CHAPITRE IV
ALLÉGATIONS DU LIBÉRALISME CONTRE CE QUI VIENT d'ÊTRE ÉTABLI. — RÉPONSES.
Les sectateurs de l'athéisme officiel et social cherchent naturellement à échapper aux principes établis plus haut^ alin de se retrancher dans leurs systèmes comme dans une citadelle imprenable. Pour cela, ils opposent diverses allégations dont ils nous faut faire justice, afin de ne leur laisser aucun échappatoire. C'est pourquoi, après avoir pris le marteau pour construire notre édifice, il nous faut maintenant, comme Néhémias, prendre l'épée pour le protéger et le défendre contre eux. Daigne le ciel leur ouvrir les yeux et les rendre sensibles à la lumière I
I. Les adversaires allégueront-ils que les sociétés, chez les anciens peuples, n'étaient pas divinement constituées ? Qu'elles ne pouvaient l'être , puisqu'elles ne connaissaient pas le vrai Dieu et, qu'ainsi, les invoquer contre l'athéisme social, c'est invoquer dés autorités qui n'ont aucune valeur ; qu'ainsi encore, des peuples sans Dieu peuvent, comme elles, couler des jours de gloire et de prospérité. Nous répondrons que ces sociétés n'en étaient pas moins légitimes, parce qu'elles étaient fondées sur la religion. Si les sociétés payennes ne connaissaient pas Dieu complètement, elles le connaissaient à un degré assez élevé pour puiser dans cette connaissance les principes sociaux qui sont la condition de la vie des peuples. Elles savaient qu'il y a un Dieu, que ce Dieu est créateur, législateur, juge, rémunérateur, vengeur, providence ; elles savaient qu'il veille sur son œuvre, qu'il suit de son regard toutes les démarches des mortels, qu'il sonde les cœurs et les reins, qu'il lit au plus intime, dans les plis et les replis les plus cachés et les plus profonds de la conscience. Cela suffisait pour qu'elles fussent constituées, non pas sur le droit divin positif, mais du moins sur le droit divin naturel ; pour qu'elles reposent sur l'ordre religieux et moral, sur la conscience et la justice ; cela suffisait, en un mot, pour qu'elles fussent non seulement des sociétés de fait, mais encore des sociétés
de droit, et non pas simplement légales, reposant uniquement sur la force parce que Dieu et la conscience en sont bannis. Les payens, qui connaissaient Dieu et la plupart de ses attributs, se trompaient uniquement en appliquant l'idée qu'ils avaient de la divinité à des réalités qui n'étaient pas divines. Quand saint Paul, écrivant aux Gentils convertis, leur dit qu'avant leur conversion ils étaient sans Dieu dans ce monde (1), il ne voulait pas dire qu'ils étaient absolument sans divinité, puisque, écrivant aux Romains, il en appelle au témoignage que la conscience rend à Dieu au fond de toute àme humaine, et qu'il reproche aux nations leur idolâtrie. Les Athéniens rendaient un culte au vrai Dieu sous le nom de Dieu inconnu. Du reste, nous voyons chez tous les peuples anciens l'usage du serment. Ce fait suffit, à lui seul, pour établir qu'ils connaissaient assez Dieu pour en faire le fondement de la société. Le serment, en etfet, qui est une affirmation religieuse, comme l'a dit Cicéron, implique la croyance à une puissance supérieure qui intervient dans les choses humaines, qui est témoin de la sincérité de nos sentiments, qu'on ne peut tromper, qui aime la vérité, et à laquelle le parjure ne peut échapper pour longtemps. Bossuet, parlant des principes de la religion appelée naturelle, a dit excellemment : « Ces principes de religion, quoique appliqués à l'idolâtrie et à l'erreur, ont suffi pour établir une constitution stable d'Etat et de gouvernement ; autrement, il s'en suivrait qu'il n'y aurait point de véritable et légitime autorité en dehors de la vraie religion et de la vraie Eglise : ce qui est contraire à tous les passages où on a vu que le gouvernement des empires, même idolâtres, et où règne l'infidélité, était saint, inviolable, ordonné de Dieu, et obligatoire en conscience (2). »
IL Les adversaires insisteront-ils en disant, pour justifier leur exclusion de Dieu des choses de l'Etat, leur libéralisme politique, que non- seulement les sociétés idolâtres ne connaissaient pas Dieu, mais que les religions payeunes n'étaient qu'un tissu de fables absurdes, un amas de superstitions plus ridicule l'une, plus ridicule l'autre, de telle sorte ce n'est point sous l'influence de la religion, mais au contraire, malgré cette influence, qu'elles ont été florissante pendant de long siècles? La conséquence n'est pas rigoureuse. Superstition tant qu'il vous plaira ! La supersti-
(1) Eph. II, 12.
