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CHAPITRE XXV

LES PRINCIPES DE QUATRE-VINGT-NEUF DEVANT LE TRIBUNAL DE l'histoire ou EN ACTION. — SUITE.

Les abus. Point de vue critique.

Il semble que pour faire dis])araître les abus que nous venons de signaler, il eût suffi de réformer, sans qu'il fût

(]) Boivin, 67-68.

nécessaire de révolutionner. Il y a, entre ces deux manières d'agir, ces deux procédés, une dift'érence radicale. La réforme respecte et conserve les institutions utiles qui ont donné lieu à des abus, se contentant de les ramener à leur pureté primitive, ou de les modifier selon les nouveaux besoins de la société, et cela parce qu'étant utiles, elles sont bonnes, et qu'étant bonnes, elles doivent être maintenues, malgré les abus. La révolution, au contraire, pour faire disparaître les abus, s'attaque aux institutions elles-mêmes qui y ont donné lieu, les détruit, pour détruire du même coup les abus, comme si les abus n'étaient pas le fait de la liberté humaine qui corrompt tout, même les choses les plus saintes, qui dénature tout, même ce qu'il y a de plus sacré et de plus divin. On prit parti pour la révolution, au lieu de prendre parti pour la réforme. Voyons comment, en 1789, la réforme se présentait comme possible, avec le concours des deux puissances, comment on aurait pu éviter une révolution violente et sanglante, <iui ébranla la société jusque dans ses fondements.

D'abord, ces abus, loin de porter sur des questions de droit naturel, sur les principes de la moralité qui auraient été méconnus et foulés aux pieds, portaient uniquement sur l'organisation extérieure de la société, sur la distribution de la richesse publique, sur les impôts, sur le mécanisme de l'administration. Si les lois avaient consacré l'athéisme, le divorce, l'adultère, la polygamie, le vol, la spoliation, le socialisme, si, en un mot, elles s'étaient attaquées aux grands principes, en dehors desquels la civilisation ne peut fleurir, ni la société progresser, on comprendrait la nécessité d'une révolution, pour refaire la société à neuf, depuis la cave jusqu'au grenier, en la renversant de fond en comble; on excuserait une œuvre de colère. d'emi)ortement, d'indij^nation.de rébellion contre des institutions qui auraient consacré le vice. Mais, grâce au Christ et à l'Eglise, le mal n'en était pas arrivé jusque-là, et la chose publique, malgré les abus, était bien sui)érieure à ce qu'elle est chez les Chinois, chez les Indiens, chez les Musulmans, pour ne i)arler que des barbares. >ans parler des sauvages, en un mot chez tous les peuples (jui ne sont pas parvenus à la lumière de l'Evangile. Le mal n'était ni dans la racine, ni dans le tronc. S'il fallait une rénovation, par suite des évolutions auxquelles sont nécessairement sujettes les sociétés huinainesqiii sont composées d'être libres, cliercliMut la perfection et travaillant sans cesse à améliorer Icursoi-t. on prnr.;!!! :iiii(''li<ii"er. ]i('rf<'i-iiitiiiier. ^;ins

commencer par tout renverser, d'un même coup, le bien et le mal. le juste et l'injuste. Et pour ne parler ici, au point de vue civil, que de la féodalité, elle était d'autant plus facile à modifier qu'elle avait eu primitivement une raison d'être fondée sur le droit. Qu'était ce, en eiïet, que le fief, sinon la transmission faite par le propriétaire du domaine direct et utile d'une chose lui appartenant, à condition que celui à qui ce domaine était transmis serait fidèle au propi'iétaire, et lui rendrait, en retour de la transmission, soit des redevances, soit des services? Voilà, en deux mots, la base de la féodalité. Etait-elle si exécrable, et méritait-elle d'être vouée pour jamais, dans tout ce qui la constituait, à l'anathème des générations ? N'aurait-on pas pu faire observer que la raison d'être de la féodalité ayant disparu en partie, il y avait lieu d'apporter des modifications à l'état de chose existant. Et devant l'évidence ne serait-on pas facilement entré dans la voie des réformes? Y avait-il titre à spolier, à tuer ou à exiler des Seigneurs qui se montraient très souvent la providence de leurs sujets, qui en étaient les pères et les amis? Une révolution était-elle nécessaire pour modifier la législation en vigueur touchant la chasse, la pêche, les pigeons, les lapins, la répartition plus équitable ou la perception plus commode de l'impôt? Si, avant la Révolution, la société avait ses imperfections, n'en a-t-elle pas, depuis, et de bien plus considérables ? Dans les classes ouvrières, tout est-il pour le mieux, dans le meilleur des mondes? L'optimisme est-il réalisé? Les grèves qui se renouvellent sans cesse n'indiquent-elles pas un état de gêne, de souffrance, de malaise social? Nul doute que sans la Révolution le génie national n'ait pu poursuivre et, réaliser les progrès qu'il a réalisés depuis un siècle et qu'il ne les eût réalisés dans des conditions meilleures, attendu que l'ordre religieux et moral eût marché de front, avec l'ordre matériel et industriel.

