‹ Liberté et libérlisme ou l'état chrétienChapitre 21 sur 48 · N. LUI · texte numérisé non relu

N. LUI

(2) Joan. XIX, 31.

tions de la vanité ; le vrai et éternel repos n'est que dans la joip donnée par la possession de Dieu même (1). » Si le dimanche est un jour de repos pour l'âme, qui se fatigue par le déploiement de ses forces, pour le corps, qui s'épuise par un travail trop continu, il l'est aussi pour les animaux, que Dieu protège contre contre la cruauté arbitraire de l'homme (2). Ajoutez que la sanctification du dimanche est, à un point de vue, fondée sur la loi naturelle elle-même; car, si cette loi veut que l'on rende à Dieu un culte particulier, elle veut, par là même, qu'on lui consacre un temps particulier qui soit déterminé par une loi, afin qu'il soit le même pour tous, et que tous puissent se réunir pour rendre à Dieu le culte public qui lui est dû. Ces considérations ne suffiraient-elles pas déjà, à elles seules, pour faire sentir l'importance du précepte dominical, pour attirer sur lui l'attention des puissances du siccle ?

JI. Mais il y a plus : tous les peuples ont sanctifié un jour sur sept, en sorte qu'ici l'humanité tout entière pèse dans la balance en faveur du repos dominical. Il est inutile de parler des Juifs disant hautement que « celui-là n'est l)as de Dieu qui méprise le Sabbat (3)? » Chez les Chinois, on lit dans l'Y-King : « Vous viendrez honorer de sept jours en sept jours le Tien ; » et dans les annales Sec-Masien, on voit que l'Empereur offrait à la suprême unité, Tai-Y, un sacrifice tous les sept jours (4). » Chez les Grecs, môme observance. Homère a dit : « Le septième jour, jour sacrée avait éclairé l'univers (5). » Le poète Aratus écrivait ces lignes remarquables : « Il était de la plus haute sagesse que Dieu, qui avait créé l'univers et qui était touché des maux dont la vie de tous les hommes est affligée, nous accordât pour nous reposer, un septième jour, qu'on pourrait naturellement a])peler le jour de la Lumière, puisque c'est en ce jour que l'on aperçoit tout. On pourrait encore lui donner le nom de jour de la Sagesse, car c'est d'elle que toute lumière procède, etc. (6). » Quant au divin Platon, voici ses paroles : » Les Dieux, touchés de compassion pour le genre humain, condanmé par sa nature au travail, nous ont mé-

(1) Ep. cxix, ad Januarium.

(2) Kxod. V, 14-15.

(3) Non est hic homo a Deo, qui salihatiim non custodit. Joan, ix, 16.

(4) Essai sur les caractères chinois, par le P. Ciboii, p. 381, note 37, Toin IX des Mémoires sur la Chine, 1783.

(5) Ap. Euseb. Préparatio^i évangcliqi<c, 1. xiii, ch. 12. (Cl) Il)id.

nagé des intervalles de repos dans la succession régulière des fêtes instituées en leur honneur, afin qu'avec leur secours nous puissions réparer dans ces fêtes les pertes de l'éducation qui se relâche et se corrompt en bien des points dans le cours de la vie (1). » Chez les Romains, le grand Pontife et les Flamines étaient tenus de veiller à ce que personne ne travaillât pendant les jours de fêtes. Un crieur public avertissait le peuple de la défense, et le délinquant était condamné à offrir, comme amende, un porc en sacrifice (2). Mucius Scévola, interrogé sur ce qui pouvait être permis un jour de fête, répondit : « Ce qui ne peut être omis ou différé sans un notable préjudice. Quod prœtermissum 7iocerei (3). » Quant aux Empereurs chrétiens, ils sanctionnèrent la loi divine du repos hebdomadaire, par la loi civile, avec l'empressement le plus digne d'éloge ; témoin ces paroles d'Eusèbe, parlant de Constantin : « Il voulut que le jour consacré aux prières, fût celui qui est le premier et le chef de tous les autres, et qui est le jour salutaire du Seigneur, Die?7i qui primus est et caput cœterorwn (4). » III. Après ces considérations, après ces témoignages qui nous montrent les gouvernements modernes descendus, au point de vue religieux, beaucoup plus bas que les gouvernements païens, n'y a-t-il pas lieu à pousser de profonds gémissements et à regretter de n'être pas né dans un siècle meilleur? Quel triste spectacle que celui donné par les chrétiens de nos jours, au point de vue de la sanctification du septième jour, où toutes les affaires devraient être suspendues, pour que Dieu seul soit dans la pensée de tous ! Quel triste spectacle que celui d'une industrie qui, n'interrompant jamais ses travaux, se trouve jetée hors de ses voies légitimes, puisqu'elle ne glorifie pas Dieu, auteur de toutes les richesses qui sont dans la nature, et qu'elle ne sanctifie pas l'homme qui jouit de toutes ces richesses ! Quel triste spectacle que celui du mépris avoué de tout culte public, mépris qui est une abdication scandaleuse, non- seulement de la foi chrétienne, mais encore de toute religion ! Quel triste spectacle que celui de la profanation d'un jour qui est le jour du spiritualisme, puisqu'il est le mémorial de la création par un Dieu personnel, et dont on fait un jour

