CHAPITRE XVIII
DES POINTS TOUCHANT LESQUELS l'ÉTAT DOIT PROTÉGEK
l'Église. — suite. — ix. la liberté et la licence de
LA presse. — allégations. — RÉPONSES.
La liberté et la licence de la presse.
La liberté de la presse, qui est regardée comme une des plus glorieuses conquêtes de Quatre-vingt-neuf, a été ainsi formulée à l'article X de la Déclaralion des droits de l'homme : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de cette liberté dans les cas déterminés parla loi. » 11 est facile de faire justice de cet article sacro-saint contenu dans le symbole politique des sociétés modernes et de démontrer que la protection du catholicisme, qui est reconnu par la loi. doit être un des cas déterminés par la loi dans lo(iuel la presse doit répondre de ses faits et gestes.
I. D'abord, il est évident que la libre communication des pensées et des sentiments n'est pas un des droits les plus précieux de l'homme si elle n'est pas un droit naturel à l'homme. Or, il en est ainsi. La loi naturelle, au chapitre des devoirs de l'homme envers lui-même, interdit à l'homme, au for intérieur, certaines pensées comme corruptrices de son intelligence, certains sentiments comme corrupteurs de son cœur et, qu'à ce double titre, doit rejeter avec énergie (|uiconque respecte en lui-même la sainteté de sa propre nature. Si l'homme doit s'interdire, de par la nature, certaines jiensées et certains sentiments et cela })arce (jue c'est pour lui un devoir fondamental de ne passe dépraver, mais de tendre à la perfection, il est évident ({u'il n"a pas le droit de les exprimer et de les connnuni(iuer à ses semblables, ;"i qui par là il (•ommuni(|uerait la dé]>ravation <iu'il doit éviter ])()ur lui-même. C'est ainsi (pie hi liberté de la parole, la liberté dt> la ]»resse, considérées au point de vue pliiloso|)l)iquc, se révcl(Mit à la raison la plus i)rimilivo. coiiiiuc opi)osé(>s à la
loi naturelle, qui défend de dire ce qu'il n'est pas permis de faire, selon l'adage : Non licet clicere quœ agere non licet. Il n'est pas plus permis à l'homme de parler mal qu'il ne lui est permis de penser mal ; sa langue et ses lèvres ne sont pas plus indépendantes que son esprit et son cœur. C'est autant impiété que folie de dire : « Nos lèvres sont à nous, qui a droit de leur imposer des lois? (1) » Il y a plus : les pensées et les sentiments pervers, restant comme le feu sous la cendre dans le secret de l'âme, ne peuvent nuire qu'à celui qui s'en repaît volontairement ; les discours pervers, les écrits licencieux et impies, au contraire, nuisent à ceux qui les entendent et qui les lisent ; par suite, l'homme qui commet un crime contre lui-même en accueillant l'erreur, en se délectant dans le mal, commet un second crime plus consisidérable en travaillant à amener' ses semblables à les savourer et à s'y délecter.
II. Si la liberté de la parole et de la presse est opposée au droit naturel, elle n'est pas moins opposée au droit social, et cela, d'abord, parce qu'une société ne peut fleurir et prospérer qu'autant qu'elle reste dans les conditions de la nature. Ajoutez que tout citoyen, par là même qu'il recueille des bienfaits de la société dont il fait partie, a des devoirs sacrés envers elle, entre autres celui de respecter les principes fondamentaux de toute société, la vérité, la vertu, la religion, la justice ; principes qui sont antérieurs et supérieurs aux lois, qui inspirent les lois, et qui, en même temps qu'ils obligent la conscience de l'homme, obligent la conscience du citoyen. Si tout sujet a le devoir de respecter les grands principes sociaux, il ne peut être libre, il ne peut avoir le droit de les attaquer par la parole ou par la presse, par le discours ou par le livre. Tout gouvernement qui comprend sa mission civilisatrice, doit faire de ces vérités primordiales des points réservés que tous doivent respecter sans que nul puisse y attenter impunément.
III. Enfin la liberté de la parole et la liberté de la presse sont opposées au droit chrétien, et cela, d'abord, parce qu'elles sont opposées au droit naturel et au droit social, qui font partie du droit chrétien, attendu que le droit chrétien qui est catholique, renferme tout droit. Elles le sont aussi parce que le catholicisme, possédant un symbole, un code, des rites qu'il déclare être obligatoires, ne peut reconnaître à qui ce soit ni le droit, ni la liberté de communiquer ses
(1) Labia uostra à nobis suut, quis noster Dominus est ? Ps. xi, 5.
pensées et ses opinions lorsqu'elles sont antichrétiennes; s'il le faisait, il se nierait et se ruinerait lui-même. Il y a plus, le christianisme, qui fait un devoir à tout chrétien d'adhérer intérieurement à ses dogmes et à ses préceptes, lui fait aussi un devoir de les professer extérieurement, soit par la parole, soit par l'exemple pour la bonne édilication de ses semblables. Ne proscrit-il point par là et la liberté de tout dire et la liberté de tout écrire qui, par le scandale, peuvent porter la mort dans l'âme des faibles ?
Et à l'appui de ce qui vient d'être dit, voyez comment la libre communication des pensées et des sentiments, la liberté de la presse, qui est opposée au droit individuel, au droit public, au droit chrétien, produirait la ruine de l'individu, de la société et de la religion chrétienne.
