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CHAPITRE XXVII

LES PRINCIPES DE QUATRE-VL\GT-NEUF DEVANT LE TRIBUNAL DE l'histoire, ou EN ACTION. — SUITE.

La 2)ersécuiion par l'asservissement. Tentative avortée d'une Eglise nationale ou constitutionnelle jmr la Constitution civile du clergé.

L'Assemblée nationale avait déclaré, dans son projet de Constitution, que « nul ne doit être inquiété, même pour ses opinions religieuses. » Par là, elle avait établi l'égalité des confessions devant la loi. Par là, elle avait reconnu le protestantisme comme formant une communauté religieuse ayant les mêmes droits que l'Eglise catholique. Par là encore, le catholicisme cessait d'être pour la France une religion d'Etat, et en était réduit à n'avoir plus que le droit commun, la liberté au lieu de la protection. Mais la liberté quand il s'agissait de l'Eglise catholique, c'était trop pour le libéralisme qui devait bientôt la lui retirer, car il fallait à tout prix l'opprimer pour la réduire et paralyser son action. Que fit-il donc? Il tenta de faire de l'Eglise, qui jusqu'alors avait été une religion d'Etat, il tenta d'en faire une religion de l'Etat, une Eglise constitutionnelle, civile, nationale, en la soumettant aux lois de l'Etat, pour la réduii'e à n'être plus qu'un rouage dans le mécanisme gouvernemental ; pour la dominer et dominer par elle les consciences, au nom de la

(1) Bref Qnod aliquantum.

nouvelle théorie de l'Etat-Dieu, c'est-à-dire de l'Etat-Toiit. Après la confiscation, Tasservissement pour venir à bout du clergé, tant il y avait d'ustuce et d'esprit de suite, dans les libéraux du temps, pour faire disparaître l'Eglise et assurer le triomphe de leur Etre suprême.

Examinons d'abord ce que fut cette tentative en ellemême, nous verrons ensuite comment elle échoua piteusement.

D'abord, la tentative d'une Eglise nationale fut criminelle parce qu'elle était schismatique et attentatoire à l'unité hiérarchique de l'Eglise. Le pape est le chef suprême de la catholicité. De lui découle toute juridiction selon l'institution de la papauté en la personne de l'apôtre saint Pierre, de telle sorte que c'est à lui à conférer aux évêques leur pouvoir hiérarchique, en les instituant dans les diocèses. Or, selon nos modernes législateurs, canonistes de contrebande, le pape ne devait plus être considéré comme l'instituteur des évêques, mais uniquement comme un évêque en tous points semblable aux autres, comme l'évêque de Rome et de sa banlieue. Par suite, les évêques n'ayant plus besoin d'être confirmés par le pape devaient, comme les autres fonctionnaires, être élus par les départements, tenir leur [)Ouvoir de cette élection, sauf k être confirmés par le métropolitain ; de telle sorte qu'ils n'étaient plus guère que comme les premiers curés de leurs diocèses. Les curés, à leur tour, devaient, non plus être nommés et envoyés par les évêques, mais bien être élus par les communes ; et tout curé qui refuserait obéissance à cette nouvelle constitution devait être destitué. Thomas Lindet, évêque constitutionnel d'Evreux, ne voyait dans la suprématie du Pontife romain qu'un etfet de la suprématie de la ville de Rome, dans laquelle il résidait, sur toutes les autres villes. Dans sa théologie toute protestante, il disait : « L'ancienne grandeur de Rome faisait dans tous les esprits une impression qui disposait à croire que, dans la capitale du monde chrétien devait être concentrée l'autorité qui devait gouverner le monde. De là, ces doctrines qui ébranlèrent les empires et firent trembler les puissances de la terre. De là, drs opinions (jui attribuèrent au Pontife romain exclusivement, l'autorité <iue les aulnes évêques ont reçue solidairement avec lui (1). » On le voit, après avoir dépossédé le clergé de ses biens, qui étaient l)Our lui un moyen d'action; après avoir remplacé le revenu

