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CHAPITRE XXIV

LES PRINCIPES DE QUATRE-VIXGT-NEUF DEVANT LE TRIBUNAL DE l'histoire, ou EN ACTION.

Les abus. — EœposiWm.

Après avoir étudié les principes de Quatre-vingt-neuf en eux-mêmes, au point de vue de leur valeur intrinsèque soit religieuse, soit philosophique, soit politique, et cela à la lumière de la raison, il nous faut maintenant les étudier au point de vue historique en examinant, soit les faits qu'ils ont produits, soit les faits qui se sont produits à leur occasion et en

(1) Déficient domus, palatia corruent, destruentur civititates ab imis sedibus, turres evellentur, Verbiim autem Domini manet in ieternum. Maneamus ergo in eo qui manet in seternum. S. Gregor. Maguus In septein psalm. pœnitentiœ, ad Ps. vi.

leur nom. Pour cela, jetons un coup d"oeil rapide sur quelques-uns des événements principaux de la Révolution Française. Les faits produits par les principes, voilà une règle sûre d'apprécier les principes eux-même. A fructibus eorum cognoscelis eos». Qu'opposer, en effet, à la voix de l'expérience et de l'histoire ?

Nous ])Ourrions, ici, remonter aux causes de cette révolution mémorable, en en montrant l'origine éloignée dans la Renaissance, s'engouant de l'esprit payen, au mépris de l'esprit chrétien, qui est essentiellement conservateur, parce ({u'il est dépositaire d'une doctrine divine qu'il doit transmettre d'âge en âge, jusqu'au dernier âge du monde. Nous pourrions en montrer une origine moins éloignée dans le protestantisme, qui fut une révolution; que dis-je? la Révolution elle-même, puisque, par sa révolte contre l'Eglise, dépositaire de toutes les vérités sociales, comme elle l'est de toutes les vérités doctrinales, il posa le principe d'insurrection contre toute vérité divine et humaine. Nous pourrions en montrer une origine plus rapprochée encore dans le philosophisme, qui s'attaqua, non seulement à quelques vérités particulières, comme le protestantisme, qui réservait des points fondamentaux, mais à chacune en particulier. Nous pourrions en montrer la cause plus intime, plus profonde, dans les mauvaises passions qui ne rêvent que l'aiïranchissement pour se donner toute licence, et qui durent surtout s'attaquer à l'Eglise, qui, au nom de Dieu, leur met un frein salutaire. Mais prenant la question telle qu'elle fût posée avant le grand mouvement «jui emporta l'ancienne société pour mettre à sa place une société nouvelle qui en est encore à se chercher elle-même, nous entrerons immédiatement en matière.

Or, en 1789, la question fut posée sur la nécessité d'une réforme touchant les abus qui existaient dans le régime administratif et politique, que nous appelons aujourd'hui VA)wien régime, abus qui s'étaient introduits peu à peu, par suite de la corruption de la nature humaine, ou qui tenaient à ce que des institutions anciennes, qui avaient eu autrefois leur raison d'être, n'avaient plus de but, ou ne répondaient plus à des besoins actuellement existants, vu les transformations (|ui s'étaient opérées. Il semble que les réformes nécesaires auraient dû se faire avec calme, avec réllexion et maturité, par suite de débats francs et loyaux, dont le résultat eut été l'harmonie entre tous les ordres de l'Etat, au lieu de s'inspirer des passions ({ui sont

aveugles, fanatiques, destructives, et ne savent pas rester dans la mesure. Mais il n'en fut pas ainsi. Aussi, qu'arrivat-il ■/ C'est que, au lieu de détruire seulement les abus, on détruisit les institutions elles-mêmes, faisant table rase, abattant ce que les siècles avaient lentement élaboré, s'atta- ({uant aux forces vives de la nation, reniant le passé, voulant tout refaire à neuf et construire une société nouvelle en dehors de tous les principes que l'on avait crus jusqu'alors être la raison dernière de l'existence et de l'avenir des sociétés. Commençons par exposer, dans ce chapitre, les principaux abus qui faisaient sourdement murmurer et devaient être bientôt le prétexte d'une révolution grondant comme la foudre, mugissant comme la tempête. Nous les critiquerons dans le chapitre suivant, pour les ramener à leur juste valeur. Nous suivrons sur cette question M. Boivin-Champeaux, qui nous parait l'avoir résumée avec exactitude (1).