IV. Elle produit la ruine morale de l'individu. L'homme, par suite de sa déchéance primitive, est porté comme fatalement, bien qu'il reste libre, à l'erreUr et au mal, et par suite. à communiquer à ses semblables l'erreur et le mal qui sont dans sa nature déchue. Si on lui donne la liberté de les communiquer, il se corrompra de plus en plus, car on ne peut que se corrompre davantage lorsqu'on travaille à corrompre ses semblables. C'est ainsi que la liberté de la presse corrompt d'abord ceux qui travaillent à propager le mal qui est en eux, en attendant qu'ils corrompent le public. Loin d'opérer la guérison en arrêtant la maladie, elle lui lui donne libre cours, elle communique à tous le mal de quelques-uns; maladie contagieuse, car les méchants pervertissent beaucoup plus facilement les bons que les bons ne convertissent les méchants, ainsi qu'il a été dit.
"V. Elle produit la ruine des sociélés. M. Guéroult, l'un des plus ardents partisans de la liberté de la presse, traçant l'histoire de sa réglementation, depuis la Révolution française, a dit : « Il y a eu dans l'intervalle bien des régimes; bien des gouvernements de passage ont eu la prétention de décider la question, et ils l'ont si bien résolue, qu'elle est encore aujourd'hui à résoudre. Tous les gouvernements rejetant sur la presse les mécomptes de leur politique, l'ont persécutée; mais la persécution les a-t-elle sauvés? Le Comité du salut public guillotinait les jounuilistes; où est le Comité du salut public. Le Directoire les dé[)()rtait; où est le Directoire? IjC premier empire les exilait; où (\sl le [)remier empire? La Ueslaui'ation les censurait; qu'est devenue la Restauration? La presse leur a survécu, toujours frappée, toujours debout, marchant, malgré les épreuves, d'un |)as
fatal comme le Destin. C'est qu'elle portait en elle les destins de la Révolution (1). » Voilà la presse : elle renverse les gouvernements les plus divers, puisqu'elle les a renversés tous; elle fera à l'avenir ce qu'elle a fait dans le passé, puisquelle porte en elle « les destinées de la Eévolution ». et qu'à ce titre, elle est nécessairement destructive. Par l'esprit qui l'anime, elle met en honneur les doctrines les plus subversives et les plus incendaires ; elle voue au mépris toute autorité politique ; elle sape par la base tout ordre social en en détruisant les antiques fondements ; elle affaiblit et détruit tous les sentiments de respect; elle amène des révolutions périodiques qui ùtent à l'Etat toute stabilité, au gouvernement toute force, et cela au détriment du bien public ; pourquoi cela? parce que la liberté de la presse ayant été posée comme un principe absolu «comme un des droits les plus précieux de l'homme» on n'a pu lui opposer que des digues insuffisantes, qui bientôt ont été rompues et emportées. C'est le principe même (]u"il n'aurait pas fallu proclamer, c'est au principe même qu'il aurait fallu s'attaquer, sans se contenter de recourir à la légalité contre des abus qui se reproduiront sans cesse, partout et toujours, tant que le principe subsistera, tant que l'on croira comme à une vérité, à ce grand préjugé que l'homme peut, au nom de ses droits natifs, « parler, écrire et imprimer librement ».
VI. Elle favorise la 7^uine de la religion chrétienne et de toute religion. La presse s'est toujours attaquée surtout au christianisme, dont elle a fait sa cible, parce que voulant l'erreur et le mal, comme la mauvaise nature dans laquelle elle puise ses inspirations, elle a dû diriger principalement ses coups contre une religion qui proclame toute vérité et tout bien. Elle l'a fait aussi parce que voulant, au nom d'une fausse liberté, renverser le trône, elle a dû travailler à renverser l'autel, qui en est le plus ferme appui, le plus puissant soutien; tout gouvernement, nous l'avons vu, étant théocratique par essence, devant se montrer tel. Et voyez avec quel acharnement infernal! Elle l'a fait parles journaux, par les romans, par les revues, par les chansons, par la littérature haute et basse. Elle a recouru, dans sa guerre satanique, au mensonge, à la calomnie, aux insinuations perfides, à l'astuce, à l'hypocrisie du serpent. Animée au plus haut degré de l'esprit de lucre, elle s'est mise à l'enchère, se vendant au plus haut metteur et au plus fort enchérisseur. Et comme
(1) Corps législatif. Loi S'T la presse, 1868.
