‹ Liberté et libérlisme ou l'état chrétienChapitre 37 sur 48 · I. V autorité. — II. La révolution · texte numérisé non relu

I. V autorité. — II. La révolution

i I- L'autorité.

L'autorité est le droit de commander. Ce mot, nous l'avons vu, se trouve dans la Déclaration des droits de llioniTne., qui, après avoir dit que le principe de toute sou-

(1) Libertas prœstantissii7ium.

veraineté réside essentiellement dans la nation, ajoute « Nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. » Faisons d'abord quelques réflexions sur l'autorité en général, pour les appliquer ensuite et tirer nos conclusions.

Une première vérité incontestable, c'est que l'autorité n'est pas la force matérielle et brutale. Loin de là, elle se révèle à la raison et au sens commun, comme une puissance de l'ordre spirituel et moral, s'adressant à l'esprit et à la volonté pour régner sur eux. Sans doute, l'autorité publique a en main la force matérielle et brutale, soit pour se défendre elle-même, soit pour défendre la communauté, lorsqu'elle est attaquée par les ennemis du dedans ou par les ennemis du dehors, mais ce n'est point par là qu'elle est autorité. Cela est tellement vrai que l'autorité a d'autant moins recours à la force qu'elle est plus respectée, et qu'elle y a d'autant plus recours qu'elle l'est moins, tant il est dans son essence, dans sa nature intime, de n'être pas la force. Pour s'inscrire contre cette vérité, il faudrait prétendre que les hommes sont des brutes et doivent, comme l'âne, être conduits avec le bâton, il faudrait dire que les princes, ces pasteurs des peuples, ne sont que des pâtres ou des bouviers.

Une vérité non moins incontestable que la précédente et qui en découle, c'est que si l'autorité est une puissance morale, elle est par là même une puissance qui se rattache à Dieu et dérive de lui. Dieu est l'être moral par excellence, à tel point qu'il n'existe de moralité dans le monde que par lui. 11 est donc la source de toute autorité. Ajoutez, qu'au fond, il est la seule autorité, puisque seul, il a sur nous le droit le plus élevé qui puisse exister, celui de créateur sur sa créature, et que, par suite, toute autorité découle de la sienne. C'est la doctrine de saint Paul : Omnis potestas a Deo, toute autorité vient de Dieu. L'homme ne peut par luimême avoir d'autorité sur l'horfime ; dès qu'il veut régner sur ses semblables en son propre nom, il devient un tyran, ce qui explique comment et pourquoi, depuis toujours, les tyrans ont travaillé à repousser l'autorité divine. Ils comprennent que là où l'autorité de Dieu est reconnue, la volonté du prince est nécessairement circonscrite et ramenée à ses propres limites, tandis (ju'elle peut tout là où l'autorité de Dieu est méconnue. Les tyrans n'ont été les ennemis de Dieu que pour être plus facilement bvs maîtres absolus des peuples, et il y a des affinités beaucoup plus secrètes qu'on ne serait porté à le croire, entre le despotisme et l'athéisme.

Enfin, une troisième vérité non moins certaine, c'est que l'autorité et la liberté sont loin de s'exclure, à tel point que l'aphorisme, Siib legibus libeiHas, a été universellement accepté. Ce sont là deux forces qui doivent agir de concert puisque, d'un côté, l'homme est appelé à vive en société, et que, de l'autre, pour vivre en société, il ne perd point sa personnalité. Donnez tout à l'autorité, la liberté n'a plus d'initiative : donnez tout à la liberté, l'autorité n'est plus là pour la régler, elle erre selon tous les caprices, et perd sa force en se perdant elle-même.