(1) lioivin, j). 205,

(le ces biens par un salaire en argent, ce qui le mettait en tutelle, on crut qu'il était encore trop fort et trop puissant, et pour le diminuer de plus en plus, pour le réduire à rien, on voulut le détacher de la papauté, qui est son centre et son point d'appui, pour en faire un instrument de l'Etat, et cela, à l'aide du principe démocratique de l'élection pure et simple, opposé au principe théocratique de l'institution canonique. On rêvait pour lui la dignité des popes, qui sont les instruments passifs du gouvernement à la discrétion duquel ils se sont mis, comme si un pouvoir qui a le sentiment de sa mission et de sa dignité, ne devait pas tenir à gloire et à honneur d'avoir un clergé digne, honorable, honoré, et qui sache se respecter en respc;ctant son indépendance.

L'institution de l'Eglise, qui vient du Christ, est de droit divin ; étant de droit divin, elle est intransformable; étant intransformable, les hommes de Quatre-vingt-neuf ne purent qu'étendre sur elle une main sacrilège en voulant opposer à la constitution divine du clergé une constitution civile, comme si le prêtre était un citoyen en tout semblable aux autres, comme s'il était purement et simplement un laïque.

La tentative d'une Eglise nationale était aussi, de la part de l'Assemblée, un attentat contre le grand principe qu'elle avait proclamé, le principe de la liberté religieuse, de telle sorte qu'elle se contredisait elle-même. Si elle proclamait la liberté de conscience, pourquoi voulait-elle, se reniant et se démentant, asservir l'Eglise de France ? Et si elle voulait opprimer l'Eglise de France, pourquoi proclamait-elle, en le faisant sonner si haut, le principe de la liberté de conscience ? Ce .que l'on est en droit d'exiger avant tout, d'un homme, quelconque, n'est-ce point qu'il soit d'accord avec lui même? qu'il se suive dans ses pensées, qu'il n'y ait pas en lui le oui et le non, le pour et le contre, un masque qu'il montre tantôt à l'endroit tantôt à l'envers. Par là même que l'Assemblée partait de la contradiction et se déjugeait, elle se déconsidérait, elle était condamnée d'avance à ne pas aboutir, et ses membres ne devaient laisser à la postérité d'autre réputation que celle de vains verbiageux, à la rhétorique gonflée et vide, sonore et creuse. Par son principe de tolérance, elle aurait dû fermer l'ère des révolutions religieuses ; en s'y montrant infidèle, elle la rouvrit. Cette contradiction n'échappa point aux contemporains. L'Abeille j^olUique et littéraire, qui s'imprimait à Rouen, et qui avait pour épigraphe : Colligit ut servet. disait avec beaucoup de sens :

« La loi n'a-t-elle pas décrété la liberté dans le choix des opinions religieuses ? Pourquoi chercher à troubler le repos de ces pasteurs pacifiques — les curés non jureurs — sous le spécieux prétexte de s'intéresser au repos public ? i Un prêtre resté fidèle répondait fort bien à l'intrus qui lui reprochait son zèle pour la vraie doctrine : « La Constitution ne donne-elle pas à toute personne la liberté de mettre au jour ses opinions religieuses ! Eh bien ! si V Assemblée constituante est gardienne de ses propres décrets, j'ai pu et j'ai dû dire mes opinions religieuses à ceux qui me consultaient. » C'est là aussi ce ({u'avait dit l'évêque de Langres dans une instruction sur la situation : « Plus rAssemblée nationale protège avec une faveur ostensible la liberté des opinions religieuses, moins nous devons prévoir une odieuse exception qui pèserait sur les catholiques seuls (1). > Mais que pouvaient ces considérations? Le libéralisme, qui ne s'inspire que de sa haine contre l'Eglise, fût-il jamais sensible au reproche de contradiction ? Raisonna-t-il jamais à un autre point de vue qu'à celui de l'appétit et de la haine contre le Christ? Connut-il jamais l'impartialité ? Sut-il jamais faire autre chose que de jouer tous les rôles selon les circonstances? N'a-t-il pas toujours fait retentir jusqu'à assourdir les oreilles, le grand mot de liberté, auquel il ne croit pas, mais auquel il alfecte de croire pour faire plus facilement des dupes, et persécuter tout en ayant l'air d'être tolérant: disant même quelquefois à ses victimes que si elles sont sacrifiées, c'est parce qu'elles sont les ennemies de leur propre intérêt, et que si on les persécute, c'est pour leur plus grand bien? L(;s plus grands parleurs de liberté eu ont presque toujours été les plus grands renégats, preuve incontestable que, loin d'en être les amis sincères, ils n'en sont que les charlatans et les bavards.