elle trouve l'impiété lucrative, parce qu'elle va à la foule ignorante et corrompue, elle a vendu impitoyablement, en se vendant elle-même, les intérêts sacrés de la religion, qu'elle a sacrilègement immolée sur les autels du veau d'or. Elle a spéculé, pour être plus courue et réaliser des gains l)lus considérables, sur les instincts les plus pervers, les passions les plus basses, sur la démoralisation des dernières couches sociales. De voix venues de partout, il s'est fait un concert de démons contre l'Eglise, qu'on a fait passer pour rétrograde, intolérante, despotique, amie de l'ancien régime à tous les points de vue, ennemie des lumières, du progrès, de la civilisation et, en conséquence de l'humanité. Grâce à la licence effrénée de la presse, le prêtre a été en butte à tous les traits ; il est devenu comme le bouc émissaire de la société. N'est-il pas le seul citoyen qui ait le triste privilège de pouvoir être insulté publiquement par le premier teneur de plume venu, au détriment de la religion dont il est le représentant et l'interprète ? Que dirai-je ? au détriment de la société entière. Voilà, en effet, ce qui est arrivé. Le pouvoir civil ayant, par la liberté de l'insulte, laissé disparaître le respect pour T'autorité de l'Eglise, il l'a laissé disparaître aussi pour toutes les autres autorités, tous les respects étant solidaires. Après avoir insulté le prêtre, on a insulté le fonctionnaire, on a insulté le magistrat, on a insulté lo soldat, on a insulté le prince, on a insulté tout et tous; et la société, sans protection suffisante, s'est trouvée aux prises avec l'hydre insatiable et toujours dévorante de l'appétit populaire.
Le journal La Presse, à propos de la discussion à la Chambre sur les Petits-Séminaires, reconnaissait fort bien comment la presse, laissée libre, ne peut que nuire à l'Eglise. « Il était impossible, disait-il, que les journaux, en s'établissant, ne fissent du mal à la religion. Premièrement, parce que, créés au nom de la liberté des opinions, ils devaient naturellement être hostiles au catholicisme, qui repose sur la tradition et sur l'autorité. Secondement, parce que, faits à Paris, ils tendaient à substituer les mœurs et les habitudes d'une ville corrompue, comme le sont toutes les grandes villes, aux idées, aux nueurs, aux habitudes des localités où on los reçoit. Troisièmement, parce ({ue, rédigés par des hommes sans resi)onsabilité extérieure, sans éducation spéciale, sans expérience suffisante, ils devaient forcément apporter toujours un grand désordre, souvent une grande ignorance, quch^uefois une grande haine, dans l'appréciation
des matières religieuses ou morales (1). » Voilà comment la presse ne pouvant, si on la laisse libre, que rouler partout des eaux bourbeuses, empoisonnées, ne peut, non plus, qu'altérer le tempérament de la France qui, malgré les efforts de l'impiété, est restée catholique. Il est vrai que le même journal, avec une naïveté candide, ajoutait: « Mais Paris n'est plus ce qu'il était, et il ne restera pas ce qu'il est ; les idées s'y rectifient, les mœurs s'y mnéliorent, les opinions s'y redressent. Les journaux ont communiqué à la province la maladie de Paris ; un jour viendra qu'ils lui communiqueront la santé. » Ces espérances se sont-elles réalisées? Paris s'est-il amélioré, soit au point de vue de l'esprit, soit au point de vue des mœurs ? Est-il la Ville- Lwnière, dans le sens favorable à cette expression ? Nous laissons à chacun ses appréciations. Quant à nous, nous croyons que l'on peut encore appliquer à la capitale, au xix' siècle, ce qu'en disait le poète Gilbert au xviii% Dès lors à la vue des ravages et des maux produits par la liberté de la presse, y a-t-il à redire avec enthousiasme ces formules sacro-saintes du libéralisme : La liberté pour tous sans exception et sans privilège. — Nous aiinons plus la liberté que nous ne redoutons le ^nal qu'elle peut faire. — Non ; nous le redirons , parce qu'on ne peut trop le redire , le grand moyen d'assurer la liberté du bien, c'est d'arrêter la liberté du mal.
yil. S'il en est ainsi, si la liberté de la presse a avili la presse, et en a fait un instrument d'impiété, de corruption, d'insurrection pour les foules, qui, étant ignorantes, ne savent point se défendre contre l'errair et les passions ; si elle a laissé les politiques, les hommes de lettres tremper impunément leur plume dans le pétrole, la boue, le sang, et si elle a amené la décadence de l'art d'écrire ; si, en un mot, elle a constamment produit l'abus de la liberté, un gouvernement, qui a souci de ses intérêts et des intérêts du peuple qu'il est appelé à améliorer, ne doit-il point savoir la réprimer pour en prévenir les excès effrénés et sauvages ? En la ramenant à l'ordre, ne protègera-t-il pas la bonne presse, le droit des sujets à ne pas être trompés et corrompus, le droit qu'a la société de pourvoir à sa conservation , le droit qu'a l'Eglise à ne pas être dénigrée et vilipendée ; à être, au contraire, soutenue, défendue? Malgré les difficultés qui s'opposent à ce que le pouvoir civil fasse, à
(1) Mai-s 1837.
