CHAPITRE XX
LES PRINCIPES DE QUATRE-VINGT-NEUF DEVANT LE TRIBUNAL DE LA RAISON. — SUITE. — I. SOUVERAINETÉ DE DIEU. — II. SOUVERAINETÉ DU PEUPLE.
Voici le texte de la Déclaration : « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation ; nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. » Pesons la valeur de ce nouvel apophtegme; et comme, lorsqu'il s'agit de politique ou de gouvernement des peuples, il ne peut être question que de deux souverainetés, la souveraineté de Dieu et la souveraineté de l'homme, faisons quelques réflexions sur chacune de ces souverainetés.
La souveraineté de Dieu.
Dieu seul est le vrai souverain, et cela parce que sa souveraineté sur l'homme repose sur le titre le plus primordial, le plus fondamental, le plus inaliénable qui puisse exister, je veux dire le titre de créateur qui lui donne sur sîi
créature le domaine le plus haut, le plus élevé, que l'on puisse concevoir. Par là même que la souveraineté de Dieu est la souveraineté première, la souveraineté de l'homme n'est et ne peut être qu'une souveraineté secondaire, dérivée, subalterne ; l'autorité ne peut résider en lui comme dans sa source, soit qu'on le considère individuellement, soit qu'on le considère collectivement, la collectivité ne se composant que d'individualités comme de ses éléments et ne pouvant, au fond, posséder que ce qui se trouve dans celles-ci. Par là même encore, toute société qui voudrait se constituer en dehors de la souveraineté de Dieu, pour ne vivre que de sa souveraineté à elle, ne pourrait que crouler bientôt, comme un édifice qui n'aurait pas de fondations.
Aussi, la souveraineté de Dieu sur l'homme social a-t-elle été reconnue, tant elle est nécessaire, dans tous les temps et dans tous les lieux, par toutes sortes d'esprits, excepté, toutefois, par les athées, qui ne comptent pas plus en philosophie que zéro ne compte en mathématiques. Elle a survécu à tout, et aux princes qui meurent, et aux dynasties qui s'éteignent, et aux empires qui disparaissent. Peu importe, à ce point de vue, la forme du gouvernement, qu'elle soit démocratique ou républicaine, oligarchique ou aristocratique, monarchique, c'est-à-dire gouvernement d'un seul. Tout peuple, ainsi qu'il a été dit plus haut, doit avoir Dieu pour roi, sous peine de n'être pas constitué légitimement. Ecoutons ici quelques témoignages et quelques aveux.
BossuET. « La loi est réputée avoir une origine divine. Le traité qu'on vient d'entendre a un double effet, il unit le peuple à Dieu et le peuple en soi-même. Le peuple ne pouvait s'unir en soi-même par une société inviolable, si le traité n'en était fait dans son fond, en jrrésence d'une puissance supérieure, telle que celle de Dieu, protecteur naturel de la société humaine et inévitable vengeur de toute contravention à la loi. Quand les hommes s'obligent à Dieu, la convention est inviolable. C'est pourquoi tous les peuples ont voulu donner à leurs lois u}ie origine divine, et ceux qui ne l'ont pas eue ont feint de l'avoir. Minos se vantait d'avoir appris de Jupiter les lois qu'il donnait à ceux de Crète. Ainsi Lycurgue, ainsi Numa, ainsi tous les autres législateurs ont voulu que la convention par laquelle les peuples s'obligeaient, ejitre eux. à garder les lois, fût atïermie par l'autorité divine, alin que personne ne pût s'en dédire. Platon, dans sa Kéi>ublique et dans sou livre des Lois, n'en propose aucune qu'il ne veuille faire conlirmer
par Toracle avant qu'elle ne soit reçue, et c'est ainsi que les lois deviennent sacrées et inviolable (1). >
