CHAPITRE V
QUE TOUT POUVOIR EST ESSENTIELLEMENT THÉOCRATIQUE ET DOIT GOUVERNER THÉOCRATIQUEMENT.
I. Pour que les hommes puissent vivre en société il leur faut une forme d'administration et de gouvernement; par
(1) Sijllabus, n. 111, IV, V, Yl.
suite il leur faut un chef qui commande à tous et auquel tous obéissent. La souveraineté, nous l'aA'ons vu, réside en Dieu comme dans sa source première puisqu'il est la raison dernière de tout droit et de tout devoir ; il est le grand Roi. Elle réside aussi dans le peuple comme dans sa source secondaire, puisque Dieu gouverne le monde, non pas immédiatement et par lui-même , mais bien par les causes secondes, et que du reste le fond de tout peuple, comme le fond de tout homme, est un fond divin ainsi qu'il a été dit. Si la souveraineté réside dans Dieu et dans le peuple, elle réside nécessairement aussi dans le chef que le peuple est obligé de se donner sous peine de ne pouvoir fonctionner, dans lequel elle se personnifie nécessairement. C'est ainsi que si Dieu est le roi invisible, les chefs des sociétés sont, de par la nature même, ses lieutenants visibles. Que la forme du gouvernement soit ou démocratique, ou aristocratique, ou monarchique, il faut un chef agissant dans toute la plénitude de l'autorité, et devant le faire au nom de l'Eternel. C'est là une nécessité fatale, à laquelle nul peuple ne peut se soustraire. Otez le chef temporel et soudain, l'isolement arrive, chacun vit à part, de lui-même et de lui seul, la société se dissout pour retomber dans la barbarie, dans la sauvagerie ; que dis-je ? à Tétat de l'homme des bois de Rousseau, car les sauvages ont encore quelque forme de gouvernement. Bellarmin a dit sur ce point : « La République ne peut pas exercer le pouvoir par elle-même, elle est obligée d'en confier l'exercice à un seul ou à quelques-uns. Le genre humain, quand même il se réunirait en même temps tout entier, ne pourrait rien contre cette nécessité, c'est-à-dire il ne pourrait faire (ju'il n'y ait ni princes ni rois (1). » Suarez, en qui on croit entendre toute l'Ecole, selon le mot de J3ossuet, a dit de même que les hommes, lorsqu'ils s'associent pour former volontairement un corps politique et atteindre, en s'entr'aidant, la fin sociale qu'ils se proposent, forment un corps moral qui a pour caractère Tunité et auquel conséquemmcnt, il faut une tète (2). »
IL II est facile de comprendre, d'après ces considérations, que tout pouvoir, non seulement dans les sociétés domestiques ou dans les familles, mais encore dans les sociétés politiques ou dans les nations, est de droit naturel, i)uis-
(1) De laicis, 1. III, c. VI.
(2) Efiiciunt corpus quod moraliter dici pi'otest esse unum, illudque conseqneiiter indiget uno capite. De Ifyibus 1., IFI. c, II, u. 3, 4.
qu'il est une nécessité de la nature et par suite de droit divin naturel puisque Dieu est l'auteur et l'instituteur de la nature. C'est là ce (jue nous enseigne la raison elle-même et ce qu'a toujours enseigné la théologie catholique. Témoin ces paroles de Bellarmin encore : « Le pouvoir politique considéré en général est de droit naturel. Il ne dépend pas, en effet, du consentement des hommes, qui bon gré, malgré doivent être gouvernés par quelqu'un à moins qu'ils ne veulent la disparition du genre humain, ce qui est contraire au vœu de la nature. Mais le droit naturel est un droit divin^ c'est donc de par le droit divin que les gouvernements ont été établis, ce que l'Apôtre parait vouloir dire dans ces paroles (ju'il adresse aux Romains : f Celui qui résiste au pouvoir, résiste à l'ordre établi de Dieu (1). » Témoin ces paroles de Suarez encore : « Tout ce qui est de droit naturel, vient de Dieu comme auteur de la nature. Mais le pouvoir politique est de droit naturel, il est donc de Dieu comme auteur de la nature ! Le pouvoir suprême dans l'ordre civil, si on le considère en lui-même, a été donné immédiatement par Dieu aux honmies réunis en société, c'est-à-dire en connnunauté politique parfaite, non pas sans doute par une institution particulière et conmie positive, non par une donation radicalement distincte de la production de la nature, mais par une conséquence naturelle de la première création (2). » IIL Cette considération suffirait à elle seule pour démontrer que le pouvoir politique est un pouvoir essentiellement théocratique, mais il en est une autre qu'il nous faut faire ici parce qu'elle est de la plus haute importance contre les théories d'une école qui a posé en principe la théocratie absolue dont nous ferons justice plus loin. Cette considération est celle-ci : le pouvoir civil n'est pas seulement théocrati(|ue au point de vue de Dieu qui l'a institué pour gouverner le peuple, mais encore au point de vue du peuple lui-même qui doit être gouverné par lui. En effet, Dieu, nous l'avons vu, est la base essentielle sur laquelle reposent les sociétés humaines, il y a donc au plus intime de chacune d'elles comme un fonds théocratique, un fonds divin — tous
(1) At jus naturte est jus divinum, jure igitur divioo introducta est gubernatio. Be laicis 1. III. c. VI.
