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CHAPITRE XXII

LES PRINCIPES DE QUATRE-VINGT-NEUF DEVANT LE TRIBUNAL DE LA RAISON. — SUITE. — I. LA LOI. — II. LE SUFFRAGE UNIVERSEL. — m. LE NOMBRE OU LA MAJORITÉ.

S Jer

La loi.

Après avoir vu ce que la Déclaration a fait de la souveraineté et du souverain, il nous faut examiner ce qu'elle a fait de la Loi. Voici le texte : « La loi est l'expression de la volonté générale. » — « La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi, ne peut être empêché, et iiul ne peut être

contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. » — Reprenons : La loi est l'expression de la volonté générale. Nullement; car la loi, considérée philosophiquement et en ellemême, se révèle à nous comme étant l'expression de la volonté divine, volonté qui elle-même est toujours conforme à la nature divine, à laquelle elle reste nécessairement soumise et dont elle ne peut dévier. Dieu, qui est le créateur du monde, en est aussi le législateur. Ayant créé les êtres, il a dû établir, il a établi des rapports entre eux ; ces rapports constituent leurs lois et, par suite, les lois ne peuvent être que l'expression de ces rapports. Ajoutez que Dieu, ayant créé les êtres à son image et à sa similitude, les rapports qui existent entre les êtres sont nécessairement, comme les êtres eux-mêmes, similaires à la loi divine. De là, la théologie définissant avec raison la loi naturelle : « une participation à la loi éternelle (1). » De là, la philosophie reconnaissant que la loi a pour caractère essentiel d'être fondée, non pas sur la volonté arbitraire de Dieu, pouvant faire que ce qui est le bien soit le mal. que ce qui est le mal soit le bien, si cela lui plaisait, car une telle volonté n'est pas possible, mais bien sur l'essence même de Dieu, sur l'essence même des choses, qui est conforme à l'essence divine, et contre lesquelles la volonté de Dieu ne peut rien. L'antiquité définissait la loi : « La raison suprême de Jupiter » Summa ratio Jovis, — « une participation à la raison divine, » participatio ivientis divinœ. — Quand, d'un côté, on considère de cette hauteur la nature de la loi véritable, qui a sa raison première et dernière en Dieu; quand, de l'autre, on considère nos législateurs modernes disant, en écoliers de Rousseau, qu'elle repose essentiellement et avant tout sur la volonté mobile, inconstante, capricieuse et souvent même perverse du peuple, sans rien ajouter qui la relève, l'ennoblisse, la consacre, en la faisant remonter à sa source première, on ne sait à quel sentiment se laisser aller, soit l'indignation, soit la pitié ; et dans l'incertitude, on se laisse aller à tous les deux en même temps. Une loi, dans le sens élevé du mot, n'est pas, ne peut ])as être une loi, par cela même et par cela seul ([u'elle est l'expression de la volonté générale du peuple ; il faut aussi qu'elle soit l'expression de la volonté du Très-Haut.

La loi est l'expression de la volonté générale. Voyez, à un autre point de vue, comment toute loi qui n'a sa raison

(1) s. ïhoinas, Sum,, la 2œ, 9. xci art, 2.

d'être que dans la volonté générale, n'a pas le caractère d'une vraie loi. L'idée de loi implique l'idée d'une chose qui a pour caratère l'absolu, attendu que la loi doit être supérieure à la volonté de l'homme, qui a en elle sa règle. Telle est l'idée que l'on a toujours attachée à la notion de la loi. Aussi dit-on, chaque jour : la sainteté de la loi, l'inviolabilité de la loi, la majesté des lois. Or, la loi, dans la théorie des auteurs de Isl Déclaration, a-t-e\le ce caractère? Non. En effet, la loi étant, pour eux, l'expression de la volonté générale, elle ne peut avoir plus de valeur absolue que la volonté générale elle-même dont elle est l'expression. Or, la volonté générale a-t-elle pour caractère l'absolu ? Non. Souvent, au contraire, elle est le résultat de la passion, d'un enthousiasme momentané et irréfléchi, d'un courant de l'opinion ; elle n'a pour raison d'être que le triomphe d'une majorité sur plusieurs autres minorités qui, réunies, formeraient une majorité écrasante. Voilà ce que la volonté générale, la loi, n'est que trop souvent au sein de nos sociétés faussement démocratiques, loin d'être l'expression de la raison, du droit, de la justice, des rapports qui résultent de la nature des êtres, rapports dont nous dépendons, auxquels nous sommes soumis naturellementNous le demandons? Une telle loi mérite-t-elle le nom de loi ? Si elle peut constituer la légalité, peut-elle constituer la légitimité ? Peut-elle être obligatoire en conscience, elle qui ne représente que la volonté de l'homme parlant au nom de l'homme ? Et si elle ne peut obliger en conscience, a-t-elle le caractère d'une loi véritable ?