Cela établi, nous pouvons faire, touchant Tautorité, des réflexions analogues à celles que nous avons faites touchant la souveraineté, sous peine de nous redire, ce à quoi nous condamnent les adversaires qui ressassent leur théorie sous diverses formules. Au point de vue où s'est placée la Déclaration, l'autorité ne peut avoir aucune puissance. N'émanant pas de la souveraineté de Dieu, mais seulement de la souveraineté de la nation, elle n'est plus que l'autorité de rhomme commandant à l'homme, au nom de l'homme. Peu importe qu'elle représente la communauté, l'homme collectif n'a pas plus de droit que l'homme individuel à commander au nom de la conscience, à l'homme son égal. Au point de vue de la Déclaration encore, l'autorité dégénère bientôt en absolutisme. D'un côté, le prince ne commande plus au nom de l'autorité divine, ce qui lui donnerait de l'ascendant et de la majesté ; de l'autre, il ne peut plus compter sur l'obéissance obligatoire en conscience, puisque la conscience n'est guère qu'un vain mot là où l'on ne tient pas compte de Dieu ; dès lors, il est obligé de recourir à la force pour se prémunir contre le peuple qui n'est jamais satisfait, et qui, du reste, étant le maître absolu, a le droit de défaire le prince qu'il a fait. Qui ne comprend, dès lors, qu'il faudra au dépositaire de l'autorité, un bras de fer pour se maintenir? Qui ne voit qu'une des suites des principes de Quatre-vingt-neuf, c'est le césarisme, c'est-à-dire la déification du prince qui, du reste, est Dieu, puisqu'il n'y a plus de Dieu au-dessus de lui, c'est la déification de l'Etat dont il est la personnification vivante, c'est la statolâtrie remplaçant la théocratie, tant il est vrai que la révolte de fhomme contre Dieu a pour eflet la servitude de l'homme vis-à-vis de l'homme, et que, pour réprimer dans le peuple la licence, fruit d'une liberté qui pose en principe l'indépendance universelle, il faut le priver de la liberté elle-même. Là où l'autorité divine est méconnue, on ne peut plus commander au

nom de la force morale, là où l'on ne peut plus commander au nom de la force morale, il faut commander au nom de la force brutale, là où l'on commande au nom. de la force brutale, il y a le joug de l'homme pesant sur l'homme. C'est là ce que disait Grégoire XVI, parlant « de la détestable insolence, de la méchanceté de ceux qui, tout enflammés de l'ardeur immodérée d'une liberté audacieuse, s'appliquent de toutes leurs forces à ébranler et à renverser les droits des puissances, tandis qu'au fond ils n'apportent aux peuples que la servitude sous le masque de liberté (1). » Montesquieu a dit dans le même sens : « De lidée que Dieu n'est pas, suit l'idée de notre indépendance et de l'idée de notre indépendance, suit celle de notre révolte. » Il aurait pu ajouter, tant l'action appelle la réaction : de l'idée de notre révolte suit celle de la répression et du despotisme.

On a remarqué avec infiniment de raison que la religion chrétienne est une grande école de respect ; par suite, l'irréligion doit être une grande école d'insubordination. Et ici, voyez comment les faits rendent témoignage à cette vérité! Où en est, aujourd'hui, au milieu de nos sociétés ravagées par l'impiété générale, où en est cette grande chose que l'on appelle le respect? Il paraît avoir fait naufrage. Le sens hiérarchique a été affaibli, l'autorité a été amoindrie, elle n'est presque nulle part l'objet d'un culte religieux. Elle a été affaiblie dans la famille, où les enfants veulent commander, et où les parents ne sont que trop souvent réduits à obéir ; où les maîtres osent à peine donner des ordres à leurs serviteurs, à leurs ouvriers, et où serviteurs et ouvriers veulent commander aux maîtres. Elle a été affaiblie dans l'école, où, trop souvent, les maîtres ne peuvent régner sur leurs élèves qu'en recourant aux moyens d'une discipline sévère, et où les élèves se mettent en état d'insurrection. On a tenté de l'alfaiblir dans l'armée, où l'on a voulu introduire un esprit nouveau selon lequel le soldat doit être une boyonneite intelligente. Elle a été ali'aiblie dans le gouvernement civil, où les chefs sont considérés, non plus comme les mandataires de Dieu, mais comme les mandataires du i)euple, qui se plaît à les briser, et qui, lorsqu'il ne les brise pas, les bafoue, les conspue et leur fait perdre tout crédit. Quand on s'atta({ue à l'autorité de Dieu, qui est la première et la seule

(1) Servitutem sub libei'tatis specie populis illaturi. Encyclicn Mirari vos. 1832.

