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CHAPITRE XXVIII

LES PRINCIPES DE QUATRE-VINGT-NEUF DEVANT LE TRIBUNAL DE L'HISTOIRE, OU EN ACTION. — SUITE

La pey^sécuiion. — Tentative d'une religion paieyine, ou adoration des forces de la nature^ sous le nom de déesse Raison. — Massacre des pî^êtres. — A holition du culte catholique.

La Révolution avait cherché à dominer le clergé, en lui offrant une indemnité, payable sur le Trésor, et plus ou moins bien payée, en lieu et place des biens-fonds dont elle l'avait spolié ; elle avait voulu le prendre par la famine, mais cela ne lui suffisait pas. Elle avait fait l'essai d'un clergé constitutionnel, national, fonctionnaire, afin de prendre le clergé par l'apostasie ; mais cela ne lui suffisait pas encore, le clergé étant resté lui-même, en restant uni à son chef spirituel. Il n'y avait plus qu'une seule tentative possible, celle d'anéantir le clergé par la persécution armée. La Convention se mit à l'œuvre dans ce but et par ce moyen. Voyons encore comment tous ses efforts pour l'anéantissement du christianisme furent vains, et comment, loin de parvenir à détruire l'Eglise, elle fut détruite elle-même, faisant le plongeon, selon cette parole de l'Ecriture : hmnicos eorurn operuit mare (1). Voyons, en d'autres termes, comment elle

(1) Psalm. 77, v. 53.

fut impuissante à substituer définitivement VEtre suprême de l'Assemblée nationale au Dieu fait chair de TEglise catholique.

La rage de l'enfer fut admirablement servie par la Convention. Grâce au droit nouveau d'après lequel les représentants du pouvoir se recrutaient exclusivement, pour former une Assemblée unique, par l'élection populaire, à laquelle prenaient part ce que l'on a appelé depuis les couches sociales, grâce à ce droit nouveau, la Convention fut composée de citoyens qui alliaient à l'incapacité la plus radicale, les passions les plus basses, bien qu'ils se regardassent comme des talents enfouis jusqu'alors, comme des perles cachées dans un fumier; d'hommes nuls qui ne savaient que racheter leur insuffisance par leur suffisance. Cela devait être, nous l'avons déià fait observer. Aux époques de fermentation sociale. c"est la lie, le résidu qui viennent à la surface, parce que les classes inférieures aiment à être représentées par qui leur ressemble. La plèbe veut pour chefs des plébéiens à sa hauteur ou à son niveau : comme elle n'est aristocratique sous aucun rapport, elle se choisit pour la représenter des hommes qui ne sont distingués par aucun genre d'aristocratie ; ni par l'aristocratie de la naissance, parce qu'elle est au bas de léchelle sociale, ni par l'aristocratie de la pensée, parce que n'ayant pas reçu la haute culture intellectuelle, elle n'a qu'un horizon très borné ; ni par Taristocratie de la vie, c'est-à-dire de la vertu et delà sainteté, parce qu'elle mène une vie toute basse, et mènie désordonnée. Les classes populaires craignent tout ce qui les dépasse. Esclaves de l'orgueil, d-e la cupidité, de l'envie, elles croient pouvoir se racheter de la vulgarité de leur condition en rejetant toute supériorité, toute autorité, soit religieuse, soit sociale. Il va de soi que la Révolution, élevée à son paroxysme, ne devait pas exhiber sur la scène des hommes recommandables. Aussi que vit-on parmi les auteurs du drame sanglant qui se déroulait? On vit Marat, chirurgien aux écuries du comte d'Artois; Danton, petit avocat de Méry-sur-Seine; llobespierre. fils d'un avocat ruiné par son inconduite. De tels parvenus ([ue la Convention avait choisis pour être les exécuteurs de ses hautes œuvres, ne pouvaient avoir que le génie de la ruine au milieu d'une .société volcanisée: dépourvus, ennemis qu'ils étaient de tous les grands principes qui sont comme l'âme et la vie des nations. Dans leur ineptie et leur haine, non seulement ils furent impuissants à réprimer les instincts

