LES PRINCIPES DE QUATRE-VINGT-NEUP^ DEVANT LE TRIBUNAL DE LA RAISON
I. Considérations préliminaires, — II. Liberté. — III. Egalité. — IV. Fraternité.
Après avoir étudié le libéralisme, au point de vue des rapports de l'Etat avec l'Eglise et de l'attitude que doivent avoir les gouvernements vis-à-vis des citoyens, en tant qu'ils relèvent du Christ venu ou à venir, il nous faut l'étudier au point de vue des rapports de l'Etat avec la nation elle-même et de l'attitude que doivent avoir les gouvernements vis-àvis des citoyens, en tant qu'ils sont citoyens. Et, comme le texte au nom duquel, ces rapports de lEtat avec la nation sont discutés, est contenu dans la Déclaration des droits de l'homme et dans ce que l'on a appelé Les principes de Quatre-vingt-nenf, étudions ces principes, en commençant par faire quelques réflexions générales pour apprécier ensuite les trois grands mots que l'on a fait sonner si haut, et que Ton atournéscontrerEglise, je veux dire: Liberté, Egalité, Fraternité.
Considérations préliminaires.
Commençons par faire observer que la Déclaration des célèbres législateurs, déclaration aussi étrange, bien qu'à un point de vue différent que celle de 1682, a un préambule tout à fait suspect. Elle est une déclaration des droits de l'/i07nme, sans être en même temps une déclaration de ses devoirs. Sans doute, il est agréable pour la nature dont le fond est l'égoïsme et l'orgueil, d'entendre parler de ses droits, et déplaisant d'entendre parler de ses devoirs ; mais il ne s'agit pas ici de plaisir ou de déplaisir, de sympathie ou d'antipathie, il s'agit de philosophie, de morale, de politique, de droit public, de conduite et de gouvernement des peuples. Or, comme tout droit implique un devoir qui en découle, comme l'exercice de tout droit suppose la pratique d'un devoir, comme la société est une grande réciprocité de droits et de devoirs, parler à l'homme de ses droits sans lui parler de ses devoirs, c'est ne faire attention qu'à une face du problème social , être incomplet, traiter à la légère les questions les plus graves, et montrer suffisamment que l'on n'est pas législateur et homme d'Etat. Il ne s'agit pas seulement de flatter les passions en élargissant sans tin le domaine de la liberté ; il faut aussi savoir ramener ce domaine à ses justes limites. Ce domaine, en effet, n'est pas illimité, chacun devant, dans l'exercice de sa liberté, respecter la liberté d'autrui, en respectant ses devoirs envers elle. La liberté existe pour tous ; par suite, il ne suffit point de parler à l'homme de ses droits, il faut encore savoir lui parler de ses devoirs. Le Décalogue est une déclaration des devoirs de l'homme, il n'est pas une déclaration de ses droits !
Remarquons encore que le préambule de la Déclaratioyi est défectueux sous un autre rapport. Il semble, en eflet, que dans le préambule d'une déclaration qui veut parler des droits de l'homme, on devrait parler des droits de Dieu contre lequel l'homme ne peut avoir aucun droit; mais non, comme si l'homme était tout, comme si Dieu n'était rien et ne devrait pas compter, le i)réambule ne parU' que des droits de l'homme, sans din; un niot des droits de Dieu qui, cependant, sont antéri(Mirs et sui)érieurs à tous les autres droits, qui sont fondamentaux puisqu'ils portent sur ce «in'il y w de primitif, sur Dieu lui-même, la raison première ei dernière
de toute moralité, sur l'âme que nous tenons de Dieu par la création, qui est ce que nous avons de plus intime, de plus nous-mêmes, puisqu'elle est nous-mêmes. C'est ainsi qu'en voulant constituer la société sans Dieu, la déclaration tomba dans une impuissance radicale, obligée d'aboutir qu'elle était à établir les droits de l'honnne indépendamment des droits que Dieu a sur l'homme, indépendamment des devoirs de l'homme envers Dieu. Que dis-je ? elle tomba au-dessous du paganisme lui-même, qui faisait reposer la sanction de l'ordre moral sur la foi en un Dieu rénmnérateur et vengeur. Aussi le Décalogue commence-t-il par la déclaration des droits de Dieu en commençant par la déclaration devoirs de l'homme envers Dieu. Disons, toutefois, pour être juste, que V Assemblée nationale reconnaît et déclare les droits de l'homme et du citoyen « en présence et sous les auspices de I'Etre suprkme » , mais ce Dieu qui est un Dieu abstrait et purement philosophique, le Dieu des déistes et non le Dieu (le la création et de l'histoire, ce Dieu qui ne s'occupe pas de moi et qui, dans son égoïsme infini, parait n'exister que pour lui-même et pour lui seul, un tel Dieu, placé là comme par un reste de pudeur, afin que l'on ne puisse pas être accusé d'athéisme, un tel Dieu ne compte pas plus que s'il n'existait pas. Aussi, qu'est-il devenu et chaque jour que devient-il ? Tout ce que l'on veut. Combien, en effet, la notion de Dieu ne s'est-elle pas altérée, ne s'altère-t-elle point sans cesse, depuis que l'on a renié le Dieu du Christianisme ! « Nous avons eu le Dieu qui règne et ne gouverne point, dit Mgr Pie, évêque de Poitiers, Dieu sublime et digne de tout respect, mais sans souci du monde, et que le monde ne peut mieux honorer qu'en s'estimant trop petit pour mériter son regard et, à plus forte raison, son intervention. Nous avons eu le Dieu-idée, idéal, absolu, échappant par sa nature même à toute définition, fuyant d'autant plus qu'on cherche à le saisir, et s'évanouissant tout à fait dès qu'on prétend l'avoir saisi. Nous avons eu le Dieu-être, l'Etre qui est, mais qui n'existe pas, qui ne vit pas, le Dieu qui ne pense, ni ne veut, ni ne juge, ni n'opère, attendu que ces mots signifient une détermination, et par là même une limite, un amoindrissement, une négation de l'être absolu. Il y a eu le Dieu-progrès, le Dieu-aspiration, le Dieu qui estunimmense devenu^, qui s'essaye sans cesse à exister, qui cherche à s'épanouir et à se posséder, qui tend par tout moyen à sa plénitude, à sa perfection, à son bonheur, à sa fin dernière, et qui n'arrive jamais, parce que étant par essence l'aspiration infinie et le
progrès éternel, sa vie est de se mouvoir sans s'arrêter jamais et de viser toujours à une fin toujours impossible, ce qui le réduit exactement à l'état de momie. Voisin et parent de celui-là, il y a le Dieu-monde, le Dieu cosmique, âme du monde, force secrète, fatale, universelle, vivifiant tout, et si mêlée à tout qu'elle ne se distingue de rien et que le monde est son expression essentielle et unique. Que dirai-je? Il y a le Dieu -néant, le Dieu-mal, le Dieu reptile, tyrannique, jaloux, oppresseur. Je m'arrête, c'est le panthéon du blasphème (1). »
Voilà ce que devient Dieu lorsqu'on sort des données chrétiennes : il devient tout ce que l'on veut, excepté ce qu'il est. La Déclaration des droits de l'homme eût pour corollaire la suppression des droits de Dieu, Ce fut là et ce sera à jamais là son péché originel; elle ne pourra s'en laver, car ni lEtre suprême, ni ses sectateurs n'ont de baptême à donner.