(2) Oiimia qase sunt de jure naturse sunt à Deo ut auctore naturte, sed principatus politicus est de jure naturte, ergo est à Deo ut auctore natui'se... Non quidem ex peculiare et quasi positiva institutioue vel donatione omnino distincta a productione talis aaturte. sed per uaturalem consecutiouem ex vi primse creationis ejus. Defensio /idei, 1. III.
les hommes, du reste, étant l'image de Dieu — qui est pour elles la condition de leur existence, la raison de leur durée. Si le fond de toutes les sociétés est essentiellement divin, qui ne comprend que le pouvoir appelé à les régir doit être tenu, à ce point de vue encore, comme divin et théocratique et par suite ne peut prétendre gouverner au nom de Dieu, seul contre tous ?
Pour s'inscrire contre cette conclusion, ne faudrait-il pas, par exemple, prétendre que la justice, sur laquelle repose toute société, ne repose pas sur la religion? Qu'elle peut exister sans elle, qu'elle ne relève pas de la justice essentielle et suprême qui est Dieu ? Ne faudrait-il point dire qu'elle repose sur la volonté de l'homme souvent changeante, capricieuse et mauvaise ? Ne faudrait-il pas dire qu'elle est arbitraire? Que ce ce qui est juste aujourd'hui pourrait devenir injuste et réciproquement, si telle était la volonté populaire? Ne faudrait-il point se jeter tête baissée dans toutes les aberrations du Contrat social^ du célèbre visionnaire Rousseau ? Ne faudrait-il pas dire qu'il n'y a rien d'absolu dans les choses humaines; que les idées les plus générales, les plus universelles, qui s'imposent le plus impérieusement à la conscience ne sont que des illusions de l'esprit, des imaginations vaines, des rêves creux, des chimères sans réalité et sans consistance? Non, il ne peut en être ainsi. Il y a dans l'âme des peuples des données qui ont leur source dans quelque chose d'antérieur et de supérieur à leur volonté, dans la loi éternelle à laquelle tout est soumis, Dieu luimême ; données que le pouvoir doit respecter aussi bien que le peuple, puisifu'ils en dépondent l'un et l'autre. C'est ainsi <{ue le pouvoir civil, qui vient à la fois de Dieu et du peuple se révèle à nous comme théocratique et du côté de Dieu et du côté du peuple. Le divin nous enveloppe de toutes parts.
IV. Après avoir établi que tout j^ouvoir est essentiellement théocratique, il nous faut établir la seconde i)artie de notre l»ro])Osition, c'est-à-dire qu'il doit agir et gouverner théocratiquement et examiner comment et en quoi il doit le faire, selon que le peuple à la tête ducfuel il est placé est infidèle ou chrétien.