l'endroit de la répression de la mauvaise presse, tout ce qu'il y aurait à faire , néanmoins, avec de l'énergie et de la bonne volonté, il peut énormément pour le bien. Et nous le dirons : Quoi ! Un gouvernement peut, dans un intérêt d'administration, couvrir de sa protection jusqu'au dernier de ses employés, et il ne pourrait, dans l'intérêt religieux, qui est le plus important de tous même dans l'ordre social, sauvegarder la dignité du prêtre catholique ! Il peut mettre son autorité à l'abri des outrages de l'anarchie, et il ne pourrait mettre l'autorité de Dieu et de son Christ à l'abri des blasphèmes de l'impiété. Il peut frapper de toute la rigueur des lois, les incendiaires, les voleurs, les assassins, tous les hommes pervers, qui s'attaquent aux choses et aux personnes civiles, et il ne pourrait rien coutre les mécréants qui s'attaquent aux clioses et aux personnes ecclésiastiques ! Et il n'aurait à leur égard d'autre droit que celui de laisser toute liberté à l'insulte, et que le devoir de se taire ! Non, jamais. Tout gouvernement chrétien possède, à tout le moins, pour la défense de l'Eglise, les mêmes droits qu'il possède pour sa propre défense. Et s'il ne cherchait pas à prendre en main la cause de l'Evangile contre ses diffamateurs, qu'arriverait-il bientôt pour l'Etat lui-même? Que lui arriverait-il, par suite de sa lâche attitude, de sa politique à reculons, qui cède toujours, loin de prendre une inititative courageuse, en faveur de la liberté du bien contre la liberté du mal ■? C'est qu'il ne tarderait pas à être secoué, jusque dans ses fondements ; les coups qu'il laisserait porter à la société chrétienne ayant nécessairement leur contre-coup dans la société civile. Quelle est. en effet, la tactique de la Révolution? C'est de demander qu'on lui laisse la liberté d'attaquer l'Eglise, parce qu'elle sait très bien qu'attaquer l'Eglise, c'est attaquer l'Etat, toutes les autorités légitimes étant solidaires, de telle sorte que, s'attaquer à lune d'elles, c'est s'attaquer à toutes les autres, toutes ayant le même fondement : Dieu en haut et le respect en bas. Leur but est de dévorer à la fois le prêtre et le prince, sachant que, celuilà une fois mis en pièces, celui-ci ne tardera pas à l'être. L'expérience est là, tant il est insensé pour un gouvernement de sacrifier la religion pour se faire pardonner sa politiciue. VIII. Aussi la liberté de la presse, considérée comme un principe philosophique et social, a-t-elle été condamnée par l'Eglise et. par suite, est-ce un devoir pour les gouvernements do savoir exercer leur vigihuicc sur l'impriiuiMit'. loin de dirr que tout homme rst lihic de communicjucr, par la
parole ou par les écrits, tout ce qu'il peut penser et sentir. Le pape Grégoire XVI , dans une Encyclique célèbre , a dit : « A l'indiiférence se rapporte cette Wberté funeste qu'on ne saurait jamais assez ')naudire et déteste)', cette liberté de la librairie, pour publier quelqu'écrit que ce soit, liberté que quelques-uns osent solliciter et étendre avec tant de bruit et d'ardeur. Nous sommes épouvantés, Vénérables Frères, en considérant de quelles monstrueuses doctrines, ou plutôt de quelles erreurs inouïes, nous sommes accablés, et, en voyant qu'elles se propagent au loin et de tous côtés, par une multitude de livres et des écrits de toute sorte, qui sont peu de chose pour le volume, mais pleins d'une grande malice, et d'où émane, sur la surface du monde, une malédiction qui fait couler nos larmes. 11 en est cependant, ô douleur! qui se laissent entraîner à ce point d'impudence qu'ils soutiennent opiniâtrement que ce déluge d'erreurs qui sort de là est bien assez com-pensé par un livre qui, au milieu de ce déchaînement de perversité, paraîtrait pour la défense de la religion. Or, c'est certainement une chose condafnnable et contraire à tout droit de faire de dessein un mal certain et plus grand, parce qu'il y a espérance qu'il en résultera quelque bien. Quel homme, dans son bon sens, dira qu'il faut laiser les poisons se répandre librement, les vendre, les transporter publiquement, les boire même, parce qu'il y a un remède tel que ceux qui en usent parviennent quelquefois à échapper à la mort(1) ? »
Le Sijllabus n'est pas moins explicite, car on y trouve condamnées ces propositions : « L'obligation qui enchaîne absolument les maîtres catholiques et les écrivains, se rapporte uniquement aux doctrines qui sont proposées par le jugement infaillible de l'Eglise, comme des dogmes de foi devant être crus par tous. » — « 11 est faux que la liberté civile de tout culte et que le plein pouvoir donné à chacun et à tous de communiquer ouvertement et publiquement opinions et pensées quelconques, conduisent plus facilement à la corruption des mœurs et de l'esprit des peuples et à la propagation du fléau de l'indifterence (2). »
Léon XIll, parlant de la liberté d'exprimer par la parole ou par la presse tout ce que l'on veut, a dit éminemment :
« Assurément, si cette liberté n'est pas justement tempérée, si elle dépasse le terme et la mesure, une telle liberté.
(1) Mirari vos, 15 août 1832.