Les abus dont se plaignent les cahiers envoyés aux Etals- Généraax, ont trait :

A la Taille ;

Aux Corvées ;

Aux Impôts ;

A la Féodalité ;

A la Justice ;

A l'Eglise.

Un mot sur chacun des abus qui se rapportent à ces différents chefs.

La taille. — C'était un impôt personnel qui frappait le roturier seul, et qui était ainsi appelé parce que, de même que la taille est retranchée de l'arbre, de même la taille est retranchée des biens du citoyen. Son origine, selon quelques-uns, se rattacherait au rachat du servage. Les nobles en avaient été exemptés dès l'origine, soit parce qu'il n'y avait pas eu lieu pour eux à être affranchis, soit parce qu'ils ne payaient pas d'impôt, en compensation de ce que, représentant la force publique,» le gendarme », ils consacraient leur vie au maintien de la sécurité et de l'ordre public à. l'intérieur, à la protection des frontières contre l'extérieur. Mais comme l'armée, avant 1789, ne se composait plus uniquement, comme à l'origine, de volontaires qui prenaient un engagement libre, mais qu'elle se recrutait par une conscription forcée, ainsi que nous le verrons, le privilège de l'exonéra-

(1) Notices historiques sur la Révolution dans le département de VEure. Evreux, 1868.

tion de la taille, pour la noblesse, n'avait plus la même raison d'être t[ue primitivement. Aussi les cahiers disent-ils: « Si la noblesse commande les armées, qui est-ce qui les compose? C'est le Tiers-Etat. Quand la noblesse verse une goutte de sang, le Tiers-Etat en répand des ruisseaux. « Le clergé était aussi exempt de la taille, à raison de ses fonctions, qui faisaient de sa vie un dévouement quotidien au bien public, à l'utilité du peuple chrétien, utilité qui était le dévouement sous sa forme la plus élevée, la forme spirituelle, car il instruisait, il moralisait, il sanctifiait et divinisait la société. On demanda, en exhalant les plaintes les plus vives, une répartition des impôts sur tous les biens en général, qu'ils appartinssent soit aux nobles, soit aux ecclésiastiques, soit aux roturiers; bref, on demanda une nouvelle assiette des contributions.

Les corvées. — Selon les étymologistes, ce mot indique la posture de l'homme courbé sous un pénible labeur curvatus^ parce que c'est le corps courbé que les corvéables travaillent à la terre. La corvée était un impôt par suite duquel le manant, c'est-à-dire le paysan qui habitait les bourgs, ou les villages, car lui seul y était soumis, devait travailler en personne et avec ses bêtes de somme à la création, à la réparation et à l'entretien des routes, aider en partie le Seigneur à cultiver ses terres et à rentrer ses récoltes. Les cahiers se plaignent de ce que les routes, pour lesquelles on payait souvent la prestation en argent, ne se font pas. ou se font mal. ou ne sont pas entretenues, à tel point qu'elles sont impraticables, ou de ce qu'elles sont trop éloignées delà résidence du paysan qui n'en profite pas. Un cahier disait : t C'est le Tiers -Etat qui a toujours travaillé à la construction et à l'entretien des routes ; c'est le Tiers- Etat qui continue toujours à en payer le prix. Le clergé et la noblesse n'y ont jamais contribué, et, cependant, ils jouissent de l'avantage quelles procurent pour rouler en carosse >. De temps immémorial, l'Eglise, bien que tenue de payer les impôts ordinaires, avait été alFranchie des prestations qui, au point de vue du decormn ecclésiastique, pouvaient paraître inconvenantes ou messéantes pour le clergé. Munera sordida.

Les impots indirects sur le sel et sur les vins. — La gabelle, ou l'impôt sur le sel, était régie par une compagnie de financiers, qui non-seulement faisaient payer le sel dont on avait ré'^llement besoin mais qui, encore, forçaient, sous peine de poursuite et Je prison, d'en prendre une cer-