Non-seulement l'Assemblée méconnaissait la constitution de ri'^glise, non seulement elle reniait le principe qu'elle avait proclamé haut, elle sortit aussi de ses propres limites en voulant se substituer à l'Eglise, et par là elle ne pouvait que se briser contre la Pierre à laquelle rien ne résiste et qui résiste à tout. En elïet. l'Eglise est une société autonome q«ii a le i)Ouvoir de se gouverner elle-même selon ses ])ropres principes. Or, un de ses principes, c'est (pi'en elle toute juridiction descend de Dieu à Jésus-Christ, de Jésus-Christ au Pape, du Pape à l'évêque, de l'évêque au prêtre. A ce

(1) Boiviu, 200-21(;.

frrand principe, que substituait l'Assemblée ? 0 concept digne d'elle ! 0 chef-d'œuvre, devant lequel l'admiration doit s'élever jusqu'à l'ivresse et l'extase ! Elle substitua, comme source de juridiction, l'élection populaire, par laquelle elle précipitait une nation restée catholique, du gallicanisme dans le presbytérianisme, dans une sorte de démocratie religieuse, qui est l'antipode de la monarchie pontificale, telle que le Christ l'a établie ; elle faisait de l'Eglise, qui a son principe de vie dans cette monarchie, une vaste république dans laquelle tous les rangs allaient être mêlés, confondus. Comme on l'a dit :

Le prêtre et le prélat, dans ce code infernal. Rivalisant de droits, marchent d'un pas égal.

Nous le demandons, de quelle autorité l'Assemblée agissait-elle ainsi ? Avait-elle qualité ? Avait-elle reçu mission du Christ pour modifier et transformer son œuvre 1 N'étaitelle pas incompétente, et, par suite de son incompétence, n'était-elle point fatalement condamnée à ne produire qu'un avorton d'Eglise ? Elle n'avait aucune autorité sur la conscience, et surtout sur les consciences catholiques qui sont les plus intraitables de toutes, parce qu'elles ont pour règle une loi divine, et pour but un intérêt éternel, qu'elles poursuivent à outrance. Par suite, les consciences catholiques devaient bientôt protester avec toute l'énergie de leurs convictions, contre un attentat non moins despotique que sacrilège, et déchirer en mille morceaux la constitution civile. Aussi, le Pape Pie VI. dans le bref déjà cité — Quod aliquantwn, et qui est l'un des plus précieux monuments de l'histoire ecclésiastique dans ces temps troublés, disait-il : e A mesure que- l'on avance dans l'examen de ce décret, on y rencontre des dispositions de plus en plus vicieuses. Les évêques élus par leur département, ont ordre d'aller demander la confirmation au métropolitain ou au plus ancien évêque. S'il la refuse, il est obligé de consigner par écrit les motifs de son refus. L'élu peut en appeler comme d'abus devant les magist7'ats civils ; ce sont eux qui décideront si l'exclusion est légitime. Ils se constituent juges des métropolitains et des évêques, auxquels, cependant, appartient de plein droit le pouvoir de juger et des mœurs et de la doctrine. »