Quant aux abus qui avaient trait aux bénéfices ecclésiasti(|ues, il semble qu'en s'adressant au Souverain Pontife, juge suprême en ces questions, et en y mettant quelque peu de bon vouloir, on aurait pu réformer sans qu'il fût nécessaire d'en venir à la confiscation, à la déportation, au massacre des prêtres, ce qui était sortir de toute justice et vouoir arriver à ses fins par les forfaits les plus attentatoires à ce qu'il y a de plus élémentaire et de })las primitif en morale. Le pape Pie YLdans le Bref Quod aliqunntîim, du 10 mars 1791 , reconnaissant qu'il y avait des abus, mais que ces abus étaient remédiables, disait ces paroles étincelantes de bon

sens : « Il est bien vrai que plusieurs Ordres religieux se sont relâchés de leur ferveur primitive, que la sévérité de l'ancienne discipline s'y est considérablement affaiblie, et personne ne doit en être surpris. Un homme raisonnable se trouvant dans un lieu obscur, éteint-il la lampe qui l'éclairé parce qu'elle ne jette pas un assez grand éclat? Ne prend-il pas soin, plutôt, de la nettoyer et de la mettre en état? Ne vaut-il pas mieux, en effet, être un peu moins bien éclairé que de rester absolument sans lumière (1)? » Cette réforme paraissait devoir être d'autant plus possible à opérer qu'avant 1789, l'élection était partout, non-seulement dans les villages, les bourgs, les villes, les corporations, les collèges, les universités, mais encore dans les couvents d'hommes et de femmes.

Ajoutez qu'il était d'autant plus facile de détruire les abus dans l'Eglise que ces abus étaient loin d'être aussi graves que s'est plu à le tambouriner une école qui, loin d'être animée d'un bon esprit, ne cherchait qu'à tout dénigrer pour tout détruire à son profit. Voyons plutôt ce qu'elle a dit d'une part, et ce qui existait de l'autre.

On a dit que l'Eglise administrait mal ses biens et ne savait pas en tirer profit. Ce n'est pas tout à fait l'avis d'un écrivain qui a étudié d'une manière toute spéciale l'ancien régime, en allant jusqu'au fond de la question. « J'ai eu, dit M. de Tocqueville, la patience de lire la plupart des rapports et des débats que nous ont laissés les anciens états provinciaux, en apportant dans cette lecture les idées de mon temps. Je m'étonnais de voir des évèques et des abbés, parmi lesquels plusieurs ont été aussi éminents par leur sainteté que par leur savoir, faire des rapports sur l'établissement (l'un chemin ou d'un canal, y traiter la matière en profonde connaissance de cause, discuter avec infiniment de science et d'art ({uels étaient les moyens d'accroître les progrès de l'agriculture, d'assurer le bien-être des habitants et de l'aire prospérer l'industrie ; toujours égaux et souvent supérieurs à tous les laïques qui s'occupaient avec eux des mêmes affaires (2). » On vit, entr'autres, M. de liarral, évêque de Castres, presci'ire à tous ses cin"és de prêcher et d»» juMpager la culture de la pomme de terre (8).

(1) Xemo prudens in loco califrinoso existens lufern/mi extin^ciiil non benè silii lucentem... Melius est quod aliquaniuluin lurliiilc luceat. quîiin si l'piiitu.s esset extincta.

{2) UAiicit'H régime et la lù'.voli'tiu», \>. liiii.

