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CHAPITRE XVII

DES POINTS PARTICULIERS TOUCHANT LESQUELS l'ÉTAT DOIT

PROTÉGER l'Église ou a tout le moins lui laisser LA liberté, suite. — vni. l'éducation chrétienne et

l'éducation naturaliste ou PROFANE. — ALLÉGATIONS ET RÉPONSES.

I. N021S 7ie nous occupons pas de 7^eligton. — II. Il y aura un représentant des cultes dans les établisse7nents d'instruction. — III. Tous ont le droit de dominer l'instruction. — IV. L'enseigne^nent aujourd'hui n'est plus le monopole., les catholiques ont le droit d'ouvrir des écoles à eux. — V. Si 071 laisse le clergé libre et surtout si on le protège, il attirera tout à lui et sera bientôt tout-puissaiit . — YI. Les corpoi^iiotis enseignantes, c'est l'Etat enseignant leur enseignement, c'est l'enseigtieînent de l'Etat. — VIL L'enseignement naturaliste considéré en lui-mè7ne peut être irréprochable. — VIII. Le clergé 7ie lyeiit donner qu'im enseig^icTnent a7iti-naiional. — Ui. Le clergé ne peut do7iner qu'u7i enseigne^iwnt qui enté7îébrera les esprits. — X. La liberté de conscience étant un pri72cipe des sociétés modernes, 7ie faut-il pas en te7iir compte et la respecter? — XI. Coiiclusions.

Reprenons et démontrons contre l'enseignement sinon théoriquement, du moins pratiquement athée, dans quels abîmes se précipite quiconque bannit Dieu de l'éducation.

I. Nous 7ie 710US occupons pas de la religion, par suite on ne peut pas 7ious accuser de détruire ta religion dans l'fhne de I'e7ifa7it. Alors vous n'êtes pas à la hauteur de votre mission, vous ne donnez pas réellement l'éducation, puisqu'il n'y a pas d'éducation sans religion, ainsi qu'il a été dit, la religion pouvant seule développer les facultés morales et former le cœur à toutes les grandes vertus qui font l'homme et le citoyen ; vous n'êtes pas réellement les maîtres, les instituteurs des enfants, vous en êtes les meurtriers, puisque vous tuez en eux l'homme moral, l'homme chrétien que vous n'y développez pas et que vous vous

occupez uniquement, par l'instruction toute humaine que TOUS leur donnez, de la Cjirrière qu'ils ont à fournir ici-bas, de leur carrière terrestre, sans vous occuper de leur carrière céleste, de leur destinée finale qui est Dieu en lequel est la vie, en dehors duquel est la mort. Ah f combien vous êtes loin de l'ancienne Université, dont Rollin disait qu'elle a été fondée par les Rois de France, pour qu'elle se propose dans sa mission si importante « trois grands objets qui sont : la science, les mœurs, la religion ». Après quoi il ajoute : « Elle songe premièrement à cultiver l'esprit des jeunes gens et à l'orner de toutes les connaissances humaines dont ils sont alors capables. Ensuite elle s'applique à rectifier et à régler les cœurs par des principes d'honneur et de probité, pour en faire de bons citoyens. Enfin, elle tâche d'achever et de perfectionner ce qu'elle n'a fait Qu'ébaiicher jusque là, et elle travaille à mettre pour ainsi dire le comble à son ouvrage, en formant en eux Cliomme et le chrétien (1). »

Nous ne nous occupons pas de religion. Cela est-il bien vrai ? Pouvez-vous ne pas vous en occuper, soit pour, soit contre, et cela par la raison bien simple que la question religieuse est mêlée à toutes les autres questions, à toutes les sciences : à la philosophie, à la géologie, à la physique, à l'astronomie, à l'histoire naturelle, à l'histoire humaine. On ne peut l'éviter, quelque désir que l'on en ait, quelque indifférence que l'on aftecte. Les diverses sciences, envisagées par leur côté le plus élevé sont toutes brûlantes et toutes palpitantes de Dieu , parce que Dieu , à titre de ci'éateur du monde, se retrouve à toutes les origines et, par suite, partout et toujours. Le professeur qui ne parlerait pas de Dieu à ses élèves, montrerait donc suffisamment qu'il n'est pas un vrai savant, puis([uela science serait pour lui en dehors de Dieu, puisqu'il dédaignerait Dieu et, en dédaignant Dieu, co qui est de l'impiété, de l'antireligion, il no i)Ourrait.parson abstention, que nuire au développement du sentiment religieux dans l'enfant, qui n'attachera aucune importance à tout un monde au(iuel il verra ses maîtres rester étrangers. Il ne pourrait que faire disparaître peu à peu, dans ceux qui lui seraient confiés, la foi, i)uis avec la foi, l'espérance qui est une fille de la foi, puis avec la foi et l'espérance, la charité qui en procède. Tous les sentiments s'étiolent et s'atrophient là ou ils cessent d'être cultivés, et

(1) Tntitt.', des Etiidts. Discours iirclimiuaire.

par suite, le sentiment religieux. Nous pouvons dire ici à tous les maîtres qui traitent de la science uniquement au point de vue naturel et profane : Ou vous touchez aux grandes questions de la création et des origines, ou vous n'y touchez pas. Si vous n'y touchez pas, vous n'êtes pas de vrais savants, puisque vous restez étrangers à la haute philosophie, à la philosophie altissime, celle qui remonte à la cause première des choses. Si vous y touchez, ou vous parlez de Dieu, ou vous n'en parlez pas. Si vous n'en parlez pas, vous êtes des athées pratiques, et par votre silence, vous jetez le discrédit sur la religion aux yeux de vos disciples qui remarqueront nécessairement que vous évitez de nommer Dieu, vous contentant de prononcer le mot nature. Si vous en parlez, il n'y a plus lieu pour vous de dire que vous ne vous occupez pas de religion.

Nous ne nous occupons pas de religion. S'il en est ainsi vous êtes neutre à son endroit. Mais cette neutralité, derrière laquelle vous vous retranchez, n'est qu'une fiction, loin d'être une réalité. On ne peut pas s'abstraire complètement de Dieu, à tel point que si l'on n'est pas pour lui on est nécessairement contre lui. On a beau vouloir le supprimer, le bifler, l'expulser, il est là qui s'impose fatalement à l'àme. Il est dans la nécessité de notre nature que tous en parlent : le juste, pour le louer et le bénir; l'impie, pour le blasphémer et le maudire. Bon gré malgré il faut donc que vous vous occupiez de religion. D'ailleurs, qu'est-ce que votre abstention sinon de l'inditférence pour Dieu ? Or, être inditférent pour Dieu, n'est-ce pas le dédaigner, le mépriser, l'outrager et ne voyez-vous pas qu'en ne pas en tenant compte, vous portez félève à le dédaigner, à le mépriser, à l'outrager, à ne pas en faire plus de cas que s'il n'existait pas, à le regarder comme rien, lui qui est tout? Ne voyez- vous pas encore que vous ne donnez point l'exemple à vos disciples et que vous n'êtes pas un vrai maître, attendu qu'un maître véritablement digne de ce nom doit édifier, non seulement par son enseignement, mais encore par sa conduite et être comme la norme ou la règle vivante des mœurs ? Ne voyez-vous pas qu'en ne donnant point l'exemple, par l'accomplissement des devoirs envers Dieu , vous laissez à penser que la religion est une chose inutile, facultative, et qu'on peut ou qu'on ne peut pas en tenir compte selon son bon plaisir? La neutralité n'est donc qu'une abstraction, un mythe, elle ne peut pas être une réalité, bien que toutefois elle prétende en être une. Les naïfs seuls peuvent y croire.

Par elle, le flot de la démoralisation sociale ne peut que monter, monter encore, monter toujours comme il monte sous l'influence de l'athéisme ; car ne pas tenir compte de Dieu, c'est être pratiquement athée, c'est agir comme s'il n'existait pas, comme s'il n'était qu'une chimère, un mot vide de sens. Pour conjurer les maux qui menacent la société, il faut savoir faire du christianisme, comme de Dieu qui en est l'auteur, le commencement, le milieu, la fin de l'enseignement public si l'on veut que cet enseignement aboutisse. Quoiqu'on puisse dire, l'éducation, pour atteindre sa fin, doit s'occuper du côté moral de l'homme; ce qu'elle ne peut faire qu'autant qu'elle s'occupe de son côté religieux, puisque la morale n'existe que x)ar la religion ; elle doit se proposer non-seulement d'orner son esprit, mais encore d'ennoblir son cœur, ce qui n'est possible que par l'action vivifiante de l'Evangile ; elle doit en faire non pas seulement un citoyen de la terre, mais encore un citoyen du Ciel. L'homme, en efiet, n'est pas seulement un animal politique, comme l'a dit Aristote , Çwov roÀtri/ov mais encore selon le même philosophe, un animal religieux, animal religiosîim. Nous le répétons parce qu'on ne saurait trop le redire : La distinction que le maître s'eff"orcerait de faire entre l'instruction et l'éducation est purement spéculative et ne peut tenir sur le terrain pratique, tant l'instruction et l'éducation doivent marcher de front et simultanément, tant l'éducation doit être faite par ceux qui instruisent, tant ceux qui instruisent sans s'occuper de Diou sont impuissants à donner l'éducation.