Ajoutez une autre extravagance de la part des Pithou de 89. La loi civile ne reconnaissant aucune incapacité électorale, il se trouvait que les hérétiques, c'est-à-dire les

protestants, puis les incrédules, les athées, les mécréants de tout nom et de tout système, étaient appelés à voter pour la nomination des évéques, ce qui n'était pas tout-à-fait l'élection des temps primitifs, dans lesquels les fidèles et le clergé seuls choisissaient les sujets qui devaient être institués et confirmés. C'est là encore un errement à ajouter aux autres errements de nos nouveaux docteurs en l'un et l'autre droit, et dont Pie VI, encore, faisait justice en ces termes : « Les troubles, les factions, les discordes éternelles, et une foule d'abus, forcèrent autrefois d'éloigner le peuple des élections, et même de ne plus consulter, ni son vœu, ni son témoignage. Mais si cette exclusion du peuple a eu lieu lorsque les électeurs étaient tous catholiques, que dire du Décret de l'Assemblée nationale qui, excluant Le clo^gé des élections^ les livre à des départements dans lesquels il se trouve des Juifs, des hérétiques, des hétérodoxes de toute espèce. La grande influence de ces ennemis de la religion sur le choix des pasteurs produirait cet horrible abus, qui excitait l'indignation de saint Grégoire-le-Grand. Ce mode d'élection renouvellerait les troubles, réveillerait les haines assoupies depuis si longtemps, il donnerait même à l'Eglise catholique des prélats fauteurs de l'hérésie, des liocteurs qui, du moins en secret et au fond du cœur, nourriraient les opinions erronées des électeurs. Les jugements du peuple, dit saint Jérôme, sont souvent bien faux, le vulgaire se trompe dans le choix de ses prêtres, chacun les veut conformes à ses mœurs. Ce n'est pas le meilleur pasteur qu'il cherche, mais un pasteur qui lui ressemble (1). Cette voix ne devait-elle pas être écoutée ? puisqu'elle était la voix de la sagesse et du bon sens, celle du Pape qui seul a autorité en de telles matières? et que Pie VI, bien loin d'envahir le domaine de la société civile, comme l'Assemblée envahissait le domaine de la société religieuse, disait en termes exprès qu"il se tenait exclusivement sur le terrain religieux, et qu'il ne prétendait aucunement vouloir faire revivre le passé. « En parlant ici de l'obéissance due aux puissances légitimes, nous (levons avertir que notre intention n'est pas d'attaijuer les nouvelles lois civiles, auxciuelles le roi a pu donner son consentement, comme n'ayant de rapport (ju'au gouvernement temporel dont il est chargé. Nous n"avons point pour but, en rappelant ces maximes, de provoquer le réta-

(1) Non tam bonum quain sui similem qu(«ril praîpositum. Ad l)a»iasiim, ch. 111, n. 2. Coûtant, p. 482 et 486.

BLISSEMENT DU RÉGIME ANCIEN DE LA FuANCE. Le Slll^pOSer,

ce serait ici renouveler une calomnie que Ton n'a affecté jusqu'ici de répandre qu'afin de rendre la religion plus odieuse. Nous ne cherchons, vous et moi, nous ne travaillons qu'à préserver de toute atteinte les droits sacrés de l'Eglise et du Siège apostoli(iue (1). » N'y aurait-il pas eu plus de perspicacité politique à écouter le Pape qu'à s'écouter soimême et soi seul, et cela, selon le mot de saint Bernard, « que celui qui n'écoute que lui-même, n'écoute qu'un sot maître. »

Telle fut la constitution civile du clergé, à la considérer en elle-même. Elle fut à la fois une tyrannie, une folie, une contradiction, une hypocrisie, une lâcheté. Elle fut une tyrannie, puisqu'elle voulait soumettre l'Eglise à l'Etat, et faire qu'elle n'ait plus de force « qu'autant qu'il plaît au siècle», selon le mot de Bossuet, comparant saint Thomas de Cantorbéry et Thomas Crammer (2). Elle fut une folie, car il n'est pas d'une politique sage et prudente pour un gouvernement, d'aller se heurter contre la foi religieuse de tout un peuple et de s'aliéner par là des esprits que l'on devrait s'elforcer de se rallier. Elle fut une contradiction et ime hypocrisie, puisqu'après avoir proclamé la liberté des cultes, on opprimait le culte catholique, disant oui et faisant non. Elle fut une lâcheté, puisqu'elle demandait au clergé catholique de sacrifier honteusement et bassement les droits de l'Eglise, et qu'il faut commencer par être bas soi-même pour proposer et exiger des bassesses. Aussi quel fut le sort de l'Eglise constitutionnelle. Comment vécut-elle '? Comment finit-elle ? Dans la honte et l'ignominie, ce ({u'il nous faut établir, après l'avoir jugée au point de vue des principes, en jetant un coup d'œil sur son histoire.