Remarquons en troisième lieu qu'il fut tout-à-fait singulier, de la part des législateurs de quatre-vingt-neuf, voulant parler des droits de l'homme et du citoyen, et daignant parler de Dieu, qu'ils n'aient pas dit un mot, un seul mot du Dieu des chrétiens, et aient abjuré, légalement du moins, le christianisme par leur profession de foi, « en présence et sous les auspices de l'Etre suprême. » Ce fut là un oubli impardonnable. Le christianisme était la religion du royaume très chrétien depuis quatorze siècles ; c'est lui (jui avait présidé à la naissance de la monarchie française, qui avait formé ses grands hommes, inspiré ses héros, suscité ses saints et qui, s'il était repoussé par une bande impie, n'en continuait pas moins à vivre « ès-cœurs des Français, » considéré dans l'ensemble de la nation. Or, le christianisme, on ne daigne ])as même le nommer. Nous le demandons, n'était-ce point là trahir l'histoire et le passé de la France et se montrer l'ennemi de la patrie? d'autant plus qu'à la religion du Christ on n'avait à substituer qu'une religion abstraite, qui n'avait et ne voulait ni temi)les, ni prêtres, ni autels, qu'un Dieu laïque, car tel est bien le Dieu de Robespierre, qui a pris lui-même le soin de le caractériser, en disant : « Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu des prêtres ! Le véritable prêtre de l'Etre suprême, c'est la nature ; son temi)le,
(1) Instruction synodale sur la première constiti'tiun du Cottcite du Vatican. Poitiers, 1872, p. 28.
l'univors; son culte, la. vertu; ses fêtes, la joie d'un grand peuple (1). »
Remarquons encore que le texte de la Déclaration manque de netteté, de précision, prête à l'équivoque par son vague, son élasticité, ses formules générales qui peuvent être interprétées diversement, parce qu'elles n'otfrent à l'esprit aucun sens net, arrêté. Considéré en elle-même, dans la valeur et la rigueur grammaticale des mots, la Déclaration peut dans nombre de ses articles être acceptée !et soutenue par les orthodoxes ; mais considérée soit au point de vue de ceux qui l'ont rédigée , soit au point de vue de ceux qui l'ont acclamée et invoquée, et qui encore chaque jour l'acclament et l'invoquent, elle doit être tenue pour très perfide, car depuis la proclamation et la promulgation de la Déclaration, ses partisans s"en sont servis comme d'une arme contre l'Eglise, en ont fait une glose impie. D'après ses interprètes, comme d'après son texte lui-même , qui sue l'impiété, la pensée qui paraît y dominer, le but vers lequel elle tend, c'est de séculariser l'individu, la famille, la société, de les soustraire à l'action vivifiante de l'Eglise et, par là, de reléguer le catholicisme dans de nouvelles catacombes, afin d'éteindre la race des chrétiens.
Remarquons enfin que tout n'est pas à maudire dans la Déclaration et qu'elle contient des dispositions très acceptables ; par exemple, le droit de propriété et l'inviolabilité de ce droit, la liberté et la sûreté personnelle garanties contre l'arbitraire, la justice et la proportionnalité des peines, l'égale répartition de l'impôt, l'égalité devant la loi, la responsabilité des agents de l'autorité, etc. Mais ce que nous en avons dit n'en est pas moins incontestable, elle ne peut être regardée comme un monument de sagesse. Bonum ex intégra causa malmn ex quocwnque defectu. Un homme a beau être bien fait, du reste, s'il est sans nez, ou s'il a un nez trop prolongé, ou un nez camus, on ne peut pas dire sans réserve et sans restriction, purement et simplement, que c'est un bel homme. Il manque d'un élément essentiel de la beauté et de la perfection, il pèche, par le nez.
(1) Moniteur, floréal, au II.
La liberté.
Voici le texte : « Les hommes naissent et demeurent libres... La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui (1). » Voici la glose.
En quoi ce texte est-il vrai ? En quoi est-il faux ? En quoi est-il équivoque? Ecoutons. On peut dire que les hommes naissent et demeurent libres, si l'on considère la liberté d'une manière générale et spéculative, c'est-à-dire dans le sens philosophique de la liberté naturelle opposée à l'esclavage. L'homme n'est pas esclave par le fait même de sa naissance ; il est naturellement libre. Les Pères et les théologiens catholiques l'enseignent d'une commune voix, et ils ajoutent que la communauté politique formant une personne morale, est libre de la même manière, n'étant en dehors d'elle-même soumise à personne qu'à Dieu. < Les Pères, dit Suarez, enseignent fréquemment que l'homme a été créé libre, en parfaite possession de lui-même, ingenuum et liberum, et que la domination des hommes sur les hommes a été introduite par la liberté humaine (2). » Puis, après avoir cité saint Augustin, saint Ambroise, saint Grégoire, il ajoute : « Ce que ces Pères disent de la liberté de chaque homme, en opposition avec la servitude, est vrai, par la même raison, de la personne morale formée par une communauté d'hommes ou par une cité, car en tant qu'elle est immédiatement gouvernée par Dieu, elle est libre de droit naturel, sid jiiris; mais cette liberté n'exclut pas, elle suppose plutôt le pouvoir de se gouverner ellemême. Ce qu'elle exclut, c'est l'assujettissement à un homme en vertu du droit naturel, eœ vi solius jiiris naturalisa car Dieu n'a donné immédiatement à aucun homme un tel pouvoir, tant que ce pouvoir n'est pas transférée quelqu'un par une institution ou une élection humaine (3). »
Mais ces considérations portent uniquement sur l'homme abstrait. Si elles aident à distinguer plus facilement entre les devoirs de l'homme naturel et de l'homme social ; elles
(1) Déclaration, art. i et iv.