(2) N. xxii et Lxxix.
il est à peine besoin de le dire, n'est pas un droit. Le droit, en effet, est une faculté morale, et, comme nous l'avons dit, comme on ne peut trop le redire, il serait absurde de croire qu'elle appartient naturellement et sans distinction, ni discernement, à la vérité et au mensonge, au bien et au mal. Le vrai, le bien, on a le droit de les propager dans l'Etat avec une liberté prudente, atin qu'un plus grand nombre en profite ; mais les doctrines mensongères, peste la plus fatale de toutes pour l'esprit, mais les vices qui corrompent le cœur et les mœurs, il est juste que l'autorité publique emploie, à les réprimer, sa sollicitude, afin d'empêcher le mal de s'étendre, pour la ruine de la société. Les écarts d'un esprit licencieux, qui, T>our la 'inuliitiule ignorante, deviennent facilement une oppression , doivent justement être punis par l'autorité des lois, non moins que les attentats de la violence commis contre les faibles. Et cette répression est d'autant plus nécessaire que, contre ces artifices de style et ces subtilités de dialectique, surtout quand tout cela tlatte les passions, la partie sans contredit la plus nombreuse de la population ne peut, en aucune façon, ou ne peut qu'avec une très grande difficulté, se tenir en garde. Accordez à chacun la liberté illimitée de parler et d'écrire, rien ne demeurera sacré et inviolable, rien ne sera épargné, pas même ces vérités premières, ces grands principes naturels, que l'on doit considérer comme un noble patrimoine, commun à toute l'humanité. Ainsi, la vérité est à peu près envahie par les ténèbres, et l'on voit, ce qui arrive souvent, s'établir avec facilité, la domination des erreurs les plus pernicieuses et les plus diverses. Tout ce que la licence y gagne, la liberté le perd, car on verra toujours la liberté grandir et se raffermir à mesure que la licence sentira davantage le frein (1). »
On dévore les mauvais livres, et on reste indifférent pour les bons.
IX. Par suite de ces décisions su]>rênies, nous répudions comme entachées d'un faux libéralisme et anticatlioliques, ces paroles du journal V Avenir : * Laisser à l'erreur la liberté de ses mouvements et affranchir en même temps la vérité jusque là muette et enchaînée, cest assure)' àjamais le iriomphe de celle-ci ». Et ces autres jiaioles tin même journal, ayant trait aux ouvrages des piiilosoithes du xviii" siècle, et aux efforts faits pour les propager: • Leur influence est à ])eine sensible aujourd'hui, et ces mêmes efforts n'ont
(1) Liberlas prccftantissirnuiii.
abouti qu'à prouver l'impuissance de Terreur dans un siècle où la vérité pleine de vie, de force et de liberté peut la combattre corps à corps ei avec des armes égales (I). » Nous n'admettons pas davantage ces autres paroles : t Loin que l'ordre soit détruit par le libre combat de l'erreur contre la vérité, c'est ce combat même qui est l'ordre i)rimitif et universel (2). » Enfin, nous n'admettons pas, non plus, ce qui suit : % Que si l'on dit que la liberté doit exister pour le bien et non pour le mal, nous répondrons que, quoiqu'il en soit de ce principe abstrait, il n'est susceptible ici d'aucune application ; car. en dernière analyse, ce serait toujours le gouvernement qui, en fait, jugerait souverainement ce qui est bien ou mal, vrai ou faux. Attribuer ce droit au pouvoir politique, ce serait la ruine du catholiscisme (3). » Il est évident que l'Eglise étant la règle d'après laquelle on doit juger le Christianisme, et que cette règle étant reconnue par l'Etat, puisqu'il reconnaît le culte catholique et doit à ce titre le protéger et le défendre, ce sera elle et non le pouvoir politique qui devra juger de ce qui est vrai ou faux, bien ou mal, au point de vue de la conscience. Le gouvernement, qui est faillible, devra accepter le magistère de l'Eglise, qui est infaillible, sous peine de tomber en contradiction avec lui-même, puisque d'un côté il reconnaît légalement l'Eglise, et que de l'autre il agirait comme s'il ne la reconnaissait pas. Le salut n'est qu'à ce prix. Il est là et pas ailleurs. Prétendre que le bien et le mal se contrebalanceront, que la bonne presse neutralisera la mauvaise, c'est ne pas tenir compte de la corruption de la nature, c'est se payer de la plus illusoire des chimères. Le mal l'emportera fatalement sur le bien, si le bien n'est pas protégé. Ni sous upe forme, ni sous une autre, ni dans telle question, ou dans telle autre, nous n'admettons qu'il faille laisser libre cours au mal, dans la pensée que la vue des excès dans lesquels on tombera ramènera au bien, soit les auteurs du mal, soit les spectateurs du mal. Bref, nous n'admettons pas que le pire soit le vrai moyen de revenir au mieux.
(1) 27 juin 1831, Encure de la liberté de la presse.
(2) 12 juin 1831, De la liberté de la presse.
(3) Déclaration présentée an Saint-Siège, par les rédacteurs de Vj\venir, Paris, 2 fév. 1831.
ni.
Allégations pm faveur de la licence de la presse. —
Répo7ises.
I. Chacun a le droit d'exposer haut sa doctrine, de la prêcher et de la défendre. — IL La discussion est un besoin pour l'honneur et la propagation d'une croyance. — III. La liberté des cultes implique la liberté des opinions, et, 2Jar suite, la liberté de les produire au grand jour. — IV. Pour réprimer la liberté de la presse, il faudrait une censure. — V. Résumé.