féroces de la multitude ; mais ils allèrent jusqu'à les déchaîner et à s'en faire les complices en leur jetant, comme une proie à dévorer, tout ce que la France comptait de citoyens dignes de ce grand nom ; se jouant à la fois de la liberté et de la vie, non seulement des prêtres, non seulement des nobles, mais de quiconque par une supériorité quelconque, pouvait leur donner ombre. Mais c'est surtout contre le clergé catholique qu'ils devaient porter leurs coups, parce que l'Eglise représente toutes les grandes idées de religion, de justice, d'ordre, de moralité qu'ils foulaient indignement aux pieds. Voyons-les à Tœuvre pour nous convaincre, par une expérience solennelle qu'il n'est aucun excès dont ne soit capable le libéralisme, c'est-à-dire ce système qui excluant des choses humaines les croyances divines, chrétiennes et catholiques, leur déclarant môme une guerre infernale, laisse l'homme seul aux prises avec lui-même et avec ses instincts pervers.

Donc, les 29-30 vendémiaire an II, — 20-21 octobre 1793, dans un décret compréhensif de toutes les dispositions antérieures, la Convention déclare sujets à la déportation tous les ecclésiastiques, évêques, curés, vicaires, moines, professeurs, instituteurs, prédicateurs qui avaient refusé de prêter le serment civique à la Constitution civile du clergé, ou qui, l'ayant prêté, s'étaient rétractés ; enfin tous ceux qui auraient été dénoncés pour incivisme. Les ecclésiastiques qui, au mépris des lois précédentes, se cachaient, étaient tenus, dans la décade de la publication du décret, de se rendre au chef-lieu de leur département et de se mettre à la disposition de l'administration, pour être déportés. Ce délai expiré, ceux qui seraient arrêtés devaient être conduits devant le tribunal criminel et livrés à l'exécuteur, s'ils étaient convaincus d'avoir été passibles delà déportation. Parce même décret, tout citoyen était invité à dénoncer l'ecclésiastique qu'il saurait être dans le cas de la déportation, et une récompense de cent livres, — autant que lorsqu'il s'agit de tuer un loup, — lui était allouée. Quiconque recèlerait un prêtre était justiciable des mêmes juges et passible des mêmes peines.

Ce décret devait porter ses fruits. — Déjà, sous l'Assemblée nationale, on condamnait les fidèles pour avoir fréquenté les offices des prêtres insermentés, pour avoir négligé ceux des prêtres assermentés; mais l'intolérance allait devenir plus farouche que jamais, et on ne tarda pas à donner * la chasse au gibier noir. » Les suites du décret sanguinaire sont trop connues pour qu'il soit nécessaire de les relater longuement. Le port de l'habit ecclésiastique est interdit.

car la vue de la soutane du curé et du costume du moine excitait la colère et le remords des défroqués, traîtres à leurs serments. Bientôt le sang coule à flots, surtout le sang des prêtres, afin qu'il ne reste plus aucune trace du christianisme dans le royaume très chrétien. Des massacres ont lieu à Paris, à Lyon, en Vendée, dans le Midi, en Alsace. Dès la tin de 1793, tout prêtre non assermenté et non déporté est exécuté. Sur toutes les routes qui conduisent à Rochefort on voit des ecclésiastiques men-és sur des charrettes, lamentable convoi ! pour être jetés dans des prisons où ilsétoutlent et pourrissent. Bientôt, comme Saturne, la Révolution dévore ses propres enfants, ne se contentant pas de massacrer les prêtres, mais encore une multitude de citoyens paisibles, qui n'avaient d'autre crime que celui de ne pas se faire les complices de la tyrannie, en hurlant avec elle et comme elle. Le nombre des exécutions augmente de jour en jour, et bientôt on ne compte plus parce que l'on ne peut plus compter. On fait guillotiner son voisin pour ne pas être guillotiné soimême. Le nombre des victimes qui succombèrent dans cet horrible carnage, s'éleva, tant pour les prêtres que pour les laï(|ues, au nombre de 400,000 à 500,000.