(2) Sumi potest haec veritas ex sanctis Patribus qui ssepe asserunt ho^ mineni à Deo fuisse creatuni ingenuum ac liheruni... di)njiniuni autein liominis iu honiines per humanem voluntatem fuisse introductum. Def. fldei rath. 1, m. c. 2. Cf. s. Aug. Del civitat.e Dei, 1. xix, c. xv.
(3) Quia uulli liomini dfdit Dous immédiate talem potestatem donec per institutiiMiein vel electiouem liumaiiam in aliquein transferatur. Ibid.
n'ont aucune portée objective, la naturo pure ou extrasociale n'ayant jamais existé, attendu que l'homme a toujours vécu en société. Elles sont une pure hypothèse, semblable à celle qui, pour mieux raisonner de l'oiseau, suppose un oiseau sans plume, 27to nudaest hypothesisuti esset de\ave implumi. Pour comprendre la valeur et la portée du texte de la Déclaration, il faut donc prendre l'homme tel qu'il est réellement. Or l'homme nait-il libre? Demeure-t-il libre, en attachant à ce mot le sens d'indépendance ? Doit-on dire qu'étant libre par nature, il doit être exempt de toute loi? Non, mille fois non. Il naît et il vit dépendant de tout. Il naît dépendant de Dieu, il naît dépendant de ses parents pour de longues années, et des mille besoins, des mille soins que réclament sa faiblesse et son impuissance à se suffire à lui-même. Il vit dépendant de la société politique dont ses parents font partie, et soumis à mille nécessités qui ne peuvent recevoir satisfaction qu'autant qu'il reste sujet de la communauté. Quand il a grandi et qu'il paraît pouvoir seul se suffire à lui-même, il n'est pas libre pour cela, car les exigences de l'état ou de la condition dans laquelle il se trouve, de la profession qu'il exerce, entraînent pour lui, jusqu'à la fin de sa carrière, mille nécessités auxquelles il ne peut se soustraire, mille devoirs dont il lui faut savoir être l'esclave, tant il est vrai que la liberté n'est pas l'indépendance, que la soumission est une des conditions de la liberté , tant il est vrai que la liberté native de l'homme est une des plus grandes chimères qui aient jamais été imaginées et dont se soit berné l'esprit! Tant il est vrai, qu'au lieu de dire: * Les hommes naissent et demeurent libres, » il faut savoir dire : «L'homme naît et vit soumis à mille assujettissements qui l'enchaînent. » Voilà la grande aberration des législateurs de quatre-vingt neuf sur ce point important. Sans rien distinguer, ni préciser, ils jetèrent en étourdis, comme une pâture aux appétits de la foule, le grand mot de liberté qui est doux à l'oreille, mais qui, sans commentaire, déchaîne les passions et précipite les peuples dans la licence ; mot de révolte et de révolution, que chacun peut invoquer, derrière lequel chacun peut se retrancher contre les mesures d'ordre public, puisque les hommes non seulement yiaissent mais encore demeicrent libres : mot qui en poussant au désordre, produit bientôt l'absolutisme et le despotisme, comme moyens nécessaires au rétablissement de l'ordre ; et cela, au mépris de lois qui ne sont plus que toile d'araignée et vain épouvantail.
Tous les écrivains sérieux sont d'accord sur ce point.
Tacite disait déjà : « On met en avant le beau nom de liberté, et d'autres semblables, et tous ceux qui aspirent à la domination et à réduire les autres en servitude n'ont jamais manqué de s'en servir (1). »
Bossuet disait aussi : « Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu'elle en entende seulement le nom (2). »
Enfin, on lit dans M. Jules Simon : t La liberté de tout faire est la négation de la liberté, la négation de la société, la négation de l'humanité. En effet, si ma liberté n'a d'autre mesure que ma puissance, j'appartiens à ma passion, et le monde appartient à la force. Le droit s'enfuit, et en s'enfuyant il emporte avec lui la liberté (3). »
Cette pensée c'est la pensée de Cicéron qui a dit : « Nous sommes tous les serviteurs de la loi, afin que nous puissions être, libres. — Légion deniqiœ idcitxo omnes ormies sumus servi ut libetH esse possimus.
Aussi le principe de la liberté native et permanente ne tarda- t-il pas, après avoir été proclamé, à porter ses fruits naturels. A la fin du dernier siècle, il produisit la plus épou- '^antable tyrannie dont il soit fait mention dans les annales de l'humanité. C'est au nom de la liberté que les hommes de la Convention massacraient, pillaient, conduisaient à la guillotine des milliers de citoyens. Voici, en etfet, quelles étaient leurs maximes : « L'arbre de la liberté fleurit quand il est arrosé par le sang des tyrans » — t L'arbre de la liberté ne peut prendre racine que dans dix pieds de sang humain. » Aucune des révolutions faites depuis soixante ans par la passion démocratique, athée, n'a pu assurer la liberté; car la liberté a toujours abouti à l'insurrection et à la répression. C'est ici le iieu d'appliquer ces paroles de l'Ecriture : « Il mourra parce ([u'il n"a pas de discipline (4). »
Il est vrai que la Déclaration^ pour atténuer ce que ses paroles sur la liberté ont de trop absolu, cherche à poser une limite en disant : « La liberté consiste à pouvoir faire ce (pii ne nuit pas à autrui. » Mais ce palliatif ne remédie à rien et ne prouve que l'ineptie de ceux qui l'ont imaginé. D'après
(1) Libertas et speciosa noinina prsetexuntur, nec quisqiiain alieuum servitiiiin et tlominationem sibi coucupivit, ut non eadem ista vocabula iisurparet. Hist., 1. iv, n. 73.
