IV
(2) Prima in omni republica bene constituta cura este de vera religione De Rep, 1. ii. Ejus republica qufe felix esse solet, niagistratus in veri Dei, veri boni cognitione edocentur a prima statim infautia. Veri Dei verique boni iguorantia innumerabilium tum jirivatarum tum publicarum calamitalum pessimorumque consiliorum in republica fons est et origo. Ibidem 1. vu. — Princeps suis inculcet nullas res externas absque virtute, justitia et pietate in Deum es.se utiles vel jucundas. De leg. 1. ii. Vera relioio basis reipublicio ideoque umnis impietas punieuda. Ibid. 1. x.
dieux, on ne fit disparaître du môme coup la société des hommes entre eux (1). » Et encore : « Tout cet univers doit être considéré comme une cité commune cotnijosée de Dieu et des hommes (2). »
Chez les modernes, même conviction. Montesquieu qui a quelque crédit parmi les philosophes du jour, s'exprime dans ces termes significatifs : « Je crois que la secte d'Épicure, qui s'introduisit à Rome sur la fin de la république, contribua beaucoup à gâter le cœur et l'esprit des Romains. Les Grecs en avaient été infectés avant eux, aussi avaient-ils été plus corrompus... Outre que la religion est toujours la 7neiUeiire garantie que l'onjndsse avoir des h07nmes, il y avait ceci de particulier chez les Romains qu'ils mêlaient quelque sentiment religieux à l'amour qu'ils avaient pour la patrie (3). »
Si, après avoir interrogé les philosophes nous interrogeons les peuples, ils nous donnent la même réponse, disant hautement que la croyance aux dogmes divins est une condition de la vie politique, que leur répulsion est une cause de dissolution sociale, que plus une législation est imprégnée de la pensée de Dieu, plus aussi cette législation a d'efficacité pour l'amélioration des mœurs publiques, plus elle donne à une société force et résistance ; tandis au contraire, qu'une société devient chancelante, débile, anémique, à mesure que la crainte de Dieu s'affaiblit.
Voyez les Perses : Assuérus dans le manifeste qu'il adresse aux cent vingt-sept provinces de son empire, touchant le crime d'Aman, commence par s'indigner contre l'aveuglement des mauvais ministres qui, après avoir violé les droits de l'humanité, croient pouvoir échapper auxregardsde Dieu'k).
Voyez les Romains : « Notre cité, dit Valère-Maxime, a toujours placé la religion avant tout, elle l'a imposée même aux dépositaires de la dignité et de la majesté souveraine qui, en conséquence n'ont pas hésité à faire servir l'empire aux choses sacrées, car elle a pensé que les choses humaines ne peuvent bien marcher qu'autant qu'elles sont vraiment et constamment subordonnées aux choses divines (5). Le
(1) Haud scio an pietate adversûs Deos sublata societas etiam humani generis tollatur. De natura deorum, 1. ii.
(2) Universus hic mundus uiia civitas communis Deorum atque hommum existimanda. De leg i, 7 Cf. Orat. de Arusp.
(3) Grandeur et décadence des Romains, ch. x.
(4) Nec contenti sunt humanitatis in se jura violare, sed Dei quoque jura cernentis arbitrantur se posse fugere sententiam. Esther xvi, 4.
(5j Oniuia post religionem poneuda semper nostra civitas duxit, etiam
prince des poètes lyriques latins rend témoignage à la croyance populaire en les termes que voici : « Les rois redoutables n'ont d'empire sur leurs peuples qu'autant qu'ils reconnaissent que Jupiter a plein empire ^ur eux, et qu'il peut les renverser de leurs sièges comme il peut tout ébranler par un seul mouvement de son sourcil, ce qu'il a fait lors de son éclatant triomphe sur les géants (1). Ailleurs le même Horace donne ces graves avertissements au pouvoir qui présidait aux destinées de Rome : « Si vous régnez, c'est parce que vous vous tenez dans un état de soumission à la divinité. Là est le principe de toute votre puissance et la cause de tous vos succès. Les dieux méconnus ont accablé de malheurs l'Italie gémissante (2). » Bref, les derniers historiens de la Ville éternelle n'ont qu'une voix pour dire hautement qu'elle est tombée plus encore sous les coups des sophistes que sous les coups des barbares.