Que le pouvoir doive agir théocratiquement, c'est là une vérité qu'il est facile de déduire des principes antérieurement établis. S'il est théocraticiuo dans son essence même, ne doit-il pas tenir compte, dans son administration, de l'élémeut divin ([ui est ou lui et dans le peui)le <{u'il est appelé à régir? Ne duit-il pas agir comme un pouvoir divin, c"est-à-
dire d'après les données divines, loin d'agir conune un pouvoir profane et d'après les données profanes? S'il agissait autrement, n'agirait-il pas contrairement à ce qu'il est ? Ne se trahirait-il pas lui-même? Quant à la manière dont il doit agir théocratiquement, nous ferons ici une distinction fondamentale pour prévenir toute confusion et nous dirons : Ou bien la société en est réduite aux connaissances de l'ordre naturel, c'est-à-dire n'a d'autre lumière sur Dieu et sur ellemême que celle qui est donnée par la raison naturelle, ou bien elle est placée dans l'ordre surnaturel, c'est-à-dire possède, outre la lumière qui lui est donnée par la raison, la lumière qui lui est donnée par la révélation. Cette distinction établie, voyons quelle doit être l'attitude du pouvoir, selon qu'il est placé dans l'une ou l'autre de ces situations. V. Si la société est infidèle et vit à peu près uniquement des données de la raison et de la conscience, le pouvoir doit gouverner au nom de Dieu, en tant qu'il est connu par ses œuvres, au nom du peuple, en tant qu'il a une connaissance naturelle de Dieu, et cela, toujours et partout, mais surtout quand le peuple affirme cette connaissance dans la constitution qu'il s'est donnée et selon laquelle il veut être régi. Il doit s'efforcer de répandre cette connaissance dans tous les esprits et de la graver dans tous les cœurs, de faire triompher dans les mœurs toutes les conséquences pratiques qui en découlent, afin qu'elle exerce sur la vie privée et la vie publique, l'influence salutaire qui est nécessairement en elle. Dieu, étant, nous l'avons, vu la source de toute sociabilité, la raison dernière de toute association politique, le pouvoir doit affirmer, protéger, propager le grand principe sur lequel repose l'État et sur lequel il repose lui-même. Si l'homme n'est un être sociable que parce qu'il est un être raisonnable ; s'il n'est un être raisonnable que parce qu'il peut connaître Dieu ou le connaît efl'ectivement, le pouvoir, même chez les infidèles, ne doitil pas se dévouer à la ditfusion de cette connaissance, sous peine de faire descendre ses sujets dans l'animalité? que disje? au-dessous de l'animalité? et, par suite, en faire un être monstrueux, attendu que l'homme devenu animal est une monstruosité. Aussi partout, chez les nations infidèles, dont il s'agit ici, a-t-on cru que le pouvoir doit être théocratique et gouverner au nom de Dieu. Partout on a pensé que, si l'homme a le droit de commander à la bête, Dieu seul a le droit de commander à l'homme, que c'est de la loi religieuse que doivent dériver toutes les autres lois, que tout pouvoir humain doit se diriger d'après elle. Telle est la foi du genre
huiimin. Tous les peuples anciens, depuis les extrémités de l'Orient jusqu'à la froide Calédonie, Chinois, Japonais, Indiens, Perses, Égyptiens, Grecs, Romains, Bretons, Germains, Gaulois, tous proclament comme étant la grande base divine des sociétés cette vérité que, Dieu seul ayant le droit de commander à l'homme, tout ce qui est humain doit être subordonné à ce qui est divin ; le prince qui commande, aussi bien que le sujet qui obéit. Rousseau lui-même a fait cet aveu: « Les hommes n'eurent point d'abord d'autres rois que les dieux, ni d'autre gouvernement que le théocratique. » Après quoi, il fait cette réflexion : « Il faut une longue altération de sentiments et d'idées pour qu'on puisse se résoudre à prendre son semblable pour maitre et se flatter ({u'on s'en trouvera bien (1). »
YI. Ce fait universel de la théocratie inspirait à Rohrbacher les réflexions que voici :
« C'est un fait incontestable que toute l'antiquité a subordonné le temporel au spirituel, le civil au religieux. Non seulement cela était, mais les philosophes les plus célèbres de cette même antiquité, Confucius, Platon, Cicéron, nous l'avons vu, soutenaient que cela devait être sous peine d'une irrémédiable anarchie. Là dessus, on peut faire ces raisonnements :
« 1"' En toutes choses, le consentement de tous les peuples doit être regardé comme le consentement de la nature. Or tous les peuples de l'antiquité ont subordonné le temporel au spirituel, donc cette subordination est de droit naturel.