(2j Politique, 1. MI, an. 2.
tion. même à la considérer au point de vue social, l'emporte inliniment sur l'athéisme. L'infidèle qui est superstitieux s'attache, il est vrai, à des erreurs; mais comme l'erreur est une vérité dont on abuse, par là même qu'il croit à l'erreur, il croit en partie à la vérité ; et le fond de vérité qui est enveloppé dans les superstitions auxquelles il adhère, lui est une raison sociale qui, pour ne pas être parfaite, n'est point pour cela sans valeur. S'il se trompe sur l'application du principe, il conserve le principe lui-même. Les payens qui croyaient à Jupiter, à Minos, à Pluton, croyaient par cela même, et par cela seul, à un Dieu suprême, personnel et doué de tous les attributs qui constituent la personne ; ils croyaient à la distinction du bien et du mal, à la survivance, à l'immortalité de l'âme, à la responsabilité, non-seulement devant les hommes, mais encore devant Dieu; parla, ils possédaient une somme de vérités sociales beaucoup plus considérable que celle possédée par les gouvernements qui se font gloire de répudier toute donnée religieuse , de ne croire qu'à la matière, et de n'encenser que le néant. Le superstitieux qui croit à la Providence, l'emporte infiniment sur Yesprii fort lui-même, qui se borne à admettre le déisme, c'est-à-dire un Dieu qui ne s'occupe pas du monde et qui, par suite, n'est guère qu'une abstraction de la pensée, la plus vaine des idoles, le plus faux de tous les faux dieux.
Du reste, si Dieu et la religion, qui peuvent être connus à un certain degré par les lumières naturelles de la raison et de la conscience, n'ont été connus que d'une manière imparfaite dans les sociétés payennes, ils peuvent être connus d'une manière parfaite par les lumières surnaturelles de la révélation et de la foi. C'est ainsi que les sociétés peuvent être constituées sur Dieu à un degré différent, selon qu'elles le connaissent ou moins parfaitement ou plus parfaitement. Elles peuvent être constituées sur le droit divin naturel seulement, comme elles l'étaient chez les Grecs et les Romains et les divers peuples de l'antiquité, à l'exception toutefois des Juifs ; elles peuvent l'être aussi sur le droit divin positif, comme l'était la nation juive avant Jésus-Christ ou comme le furent depuis le Christ, au moyeuàge, les nations chrétiennes qui avaient accepté le christianisme comme le principe de leur vie sociale. A quoi bon, dès lors, alléguer les erreurs et les superstitions des religions payennes, lorsque nous avons dans la religion chrétienne kl vérité religieuse absolue, pure de toute altération.
dégagée de tout mélange et de toute souillure ? Mais ici encore, les adversaires s'efforcent plus que jamais de contester, en prétendant que le christianisme, qui est la religion révélée, n'a aucune valeur sociale, et que rêver l'Etat chrétien c'est rêver la plus creuse des théories, la plus folle et la plus inutile des chimères. Voyous ce qu'ils peuvent alléguer à ce point de vue pour essayer de soutenir leurs thèses croulantes.
m. Les adversaires, pour écarter le Christ social et constituer l'Etat en dehors de lui, diront-ils que la nature se suffit., et, qu'en conséquence, il n'est pas nécessaire de recourir pour le perfectionnement des sociétés à la religion surnaturelle '? L'expérience est là pour protester contre cette assertion mensongère ; car, chez tous les peuples qui ont vécu principalement des lumières et des secours que donne la nature, il y a eu des lois atroces, immorales, qui commandaient les forfaits les plus abominables, faisaient un devoir des crimes les plus honteux. M. Jules Simon luimême, ce grand avocat, ce grand preneur de la religion naturelle, a reconnu l'insuffisance de la nature dans ces paroles qui, sous sa plume, ont le caractère d'un aveu : « La nature va de soi dans le monde de l'organisme, mais non dans le monde de la liberté. Là. elle a besoin de règle. Grande est la différence entre la nature bien entendue, bien réglée et gouvernée par la loi morale, et la nature abandonnée à la violence des passions. L'immense majorité des hommes manque de modération et de lumière. L.v nature