(1) Les Lois, 1. ii, page 73, Trad. Cousin.

(2; Macrob. Saturn, 1. i, c. 16. ^

(3) Id. Ibid. Cf. Sergius, sur les Géorgiques de Virgile.

(4) De vita Constantini, 1. iv, c. xviii.

d'athéisme, de sensualisme, de trafic et de brocantage, de travaux terriens, de fêtes mondaines, de parties de plaisir! N'y a-t-il pas lieu, ici, à verser les larmes les plus abondantes et les plus amères, à redire les Lamentations de Jérémie « qui attendrissent encore ceux qui les entendent? » Et, spectacle plus triste encore, le scandale vient soit directement, soit indirectement des gouvernements eux-mêmes, qui devraient donner l'exemple du devoir et du respect pour le grand jour. Ils donnent le scandale en laissant l'ouvrier se livrer le dimanche à des occupations mercenaires, et cela, ostensiblement, au vu et au su de tous, lorsqu'il n'y a pas urgence. Ils le donnent par leur inertie, lorsqu'il s'agit de faire respecter les lois protectrices du dimanche, là où elles existent. Ils le donnent en abolissant ces mêmes lois, qu'ils n'ont plus l'énergie de faire respecter et qui, grâce à leur indifférence, sont devenues lettre morte. Ils le donnent en laissant les patrons, les industriels, tyranniser l'ouvrier jusque dans sa conscience. Ils le donnent en tolérant tous ces entrepreneurs de plaisir, qui exploitent le dimanche au point de vue du lucre, de telle sorte que les grandes solennités de l'Eglise sont les plus désirées par eux, attendu qu'elles sont pour eux l'occasion d'un gain plus considérable. Ils le donnent de mille autres manières diverses. Voilà ce qu'ils savent faire et ce qu'ils ne savent pas faire, à l'endroit du dimanche. Nous disons haut que, par là, ils se montrent infidèles à leur mission, qui a pour grand but de procurer la gloire de Dieu, la sanctification des peuples, et qu'en méprisant la loi chrétienne, ils se montrent indignes de commander à des nations chrétiennes, dans la grande majorité de leurs membres. Au lieu de dédaigner et de mépriser les consciences, ne devraient-ils pas se dire : Nous reconnaissons plusieurs religions, nous les reconnaîtrons autrement que sur le papier et sur le budget; comme toutes elles reconnaissent la nécessité de sanctifier un septième jour, nous leur prêterons appui pour en amener l'observance et réformer les mœurs et les habitudes ; nous leur viendrons en aide par la loi, par l'exemple, par l'infiuence que nous pouvons exercer, par tant do moyens :'i notre disposition. Ce langage ne serait que le langage du droit et du devoir, du droit des fidèles et du devoir des princes.