(iî) Taine. VAncicn rct/i/ne, 1, iv, cU. ii,

On a dit que tout le corps du clergé était gangrené. Mais qui l'adit? Une école de mensonge, qui n'a vu ou n'a raconté que le mal, sans même dire un mot du bien, dont le développement était parallèle, ou qui, de faits particuliers, a tiré des conclusions générales. En effet, à côté des abbés, des évoques et des archevêques non résidents, qui ne prenaient point à cœur leur sacerdoce, il y avait les prieurs, les curés qui résidaient, vivaient avec le peuple, et qui, loin d'être les tyrans ruraux que nous dépeignent les déclamateurs de la Révolution, adoucissaient ses douleurs, subvenaient à ses besoins, compatissaient à ses maux, parce que, par la résidence, ils en étaient les témoins quotidiens. A entendre l'Aréopage des encyclopédistes, il semblerait que tout le corps ecclésiastique était entaché, et qu'aucun de ses membres n'avait conservé l'esprit du Christ. Mais les Chartreux n'avaient-ils pas maintenu dans toute son austérité la discipline primitive ? Les Jésuites étaient-ils déchus de saint Ignace? Les Chanoines réguliers, bien qu'ayant fléchi, ne s'étaient-ils pas relevés, sous l'impulsion divine de Fourier? Les Trappistes n'étaient-ils point, par une réforme salutaire, monté au-dessus d'eux-mêmes? etc., etc. Voilà l'histoire, qu'il ne faut pas confondre avec l'historiette.

On a dit que le clergé était trop riche. Mais il avait le cœur à la hauteur de ses richesses, et savait les répandre d'une main aussi libérale que ses sentiments étaient nobles et élevés. Il en rendait participant Y Etat. Tous les ans, le clergé lui faisait un don volontaire de onze millions, don qui devint bientôt un impôt permanent, et auquel souvent il ajoutait, parce que, à raison de sa charité bien connue, c'est à lui que l'Etat recourait, dans les besoins extraordinaires. Louis XV, dans la guerre qu'il soutint en faveur des Américains, ayant besoin d'argent, et n'en trouvant pas, s'adressa au clergé, auquel il demanda trente millions. Le clergé, réuni à Paris en Assemblée générale (1780), refusera-t-il ? Non, loin de là, il viendra en aide aux besoins du Trésor avec empressement et patriotisme. Le cardinal de la Roche foucauld, qui présidait, dit à haute voix : « Le clergé a regardé dans tous les temps et regarde toujours comme un de ses plus iwécieux devoirs, celui de prouver son zèle pour le service du roi et les intérêts de la patrie. » Et l'Assemblée. « pleine de cette espérance consolante pour les pasteurs des peuples, que si leurs dons ne peuvent empêcher entièrement » de nouveaux impôts, ils peuvent, du moins, « en adoucir le poids ou en reculer l'époque, » délibéra unanime-

mrnl d'accorder au roi une somme de trente millions à titre (le don gratuit. Et ce que le clergé lit alors, il le Ht bon nombre de fois, bien que, pour le faire, il fût obligé de recourir à des emprunts, à tel point qu'en 1789, la somme annuelle des intérêts de la dette du clergé s'élevait à douze millions (l).