(2) Oraison, funèbre de la reine d'Angleterre.
(3) La liberté, 2« partie, oh. i,
(4) Ipse moriotur quia non hahet disciplinam. Pror. v. 23.
ces paroles, en effet, l'homme pourra faire tout ce qui nuit à Dieu, en tant qu'il a droit à la gloire extérieure, et vociférer le blasphème à son aise et impunément. Il pourra faire ce qui lui est nuisible à lui-même, c'est-à-dire se démoraliser, se dépraver, s'abrutir par tous les excès. Il pourra se livrer à la fornication, aux amours libres, quand il y aura consentement mutuel. Il pourra commettre tous les crimes intérieurs de pensée, de désir, qui portent bientôt aux crimes extérieurs. Il pourra s'enivrer, s'il n'a pas le vin mauvais et violent. Il pourra se suicider, quand il sera un fardeau à lui-même et aux autres. Il pourra ne faire aucun acte positif de vertu, puisqu'en se tenant dans le négatif, il ne nuit pas à autrui. Il sera libre de ne pas être humble, bienfaisant, miséricordieux, oublieux des injures reçues ; en un mot. il pourra se canoniser lui-même de son vivant en disant : Je ne fais pas de mal. je ne nuis pas à autrui, comme s'il suffisait de ne pas faire le mal ! comme s'il ne fallait pas faire le bien ! comme si la vertu n'exigeait pas des actes positifs ! comme si la vie devait s'écouler dans le sustine et Vabstine du stoïcisme ! Nous le demandons, que deviendraitla morale si, après avoir déclaré que l'homme est libre, on ne mettait d'autres limites à sa liberté que le respect des droits d'autrui? Combien la morale humaine, comparée à la morale évangélique, est étroite, rabougrie, ratatinée I
Il n'est peut-être pas inutile de rappeler ici, contre les idolâtres de la fausse liberté, que le Christianisme est favorable à la liberté vraie et qu'il s"est montré tel dans toute la suite des siècles. On l'a dit : L'homme a à la fois le besoin à^obéir et le besoin A' être libre, comme il a le besoin de croire et le besoin de raisonner. Le besoin de croire est si grand pour l'homme intellectuel, que, souvent, plutôt que de ne rien croire, il préfère croire aveuglément à tout et de \k\2i, super stion. Le besoin de raisonner est tout aussi foi'-t et, souvent, plutôt que de croire tout aveuglément, l'homme repousse toute croyance et de là Vlyicréduliié. De même le besoin d'obéir pour l'homme social est si pressant que plutôt que de se passer de l'obéissance, il se jette dans les bras du premier autocrate qui se présente, et de là le servilis7ne.En même temps le besoin de la liberté est tel que, pour ne pas se soumettre à toute autorité, il prend le parti de n'en subir aucune et de là la j-évolte. C'est ainsi que, de même que le problème de l'homme intellectuel se réduit à trouver le moyen de concilier la foi avec la raison ; de même, le problème de l'homme social se réduit à trouver le moyen de concilier l'obéissance
avec la liberté. Or, le catholicisme concilie admirablement ces deux éléments. De même qu'il veut, non pas une foi aveugle, qui tue la science, ni une science indépendante qui tue la foi, mais une foi raisonnable ; de même, il ne veut pas une autorité qui détruise la liberté, ni une liberté qui détruise l'autorité, mais une obéissance libre, puisqu'il veut que le sujet n'obéisse au souverain qu'en tant qu'il est le représentant de Dieu, l'autorité légitime par excellence.
Et ici, les faits accourent pour justifier l'Eglise contre le reproche qui lui est trop souvent adressé, d être ennemi de la liberté individuelle et des libertés publiques, de travailler à l'asservissement des peuples. Avant la venue du Christ, le livre des Machabées, énumérant les crimes d'un des tyrans contre lesquels les Juifs se révoltaient, lui reproche d'avoir méconnu les droits des citoyens, en portant des lois perverses, et en consacrant des institutions dépravées (1). Quand le Christ apparut, il substitua, au mépris de l'homme pour Thomme et à l'exploitation de l'homme par l'homme, la doctrine du respect et de l'amour de l'homme pour l'homme. Nulle religion n"a fait plus que lui pour la liberté et la dignité humaines. Et. cependant, il y a bon nombre d'esprits qui accusent l'Eglise d'être l'adversaire de la liberté ; à quoi cela tient-il ? « La cause en est, dit Léon XIII, dans l'idée défectueuse et comme à rebours, que l'on se fait de la liberté. Car. par cette altération même de sa notion, ou par l'extension exagérée qu'on lui donne, on en revient à l'appliquer à bien des choses dans lesquelles l'homme, à en juger d"après la saine raison, ne saurait être libre (2). »
Sans doute, le Christianisme ne hurle pas le mot de liberté, comme nos tribuns dans les clubs ; mais il fait mieux, il la pratique.
I III
VEgalité.
Voici le texte : t Les hommes naissent et demeurent égaux on droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. »
Voici la glose.
(1) Civiuin jura destitiiens, prava iiistitutîi saiicit^liai.. ii, Maoli. iv, 11.
(2) Encyc. Liberl/is pncstaiilissiniiim.