II. Mais il y aura un représentant des cultes dans tous les établissements d'instruction, et de fait, pas un seul d'entre eux qui n'ait son aumônier, son service divin, ses cours d'instruction, en un mot. les moyens divins de l'éducation à côté des moyens humains de l'instruction. — A la bonne heure ! car alors ce n'est plus là un enseignement exclusivement naturaliste, puis(pj'il est illuminé par un rayonnement du Christ, qui y fait pénétrer la lumière et la chaleur surnaturelles. C'est pour cela qu'il faut aider et concourir à l'action de celui qui est le représentant de la religion et qui est chargé de la graver dans les cœurs, afin de ne pas revenir en arrière, à l'époque néfaste duMonoi)ole, où les aumôniers eux-mêmes se plaignaient de la stérilité de leur ministère, grâce à leur isolement et à l'attitude de bon nombi-e de maîtres qui, par leur indiflérence ou par leur opposition accentuée et de parti pris à l'endroit de la religion.

paralysaient renseignement religieux. Voici, en effet, ce que l'on en disait, à cette époque d'une tyrannie sans nom. Tenu à l'écart, il en est réduit à voir s'écrouler sans cesse l'édifice qu'il s'eftorce de construire. En dehors de la chapelle il est dépourvu de toute action, il ne peut parler que pendant quelques heures trop courtes à des esprits fatigués. Il peut à peine donner la connaissance de la religion, loin de pouvoir faire fleurir la piété et la ferveur. Son enseignement est dépourvu de sanction, puisque dans les examens préalables à l'obtention des grades, le candidat n'est pas interrogé sur la doctrine religieuse, soit parce que l'examinateur peut être sans culte, soit parce que la question religieuse paraît être de peu d'importance, car elle ne traite (jue de Dieu, de l'âme, du Christ, de l'Eglise qui, cela va de soi, doivent être reléguées au second, sinon à l'arrière-plan. Le milieu dans lequel il travaille lui étant quelquefois hostile, ou du moins peu sympathique, il sème et récolte peu. La confession, pour ne citer qu'un des devoirs fondamentaux de la religion chrétienne, n'est pas fréquentée. — Ce dernier fait suffit pour montrer la haute insuffisance de l'enseignement naturaliste. La confession, en effet, est l'inspection des âmes, la revue des consciences. Avec les conseils, les exhortations, les encouragements, en un mot, la direction qu'elle donne, la confession est le grand moyen par lequel se fait la formation morale et religieuse de l'enfant et du jeune homme, le moyen nécessaire d'une bonne éducation. L'aveu du mal, le repentir, la résolution, puis la réhabilitation sont nécessaires à quiconque étant tombé dans le désordre, ayant laissé les mauvaises habitudes prendre empire sur lui. veut réparer le passé et inaugurer un nouvel avenir. Vérité incontestable. On l'a dit. Le sacrement de pénitence , avec les actes vertueux qu'il implique, est en harmonie avec les premiers besoins, les sentiments les plus intimes de l'âme. Comme l'enfant coupable se sent à l'aise quand il a avoué sa faute à son pcre ou à sa mère. Combien cette faute lui pèse et l'accable, tant qu'il ne Ta pas reconnue et n'en a pas obtenu le pardon ! Combien dès lors, est salutaire la pratique de l'Eglise qui, dans sa sollicitude prévoyante et sa tendresse maternelle, fait approcher de bonne heure les enfants du sacrement de pénitence pour les habituer à l'examen de leur conscience, à la connaissance d'eux-mêmes, à des réparations volontaires qui sont la condition de l'absolution du péché et de la paix intérieure, un un mot, à des pratiques qui forment à la vertu, renouvellent l'âme, luicommuni<iuent

sans cesse de nouveaux élans vers le bien et donnent à la vie entière une direction salutaire !

Pauvre pédadogue que celui qui croyait avoir résolu les graves problèmes qui se rattachent à l'éducation parce qu'il avait imaginé de faire apprendre l'alphabet aux enfants avec des lettres en pain d'épice. Mais ici comme partout, citons quelques témoignages pour corroborer ce que n(His venons de dire du passé afin de prémunir, pour l'avenir, ceux qui seraient tentés de revenir en arrière.

« On veut bien permettre à l'élève, dit le P. Ventura, de prier le matin et le soir, mais les exercices de la chapelle sont neutralisés par les exercices de la classe. On lui administre quelques leçons religieuses là où l'on fait à la religion l'honneur de s'en occuper, mais les bonnes impressions qu'elles produisent sont neutralisées, etfacées par les leçons profanes de toute la journée, comme cette partie de la semence évangélique tombée sur un terrain couvert de ronces, et par elles étoutfée. C'est, comme on Ta dit, — en termes trop vifs, sans doute. - — implorer le secours de l'Esprit- Saint pour faire mieux réussir l'œuvre de Satan, c'est l'eau bénite jetée sur une idole, c'est la croix surmontant une salle de spectacle ou plantée sur un tas de boue (1). »

M. Kératry, qui n'est pas suspect, a dit aussi : « Ne nous y trompons pas, ce n'est pas la présence dans les écoles, à jour lixe, dun ecclésiastique, quelque respectable qu'on le suppose, qui inculquera aux enfants un esprit religieux de quelque valeur. Celui-ci ne s'acquiert que par la continuité d'un enseignement où la loi divine se trouve conitne infusée. Les études, fussent-elles purement littéraires, doivent s'en ressentir (T). »

Les aumôniers eux-mêmes ont proclamé hautement que l'enseignement officiel, tel qu'il était autrefois compris, avec l'esprit d'exclusivisme qui l'animait, les plaçait dans des conditions mortelles pour leur ministère. Dans un Mémoire adressé à l'archevêque de Paris, et signé pai- neuf aumôniers dont l'un était l'abbé Lacordaire. on lit ces navrantes paroles; « Ils sont, — les soussignés — dans un abattement profond et dans un dégoût qu'aucun terme ne saurait exprimer, à cause de l'impuissance presque absolue de leur ministère, quoifju'ils n'aient négligé ni soins, ni études pour le rendre fructueux. Comment croiraient-ils, — les enfants —

(1) Le piii'Viiir politique chrétien, i" Uisc. p JI'-jO.

(2) Discoi'rs, etc.

en voyant tant de mépris pour la religion, en prêtant l'oreille, tous les jours de leur vie, à des discours si contradictoires, en ne trouvant de christianisme qu'à la cliapelle, et encore un christianisme vide, de pure forme et purement officiel (1)-/ »

M. l'abbé Marty, aumônier lui aussi, décrit en ces termes les résultats de son expérience : « Le devoir de l'Etat est de protéger soigneusement la foi des enfants que les parents lui confient, il s'y est engagé solennellement. Or le contraire a lien du)is les lycées ; l'exemple des maîtres y exerce constamment contre la foi des élèves, tme pression presque irrésistible. L'éducation religieuse n'est pas la culture d'une faculté particulière de l'âme, mais bien la culture de l'âme tout entière ; elle ne peut donc pas se donner à un moment déterminé, comme l'enseignement du grec ou des mathématiques, elle doit se donner à tout moment. Et on voudrait que l'aumônier, qui n'apparaît qu'une ou deux heures par semaine devant les élèves, su.fiit à le donner, n'étant aidé par aucun maître, étant môme contrarié par tous les maîtres (2) ! »

Voilà l'expérience, voilà les faits constatés par ceux là mêmes qui en ont été les témoins attristés.

IIL Mais tous ont le droit de dominer réducation, que deviennent dès lors les prétenti07is de V Eglise à réclamer ce droit pour elle seule? Lalihert é est pour tous ou elle n' est pour jmrsonne. Il n'en est rien. D'après les principes précédemment établis touchant la liberté, qui diffère du tout au tout du libéralisme, ceux-là seuls ont droit à donner l'éducation qui peuvent la mener à bonne fin. Or, en dehors du christianisme, avec les seules lumières de la raison, avec les seules forces de la nature, on ne peut arriver ni à la vérité. ni au bien, on ne peut éduquer la jeunesse dans la haute acception du mot; dès lors ne découle-t-il pas de là que le christianisme, qui seul possède la vérité et le bien d'une manière suréminente. a seul le droit de faire l'éducation du genre humain, et par suite celle de la jeunesse, puisque seul il en a les moyens, seul il en a reçu la mission du ciel ; de la faire soit les prêtres soit par des maîtres animés de l'esprit chrétien. Le mot liberté d'enseignement pour tous n'est pas sérieux en tant qu'il semble impliquer le droit d'éducation

(1) Voir ce Mémoire tout entier dans Foisset. Vie du P. Lacordaire. T. 1, p. 86.