Non seulement le clergé donnait à l'Etat, mais il donnait immensément, partout, toujours, aux déshérités de la famille humaine, et cela, non seulement le clergé séculier, mais encore le clergé régulier qui restait fidèle à l'esprit des premiers chrétiens, k l'esprit de Jésus-Christ. A. la naissance du Dauphin , les Augustins de Montmorillon, en Poitou, payèrent de leurs deniers les tailles et corvées de dix-neuf pauvres familles. En J781, en Provence, les Dominicains de Saint-Maximin nourrirent leur district, où l'ouragan avait détruit les vigne? et les oliviers. Les Chartreux de Paris donnaient aux pauvres 1.800 livres de pain par semaine. Pendant Thiver de 1784, les aumônes furent augmentées dans toutes les maisons religieuses, dont les fermiers distribuèrent des secours aux habitants pauvres des campagnes ; et pour pourvoir à ces besoins extraordinaires, les moines ajoutaient à la rigueur de leurs abstinences. Quand, à la tin de 1789, il fut question de supprimer les ordres monastiques, il y eut en leur faveur nombre de réclama- ' lions écrites par des officiers nmnicipaux, par des notables, par une foule d'habitants, artisans et paysans. Sept cents familles de Cateau-Cambrésis dressent une supplique pour garder « les dignes abbés et religieux de l'abbaye de Saint- André, leurs pères communs et bienfaiteurs qui les ont nourris pendant la grêle. » Les habitants de Saint-Savin, dans les Pyrénées « peignent avec des larmes de douleur leur consternation », à la pensée qu'on va supprimer leur abbaye des Bénédictins, seule fondation de charité dans ce pays pauvre. A Sierk, près le Thion ville. « la Chartreuse, disent les notables, est à tous égards pour nous Tarche du Seigneur, c'est la principale ressource de douze à quinze • l'uts personnes, qui viennent tous les jours de la semaine. Cette année, les moines leur ont distribué leurs propres provisions de grains à 16 livres au-dessous du cours. Les chanoines réguliers de Domèvre. en Lorraine, nourrissaient soixante pauvres deux fois par semaine. — « 11 faut les conserver, dit la suppll<iue, « par pitié et compassion pour le pauvre peuple, dont la misère est au-dessus de limagina-

(1) Oams, Dictionnaire encyclop., art. Révolution Française.

tion ; où il n'y a pas de chanoines réguliers et de couvents sous leur dépendance, les pauvres crient misère. » Joseph de Sainte, un des abbés de Domèvre, a été en état de verser entre les pauvres et les ouvriers, dans l'espace de onze ans. plus de 25,000 livres. A Moutiers-Saint-Jean, près de Semur, on Bourgogne, les Bénédictins de Saint-Maur font vivre tout le village et le nourrissent dans la disette. Près de Morleyen-Barrois, l'abbaye d'Aurey, ordre de Citeaux, « a toujours été pour tous les villages qui l'avoisinent, un bureau de charité. » A Ainvault, dans le Poitou, les officiers municipaux, le colonel de la garde nationale, quantité de « manants et d'habitants demandent à conserver les chanoines réguliers de Saint-Augustin. » « Leur existence, dit la pétition, est absolument essentielle, tant pour notre ville que pour les campagnes, et nous ferions une perte irréparable par leur suppression. » La municipalité et le conseil permanent de Soissons écrivent que la maison de Saint-Jean -des-Vignes « a toujours réclamé avec empressement sa part dans les charges publiques. C'est elle qui, dans les calamités, recueille les citoyens sans asile et leur fournit la subsistance. C'est elle qui a porté seule la charge de l'Assemblée du bailliage, lors de l'élection des députés à l'Assemblée nationale, c'est elle qu'on trouve partout, lorsqu'il y a des sacrifices à faire. » — En vingt endroits, on déclare que les Religieux sont « les pères des pauvres. » Dans le diocèse d'Auxerre, pendant l'été de 1789, les Bernardins de Rigny se dépouillent, en faveur des habitants des villages voisins, de tout ce qu'ils possèdent : pain, grains, argent et autres secours ; tout a été prodigué entre douze cents personnes, qui, pendant plus de six semaines, n'ont cessé de venir chaque jour se présenter à leur porte, » Emprunts, avances, prises sur les fermiers, crédit chez les fournisseurs de la Maison, tout a concouru à leur faciliter les moyens de soulager les peuples. « J'omets, conclut M. Taine, auquel nous avons emprunté quelques détails dans nos études sur la Révolution, j'omets beaucoup d'autres traits aussi forts ; on voit que les seigneurs ecclésiastiques, ou laïques, ne sont point de simples égoïstes, quand ils résident (1). »

Si, maintenant, nous étudions le clergé séculier, nous le voyons faire des biens qu'il possédait un emploi qui n'était ni moins noble, ni moins désintéressé. A Paris, l'archevêque. Monseigneur Christophe de Beaumont (1746-1781), se

(1) L'Ancien Régline. 1. i, ch. m. p. 42-46. Paris, 1880.