« Les })rinces, dit Bossuet, font sanctifier les fêtes. Les Ordonnances sont pleines de peines contre ceux qui violent les fêtes et surtout le saint Dimanche. Et les Rois doivent ol)liger les magistrats à tenir soigneusement la main à

l'entiTTe exécution de ces lois contre lesquelles on manque beaucoup, sans qu'on y ait apporté tous les remèdes nécessaires. C'est principalement de la sanctification des fêtes que dépend le culte de Dieu, dont le sentiment se dissiperait dans les occupations continuelles de la vie, si Dieu n'avait consacré des jours pour y penser plus sérieusement et renouveler en soi-même l'esprit de la religion . . . Les fêtes chrétiennes sont beaucoup plus simples, moins contraignantes et en même temps beaucoup plus consolantes que celles des Juifs, où il n'y avait que des ombres des vérités qui nous ont été révélées ; et cependant, on est bien plus lâche à les célébrer (1). »

Mais ici comme partout, il nous faut faire justice des allégations inspirées au souffle de l'Enfer.

IV. On allègue les nécessités de l'industrie, du commerce. Mais l'industrie et le commerce sont-ils tout? Ne faut-il point savoir penser aux nécessités spirituelles et morales de l'ouvrier, de la société qui. depuis qu'elle s'est soustraite à l'influence salutaire du christianisme et a substitué la souveraineté de l'homme à la souveraineté de Dieu, est devenue malade, gravement malade, et qui, bientôt, peut-être lorsqu'il ne sera plus temps, se convaincra qu'elle n'a été grande que parce qu'elle a été chrétienne? Et ici, les philosophes, au nom même de la philosophie, ne devraient-ils point prendre parti pour le dimanche chrétien? Quelles sont les œuvres défendues en ce jour? Ce sont les œuvres serviles, les travaux corporels qui autrefois étaient accomplis par les esclaves. Quelles sont, au contraire, les œuvres prescrites ou permises? Ce sont des pratiques sanctifiantes, des œuvres dans lesquelles l'esprit a la principale part, les travaux intellectuels, les œuvres libérales qui se rapportent à ce que les anciens appelaient les arts libéraux et qui contribuent au développement de resi)rit. Tout cela ne doit-il pas réconcilier au dimanche nos sages qui ne parlent que de spiritualisme, de contemplation, de métaphysique, de monde suprasensible, intelligible, et qui ont sans cesse sur les lèvres ces mots : les choses de l'esprit. La philosophie, en même temps qu'elle est la science des choses humaines, n'est-elle pas aussi la science des choses divines, selon la définition de l'antiquité : Philosophia est scioitia rerum divinarion et îmmmiarum?

(\) Politique, 1. vi, c. v.

V. On allègue, pour l'ouvrier, la nécessité de gagner le pain quotidien. Mais qu'arrive-t-il, lorsqu'il profane le dimanfhe l)ar un travail sacrilège? C'est que, tant un jour de repos est nécessaire, il fait le lundi, dans lequel, loin de gagner soyi vain quotidien, il dépense, dans l'orgie, le gain de la semaine, le pain de sa femme et de ses enfants, dans lequel il boit les sueurs de son travail hebdomadaire. Lequel vaut le mieux? Ou le dimanche, repos' du sanctuaire, ou le lundi, repos du cabaret? Nul doute que ce soit le premier. Le repos du dimanche, qui est réparateur, dispose au travail et à l'action pour six jours; le repos du lundi, qui énerve, dispose à la paresse pour le même nombre de jours. Le repos du dimanche est le repos de l'ordre; celui du lundi le repos du désordre. Le repos du dimanche, c'est l'économie, l'épargne; le repos du lundi, c'est la dépense, les dettes, par suite, la perte du crédit, puis, par suite encore, la misère, la mendicité, l'hôpital. Le repos du dimanche, c'est la paix des familles; le repos du lundi en est la discorde, le fléau : choississez. Un écrivain anglais , parlant de son pays, où la loi prohibe le travail du dimanche, a fort bien dit : Bien que depuis des siècles nous nous reposions un jour sur sept, il est certain que nous n'en sommes pas plus pauvres, nous en sommes au contraire plus riches. Ce jour de repos n'est pas un jour perdu. Quand le travail est suspendu, quand la charrue repose immobile dans le sillon, quand la Bourse est silencieuse, quand la fumée des cheminées cesse de monter dans les airs, il s'accomplit une œuvre aussi importante pour la richesse du pays que toutes les autres qui ont lieu dans les jours les plus chargés d'occupation. L'homme, cette machine des machines, répare et renouvelle ses forces en se reposant, de telle sorte qu'il retourne au travail, le lundi, avec l'esprit plus lucide, le cœur i)lus satisfait et une vigueur i)hysique toute nouvelle.