(2) Les aumôniers de Wniversité, par l'abbé Marty. Douniol, Paris. 1369.

pour tous, attendu que beaucoup n'ont d'autre bagage religieux que l'erreur^ c'est-à-dire le rien, puisque l'erreur c'est ce qui n'est pas^ et que le rien ne peut avoir droit à quelque chose. L'éducation par un athée est impossible, attendu que l'éducation considérée en général implique, nous l'avons vu. l'idée de Dieu et de la religion, de même que la bonne éducation, l'éducation complète et parfaite, implique l'idée du Dieu- Christ et de la religion chrétienne. Sortez de là, vous n'aboutirez guère qu'à matérialiser l'éducation, puisqu'en dehors du christianisme et de toutes les grandes vérités qu'il enseigne, soit dans l'ordre théologique, soit dans l'ordre philosophique, il ne reste guère que la matière.

Aussi l'P^glise qui est sûre delle-mème, ne réclame pas seulement la liberté de l'éducation, mais encore la protection de l'éducation donnée par elle, lorsqu'elle espère l'obtenir. Si à l'époque où le monopole régnait en monarque absolu, sous le Gouvernement de juillet, l'Eglise se contentait de réclamer la liberté pour elle comme pour ses adversaires, le droit commun, elle ne la réclamait pas comme étant un principe absolu, comme étant l'idéal et le dernier mot de ses droits sur le genre humain, mais parce que la Charte la lui avait garantie, que les auteurs de la Charte devaient se montrer fidèles à leur promesse, et que, du reste, il fallait commencer par là, parce qu'alors il n"était guère possible d'obtenir plus. On réclamait simplement au gouvernement ce qu'il avait promis; il avait promis la liberté, on la lui demandait. Mais ce n'était là (|u'accepter la question et la discussion sur le terrain où elle était placée.

L'P^glise, en effet, a droit plus qu'à la liberté, puisqu'elle vient de Dieu, tandis que les représentants de la sagesse exclusivement naturaliste, les maîtres ôs-lettres, ès-sciences et ès-arts viennent d'eux-mêmes et n'ont d'autre mission que celle ({u'ils se sont donnée, c'est-à-dire n'en ont aucune. L'Kglise a le droit à être aidée, assistée, soutenue. Lorsqu'il s'agit d'elle, il ne peut être question d'é(iuilibre, de libre concurrence entre elle et ce qui n'est pas elle, puisqu'elle est la vérité ; il ne peut être «luestiou du grand principe de la sagesse politique moderne, savoir qu'un gouvernement doit rester neutre entre la véi-ité et l'erreur, entre ri']glise et la ])hilosophio, entre le clei'gé et ses adversaires. 11 faut choisir et savoir ne pas rester neutre entre l'un et l'autre. La neutralité n'est pas rimi)artialité , car l'homme neutre est partial pour l'erreur, attendu qu'il veut lui reconnnîtio des droits qui n'appartiennent (|u'à la véi'ité. lOt

certes si l'Etat protège ses écoles, doit-on trouver mauvais ({ue rKc^Iise réclame la protection pour les siennes ?

M. Jules Simon comprenant fort bien que le catholicisme se doit à lui-même de réclamer autre chose que la liberté, et que quand il réclame la liberté, il ne réclame point tout ce ([u'il croit être de son droit, a dit, en parlant de Tattitude du clergé sous le règne du roi Louis-Philippe, qui ne voulait pas accorder ce qu'il avait promis : « Je ne recherche pas ici si le clergé catholique avait le àYO\[> au point de vue catholique^ de réclamer la liberté d'enseignement. Je ne le crois pas. Il n'est pas confoy^me à l'esprit de V Eglise de réclamer la liberté d'enseignement, la liberté de la presse, la liberté de conscience, toutes les libertés de même origine et de même nature. Réclamer d'une façon absolue la liberté d'enseignement, c'est la réclamer pour toutes les écoles et pour toutes les doctrines, et réclamer la liberté des cultes, c'est la réclamer pour tous les cultes. Le clergé catholique demandant l'établissement d'une liberté à laquelle les juifs et les protestants auraient eu autant de droit que lui. ne paraissait pas dans don rôle, et l'on peut dire au moins que cette sisituation qu'il avait prise, contrastait étrangement avec le maintien de l'inquisition dans les Etats romains (1). »

Il va de soi que si l'Eglise ne peut approuver l'éducation laïque, dans le sens que ses auteurs ont attaché à cette expression ; elle n'est pas opposée, loin de là. à l'éducation donnée par les laïques, quand ils s'inspirent des principes de la religion. Loin de là elle regarde leur concours comme éminemment utile, et elle désire vivement les voir agir dans le même sens qu'elle, pour la régénération de l'espèce humaine.

IV. Mais l'enseignement aujourd'lwi n'est plus le monopole^ les catholiques ont la liberté d'ouv/'ir des écoles à eux. Nous le reconnaissons et nous en rendons grâces à Dieu, mais tout n'est pas dit pour cela. L'Eglise qui devrait avoir l'aide et l'assistance de l'Etat, à tout le moins comme ses adversaires, ne combat pas à armes égales. La protection n'est pas pour elle, mais pour l'enseignement officiel, qui est soutenu, favorisé, aidé par l'Etat, bien que l'Université d'aujourd'hui ne soit plus l'Université d'autrefois. C'est ainsi ({ue l'enseignement officiel est logé par l'Etat, par les municipalités, trop souvent dans des bâtiments qui ont été construits par l'Eglise ; ce dont l'Etat, ce semble, devrait

(1) Liberté de conscience. Introd. p. 41, 42.

l'indemniser, sinon par justice, puisque Téponge a passé là-dessus, mais du moins par magnanimité et par grandeur d"àme. C'est ainsi qu'il reçoit des subsides de l'Etat ou des villes. C'est ainsi que l'Etat affecte exclusivement à ses écoles les bourses qu'il crée, ce qui est partialité et non égalité. Ce dernier principe veut, en effet, que si un citoyen a obtenu une bourse, en faveur des siens, à raison de ses malheurs ou des services rendus à la patrie, il soit libre de les en faire jouir là où il lui plaît, afin que ses enfants ne soient point placés dans l'alternative de perdre la bourse ou de perdre peut-être leur foi. Il veut que l'universalité des citoyens ait les mêmes droits, tout privilège qui n'a pas pour but le bien général étant odieux ; il veut que les récompenses méritées ne soient pas accordées au prix de la liberté, et que, par suite, il n'y ait pas d'entraves.

V. Mais si on laisse le clergé libre, surtout si on le protège, il attirera tout à lui, et deviendra bientôt tout-puissant. Quel si grand mal y aurait-il à cela ? Le clergé est appelé par sa mission, qui est du Ciel et non de la terre, — car il est le fonctionnaire du Christ, selon le mot de saint Paul, — à tout christianiser pour tout sanctifier, afin de réaliser la prophétie du Sauveur disant à ses Apôtres, qu'après sa résurrection il attirerait tout à lui : Omnia trahani ad /neipsum. {Joan. xii, 32). S'il est dans la volonté du Christ que tous arrivent à la lumière de l'Evangile, n'est-il pas du devoir des prêtres d'attirer toutes les âmes à eux pour les attirer au Christ? Puis, si le clergé attire tout à lui, n'est-ce point parce que l'on a confiance en lui ? Et si l'on a confiance en lui, n'est-ce point parce qu'il a fait ses preuves et qu'il les fait tous les jours ? N'est-ce point parce qu'on le juge apte et capable, et, si on le juge apte et capable, qu'avez-vous à dire, dans un siècle ou l'on a proclamé l'empire des aptitudes et des capacités ? qui a aboli tous les privilèges pour ne voir et n'exalter par dessus tout que le mérite personnel ?