dévoua aux classes souffrantes jusqu'à emprunter des sommes considérables pour leur venir en aide, jusqu'à donner rien (]ue 100,000 francs pour améliorer l'Hôtel-Dieu. Monseigneur de Juigné marcha sur ses traces, et, par ses larges aumônes, mérita le surnom de père des pauvres. Dans les années qui précédèrent 1789, le clergé tout entier, comme nous le verrons bientôt, se montra animé du plus profond dévouement pour le bien public et disposé à accepter, à son détriment, des réformes qui devaient alléger les chai'ges du peuple. Ajoutez à tout cela que l'Eglise équipait des troupes, donnait l'hospitalité à la cour et aux seigneurs royaux pendant leurs voyages, payait la dîme sur tous les biens qui ne constituaient pas sa dotation, c'est-à-dire sur les biens particuliers qui étaient soumis à l'impôt et à toutes les charges ordinaires de la piopriété. Ajoutez encore que l'Eglise avait fondé des milliers d'établissements destinés à l'éducation, à la sanctification, à la piété, à la bienfaisance, à l'hospitalité, à la miséricorde tant corporelle que spirituelle. Ajoutez enfin que l'histoire nous montre, à toutes ses pages, l'Eglise encourageant et soutenant l'esprit des recherches et des découvertes scientifiques, le goût des arts, se montrant grande, généreuse, libérale, jetant l'or à pleines mains, qu'il s'agit du bonheur matériel de l'humanité ou de son progrès intellectuel et moral, écoulant ainsi ses richesses par mille canaux divers qui les répandaient partout (1). Y avait-il bien lieu, pour le populaire, à se ruer sur les biens ecclésiastiques comme sur une proie à dévorer, après l'avoir mise en pièces et en morceaux ? Quoi qu'il en soit, il y aurait mensonge historique à prétendre que le Concile de Trente n'osa pas réprimer les abus concernant les monastères et les biens ecclésiastique. L'Eglise ne fait, ni ne dit, ni ne tait ce qui est contraire à la foi et aux mœurs. Aussi le Concile de Trente posa-t-il les principes d'une Réforme qui eût prévenu tous les maux, si les malades avaient voulu être guéris.

Et que possédait ce clergé qui donnait à pleines mains ? On a, d'une part, évalué les revenus du clergé de France, et de l'autre, on a déterminé le nombre de ses membres. < )r, il se trouve qu'en moyenne, il y avait 500 francs de revenu pas tète, ce qui, loin d'être un chiffre énorme, est, au contraire, un chiffre relativement modeste. Deux cents millions divisés entre 400,000 ecclésiasti(iues. dont 81,000

(1) Taine, ubi supra, 1. iv, ch. 2.

moines (1), y a-t-il bien lieu, après cela, à accueillir, touchant les richesses prétendues fabuleuses de l'ancien clergé, tous les dires d'une école qui cherchait à les faire mettre en vente pour les ach(>ter à bas prix, et qui, après les avoir achetés de l'Etat qui les avait injustement confisqués, a continué ses calomnies pour pouvoir légitimer, aux yeux de l'opinion, l'iniquité de ses acquisitions. Enfin, d'après ce que nous avons vu, en parlant des commandes, on se tromperait du tout au tout, si l'on s'imaginait que tous les revenus des biens monastiques étaient touchés uniquement par les ecclésiastiques, et, en général, par les titulaires légitimes.

A tout ce qui précède, ajoutez qu'une réforme était encore facile au point de vue des sentiments qui animaient toutes les classas de la société, lesquelles étaient disposées à s'y prêter de bonne grâce et même avec enthousiasme. Voyons, en eifet, quelle était la disposition générale des esprits, toujours d'après M. ïaine, qui écrit l'histoire en historien, et non en poète, en amateur, maisen Voltairienqui étudie scrupuleusement les faits et ne juge que d'après les documents authentiques. Aux assemblées i)rovinciales — 1778-1780 — les plus grands personnages de la province, évêques, archevêques, abbés, ducs, comtes, joints aux notables les plus opulents et les plus instruits du Tiers-Etat, toute la haute classe convoquée par le roi, établit le budget, défend les contribuables contre le fisc, dresse le cadastre, égalise la taille, remplace les corvées, multiplie les ateliers de charité, encourage et dirige toutes les réformes. . . En 1778, dans la première assemblée du Berry, l'abbé de Séguison, rapporteur, ose dire (jue « la répartition de l'impôt doit être un partage fraternel des charges publiques. » En 1780, les abbés, prieurs et chapitres de la même province, offrent 00,000 livres de leur argent. En 1787. dans l'Assemblée d'Alençon,la noblesse et le clergé se cotisent de 30,000 livres pour soulager d'autant les taillables indigents de chaque paroisse. Au mois d'avril 1787, le roi parle de «Tempressement avec lequel les archevêques et évêques ont déclaré ne prétendre à aucune exception pour la contribution aux charges publiques. » Au mois de mars 1789, dès l'ouverture des assemblées de bailliage, le clergé tout entier, la noblesse presque tout entière, bref, le corps des privilégiés, ecclésiastiques, nobles, renonce siwnlanénieni à ses pr^ivilèges en fait d'impôts, et tous viennent d'eux-mêmes offrir leur sacri-