taine quantité déterminée par la compagnie d'après les dépenses présumées de chaque famille, quantité qui dépassait la consommation. Cet impôt était par suite devenu tellement odieux qu'aujourd'hui encore dans le peuple, le nom de Gabeloux n'est guère employé que comme terme de dénigrement et d'injure. Les impôts sur les boissons sont aussi un texte à la réclamation. Des armées nombreuses de commis faisaient des visites inquisitoriales chez les particuliers, fouillaient les celliers pour s'assurer de la quantité de vin qu'ils contenaient. On avait environné la vente et la circulation des boissons de mille formalités gênantes qui avaient produit une lassitude universelle. Ces impôts étaient devenus tellement vexatoires que si un citoyen donnait charitablement une bouteille de boisson à un pauvre languissant, « il était exposé, disent les cahiers, à un procès et à des amendes successives ». — « Un pauvre malade qui intéressera son curé à lui aumôner une bouteille de vin. essuyera un procès capable de rainer, non-seulemeut le malheureux qui l'a obtenue, mais encore le bienfaiteur qui la lui aura donné. Ce n'est pas une histoire chimérique. « 11 en est dans le peuple du mot Rat-de-Cave, comme du mot Gabeloux.

Le service militaire. — Ce que l'on appelle l'impôt du sang était inégalement réparti. Les enrôlements volontaires ne suffisant pas. chaque communauté devait fournir uu contingent d'hommes tout équipé et tout armé, pour former les milices provinciales. Ces hommes qui, d'abord, avaient été désignés par les habitants de chaque paroisse, avaient ensuite été désignés par le tirage au sort. Mais, ici encore, il s'était glissé de graves abus. La réquisition, ou la conscription, n'atteignait que les jeunes gens des campagnes, et, comme on avait une grande répugnance à devenir soldat, on cherchait et on parvenait à se faire exempter en se louant comme domestique dans les villes ou chez les privilégiés. « La guerre commence, dit Labruyère, on cherche des soldats etje vois dans Paris trois laquais derrière un carrosse. » Les cahiers demandent que tous les citoyens, sans exception, soient obligés de tirer à la milice, dans les villes comme dans les campagnes.

La féodalité, ou la noblesse. — Les principaux droits féodaux touchant lesquels les cahiers formulèrent des plaintes étaient les droits de chasse , de pèche , puis les banalités, comme le moulin, le four, le pressoir, puis enfin le Champart, Un mot sur chacun de ces points.

La chasse. — Le droit de chasse constituait un privilège

au profit du seigneur. Ce privilège eut primitivement sa rai son d^ètre, lorsque le seigneur possédait le domaine direct : il l'eut plus tard aussi, lorsque le vassal fut devenu propriétaire d'une partie du sol, car le seigneur avait le devoir de protéger les champs des nouveaux acquéreurs, qui étaient désarmés contre les ravages et les dévastations des animaux nuisibles. Mais, avec le temps, le nombre des propriétaires était devenu plus considérable, et les seigneurs, loin d'accomplir leurs devoirs, en protégeant les récoltes par la destruction du gibier, ne pensaient, au contraire, trop souvent, qu'à le laisser se multiplier, et, par suite, à le conserver, aux dépens des biens de la terre, afin que leurs chasses fussent plus opimes. C'est ainsi que le droit de chasse avait perdu sa raison d'être à un double point de vue. Au lieu de rester une protection, il avait abouti à être une des grandes plaies, « un fléau de l'agriculture ». « Le gibier détruit tout, disent les cahiers, les lapins endommagent tout. » Aux bêtes fauves se joignaient les pigeons, qui. sortant des colombiers, s'abattaient, en compagnies innombrables et tellement serrées, qu'elles obscurcissaient le ciel, dans les champs, qu'ils couvraient sur toute leur surface, venant piller les grains jusque sous les pieds du semeur. « Ce qui écha})pe à l'avidité du gibier, dit un cahier, devient la proie des pigeons : tous les temps sont à eux. tous les grains leurs sont tributaires. iJans les semailles, il faut que le laboureur sème toujours une surmesure proportionnée à leur appétit; aux approches de la moisson, il faut qu'il perde chaque jour une partie de son temps à épouvanter ces oiseaux voraces, puis<|ue les détruire serait un forfait digne des galères. Et ce que l'on observe ici du colombier du seigneur, il faut le dire de trente-six colombiers, s'il y a trente-six liefs dans la même paroisse, et aussi de tous les quarts et huitièmes de iiefs. qui, trop petits pour nourrir leurs pigeons, les envoient dans des paroisses voisines, mettre à contribution des vassaux qui ne leur doivent rien. » Le Tiers- Etat demande donc que le droit de chasse soit accordé à chaque i)ropriétaire sur ses propres terres, que le cultivateur {luisse posséder des armes et en user pour repousser les bêtes malfaisantes ; il demande que les garennes ouvertes soient détruites, que les |)eincs contre le braconnage soient modéi'ées. qu'il n'y ait de détention pour fait de chasse qu'après un jugement, (jue les dommages causés par toute espèce de gibier donnent lieu, contre ceux qui en favorisent la multiplication, à une action en justice, et qu'enfin, les pigeons soient enfermés pendant le