M. Jules Simon, parlant des efforts du clergé pour conquérir la liberté d'enseignement, a écrit des paroles bien curieuses : * Veut-on savoir, dit-il, pourquoi le clergé était si ardent à. demander la liberté d'enseignement ? » Et il répond : « C'est qu'il savait que imr la force des choses il eu profiterait seul. En France, toutes les fois que le clergé sera libre d'agir, il écrasera toute concurrence j)rivée et luttera contre l'Etat à chances égales. Vax veut-on la démons-

tration? Elle vaut, la peine d'être faite, parce que la même difficulté se présentera toujours, partout où le catholicisme sera en majorité et où l'esprit d'association fera défaut. D"abord, il y a en France cinquante mille prêtres, ainsi le clergé ne manquera jamais de professeurs. Acheter ou construire une maison, ce n'est rien pour lui avec les ressources dont il dispose. Il trouve, quand il le veut., des Menfaiteurs. Si Targent lui manque, il ouvre une quête. Aussitôt l'école est fondée, elle a i)Our patrons le clergé et tous les catholiques fervents. Et qu'est-ce que le clergé? Un nombre incalculable de prédicateurs, de confesseurs, de directeurs de conscience. L'Etat, avec toutes ses forces et l'évidente supériorité de ses 'méthodes et de ses professeurs., n'est pas de trop pour lutter contre une situation pareille. Que pourrait faire un citoyen dans son isolement avec des ressources nécessairement restreintes :' Quant à fonder une vaste association laïque, il ne faut pas y songer. Ce n'est ni dans nos mœurs, ni dans nos institutions. Ajoutons même, pour ne pas omettre ce détail d'un ordre inférieur, que le célibat ecclésiastique, en permettant aux écoles catholiques de rétribuer moins chèrement leurs maîtres, leur assure les avantages de la concurrence matérielle contre leurs rivales. Que voulait donc, en réalité, le clergé? Oter à l'Etat un monopole de droit et prendre pour lui-même un monopole de fait. Voilà l'explication de cette conduite dont nous avons été témoins pendant dix ans, lorsque les libéraux défendaient le monopole universitaire et que les catholiques réclamaient la liberté d'enseignement. (1). »

Mais, Monsieur Jules Simon, si le clergé a pour lui « la force des choses » pourquoi lutter contre lui, puisqu'il paraît être par là dans les conditions voulues par la nature et la Providence avec lesquelles il faut compter? Si là où il sera libre « il écrasera toute concurrence privée et luttera contre l'Etat à chances égales » contre l'Etat armé jusqu'aux dents, lui si faible humainement, puisqu'il ne représente qu'une société spirituelle, ne faut-il pas qu'il y ait en lui une force divine, et. devant une telle force, ne faut-il pas savoir s'incliner ? Si « acheter ou construire une maison n'est rien pour lui avec les ressources dont il dispose, » s'il trouve. « quand il le veut des bienfaiteurs, » si. lorsque « l'argent lui manque, il ouvre une quête qui devient fructueuse, y> n'est-ce pas une preuve qu'il ne pèse pas sur le

(1) Liberté de conscience. Introd. p. 42, 43.

budget, Pt à ce titre ne faut-il pas savoir briser les entraves qui gênent sa liberté, surtout dans un siècle ou la question financière joue un si grand rôle, où les budgets sont si obérés et les impôts si onéreux ? Si « l'Etat, avec toutes ses forces et Vévidente supériorité de ses méthodes et de ses professeurs, n'est pas de trop pour lutter contre une situation pareille » ne faut-il pas que le clergé, qui a tout contre lui, et les méthodes supérieures, et les professeurs supérieurs, et l'Etat qui a tant de prépondérance, ne faut-il pas que le clergé qui a le succès, qui vous est si redoutable, ait une supériorité à lui et qui est la supériorité de la religion dont il est le représentant et l'interprète, religion qui lui donne le succès et la confiance des familles soucieuses de l'avenir moral et religieux de leurs enfants? Vous montrez-vous un libéral parfait, vous qui ne voulez pas que les familles aillent là où la contiance les mène ? que l'Eglise lutte sur le terrain de la liberté ? Les chrétiens ne sont-ils pas des citoyens ayant les mêmes droits que les autres citoj^ens? Puis, si «le célibat ecclésiastique, en permettant aux écoles catholiques de rétribuer moins chèrement leurs maîtres, leur assure les avantages de la concurrence matérielle contre leurs rivales, » n'est-ce pas un moyen pour le clergé de donner féducation dans des conditions pécuniaires plus douces, de telle sorte que l'enseignement donné dans les écoles libres chrétiennes, qui ne pèse pas du tout sur le budget, ne pèse pas non plus aussi lourdement sur les familles? En définitive, si l'on fait opposition au clergé touchant la question de l'enseignement, c'est parce qu'on le redoute; et si on le redoute, c'est parce qu'on le trouve trop capable. N'est-ce point là rendre hommage à la supériorité, à l'efficacité de son ministère ? N'est-ce pas là un motif de l'accepter, au lieu de le combattre? Si les motifs qui portent les séculiers à entraver l'action du clergé viennent de ce qu'il a le succès, les séculiers ne devraient-ils point savoir lui donner la main et marcher de concert, avec lui sous ses étendards, qui sont les grands étendar Is de la Foi? s'inspirer comme lui de r(^s})rit cliréticn, pour le plus grand bien des adolescents, qui sont l'espérance et l'avenir, et qui demain seront nos administrateurs, nos magistrats, nos soldats, nos médecins nos représentants (hms les assemblées i)olitiques ? La part du clergé ne sera ce qu'elle doit être que lorsqu'on lui accordera toutes les facilités désirables i)uur accijnijjlir son grand œuvre, son œuvi-e par excellence, ({ui (!st l'éducation religieuse de la jeunesse,

lorsqu'il sera protégé à cette fin. C'est ainsi que nous n'admettons pas ici comnfie étant absolu le principe du libéralisme moderne que, toutes les fois quune liberté est accordée aux uns, elle doit être accordée aux autres.

Quelques esprits trouveront peut-être ces réflexions par trop mathématiques, mais qu'y faire? Dieu est le premier mathématicien du monde.

VI. Mais les corporations enseignantes c'est l'Etat lui-même enseigtiant; leur enseignement^ c'est l'enseigne^nent de l'Etat; ei, dès lors, les amoindrir, les diminuer, ne serait-ce pas amoindrir et diminuer l'Etat lui-même? — On le voit, vous voulez revenir au passé, au règne du monopole, où cette allégation, démodée aujourd'hui, était la formule régnante et sacro-sainte. Mais comment osez-vous le faire ? Le monopole était une tyrannie contre laquelle l'Eglise, qui a toujours lutté contre toutes les tyrannies, dut combattre avec une force et une énergie qui, sans lui faire remporter une victoire complète, améliorèrent du moins sa situation, et contre laquelle elle devrait combattre encore si elle se renouvelait. Quelle était, en effet, alors la position du monopole vis à vis du clergé? Celle de l'omnipotence même. Ayant son grand-maître, ses règlements, sa méthode, sa discipline, sa pénalité, ses récompenses honorifiques, le monopole pesait à tous les degrés de son poids colossal, sur l'instruction publique. Comme il réunissait toutes les écoles sous son autorité, on ne pouvait penser et respirer que par lui. D'après la définition de son organisateur, M. de Fontanes, elle n'était autre chose que l'Etat enseignant. On ne laissait subsister à côté d'elle des écoles d'enseignement primaire et secondaire, qu'en leur imposant « des conditions onéreuses et un véritable vasselage ». Ces écoles, en effet, étaient astreintes à obtenir de l'Université le droit d'exister; elles devaient accepter d'elle leurs livres, leurs méthodes, subir l'inspection de ses agents, reconnaître sa juridiction en matière disciplinaire. C'est ainsi que l'Université privilégiée et dominante fut pour l'enseignement « ce qu'est pour les cultes une religion d'Etat », qu'il n'y eût plus en France de liberté d'enseignement et que les parents chrétiens se trouvaient dans l'alternative ou de ne ne plus donner d'éducation à leurs enfants, ou de les envoyer à l'étranger {1) » Vous

(1) A'oir J. Simon, Rapport fait a" noin de la commission chargée de préparer 'me loi organique sur la liberté d'enseignement. Assemblée cnnstiltiHiite, 5 lévrier 1(S19. — Liberté de Conscience. Introd., p. 4

regrettez cet heureux temps ! Mais les libéraux de cette époque, dont quelques esprits traînards voudraient recueillir l'héritage, étaient-ils si dignes? Vous voudriez jouer leur rôle, mais voyez donc quelle était leur attitude ! D'un côté, ils ne parlaient que de liberté, d'émancipation, de concurrence, et de l'autre, lorsqu'il s'agissait de l'enseignement, ils opprimaient l'Eglise, qu'ils dédaignaient de toute leur hauteur, bien qu'elle ne réclamât que le droit commun. Loin de se montrer si arrogants, n'auraient-ils pas dû rougir d'euxdeux-mèmes, et vis-à-vis d'eux-mêmes, et vis-à-vis de la constitution qui avait promis la liberté? Mais voilà le libéral du XIX' siècle. D'un côté, il réclame la liberté de penser, et de l'autre, il est fier de dire qu'il enseigne au nom et sous l'autorité de l'Etat; il veut la protection pour lui et l'oppression pour l'Eglise, comme si l'Eglise n'avait pas fait ses preuves, comme si le libéralisme, lui aussi, n'avait pas fait les siennes en réchauffant tous ces vieux systèmes qui, en corrompant le peuple, ont préparé des matériaux à un nouveau Gibbon pour écrire une nouvelle Histoire de la décadence des nations.