« 2" Dieu étant l'auteur de la nature, ce qui est de droit naturel est aussi de droit divin. Or la subordination du gouvernement temporel à la religion est de droit naturel, donc cette subordination est aussi de droit divin.
« 3" Repousser cette subordination, c'est aller contre Dieu et contre la nature. Or, qui va contre Dieu et contre la nature va nécessairement à la ruine ; donc les gouvernements qui repoussent cette subordination, vont nécessairement à leur propre ruine.
« Si cette subordination n'est pas de droit naturel et divin, le genre humain tout entier s'est trompé i»endantdes milliers d'années; or, si le genre humain s'est trouipé de la sorte, il n'y a plus rien de certain au monde; donc si la subordination du temporel au spirituel, de IKtat à la religion, n'est pas do
(1) Contrat social, 1. iv, c. 6.
droit naturel et divin, il n'y a plus rien de certain parmi les hommes, ni droit, ni devoir, ni légitimité, ni usurpation; dès lors l'anarchie et le cahos. En un mot, vraie ou fausse, rejeter cette subordination, c'est constituer l'anarchie. Car si elle est vraie, c'est renier Dieu et la nature; si elle est fausse, la raison humaine n'est plus rien ; semblable à la brute, chacun n'a plus de règle que ses appétits (1). »
Il va de soi que, si un prince infidèle connaît le christianisme comme étant la religion vraie et divine, il doit travailler à y amener son peuple. Il est à la tète pour procurer le bien de la communauté j)olitique ; or le christianisme est le grand bien de toute communauté politique , par cela même qu'il est la religion vraie, la vérité étant le premier des biens.
VII. Si la société est chrétienne, c'est-à-dire si elle est éclairée non seulement à la lumière de la raison, mais encore à la lumière de la foi ; si elle est constituée selon les données de Tordre surnaturel, c'est-à-dire, selon le Christ, selon l'Évangile, selon l'Église qui en est l'interprète infaillible, le le prince devra gouverner au nom de Dieu, non plus seulement en tant qu'il est connu par ses œuvres, dans l'ordre de la création, mais encore en tant qu'il s'est fait connaître par ses œuvres dans l'ordre de l'Incarnation et de la Rédemption. Il devra gouverner non seulement au nom du Christ, mais encore au nom du peuple chrétien, qui veut être gouverné selon son christianisme. En d'autres termes, il devra gouverner non plus seulement au nom du droit divin naturel, mais encore au nom du droit divin positif. En d'autres termes encore, il devra gouverner selon Dieu le Père, selon Dieu le Fils, selon Dieu le Saint-Esprit, selon Jésus-Christ, selon l'Écriture, selon la tradition, selon la papauté, bref, selon le le christianisme total, ou le catholicisme, qui sera accepté et voulu par la nation comme la règle de tout droit et de tout devoir privé et public, comme son principe social, comme l'article fondamental et premier de sa constitution, comme la foi dans laquelle elle veut vivre et dans laquelle elle veut mourir. Par suite, le pouvoir chrétien devra travailler à faire connaître le christianisme, à le défendre contre ses adversaires ou ses persécuteurs ; il devra accorder à l'Église la liberté d'enseigner et de gouverner les fidèles, et aux fidèles la facilité d'accomplir leurs devoirs sans entraves. Et que le prince, qui a charge d'àmes à un certain degré, ne craigne pas d'aller trop loin dans cette voie, car plus il mettra de zèle à
(1) Hist. imiv. de l'Église catholique, t. i, 1. ix, p. 510, 1" édit.