VL On allègue la liberté de conscience ; mais cette liberté, <[ue l'on invoque contre le dimanche, nous l'invoquons, nous. ei! faveur du dimanche. N'est-il pas vrai, en jetant un c^up d'(eil sur ce ^\m se fait, que cotte liberté est violée et foulée aux pieds par le profanateur du repos dominical ? On ferme iatelier quand l'oflice est terminé et, par là, on donne la liberté du mal, après avoir refusé la liberté du bien ; on force l'ouvrier à travailler le dimanche, sous peine du renvoi, et ainsi on le place dans l'alternative ou de jtrofancr le dimanche, ou d'avoir faim. On on fait un instrument forcé de sa fortune, tant on a d'ài»reté pour des gains sacrilèges;

JL

on le contraint à rester constamment attaché, malgré sa conscience, à son instrument, son métier, sa machine; puis, après cela, on invoque la liberté de conscience. Quelle dérision ! Quel masque ! Quelle hypocrisie ! Que dirai-je ? On lui fait un sort mille fois plus dur que celui du serf attaché à la glèbe, puis(iue celui-ci, du moins, avait le jour sacré pour se dilater du côté de Dieu et se reposer dans l'inliiii. Que diraije encore ? On ruine son corps sans aucun souci de son âme, comme autrefois des maîtres égoïstes laissaient périr physiquement et moralement leurs esclaves, songeant uniquement à en tirer lucre et profit. Voilà où nous en sommes, voilà ce que font tous les jours, avec une cupidité impie et toujours inassouvie, ces amis des classes laborieuses, ces amis du genre humain, ces philanthropes, ces parleurs éternels de liberté. Jusques à quand les entendrons-nous? Ils agissent de telle sorte que l'homme, au nom de la liberté de conscience, mais non pas au nom de la liberté de sa conscience, est assimilé à son outil, dont rien ne le distingue ; à l'animal, dont le caractère est de n'avoir pas la notion du temps, de ne pas distinguer les jours. Nous le demandons, est-ce là de l'équité, de la justice, de la suite dans les idées? Est-ce là se montrer digne de la liberté, que l'on invoque*^ Puis, de par la liberté de conscience, ne faudrait-il pas respecter aussi la conscience des chrétiens qui croient au devoir d'observer le dimanche, et qui sont péniblement affectés quand ils le voient méconnu, outragé et foulé aux pieds ?

VII. On allègue la nécessité de la production i)our suffire aux besoins de la consommation. Mais la production ne peutelle pas devenir trop abondante ? témoin les chômages, qui reviennent d'une manière périodique? La production n'est-elle pas trop abondante, aujourd'hui, que l'on diminue forcément le nombre des heures consacrées au travail ? L'ouvrier luimême, qui allègue la nécessité de travailler le jour du dimanche, afin de subvenir aux nécessités de la vie, n'est-il pas le premier à réclamer la diminution des heures de travail, en même temps qu'il demande le maintien, €t même l'augmentation des salaires ? Un des maux qui est résulté de la concurrence illimitée, sans frein et sans mesure, n'est-il pas l'encombrement des produits ? Ne nous y trompons pas. La quantité des choses consommées est limitée. Un cordonnier aura beau travailler cinquante-six jours de plus pendant le cours de l'année, il n'en résultera pas que l'on usera et que l'on achètera une paire de souliers de plus. Du reste, ainsi qu'il a été dit> l'ouvrier qui se sera reposé le dimanche,