La loi est l'expression de la vol07ité générale. Non-seulement une telle loi n'a pas de valeur, soit qu'on la considère du côté du législateur suprême dont elle ne tient pas compte, soit qu'on la considère du côté du peuple qui n'a pas le droit de faire la loi en son propre nom, mais elle est encore criminelle et peut devenir corruptrice. Elle est cri?ninelle contre Dieu. En effet, Dieu a manifesté sa volonté aux hommes, soit naturellement par la conscience, soit positivement en la personne du législateur Moïse, puis en la personne du Christ, son Fils, le Verbe fait chair, et il a constitué l'Eglise catholique l'organe, l'interprète de cette Loi qui, étant divine, doit être tenue pour la règle suprême de toute vie, soit individuelle, soit sociale. Aller contre cette loi, ne pas en tenir compte, et cela au nom de la volonté du peuple de laquelle seule on fait cas, n'est-ce pas s'insurger contre Dieu et prononcer le cri révolutionnaire du grand

rebelle, du grand insurgé. Elle peut devenir corruptrice. La volonté générale, loin d'être toujours conforme à la règle suprême, à la volonté divine, y est souvent opposée ; loin d'être toujours droite, elle est souvent oblique, acclamant le mal et s'y enfonçant de plus en plus, parce qu'elle l'élève à la hauteur d'une théorie, et cela selon l'adage : Qui in sordibiis est sordescat et adliucPav suite de la déchéance primitive, il y a au fond de la nature humaine et. en conséquence, au fond de la volonté générale, un levain de corruption qui agit sur toute la masse. Dès lors, qu'arrivera-t-il ? C'est que le peuple qui, grâce à cette corruption, ne veut pas être guéri, repoussera le médecin suprême, s'inspirera de sa volonté mauvaise, portera des lois perverses et pervertissantes, qui ne feront que le corrompre davantage, semblables à ces prescriptions de médecin qui ne guérissent la maladie que par la mort. Voilà le résultat nécessaire de la volonté géraie. Elle veut guérir avec ce qui tue, elle veut vivre avec ce qui fait mourir, elle dévore ses propres enfants. C'est le mal engendrant le mal, la corruption engen(ïrant la corruption, la mort engendrant la mort. Elle tourne fatalement dans un cercle vicieux, le vice y produisant le vice ; elle est inefficace pour le bien. C'est ce qui faisait dire à un contemporain, parlant de la Révolution française : « Ce que nous pensons tout bas, les uns en se soumettant docilement à la vérité, les autres en rechignant contre la clarté de l'évidence, c'est que la banqueroute de la Révolution française est désormais un tait accompli, irrévocable. Il n'est pas une seule de ses promesses que la Révolution n'ait été impuissante à tenir, il n'est pas un seul de ses principes qui 'n'ait engendré le contraire de lui-même et produit les conséquences qu'il aurait voulu éviter. Prenez laquelle vous voudrez de ses idées, les meilleures et les plus célébrées, et vous verrez qu'elle a produit des résultats inliniment i)lus désastreux que le mal qu'elle se proposait de guérir. De quelque côté qu'on regarde, l'avortement de la Révolution française est complet et l'enfant qu'elle a mis au monde, allaité par des doctrines d'une sanité si douteuse, suçant le pus avec le lait, meurt de ce ({ui le fait vivre et vit de ce qui le fait mourir (1). » Voilà à quoi l'on aboutit (juand on oui»lie ((lie c'est avant tout au nom de Dieu ([ue les législateurs doivent élaborer les lois et, qu'en consé<|uence, loin de se

(1) Kniile «le Moiitagiit. .S'(/»/)/(?i iiQtcs sur la siluatùin. Revue des vSix Miniilcs. 15 août INTI.

tenir pour les organes de la volonté générale, comme le voulait Rousseau, homme néfaste ! c'est un devoir pour eux de se déclarer hautement les secrétaires de la volonté divine. Sans cela ils auront cru faire des lois et n'auront qu'aligné des phrases.