qui ait son fondement en elle-même, l'autorité dans sa source, on s'attaque implicitement à toute autorité ; quand on dit que Dieu est mûr. on dit fatalement par voie de conséquence que les princes sont mûrs. Nul doute que ce ne soit, au fond, le mépris et la rage contre Dieu qui ait conduit Louis XVI à l'échafaud, et si l'autorité de Louis XVI, qui avait un cachet divin, a pu être méconnue, combien plus facilement ne le seront pas des autorités qui n'en auront que le nom ? Et ce mépris universel de l'autorité sous toutes ses formes, n'est-il pas la conséquence de ces paroles de Rousseau, touchant l'autorité paternelle, la première après la divine, de Rousseau, dont l'esprit inspirait les auteurs de la Déclaration: « Les enfants ne restent liés au père qu'aussi longtemps qu'ils ont besoin de lui pour se conserver ; sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants exempts de l'obéissance qu'ils doivent an père, les pères exempts du soin qu'ils devaient aux enfants, rentrent tous également dans l'indépendance (1). »

Combien la déclaration des droits de Dieu produit des effets plus heureux ! Là, en effet, où l'autorité de Dieu est proclamée comme la première des autorités, le prince possède une autorité vraie, réelle, parce que, loin de la tenir de la multitude et d'être obligé de marcher selon ses aveuglements, il la tient de la divinité et peut, en son nom, donner des ordres au peuple, puisque Dieu est au-dessus du peuple ; il peut les donner sans qu'il y ait motif pour le peuple de considérer comme avilissement et esclavage l'obéissance qu'il rend au prince, puisqu'en définitive, ce n'est pas à l'homme qu'il obéit, mais à Dieu. Le prince n'est que la seconde majesté, cela est vrai ; mais n'est-il pas vrai que les rois sans Dieu ne sont pas même une majesté ? Au nom de qui ou de quoi en seraient-ils une ?

La révolution.

On lit dans la Déclaration : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la sûreté, la résistance à l'oppression. »

(1) Contrat social, 1, »,

Ce mot, résislaïice à l'oppression, jeté comme une bombe incendiaire au sein d'un peuple enflammé et en ébullition. ne pouvait, quoiqu'il ait un fond de vérité, que produire 'les résultats les plus désastreux, et pourquoi? Parce que chacun appelant ou pouvant appeler oppression ce qui n'est qu'un usage légitime de l'autorité, pouvait se croire le droit de résister, de résister encore, de résister toujours, à tous et à tout, et de remettre en question les institutions existantes. Aussi, qu'a fait le principe de la résistance à l'oppression ?

Il a déchaîné l'esprit de révolution, c'est-à-dire il a produit au fond des cœurs ime disposition permanente à briser toute espèce de joug, et surtout le joug chrétien, pour mieux briser tous les autres, il a créé un esprit de révolte et de destruction qui continue à infecter les générations. La Révolution française, en effet, ne fut pas seulement un fait transitoire d'insurrection contre le pouvoir, une révolution momentanée et passagère. Par les principes qu'elle a émis, elle a été la Révolution même, qui se propose d'éliminer Dieu d'abord, puis tous les grands principes qui ont leur raison en Dieu, pour tout ramener à l'homme, pour ne vivre que d'un naturalisme étroit et sans valeur, il est vrai, mais qui déchaîne toutes les passions mauvaises et leur donne libre cours. Elle est devenue la résistance, l'insurrection, non pas contre telle ou telle forme d'autorité particulière, mais contre le principe même d'autorité. Par suite, l'esprit révolutionnaire s'est répandu comme un virus pestilentiel qui a tout infecté, comme une lèpre contagieuse qui a tout contaminé. Il s'est tellement emparé de bon nombre d'esprits, qu'il a été pour eux comme une idée fixe, comme une sorte de monomanie. à tel point qu'on a pu la qualifier de maladie mentale, selon le titre d'une thèse publiquement soutenue : De moy^bo democratico nova insanité forma; à tel point encore, qu'on a dit que cet esprit de révolution et de destruction avait été distillé dans l'alambic môme de l'enfer. Ce n'est pas trop dire, car LA iiKvoLUTioN non-seulement a quelque chose de satanique, mais est le satanisme même. On n'est pas sorti du vrai, quand on a dit: le démon de la révolution. La révolution, en effet, c'est le démon. C'est Lucifer poussant dans sa révolte son grand cri de toute révolution, et soufflant sans cesse l'insurrection au cœur des mortels, comme il la souffla au cœur des anges, comme il la souffla au cœur d'Eve. C'est lui, érigeant son cri à la hauteur d'un dogme, le dogme de l'indéjx'udance. de l'anarchie, et livrant la société aux dieux infernaux, ainsi que l'affirmait Pie IX