travaillera pendant les six jours de la semaine avec plus de courage, d'ardeur, d'activité, travaillera mieux, aura un gain tout aussi considérable, et ce que l'on appelle le temps perdu par la sanctification du dimanche, sera largement récupéré, loin d'être enlevé à production. C'est là un fait d'expérience, et que peuvent contre l'expérience tous les raisonnements de l'économie politique? L'ouvrier, par le repos dominical, préviendra aussi les courbatures, la vieillesse précoce, toutes les maladies cruelles qu'amènent les excès de travail et qui condamnent, pendant de longs jours, à un repos forcé. C'est ainsi qu'en définitive, la production gagnera au repos du dimanche. Il en est, du corps de l'homme, ce qu'il en est du corps de la bête. Faites travailler une bête de somme, un cheval, tous les jours sans interruption, ou accordez-lui des repos intermittents, et vous vous convaincrez bientôt, par la vigueur avec laquelle il accomplira son travail, que ces repos, loin d'être du temps perdu, ont été, au contraire du temps gagné, et vous tirerez pour conclusion que le repos du septième jour, qui fait partie de l'économie animale, doit aussi faire partie de l'économie sociale. Si la conservation de la vie est un devoir, à tel point que celui qui la détruit en lui, commet un crime, l'observation du dimanche doit être comptée , non-seulement parmi les devoirs qui sont imposés par la religion chrétienne, mais encore parmi les devoirs qui nous sont imjiosés par la nature. L'homme n'a qu'une certaine somme (le forces physiques, s'il les outrepasse par un travail forcé il tombe et souvent pour ne plus se relever.

VIIL Enfin, on allègue contre la sanctification du dimanche, le besoin pour l'homme de se distrawe, et riourcela, de samuser. Mais, n'y a-t-il des distractions et des amusements autres que ceux que l'on trouve dans les théâtres, dans les cabarets, qui sont abrutissants, dans les bals qui sont étourdissants, et ibnt les i)euples légers et frivoles, qui ne songent qu'aux délices de Capoue, sans penser que l'homme ennemi veille et guette sa ])roie? Ce n'est pas à l'école du plaisir que se forment les générations fortes, mais à l'école de l'austère devoir, de la religion du Clirist, dont il est dit qu'il a pleuré, mais dont il n'est pas dit qu'il ait ri. Nul doute que nos maux de tout nom ne tiennent à ce que l'on ne prie plus socialement, ou. du moins, à ce que la prière sociale est notablement diminuée, ("est Dieu (jui tient les guides. La fortune n'est qu'un mot vide de sens ; la Providence, voilîi le vrai mot philosopiii(juo. (Juaud on ne prie

]»Ius, on ne reçoit i»lus les inspirations du ciel au moment de prendre une décision suprême, on se fourvoie, et une fois fourvoyé, on roule à l'abîme, on y fait rouler avec soi tout un peuple qui, par son dédain du dimanche, a cessé de mettre Dieu dans ses intérêts. < On a beau, dit Bossuet, composer dans son esprit tous ses discours et tous ses desseins, l'occasion apporte toujours je ne sais quoi d'imprévu, en sorte qu'on dit ou qu'on fait toujours plus ou moins qu'on ne pense. Et cet endroit inconnu à l'homme dans ses propres actions, ou dans ses propres démarches, c'est l'endroit secret par où Dieu régit, et le ressort qu'il reonue. S'il gouverne de cette sorte les hommes en particulier, à plus forte raison, les gouverne-t-il en corps d"Etat et de royaume (1). »

IX. Et que les princes ne disent pas que l'idéal qui vientd"être tracé est trop élevé pour être réalisable. Qu'ils pensent plutôt à ce qui se fait aux Etats-Unis, où le gouvernement, qui se désintéresse de la religion, qui lui reste totalement étranger, a cru, malgré cela, devoir prendre parti })0ui' le dimanche ; se plaçant pour cela au point de vue de ce qu'il y a de plus fondamental et de plus primitif dans toute société. Qu'ils écoutent le Sénat et les Chambres de cette République, édicter, en la motivant, la loi en faveur du septième jour.

« 1. La sanctification du dimanche est une chose d'intérêt public.

» 2. Un utile soulagement des fatigues corporelles.

» 3. Une occasion de vaquer à ses devoirs personnels et de réparer les erreurs qui affligent l'humanité.

» 4. Un motif particulier d'honorer, dans sa maison et à l'Eglise, Dieu, le Créateur et la Providence de l'univers.

» 5. Un stimulant à se consacrer aux œuvres de charité, qui font rornement et la consolation de la société.