La loi est l'enjjression de la volonté générale. A tout ce que nous avons dit, ajoutez que la loi provenant d'une telle source sera certainement sans efficacité sur les mœurs publiques, impuissante à améliorer la société. En effet, au lieu de venir de Dieu, qui est le législateur suprême et a empire pour faire respecter ce qu'il commande, elle vient de l'homme, qui , en tant qu'il est homme, ne posséder aucune autorité sur l'homme. A ce titre, elle ne peut avoir d'autre sanction que la sanction humaine, à laquelle on échappe par l'adresse, que l'on peut même braver impunément par la force; elle ne peut obliger en conscience, et, par suite, ne peut régner que par la crainte de la police, qui sait quelquefois réprimer le mal quand il est commis, mais qui ne sait pas le prévenir, n'ayant pas l'œil ouvert partout et toujours. La loi qui est proclamée au nom du ciel, au contraire, vient de Dieu, et non pas de l'homme ; à ce titre, elle a autorité, puisqu'elle est la volonté même du législateur suprême ; elle a une base solide, puisque, loin de reposer sur la volonté populaire, elle repose sur l'essence absolue ; elle est sûre, puisque Dieu, la sainteté substantielle, ne peut prescrire que le juste et l'honnête. Tout cela ne démontre-t-il pas la supériorité, au point de vue politique, de la loi descendue d'en-haut sur la loi montée d'en-bas? Tout cela n'est-il pas de nature à faire sen tir au prince que celui qui veut avoir l'autorité nécessaire pour améliorer la société, doit être roi par la grâce de Dieu, et que celui qui le sera uniquement par la grâce de la volonté générale, par la grâce du peuple, par la grâce d'une révolution, celui-là ne pourra restaurer la société dont les destinées lui auront été confiées, et en sera réduit à être, chaque jour, s'il a le sentiment de sa haute mission, le témoin attristé d'une décadence et d'une décomposition sociale qui ira toujours en empirant, et sur laquelle les remèdes n'auront pas plus d'efficacité qu'ils n'en ont sur un incurable?

Quant à ces autres paroles de la Déclaration : « La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société ; tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas 11, tenant h ^^es paroles, ceux (^ui les ont écrites ont large-

ment démontré qu'ils ne savaient, pseudo-politiques, assigner à la société d'autre but que le but temporel, attendu que tout ce qui n'est pas contraire à la loi humaine étant permis, il n'y a pas lieu à s'occuper de l'amélioration morale de l'homme, de son progrès spirituel. Cela seul ne suffit-il pas pour faire justice de la théorie sociale des législateurs de Quatre-vingt-neuf, et à démontrer leur impuissance radicale à résoudre les grands problèmes de la vie publique? Par cela seul qu'il poursuit le but temporel, un gouvernement ne doit-il pas poursuivre le but éternel, puisque ce n'est qu'autant que chaque citoyen poursuivra le but éternel par la pratique des vertus humaines et divines, que le but temporel lui-même pourra être atteint ?

Toutes les considérations précédentes ne pouvant être contredites que par la bouche, sachons dire avec l'Eglise catholique : « Les lois des mœurs ont besoin de la sanction divine, il est nécessaire que les lois humaines se conforment au droit de la nature et reçoivent de Dieu leur force obligatoire (1). » Sachons dire avec Léon Xlll : « Parmi les lois humaines, il en est qui ont pour objet ce qui est bon ou mauvais naturellement, ajoutant à la prescription de pratiquer l'un et d'éviter l'autre, une sanction convenable. De tels commandements ne tirent aucunement leur origine de la société des h07n')nes, car, de même que ce n'est pas la société qui a créé la nature humaine, ce n'est pas elle qui fait que le bien soit en harmonie et le mal en désaccord avec cette nature, mais tout cela est antérieur cà la société humaine elle-même, et doit absolument être rattaché à la loi naturelle et, partant, à la loi éternelle, d'où, on le voit, les préceptes de droit naturel compris dans les lois des hommes n'ont pas seulement la valeur de la loi humaine, mais supposent avant tout cette avtorité bien plus auguste qui découle de la loi naturelle elle-même et de la loi éternelle. Supposons donc une pression d'un pouvoir quelconque qui serait en désaccord avec les principes de la droite raison et avec les intérêts du bien public, elle n'aurait aucune force de loi, parce que ce ne serait pas une règle de justice et qu'elle écarterait les hommes du bien pour leiiuel la société a été formée (2).

