme, et en tant qu'il est citoyen. C'est ainsi que le fond de toute morale sociale, comme le fond de toute morale individuelle, est un fond théologique d'où doit nécessairement découler, comme nous le verrons plus loin, un pouvoir divin ou théocratique. C'est ainsi que le raisonnement philosophique lui-même démontre que sans une base divine la vie sociale n"a plus de raison d'être, que la morale et la politique ne sont pas deux sciences séparées , mais bien une seule et même science ; que, si l'homme est soumis à la loi divine dans Tordre naturel, le citoyen doit y être soumis aussi. La loi du ciel, qui doit régir les affaires privées doit régir aussi les affaires publi<{ues. Il était digne de devenir citoyen d'une maison d'aliénés et d'y être reçu à bras ouverts, l'avocat qui a dit, avec autant de déraison que d'irréligion : La loi est athée et doit l'être. — Digmis est intrare in nostro stulto corpore.
M. Jules Simon, protestant contre Machiavel, le restaurateur de la politique payeune et du paganisme politique, a fort bien dit : « Il n'y a pas une science de la société et une science de l'homme, une morale pour la vie privée et une morale pour la vie publique. Il est absurde de dire qu'il y a deux morales, puisque le caractère le plus évident de la loi morale, c'est d'être invincible, universelle, absolue (1). »
(1^ La Liberté. Introd. Ch. I. La morale.
IV. Aussi, tous les vrais philosophes et tous les peuples unissent-ils leurs voix pour proclamer que le fondement de toute société c'est Dieu, et protestent-ils ainsi contre le libéralisme. Ecoutons ici quelques-unes des notes dont est formé leur immense et céleste concert, commençant par les philosophes, disons mieux, par les sages, le nom de philosophe étant par trop déconsidéré, depuis ({ue l'on a eu la manie ou plutôt la rage de philosopher sans Dieu et contre Dieu.
On lit dans Platon, le saint Augustin des philosophes : « Avant tout, nous devons invoquer Dieu ; c'est par là seulement qu'il nous est donné de constituer notre cité sur un fondement solide. Nous devons le prier de nous exaucer, de se montrer propice et bienveillant pour nous et de venir jusqu'à nous; car ce n'est que lui qui peut nous apprendre les lois que nous devons établir pour la splendeur de notre État (1). » Et encore «f Dans toute république bien constituée il faut avant tout avoir soin de la vraie religion. Une république heureuse n'est ordinairement que celle dont les magistrats sont instruits dès leur enfance dans la connaissance du vrai Dieu, et du vrai bien, parce que l'ignorance du vrai Dieu et du vrai bien est, dans toute république, la source et l'origine d'innombrables malheurs publics et privés et des plus funestes conseils. Le prince doit donc rappeler souvent à ses subordonnés qu'en dehors de la vertu, de la justice et de la vraie piété envers Dieu, rien n'est utile ni agréable dans les choses humaines. La vraie religioyi est la base de la république et, par conséquent, toute impiété doit être sévèrement punie (2). »
Le prince des orateurs romains a écrit ces belles paroles (|ui démontrent que nos politiques myopes ne pourraient que gagner immensément à se mettre à son école : » Je doute fort que si l'on venait à faire disparaître la piété envei-s les
(1) Ante omnia Deum invocemus ut civitatem nostram stahiliamus, ob secramusque ut nos exaudiat et nobis propitius sit atque Ijenii^nus ut ad nos veniat et leges ipse nos doceat uostranique civitatem adornet. De Legib,