I. Chacun a le droit d'exposer haut sa doctrine, de la prêcher et de la défendre, çt M. Jules Simon d'étendre ces paroles, en disant que tout homme, par là même qu'il se doit à ses frères, doit s'occuper de leurs intérêts spirituels, aiissi bien que de leurs intérêts ^mporels, qu'il ne doit point garder la vérité pour lui seul, ni abandonner ses semblables à l'erreur, que la vérité est un dépôt comme la richesse, que nous n'en sommes que les trésoriers, que nous ne l'amassons qu'afln de la répandre, que conquérir la vérité, c'est \2^ moitié de l'œuvre, tandis que la partager avec le prochain, c'est la dernière et la plus noble tâche. « Parlez si vous pouvez élever la voix; écrivez, si on ne vous laisse que le livre ; enseignez sur la borne, s'il est possible, ou. si la voie publique est fermée, enseignez dans votre maison. Ce n'est pas une vertu, ni un acte d'exception, c'est le devoir, tout simple et tout uni. Soyez, dans le monde, comme un médecin pour ies maux du corps. Le médecin se doit à tous ceux qui souffrent, et vous à tous ceux qui ignorent; votre loi est de trîivailler à l'œuvre commune, d'aimer vos frères, de les consoler, de les éclairer, de les arracher au vice et à Terreur. ïC§t-ce seulement un devoir? C'est un besoin. Connaître Iq, vérité et la taire cela ne se peut; l'àme est oppressée, il faut qu'elle éclate, qu'elle illumine le monde, elle s'achève pour ainsi dire par la transmission (1). » Toute cette tirade, s'élevant presque au dithyrambe, mais d'une élo({uence digne d'une meHIe^re cause, est magnitique ; toutefois, ce n'est
(1) Liberté de Consciftice. i\' leçon.
pas à faire pâlir le soleil. Nous dirons, en effet, à la librepensée, qui réclame pour elle le droit d'enseigner la vérité pour éclairer ceux qui ignorent, le bien pour guérir ceux qui sont malades, nous lui dirons : Ou vous possédez la vérité d'une manière certaine, et alors nous sommes complètement d'accord avec vous, ou vous ne la possédez pas, et alors vous n'avez plus le droit de faire du zèle et des prosélytes. Or, la possédez-vous ? Si oui. où est votre symbole arrêté, ;"i vous qui êtes la libre-pensée ? Où est votre catéchisme de la raison définitivement rédigé? où est la certitude qu'après avoir affirmé aujourd'hui, vous ne nierez pas demain ? Si non. vous ne pouvez prétendre à m'éclairer, à me guérir, à me donner force et courage au moment de l'épreuve, consolation dans le malheur, appui aux heures noires de la vie; dès lors, il n'y a plus droit pour vous à réclamer la liberté de la parole ou la liberté de la presse, il ne vous reste plus d'autre droit, et, par suite, d'autre devoir que de sceller vos lèvres et de vous retrancher dans le silence jusqu'à ce que vous possédiez la vérité tout entière, et soyez certain de la posséder, ce que vous nous avez dit être impossible. Si un aveugle prétend conduire un aveugle, ils tomberont tous deux dans la fosse.
Et ici, pour pousser les adversaires dans leurs derniers retranchements, voyez à quelles extrémités ils sont réduits par leurs propres principes. D'un côté, ils admettent la liberté ; de l'autre, ils reconnaissent, nous avons entendu M. J. Simon, que la liberté est soumise à une loi, qu'elle doit être disciplinée sous la loi du vrai ; d'un troisième côté, ils ne peuvent assigner aucune loi certaine à l'aide de laquelle ils puissent régler la liberté ; dès lors, toute leur théorie n'est-elle pas vaine, stérile et sans résultat possible? Ils assignent, il est vrai, comme règle, allégation sur laquelle il nous faut sans cesse revenir, puisqu'ils l'enfourchent sans cesse pour en faire leur grand cheval de bataille, ils assignent la conscience, mais la conscience nous le demandons de nouveau, est-elle une règle sûre ? est-elle une règle indépendante, elle que l'on fait dépendre de soi-même dans l'application, afin de ne pas dépendre d'elle? N'y a-t-il pas, à côté de la conscience droite ou vraie, la conscience erronée ou fausse, la conscience perplexe, la conscience scrupuleuse? Ne faut- il pas, à côté de la conscience, une casuistique qui la fixe, la règle, casuistique que les philosophes ne connaissent pas, parce que, n'étant pas appelés i)ar état à diriger les consciences, ils n'en ont pas l'expérience. M. Jules Simon ne
nous a-t-il pas dit lui-même que la nature, livrée à ellemême, va contre la nature. Puis, outre la lumière, qui nous fait connaître le bien, ne faut-il pas une force qui nous donne de l'accomplir ? La liberté, par elle-même, peut-elle éviter toutes les fautes graves ? Horace, qui ne demandait à la divinité que la vie et la richesse, et se portait fort d'être vertueux par ses seules forces :
Det vita/t/, det opes, virtvteni ipse paraho,
Horace eut-il une vie tout à fait recommandable sous tous les rapports ? Put-il arriver à réaliser en lui l'idéal de l'honnête homme, qui, cependant, est bien peu élevé, en comparaison de l'idéal du Saint?