(1) Gams, 1. c.

fice au Ïiers-Etat, dont il faut voir, dans les procès-verbaux manuscrits, la reconnaissance et les acclamations. Maintes fois les délégués de la noblesse et du clergé sont accueillis dans les assemblées du Tiers par des battements de mains, « des larmes, » des transports. Quand on voit ces effusions, comment ne pas croire que la concorde soit possible? Et comment prévoir qu'on va se battre, au premier tournant de la route, où, fraternellement, l'on entre la main dans la main ? (1)

Considérons enfin qu'aux yeux de tout esprit sage et prudent la réforme, qui améliore, se présentait comme étant à tous les points de vue préférable à la révolution qui détruit. Quand on se contente de réformer, il y a toujours une base pour s'appuyer ; quand , au contraire , on révolutionne, c'est-à-dire quand on commence par détruire, il ne reste plus rien, pas même la racine, et, dès lors, l'arbre ne peut plus produire de nouveaux rejetons, ornés bientôt de fleurs et de fruits. Il est plus facile de réparer une maison dont les murs et les fondations sont solides, que de commencer par la raser de fond en comble pour la reconstruire à neuf et se trouver bientôt sans feu ni lieu, si on n'a pas les capitaux nécessaires pour sa reconstruction. Vous abolissez, par une mesure générale, les impôtés existants, sous prétexte qu'ils sont mal répartis et que leur perception donne lieu à des abus ; mais tout n'est pas dit pour cela. Il faudra d'autres impôts, et en attendant que leur assiette soit établie que ferez-vous? Il vous faudra recourir au papier fiduciaire. Mais cette mesure sera la ruine des citoyens, parce que n'ayant plus d'impôts à percevoir, vous n'aurez plus de crédit, ni vos assignats non plus. Il vous faudra encore spolier en confis(iuant des biens qui ne vous appartiennent pas et, pour les confisquer plus à votre aise, commencer par exiler ou par tuer les propriétaires légitimes ; mais c'est là une des iniquités les plus révoltantes, puisque c'est tuer pour voler; c'est là aussi attenter à l'un des principes les plus fondamentaux, le principe de la propriété, et poser des précédents ({ui pourront se retourner contre l'Etat lui-même, dont sera venu le crime et le scandale.

Quoi qu'il en soit, l'esprit de révolution l'emporta sur l'esjtrit de réforme, A quoi cela tint -il:' Ou peut d'abord l'attribuer au caractère national du peuple français qui, (puind une idée s'empare de lui, se passionne pour elle, fùl-elle

(1) L'Ancien Régime. 1. iv, cli. ii.

boune, fût-elle mauvaise, et qui, par suite, ne sait pas assez garder la mesure, juge de tout, non pas d'après l'idéal, mais d'après les idées particulières qui le travaillent, sans examiner mûrement les conséquences et les suites que peuvent avoir ses déterminations, et qui, par cette disposition d'esprit, va plus loin qu'il ne devrait, qu'il ne voudrait aller, ne sait s'arrêter que quand il est au fond de l'abîme. La pensée de la liberté est séduisante, mais la poursuivre «i outrance, la réaliser per fas et nefas, c'est le propre de l'exaltation, et non de la réflexion. Il y a dans la vie une multitude d'obstacles, non seulement dans l'ordre moral, mais encore dans l'ordre physique, avec lesquels il faut compter, ne serait-ce qu'avec le besoin de l'ordre public, qui est le besoin de vivre.