Les politiques de la Constituante ne surent pas même

(1) Syllabus, n. i.vi, Cf. i.vii.

(2) lincycl, Lihrrlus prœstantissimum.

agir selon la nature, puisqu'ils ne surent pas tenir compte de Dieu et de la conscience, qui sont selon la nature.

I II

Le suffrage universel.

En vain voudrait-on alléguer en faveur des lois qui sont « l'expression de la volonté générale » le sutfrage universel, qui est la manifestation de la volonté générale dictant la loi, puisqu'elle nomme les législateurs. Le suffrage universel estil un critère au({uel on puisse reconnaître qu'une loi est conforme à Tordre moral? à la sainteté, à l'équité? Non; pas plus que la volonté générale elle-même qui se manifeste en lui et par lui. En effet, l'idée de suffrage implique l'idée de vote, l'idée de vote implique l'idée d'intelligence, de discerne.nent, de jugement, car celui qui exprime son vote doit avoir préalablement jugé. Or. quelles qualités doit avoir un juge? Il doit être éclairé, intègre, incorruptible, impartial, afin que son jugement soit conforme à la sagesse, inspiré par par la conscience et la droiture, étranger à toute passion et à toute corruption. Le suffrage universel, ce juge souverain de toutes les questions, même des plus hautes, dans la politii[ue moderne, peut-il avoir toutes ces qualités, qui font le juge digne de ce nom? Aucunement. Le peuple n'est pas, ne peut pas être assez instruit, voir d'assez haut et assez loin, pour résoudre les problèmes graves et compliqués qu'implique le gouvernement des sociétés, il ne sait pas assez ni se mettre au-dessus des préjugés, ni se défendre des passions, ni voir l'intérêt général au mépris de ses intérêts particuliers, pour ne consulter que la vérité et la justice. Et, pour avoir ici une preuve expérimentale, voyez l'attitude d'un grand nombre d'électeurs et d'éligibles. Celui-là écoute la voix de l'ambition ou de l'intérêt; celui-ci se laisse dominer par la crainte, son unique conseillère ; un troisième agit d'après la pression que Ton a exercée sur lui, d'après les promesses qui lui sont faites uniquement pour le leurrer, et qui, une fois l'élection terminée, se trouveront avoir été mensongères; un quatrième, restant dans son apathie, ne se rend pas même au scrutin, et laisse les mauvais seuls à l'œuvre. Quant au candidat, il achète par mille moyens, soit directs, soit indirects, les suffrages qu'on est disposé à lui vendre. L'estaminet, le cabaret, voilà souvent la haute

cour où se décident en dernier ressort les destinées de la patrie. Le prêtre, le magistrat, les hommes les plus graves, les plus instruits, les plus expérimentés, ne pèsent pas plus que les hommes les plus ignorants, les plus corrompus, les plus mal famés, puisque chaque citoyen ne pèse que du poids d'un suffrage, et qu'un suffrage n'a pas plus de valeur lorsqu'il est donné par un citoyen recommandableà tous égards, que lorsqu'il est donné par un homme nul. Ni la propriété, ni la fonction, ni la capacité, ni de longs services rendus, ne sont des titres à avoir de la prépondérance. Grand ou petit, ignorant ou savant, général ou soldat, chacun n"est qu' « une unité munie d'un vote. » N'est-il pas vrai aussi que, souvent, la nation n'est pas représentée, vu l'indifférence d'un grand nombre délecteurs qui ne vont pas déposer leur suffrage dans l'urne populaire? N'est-il pas vrai que le peuple, qui est naturellement l'ennemi de toute supériorité, excepté de la sienne, puisqu'il est le maître, écarte les supériorités, et que les assemblées législatives ne se recrutent que trop souvent , parmi des hommes très ordinaires ? N'est-il pas vrai que le peuple, n'ayant pas l'indépendance de caractère que donnent soit la fortune, soit la culture intellectuelle, se laisse conduire, gent moutonnière ou dindonnière, par quiconque lui prédit un pays de cocagne"? N'est-il pas vrai que l'ouvrier n'est que trop souvent un instrument, une machine à élection, puisqu'on le voit voter comme un seul homme, en coupe réglée, sur un mot d'ordre donné par un chef qui l'a enrégimenté? Ces réflexions ne sont-elles pas plus que suffisantes jiour faire sentir que le suffrage universel peut n'être, dans bien des cas, que le mensonge universel? Aussi les abus qui en sont, vu l'ignorance ou les passions, comme la suite nécessaire et la conséquence fatale, l'ont-ils fait juger très défavorablement par bon nombre d'écrivains qui ne sont pas suspects et dont les paroles ne sont que l'écho des faits ?