Le clergé massacré, on s'attaque au culte dans tous ses éléments, à ses pratiques, à ses sacristies, aux divers objets d'art, par lesquels l'Eglise agissait sur les fidèles et élevait vers le ciel toutes les puissances de l'âme. Des bandes d'iconoclastes, autorisées par les représentants du peuide, organisent comme un service public de la dévastation des monuments religieux. Les nombreuses statues qui ornent l'extérieur des cathédrales sont précipitées sur le pavé par des maçons et des hommes de peine salariés pour cette repoussante besogne. Les vitraux des églises, véritables chefsd'œuvre de peinture, sont criblés de projectiles. Partout on abat les calvaires, les croix des cimetières, les madones et les Enfants-.Tésus, gardiens et gardiennes des châteaux et des chaumières. Les Trésors des églises, les vases sacrés, les ornements sacerdotaux, les tableaux religieux, les reli- «[uaires, les ex-voto, hommages accumulés par la piété et la reconnaissance des générations, sont vendus à vil i)rix ou détruits avec une rage qui ne sait même plus calculer, tant e'ie est forcenée. Les temples deviennent des ateliers, des magasins, des théâtres, des salles de danse, des halles ou des locaux pour le? réunions poi)ulaires, pour les clubs. Le Il octobre 1793, pour donner plus d'éclat à une fête organisée par les citoyens républicains et révolutionnaires d'Evreux,

on éleva sur la place Saint-Léger, un bûcher de crosses, de chasubles, de Missels, de buffets d'orgue. On brûla Louis IX par efïigie, en sa double qualité de roi et de saint, et nul, tant tous ont peur, ne s'oppose à ces actes de rapacité et de sauvagerie qui, selon l'expression de révê(|ue constitutionnel Grégoire « menaçaient d'anéantir en quelques semaines le produit de vingt siècles de civilisation (1).» Ajoutez que pour faire disparaître jusqu'aux derniers vestiges du christianisme, on répudie le calendrier de l'Eglise pour diviser l'année d'après le système métrique, on nomme les mois d'après les vicissitudes des saisons, on substitue la décade à la semaine, le décadi au dimanche, les fêtes laïques aux fêtes ecclésiastiques. On adore les forces de la nature en adorant ses produits, ce qui était en revenir au paganisme, au panthéisme, soit philosophique, soit religieux. Le 21 janvier et le 18 fructidor deviennent des fêtes obligatoires, auxquelles doivent assister, sous peine d'une amende de (i fr., et de prison en cas de récidive, tous les fonctionnaires avec leur famille, tous les instituteurs publics ou privés avec leurs élèves des deux sexes. Des catéchismes sont expédiés de Paris, réglant le décor, les chants, les lectures, les postures, les acclamations et les imprécations, bref, toute la parade du nouveau culte que, la Convention a imposée à la France pour faire pièce au christianisme. On alla même jusqu'à changer les jours de marché, atin que les fidèles ne pussent point se procurer facilement des aliments maigres pour les jours d'abstinence. Voilà jusqu'où fut poussée la rage de la persécution qui ne respecta ni l'âge, ni la faiblesse, ni la maladie, ni ce je ne sais quoi d'achevé que le 7nalheu7' ajoute aux gro,ndes ver'tus, comme dit Bossuet. N'était-ce pas renouveler Néron et Dioclétien? reculer de dix-huit siècles dans la marche du progrès et de la civilisation?

Mais tout peuple a besoin d'un culte, parce que si le sentiment religieux peut être faussé, il ne peut être détruit. On avait aboli le culte catholique, il fallait le remplacer. Quel culte lui substituera-t-on, à lui qui est le culte du Verbe de Dieu fait chair? On lui substituera le culte delà Raison, devenue chair, elle aussi, c'est-à-dire une Vénus vivante. On ne sut qu'étaler la luxure, dans des Saturnales et des Bachanales aussi ignobles que sacrilèges, et dont le compte-rendu serait nauséabond, même pour l'égoùt. On sait ce qui eut lieu à Notre-Dame de Paris. Dans les provinces, des filles éhontées

(1) Boivin, 554 555.

et à demi -vêtues, étaient publiquement portées sur des civières d'où elles outrageaient cyniquement la pudeur et la moralité. Elles avaient pour assesseurs des citoyens, ivres de Teau-de-vie qu'ils avaient bue dans les calices, montés sur des ânes qu'ils avaient aliiiblés d'une chasuble et qu'ils guidaient avpc une étole. Bien que le culte de la Raison, (jui succéda à l'Eglise constitutionnelle pour faire place au culte de l'Etre suprême, n'ait fait que traverser les temples, son règne, toutefois, fut assez long pour laisser dans l'histoire le souvenir de toutes les folies, de toutes les turpitudes dont un peuple est capable, lorsque, D'écoutant que lui-même et lui seul, au lieu d'écouter Dieu, il veut se faire à sa guise une religion complice de sa corruption, et au nom de laquelle il donne bientôt libre cours aux passions les plus infimes et les plus abjectes.