V. Il est vrai que des philosophes de notre siècle, des philosophes récents et nouveaux-venus sur la scène, ont prétendu que si la morale est indépendante ce que nous avons vu qu'elle n'est pas, la politique l'est aussi et qu'ainsi la loi d'après laquelle la politique doit être dirigée, ne relève pas de Dieu et lui est étrangère. Mais cette théorie est une des plus insoutenables qui ait été imaginée depuis que l'on a commencé à philosopher. Si l'homme n'est indépendant sous aucun rapport parce que étant une créature dans tout ce qu'il est. il dépend de Dieu sous tous les rapports, sur quoi peut-on s'appuyer, pour prétendre qu'il ne dépend pas de lui au point de vue social et politique. Si la morale considérée au point de vue général n'est pas indépendante, comment la politique qui est une branche de la morale universelle pourrait-elle l'être? Si Dieu luimême, l'être indépendant par essence, dépend néanmoins de sa nature dont il relève, s'il dépend de ses divers attributs, de sa sagesse, de sa bonté, de sa sainteté, de sa justice, contre lesquelles il ne peut rien, n'y a-t-il point folie de la part de l'homme à rêver une indépendance quel-
in quibus summœ majestatis conspici decus voluit. Quapropter non dubitariint sacris imperia servire, iia huinanarum reruni fiituruui regimen existimantes si divinie potentite bene atque constantes fuerint famulata. De dictis factisque, etc, ). i.
(1) Regum timendorum in proprios grèges Reges in ipsos iniperiiim est Jovis,Clafi giganteo triunipho, Cuncta supercilicio moveutis. Od. 1. III.
(2) Dis te minorem quod geris, imperas. Hinc omue principiuni luic refer exitum. Dî multa neglecti dedere Hesperiœ Mala luctuosa. Od. 1. III.
conque '' Non, quoiqu'on ait pu dire une école aussi féconde en mensonges qu'en systèmes, il n'y a pas d'ordre éthique sans ordre théorique, il n'y a pas plus de morale politique sans religion (ju'il ne peut exister de conséquences sans principes. Supprimez le dogme divin, la société succombe comme l'individu dans la lutte du bien contre le mal. de la loi contre la passion, et cela parce «{u'elle n'a plus de centre de gravité. Ce qui empêche le corps de tomber, c'est son union avec l'àme, car il tombe aussitôt qu'il en est séparé ; de même ce qui empêche l'âme de tomber, c'est sou union avec Dieu, car elle tombe fatalement dès qu'elle rompt avec lui. De même que c'est l'âme que porte le corps, de même c'est Dieu qui ptorte l'âme. Aussi le philosophe romain disait-il: « C'est un crime de trahir le dogme, parce que, sans ce principe et sans ce fondement, toute la vie humaine est renversée (1). »
VI. Telle est la croyance générale et universelle de l'humanité. Partout on a cru qu'il n'y a pas plus de politique indépendante qu'il n'y a de morale indépendante, et que ce sont là deux extravagances. Nul peuple qui n'ait pensé que la société a la religion pour base, que la religion ne doive faire partie de la vie sociale et en être l'inspiratrice, que loin d'être seulement une affaire individuelle, elle est encore une affaire publique faisant nécessairement partie de la chose publique. Partout on a proclamé, sous une forme ou sous une autre, qu'une société sans Dieu serait comme une cité bâtie dans les airs, c'est-à-dire sans consistance aucune, croulant au fur et à mesure que l'on en construirait les murailles, à tel point qu'on ne pourrait même pas y mettre une seconde pierre sur la première. Babel, qui était une cité bâtie au nom de l'impiété, a été la ville de la confusion et de la dispersion. Les nations qui ne connaissaient pas le vrai Dieu, avaient conservé des idées de religion qui leur donnaient fermeté et solidité, elles affermissaient leurs lois par les oracles de leurs Dieux, et regardaient l'autorité comme chose sainte et sacrée.