Montesquieu disait déjà au dix-huitième siècle : « Il y a toujours, dans un Etat, des hommes distingués par la naissance, les richesses ou les honneurs ; mais s'ils étaient confondus parmi le peuple, ou )i'ij avaient qu'une voix co7nme les autres, la liberté commune serait leur esclavage, et ils n'auraient aucun intérêt h la défendre, parce que la plupart des résolutions seraient contre eux. La part qu'ils ont à la législation doit donc ô/re proportionnée aux autres ai'antages qu'Us ont clans L'Etat, ce qui arrivera s'ils forment un corps qui ait droit d'arrêter les entreprises du peuple,

comme le peuple a le droit d'arrêter les leurs (1). » Rousseau disait daus le même siècle : « Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu'elle veut parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un système de législation? De lui-même, le peuple veut toujours le bien (?), mais de lui-même, il ne le voit pas toujours. La volonté générale est toujours droite (?). mais le jugement qui la guide n'est pas toujours éclairé (2).

M. de Montalembert a dit aussi : < Le suffrage universel peut être regardé comme le plus grand danger de la liberté. C'est un mécanisme par lequel la foule, maîtresse pour un jour, peut se rendre esclave pour des siècles, et rendre tout esclave autour d'elle. C'est un levier qui peut être manié par la main la moins habile et la moins scrupuleuse, mais qui donne à cette main un ascendant irrésistible. C'est, en outre, un masque immense derrière lequel toutes les servilités, toutes les bassesses, toutes les défaillances peuvent chercher un abri commode et sûr. C'est une mer où vont se perdre toutes les combinaisons et toutes les règles de la politique ancienne ; mais où le mensonge, le préjugé, l'ignorance peuvent aussi centupler leur énergie, La sagesse et la dignité humaines y sont toutes deux condamnées à de rudes épreuves. Talent, vertu, renommée, courage, intégrité, expérience, tous ces titres à l'ancienne popularité, toutes ces forces diversement énergiques, tant cela est noyé dans les flots du suffrage universel, comme le serait un flacon de vin généreux versé dans un étang. Aussi je ne sache pas qu'aucun ami sincère et intelligent de la liberté ait jamais désiré ou récalrné le suffrage universel. Il a été inventé par les républicains, d'accord avec quelques fous monarchiques. Selon l'usage, l'invention a tué les inventeurs (3). »

M. Taine après avoir dit que dans une démocratie fondée sur la prépondérance du nombre, la conscience et l'homme sont livrés à la communauté, c'est-à-dire à une foule où l'action devient impersonnelle parce qu'elle est collective, et à laquelle néanmoins on donne des pouvoirs illimités, ajoute : « Sans parler de la déplorable comédie qui tant de fois se joue autour du scrutin, ni des élections contraintes et faussées [qui traduisent à rebours le sentiment public, ni des

(1) Esprit des lois, 1. xi, ch. 9.

(2) Contrat social, 1. ii, ch. f>.