Rousseau. On lit dans le Contrat social ces paroles qui doivent être étonnées de s'y trouver, et qui nous montrent que son auteur était frappé de l'esprit de contradiction : « Ce qui est bien et conforme <à l'ordre est tel par la nature des choses et indépendamment des conventions humaines. Toute justice vient de Dieu, lui seul en est la source, si nous savions la recevoir de si haut, nous n'aurions besoin ni de gouvernement ni de loi (2). » Et encore : « Pour découvrir les meilleures sociétés qui conviennent aux nations, il faudrait une intelligence suiJéyHeiire qui vit toutes les passions des hommes et qui n'en éprouvât aucune, qui n'eût aucun rapport avec^ notre nature et qui la connût à fond, dont le bonheur fût ^:idépendant de nous, et qui, cependant, voulût bien s'occuper du nôtre. Il faudrait un Dieu j^our donner des lois aux homînes (3) ». Et encore : « Le législateur ne pouvant employer ni la force, ni le raisonnement, c'est une nécessité qu'il recoure à une autorité d'un autre ordre, qui puisse entraîner sans violence et persuader sans contraindre. Voilà ce qui força de tout temps les pères des nations de recourir à Vintervention du ciel et honorer les Dieux de leur propre sagesse, afin que les peuples soumis aux lois de l'Etat comme à celles de la nature et reconnaissant le même pouvoir dans la formation de l'iiomme et dans celle de la cité, obéissent avec liberté et portassent docilement le joug de la société publique (4). » Il est vrai que le même Rousseau, après avoir dit cela, va se démentir bientôt, dans les paroles que nous allons voir. Mais alors, que penser d'un homme qui, après avoir écrit ce que nous venons de citer, affirme le contraire dans le même ouvrage ? qui nie au verso ce qu'il a affirmé au recto, qui dit oui à une page et non à la page suivante, qui plaide avec le même aplomb le pour et le contre? N'est-ce pas là ressembler à Pénélope qui défaisait le soir ce qu'elle avait fait le matin et qui en était toujours à recommencer? N'est-ce pas se montrer indigne de tout crédit, excepté, toutefois, aux yeux de la foule qui ne sait aujourd'hui que se faire des idoles politiques, comme autrefois elle s'en faisait de pierre et de bois ?
(1) Politique, 1. i, art. iv. Prop. vu.
(2) L. n, ch. VI.
(3) Ibid, ch. vn.
(4) Ibid.
Louis XIV. Ce roi illustre, comprenant que le respect pour la souveraineté de Dieu est le grand fondement du respect pour la souveraineté des princes, disait à son fils : < Vous devez savoir avant toutes choses que nous ne saurions montrer trop de respect pour Celui qui nous fait respecter de tant de milliers d'hommes. La première partie de la politique est celle qui nous enseigne à le bien servir. La soumission que nous avons pour lui est la plus belle leçoti que nous puissions domier de celle qui nous est due, et nous péchons contre la prudence, aussi bien que contre la justice, quand nous manquons de vénération pour Celui dont nous ne sommes que les lieutenants (1). » Il est inutile, sans doute, de faire remarquer que toutes les paroles citées ont trait à la souveraineté de Dieu, non seulement sur les individus, mais encore sur les peuples, à son règne social.
Telle est la souveraineté de Dieu. Elle a tous les caractères de la véritable souveraineté. Elle est suprême et ne peut être renversée par les passions. Elle est immuable, toujours la même, loin de flotter au gré des caprices et des fantaisies, voulant toujours ce qu'elle a voulu une fois, sans être changeante comme les souverainetés humaines. Elle est infaillible, ne pouvant se tromper, ni nous tromper, ni jeter la société dans les voies qui mènent à la perdition, mais loin de là, donnant aux peuples les lois qui leur conviennent, leur proposant l'idéal, puisqu'elle connaît jusqu'au plus profond de lui-même l'homme sorti de ses mains. Elle est vigilante, ayant toujours l'œil ouvert sur les mortels, lisant au plus intime des cœurs, réprimant, par le respect pour sa présence, les pensées coupables, les désirs mauvais, les sentiments répréhensibles, et détruisant ainsi, jusque dans leurs racines, les crimes qui naissent des pensées, des désirs, des sentiments. Elle est sainte, ne prescrivant et ne pouvant proscrire que ce qui est conforme à la rectitude infmie. Elle est juste, rémunérant le bien, vengeant le mal, soit dans la vie présente par des bénédictions ou des malédictions tem])orelles, soit dans la vie future ]tar des récompenses ou des châtiments éternels. Que veut-on de plus ? N'est-elle pas la souveraineté seule digne de l'homme? celle sans laquelle la souveraineté du peuple ne peut être qu'une souveraineté dérisoire, comme il nous faut l'établir ?