Les Jiommes naissent et demeurent égaux en droits. Veut-on dire qu'ils naissent égaux devant Dieu, qu'ils sont de môme nature, ayant chacun une âme spirituelle, libre, immortelle, les mêmes droits à l'héritage céleste ? C'est là une vérité incontestable et en faveur de laquelle il n'était pas nécessaire de faire une déclaration solennelle, mais c'est là une égalité formelle, comme dirait l'Ecole, et qui n'empêche pas l'inégalité réelle d'exister partout. Cette inégalité existe entre les hommes, par le fait même et par le fait seul de la naissance. Les hommes ^naissent inégaux, au point de vue des forces physiques, au point de vue des capacités intellectuelles et des aptitudes à remplir telle ou telle fonction, à exercer tel ou tel métier ; ils naissent inégaux, aussi. au point de vue du naturel, qui est plus ou moins porté à la vertu, ou enclin au vice. Il serait insensé de prétendre que tous les Français, par exemple, naissent égaux, en force, en beauté, en génie, en courage, en talents, en dispositions, bonnes ou mauvaises ; il ne le serait pas moins de prétendre que, pendant tout le cours de leur existence, fussent-ils nés égaux, ils continueront à l'être, au point de vue de la fortune, de l'habileté, delà science, de l'expérience ; il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais une égalité de cette sorte ; donc, déjà sous ce rapport, les hommes ne naissent pas égaux en droits, puisqu'il ne naissent pas égaux en qualités et en capacités. Le génie a droit à l'admiration, le courage militaire à la gloire, le dévouement à la reconnaissance publique, l'homme bienfaisant à une considération, à des sympathies que, certainement, ne méritait pas ^Harpagon, lui qui ne donnait pas le bonjour de peur de donner quelque chose. Quant à l'égalité des droits devant la loi, nos rédacteurs en politique n'ont pas eu la main plus heureuse. Les hommes ne naissent pas égaux en droits, car l'hérédité donne des droits à l'homme par le fait même et par le fait seul de sa naissance. Un fils n'a-t-il pas droit, par cela seul qu'il est le fils de son père, aux biens conquis par l'activité de ses ancêtres, arrosés de leurs sueurs, fécondés par leur travail. Il y a plus, l'hérédité donne à l'homme des droits même avant sa naissance, en vertu de sa conception bien constatée. Ici encore, les législateurs de Quatre-vingt-neuf ne se sont-ils point grossièrement trompés, à moins qu'ils n'aient prétendu abolir l'hérédité et le droit à la propriété qui en résulte? Et s'ils se sont ainsi trompés, n'est-ce point par ce qu'ils ont imaginé, et pris pourpoint de départ, non l'homme, mais un homme imaginaire et fictif, un homme de roman tel qu'il n'en nait
pas, te] qu'il n'en naîtra jamais, à moins que dans le cerveau des poètes philosophes, puisque les hommes naissent inégaux sous tous les rapports que nous avons vus.
Les ho7nmes finissent et deraeureyit égaux en droits. La Déclaration a-t-elle voulu, par là, protester contre l'esclavage antique qui voyait dans l'esclave, non pas un homme, mais uniquement un instrument de travail, une espèce de milieu entre l'homme et la brute, un forçat de naissance ? A ce point de vue, elle a eu raison, trois fois raison ; car tous les hommes sont des individus du même genre, nul d'entre eux n'est naturellement esclave; tous, ils ont droit aux moyens qui leur sont nécessaires pour arriver à leur fin temporelle et éternelle, ce que les esclaves n'avaient pas dans l'antiquité. Mais, sous ce rapport, la Déclaration faisait une profession de foi politique inutile, car l'esclavage n'existait plus en France, grâce à l'Eglise, qui avait travaillé, par des elforts incessants, à l'abolir et à ramener le fait social à la hauteur de la nature, telle qu'elle est sortie des mains de Dieu. Il n'existait plus que des restes adoucis de servage. Or, si l'esclavage proprement dit, qui fait de l'homme la propriété de l'homme, comme s'il n'était qu'un vil bétail, servîtudo obnoxia, est contraire à la nature, le servage, qui n'est en soi que le louage à terme, ou perpétuel des bras de l'homme, et qui lui laisse les droits nécessaires à l'accomplissement de ses devoirs, le servage, servit us mercenaria, n'est pas contraire au droit naturel, quand même il impliquerait la privation des droits politiques. L'exercice de ces derniers droits n'appartient pas, en effet, à un chacun de par la nature, attendu qu'ils peuvent être accordés à un ])lus ou moins grand nombre de citoyens. L'étendue des droits politiques dépend des règlements et des constitutions que se donnent les peuples ; et leur concession à tous les citoyens, ne ramène pas toujours, ainsi que nous V' verrons,
Les temps heureux où Saturne était roi.
Les hom^nes naissent et demeurent égaux en droits. Enfin , les législateurs célèbres de Quatre-vingt-neuf se r^nt-ils placés au point de vue du Contrat social de l\oussjau, ce grand romancier de la société? et ont-ils prétendu que la société n'étant pas naturelle, mais artificielle, et pouvant, par suite, se changer et se modifier constamment, il n'y a aucune raison de tenir compte des droits historiques ou acquis dans ](' passé ? Peut être était-ce là leur pensée;
car. dès 1774. un livre écrit sous les yeux et sous l'inspiration de Turgot, avait clairement tracé la différence qui allait séparer la France nouvelle de l'ancienne, en i)Osanr, ce principe, qui renfermait toute la Révolution : « Les droits des hommes réunis en société ne S07it point fondés si<r leur histoire, mais sur leur nature (1). » Si telle est la pensée de la Déclarât ioti, ses auteurs ne doivent pas être considérés comme ayant une haute portée politi(iue, car la tradition et l'histoire entrent pour une large part dans le tempérament et la constitution des sociétés. C'est dans le passé qu'elles ont leurs racines, et quand elles répudient leur passé, elles se déracinent. La loi Salique, en France, remonte aux origines premières de la nation ; elle est peut-être ce qu'il y a de plus fondamental dans le droit national, et cependant, elle n'est écrite nulle part ailleurs que dans le cœur des Franrais. Si la France nouvelle manque de stabilité, c'est précisément parce qu'elle a voulu rompre avec son histoire, ses mœurs, ses habitudes, ses traditions, et elle ne retrouvera le repos qu'autant qu'elle s'efforcera d'y revenir, dans la mesure que comporte sa situation actuelle. On a beau vouloir répudier le passé avec ses grands hommes, ses grands philosophes, ses grands guerriers, ses grands caractères, ses grands théologiens, ses grands pontifes, ses grands Saints, ses grandes croyances: il vaudrait mieux travailler à s'élever à sa hauteur, qu'en mal parler ; mais c'est là le moindre souci de nos modernes. Dénigrer, dénigner encore, dénigrer toujours, telle est leur parti-pris de conduite, leur monomanie. Par là, ils ne font que démontrer de plus en plus ce qu'il y a de vrai dans ce mot de Rousseau : « Les âmes basses ne croient point aux grands hommes (2). »
Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur futilité co?n7nune. Les célèbres législateurs ont-ils voulu, par là , protester contre ce qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler l'ancien régime? A Dieu ne plaise que nous soyons sous tous les rapports, les admirateurs de l'ancien régime, et que nous en voulussions le retour! Non; il y eut alors des abus, même au point de vue des privilèges, et cela, non pas à raison de ces privilèges eux-mêmes , mais parce qu'alors il y avait des hommes, et que, tout le temps qu'il y aura des hommes, il y aura, non-seulement des abus,
(1) Mémoires ai' roi xi'.r les nncuicipaUtés, écrit attribué h Dupont de Nemours.