Leur enseignevient, c'est Renseignement de VEiat. — On ne peut plus l'aflirmer aujourd'hui comme par le passé, puisqu'à côté de l'enseignement officiel, il y a l'enseignement libre, et que, par suite, l'Etat s'étant désisté, il ne prétend plus à un enseignement d'Etat, à une sorte de religion d'Etat, comme on disait autrefois. Mais à supposer que l'enseignement officiel veuille se faire passer n'importe quand ni où, pour un enseignement d'Etat, nous demandons quelle valeur pourrait avoir pour un esprit tant soit peu sérieux, la théorie césarienne de TEtat enseignant, de L'Etat maiti^e d'école? Ou vous voulez parler de l'enseignement des sciences, des lettres, des arts, ou vous voulez parler de l'enseignement des doctrines philosophiques et religieuses. Si vous vouliez parler de l'enseignement des lettres, des sciences et des arts, nous vous demanderions de quoi voulez-vous parler? Serait-ce par hasard de l'algèbre? Mais elle est indépendante do tout, puisqu'elle est l'absolu mathématique, la même dans tous les siècles et dans tous les pays. Elle ne peut pas être l'enseignement propre et particulier d'un Etat particulier. Elle est de droit commun, puisqu'elle repose sur des démonstrations évidentes qui s'imposent à l'esprit? J3e quoi encore voulez-vous parler ? du grec, du latin? Mais est-ce que le grec, le latin, qui existent depuis dos siècles, qui sont des langues mortes et fixées pour Jamais. <|ui sont la \)Vo-

pi'iété du genre humain, le patrimoine que les siècles anciens ont légué à tous les siècles ; est-ce que le grec et le latin l)euvent être l'objet d'un enseignement d'Etat? Est-ce que l'Etat peut avoir sur eux une autorité particulière, un empire spécial? Est-ce toute autre branche d'enseignement? On peut faire des réflexions analogues. Dites, si vous voulez, que les corporations qui enseignent les sciences profanes sont reconnues par l'Etat, pour qu'elles les professent selon des règlements établis par lui, mais de grâce, ne dites point que c'est là l'Etat enseignant, car ce serait là dire que l'Etat est helléniste ou latiniste ou algébriste, etc.

Si vous voulez parler de l'enseignement des doctrines philosophiques et religieuses, nous vous dirons : Mais l'Etat, par cela même et par cela seul, qu'il se montre dogmatiquement indifférent pour tous les cultes, puisqu'il en reconnaît plusieurs, ne doit pas avoir de doctrine philosophique et religieuse à lui, s'il veut être conséquent et fidèle à ses propres principes. Non seulement l'Etat ne doit pas avoir de doctrine philosophique et religieuse à. lui, mais il ne peut en avoir. Comment cela? par une raison bien simple. Laquelle ? C'est que, quand il n'est pas croyant, il ne peut s'éclairer qu'à la lumière de la raison, à l'école de la philosophie, et que la philosophie ne peut lui donner une lumière sûre et complète : témoin l'histoire qui nous la montre ne conduisant l'homme qu'à la poussière des opinions, aux nuages d'un système, chassés bientôt par les nuages d'un autre système. Elle n'a abouti, trop souvent, qu'à une science matérialiste, qui n'admet que ce qu'elle voit, que ce qu'elle palpe, que ce qu'elle mesure, « niant Dieu et la révélation, qu'elle ne peut enfermer dans ses cornues, ni toucher du bout de son scalpel. » S'il en est ainsi, si l'Etat ne peut arriver à aucune doctrine philosophique ou religieuse , ayant le droit, par sa valeur intrinsèque ou extrinsèque de conquérir l'esprit humain, comment pourraitil prétendre à enseigner une religion? Comment les corps enseignants pourraient-ils dire que sous ce rapport ils sont l'Etat enseignant? De quel droit l'Etat pourrait-il prétendre enseigner la religion aux fidèles qui s'éclairent à une lumière infiniment plus haute que celle de la raison, plus haute que la sienne, à la lumière de la foi, qui n'est pas seulement comme la raison humaine, une faculté à l'image de la raison divine, mais qui est un rayonnement, une infusion de la raison divine elle-même, qu'elle nous communique, comme le rayon du soleil nous communique la lumière du soleil?

Quelle mission divine l'Etat a-t-il reçue pour prétendre au niaûistère divin, au sacerdoce des âmes? Où sont ses titres à commander à l'esprit et à la volonté ? à vouloir penser et sentir pour toute la nation? Ainsi que nuus l'avons établi un ])eu plus haut il n'est en lui-même et par lui-même, en dehors de ceux qui le représentent, qu'une abstraction, loin d'être une hiérarchie divinement et infailliblement constituée et dépositaire d'une doctrine descendue du ciel. Quand Jésus a dit aux apôtres : « Allez, enseignez toutes les nations », a-t-il demandé la permission à Tibère? Ne dites donc plus qu'amoindrir ou diminuer les corporations qui se regardent comme enseignant au nom de l'Etat, c'est amoindrir ou diminuer 1 Etat lui-même. L'Etat ne peut ici être diminué ou amoindri sous am-un rapport, puisqu'on ne peut ravir à qui ce soit ce qu'il n'a pas, ce qu'il ne peut avoir, ce qu'il ne doit pas avoir.

Qu'il y aurait bien plus de sens ici à se rappeler que les anciennes Universités, loin d'avoir été créées mécaniquement par l'Etat, sont nées, au point de vue de l'idée qui les a produites, de l'etïort naturel de l'esprit humain, cherchant à se rendre compte scientifiquement de ce qu'il constate dans la conscience, dans la nature, dans l'histoire, qu'elles sont nées, en un mot, de la soif de savoir innée à tout homme ! Qu'il y aurait bien plus de grandeur d'âme et de largeur d'esprit à regretter les anciennes universités, qui loin de ne se mouvoir que sous l'autorité et la police de l'Etat, étaient des associations libres, s'administrant et se gouvernant elles-mêmes par l'élection de leurs membres et sous la vigilance de l'Eglise!

Le rôle de l'Etat qui, à défaut do doctrine, n'a guère que la contrainte, n'est pas de faire le bien directement et par lui-même. Il ne peut le faire que par l'Eglise. Il doit assurer la liberté du bien, l'encourager sous toutes ses formes, réprimer les excès, les injustices, les violences, les agressions ; mais il ne doit aller que jusque là, puisqu'il est impuissant à aller plus loin.

VIL V enseigyiernent naturaliste considéré en lui-même j/eut être irréprochable. Je le veux, et que Dieu vous entende. Mais ses nombreux privilèges ne seraint point justifiés pour cela, puisque l'Eglise a, elle aussi, un enseignement tout au moins aussi irréprochable ({ue l'ensingnemeut naturaliste, qui le sera toujours, tandis que l'enseignement naturaliste, irréprochable aujourd'hui , pourra ne plus l'être demain, attendu que, sil'l^^gliso est infaillible, l'Etat ne l'est sous aucun rapport. Les éventualités sont là, les maîtres

d'aujourd'hui ne peuvent répondre des maîtres de demain. Puis, si l'enseignement naturaliste peut être par lui-même irréprochable, l'éducation le sera-t-elle ? Jetez un regard observateur sur bon nombre de jeunes gens élevés dans les écoles naturalistes et dites-nous s'ils sont toujours, sous tous les rapports le type du jeune homme bien élevé, du vrai chrétien, une deuxième édition de saint Louis de Gonzague ? s'ils ont la réserve dans les paroles, la régularité dans la conduite, le sens chrétien, la piété, « cette pudeur de l'âme, cette charmante floraison de la foi, qui est en même temps le parfum qui l'annonce et l'arôme qui la conserve. » Ditesnous s'ils ne sont pas trop souvent vains, suffisants, pleins d'eux-mêmes, dédaigneux, irrespectueux envers toute autorité, ne doutant de rien, aspirant avant tout à échapper à la vigilance de leurs maîtres, ne pensant qu'à être libres au lieu de se préparer à la carrière qu'ils doivent fournir, par des études sérieuses et approfondies ? Leurs goûts ne sont-ils pas pour les mauvaises lectures, pour les spectacles, pour le jeu, pour les amusements frivoles — gaudet equis canibusque — pour les plaisirs coupables, pour tout ce qui est sensuel? Ont-ils en un mot les habitudes vertueuses et l'innocence des mœurs, qui est le grand ornement du chrétien, dont l'âme est toute brillante des splendeurs du Christ? Et s'il en est ainsi des écoles dans lesquelles la religion exerce une certaine influence, qu'adviendrait-il si elle en était complètement bannie?