dans son Enc\ cli<nio du 8 décembre 1849 : « La Révolution est inspirée par Satan lui-même, etc. ». diabolico plane spiritu. Par là môme que la Révolution est le satanisme, elle est nécessairement l'antichristianisme, car, si Satan se révolta contre Dieu, ce fut parce que. dans son orgueil, il ne voulut point reconnaître le grand Mystère que Dieu proposa d'avance à ses adorations, le mystère du Verbe fait chair, le mystère du Christ. Elle ne tend à rien moins, comme but final et suprême, qu'à la destruction du Christianisme individuel et social. Que dirai-je? La Révolution, c'est le génie de la démolition, c'est le protestantisme, non pas seulement le protestantisme du xvi^ siècle, s'attaquant à quelques vérités particulières de l'ordre chrétien et de l'ordre social ; mais un protestantisme nouveau, qui, par principe, proteste contre tout, c'est la protestation. Elle est l'animal féroce qui ne sent sa liberté et n'en jouit que lorsqu'il déchire, dévore, se rassasie de carnage, et qui est prêt à immoler à ses appétits voraces, non-seulement la religion, mais encore la patrie, et cela par tous les moyens, qui lui sont bons, alors même qu'ils sont intrinsèquement mauvais: la violence, la ruse, le fer, le feu, le poison, faisant appel à toutes les forces ennemies déchaînées : hérésie, incrédulité, césarisme, gallicanisme, rationalisme, naturalisme, paganisme dans les sciences et dans l'éducation. Tout peut -il être de trop, lorsqu'il s'agit « de l'anéantissement à tout jamais du catholicisme et de l'idée chrétienne », selon le mot de la franc-maçonnerie, dont les adeptes remontent, théoriquement du moins, aux constructeurs de la tour de Babel !

Quelle dilférence entre le citoyen formé à l'école de la révolution et le citoyen formé à l'école du christianisme ! Celui-ci aime le prince, la patrie, le foyer, le clocher, les champs et la maison de ses pères, le cimetière où dorment ses aïeux ; celui-là, dans sa haine aveugle et sauvage, s'en prend à tout : à la propriété, à la famille, à la religion, à la société, parce que tout cela le gêne ; il ne veut rele^^ er de personne, pas môme du bon côté de lui-même ; il n'a ni croyance, ni patrie ; il est international, cosmopolite, ambulatoire, gyrovagne, rodant partout pour trouver une proie, et n'étant satisfait que lorsqu'il s'en est repu.

« Prise dans son sens le plus général, dit M?' de Ségur, la Révolution est la révolte érigée en principe et en ch'oit. Ce n'est pas seulement le fait de la révolte, de tous temps il y a eu des révoltes, c'est le droit, c'est le principe de la révolte devenant la règle pratique et le fondement des so-

ciétés ; c'est la négation systématique de l'autorité légitime ; c'est la théorie, l'apologie, la consécration légale, du principe même de toute révolte. . . Il y a trois degrés dans la Révolution : Première'inpnt : La destruction de l'Eglise comme autorité et société religieuse protectrice des autres autorités et des autres sociétés ; à ce premier degré, la Révolution est la négation de l'Eglise, érigée en principe et formulée en droit, la séparation de l'Eglise et de l'Etat dans le but de découvrir l'P^tat et de lui enlever son appui fondamental ; secondetnent : la destruction du trône et de l'autorité politique légitime, conséquence de la destruction de l'autorité catholique. Cette destruction est le dernier mot du principe révolutionnaire de la démocratie moderne, et de ce qu'on appelle aujourd'hui la souveraineté du peuple. Troisièmew.ent : la destruction de la société, c'est-à-dire de l'organisation qu'elle a reçue de Dieu, en d'autres termes, la destruction des droits de la famille et de la propriété au profit d'une abstraction, que les docteurs révolutionnaires appellent l'Etat. C'est le socialisme, dernier mot de la révolution parfaite, dernière révolte, destruction du dernier droit. A ce degré, la révolution serait la destruction totale de l'ordre divin sur la terre, le règne parfait de Satan dans le monde (l) »