(2) Co>itrat social^ I. m, ch. 12.
mais encore des vices. ]\[ais, nous ferons observer que ces privilèges héréditaires, regardés par nos politiques comme contraires à la nature, et cela lorsque l'hérédité fait partie de la nature, nous ferons observer que ces privilèges avaient leur raison d'être. A ces privilèges, en effet, correspondaient des charges publiques et sociales, et pour le clergé, et pour la noblesse, qui n'avaient d'autre rémunération que ces privilèges mêmes et les avantages y attachés. Si l'Eglise avait des privilèges, elle avait la triple charge de l'entretien du clergé, du culte, des pauvres, elle ne recevait aucune rétribution de l'Etat, auquel même elle subvenait souvent, ainsi que nous le verrons. Si la noblesse avait des privilèges, elle avait, en retour, la charge de rendre la justice, d'équiper des soldats, de maintenir l'ordre à l'intérieur, de défendre le sol à l'extérieur, sans puiser dans le Trésor. Ces explications préalables données, nous signons à deux mains ces paroles de la Déclaration: « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité publique. » C'est, sous une autre forme, le principe du droit canonique qu' t il n'y a pas de bénéfice sans office », et le principe du droit naturel que « les dignités sont des charges », que l'on doit desservir ses émoluments, afm de ne pas être une plante parasite qui épuise inutilement la sève de l'arbre, un vampire, qui suce le sang du corps sans lui être d'aucune utilité. C'est là, du reste, l'enseignement de la théologie catholique, qui avait prévenu nos réformateurs. Saint Thomas dit, en toutes lettres, que le pouvoir conféré par les hommes, en vertu de la liberté qu'ils tiennent de la nature, n'a d'autre but que la conservation de la société et le bien commun ; que celui qui, après en avoir été revêtu, en use pour son avantage particulier, et non dans l'intérêt de tous, se rend coupable d'injustice et de tyrannie (1). »
Saint Thomas encore, a écrit ces paroles remarquables : € Lorsqu'on dispense quelqu'un de l'observation de la loi commune, on ne doit pas le faire au préjudice du bien com- 7nmi, mais, au contraire, dans l'intention qu'il serve à procurer le bien commun (2). » Suarez n'admettait pas davan-
(1) Si vero non ad bonum commune multitiuiiuis sed ad bonum privatum regentis regimen ordinetur, erit regimen injustum atque perversuin. Si igitur regimen injustum per unum tantum tiat qui sua commoila ex regimine quterat, non autem bonum multitudinis sibi sulijectae, talis rector tjrannus vocatur. De regituine prixcipinn, 1. :, c. i, col. 312, Paris, Id'U. Cf. Suarez, Dcf. fidei, 1. m, c. 1.
(Z) Quando cum aliquo dispensatur ut legeni communem non servet, noa
tage le privilège pour le privilège. Il dit positivement que le privilège, pour ne pas être opposé à la loi, doit avoir pour objet le bien conwiioi, qui est le but de la loi, bien que, cependant, son objet prochain et immédiat soit le bien spécial de quelques familles et de quelques personnes (1).
Et si les adversaires insistaient, en disant que les privilèges doivent être personnels, ne pas être transmis du père au fils, parce que les mérites du père ne sont pas les mérites du fils, ne pas devenir le patrimoine d'une famille, nous leur répondrions que, sur ce point, ils sont en désaccord ,avec l'humanité, qui nous montre partout, même dans notre siècle démocratique, des familles privilégiées, et avec la nature, qui nous montre non-seulement les qualités physiques, mais encore les qualités morales acquises par la liberté, et devenues des habitudes, se transmettant du père à l'enfant. Le sang est le sang, la race est la race. S'il y a de mauvaises races, il y en a de bonnes ; et si l'enfant hérite, par la naissance, des qualités de son père, pourquoi n'hériterait-il pas des distinctions qui ont été méritées par ces qualités, surtout s'il continue les services de ses ancêtres ? Qu'importe contre notre thèse que la véritable noblesse soit la noblesse de l'âme, selon le mot de l'antiquité :
Nobilitas sola est animum quw inoribvs oriiat,
qu'importe si la noblesse de l'âme se transmet par la génération ? Nul siècle dans lequel la bourgeoisie ait plus déclamé contre la noblesse que dans le nôtre ; mais, à cette occasion, on s'est posé cette question : L'aristocratie du rez-dechaussée a-t-elle toujours été à la hauteur de l'aristocratie du premier étage? Puis, les sociétés qui n'ont pas de grands corps constitués qui en soient comme la charpente, n'aboutissent-elles pas bientôt à la pulvérisation, à la poussière démocratique ?
Le mot ^'égalité, jeté dans la foule, sans explication, sans restriction, sans commentaire, et comme une formule absolue que tous peuvent appliquer à tout, a été fécond en calamités ; comme le mot liberté, il a perverti le sens politique des peuples. « L'homme est né libre, et partout il est
débet fieri in praejudicium boni communis, sed ea intentione ut ad bonum commune proficiat. Sum. 1' 2», q. xcviii, art. 4.