Le clergé méritait- il la persécution sanglante dont nous venons de parler ? Non, car si on le considère dans son ensemble, les crimes qu'on lui a reprochés n'existent que dans les déclamations des philosophes du xvm* siècle, ou dans écrivains qui croient que le dernier mot des questions historiques se trouve dans la poudreuse encyclopédie en dehors de laquelle ils n'ont rien vu. rien lu. rien étudié, et à laquelle ils se sont arrêtés dans leurs recherches, regardant ses jugements comme irréformables, toutes ses paroles comme des oracles. Le clergé français, à l'époque de la Révolution, sauf les exceptions, et où n'y en a-t-il pas ? était à la hauteur de sa mission. Mais comme on pourrait nous accuser ici de faire un plaidoyer i^ro doino ou intéressé, écoutons les paroles de quelques écrivains que leurs études spéciales ont rendus compétents sur la question,

Voulez-vous entendre M. de Tocqueville? « Je ne sais, dit-il, si, à tout prendre, et malgré les vices de quelquesuns de ses membres, il y eut jamais dans le monde ^(/< clergé plus recommandable (\\ie le clergé catholique de France, au moment où la Révolution l'a surpris, plus éclairé, plus national, moins retranché dans les seules vertus privées, moins pourvu de vertus publiques et. en même temps, de plus de foi... J'ai commencé l'étude de l'ancienne société plein de préjugés contre lui, j'en suis sorti plein de respect (1). »

Voulez-vous entendre M. Taine ? Ses paroles ne sont pas moins précieuses à recueillir. Ecoutez plutôt : « Et si l'on

(1) L'ancien n-giiue et la Rrvolt'tio», p.

tient compte de la faiblesse humaine, on i)eu1 dire (joe dans ce clergé, la noblesse du caractère répondait à la noblesse de la profession ; à tout le moins, personne ne pouvait lui contester la capacité du sacrifice, car il souffrait volontairement pour ce qu'il croj^ait la vérité. Si nombre de prêtres en 1790 avaient prêté serment à la constitution civile du clergé, c'était avec des réserves ou parce qu'ils jugeaient le serment licite, mais après la destitution des évêques et la désapprobation du Pape, beaucoup s'étaient rétractés au péril de leur vie, pour ne pas tomber dans le scbisme : ils étaient rentrés dans les rangs,ils étaient venus d'eux-mêmes se livrer aux brutalités de la force et à la rigueur des lois. En outre, et dès l'origine, malgré tant de menaces et de tentations, dans les hauts rangs, parmi les ecclésiastiques mondains, dont le sceptisme et le relâchement étaient notoires, presque tous, grands et petits, avaient subordonné leurs intérêts, leur sécurité, leur salut, au soin de leur dignité ou aux scrupules de leur conscience. Ils s'étaient laissés dépouiller, ils se laissaient exiler, emprisonner, supplicier, martyriser comme les chrétiens de l'Eglise primitive ; par leur invincible douceur, ils allaient lasser l'acharnement de leurs bourreaux, user la persécution, transformer l'opinion, et faire avouer, même aux survivants du xvui'' siècle, qu'ils étaient des hommes de foi, de mérite et de cœur (1). »

Voulez-vous entendre un historien allemand ? « Le clergé français, dit Arnd, donna, abstraction faite de toute conviction politique ou religieuse, des preuves merveilleuses de courage et d'intrépidité, au milieu de circonstances si difficiles, si critiques, qu'elles semblaient devoir tout ébranler, tout entraîner. Le principe qui le soutenait fut plus puissant que celui qui animait la royauté, la noblesse, et résista énergiquement aux attaques de ses ennemis. En face des plus sanglantes persécutions, dans le plus profond isolement et ({uand la société entière était bouleversée, le clergé français conserva son caractère et ne mourut pas de ses blessures, tandis que la roj^auté et la noblesse succombèrent et ne purent renaître plus tard que singulièrement affaiblies et radicalement modiffées. Malgré la faiblesse personnelle et la petitesse d'esprit de nombre de ses membres, le clergé puisa, dans la conviction qu'il défendait un ordre supérieur à tout ce qui est terrestre et temporaire et dont il était le