graver les principes évaiigéliques dans les cœurs, plus aussi il travaillera à l'amélioration morale et spirituelle de son peuple, ce qui est son devoir d'Etat. Bossuet le disait au Dauphin : « Jésus-Christ vous apprendra par lui-même et par ses apôtres tout ce qui fait les états heureux; son Évangile rend les hommes d'autant plus propres à être bons citoyens sur la terre, qu'il leur apprend par là à se rendre dignes de devenir citoyens du ciel (1). »
VIII. Et que les princes chrétiens, oubliant ou peu soucieux de leurs devoirs envers le christianisme, ne regimbent pas ici et ne fassent pas les récalcitrants, car les devoirs que nous venons d'établir sont clairement consignés dans les saintes Écritures, qu'ils doivent admettre par suite de leur baptême. Ecoutons plutôt saint Pierre, voici ses paroles : « Soyez soumis à toute créature humaine à cause de Dieu, soit aux rois comme étant souverains, soit aux gouverneurs comme à des hommes envoyés par lui pour punir les méchants et pour récompenser les bons (2). » D'autre part, on lit dans saint Paul : « Que toute âme soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui ne soit de Dieu, et toutes les puissances de la terre sont OïYlonnées de Dieu. Celui donc qui résiste aux puissances résiste à l'ordre de Dieu, et ceux qui résistent attirent sur eux la condamnation. Les princes ne sont pas à craindre pour qui fait le bien, mais pour qui fait le mal. Voulez-vous donc ne point avoir à craindre le pouvoir? Faites le bien, et vous en recevrez des louanges. Le prince est le ministre de Dieu pour le bien; or, si vous faites mal, vous avez raison de craindre parce que ce n'est pas en vain qu'il porte le glaive, car il est le ministre DE Dieu, l'exécuteur de ses vengeances à l'égard de celui qui fait le mal (3). Toute la doctrine théocratique découle de ces paroles. S'il faut être soumis aux princes à cause de Dieu, ils ont donc un pouvoir divin ; si toute àine doit être soumise aux pouvoirs plus élevés, les rois doivent donc être soumis à la puissance de Dieu, qui est la plus élevée, à la puissance ecclésiastique, qui est plus élevée que la puissance royale. Si les princes doivent punir les méchants, attendu qu'ils sont les ministres de Dieu pour le bien, ils doivent punir les ennemis du christianisme, puis(jue le christianisme est le bien ; ils doivent venir en aide aux lidèles ({ui, en tant que fidèles
(1) Politique, au commencement, fi M. le Dauphin.
(2) I. Pet. 11, 13-14.
(3) Rom. xni, 1-5
sont nécessaireiiiont bons i)Our la môme raison; il doit même savoir tirer le glaive en faveur de ceux-ci contre ceux-là, sans (|uoi il poi'terait le glaive en vain, puisqu' il n'en userait j)as contre le mal en faveur du h'wn. Le glaive ne lui est pas seulement donné pour être porté comme un ornement appendu à son côté, et par parade : Non enùn sine causa gladnan portât.
IX. Ajoutez qu'outre l'Écritui'e, on peut o])poser aux gouvernements chrétiens qui négligent d'accomplir envers l'Église les devoirs de leur charge, la tradition divine, et cela depuis les premiers siècles. Tous les docteurs n'ont qu'une voix pour dire que le pouvoir temporel est subordonné au pouvoir spirituel, la puissance civile à la puissance ecclésiastique et que, par suite, les rois chrétiens doivent gouverner les peuples chrétiens théocrati(|uement et chrétiennement. Quelques témoignages entre mille. Le pape Gélase écrivait à Tempereur Anastase : « Le gouvernement du monde n'est établi que sur ces deux bases : le pouvoir sacré des pontifes et l'autorité royale. Vous comprenez cela fort bien, mon fils très clément, puisque tout en étant <à la tète du genre humain par votre dignité temporelle, vous n'en courbez pas moins la tète devant l'autorité ecclésiastique dans tout ce qui regarde les choses divines. Vous voyez que dans tout ce qui appartient à l'économie de l'ordre politique, les évoques, sachant bien que c'est à vous que Dieu a accordé l'empire, obéissent à vos lois. Que cela vous serve de leçon et d'exemple pour apprendre que vous devez à votre tour obéir avec plus de respect encore aux prélats à qui Dieu a confié la dispensation de ses redoutables mystères (1). » Disons-le en passant, ces paroles aussi lumineuses qu'on peut le désirer au point de vue de la thèse que nous soutenons ici, sont de nature à rassurer les princes. S'il y a distinction entre l'Église et l'État et subordination de l'État à l'Église, il n'y a pas absorption de l'État par rÉ;.^lise, puisque les évêques obéissent à l'État dans ce en quoi ils doivent lui obéir, dans ce qui constitue le domaine normal de l'État.