temps des semailles et celui de la récolte (1). » Le droit de pêche étant moins préjudiciable aux biens de la terre, ne fut pas l'objet de réclamations aussi vives et aussi nombreuses; on demande cependant que les seigneurs ne puissent passer, pour se livrer à la pèche, dans les prés des vassaux depuis le 15 avril jusqu'au 15 octobre, et qu'en tout temps, il leur soit défendu de suspendre aux arbres leurs filets, ou autres instruments de pêche.

Les banalités, — moulin, four, pressoir. — Cette triple banalité avait eu primitivement sa raison d'être, loin d'avoir été un triple droit extorqué parla violence et la cupidité. En effet, avant la construction par les seigneurs des moulins mis en mouvement par les forces de l'air ou de l'eau, la trituration des grains n'avait lieu qu'au moyen de grossiers moulins à bras, dont l'usage entraînait une grande déperdition de temps et de forces humaines. La construction des nouveaux moulins était donc à la fois un progrès et un bienfait, puisqu'ils mettaient au service de l'homme les forces de la nature, bien plus actives que les siennes, et lui permettaient d'appliquer à d'autres travaux utiles son temps et son activité. Mais la construction de ces moulins et celle des fours, qui en ét/ait la suite naturelle, avait demandé aux seigneurs une mise de fonds importante, des capitaux considérables pour l'époque, il était juste qu'ils retirassent les intérêts de leurs avances ; or, les redevances n'étaient que la représentation de ces intérêts. Les seigneurs, à ce point de vue, étaient des industriels, comme le sont aujourd'hui les meuniers et les boulangers, qui tirent profit de leur moulin et de leur four. Néanmoins, les communes réclament contre le monopole du seigneur, demandant qu'il leur soit permis de faire concurrence aux moulins baniers par la liberté de la meunerie, ou, à tout le moins, qu'on leur donne des garanties pour la fidélité de la mouture contre les locataires ou fermiers des moulins, qui ne rendent que de la mauvaise farine, ou qui ne se servent pas de poids étalonnés. « Nous ne sommes plus, disent encore les cahiers, dans ces temps d'ignorance où la construction des moulins les rendait infiniment coûteux, et où la servitude du moulin était l'intérêt du capital que le seigneur avançait pour sa construction. Cet intérêt est, d'ailleurs, bien usuraire, maintenant que le seigneur dépense peu et reçoit beaucoup. »

Le pressoir, cette autre banalité, qui avait eu la même

(1) Boivin, p. 51.

raison d'être que le moulin, et pour la construction desquels les capitaux du seigneur avaient été nécessaires, excite, lui aussi, des plaintes. « Le pressoir n'est pas en état, on n'en retire que de l'eau. On est très molesté, très mal servi. Les seigneurs ont des fruits en quantité suffisante pour occuper leurs pressoirs ; les vassaux ne peuvent pressurer les leurs.» Bref, on demande que toutes les banalités soient anéanties, à moins qu'il ne soit justifié par la représentation du titre constitutif, que ce droit est « originairement dû pour la concession du fonds qui est grevé ».

Le chmnpart. — Là où ce droit féodal existait, le cultivateur non-seulement livrait à qui de droit la part de récolte qui lui advenait, — cmnpi pars, — partie ou portion du champ, — mais devait attendre que cette part eût été enlevée, avant de pouvoir lui-même engranger le reste. Les communautés demandent, dans les cahiers, que le vassal ne soit plus obligé d'attendre la commodité du champarteur, c'est-à-dire vingt-quatre heures, pour l'enlèvement des grains qui, par suite de cette exigence, sont exposés aux injures du temps, aux caprices de l'air, des vents et des pluies. Combien de fois est-il arrivé que le particulier a perdu son grain par l'efiet du mauvais temps survenu ! — Quant aux simples redevances en argent ou en denrées, elles ne furent pas l'objet do plaintes aussi vives et aussi amères, soit parce que, dans le principe, elles avaient été consenties réciproquement et non imposées, et qu'ainsi elles représentaient réellement le prix d'une concession sollicitée et obtenue, soit parce qu'elles suivaient la terre, en quelques mains qu'elle passât, devintelle, après avoir été la propriété des nobles, celle des roturiers.