L'enseignemeyii donné au nom de l'Etat pourra être irréprochable. On peut en douter ; car cet enseignement ne s'inspirant pas de l'esprit chrétien, ce que cependant il devrait faire principalement, sera obligé de s'inspirer de l'esprit païen. Il semblerait naturel qu'ayant à faire l'éducation d'enfants chrétiens, on leur fît étudier les grands monuments du génie chrétien, les Ecritures dont Dieu, l'inspirateur, est la science infinie, un Tertullien qui a plus de verve que Tacite, un Augustin aux écrits remarquables, autant par l'étendue de l'érudition que par la profondeur de la pensée, un Lactance, le Cicéron chrétien, un Grégoire de Nazianze, un Basile, dont l'éloquence n'est pas seulement celle des mots, mais encore et avant tout celle des choses, un Jérôme qui, au jugement du plus grand latiniste du xvie siècle, Erasme, laisse loin derrière lui le prince des orateurs latins (1), un Chysostôme appelé ainsi parce que

(1) Hieronymus phrasi et artificio dicendi non christianos i lodo omnes lougo post se intervallo reliquit ; verum etiam cum ipso Cicérone certare

son éloquence l'emporte sur toute autre éloquence, autant que l'or l'emporte sur tout autre métal, en un mot tous ces génies chrétiens qui unissent à la vigueur des pensées et à la moralité des sentiments, les grâces du style, la beauté de la diction, tous les avantages littéraires que l'on trouve dans les auteurs de la gentilité. Mais non. l'enseignement naturaliste saturera les enfants presque exclusivement des écrits de la gentilité, auquels seuls il en sera fatalement réduit, leur fera consacrer six à sept ans à l'étude de la mythologie , qui est vide et creuse, et n'accordera que quelques heures rapides à l'Evangile. Par là, qu'arrivera-t-il ? C'est que cet enseignement ne fera pas naître le goût des choses sérieuses; il repaîtra l'esprit uniquement de fictions frivoles, de mensonges agréables, il travaillera à corrompre les enfants, en leur rappelant sans cesse les scandales et les obscénités des divinités de l'Olympe, Jupiter l'adultère, Vénus la prostituée, Junon l'orgueilleuse, versant ainsi un poison qui, pour être contenu dans des vases dorés, n'en sera pas moins infanticide. Il arrivera aussi par là, qu'il développera dans la jeunesse, déjà si portée à l'indépendance, l'esprit d'insurrection et de révolte, en offrant à son admiration les (xracques, les Cassius, les Brutus et tant d'autres qui, de nos jours, feraient des rues un large fleuve de sang. Il arrivera enfin qu'en l'élevant dans un monde factice , puisque le paganisme est la fiction, on le dispose à une vie factice, loin de l'élever dans le monde de la réalité, le monde chrétien qui est un vaste fait embrassant tous les temps et tous les lieux, on lui fera une éducation mi-grecque e mi-romaine, qui ne sera ni suffisamment chrétienne, ni suffisamment morale ? Ajoutez que l'enseignement naturaliste n'est pas plus heureux lorsqu'il sature ses disciples de philosophie que lorsqu'il les sature de mythologie. Il leur fait puiser le scepticisme dans Cicéron, le sensualisme dans Horace, l'orgueil dans Zenon , le panthéisme dans Lucrèce. N'enseignant que des vertus humaines au lieu des vertus chrétiennes, il métamorphose les chrétiens en payens. nous faisant reculer de vingt siècles. Y a-t-il bien lieu, après cela, à se glorifier de donner une éducation telle qu'elle doit l'être, une éducation comme il la faut. N'y a-t-il

videtur. Ego certt^ nisi me sanctissimi viri fallit amor, cum Hieronymihnam oratioiiem cum Ciceroniana confero, videor «ihi nescio quiii iu ipso eloquentia; principe ilesiderai-e. Ep. 1. V. Kp. 19. Cf. I. XI. Ep. I. ad Leouem X. p. m.

pas au contraire lieu à dire avec saint Augustin ? « Quand donc renoncera-t-on à la méthode d'instruire la jeunesse par de tels livres ? Quand s'apercevra-t-on que c'est là immoler à Satan non des volatiles et des quadrupèdes, non le sanj^ de l'homme, mais, chose plus sacrilège encore, sa pudeur et son âme (1) ? »

V enseigne7nent naturaliste i?eut être irréprochahle. On voit à votre insistance que vous n'êtes pas encore convaincu et que vous ne saisissez pas la haute portée des réflexions qui précèdent. Cependant, elles ne sont pas seulement faites ])ar nous et vous ne pouvez les accuser d'être cléricales. De tout temps les esprits les plus sérieux les ont faites tant elles ont pour caractère l'évidence, tant elles portent leur justification en elles-mêmes !

Platon étendant son anathème à tous les fabricants de poèmes sans distinction, quels que fussent la sévérité de leur Muse, l'harmonie de leur mètre, le mérite de leur style ajoutait que l'étude de tous ces écrivains était dangereuse à la jeunesse (2).

Cicéron disait avec un sentiment de douleur : « Pour comble de malheur, on nous met entre les mains les poètes qui, à l'aide d'un prestige éblouissant et de fallacieuses apparences de doctrine et de sagesse, nous captivent, de manière que non contents de les écouter et de les lire, nous en faisons encore les idoles de notre esprit. Il est bien grand le mal que nous font les poètes. Ils nous entraînent par leurs charmes à les lire et à les apprendre par cœur, et, par là, ils parviennent à a/inollir nos âmes. C'est ainsi qu'au vice de l'éducation domestique actuelle et à notre vie si peu sérieuse et si avide de délicatesse, vient s'ajouter Taction des poètes qui a7iéantissent toute l'énergie de la vertu. Platon a donc eu raison de les éconduire de sa République idéale dans laquelle il cherchait à faire régner les bonnes mœurs et le meilleur état social. Mais nous qui sommes élevés à l'école de la Grèce, nous lisons et nous apprenons cela dès l'enfance, et nous nous imaginons que tout cela est de l'érudition libérale et de la doctrine (3). »

(\) An haec proponenda erudienda indoli jurentutis ? Non aves, non quadupedes, non denique humanus sanguis, sed multo scelestius piidor Lumauus immolatur. Ep ud Xertariuin.

(2) Mullorum discendorum studium juvenibus periculosum assero. Dfi legib. VII.

(3) Ilœc a pueritia leginuis et discimus et hanc eruditionera liheralem et <locti'inani putanuis. Tusc. 1. II et III.

Voici les paroles du sa^-e Quintilien : « Que les livres des poètes soient écartés si la chose est possible, sinon, qu'au moins on ne les mette vas entre les mains des jeunes gens et qu'on en renvoie l'étude à l'âge de la maturité, lorsqu'on est parvenu à cette vigueur d'âme, qui met les mœurs en sûreté. Et même alors, j'entends qu'on fasse un choix, nonseulement des auteurs, mais encore des morceaux qu'on puisse lire (1). »

A l'autorité de la raison et des philosophes de l'antiquité vient se joindre l'autorité des écrivains chrétiens.

Saint Augustin, après avoir décrit l'influence qu'exerçait sur lui l'étude d'Homère et de Virgile, s'écriait : « Que sont toutes ces choses, sinon du vent et de la fumée ? Malheureuse jeunesse, n'y a-t-il donc pas d'autre moyen de cultiver ton esprit et de te former à l'éloquence? Vos louanges, 0 Seigneur ! renfermées dans vos Ecritures, auraient bien autrement fixé le sarment pliant de mon cœur et ce cœur n'aurait pas été emporté par tout ce qu'il y a de plus vide dans le vide et ne serait pas devenu la victime des oiseaux de proie. C'est là encore une des manières d'immoler les âmes aux vautours de l'enfer (2). »

Le sentiment de saint Jérôme est trop connu pour qu'il soit nécessaire de le rappeler.

D'après le cardinal lieausset , son historien , Bossuet « aurait désiré que la poésie dans son langage sublime eût dédaigné ces frivoles ornements qui avaient été imaginés pour ajouter nne dangereuse séduction aux enchantements d'un culte qui ne parlait qu'aux sens et d'une religion qui n'oifrait à l'adoration des peuples que des tableaux volui)- /ueuœ, des souvenirs coupables et de grands scandales. W croyait que les grandes images, les nobles pensées, la richesse, la force, l'originalité des expressions répandues dans les livres sacrés, pouvaient supi)]éer avec avantage aux heureuses conce})tions d'une i)oésio étrangère à la religion, à la ?norale. à la législation, aux îiabitudes des peuples modernes. Il craignait qu'elles ne servissent plus souvent dans la jeunesse, à égarer l'imagination et à ouvrir les

(1) Aiiioveanlur (poetanim lil)fij si licri potest, si minus ccrlè ad llriiiiiis œtatis roliiir reserventur etc. lnsl. 1. I., c. VIII. De leclioiie |iiieri. l'arisiis 1542.