(\) Mé>noires de Louis XIV, lien cité plus haut.
I II
Souveraineté du peuple.
A la souveraineté de Dieu, la Déclaratioyi a opposé la souveraineté de l'homme, de la nation, et l'a tenue pour la seule souveraineté. Selon le système de Rousseau, dont s'inspiraient les législateurs de la France nouvelle, la société, loin d'être voulue par Dieu et par la nature, est un fait purement conventionnel, contraire à l'état naturel de l'homme et à la volonté de Dieu. qui. par suite, n'a pas à s'en occuper, ne doit pas s'en occuper. Dès lors, qu'est-il arrivé ? C'est que la société a été, a dû être considérée uniquement comme une association volontaire, artificielle, dépendant d'un contrat et de la volonté des citoyens qui ont concouru à la conclusion de ce contrat. Qu'est-il arrivé encore ? C'est que la société a été considérée comme ne dépendant, sous aucun rapport, du Dieu créateur de l'univers, puisqu'elle n'en est pas l'œuvre, attendu que Dieu aurait placé l'homme dans l'état sauvage qui est son état naturel, l'état de nature. Que suit-il de là? C'est que ce qui constitue la souveraineté dans la société, c'est la volonté de la majorité qui fait loi par elle-même et par elle seule, et cela, par cela même et par cela seul qu'elle est la volonté de la majorité. La volonté du peuple est l'expression absolue du vrai, du beau et du bien, au point de vue social ; le vrai n'est le vrai, le beau n'est le beau, le bien n'est le bien, que parce qu'il le veut, à tel point que, s'il le voulait autrement, le vrai cesserait d'être le vrai, le beau cesserait d'être le beau, le bien cesserait d'être le bien, et cela du jour au lendemain. Cette volonté est infaillible, impeccable, maitresse de la pensée et de la liberté ; elle ne relève pas de la volonté divine, en lieu et place de laquelle elle se met elle-même. Par cela seul que le peuple dit une chose, elle est indiscutable, par cela seul qu'elle veut une chose, elle est juste. La société s'est constituée sans Dieu, elle doit vivre et se gouverner sans Dieu. Et si cela vous étonnait, à tel point que vous fussiez tenté de douter, écoutez. Déjà. selonJurieu. la puissance du peuple était la puissance * qui seule n'a pas besoin de raison pour valider ses actes (1) », ce qui, soit dit en passant, n'est
(1) Cité daus Bossuet, F' Avertissement,
pas très rationel. Depuis, Rousseau a dit : « Il s'en suit de ce qui précède, que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique (1) ». Ne s'arrètant pas en si beau ctiemin, il a ajouté cette énormité : « En tout état de cause, un peuple est toujours maitre de changer ses lois, raéme les meilleures, car s'il lui plait de se faire du mal a LUI-MÊME, qui est-ce qui a le droit de l'en empêcher ? (2) » Enfin, de nos jours, Proudhon a ajouté : « Il n'y a pas de puissance et de justice au-dessus et en dehors de l'homme. » — « Nier Dieu, c'est affirmer l'homme unique et véritable souverain de ses destinées. ^ Voilà les excès dans lesquels la Déclaration est tombée par suite de sa doctrine athée sur la souveraineté, de son admiration fanatique pour le philosophe dé Genève, selon lequel la société est un fait anti-naturel, tandis que, selon le mot d'Aristote : « l'homme étant naturellement un animal sociable (8) », la société se révèle à nous comme un fait [voulu et par la nature et par Dieu^ auteur de la nature. Que dire d'une doctrine qui donne au peuple un pouvoir supérieur au pouvoir même de Dieu qui, tout puissant qu'il est, ne peut faire, ne pourra jamais faire que le bien soit le mal et que le mal soit le bien ? Que dire du Contrat social sinon qu'il n'a aucune valeur, ni philosophique, ni politique, et qu'il serait la nullité même si n'était l'encre et le papier.