La. justice. — Ici encore, les communautés, par leurs cahiers, demandent des réformes, à raison des vices de l'administration judiciaire et des abus qui en sont la suite. On se plaint de ce que les frais de justice sont ruineux pour les I)laideurs, de ce que les procédures sont trop multipliées, les délais trop prolongés, « des tours et des détours des avocats », qui, f après avoir ruiné les parties, les envoient chercher leur pain ». On demande une « justice prompte ». afin de ne pas attendre des sentences et dos arrêts pendant i)lusieurs amiées ; une j ustice « gratuite > , afin de ne pas être obligé de dépenser toute sa fortune pour l'intérêt le plus mince, une justice f accessible »,afin de ne pas être obligé d'aller chercher à soixante ou quatre-vingts lieues, dans un sanctuaire qui no s'ouvre qu'à force d'argent, une sentence. On demande

que les sentonces soient motivées, qu'il soit institué un conseil souverain, pour re viser les jugements en dernier ressort, qu'aucun citoyen ne puisse être détenu sans être interrogé au plus tard dans les vingt-quatre heures, que le secret de justice soit supprimé en matière criminelle, que les témoins soient entendus à l'audience, tant au criminel qu'au civil, qu'un défenseur soit nommé à chaque accusé, qu'il soit donné aux veuves, orphelins et autres personnes indéfendues un conseil gratis qui prenne soin de leur affaire, que l'instruction se fasse à charge et à décharge, etc., etc. On voit que s'il s'était glissé des abus dans la cléricatnre, il s'en était aussi glissé de très graves dans la magistrature. « L'engeance noire des sangsues judiciaires, dit M. Taine, suce d'autant plus âprement qu'elle est plus nombreuse sur une proie plus maigre, et qu'elle a payé le privilège de sucer (1). »

L'Eglise. — Dès le début, l'Eglise posséda, nous l'avons vu. Du temps de .Jésus, il y avait une bourse commune qui servait à pourvoir aux besoins des apôtres, aux aumônes pour les pauvres, aux olïrandes pour le temple. Dès les temps apostoliques, nous voyons le patrimoine de l'Eglise se former, soit par les dons des fidèles qui mettaient leur avoir en commun, soit par les olïrandes (jui se faisaient tous les dimanches, soit par des quêtes tantôt ordinaires, tantôt extraordinaires, pour les besoins extraordinaires de quelque chrétienté. Sans doute l'Eglise, à cette époque, était moins riche qu'elle ne le fut plus tard ; mais il est facile de comprendre (ju'avec le temps, les richesses de l'Eglise devaient s'accroître comme l'Eglise elle-même. Plus elle grandissait, plus ses besoins se multipliaient, car il lui fallait des moyens d'action plus nombreux, soit au point de vue de son culte et de la solennité de ses offices, soit au point de vue de son extension et de son apostolat. En vain les spoliateurs de l'Eglise ont-ils allégué, pour tenter de se justifier, le dénùmeut de l'Eglise primitive ; l'Eglise, alors, posséda selon sa situation et ses besoins. Si, plus tard, les dons et les richesses affinèrent, ce fut soit par la générosité des fidèles, soit par la munificence des princes, soit aussi par les donations des seigneurs et des nobles qui, en prenant parti pour la cléricatnre, apportaient leurs biens à l'Eglise. Il est donc facile, par là, de faire justice des écrivains menteurs qui ont prétendu que le rapide accroissement des biens de

(1) L'A^icien régime, 1. i, ch. ni, p. 70.

l'Eglise fut le fruit des intrigues d'un (^lergé avide et ambitieux, et qui ont été crus d'autant plus facilement qu'ils parlaient à des siècles mercantiles qui, loin d'avoir la générosité des siècles précédents, convoitaient d'un œil cupide les biens provenant de cette générosité. 8i les peuples ont tant donné à l'Eglise, c'est parce quils connaissaient son esprit de justice et de libéralité, qu'ils savaient qu'elle en ferait un emploi utile, et qu'il y avait dans son administration de grands avantages au point de vue des besoins de la société et de l'utilité publique.