D'abord, on remarqua que les ecclésiastiques qui s'étaient jetés dans l'Eglise constitutionnelle, l'avaient acceptée, et ne la répudièrent pas lorsqu'après un premier moment de surprise, on vit l'abîme où l'on avait roulé, on remarqua (|ue ces ecclésiastiques étaient la partie du clergé la moins savante, la moins dévouée, la moins animée de l'esprit sacerdotal, ce ({ui n'était pas de nature à donner à la nouvelle Eglise un grand lustre et à la mettre en crédit aux yeux des populations qui purent faire la différence entre les ecclésiastiques restés fidèles et ceux qui foulaient aux pieds leurs serments,

(1) Qu.od aliquautum.

(2) Hist. des Variations, l. iv, n. 114.

et ne s'y trompèrent pas. Voici le tableau qui nous est tracé par les Mémoires contemporains des prêtres constitutionnels, assermentés, jureurs, soumis, par opposition aux insoumis : « Prêtres interdits et sans mœurs, qui, dans de meilleurs temps, auraient été relégués dans les asiles de la pénitence pour toute leur vie. » — « Moines apostats, ignorants, dont la désertion n'était m une conquête pour le monde qui les méprisait, ni une perte pour la religion dont ils faisaient le scandale. » — « Prêtres déclassés, tètes chaudes, imaginations ardentes, prétentieux, qui se croyaient appelés à jouer un rôle dans un temps de révolution. » — Bref, « peu théologiens, » car s'ils eussent connu seulement les éléments de la science sacrée, la vue d'une tentative qui s'attaquait à la constitution intime de l'Eglise aurait immédiatement fait naître sur leurs lèvres le sourire de la pitié, provoqué dans leur conscience indignée les sentiments de la répulsion la plus vive, d'une réprobation allant jusqu'à l'horreur et l'exécration.

On ne tarda pas non plus à remarquer que les prêtres jureurs paraissaient obéir à des motifs autres que celui de leurs convictions, à des motifs très inférieurs. Les prêtres réfractaires, soit à l'Assemblée, soit dans le reste de la France, sacrifiaient leur position et leurs émoluments à la foi et à l'orthodoxie. C'est ainsi que les députés du clergé qui, à l'Assemblée, refusèrent le serment, furent obligés de renoncer à leurs bénéficei^ et perdirent leurs autres fonctions et les revenus y attachés ; ils se montrèrent désintéressés, courageux, car protester contre les gouvernants, c'était se vouer à la pauvreté etàtoutes les rigueurs d'un pouvoir persécuteur. Les prêtres jureurs, au contraire, loin de paraître animés par des sentiments élevés, paraissaient n'obéir qu'à des passions basses, la cupidité, l'ambition, la satisfaction de l'estomac. Tandis que les prêtres orthodoxes pouvaient dire: Tout est perdu, fors l'honneur, les autres en étaient réduits à dire : Tout est perdu, fors la caisse. Aussi ces derniers étaient-ils la cible de railleries méritées, qui les faisaient tomber dans la déconsidération la plus complète. • Les jureurs, lit-on dans les opuscules du temps, se disent forcés par la loi, dites, forcés par la marmite. » — « Ils parlent de leur attachement à la constitution, dites plutôt, de leur attachement à la bourse et à la bonne cuisine. » Ils auraient pu graver un gros écti sur leur écusson.