Voilà l'athéisme social. D'un côté il repousse Dieu ; de l'autre, Dieu éliminé, il ne lui reste que le peuple qu'il est obligé de déclarer Dieu pour en être réduit à lui faire jouer sottement le rôle ridicule de la Divinité.
La souveraineté du peuple a-t-elle, comme la souveraineté de Dieu, les caractères de la véritable souveraineté? Non; sous aucun rapport. D'abord, la souveraineté du peuple n'est pas. ne peut pas être sûre d'elle-même, attendu que le peuple, loin d'être la raison et la justice incarnées, est sujet à l'erreur, au mal, comme le prouve Ihistoire en géuérèl. et l'histoire en particulier des derniers quatre-vingts ans qu'a vécus notre France. Elle a répudié le bien, elle a foulé aux pieds la justice, elle a renversé les trônes, elle a expulsé ses souverains, elle a accepté, accueilli avec sympathie les révolutionnaires et leurs révolutions nées de la cupidité, de l'envie, d'un amour effréné de la liberté que les révolutions ne
(1) Contrat social, \. ii, cli
(2) Ibid., ch. XII.
(;j) Polit., 1. j, ch, 1, u, y.
lui ont pas donnée, loin de là. Et qu'importe ici que l'on allègue que le peuple représente la raison commune, que sa volonté est la volonté générale ? Si la raison privée est fautive, la raison commune, qui est composée de raisons privées, l'est aussi I Si la volonté particulière est peccable, la volonté générale ne l'est pas moins, puisqu'il ne peut y avoir dans le tout que ce qu'il y a dans les parties, et que le composé ne peut pas être plus parfait que les composants, qu'il est nécessairement défectueux là où les éléments dont il se compose le sont aussi. Prétendre le contraire, c'est évidemment jouer avec des paradoxes, et travailler au règne de l'absurde. De plus, la souveraineté populaire et le prince organe de cette souveraineté ne peuvent avoir aucun empire sur les multitudes. Si le pouvoir ne vient pas de Dieu, il vient de l'homme, s'il vient de l'homme, il est nécessairement la faiblesse et l'impuissance même. Nul homme sensé, en effet, ne peut prétendre avoir, au nom de l'homme, des droits sur ses semblables qui sont hommes comme lui? Et si nul homme, en tant qu'homme, n'a naturellement aucun droit sur l'homme, comment un nombre quelconque d'hommes, comment la collectivité, qui se compose d'hommes, pourrait-elle en avoir un quelconque, excepté, toutefois, ce que l'on a appelé le droit de la force qui n'est pas un droit? Comment, dès-lors, le Souverain pourra-t-il, au nom d'une souveraineté qu'il tient du peuple, réprimer les passions populaires et contenir les foules en qui réside primitivement l'autorité, et qui. après l'avoir donnée, peuvent la reprendre ? N'assigner à la souveraineté d'autre origine que la volonté de l'homme, c'est lui ôter son caractère de supériorité en lui ôtant son cachet divin, c'est la faire descendre au niveau des citoyens qu'elle doit diriger et dont elle devient bientôt le jouet, c'est faire du Souverain un citoyen qui règne et ne gouverne pas, un personnage de théâtre qui paraît être sur le trône pour faire figure, une sorte de soliveau, un souverain de carton, qui sera bientôt renversé par un mouvement soudain de ceux-là même qui lui avaient conféré le pouvoir. La théorie du Genevois, loin d'être une haute politique, réduit les pouvoirs à vivre au jour le jour — m diem vivimus — et les met dans l'impossibilité de commander avec autorité; elle réduit les peuples à n*avoir que des gouvernements sans lendemain.
Avec une telle théorie, les gouvernés deviennent les gouvernants, et les gouvernants deviennent les gouvernés.