(3) Des intérêts catholiques, ch. x, p. 185-186.

mensonges officiels. . . mesurez le degré de confiance que je puis avoir, même après des élections loyales, en des mandataires ainsi nommés. Souvent j'ai voté pour le candidat battu, et alors je suis représenté par l'autre, dont je n'ai pas voulu pour représentant: Quand j'ai voté pour l'élu, ordinairement c'est faute de mieux, et parce que son concurrent me semblait pire. Lui-même, les trois quarts du temps, je ne l'ai point vu, sauf à la volée... Je ne le connais que par sa profession de foi emphatique et vague, par des déclamations de journal, par des bruits de salon, de café ou de rue. Ses titres à ma confiance sont des moins authentiques et des plus légers, rien ne m'atteste son honorabilité, ni sa compétence ; il n'a point de diplôme ou de répondant comme le précepteur ; il ne m'est point garanti par sa corporation comme le médecin, le prêtre et l'homme de loi ; sur des certificats aussi nuls que les siens, j'hésiterais à prendre un domestique. D'autant plus que la classe où presque toujours je suis obligé de le prendre, est celle des politiciens, classe suspecte surtout en pays de suffrage universel, etc. (1). » Et encore : « Dix millions d'ignorance ne font pas un savoir. Un peuple consulté peut à la rigueur, dire le gouvernement qui lui plait. mais non celui dont il a besoin (2). »

Il est facile de voir, par là, que la liberté électorale, qui écarte si souvent les spécialités, qui met en avant les incapacités, est encore comme tout ce que nous avons vu, une chimère, un faux Dieu, une idole de la Révolution, qu'il serait néanmoins facile de renverser, les formes politiques n'étant pas dos droits naturels, c'est-à-dire qui découlent rigoureusement de la nature. Aussi Rome a-t-elle condamné avec justice la proposition que « l'autorité n'est rien autre chose que le résumé du nombre et des forces matérielles (3). » Non, le vrai, le bien, le juste, ne viennent pas du peuple comme de leur source première, mais de Dieu, en ({ui ils résident comme dans leur foyer primitif. Là où l'on substitue au Dieu-Roi, au Christ-Roi, le Peuple-Roi, on renverse la pyramide, on met le dessous dessus, et le dessus dessous, on ne peut que naviguer au hasard, et arriver sans pilote et sans gouvernail là où l'on est poussé par les vents et les flots.

(1) Origines de la France contemporaine. La Révolution. T. m, p, 150. Livre n, ch. u.

(2) L'Ancien régime, préface, p. 2.

(3) Sy Habits, n. lx.

Il est par trop évident, pour qu'il soit nécessaire d'insister, ({ue si saint Thomas dit que dans une cité ou une nation où le pouvoir est bien ordonné, tous doivent participer au commandement, que c'est là le seul moyen pour le peuple de vivre dans la paix et de s'attacher à son gouvernement (1), il ne le dit pas du suffrage universel s'inspirant de la souveraineté du peuple telle qu'elle est comprise dans la Déclaration des droits de l'homme, et qui n'est que l'athéisme sans le nom, mais bien du suffrage du peuple s'inspirant de la loi naturelle et divine, et proclamant, par suite, les principes de l'éternelle justice.

Toutefois, l'on peut dire que saint Thomas était démocrate dans le vrai sens du mot, puisqu'il veut que le peuple intervienne pour une certaine part dans le gouvernement; on peut dire qu'il était républicain, dans le sens que les anciens attachaient à cette expression res pul/lica. puisqu'il veut que toutes les classes prennent part à l'administration de la chose publique. Et qu'ici des esprits mal faits n'abusent ni de nos paroles, ni de celles de saint Thomas. Il y a électeurs et électeurs, vote et vote, candidats et candidats, programme et programme, politiques et politiciens.

Un candidat avait offert un déjeuner à nombre d'électeurs dont il briguait les suffrages. Lorsqu'il fut élu, il disait narquoisement qu'avec cinquante poulets il avait gagné deux cents dindons.

1 ni

Le 7i07nl)re ou la^najoinié.

En vain alléguerait-on en faveur des lois qui sont « l'expression delà volonté générale », un mot qui a fait bon nombre de dupes dans l'âge moderne, et que nous ne pouvons passer sous silence. Je veux dire le nombre, l'autorité ou plutôt l'idolâtrie du nombre s'exprimant par la majorité des suffrages. Ce que nous avons dit du suffrage universel suffit pou)- faire justice de cette nouvelle formule de la souveraineté du peuple, aussi ne dirons-nous que quelques mots.