Ici, comme partout, écoutons les appréciations de quelques publicistes.

M. Jean Reynaud, écrivain indépendant et anti-chrétien, disait hautement qu' « il vaudrait mieux pour nous être encore à la veille de quatre-vingt-neuf (2). »

M. de Tocqueville, caractérisant la Révolution par son esprit distinctif, l'impiété, qui est l'insurrection contre Dieu, a écrit ces paroles qui ne sont rien moins que tlatteuses : « Avant cette date, nulle part l'irréligion n'était encore devenue une passion générale, ardente, intolérable, oppressive, si ce n'est en France. . . L'irréligion produisit alors un mal public incurahle. Dans la Révolution française, les lois religieuses ayant été abolies en même temps que les lois civiles, l'esprit humain y^e/Y//^ entièreiiieiit son assiette; il ne sut plus à quoi se retenir, ni où s'arrêter, et Ton vit apparaître des révolutionnaires d'une espèce inconnue, qui portèrent l'audace jusqu'à la folie, qu'aucun scrupule ne put ralentir, et qui n'hésitèrent jamais devant aucun dessein (3j. »

(1) La Révuh'tion, S n.

(2) Vie de Merlin (U Thionrille, j». 132.

(;i) L'Ancien iryitiic cl lu lli-r.duLiiHy l. m. cii. ii.

Voici comment M. Renan, qui. chacun le sait, ne brille pas par son cléricalisme, juge la Révolution et les immortels principes dont elle est éclose : « Un code de lois qui semble avoir été fait pour un citoyen idéal, naissant enfant -trouvé et mourant célibataire, un code qui rend tout viager, où toute œuvre collective et perpétuelle est interdite, où les unités morales, qui sont les vraies, sont dissoutes à chaque décès, un tel code ne peut engendrer que faiblesse et petitesse. Avec leur mesquine conception de la famille et de la propriété, ceux qui liquidèrent si tristement la banqueroute de la Révolution dans les dernières années du xyiii'-' siècle, préparèrent un monde de pygmées et de révoltés. Ce n'est jamais impunément qu'on manque de philosophie, de science et de religion (1). »

Tels sont les principes, les suites et les hommes de la révolution ; hommes néfastes dont la race n'est pas perdue, car elle s'est perpétuée, toujours animée du même esprit destructeur, ne rêvant que ruines et démolitions, étant là comme une menace perpétuelle pour le présent et pour l'avenir, déclamant contre tout ce qui est, et n'ayant rien à mettre à la place que des théories, non seulement stériles, mais encore subversives. Voyez la belle Europe moderne qu'ils nous ont faite. Les révolutions succédant sans cesse aux révolutions par suite de l'esprit révolutionnaire, et imposées à une nation entière par quelques cerveaux brûlés de la capitale, les peuples se jouant avec les couronnes, les trônes croulant sur les trônes, les dynasties exilées errant sur tous les chemins, les lois du jour annulant les lois de la veille en attendant qu'elles soient annulées elles-mêmes par les lois du lendemain, les constitutions succédant aux constitutions sans qu'elles puissent constituer rien de stable, les formes de gouvernements se poussant et se succédant les unes aux autres comme les flots d'une mer en furie, comme les vagues soulevées par la tempête, les peuples ne pensant qu'à se détruire et se ruinant en armements. Que dirai-je? Les royaumes penchant vers la ruine, hiclinatasunt régna. Voilà l'esprit révolutionnaire, voilà les maux que la Révolution nous a faits et auxquels le christianisme peut seul porter remède, parce qu'il estl'Anti-Révolution.