Et ici, voulez-vous un fait à l'appui de cette vérité, que la
souveraineté humaine est dépourvue de tout ascendant là où elle se considère comme une dérivation de l'autorité du peuple, et non comme une dérivation de l'autorité divine ? Dès les premières années de la Révolution française, la garde nationale était fort difficile à discipliner et à conduire la hiérarchie n'était pas respectée, l'insubordination paraissait la règle , l'obéissance l'exception. Un capitaine , voyant son autorité sans cesse méconnue, donne sa démission ; sa compagnie en est tout attristée et insiste pour qu'il reprenne le commandement. Or, savez-vous ce qu'il répondit? Réponse mémorable, et qui peint admirablement la situation : « Consolez-vous, mes camarades, je ne vous quitte pas ; seulement, je serai désormais simple fusilier. Si vous me voyez résolu à ne plus être votre chef, c'est que je suis bien aise de vous commandera mon tour (1). »
Ajoutez que la souveraineté du peuple, au nom de laquelle le peuple ne peut être gouverné d'une main ferme, étant favorable à l'anarchie, elle amène bientôt la dictature. Rousseau, parlant au point de vue de son système, s'écrie : « Quoi ! la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude !» Et il répond : « Peut-être ! (2). » Il aurait dû dire : Certainement. En effet, dans toute société constituée sur l'athéisme légal, il y aura plus que dans tout autre société, des hommes impatients de tout joug, qui, soit par mécontentement, soit par ambition, chercheront à troubler l'ordre public et la tranquillité qu'il assure. Mais comme il faut que l'ordre, à tout le moins l'ordre matériel, extérieur, légal, ait son cours, et que force reste à la loi, qu'arrivera-t-il ? C'est que les hommes d'ordre, afin d'échapper aux hommes de désordre, se jetteront, tremblants, peureux, affolés de terreur, entre les bras d'un maître auquel ils donneront tout pouvoir, pour qu'il rétablisse la sécurité et la garantisse. Ce nouveau maître, se sentant omnipotent, continuera à user de son omnipotence, non pas au nom du peuple contre lequel il a dû sévir, non pas au nom de Dieu, puisque dans le système de la souveraineté du peuple Dieu ne compte pas, mais en son propre nom, sans aucun contre-poids, faisant
(1) Correspondance de Grini, nov. 17'.)0, cité par Araj^'o. Biographie de Sylvain Bailiy, premier maire de Paris, lue dans la séance pul>lique de l'Académie des sciences, le 26 février 1844, imprimé dans IM/i/i Maire pour 1853, publié par le Bureau des lonj^itudes.
(2) Contrat social, 1. m, ch. xv.
de son bon plaisir la loi suprême de son gouvernement, selon le mot connu : Quod principi j)lacidt, Legis habet rigore7n. — Or, qu'est-ce que tout cela, sinon Tabsolutisme ? et le mot de Louis XIV : « L'Etat, c'est moi! » C'est ainsi que la démocratie athée, car il y en a une vraie, c'est ainsi que la démocratie conduit fatalement, tôt ou tard, à l'anthropocratie, à la césarocratie, juste châtiment des sociétés qui repoussent la théocratie. C'est ainsi que Dieu et le droit, dont il est la source substantielle, ne pesant plus dans la balance, on arrive, en lieu et place de la déification du peuple, à la déilication de l'Etat, qui est proclamé le souverain suprême, le Souverain-Dieu. La volonté générale atout absorbé, même Dieu ; l'Etat, à son tour, absorbera tout, même la volonté générale. Comme le peuple souverain, il aura raison en tout et partout, même contre le peuple, parce que si le peuple a la volonté générale, il a, lui. la raison d'Etat, que lui tient lieu de toute vérité, de toute équité et de toute rectitude. Les citoyens auront abdiqué entre ses mains et ne vivront plus, ne respireront plus que par lui : « Il n'y a point de pire Etat que l'anarchie, dit Bossuet, c'est-à-dire l'Etat où il n'y a point de gouvernement et d'autorité. Où tout le monde veut faire ce qu'il veut, nul ne fait ce qu'il veut; où il n'y a pas de maitre, tout le monde est maître ; où tout le monde est maître, tout le monde est esclave (1) ». Soit despotisme de tous sur chacun, soit despotisme d'un seul sur tous, voilà les conséquences des principes du Contrat social : tant la logique, quand on part d'un faux principe, mène aux abîmes !