H. La discussion est un besoin pour Vhonneur et la propagation et une croyance, et M. Simon, ici encore, de délayer son allégation en disant que le temps des guerres religieuses est fini, mais que celui des controverses ne finira pas ; que reculer devant la dispute, c'est méconnaître la liberté, et marquer, par un signe infaillible, qu'on n'a pas la foi, qu'on ne peut préférer la force à la discussion, ni recourir, contre ses adversaires, au sabre, au bâillon et au bûcher, que le feu qui, autrefois, brûlait les livres, est éteint pour jamais; qu"il faut écrire, parler, élever des tribunes, user de la liberté. « Ne craignez rien pour les saintes doctrines, dès qu'elles peuvent lutter à ciel ouvert. Demander la grande lutte, la publicité, le forum, voilà la vérité (1). » Mais le christianisme n'a jamais reculé devant la discussion. La preuve eu est qu'il a toujours discuté, qu'il discute encore, qu'il est toujours prêt à discuter, et qu"il compte nombre d'auteurs qui ont fait des livres de controverse. — Vindiciœ. — Que sont la plupart des écrits des Pères de l'Eglise, sinon une discussion de quatre ou cinq siècles contre les hérétiques et les philosophes qui altéraient ou niaient la vérité chrétienne? Qu'est-ce que la Somme de saint Thomas, sinon une longue et vaste discussion touchant toutes les questions philosoi)hiques et reli,:sieuses (jui peuvent être posées \ràv l'esprit hu main? Aussi, ce que le Christianisme demande que l'on ré])rime, ce n'est pas la discussion elle-même, dont il ne s'etlraie pas, sachant fort bien que la vérité n'a rien à perdre, mais tout à gagner, à être éprouvée i)ar la contradiction et la lutte, que la discussion, c'est l'instruction. Ce qu'il
(1) IbiJ. iv le^oii, p. 2(J2-2G4.
demaiido que Ton réprime, c'est la licence, Tiiisulte. le dénigrement, la calomnie, le blasphème contre ce qu'il y a de plus sacré dans la conscience et dans l'histoire ; ce sont ces emportements aveugles, qui ne sont pas des discussions sérieuses, ayant i)our armes la logique, pour manières les bons procédés, et pour but le dévelo]>pement de Tesprit humain par le triomphe de la vérité. Voilà ce que le Christianisme demande que l'on réprime dans la discussion, • même dans l'intérêt de la liberté des discussions, »
III. Mais la liberté des cultes implique la liberté des opinions et. par suite, la liberté de les p/'oduire au grand Jour. Pas tant que vous le pensez et que cela vous plait à dire. En effet, qu'est-ce que la liberté des cultes, légalement considérée? C'est l'autorisation légale donnée par l'F^tat, à certaines catégories de citoyens, de professer publiquement tel ou tel culte, telle ou telle religion, à laquelle ils croient et dont ils se déclarent les lidèles. C'est lu reconnaissance par l'Etat que. non seulement ces cultes n'ont rien d'antisocial, mais qu'ils sont favorables au maintien de Tordre public, parce qu'ils font profession de toutes les grandes vérités qui sont la base de l'ordre moral et social. S'il en est ainsi, si c'est avec cette pensée que l'Etat reconnaît ofhciellement les cultes, qu'il les protège même, puisqu'il les soutient de ses deniers, ne suit-il point qu'au fond, il ne reconnaît pas la liberté des opinions opposées aux cultes reconnus par lui. et qu'il à droit de ies réprimer et de les combattre? S'il en était autrement, ne se contredirait-il pas, puisque d'une part, il admettrait les cultes et les voudrait, et que de l'autre, il donnerait toute licence pour attaquer et démolir ces mêmes cultes voulus par lui '1* Xe se déjugerait-il pas? Ne dirait-il pas oui et non? Ne dirait-il pas en même temps : Je veux et je ne veux pas, je veux édifier et, en même temps, je laisse démolir ? Ne serait-il pas sans suite dans ses idées décousues, et obligé de vivre d'expédients, au lieu d'avoir une règle et un principe fixe de conduite, d'administration et de gouvernement? N'arriverait-il pas qu'au liea d'être luimême, il n'agirait, timide et peureux, que d'après l'opinion de quelques esprits dévoyés, qui domineraient tout : la loi la politique, la religion qui ont été solennellement reconnues par lui? N'arriverait-il pas que les théories sur la religion, qui ne sont pas des religions, primeraient les religions? Ne suit-il point de ces considérations que les gouvernements ont le droit légal, et par suite, le devoir, et cela au nom même de la liberté des cultes, de poursuivre et de réprimer
tout système qui tend à battre en brèche les cultes qu'il reconnaît, qui sont acceptés par lui : l'athéisme, le matérialisme, le panthéisme, le transformisme? N'ont-ils pas le droit et le devoir de ne pas confondre la liberté des cultes avec la liberté des opinions, qui sont la négation des cultes? Nont-ils pas le droit et le devoir de prendre parti contre les mécréants et en faveur des grandes vérités religieuses communes à tous les cultes, et en faveur des vérités particulières au culte catholique , qui est la vérité totale, sans mélange d'erreur, et par suite, la, mesure et la règle suprême ? N'ont-ils pas le droit et le devoir de faire ce que les gouvernements de l'antiquité faisaient en faveur des cultes établis? le droit et le devoir, comme les magistrats d'Athènes, de faire brûler par la main du bourreau et sur la place publique les livres de nos modernes Protâgoras, qui enseignent eft'rontément l'antithéisme, le droit et le devoir comme les magistrats de Sparte, de mettre à l'index les écrits de nos nouveaux Archiloques, qui ofllensent a la fois la religion et les mœurs, et de les bannir de la république ? le droit et le devoir d'interdire , comme Platon le voulait dans ses Lois, la circulation de tout livre impie (1)? S'ils n'avaient pas ce droit, ils n'auraient qu'une autorité dérisoire ; s'ils ne l'exerçaient pas. ils ne seraient pas à la hauteur de leur mission, puisqu'ils laisseraient miner les institutions publiques, en laissant les faux philosophes immoler la foi des peuples sur les autels du néant et de la mort.