Or, des abus incontestables s'étaient introduits dans la collation des bénéfices, dans la répartition des biens ecclésiastiques. Ces abus, c'était le cumul des bénéfices qui, en principe, a toujours été prohibé par l'Eglise ; la jouissance simultanée de deux bénéfices ne pouvant s'accorder avec le devoir de la résidence et du service. Ces abus, c'était la commande, par suite de laquelle des abbayes devenues vacantes, étaient confiées soit à des ecclésiastiques faisant partie du clergé séculier, soit même à des laïques qui percevaient une partie plus au moins considérable de leurs revenus, mais qui avaient soin.pour ap])artenir àlacléricature et êt)-e capables de devenir titulaires, de se faire donner la tonsure, se laissant tondre par l'Eglise pour mieux la tondre elle-même, comme on l'a dit. Ces abus, c'était la concession des bénéfices paroissiaux aux religieux qui ne les administraient pas eux-mêmes, mais les faisaient administrer par des remplaçants auxquels ils donnaient, sur les revenus de la paroisse, une maigre pitance, appelée portion congrue, et qui était tout juste suffisante pour ne pas les laisser mourir de faim, bien qu'ils portassent le poids de la chaleur et du jour, les moines ne s'occupant, trop souvent, des paroisses à eux confiées, que pour en tirer les revenus. La dime, en elfet, contrairement aux dispositions primitives du Droit, avait été enlevée aux desservants pour être affectée aux religieux. Ces abus avaient produit les résultats les plus désastreux, et pour le haut clergé, et l)Our le clergé régulier, et pour le clergé séculier. Voyons plutôt.

Le liant clerijé ayant des revenus considérables, allait trop fréiiuennuent les dépenser à Paris, m la cour, qui était comme sa patrie adoptive ; car, quand un prélat avait déplu au monarque et encouru sa disgrâce, il était « envoyé en exil dans son diocèse », selon l'expression reçue. Des évèques. des abbés en trop grand nombre, ne gardaient pas la

résidence, soit dans leurs diocèses, soit dans leurs couvents et, par suite, n'y donnaient plus l'élan qu'inspire la présence du chef. Ils ne paraissaient guère dans leurs évéchés, dans leurs splendides abbayes que pour t jucher des mains du fermier la part qui avait été stipulée en leur faveur : car, n'étant pas résidents, ne partageant pas la table, ils traitaient avec les religieux auxquels ils abandonnaient une certaine partie du revenu, disposant librement du reste, et allant le dépenser là où il leur semblait bon.

Le clergé régulier. L'absence continuelle d'un certain nombre d'abbés, la vie mondaine qu'ils menaient par le monde, au lieu de rester au poste où les voulait l'Eglise, à la tète de leurs religieux pour leur donner la direction et l'exemple, avaient amené le relâchement dans bon nombre de couvents, où l'antique sévérité avait fléchi et dont les membres ne songeaient qu'à se rendre la vie agréable et commode au lieu de l'utiliser pour les âmes, soit par la science, soit par la prédication, soit par la prière, soit par l'expiation et les diverses pratiques de l'ascétisme chrétien. N'y avait-il pas, pour ces religieux une tentation continuellede ne plus prendre leur vocation au sérieux, lorsqu'ils voyaient leurs supérieurs n'être plus Religieux que de nom? Ajoutez que certaines communautés ne se recrutant plus, par suite du relâchement dans lequel elles étaient tombées, leurs revenus considérables se trouvaient devenus la jouissance de quelques vieux moines, qui étaient là comme les demeurants d'un autre âge, comme les témoins de la splendeur passée de leur maison et de sa décadence présente.

Le clergé inférieur, dit bas clergé. Les ecclésiastiques inférieurs qui gouvernaient, qui prêchaient, qui administraient les sacrements, qui soulageaient les pauvres, qui en un mot, étaient à la peine, se trouvaient dans la situation la plus ingrate et la plus pénible. Réduits parles moines à un maigre revenu, n'ayant quelquefois pour vivre guère autre chose que le casuel qui était payé avec répugnance, ayant avec cela la charge des pauvres auxquels les titulaires, qui n'étaient pas témoins de la misère des populations, ne donnaient que d'une main parcimonieuse, par l'intermédiaire du desservant ; le clergé inférieur n'avait ni le prestige nécessaire au ministère ecclésiastique, ni des moj^ens pécuniaires suffisants pour les œuvres, ni cette position forte et libre nécessaire pour la vigueur du ministère, puisque ses membres n'étaient pas titulaires inamovibles. Souvent les réguliers laissaient les presbytères tomber dans le délabre-