Considérons, de plus, que les prêtres constitulioniiels. icir le parti qu'ils avaient pris, par la cause qu'ils avaient

embrassée, se trouvaient, au point de vue de leur mission et du ministère spirituel qu'ils prétendaient exercer, dans la situation la plus fausse, vis-à-vis des populations. Ils étaient les partisans des spoliateurs, avec qui ils faisaient cause commune ; ils n'avaient d'autre courage que celui d'opter contre l'Eglise pour l'Etat, qui, s'il les stipendiait, d'une part, les vilipendait de l'autre, puisqu'il applaudissait à leur félonie ; ils étaient infidèles à leurs serments, traîtres à leur passé, renégats de l'Eglise, leur mère, qui les avait élevés, nourris, engendrés à la vie sacerdotale, et envers laquelle ils se montraient des fils ingrats et révoltés. Bref, ils étaient des parjures. Enfin, ils ne possédaient aucune mission, ni, par suite, aucune autorité. D'un côté, ils n'avaient plus d'autorité du côté de l'Eglise, puisqu'ils étaient schismatiques; de l'autre, ils n'en avaient pas du côté de l'Etat, qui, ne possédant pas l'autorité spirituelle, n'avait pas pu la leur donner. Dès lors, que leur restait-il à faire qu'à subir et à dévorer les conséquences de la fausse position qu'ils avaient acceptée et qui consistait, d'un côté, à recevoir un traitement de l'Etat, pour exercer le ministère spirituel, et, de l'autre, à ne pouvoir exercer ce ministère ; qui consistait, en d'autres termes, à être soldés pour ne rien faire, à être soldés sans être soldats.

Ce défaut de mission et d'autorité fut surtout le talon d'Achille, le point vulnérable par où les prêtres rebelles, non pas à l'Etat, mais à l'Eglise, finirent par tomber honteusement. Ils avaient à prêcher, mais, ne pouvant plus parler qu'en leur propre nom, et non plus au nom de la papauté, ils ne savaient que pérorer sur les idées nouvelles, faire des harangues politiques, patrouillotiques, pleines des grands mots à la mode, dont ils paraissaient se payer, mais dont ne se payaient pas la foi et la piété des fidèles, qui leur demandaient, non pas des discours démocratiques, mais des prédications évangéliques. On restait soumis aux prêtres insoumis, et insoumis aux prêtres soumis.

Le prêtre constitutionnel avait à célébrer l'office paroissial, qui lui était réservé ; mais en vain entonnait-il d'une voix éclatante et de toute la force de ses poumons, les chants religieux ; le temple restait vide, et l'écho seul des voûtes lui répondait: Amen, ou Cum spirîlu iuo, tandis que l'Eglise se remplissait, à la suite du prêtre en règle avec Rome, lorsqu'il montait à l'autel pour dire une messe basse. Le prêtre constitutionnel avait à administrer les sacrements, à accomplir les différentes cérémonies prescrites par la liturgie. Sous