(2) Nonne hœc ilia oninia fuiiius et ventus ... Non rapeietur (cor) |ier inania nngaruni turpis [trieda volatililjiis. Non enini uno modo sacrilicalur transgfressoribiis ani;elis Co>if. ]. \'.

cœurs à la séduction des passions, qu'à inspirer ces grandes conceptions, etc. (\). »

Santeuil, ayant chanté les Dieux et en ayant été repris par Bossuet, fit vœu de « briser une lyre profane, et de dépouiller son front des lauriers dont la main des nymphes et des grâces l'avait couronné, pour fléchir le courroux du Dieu jaloux qu'il avait offensé (2). »

Dans ce siècle, Victor Hugo a dit : » Si la littérature du grand siècle eût invoqué le christianisme, au lieu d'adorer les Dieux payens, si ses poètes eussent été ce qu'étaient ceux des temps primitifs, des prêtres chantant les grandes choses de leur religion et de leur patrie, le triomphe des doctrines sophistiques du dernier siècle eût été beaucoup plus difficile, peut-être même impossible. Aux premières attaques des novateurs, la religion et la morale se fussent réfugiées dans le sanctuaire des lettres, sous la garde de tant de grands hommes. Le goût national, habitué à ne point séparer les idées de religion et de poésie eût répudié tout essai de poésie irreligieuse et flétri cette monstruosité, non moins comme un sacrilège littéraire que comme un sacrilège social. Dieu peut calculer ce qui serait arrivé de la philosophie si la cause de Dieu, défendue en vain par la vertu, eût été aussi plaidée par le génie. Mais la France n'eût pas ce bonheur, ses poètes nationaux étaient presque tous des poètes payens, et notre littérature était plutôt l'expression d'une société idolâtre et démocratique que d'une société monarchique et chrétienne ; aussi les philosophes parvinrent-ils en moins d'un siècle à chasser des cœurs une religion qui n'était pas dans les esprits (3). »

Enfin, on a dit de la Révolution française qu' « elle ne fut que la mise en scène des études publiques », — « l'ensemble des idées de collège appliquées à la société ».

Voilà les témoignages, les faits. Comment l'enseignement naturaliste pourra-t-il être irréprochable, lui qui, à défaut d'une autre littérature, force nécessairement les enfants chrétiens à vivre d'une littérature mensongère et immorale autant que surannée, les condamne à célébrer les travaux d'Hercule avec plus d'enthousiasme que les miracles de Jésus-Christ, soumet leur foi à la plus redoutable, épreuve et finit le plus souvent par les conduire à l'apos-

(1) Hist. de Bossuet. 1. VU. n. XXIX.

(2) H. n. XXY.

(3) Odes. Préface.

tasie, Y a-t-il lieu dès lors à célébrer avec tant de délire renseignement naturaliste, auquel en sera réduit fatalement l'ensei.ynement de l'Etat qui, nous l'avons vu, n'a ni qualité ni compétence par lui-même, pour donner l'éducation, puisqu'il est un être abstrait, dont chacun se fait une idole à son image et à sa ressemblance.

Tout le temps que l'enseignement public ne fera pas à Dieu et aux choses de Dieu, la place éminente qu'il doit occuper, il ne sera pas , il ne pourra pas être irréprochable.

VIII. Le clergé ne pourra donner quiai enseigne?nent aritinational. Non. Par là même qu'il est dépositaire d'un enseignement divin, il donnera un enseignement moral, par là même qu'il donnera un enseignement moral, il donnera un enseignement social ; par là même qu"il donnera un enseignement social, il ne pourra donner un enseignement antinational. Ne fit- il qu'enseigner le décalogue, qui est la loi naturelle, il rendrait à la nation un service immense, inappréciable. A l'heure })résente. ce sont encore les traditions chrétiennes qui seules, au milieu de tant de ruines, ont le mieux survécu dans la nation. N'est-ce pas le clergé qui a fait l'éducation des nations européennes, et en particulier de la nation française? et cette éducation n'a-t-elle pas produit la civilisation chrétienne dont nous pouvons nous enorgueillir, puisqu'elle est si supérieure aux autres civilisations? Le prêtre n'inspire-t-il point pour la patrie, l'amour le plus tendre, le dévouement le plus héroïque? S'il forme l'enfant à l'obéissance envers le pouvoir spirituel, ne le forme-t-il pas aussi à l'obéissance envers le pouvoir temporel ? S'il lui inspire l'amour du devoir en tant qu'il est chrétien, ne le lui inspire-t-il pas aussi en tant qu'il est citoyen? Quand l'éducation donnée par le prêtre forme un vrai croyant, ne forniet-il pas aussi nécessairement un sujet fidèle? Si l'Eglise réclame la part de Dieu, ne sait-elle pas faire hi part du prince? On l'a dit, elle est une grande école de respect. Dirigée selon son esi)rit. l'éducation publi([ue devient à tous ses degrés la pépinière des vertus civi(iues, aussi bien que des vertus religieuses. Sans doute, le clergé ne se fera pas le panégyriste outré de tous les principes que la révolution a cherché à implanter dans resi>rit public: mais on peut rester vrai Français sans se faire l'ajjologiste des orgies et des forfaits d(Mjuatre-vingt treize. Dans tous les cas. le christianisme est à tout le moins aussi nationnl que la mythologie, voire même (|ue la révoluiion. «lui ne

sait ifiie démolir sans construire et se fait une gloire et un triomphe de ses ruines.

IX. Le clergé ne peut que donner une éducation qui enténèhrera les esprits. Mais l'esprit humain fût-il voué à des ténèbres aussi profondes qu'on se plaît à le dire dans le moyen-âge, où la philosophie chrétienne s'éleva à des hauteurs incomparables? Le fut-il au xvii'' siècle, où elle forma tant de grands hommes, qui furent la gloire de leur temps et seront celle de la postérité? Ce qui est obscurant, n'estce pas plutôt le rationalisme, qui rapetisse l'esprit humain en le plongeant dans les ténèbres les plus profondes, touchant les grands problèmes qae tout homme, sous peine de se rapprocher de l'animal, doit résoudre dans son passage à travers le temps? Voyez le dix-huitième siècle ; sa philosophie impie ne fut-elle pas bourbeuse et fangeuse? Voyez le siècle présent. N'est-ce pas l'Eglise seule qui y fait luire le soleil de la vérité au milieu des ténèbres amoncelées par tant de systèmes, qui s'attaquent aux notions les plus primitives de la raison, sont l'éteignoir du bon sens, et n'ont d'autre valeur que celle qui leur est reconnue par leurs auteurs ? N'y a-t-il pas plus de sagesse à dire comme Moïse, parlant de l'origine de l'homme : qui fuit Dei, qu'à dire comme nos savants: qui fuit simii? L'éducation chrétienne n'exclut aucune connaissance utile; seulement elle veut que la science repose sur sa base, c'est-à-dire sur la religion, qui doit être respectée comme Dieu lui-même, et que la vie tout entière soit animée par le souffle divin. L'enseignement ecclésiastique sert même à faire mieux apprendre les langues, parce que les monuments de la foi ont été écrits dans toutes les langues du monde civilisé, l'hébreu, le grec, le latin. On l'a dit, si l'on ne se hâte pas d'apporter un remède à la décadence des études officielles, bientôt l'on ne trouvera peutêtre plus une seule plume capable de faire en bon latin l'épitaphe de la bonne latinité décédée.

Léon XIII a dit sur ce point : « L'Eglise, tout en dirigeant principalement et spécialement son activité vers la défense chrétienne, s'applique aussi à favoriser l'amour et le progrès des sciences humaines; car c'est quelque chose de bon en soi, de louable, de désirable, que les bonnes études; et de î»lus. toute science qui est le fruit d'une raison saine, et qui répond à la réalité des choses, n'est pas d'une médiocre utilité pour éclairer même les vérités révélées. Et de fait, quels immenses services l'Eglise n'a-telle pas rendus par l'admirable soin avec lequel elle a conservé les monuments

de la sagesse antique, par les asiles qu'elle a de toutes parts ouverts aux sciences, par les encouragements qu'elle a toujours donnés à tous les progrès, favorisant d'une manière particulière les arts mêmes qui font la gloire de la civilisation de notre époque (1), »

Bref, il y a deux aristocraties : l'aristocratie selon la chair et l'aristocratie selon l'esprit. La dernière est supérieure à la première, autant que l'esprit est supérieur à la chair, la régénération à la génération, la naissance surnaturelle ou palingénésie à la naissance naturelle. Or qui pourra nous donner l'aristocratie selon l'esprit, qui réside dans l'élévation des pensées et la noblesse des sentiments ? qui, sinon le christianisme, qui nous communique la lumière et l'amour de Dieu même?