VII. Que conclure de toutes ces considérations ? Le voici. Premièrement. Toute société doit se baser sur la religion
sous peine, pour elle, de voir dans un seul et même jour, la naissance et la mort, son berceau se changer en un tombeau. Bossuet l'a dit : « La bonne constitution du corps de l'Etat consiste en deux choses^ dans la religion et
(1) Scelus est dogma proJere. Acad. I, 1. III.
dans la justice. Ce sont les principes intérieurs et constitutifs des Etats. Par l'une on rend à Dieu ce qui lui est dû, par l'autre on rend aux hommes ce qui leur convient (1). *
Secondement. Toute société, par là même qu'elle doit se baser sur la religion, doit repousser avec énergie tout ce qui est contraire à la religion, l'impiété, sous toutes ses manifestations, et cela non seulement en tant qu'elle travaille à s'implanter dans tel ou tel citoyen, mais encore en tant qu'elle voudrait prévaloir dans les institutions publiijues. Sans cela, on arriverait bientôt à l'Etat sans Dieu, à l'athéisme social qui n'a jamais existé dans l'antiquité et n'a pas même été rêvé par ces cerveaux malades qui sont dans le monde des esprits ce que sont les monstres dans le monde des corps. L'athéisme d'un Démocrite, d'un Protagoras, n'était qu'un athéisme individuel, l'athéisme social est un fruit de la sagesse philosophique moderne. Il a fallu que le xyiii^ siècle se levât sur l'horizon du monde, pour que cet athéisme fût proclamé comme étant la condition normale de la société, comme étant le dernier mot de la sagesse politique.
Troisièmement. Toute société, par là même qu'elle repose sur la religion, doit se choisir, sous peine de renier sa raison d'être, un gouvernement qui protège la religion. Sans cela, un peuple ne travaillerait que pour se détruire luimême. Par suite, il doit repousser tous ces gouvernements <j[ui posent en principe l'indifférence de l'Etat en matière de religion, principe monstrueux entre les plus monstrueux. On l'a dit : « Les peuples anciens parvenus à l'apogée de leur grandeur, n'ont jamais eu l'idée d'une pareille division des intérêts les plus graves de l'humanité, et, de nos jours, comme dans l'antiquité, partout où la société se développe d'une manière régulière, on sent le besoin d'une religion qui ne soit jjas étrangère à la chose publique, et qui embrasse les intérêts mêmes de l'Etat (2). » — Tous les peuples ont considéré les pouvoirs humains comme ayant un caractère divin.
Quatrièmement. Une société sanS Dieu ne serait pas une société légitime, mais simplement une société légale. Qu'estce qui fait, en elïet, une société légitime, d'après ce que nous avons vu? C'est la croyance à Dieu, inscrite ou non inscrite en tête de la Constitution, comme en étant l'article
(1) Politique, 1. VII, art. I.
(2) Dict. eticyclopédique, art. Tolérance.
fondamental, c'est la loi reconnue comme étant obliga ■ toire et voulue par Dieu lui-même , ce sont des dépositaires du pouvoir, commandant au nom de Dieu et de la conscience, s'adressant à Thomme en tant qu'il est un être intelligent, moral et religieux, sur lequel il faut agir par la persuasion et non pas seulement en tant qu'il a un corps qu'il faut réduire par la force, comme on le fait à l'endroit des brutes.
Voilà comment toute nation doit mettre Dieu au commencement, au milieu, à la fin de l'édifice social, puisque l'homme vient de Dieu, se meut en Dieu et va à Dieu. Le libéralisme qui rêve l'athéisme pratique dans la politique et qui, par là, rompt avec les grands philosophes et tous les grands hommes, ne peut avoir pour partisans et pour sectateurs que de petits hommes, — horiiunciones , — que de petits philosophes, — philosopliiculi, — selon les épithètes de Cicéron, esprits inférieurs, hommes qui ne sont pas faits pour la philosophie, et pour lesquels la philosophie n'est pas faite.
Encore un mot. Bossuet se posant la question de savoir ce qu'il faudrait penser d'un Etat où l'autorité publique se trouverait établie sans aucune religion , commence par dire « qu'on n"a pas besoin de répondre à ces questions dùmériques. » Puis il ajoute : « Les peuples où il n'y a point de religion sont en même temps sans police, sans véritable subordination et entièrement sauvages. Les hommes n'étant point tenus par la conscience, ne peuvent s'assurer les uns les autres. Dans les empires où les histoires rapportent que les savants et les magistrats méprisent la religion et sont sans Dieu dans leur cœur, les peuples sont conduits par d'autres principes, et ils ont un culte public (1). »
Partout, toujours, les peuples ont été, à un degré plus ou moins élevé, il est vrai, mais enfin ont été les peuples de Dieu; aucun d'eux n'a été le peuple-Dieu.
Que peut une sagesse née d'hier, contre une sagesse née avec le genre humain ?
(1) Politique, 1. VU, art. II.