ce rapport encore, il n'obtenait aucune confiance, aucun succès. Les orthodoxes, pour éclairer et prémunir les fidèles, avaient soin d'écrire, sur les questions alors à l'ordre du jour, des opuscules, de petits traités, qui étaient rédigés simplement, par demandes et par réponses, comme le catéchisme, que l'on colportait partout, et qu'on lisait dans les veillées. La thèse de l'Eglise constitutionnelle n'y était pas laissée dans l'oubli. * Que pensez-vous des cérémonies et des sacrements des jureurs ? — Je pense ce qu'ont pensé les Saints Pères des cérémonies et des sacrements des schismatiques de tous les temps ; c'est-à-dire qu'ils sont sacrilèges. Quant aux fruits que les fidèles doivent en attendre, les voici : leur eucharistie est préjudiciable à ceux qui la reçoivent ; la consécration de leur évêque est une exécration, et leur bénédiction une malédiction. Il ne faut aller à aucune espèce d'office qu'ils font, ni à leurs prédications, catéchismes, processions, prières, mariages, inhumations, ni même prendre de leur eau bénite et manger de leur pain bénit. » Souvent le prêtre jureur ne trouvait ni sonneur de cloche, ni servant de messe. La question du mariage surtout, devait devenir, pour les intrus, une pierre d'achoppement, parce que, d'une part, les prêtres constitutionnels qui n'étaient pas curés, puisqu'ils n'avaient pas de juridiction, ne pouvaient être les témoins officiels du mariage religieux, et que, de l'autre, par défaut d'instruction suffisante, on croyait ne pas pouvoir se marier sans la présence du vrai curé. Dès lors, qu'arriva-t-il? Le voici. — « J'ai un grand embarras, dit un paysan, dans un des opuscules dont nous avons parlé. Les Soirées du village; il y a notre grande tille qu'il est temps, grand temps de marier: que faut-il faire ? Je ne voudrais pas qu'elle fût mariée par cet intrus. — Vous avez raison, ce mariage serait celui de Jean Des Vignes, tant tenu, tant payé; votre fille sera mariée devant les hommes, elle ne le sera pas devant Dieu ; si votre fille était la mienne, je la reculerais, on ne meurt pas pour attendre. — Attendre <[Uoi? — La contre-révolution. » — Et toutes les honnêtes tilles de prier pour qu'elle arrivât bien vite. Voilà comment les prêtres infidèles ne tardèrent point, je ne dirai pas à perdre l'estime publifiue. car on ne peut pas perdre ce que l'on n'a pas, ce que l'on n'a jamais eu, mais à tomber dans le mépris aux yeux des fidèles, qui appelaient rancien curé, le nonconformiste, notre bon curé, et qui désignaient le nouveau, rassermenté, par ce nom de déshonneur et de flétrissure : Vlntrus.

Ajoutez à toutes ces considérations que, peu à peu, beaucoup d'ecclésiastiques qui, de'^s le début, étant dans la bonne foi, avaient pris parti pour l'Eglise constitutionnelle, regrettèrent ou leur ignorance, ou leur faiblesse, abandonnèrent les voies de Terreur, se rétractèrent publiquement, quand, après de plus mûres réflexions, ils virent la profondeur de l'abîme ; ce qui jeta une nouvelle défaveur sur les opiniâtres qui n'imitaient pas ces nobles exemples de repentir et de retour. Ils parurent plus que jamais le rebut et la scorie du clergé. En vain reprochaient- ils aux rétractants la versatilité qui les faisait passer à l'ennemi, ceux-ci leur répondaient: « Nous ne fuyons pas, nous ne faisons que suivre notre capitaine. » c'est-à-dire l'évêque, car l'immense majorité des évèques était restée fidèle, loin de trahir, comme l'avait fait le clergé anglais, à l'époque du pape laïque Henri VIII.

Enfin, ce qui porta au schisme le dernier coup, ce fut le mariage des prêtres constitutionnels. Les fidèles ne purent supporter des prêtres mariés, et, plus que jamais, la nouvelle Eglise parut être une comédie, parce que. comme dans les comédies, tout finissait par le mariage. Quelques assermentés s'étaient mariés, et nonobstant, avaiert été nommés curés par les assemblées électorales. Les évêques constitutionnels, qui étaient souverains dans leurs diocèses, avaient embrassé, touchant la question du mariage des prêtres, des opinions dilférentes. Les uns refusèrent aux prêtres mariés l'institution se disant canonique^ affirmant qu'il était contraire à la discipline ecclésiastique qu'un prêtre marié pût remplir les fonctions sacerdotales. D'autres les acceptèrent, disant qu' « il fallait dégager la doctrine céleste de Jésus- Christ des ojiinions théologiques, » et » abandonner les pratiques des moines et des anachorètes, » disant encore que « l'opinion publique prescrit, il est vrai, le célibat des prêtres, » mais que « si l'Eglise continue d'exclure du ministère des autels tous les citoyens mafiés, qu'on dise où elle trouvera de nouveaux candidats. » Lindet, évêque du DÉPAr^TEMEXT de l'Eure, annonçait son mariage à la municipalité de Bernay en ces termes : « Il me restait un grand exemple à donner, je l'ai fait, et j'ai choisi une compagne, avec laquelle je pourrai donner r eœew.ple des veiHu s domestiques. >) Il l'annonça aussi aux municipaux d'Evreux, qui ne portèrent point la minute de leur réponse sur le registre des délibérations, mais qui, le félicitant sur « sa belle action, » lui écrivirent, est-ce ironiquement, ou sérieuse-