» Considérant : a.) — Qu'il y a des incrédules et des gens inconsidérés qui, méprisant leurs devoirs et les avantages que procure à l'humanité la sanctification du dimanche, outragent la sainteté de ce jour, en s'abaudonnaut à toutes sortes de plaisirs, et en s'adonnant à leurs travaux ;

» h.) — Qu'une telle conduite est contraire à leurs intérêts, comme chrétiens, et trouble l'esprit de ceux qui ne suivent point ce mauvais exemple ;

» c.) — Que ces sortes de personnes font un tort à la société tout entière, en introduisant dans son sein des tendances de dissipation et d'habitudes immorales ;

(1) Politiqi(e, 1. viii, art. vi, prop. vi.

» Le Sénat et les Chambres décrètent :

» I. — Il est défendu, le dimanche, d'ouvrir les magasins et les boutiques, de s'occuper à un travail quelconque, d'assister à aucun concert, bal ou théâtre, sous peine d'une amende de 10 à 20 shelling (12 fr. 50 à 20 fr. 50) pour chaque contravention.

» II. — Aucun voiturier ou voyageur ne pourra, sous la même peine, entreprendre un voyage le jour du dimanche, excepté le cas de nécessité dont la police sera juge.

» III. — Aucun hôtel ou cabaret ne pourra s'ouvrir le dimanche aux personnes qui habitent la commune, sous peine d'une amende ou de la fermeture de l'établissement.

» IV. — Ceux qui, sans cause de maladie ou sans motif suffisant, se tiendront éloignés de l'Eglise pendant trois mois, seront condamnés à une amende de dix schellings.

» V. Quiconque commettra des actions inconvenantes à proximité ou dans l'intérieur de l'Eglise, payera 5 à 40 schellings d'amende.

» L'exécution de ce décret est confié aux employés de police choisis tous les ans par la commune, »

Quel beau spectacle que celui d'un peuple plongé tout entier, le dimanche, dans le recueillement et la prière, se retrempant en Dieu et se rattachant par les aspirations et les élans de tout son être au principe universel, au créateur de toutes choses, venant dans le temple comme dans la grande et unique école à laquelle il peut soit se former, suit se réformer! Quel triste spectacle, au contraire, que celui d'une industrie athée, dédaignant le jour de Dieu! Que fait-elle, par son mépris de la grande loi primordiale:* P^lle altère les forces du cor])S. elle déprave les âmes, elle éteint le sentiment de l'immortalité, regardant la mort uni- ({uement comme une dette à payer au néant. Si elle gagne quelquefois de l'argent, elle fait aussi gagner à l'individu des infirmités et des vices, à la famille la dissémination et l'éparpillement de tous ses membres, à l'Etat une population qui vit dans les tavernes, se livre à la soûlerie, à la ribotte, au dévergondage, au débordement, à l'orgie sous tous ses noms et toutes ses formes et va mourir dans les hôpitaux. Vous avez entendu, grands de la terre : réfiéchissez, pesez, jugez et agissez.

Des fêtes civiles n'aboutissent [)as parce que Dieu n'y est pas.

lleniarquons en passant «pie toutes nos réflexions contre les libertés modernes en faveur de la protection de l'Eglise

par l'Etat, sont de tous les temps, de tous lieux, et s'appliquent à tous les gouvernements: « Aucune époque ne peut se piisser de vérité, de religion, de justice, grandes et saintes choses que Dieu a mises sous la protection de l'Eglise (1). » Par suite aucune époque ne doit se passer de l'Eglise. Le naturalisme ne pourra jamais la supplanter, par la raison bien simple qu'il n'a pas de capital intellectuel et philosophique, attendu que se contentant presque toujours de, protester, il a un caractère tout négatif. Que faire, que projeter, qu'entreprendre, que poursuivre, que réaliser dans la vie, quand on n'a pas de capital ?

fil.

La fer7neture des cabarets.