(1) La Révolution. T. m, 1. iv, ch. ii, n. 4, p. 415-416.

représentant visible, une force plus grande que la royauté et la noblesse qui, n'ayant de racines que dans ce monde, ne purent résister à ses bouleversements (1). »

Ces témoignages sont plus que suffisants pour justifier aux yeux de qui elles ont besoin de justification, les paroles de Pie VII dans la Lettre Encyclique du 15 mai 1800, Diu satis, publiée à l'occasion de son élection. Après avoir déploré le délire de ses fils, les peuples des Gaules, pour lesquels il aurait désiré donner sa vie si leur salut avait pu être acheté par sa mort, il ajoute : « L'amertume de notre deuil est considérablement adoucie et diminuée par la force invincible qu'ont déployée beaucoup d'entre vous et qu'ont si admirablement imitée des personnes de tout rang, de tout âge, de toute condition, 11 se représente journellement à notre esprit ce courage qui leur a fait supporter toutes sortes d'injustices, de périls, de sacrifices, et voler à la mort même comme à un triomphe, plutôt que de souiller et lier leur conscience par un serment illicite et criminel. Oui. si notre âge a vu se renouveler la cruauté des premiers temps, il en a vu aussi se renouveler le courage et la vertu (2). »

Les adversaires ne voient que Gobel, le soi-disant archevêque de Paris arrivant à la barre de la Convention, renonçant à son ministère en disant qu'il n'avait pas un seul instant cessé d'obéir au peuple, qu'il avait accepté ses fonctions de la volonté du peuple, et qu'il y renonçait puisque le poui)le le voulait. Mais il ne faut pas seulement considérer les exceptions, il faut voir rensemble; autrement il faudrait juger de l'humanité par les aveugles, les sourds, les muets, les boiteux, les manchots, les bossus, les rachitiques, les contrefaits de toute sorte. Or, considéré dans son ensemble, le clergé français, à l'époque de la Révolution, [)0ussa, nous l'avons établi, la vertu jusqu'à Ihéroïsme, et mérita ladmiration non-seulement du siècle où il vécut, mais celle de tous les siècles futurs. Cela est tellement incontestable que quand le clergé fut de retour, on vit les parvenus de la Révolution, généraux, députés, administrateurs, mettre, tant leur dégoût de la Uévolutiun était profond, mettre leurs enfants dans des écoles « à chapelle et à confessionnal. »

Quant à la Convention, quel fut son mobile ? La haine de

(1) Ilist. de la Révolution française. T. ii, p. 106.

(2) N((; hautl minus est virtus, Nostni ineiuoi-ia, quam cruilelita.s renovala priscorum temporum.

Dieu et, par suite, la haine du Ciinst et de son Eglise. Sa haine se montra d'autant plus féroce contre le christianisme que l'ordre chrétien, qui représente toute vérité et toute vertu, condamnait des hommes qui n'avaient au fond du cœur que la haine du bien, et les écrasait de tout le poids des choses divines, qui est toujours là, quoi qu'on fasse pour le soulever; la voix de la nature et de la conscience, s'élevant sans cesse pour protester et rendre témoignage à la vérité. Les œuvres du juste nous sont contraires; faisons-le disparaître de la surface de la terre, afin qu'il n'en soit plus question, et qu'il cesse d'être, par la sainteté de sa vie, la condamnation de la nôtre. C'est ainsi que la vérité produisit en eux la haine, selon le mot de saint Augustin : Odiutn peperit veiHtas. Pour avoir raison du Christ et de l'Eglise, ils voulaient avoir raison de Dieu lui-même, auquel ils s'attaquaient, mais en vain, un homme, quel qu'il soit, ne pouvant lancer contre l'Eternel que des tlèches de papier, ou des blasphèmes qui, impuissants à l'atteindre, retombent nécessairement sur les blasphémateurs. Et voyez ici comment la guerre au christianisme eut son terrible contrecoup sur la société. Voyez à quels excès se porte la haine de Dieu, à quelles extrémités on en vient, quand on veut lui échapper à tout prix. On voulut détruire la religion, bientôt le peuple se montra saisi d'un tel délire de destruction, que, s'il avait duré, il ne serait pas resté pierre sur pierre de l'édifice social, tant il est vrai que le peuple, le bas peuple, quand il est déchaîné, ressemble à l'animal furieux qui ne connaît d'autre force que celle de ses dents avec lesquelles il dévore, de ses grilles avec lesquelles il déchire, de ses cornes avec lesquelles il laboure la chair humaine ; tant il est vrai que « l'irruption brutale de la foule dans certaines questions délicates produit l'ellet d'une invasion des Huns dans un musée, d'une meute de chiens dans une cristallerie aux produits fragiles j» : tant il est vrai que s'attaquer à Dieu, c'est s'attaquer à tout, parce que tout a en lui son commencement, son milieu, sa fin, qu'il est la base et le faîte, le piédestal et la couronne de l'édifice social. Le règne de la Convention et de son athéisme soulève le vomissement, le soulèvera jusqu'à la fin des siècles. Il sera à jamais l'opprobre de la philosophie. N'était-il pas juste, du reste, que la raison qui, au dix-huitième siècle, s'était prostituée à toutes les erreurs les plus repoussantes, finît par s'adorer elle-même dans une prostituée qui portât son nom? N'était-ce point là le salaire mérité de ses impiétés? En conspuant