Considérons de plus que le peuple étant changeant, variable, mobile, capricieux, inflammable, et non point stable, sans changemement ni vicissitude comme Dieu, il est porté à changer de gouvernement, et cela souvent, par fantaisie, uniquement pour faire acte de souveraineté, et avoir la satisfaction de se montrer à lui-même qu'il est le maître. Par suite de cette disposition, qui tient à la légèreté de l'esprit humain, le peuple renversera la chose établie par des révolutions sans fin ; ces révolutions feront, des vaincus de la veille, un parti contre les vainqueurs du lendemain. Les partis qui sont aveugles, intraitables, déchireront la patrie en pièces et en morceaux ; les gouvernements, sans cesse obligés de se défendre contre eux, n'auront plus la
(1) Politique, 1. i, art. m, v^ Prop.
force suffisante pour diriger, seront à la merci de leurs administrés, vivront dans l'incertitude, et n'auront qu'un plan incertain, un programme provisoire. Ajoutez que ces changements perpétuels de gouvernement, amèneront des changements perpétuels dans le personnel de l'administration, et feront que les charges et les emplois seront confiés à des novices sans expérience aucune, sans principes arrêtés. Ces changements perpétuels feront aussi disparaître peu à peu le respect et l'alfection pour les hommes du pouvoir, qui seront considérés, non plus comme les représentants de la majesté et de la souveraineté de Dieu, mais uniquement comme des chargés d'alfaires, des gérants, des commis, des subalternes qui, au fond, sont des gouvernés plutôt que des gouvernants, des mandataires à la solde de qui les a délégués. De là les peuples tenant les rois en suspicion et toujours armés contre eux. De là les ambitieux caressant la popularité, en promettant, pour l'avenir, un gouvernement beaucoup meilleur que le gouvernement présent et que tous les gouvernements passés. De là ce que nous voyons depuis quatre-vingts ans, savoir, que la voie la plus sûre, le moyen le plus efficace, pour se montrer dévoué à la foule, pour se faire l'ami du peuple, pour paraître grand patriote à ses yeux, et pour parvenir, c'est d'attaquer l'ordre établi, c'est de préparer un révolution qui ramènera l'âge d'or. De là les peuples excités contre les rois et la queue en révolte contre la tète. De là les rois suspectant les peuples comme ils sont suspectés par eux, armés contre les peuples comme les peuples sont armés contre eux. De là des luttes incessantes. De là des cas de conscience politiques qui ne reçoivent leur décision qu'à coups de fusil, soit que le peuple se révolte contre le prince, soit que le prince soit obligé de réprimer la révolte du peuple, car il n'y a plus entre le prince et le peuple le pouvoir médiateur de Dieu représenté par l'Eglise, mais uniquement le droit sanglant, le fait brutal de la force qui porte sa justification en elle-même. Le peuple, en efl'et, jaloux de sa souveraineté, ne reconnaît, ne veut en reconnaître aucune autre que la sienne, disant, en paraissant exclure l'autorité de l'Eglise : « Nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. » Les nations n'ayant plus do principe supérieur à la lumière duquel elles puissent se guider, ne connaissent plus leur voie ; mues par les passions (|ui no savent pas rester dans la mesure, elles vont plus loin qu'elles ne devraient, (qu'elles ne voudraient aller, et changent comme la lune, ce qui est
le propre de l'insensé (1). Voilà ce qu'il en coûte pour substituer les volontés mobiles des multitudes à la règle dont Dieu est l'auteur, à la loi qu'il a gravée dans les consciences et qu'il a promulguée, soit par la révélation adamique. soit par la révélation mosaïque, soit par la révélation chrétienne, et qui, étant éternelle et immuable, est un principe de stabilité pour les Etats.