On peut aussi attribuer la révolution substituée à la réforme, aux principes prônés par les philosophes du temps, entre autres par Rousseau, l'idole du xviii« siècle, et qui faisaient accroire au peuple qu'il est le maître, le souverain, que sa volonté est la raison suprême, qu'il a le droit de refaire la société, chose selon notre philosophe, purement artificielle et même contre nature, qu'il n'a à tenir aucun compte du passé, des droits historiques consacrés par le temps, c'est-à-dire par la prescription, par l'usage et la volonté des générations précédentes ; bref, que tout ce qu'il ferait, quoi qu'il fasse, serait bien fait. N'a-t-on pas le droit de tout renverser, là où l'on pose en principe que l'homme naît bon, que c'est la société qui le déprave et le corrompt, qui a tous les torts, et que pour en revenir à la nature, il faut en revenir à l'égalité primitive*? là où l'on dit avec l'emphase d'un charlatan qui vante un spécifique unique : que tout est à tous, et que rien n'est à personne. Une telle doctrine faisait naturellement convoiter aux foules les biens de la noblesse et du clergé ; elle développait une cupidité ardente. De là à la révolution il n'y avait qu'un pas, et s'il n'y avait qu'un pas, la distance devait être bientôt franchie, et la pomme fatale cueillie une fois de plus.

Il faut aussi, peut- être, attribuer la révolution à ce que bon nombre d'esprits superficiels et sans portée, à la vue des abus, à l'audition des plaintes formulées par les Assemblées provinciales, s'imaginèrent que le mal était trop considérable pour être réformé, qu'une réforme ne serait qu'un palliatif et que, pour réagir, il fallait un remède radical ; ce qui était agir à la manière des empiristes qui donnent des remèdes au hasard, qui font des expériences sur les malades,

jouent quitte ou double, et ont pour maxime : ou guérir ou mourir, tout ou rien, ce qui n'est ni prudence, ni sagesse, mais bien témérité et folie.

Enfin, peut-être aussi, faut-il attribuer l'éclosion de la révolution à l'attitude du clergé. Lorsque le 17 juin 1789, le Tiers-Etat se fut proclamé Assemblée naiioyiale, une partie du clergé du second ordre s'unit à lui. Cette démarche fut-elle le fruit d'un sentiment d'indépendance de sa part vis-à-vis le haut clergé, dont il avait à se plaindre au point de vue dont il a été parlé ? Fut-elle le fruit d'une tendance qui le portait plutôt vers le peuple, au milieu duquel il vivait, que vers la noblesse dont il avait à subir la supériorité ; tendance à laquelle il se laissa aller comme naturellement, sans mesurer la portée de son attitude, sans en prévoir les conséquences par un long regard porté vers l'avenir, sans voir les profondeurs du béant abîme qu'il ouvrait sous ses pieds. Cette démarche fut-elle de sa part une ivresse momentanée qui lui faisait croire qu'une ère nouvelle allait se lever sur le monde, que l'on allait enfin retrouver le Paradis, perdu depuis six mille ans. Quoi qu'il en soit de ces considérations, le clergé inférieur, emporté par la contagion de l'enthousiasme, ne songea qu'à faire des concessions, sans songer aux redoutables problèmes que ces concessions allaient soulever. Il s'unit au Tiers et, de concert avec la noblesse, dans la journée et la nuit à jamais mémorables du 4 août, déposa ses privilèges sur les autels de la patrie, de la révolution, et détruisit en quelques heures ce que le passé avait mis des siècles à produire. Nous ne craignons pas d'affirmer que ce mouvement fut irréfléchi, pour ne pas dire autre chose. Les droits du clergé de l'époque n'étaient point des droits personnels à lui ; ils étaient les droits de l'Eglise, les droits des générations sacerdotales qui devaient lui succéder; ce clergé n'avait donc pas le droit d'en faire l'abandon ; il y avait un tiers : l'Eglise avec sa perpétuité. Simple usufruitier temporaire, il ne lui était pas permis de faire pour toujours l'abandon de l'usufruit. 11 n'était pas le mandataire des générations précédentes, qui avaient donné à l'Eglise des biens à titre onéreux, à charge d'âmes, soit pour les fidèles vivants, soit pour les fidèles trépassés; il n'était pas non plus, ne pouvait être le mandataire des générations futures ; par suite, il ne pouvait faire dans le présent l'abandon de ses droits qui étaient le pain de l'Eglise de France. Ce clergé n'était pas davantage le mandataire do l'Eglise romaine, mère et maîtresse de toutes les autres Eglises.