IV. Mais, pour réprimer ta licence de la presse, il faudrait une censure. Oui, cela est évident. Et quelle censure faut-il? Cela est facile à comprendre. Pour qu'il y ait une censure, il faut une règle; quelle règle aura l'Etat? Il pourra d'abord prendre pour règle les principes sociaux qui sont consacrés par les lois. Il pourra de plus prendre pour règle les grands principes religieux qui sont communs à tous les cultes puisqu'il les reconnaît. Mais pour qu'il y ait une règle suprême, il faut savoir ce que c'est que la vérité, ce que c'est que l'erreur; or on ne peut connaître ce qui est vrai et ce qui est faux, dans l'ordre philosophique et religieux, que par le catholicisme; il n'y a donc de remède souverain aux maux produits par la presse, qu'un Index catholique et romain, qu'une censure prenant pour règle
(1) Vera religio basis republicœ, ideoque oiuuis impietas juinienii,! est. De Lcg, 1. x.
les croyances de l'Eglise. C'est ainsi que les problèmes de la science politique, aussi bien que tous les autres problèmes, nous ramènent au catholicisme, comme pouvant seul leur donner une solution aussi nécessaire qu'elle est salutaire. En dehors de l'Eglise, il n'y a pas plus de salut possible pour les sociétés que pour les individus, parce ([ue, en dehors d'elle, il ne peut y avoir que des règles incertaines et des critères fautifs. Et si les Etats trou valent cette mesure, cette censure trop difficile à appliquer, nous leur dirions que c'est là uniquement faire, dans l'ordre spirituel, ce qu'ils font chaque jour dans l'ordre corporel. En effet, si les gouvernements peuvent, 'sans pour cela nuire à la liberté commerciale, s'opposer au libre débit des substances vénéneuses, pourquoi ne pourraient- ils pas aussi, sans nuire à la liberté morale, s'opposer à la libre circulation des écrits empoisonnés et empoisonneurs? Lésâmes ne sont-elles pas aussi dignes que les corps d'être l'objet de leur vigilance '? Ne vaut-il pas mieux prévenir les maladies en réprimant la liberté du mal, que de les laisser s'aggraver et devenir incurables, en donnant libre cours à la licence? L'Etat ne sait-il pas établir une censure lorsqu'il s'agit de défendre les principes sur lesquels il repose : ses lois, ses institutions? Ne le fait-il point chaque jour, en repoussant avec énergie, par l'amende, la prison, la relégation même, quiconque travaille à troubler l'ordre public, à fouler les lois aux pieds? Et s'il le fait pour ses lois, pour ses institutions, pourquoi ne le ferait-il pas pour les institutions et les lois de l'Eglise, qui sont l'âme des peuples, l'appui le plus solide, le soutien le plus ferme de la chose publique? Pourquoi ne le ferait-il point à l'endroit de tous les cultes reconnus , en tant qu'ils proclament les grandes vérités ?
Sortez de là, les gouvernernements se trouvent dans une situation impossible. D'un côté, ils reconnaissent la liberté des cultes, c'est-à-dire le droit légal de les professer; et de l'autre, ils laissent au premier scribe venu la liberté de vilipender les cultes ; ils proclament la liberté de conscience, puis ils donnent toute liberté à des écrivains sans conscience d'insulter et d'opprimer la conscience des bons, sans la protéger contre les mauvais. Vous repoussez la censure faite au nom des croyances catholi(|ues et des croyances religieuses communes à tous les cultes reconnus ! Quelle contradiction! Et en même temps qu'elle folie ! puisque ces croyances doivent être la première règle de toute censure et que vous n'avez pas d'autres règles à y substituer ! Obon sens, qui est
le maître de la vie liumaine, où te chercher ? où te trouver, sinon dans le grand catalogue qui s'appelle le Syllabus ?
Que conclurons-nous des réflexions précédentes, devant lesquelles tombent les allégations des adversaires, comme un château de cartes au souffle d'un enfant? C'est qu'il faut une répression de la presse dans ses écarts et sa licence. La Déclaration des droits de l'homme^ nous l'avons vu, en a posé le principe, en a reconnu la nécessité, quand après avoir dit que « tout citoyen peut parler, écrire et imprimer librement », elle a fait cette réserve : « Sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Le respect pour les religions dans toutes les grandes vérités qu'elles professent doit être, nous le répétons, un de ces cas déterminés. L'Etat doit savoir les protéger comme il sait se protéger luimême. M. de Bonald disait, avec sa haute raison : « On a réclamé la liberté de penser, mais ce que les sophistes appelaient la liberté de pensée, c'était la liberté de penser tout haut. Or, parler et écrire sont des actions, et on ne peut demander la tolérance ^oitr des adioïis coupables sans rendre inutiles tous les soins de l'administraation pour maintenir la paix et le bon ordre, ou plutôt sans renverser de fond en comble la société (1). »