(1) Circîi bonam ordinationem principum in aliqua civitate vel gente, duo sunt attendenda quorum unura est ut omnes aliquam pai'tem habeant in principatu, per hoc euim conservatur pax populi et omnes talem ordinationem amant et custodiunt. Summ, la 2œ, q. cv. art. i.

Il n'y a, il ne peut y avoir dans l'être collectif, nous l'avons vu, que ce qu'il y a dans les individualités dont il est composé. Or, si l'individu parlant en son propre nom, n'a aucune autorité pour porter des lois qui obligent en conscience ses semblables, comment la collectivité pourrait-elle en avoir tant soit peu? Est-il possible de trouver dans un être quelconque ce qui n'existe pas dans les éléments dont il est constitué ? N'y a-t-il pas, en philosophie, un principe incontestable selon lequel il n'y a dans le tout que ce qu'il y a dans les parties, et, dès lors, n'est-il pas ridicule de prétendre que le nombre, par cela même et par cela seul qu'il est le nombre, que la majorité, par cela même et par cela seul qu'elle est la majorité, est une autorité? La loi est, dit-on, l'expression de la volonté générale ; qu'importe si la volonté générale est ce que nous avons vu ? Ce qu'il faudrait pouvoir dire, c'est qu'elle est l'expression du droit, de la justice, de la raison, des rapports qui résultent de la nature des êtres qui ne dépendent pas de nous, pas même de la volonté générale, mais dont nous dépendons, non seulement en tant que nous sommes nous-mêmes, mais encore en tant que nous faisons partie de la volonté générale. Pour être générale, la volonté n'en est pas moins humaine, sujette à l'erreur et au mal, parce qu'elle n'est pas la volonté divine, toujours infaillible et sainte. Le nombre, quelque grand qu'il soit, ne change pas la nature des unités qui servent à le former; il reste toujours ce qu'il est par lui-même, une abstraction, fut-il la majorité. '

La majorité donnant autorité à la loi, voilà encore une des conséquences absurdes du libéralisme, qui ne veut pas tenir compte de Dieu. Aussi D'église a-t-elle flétri cette assertion comme étant la fausseté môme : « Une fois cette conviction fixée dans l'esprit, que personne n'a d'autorité sur l'homme, dit l'immortel Léon Xlll, la conséquence est que la cause efficiente de la communauté civile et de la société doit être cherchée, non pas dans un jjrcnci2)e extérieur et supérieur à tliomme, mais dans la libre volonté de chacun, et que la puissance publique émane de la hiuUUude comme de sa source première ; en outre, ce que la raison individuelle est pour l'individu, à savoir la seule loi qui règle la vie i)rivéo, la i-aison collective doit l'être pour la collectivité dans l'ordre des alfaires publiques, la i)uissanc(^ api)artenant au nombre et Les majorités créant seules le droit et le devoir. L'opposition de tout cela avec la raison ressort assez de ce qui a été dit. . . Une pareille doctrine apporte le plus grand domningc.

tant à l'individu qu'à la société. Et, en réalité, si l'on fait dépendre du jugement de la seule et unique raison humaine le bien et le mal, on supprime la dilierence propre entre le bien et le mal, le honteux et l'honnête ne dilièrent plus en réalité, mais seulement dans l'opinion et le jugement de chacun, ce qui plait sera permis; dès que l'on admet une semblable doctrine morale, qui ne suffit pas à réprimer ou à apaiser les mouvements désordonnés de l'àme, on ouvre l'accès à toutes Les corruptions de la vie. Dans les all'aires publiques, le pouvoir de commander, se sépare du principe vrai et naturel auquel il emprunte toute sa puissance pour procurer le bien commun ; la loi qui détermine ce qu'il faut faire et éviter est abandonnée aux caprices de la multitude la plus nombreuse, ce qui est préparer la voie à la domination la plus tyrannique. . . Armée de l'idée de sa souveraineté, la multitude se laissera aller facilement à la sédition et aux troubles, et le frein du devoir n'existant plus, il ne reste plus rien que la force, la force qui est bien faible à elle seule pour contenir les passions populaires. . . Qu'on juge donc; et qu'on prononce, pour peu qu'on ait le juste sens des choses, si de telles doctrines profitent à la liberté vraie et digne de l'homme, ou si elles n'en sont pas plutôt le renversement et la destruction complète (1). »

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