La révolution est insatiable ; elle dévore tout. Le clergé

imprévoyant de 1789 ne pensait guère quo le surlendemain du jour où il avait renoncé à tous ses droits, le député Buzot viendrait déclarer devant l'Assemblée que les biens ecclésiastiques appartenaient à la nation ; il ne pensait guère que Barnave ajouterait qu'il fallait s'en servir comme d'hypothèques pour garantir un emprunt ; il ne pensait pas davantage que le marquis de la Coste dirait hautement qu' « il fallait les restituer à l'Etat «, comme s'ils eussent appartenu à l'Etat, comme si les donateurs primitifs eussent regardé l'Etat comme donataire, comme si l'on pouvait restituer à quelqu'un ce qu'il n'a jamais possédé.

Bref, l'Assemblée nationale, dans la célèbre nuit du 4 au b août, porta entre autres les décrets que voici : t Les privilèges pécuniaires personnels , ou réels , sont abolis. — La perception des impôts se fera sur tous les citoyens et sur tous les biens de la même manière et de la même forme. — Tous les citoyens, sans distinction de naissance, pourront être admis à tous les emplois et dignités ecclésiastiques, civiles et militaires. — Tous droits et devoirs féodaux sont abolis sa7is indernnité ; tous les autres sont déclarés rachetables. — Le droit exclusif dj? la chasse et des colombiers est aboli, — Tout propriétaire a le droit de détruire ou de faire détruire sur ses possessions toute espèce de gibier. — Toutes les justices seigneuriales sont supprimées sans indenniité ; la vénalité des offices de judicature est supprimée. — Les dîmes de toute nature sont abolies. — Les droits casuels des curés de campagne sont supprimés et cesseront d'être payés aussitôt qu'il aura été pourvu à l'augmentation des portions congrues et à la pension des vicaires. — Il sera fait un règlement pour fixer le sort des curés des villes. — Les déports sont abolis. — Tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la 7iatmi, à la charge de pourvoir d'une façon convenable aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres. — La loi ne reconnaît plus les vœux monastiques. — Les ordres religieux so)it suppinmés en France, sans qu'il puisse en être établi de semblables à Cavenir. Tous les individus existant dans les monastères et les maisons religieuses pourront en sortir et il sera pourvu incessamment à leur sort par une pension convenable. — 11 sera pareillement indiqué des maisons où seront tenus de se retirer les religieux qui ne voudront pas profiter de leur liberté.

On peut juger de la portée et de la valeur de ces décrets d'après ce ({lù a été dit, comme on pourra le faire encore

d'après ce qui nous reste à dire. Mais, par suite de leur proclamation, la Révolution était faite, tant au point de vue politique qu'au point de vue religieux ; la société, placée sur un plan incliné, allait, après avoir répudié le passé, se trouver en face d'un menaçant avenir, et, pour comble d'aveuglement, elle ne s'en apercevait même pas, se précipitant de gaieté de cœur dans toutes les aventures les plus redoutables. Quand les députés se séparèrent, il semblait, dit un historien, qu'ils touchassent du front les étoiles, et quand leurs lois subversives et spoliatrices furent connues, on vit sur les plateaux et dans les vallées s'allumer de grands feux de joie. Battez des mains, applaudissez, hâtez-vous de jouir, car demain, ce sera la guerre civile, la proscription, la déportation, la guillotine et l'échafaud, une des époques les plus noires et les plus souillées de l'histoire, des monstres tels, qu"ils semblent avoir été vomis par les divinités infernales déchaînées contre les humains. Battez des mains, car après-demain, ce sera une société branlante , sans traditions, sans principes, sans consistance, sans stabilité, le brillant sans le solide, la surface sans la profondeur, un qui-vive perpétuel, une politique athée, un monde sans soleil, bref, un édifice sans fondement, ou construit sur le sable, que l'esprit révolutionnaire emportera comme le mouvement du tourbillon emporte la poussière du chemin, lanquam piUvis quera projicii ventiis a facie terrœ.

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