(1) Xam illuil honuin per priviîegimn concessum ita débet esse aliquoruni proprium, ut in bonum commune rediindet. De leg. 1. j, c. 7.
dans les fers (1) », avait dit le philosophe de Genève ; qu'a fait l'homme ? qu'a fait le citoyen ? Sous prétexte de briser ses fers, il a rêvé l'égalité absolue, le nivellement; il a dit: Tous sont égaux par la naissance, et ils ne le sont point par le fait, puisqu'il y a des inférieurs et des supérieurs, des riches et des pauvres, des capitalistes et des ouvriers, des bourgeois et des prolétaires, des propriétaires et des journaliers. Eh bien ! détruisons le fait social, changeons-le, révolutionnons. Abolissons la propriété, qui est le vol ; partageons, puisque la propriété doit appartenir également à tous, et cela, soit violemment, par le pillage, soit légalement, par l'impôt progressif ; que le pauvre soit égal au riche, l'ignorant au savant, le roturier au noble, le scélérat à l'homme vertueux, le dernier au premier; ([ne chacun n'occupe du terrain « que la quantité dont il a besoin pour subsister » ; « que les produits soient à ceux qui les créent », que la terre soit à celui qui la cultive (2). » — « Les fruits sont à tous, la terre n'est à personne (3) ». Et si, pour renverser le fait social, il nous faut recourir aux pavés, aux barricades, au fer, au feu, au pétrole, à la dynamite, n'hésitons pas un seul instant. Que tout cède devant nos principes qui sont les vrais principes, c'est la Décla/'aiion des droits de Vliornuie qui l'a dit. Voilà ce qu'a produit le principe d'égalité jeté parmi les foules comme une bombe incendiaire. Pour établir l'égalité, il faut nécessairement abaisser ce qui est en haut, et élever ce qui est en bas. Dès lors, qu'est-il arrivé encore? On a déclaré la guerre à tout ce qui est supérieur, cà toutes les spécialités : guerre au talent, guerre à la vertu, guerre au capital, guerre à tout ce qui élève les hommes les uns au-dessus des autres; puis, les supériorités détruites, il a fallu les remplacer par les infériorités. Et quelles infériorités, grand Dieu ! pendant les années qui se sont écoulées immédiatement après la Déclaration. On a vu à la tète de la nation « la lie de l'espèce humaine », — « l'écume de l'immoralité », — « le régime de la populace », — « la boue de, l'égout social », — « des hommes qui ne méritaient que le plus profond mépris ». Triomphe, ô peuple ! Sois heureux, car tu es gouverné par tes pairs ! Tu es ignorant, sois gouverné par des ignorants ; tu es incapable, sois gouverné par des incapacités ! Relève de toi-même, en relevant des chefs que tu t'es donnés, et reste à la hauteur de ta bassesse t
(1) Contrat social, 1. i, ch. 1.
(2) Ibid. I. I, ch. 9.
(3) Discours si>r l'inégalité des conditions.
C'est ainsi que la gloire des auteurs de la Déclaration des droits de L'ho^mne est allée se confondre avec les malheurs publics. Pie VI, dans le consistoire du 6 juin 1793 disait avec beaucoup de raison : « Ces avocats tant vantés du genre humain ont ajouté au mot faux et trompeur de liberté, celui d'égalité^ qui ne l'est pas moins, comme si entre des hommes qui se sont rassemblés en société et qui ont des dispositions intellectuelles si dilierentes, des goûts si opposés et une activité si déréglée et si dépendante de leur cupidité individuelle, il ne devait y avoir personne oui eût la force et l'autorité nécessaires pour contraindre, réprimer, ramener au devoir ceux qui s'en écartent, de peur que la société bouleversée par tant de passions diverses et désordonnées, ne se précipitât dans l'anarchie et ne tombât entièrement en dissolution. L'harmonie se compose de l'accord parfait de plusieurs sons, et si elle ne se soutient point par la fidèle correspondance des voix et des instruments, elle dégénère en bruits discordants et n'est plus alors qu'une barbare dissonance (1). >
De toutes les doctrines, celle qui a fait le plus pour la cause de l'égalité et de la liberté humaine, c'est l'Evangile. En dehors de lui ça été dans l'antiquité l'esclavage^ « cette vieille honte des sociétés païennes. » Aujourd'hui c'est la traite des nègres, cette honte des sociétés modernes.
La fraternité.
Cette troisième parole découle de la seconde, comme la conséquence de son principe. Si nous sommes tous égaux par la naissance, il n'y a plus de castes fondées sur la différence d'origine et de nature, comme dans l'antiquité; et nous devons regarder tous les hommes comme étant d'autres nous-mêmes, comme des frères en notre premier ancêtre. Cela est incontestable à ce point de vue, mais comme on a donné au mot de fraternité, ainsi qu'on l'a déjà donné au mot d'égalité, une interprétation erronée, quelques explications sont ici nécessaires.
Nous commencerons par dire que la fraternité de tous les hommes est un principe incontestable aux yeux de la raison
(1) Ap. Bullariuv .
et aux yeux de la foi, qu'elle repose sur l'ordre naturel et sur l'ordre surnaturel. Nous sommes tous frères en Adam, notre père commun ; car il n'est pas encore scientifiquement établi que nous descendons du gorille, et, par suite, nous ne formons tous ensemble qu'une seule grande et même famille humaine. La foi nous apprend aussi que cette première fraternité en Adam étant déchue d'elle-même, comme tout le reste, et, devenant trop souvent une fraternité semblable à celle de Caïn etd'Abel, a été réhabilitée par l'Incarnation, grâce à laquelle nous sommes tous frères, non-seulement en Adam, mais encore en Jésus-Christ, en Dieu, par la communication de la vie divine qui est en Lui, notre Père. Aussi, le Christ a-t-il dit cette grande parole : Vous êtes tous frères, et a-t-il voulu que nous ayons les uns pour les autres le sentiment de la fraternité, qui se trouve ainsi fondé et sur la paternité en Adam, et sur la paternité en Dieu. C'est ainsi que ce grand mot, sur les lèvres chrétiennes, est esprit et vie, a un sens déterminé, précis, chacun devant faire pour ses frères ce que le Christ, notre frère à tous, a fait pour chacun de nous, et savoir se dévouer pour eux sous les formes multiples du dévouement ; souffrir et mourir, s'il le faut, pour procurer leur bien temporel et spirituel de l'humanité. Mais, s'il en est ainsi, nous ajoutons qu'en dehors du christianisme, la fraternité qui n'est, au fond, que la charité, a presque toujours été une formule menteuse, sans cesse invoquée par le génie du mal.