ment? « Nous en conserverons dans nos cœurs l'éternel souvenir. C'est le seul registre digne d'elle ! »

Voilà comment l'Eglise constitutionnelle finit comiquement et termina en queue de poisson, elle qui avait tous les moyens humains de succès, mais à laquelle il man(|uait l'union avec Pierre ; voilà comment l'Etat, dans tous ses elïorts pour la soutenir, n'aboutit qu'à jouer une farce sacrilège et bouffonne. Voilà à quoi aboutirait fatalement, dans l'avenir, toute tentative d'une Eglise nationale en France. Elle ne réussirait pas. soit que Ton considère les fidèles, qui s'y montreraient indifférents, ou hostiles, soit que l'on considère le clergé, qui connaît trop bien la constitution de l'Eglise, et par suite, est devenu trop papal, pour être tenté de devenir schismatique. Si quelques prêtres déclassés, équivoques ou ambitieux, acceptaient de l'Etat une mission prétendue spirituelle, ils tomberaient bientôt sous le dégoût du public, qui verrait en eux uniquement des tartuffes, voulant exercer un pouvoir spirituel qu'ils n'auraient pas, puisque, d'une part, l'Eglise qui seule le possède, ne leur en aurait pas confié l'exercice, et que, de l'autre, l'Etat, qui ne le possède pas, n'aurait pu le leur donner, ainsi qu'il a été dit. Voilà comment les gouvernements sont impuissants, surtout en fait de religion, à constituer quoi que ce soit de durable contre la religion catholique, parce que l'Eglise, ayant des principes, a le droit de dire: « Tout ce qui est conforme à ce que je crois est vrai, et je l'accueille, le protège ; tout ce qui y est opposé est faux, et je le répudie et laccable de mes anathèmes. » Voilà comment le libéralisme, <{ui, pour mieux s'affranchir de l'Eglise catholique, et être son maitre à lui, aurait voulu une Eglise établie par lui et dépendante de lui, fut imi)uissant à réussir, et put se convaincre, qu'en fait do religion, il faut toujours comptor avec Itome. Voilà comment tourna à la confusion de l' l'état, la tentative d'une Eglise nationale, que ses propres tenants déshonorèrent, et qui fut déshonorée en eux et par eux, Pariiirieyit montes. Ils croyaient enfanter une merveille, et la partui'ition ne produisit ({u'uno gent souriquoise. Voilà coiiimeiit. au contraire, elle tourna à la gloire de l'ancienne Eglise que la fidélité et la noble attitude de ses prêtres couvrit d'une gloire immortelle, puisqu'ils surent finir par la pauvreté, volontairement acceptée, par l'exil, la prison et le martyre: tant il est vrai que le clergé n'a de force qu'autant (ju'il reste uni à Celui de qui émane toute juridiction, tant il ne peut, en deliors d'elle, (jiie se débiliter, pour s'affaisser et

périr bientôt, comme tout être qui se place en dehors de ses conditions d'existence et de vie. On disait que le Christianisme était mort, et voilà que le clergé, resté fidèle, sut le rajeunir dans son sang, et survivre seul à la tempête qui emporta tout le reste.

On a donné à la nouvelle Constitution du clergé le nom de ciinle ; on ne peut mieux la caractériser, croyons-nous, que par une épithète que nous ne dirons pas. mais que Ton peut trouver dans le Dictionnaire, à la lettre B, entre les mots Bataillon et Bateau.

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