Dieu, ne méconnaissait-elle pas un des sentiments les plus invincibles de l'âme, celui qui nous porte à l'adorer, à l'aimer, à l'invoquer? Sous l'influence d'une émotion violente, ce nom ne jaillit-il pas spontanément des profondeurs de notre être ? Nos grandes joies ne se trahissent-elles pus par ce mot : « Mon Dieu ! » Nos plaintes ne s'exhalent-elles pas de notre cœur par cette exclamation : t Mon Dieu ! » Quand nos larmes tombent de nos yeux, le nom de Dieu ne coule-t-il pas comme spontanément de nos lèvres? Le naufragé qui va périr ne s'écrie-t-il pas : « Mon Dieu ! » « Mon Dieu, que je soulfre ! » dit le pauvre malade sur son lit de douleur.

Voilà ce qu'il en coûta à la France pour avoir préféré les faux dogmes de la Déclaration des droits de l'homme au Décalogue, qui est, avant tout, la Déclaration des droits de Dieu. Voilà quel fut, pour elle, le résultat du principe de la liberté de pensée et de la liberté de conscience, c'est-à-dire le droit reconnu à un chacun de penser haut tout ce que bon lui semble, de faire ostensiblement tout ce qui lui plait en ce qui concerne Dieu et la religion. Voilà à quoi la lit aboutir l'athéisme politique et social. Jamais noble pays n'était tombé si bas. Dites encore, après cela, que les principes nouveaux, dont la Convention fut, sinon la conséquence logique, du moins la suite naturelle, dites qu'ils « n'ont envahi le monde, que parce qu'ils n'étaient autre chose que la justice sociale proclamée et appliquée pour la première fois, — le Christianisme n'avait rien fait, absolument rien, — sur la terre (1). » Dites encore, après cela, d'une manière absolue, que « la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen a rappelé aux hommes, et même aux philosophes, les bases véritables de l'ordre social (2). » La plupart de ces principes, en dehors des données d'une religion positive, du Christianisme, à la lumière duquel ils puiss(Mit être interprétés, ne sont guère que des formules indéiiiiies, que l'on peut appliquer à tout, en faveur de tout, contre tout. Que de fois on a vu la licence au nom de la liberté, la tyrannie au nom de l'égalité, la persécution au nom de la fraternité !

Il n'y a que trop de vérité, dans cette parole : « <S9 lit la toilette, 93 procéda à l'exécution. »

Constatons ici, une fois de plus, en terminant, que la Révo-

(1) Thiei's, Mc.f.tage d VAsscmblrc nationale, 1S73.

(2) Bartholeniy Saint-Hilaii-e, Trad. de lu politique d'Arixtote, [>. 1 ot 2.

lutioii, alors môme <|u'elle s'est montrée, uoii pas tant sauvage que la sauvagerie même, n'a pu renverser l'Eglise, qui vit, au contraire, son clergé s'épurer dans la persécution, et que l'on ne put tuer, bien que l'on tuât ses prêtres. C'est ici le lieu de rappeler le mot de Pascal, dont la vérité éclate à toutes les pages de l'histoire : « L'Eglise a été souvent à la veille do sa destruction, et, chaque fois, Dieu l'a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. »

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