X. Mais la liberté de conscience étant un principe essentiel de la société ?noderne, ne faut-il pas en tenir co7npte et la respecter? Nous pouvons répondre d'abord que l'allégation n'a pas le caractère d'une vérité absolue, puisque la liberté de conscience pour être un principe essentiel de la société moderne, est un principe qui n'est fondé ni en philosophie, ni en politique, ni en religion, ainsi qu'il a été démontré plus haut. Qu'importe, dès lors, que la liberté de conscience soit à l'ordre du jour, si elle a contre elle tous les grands principes qui sont antérieurs et supérieurs à toutes les constitutions politiques ? Un fait spécial, temporaire, anormal, peut-il prescrire contre les droits les plus primitifs et les plus sacrés ? Puis, n'y a-t-il pas contradiction à ce que des enfants catholiques soient contiés à des maîtres protestants, juifs, libres- penseurs, qui ne croient pas au catholicisme, qui le combattent, et récipro(|uenient, que les enfants des juifs, des protestants soient élevés par des librespenseurs, etc?

Vous le voyez , et la chose est assez singulière pour qu'elle devienne l'objet de vos méditations, c'est au nom de la liberté de conscience que nous vous combattons; nos réclamations réci]tr()ques partent du même principe. 11 faut nécessairement sortir de là. Comment en sortir, sinon en posant en principe la liberté complète, impartiale, pour que les familles qui réclament une éducation chrétienne, i)uissent recourir à un enseignement donné par des chrétiens. Et comme cette conséquence paraîtrait dure à accepter à certains

^1) F.iicvcl. Libertés piirstaiilissii

esprits ; terminons par quelques conclusions générales (jui démontrent que c'est la seule solution possible à la question qui se pose entre vous et nous, le seul moyen de délier le nceud gordien et de sortir de la contradiction.

Xr. Pre^nièrement. — Si, au point de vue du droit naturel et du droit divin positif, l'éducation doit être donnée parles parents et par les ministres de la religion à qui les enfants appartiennent avant tout, aux premiers par le droit naturel qui est un droit divin puisque la nature vient de Dieu, aux seconds par le droit surnaturel qui est le droit divin positif, puisque l'Eglise, elle aussi, vient de Dieu, l'Etat doit renoncer à donner l'éducation en son propre nom ; et comme, d'autre part, l'enseignement et l'éducation marchent de front et ne peuvent guère être séparés pratiquement, l'Etat pour donner la liberté de l'éducation doit aussi donner la liberté d'enseignement sans que, pour cela, il s'en désintéresse, car il pourra toujours exercer sur ces deux points une surveillance générale par la police et les tribunaux.

Deuxièmement. — Si l'éducation, qui est le droit et le devoir des parents et des ministres de la religion, ne peut être menée à bonne fin par l'Etat parce que, d'une part, l'éducation suppose la religion et que, de l'autre, l'Etat n'a pas et ne peut pas avoir de religion à lui, ne doit-il pas encore à ce point de vue se désister des prétentions qu'il pourrait avoir, sous peine pour lui de tenter l'impossible et de se charger sur les épaules un fardeau qu'il serait impuissant à porter ? Ne doit-il point repousser de toute son énergie ces semi-philosophes qui s'en vont disant partout qu'il faut délivrer l'éducation du joug clérical, l'arracher à la servitude des prêtres, laisser la religion à l'Eglise et la science à l'Ecole? Une religion à laquelle on ne permettrait pas d'élever ses propres enfants, en lui donnant le droit simultané de les enseigner et de les éduquer, puisque l'enseignement et l'éducation ne peuvent marcher l'un sans l'autre, une telle religion ne serait-elle pas traitée en esclave? et n'accepteraitelle point l'esclavage si elle ne réclamait pas à grands cris, n'y eût-il (ju'un seul point touchant lequel la liberté lui fût refusée? Il faut qu'elle possède la liberté complète de l'éducation, selon cette pensée que la servitude est de droit pour le tout quand il lui reste une part en quelque chose.

Troisièmement. — Si c'est parce qu'il n'a pas et ne peut avoir de religion (jue l'Etat ne peut mener l'éducation à bonne fin, attendu que séparer l'éducation de la religion c'est séparer la fille de la mère. l'Etat doit constituer l'ensei-

gneiiient sur des bases telles que la vraie religion en devienne ràuie et rinspiratrice et ne point la regarder uniquement comme une des branches de l'instruction, car il faut traiter sérieusement les choses sérieuses ; par suite, il doit renoncer à être le grand distributeur de la vie religieuse et sociale et agir de telle sorte que loin de faire de l'Ecole une arme contre l'Eglise, il fasse de l'Eglise l'auxiliaire indispensable de l'Ecole.

ilésumons. Dans l'homme, il y a à la fois un corps et une âme. Dans l'àme, il y a à la fois l'esprit et le cœur : l'esprit, qui est fait pour la vérité et dans lequel la vérité pénètre par l'instruction ; le cœur, qui est fait pour la vertu et dans lequel là vertu pénètre par l'éducation. De même que l'esprit et le cœur ne forment qu'une seule et même âme, de même l'instruction et l'éducation ne forment qu'un seul et même tout. Séparer l'instruction et l'éducation, c'est séparer ce que Dieu et la nature ont uni ; c'est diviser l'àme qui est simple en deux parts, dont l'une est l'esprit et dont l'autre est le cœur ; c'est scinder ce qui ne doit pas l'être ; c'est faire du schisme, du déclinement c'est aller contre la grande loi de l'harmonie universelle, qui a pour caractère la diversité, sans doute, mais la diversité dans l'unité sans laquelle la diversité n'est plus que trouble, désordre, confusion, le retour au chaos, ou autrement, selon le texte hébreu, un vaste tohubohu.

XII. Après avoir justifié leSyllabus, par ce que nous avons dit, il nous reste à justifier ce que nous avons dit. en citant le Sijllahus.

« Toutes les administrations des écoles publiques dans lesquelles on élève la jeunesse d'un Etat chrétien, si l'on excepte pour quelque motif les seuls séminaires épiscopaux, peut et doit être attribuée à l'autorité civile et cela à tel point que l'on ne reconnaisse pointa aucune autre autin'ité le droit de s'immiscer dans la discipline des écoles, dans la direction des études, dans la collation des grades, dans le choix ou l'approbation des maîtres.

» liC bien de la société civile demande ((ue les écoles populaires qui sont ouvertes à tous les enfants de tontes les classes du jteuple, que toutes les iiistitutions ])ubliques qui ont })Our but denseigner les lettres, les sciences et de s'occuper de l'éducation de la jeunesse, soient soustraites sous tous les rai)])()rls. à l'autorité de l'Eglise, à toute action modératrice, à toute ingérence de sa part. (|u'elles soient entièrement soumises à l'îii-bitre j)lein et entier de l'autorité ci\ile et poli

lu

tique ot qu'elles marchent à Funisson avec le bon plaisir des princes et de l'opinion publique.

» Les catholiques peuvent donner leur approbation à un système d'éducation de la jeunesse qui se tiendrait en dehors de la foi catholique et séparé de l'autorité de l'Eglise et qui se proposerait, sinon pour but uni({ue. du moins pour but premier les sciences naturelles ou la lin à laquelle la société doit tendre dans ce monde terrestre (1). »

Léon XIII a dit aussi ces paroles remarquables : « Quant à ce que l'on appelle la liberté d'enseignement, il n'y a que la vérité, on n'en saurait douter, (jui doit entrer dans les âmes, puisque c'est en elle que les natures intelligentes trouvent leur bien, leur fin, leur perfection : c'est pourquoi l'enseignement ne doit avoir pour objet que des choses vraies, et cela qu'il s'adresse aux ignorants ou aux savants, afin qu'il apjjorte aux uns la connaissance du vrai et que. dans les autres, il l'affermisse. C'est pour ce motif que le devoir de quiconque se livre à l'enseignement est, sans contredit, d'extirper l'erreur des esprits et d'opposer des protections sûres à l'envahissement des fausses opinions. Il est donc évident que la liberté dont nous traitons, en s'arrogeant le droit de tout enseigner à sa gm^Q, est en contradiction flagrante avec la raison et qu'elle est née pour produire un renver sortent co?nplet clans les esprits. Le pouvoir public ne peut accorder une pareille licence dans la société, qu'au mépris de son devoir. Cela est d'autant plus vrai, que l'on sait de quel poids est pour ses auditeurs l'autorité du professeur et combien il est rare qu"un disciple puisse juger par lui-même de la vérité de l'enseignement du maître. C'est pourquoi cette liberté, aussi, pour devenir honnête, a besoin d'être restreinte dans des limites déterminées (2). »

Qu'il y aurait bien plus de sagesse à être sage selon l'Eglise, qu'à être sage selon les Sages!

(1) Sijllabi's, n. xLii, xlvii, xlix.

(2) Libertas prœsianlissiininn.

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