De tout temps, les esprits sérieux ont insisté sur ces considérations pour établir comment la politique, qui découle du dogme moderne de la souveraineté du peuple, est contraire à la solidité des gouvernements. M. de Bonald disait : « La révolution ne cessera que lorsque les droits de Dieu auront remplacé les droits de l'homme. » Bossuet a aussi écrit ces paroles qui ne s'appliquent que trop à nos sociétés athées : « C'est toujours un malheur public, lorsque l'Etat change souvent de main, à cause de la fermeté d'une autorité établie et de la faiblesse du règne naissant. C'est une purdtion de Dieu your un Etat lorsqu'il change souvent de maître... C'est un malheur à un Etat d'être privé des conseils et de la sagesse d'un prince expérimenté, et d'être soumis à de nouveaux maîtres qui souvent n'apprennent à être sages qu'aux dépens du peuple (2). » Et encore : « Il y a des lois fondamentales qu'on ne peut changer, il est même très dangereux de changer sans nécessité celles qui ne le sont pas. C'est principalement de ces lois fondamentales qu'il est écrit qu'en les violant, on ébranle les fondements de la terre, après quoi il ne reste plus que la chute des empires. C'est alors que les nations semblent chanceler, comme troublées et prises de vin, ainsi que parlent les prophètes. L'esprit de vertige les possède et leur chute est inévitable, parce que les peuples ont violé les lois, changé le droit public, et violé les pactes les plus solennels. C'est l'état d'uB malade inquiet qui ne sait quel mouvement se donner (3). »
Ces réflexions suffisent amplement à faire justice de ces propositions condamnées dans le Syllabus : * L'Etat jouit d'un droit illimité, comme étant l'origine et la source de tous les droits ». Et encore : « 11 n'est aucunement nécessaire que les lois humaines se conforment au droit naturel
(1) Eccli., xxYii, 12.
(2) Polit., 1. VI, art. i, prop. iv«.
(3) Polit., 1. I, art. iv, prop. vni«.
ou reçoivent de Dieu leur force obligatoire. » Et encore : « Non-seulement il ne faut pas improuver, mais il faut regarder comme licite et louer très hautement toute action mauvaise et blâmable en elle-même quand elle a sa source dans l'amour de la patrie (1). » Ces réflexions justifient encore admirablement ces paroles de Léon XIII : « Quant à la souveraineté du peuple que, sans tenir aucun compte de Dieu, l'on dit résider de droit naturel dans le peuple, si elle est éminemment propre à entlammer une foule de passions, elle ne repose sur aucun fondement solide, et ne saurait avoir assez de force pour garantir la sécurité publique et le maintien paisible de l'ordre. En effet, sous l'empire de ces doctrines, les principes ont fléchi à ce point que, pour beaucoup, c'est une loi imprescriptible en droit politique que de pouvoir soulever légitiment des séditions. Car l'opinion prévaut que les chefs du gouvernement ne sont plus que des délégués chargés d'exécuter la volonté du peuple : d'où cette conséquence nécessaire que tout peut également changer au gré du peuple, et qu'il y a toujours à craindre des troubles (2). >
Ici, comme partout, l'Eglise se montre la vengeresse des grands et vrais principes contre les aberrations du siècle, comme le seul refuge de l'esprit humain, au milieu du fouillis où nous jette fatalement une politique impie, c'est-àdire sans Dieu, sans son Christ et sans sa Papauté. Hors de là. on ne peut aboutir. L'impossibilité de résoudre la question politique sans l'Eglise, en fera de plus en plus sentir la nécessité. La politique, comme toutes les autres sciences, ramène à Dieu, et nul doute que la vue des excès où l'on tombe quand, par haine du Christianisme, on en poursuit la contradictoire, ne soit l'un des motifs les plus décisifs qui puissent lui ramener les esprits ({ui n'ont pas fait pacte avec les ténèbres et sont encore sensibles à la lumière.
(1) N. IXXIX, LVI, LXIV.
(2) Encyclique hnmortale Dei.