I. Par là même qu'un gouvernement doit accorder la liberté et la protection du Dimanche, qui a pour objet le culte de Dieu et le culte de la vertu, il doit réprimer tout ce qui lui fait obstacle, de même qu'il doit favoriser tout ce qui est de nature à le faire respecter. Or, une des grandes plaies de la société, c'est la multiplication et la fréquentation des cabai-fets, où le peuple se rend le saint jour, même pendant les offices, pour se matérialiser, au lieu de venir dans le temple pour se spiritualiser. Tout a été dit sur ce mal public. Qu'il nous suffise de faire quelques réflexions se rapportant plus spécialement k notre sujet, au libéralisme, qui laisse à l'homme la liberté de s'abrutir. Là, l'ouvrier va, et le dimanche et pendant la semaine, et le jour et la nuit, se dégrader; là, il va oublier qu'il est homme, qu'il est chef de famille, qu'il est époux, qu'il est père ; là, il dépense en orgies les fruits de son travail, tancfis que sa femme, ses enfants sont sans pain, à la charge des bureaux de bienfaisance et de la charité publique. Les gouvernements, qui doivent être moralisateurs, qui sont établis pour procurer le bien des peuples, au point de vue de l'âme comme au point de vue du corps , doivent-ils préférer quelques revenus liscaux obtenus au prix de l'avilissement de toute une multitude de citoyens, à la splendeur humaine et chrétienne de cette même multitude? à la paix, au bien-être d'une foule de familles ? Il serait intime, pour un Etat, de

(1) Encycl. Libertas prœstantissimuni.

corrompre le peuple pour s'enrichir, de s'enrichir en le corrompant. Il est, au contraire, noble et digne de lui de rendre ses sujets heureux en les rendant vertueux, car pour les nations comme pour les individus, la dignité comme le bonheur de la vie ne se trouve que dans la vertu, et c'est en vain qu'on les chercherait ailleurs. Autrefois, sous l'influence et sous l'empire du sentiment chrétien, tout ouvrier se disait à lui-même : J'ai un père, une mère, qui sont devenus vieux ou vont le devenir ; il faut que je travaille et que je fasse des épargnes, afin de pouvoir les nourrir comme ils m'ont nourri moi-même. Et l'ouvrier travaillait, et il économisait, et il remplissait un des devoirs les plus doux de la nature et de la religion, le devoir de la piété filiale. Aujourd'hui, sous l'influence du libéralisme gouvernemental (jui laisse chacun libre de faire à peu près tout ce qu'il veut, les ouvriers se disent : Buvons, mangeons, amusons- nous, couronnons-nous de roses ; quant à nos vieux parents, les Petites-Sœurs des Pauvres, les bureaux de bienfaisance, les hospices, les communes et l'Assistance publique seront là pour en prendre soin. Qu'y a-t-il à espérer pour l'avenir d'un peuple, quand l'Etat non-seulement tolère et multiplie des établissements où l'on apprend à oublier et à fouler aux pieds les sentiments les plus primitifs de l'àme? sentiments qui survivent dans le cœur du sauvage lui-même à la ruine de tous les éléments qui constituent la civilisation.

Voilà où mène la liberté du cabaret : à la dépravation de l'espèce humaine. Vous légiférez contre l'ivrognerie, fermez les débits de vin. Le vrai moyen de supprimer le péché, c'est de supprimer l'occasion du péché.

n. Ajoutez que là où régnent des habitudes d'ébriété, de gourmandise, de bonne chère, de luxe, de dépenses, par lesquelles on se procure l'inutile, le superflu, aux dépens du nécessaire et de l'utile, les problèmes sociaux restent insolubles. Toute passion est un goulfre toujours béant et sans fond. Elle est insatiable, et ne connaît que ce mot : Af/er. affer, apporte, apporte encore, apporte toujours; plus on lui doiuie, plus elle absorbe ; plus elle dévore, plus elle est dévorante ; plus elle engloutit, plus elle devient engloutissante. La grande question du jour , en économie politique, est celle des salaires ; à elle se rapportent de i)rès ou de loin toutes les autres. Eh bien! doublez, triplez, (juadruplez les salaires, si vous laissez l'ouvrier se démoraliser à l'école du sensualisme et du plaisir, sans le mettre à l'école du christianisme, qui est l'école austère de la mortification

et (lu devoir, vous n'aboutirez pas, et après avoir beaucoup réfléchi, beaucoup écrit, beaucoup essayé, après avoir tourné et retourné la question dans tous les sens, vous serez obligé, en dehors de l'Evangile, de dire avec déception et désespoir : La solution. . . c'est qu'il n'y a pas de solution!

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