Les paroles d'Yves de Chartres, cette gloire et ce modèle de l'épiscopat français au onzième siècle, ne sont pas moins significatives que les précédentes. Il écrivait à Henri I^"", roi
(1) Duo suut, imperator Auguste, quibus hic mundus priiicipaliter regitur, auctoritas sacra poutilicum et regalis potestas. . . Licet prœsideas liumano generi dignitate rerum, tamen presulibus divinarum devotus colla subniittis, E}!. VII ad Aaastasiuni imperatoreni.
d'Angleterre : « Rien ne s'administre bien, si l'empire et le sacerdoce ne sont d'accord. Nous avertissons donc et nous conjurons votre Altesse de laisser un libre cours à la parole de Dieu dans le royaume qui vous a été contié, et de vous rappeler toujours que le royaume de la terre doit être soumis au royaume céleste, qui a été confié à l'Église : car de même que les sens doivent être soumis à la raison, de même aussi la puissance temporelle doit être soumise au gouvernement ecclésiastique. Ce que devient le corps quand il n'est plus régi par l'âme, la puissance terrestre le devient aussi lorsqu'elle n'est plus éclairée et dirigée par l'enseignement de l'Église, et, comme le royaume du corps est en paix lorsque la chair ne résiste plus à l'esprit, de même aussi le royaume du monde se possède en paix lorsqu'il ne cherche plus à résister au royaume de Dieu (1). »
Bref, tous les siècles chrétiens nous disent d'une voix unanime que si la puissance temporelle veille sur les corps pour leur assurer santé et sécurité, la puissance spirituelle veille sur les âmes pour les sanctifier et les diriger vers leur tin suprême et divine. Ils nous disent de concert que, de même que le corps est subordonné à la tin pour laquelle il est fait, je veux dire, Tesprit, de même la puissance qui dirige le corps vers sa fin est subordonnée à la puissance qui dirige l'âme vers la sienne (2).
X. Couronnons ces considérations par les paroles de l'abbé Rohrbacher qui, après avoir établi les vrais principes, déplore l'oubli de ces mêmes principes. Ayant rapporté les ordres de Dieu à .Josué, il continue en cette page qui se reconnnande à l'attention de tous les politiques, rois, empereurs, présidents de République, ministres, diplomates^ etc., etc. « Toile est pour les chefs des nations la véritable politique, la véritable science de gouverner : la Loi de Dieu. Le courage que leur commande Celui dont ils sont les ministres, c'est le courage de se régler sur cette loi droite en toutes choses, science bien rare, courage plus rare encore. Josué les posséda l'un et l'autre. Quand verrons-nous de ces Josué chrétiens ? Le monde en aurait bien besoin. Comme Israël, il erre i)ar des lieux arides, chcrcliant du repos et n'en trouvant point. Mais il erre sans colonne qui le guide, sans arche d'alliance qui le rallie, il erre sans savoir où ar-
(1) Yvo Carnot. Ep. li ad Henricum Angliœ regem.
(2) Cfr. D. Thomas 2a 2ie q. ix a. 6, ad 3uni, Alexaud. Alensis p. m, q. XI,, Hiifro Victorinus De sacramento fidei Lhristi.