En effet.
On avait commencé par dire et par écrire , même sur les assignats, j.iberté, égalité, ou la mort ; mais ce dernier mot, qui a été remplacé par celui de fraternité, est toujours l)lus ou moins resté dans l'esprit des couches sociales. Que vit-on, en effet, comme application de ce principe de fraternité, quelque temps après sa publication ? On vit les philanthropes du temps expulser du territoire et condamner à une émigration forcée, toute une multitude de citoyens qui n'avaient d'autre ci'ime que celui de ne point vouloir pactiser avec les crimes de la révolution, et que l'on put apercevoir, au nombre de i)lus de cent cinquante mille, pendant la seule Terreur, fugitifs, errant la nuit, en plein hiver, obliges de franchir la frontière, et de chercher l'hospitalité en Suisse, en Italie, en Allemagne et juscjn'on Hongrie, pour y trouver la sécurité. On les vit, les ])liilanthro]»es, se comporter en sauvages, ou plutôt en bètes féroces. ;Y l'égard des prisonniers d'Etat. Que fait-on, en effet, à leur
endroit? On les dépouille de ce qu'ils peuvent porter sur eux; on leur donne des aliments repoussants : morue pourrie, harengs infects, viandes putréfiées, le tout accompagné d'une chopine d'eau teinte en rouge, au moyen de quelques drogues ; on les affame, comme pour lasser leur patience, les exciter à la révolte, et prendre prétexte de là pour les conduire à l'échafaud. La vermine foisonne dans les prisons ; la fermeture des lucarnes, la permanence du baquet, l'encombrement des corps, y empoisonnent l'air et amènent le typhus, qui produit des milliers de victimes. On vit les amis de l'humanité donner aux prisonniers les côtelettes des cidevcmt pour nourriture, leur sang pour breuvage, et se servir de la peau humaine pour faire des caleçons et relier des livres (1). On vit les partis toujours en lutte les uns contre les autres, s'entredéchirer et déchirer en lambeaux, au nom de la fraternité, la patrie, cette mère commune; on vit les fusillades, les noyades, la guillotine fonctionnant en permanence ; on vit des horreurs et des infamies sans nom donner un commentaire ironique et sanglant au texte sacramentel, à la formule sainte, à la trilogie sacrée, interprétée selon l'esprit nouveau de ceux qui la proclamaient, ou plutôt la prenaient pour enseigne, afin de mieux duper et opprimer. Non-seulement la fraternité n'a pas régné entre les citoyens, mais elle n'a pas non plus régné entre les peuples, qui, eux aussi, sont frères. Vingt-cin(| ans de guerre ont signalé le joyeux avènement de la fraternité nouvelle. Depuis, on a proclamé le principe de la non-intervention, qui est aux antipodes du principe de la fraternité ; car on a dit aux peuples : Ne venez pas en aide à vos frères; laissez les forts égorger les faibles; laissez le loup dévorer l'agneau, et le bourreau déchirer sa victime; comme s'il n'y avait pas chevalerie et grandeur d'àme à défendre l'opprimé, que cet opprimé soit un individu ou qu'il soit un peuple, contre les injustices et les violences de la force; comme s'il n'y avait pas honte et baisse morale à s'interdire la protection d'une victime lâchement attaquée t Qu'a-t-on fait encore :' On a proclamé la légitimité du fait accompli ; on l'a exalté, fût-il obtenu au mépris du droit, en le couvrant du manteau de la gloire ; on a eu des sympathies et des tendresses pour l'iniquité triomphante ; on a acclamé les conquérants heureux qui ont foulé aux pieds la notion du juste et de l'injuste.
(1) Taine, V Ancien régime, La Révolution, T. m. Gaume, La Révolution, 2" livraison.
Actuellement, les peuples, tant le sentiment de la fraternité vit au fond des cœurs, ne travaillent qu'à s'armer les uns contre les autres ; leur grande occupation est de s'ingénier à inventer et à fabriquer des instruments de guerre plus meurtriers que ceux connus jusqu'alors, afin de se massacrer et plus sûrement et plus promptement. Qu'il y a bien plus de vraie philosophie et de vraie fraternité dans la contradictoire de ces propositions du Syllabus: « L'heureuse injustice du fait ne nuit en rien à la sainteté du droit. » Et encore: « Il faut observer et proclamer le principe dit de non-intervention (1). »
Enfin, aujourd'hui, la fraternité, dans les couches sociales, a comme forme dernière le socialisme, qui veut que tous aient leur part égale dans la fortune publique, ce qui ne peut arriver que par la spoliation sous une forme ou sous une autre, par le vol qui n'est pas un acte de fraternité. « Notre principe, à nous, a dit Proudhon. c'est la négation de tout dogme; notre donnée, c'est le néant. Nier, toujours nier, c'est là notre méthode ; elle nous a conduits à poser comme principes, en religion, l'athéisme; en politique, l'anarclde; en économie politique, la non-propriété. »
Liberté, égalité, fraternité, ces trois mots sont sur les monnaies, sur les murailles, sur les lèvres, mais, hélas ! Sont-ils dans les cœurs? Ufi7iam\
Voilà ce qu'ont produit, voilà ce que produisent, interprétés selon l'esprit révolutionnaire, qui est l'esprit satanique, les trois grands mots dont se paient, comme étant monnaie de bon aloi, depuis bientôt un siècle, non seulement les peuples, mais encore les philosophes : une liberté qui mène droit à la licence, une égalité qui en appelle au nivellement, une fraternité qui aboutit à l'entregorgement. Voilà comment ces trois grands mots, qui sont comme des rayons partis de la croix, et qui. compris selon l'esprit chrétien, sont éminemment sociaux, prêtent à tous les excès, parce que, pour les passions, ils se résument dans ces autres paroles : Faire tout ce que l'on veut, devenir tout ce que l'on peut, et cela, s'il le faut, par les moyens les plus violents et les plus sanglants, écartant à tout prix ses adversaires et ses concurrents. Voilà comment la Révolution française, révolution unique parce qu'elle n'est pas seulement un fait, mais bien i)lus, un principe, s'est attaquée non-seulement aux fondements de la société chré-