Voyez, en effet, comment en lui et avec lui, il y a ressource contre cette grande révolte, qui s'est attaquée non seulement aux rois, mais encore à la royauté ; non seulement

(1) (gestions contemporaines, préface.

aux magistrats, mais encore à la magistrature ; non seulement aux prêtres, mais encore au sacerdoce ; non seulement aux fidèles, mais encore à la religion elle-même, à toute religion puisqu'elle a nié Dieu et promis le néant. Le christianisme oppose le respect au mépris, l'obéissance à l'insurrection, le contentement de sa condition à l'envie qui convoite, à l'ambition qui renverse tout pour monter. Il oppose la charité à la haine, la chasteté à l'immoralité, la fraternité des peuples qu'il unit entre eux par les liens communs de la religion, à Tégoïsme de race, à la fureur immodérée de s'étendre toujours, comme si la terre appartenait à une seule race, comme si Dieu ne l'avait pas divisée entre tous les peuples, commesichaquepeuple, aussi bien que chaque homme, n'avait pas droit à une place au soleil. Voilà comment le christianisme sait combattre l'esprit révolutionnaire en lui opposant l'esprit de l'Evangile, dont il est la négation. Voilà comment il sait guérir les contraires par les contraires; voilà comment il peut seul faire rentrer dans son lit le fleuve dé\'astateur et en tarir à jamais la source, pour qu'il ne puisse plus renouveler ses ravages. Hors de l'Eglise, point de salut, pas plus pour les peuples que pour les individus. Depuis l'origine du monde, il n'y a que deux étendards : l'étendard du Christ et l'étendard de Satan ; le premier qui est l'étendard de la vie, le second qui est l'étendard de la mort.

A Dieu ne plaise que nous voulions le retour de l'ancien régime dans tout ce qu'il était, et que nous réprouvions la société moderne dans tout ce qu'elle peut avoir de conforme à l'Evangile, qui est la largeur même et l'absolu dont doivent savoir s'inspirer les nations, selon les temps, les lieux, les époques, et les diverses phases de leur existence. Mais nous n'en dirons pas moins qu'il n'y a d'avenir que par le christianisme, ([ui est l'etïusion des choses divines dans les choses humaines, je veux dire, de l'être, de la himière et de l'amour qui sont en Dieu, et dont, par l'humanisation du Verbe, il est devenu le foyer intarisable pour l'humanité. Nous n'en dirons pas moins qu'il n'y a de remèdes à nos maux (]ue par la concorde du sacerdoce et de l'emjjire, «lui a fait la grandeur et la gloire du passé, et ([ui, seule, peut faire la grandeur et la gloire de l'avenir. Nous dirons qu'en elle seule, les peuples trouveront les ressources qu'ils n'ont pas trouvées en eux-mêmes depuis qu'ils ont voulu vivre d'eux seuls, de leur moi individuel et social. Nous dirons, enfin, que, s'il faut saluer le génie, soit parce qu'il est la plus haute manifestation de Dieu dans l'ordre

naturel, soit parce qu'il est la gloire et l'honneur du pays qui l'a vu naître, selon le mot du poète :

Honorer un grand nom, c'est aimer son pays,

nous dirons que, loin de rendre honneur et gloire aux législateurs de Quatre-vingt neuf, nous les avons en médiocre admiration. Mais malgré leur œuvre, l'avenir restera au christianisme. S'il n'a plus autorité et empire sur les nations, en tant que nations, il aura autorité et empire sur bon nombre des individus dont sont composées les nations, et cela suffira pour que les promesses divines s'accomplissent, car le Christ, qui a promis à l'Eglise toutes les nations, ne lui a pas promis tous les individus de toutes les nations. La superbe de ceux qui haïssent Dieu aura beau monter, l'Eglise fera son œuvre : « Les maisons s'affaisseront, les palais crouleront, les villes seront détruites, les remparts seront démolis jusqu'à la dernière pierre, mais le Verbe de Dieu demeurera éternellement. Dès lors, qu'avons-nous à faire, sinon à toujours demeurer dans celui qui demeure toujours ? (1) »

Page 1