river, ni par où. Tout participe à cette incertitude, les trônes, les luis, les gouvernements, la paix, la guerre. Ce qui paraît le plus ferme branle au moindre souffle et s'écroule. Se rassemble-t-il quelques jeunes gens , quelques hommes du peuple, dans les rues d'une certaine ville, aussitôt voilà un trône en pièces, et puis un autre, et puis un autre et tout le reste de trembler. On ne tue plus les rois, on fait pis, on leur dit : Allez -vous en, nous ne voulons plus de vous, et ils s'en vont. Partout des séditions et des émeutes, et ce n'est pas un moment d'effervescence, c'est l'état habituel et raisonné. Les princes se plaignent des peuples, les peuples se plaignent des princes, de part et d'autre avec beaucoup de méthode et de raisonnement aux({uels il n'est rien à répon- ,dre. On parle, on écrit, on parlemente et on s'entend moins que jamais. Les uns crient â la révolte, les autres à la tyrannie et ils ont raison les uns les autres. Le seul tort que l'on ait, c'est de s'étonner que cela soit ainsi. Rien n'est plus clair. Tout le monde convient que la religion est la base de la société temporelle; par conséquent mettre la révolte, l'anarchie dans la religion, c'est les mettre dans la base même de la société. Or, pour que, dans la religion, il n'y ait point anarchie, il faut y reconnaitre une autorité et l'autorité la plus grande ; car, quiconque à la plus grande autorité en préfère une moindre, suppose nécessairement que la moindre doit l'emporter sur la plus grande, le néant sur l'être, le fou sur le sage ; de là plus de subordination, plus de société, plus de droit, plus de devoir. D'un autre côté, tout le monde conviendra, qu'en fait de religion, l'autorité incontestablement la plus grande est l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Elle n'est au fond que le genre humain constitué par Jésus-Christ dans l'unité pour proclamer à jamais toute vérité nécessaire; de sorte qu'elle réunit en sa personne et l'autorité naturelle du genre humain et l'autorité surnaturelle de Dieu. Il est impossible d'en imaginer une plus grande. Or, ce qu'on appelle le schisme grec ou russe, le protestantisme germanique ou anglican, le philosophisme de tous les pays, qu'est-ce autre qu'une révolte, opiniâtre contre cette plus grande autorité, qfu'un complot des rois et des peuples pour implanter l'anarchie dans la religion et, par suite, dans la base même de toute société? Et après des siècles de marche, on s'étonne d'arriver où l'on va! Et l'on se rassemble en des congrès d'ambassadeurs ou en des sociétés oc(;ultes pour deviner d'où cela vient I Et l'on fait des protocoles publics, des articles secrets pour l'empêcher d'être venu !
« Ce grand mystère peut se résumer en ces articles :
!« Tout gouvernement antieatholique est, au fond, une absurdité et une tyrannie. Une absurdité en ce que, après avoir posé en principe qu'on n'est obligé de respecter aucune autorité puisqu'on ne Test pas de respecter la plus grande, il prétend néanmoins , qu'on est obligé de respecter la sienne ; une tyrannie en ce qu'il contraint les hommes par la force à se soumettre à une absurdité pareille.
2° Tout souverain antieatholique se dépose lui-même de sa souveraineté, absout lui-même ses sujets de tout devoir envers lui, se met lui-même hors la loi. En effet, quiconque méprise l'autorité la plus grande, donne à chacun le droit de mépriser la sienne et mérite qu'on use de ce droit ; l'absurdité par laquelle il voudrait échapper à cette conséquence n'est un devoir pour personne.
3° Nul sujet, nul peuple anticatholique ne peut sans inconséquence blâmer son souverain de quoi il fasse. Car dispenser un souverain de se soumettre à l'autorité la plus grande, à l'Eglise catholique promulguant et interprétant la loi de Dieu, c'est le dispenser de se soumettre à aucune autorité, à aucune loi, à aucune règle ; c'est bien dire qu'il n'y a d'autre droit que la force et qu'il peut légitimement tout ce qu'il peut impunément.
La politique moderne qui tond continuellement à se soustraire à l'autorité doctrinale de l'Eglise catholique tend continuellement à la ruine de toute subordination et de toute société, à l'anéantissement de tout droit et de tout devoir, au chaos et à l'anarchie, etc. (1). »
Telle est la vérité. Elle s'impose comme d'elle-même à tout esprit juste et qui va droit. Si elle est repoussée par ces esprits bizarres qui ne savent ni ce qu'ils veulent ni ce qu'ils veulent pas et avec lesquels il est impossible de s'entendre, elle n'en est pas moins certaine. Le christianisme seul peut fournir une solution aux problèmes de la science politique, comme seul il peut en fournir une aux problèmes de la science philosophique. Là où la démocratie est proclamée à l'exclusion de la théocratie, là où le peuple est tout et Dieu* rien, les sociétés ne pourront que se dissoudre et l'on i)0urra bientôt dire de chacune d'elles ce que le po(Me a dit des em- ]:)ires d'autrefois qui, ai)rès avoir commencé par la religion, ont fini par l'impiété, on pourra bientôt dire de cîiacune d'elles :
D'un empire détruit je inëdidii la cendre. (1) Uist. unliK de l'Eglise cath. 1. ix, p. 516-518.