ment, bien que les réparations leur incombassent. Ils négligeaient de même l'entretien de l'église, qui n'avait que des murs sans ornements, un mobilier de sacristie voisin du dénûment. Les ecclésiastiques de la ville étaient encore plus à plaindre que ceux des campagnes, car les gros déciinateurs se montraient vis-a-vis deux plus regardants sur le chiffre de la portion congrue qu'ils devaient leur payer, alléguant que le casuel, les offrandes, les fondations suffisaient largement dans les villes pour subvenir aux besoins du clergé, ne considérant pas que dans les grands centres de population, il y a plus de misères à soulager.

Ajoutez à tout cela un abus particulier dans certains diocèses , celui des déports. Quand une cure à bénéfice devenait vacante par suite de la mort ou de la démission du titulaire, la desservance en était confiée aux archidiacres qui. pendant Tm/^rm?. jouissaient des revenus de la cure. Par suite, les archidiacres différaient pendant un temps considérable de pourvoir à la nomination d'un successeur, et faisaient, pendant la vacance, desservir la paroisse par un prêtre déclassé ou besoigneux, qui était là à prix réduit, n'avait aucun zèle pour le bien spirituel des paroissiens, laissait les mœurs se corrompre et le scandale marcher tête levée et le front haut. Le desservant déportuaire, disent les cahiers, ne peut faire « aucune aumône aux pauvres », — « il laisse dépérir les ornements et le linge de l'église, n'ayant aucun intérêtà leur conservation. » — « Ilestnotoire, dit Saint-Aubin-le-Vertueux. que dans l'année du déport les pauvres, privés de l'assistance de leur pasteur, n'ont rien à attendre du déportuaire. La mince aumône del'évèque qui est d'usage en cette occasion, ne mérite pas d'être citée. Le service divin s'y fait avec moins de régularité. Il est arrivé lors du dernier déport de notre cure, en 1785, que nous n'eûmes pas de Messe le jour de la Pentecôte, parce que le dèportuaire, i\m avait attendu jusqu'au jour même pour s'assurer d'un prêtre, ne voulut donner que douze sous, et que le prêtre avec qui il marchandait demandait un écu (1). »

Quelles sont l(^s plaintes dos cahiers touchant les abus qui s'étaient introduits dans TKglise? Ils demandent ([ue la répartition des dimes soit faite conformément aux canons entre le curé de la paroisse, l'église et les indigents. Ils disent que le revenu des curés réduits à la portion congrue

(1) Boivin, p. 140,

est absolument insuffisant, que les abbés qui touchent la moitié de la dîme ne contribuent en rien au soulagement de la paroisse, que telle collégiale (^ui possède le bénéfice des dimes ne fait aucun bien aux pauvres, laisse le curé aux prises avec la misère, et ne cherche qu'à augmenter son revenu. Ils disent que tel autre gros décimateur ne donne au vicaire, dont la présence est nécessitée par l'étendue de la paroisse, qu'une pension de trois cent cinquante livres, et que le vicaire, vu l'insuffisance de cette somme, est obligé, au temps de la récolte, de se transformer en frère-quêteur et de parcourir les villages pour se procurer du blé, du vin. des pommes de terre, que c'est là humilier le prêtre et faire supporter un nouvel impôt à la paroisse. Ils ajoutent que les desservants ayant à peine leur subsistance, en sont réduits au plus strict nécessaire, ne peuvent rien offrir aux malheureux, n'ont que des larmes à répandre, qu'en conséquence, il faut lui donner la dime de la paroisse. Bref, on demande généralement qu'on « fasse refluer sur les fabriques et le clergé inférieur l'exfîès de richesse possédé par le clergé honoraire ou surnuméraire (1). »

Tels étaient les abus ; après les avoir exposés, il nous faut les juger et démontrer que pour les faire disparaître, une réforme était suffisante, sans qu'il fût nécessaire que la Révolution renversât toutes le institutions tant civiles que religieuses, pour régner seule sur les décombres qu'elle aurait entassées, sur les ruines qu'elle aurait amoncelées, semblable en cela à Satan qui ne règne que sur les victimes qu'il a faites, et qui travaille incessamment à en faire de nouvelles pour régner sur elles.

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