CHAPITRE VI
DES RAPPORTS ENTRE L'ÉGLISE ET l'ÉTAT
Etat persécuteur. — Etat étranger à l'Eglise.
Ici se présente une des questions les plus importantes à la considérer en elle-même, et en même temps la plus vivante et la plus palpitante du siècle, à savoir : quelle doit être, non plus l'attitude générale, ce que nous avons vu. mais l'attitude particulière de l'Etat ou du pouvoir vis-à-vis de l'Eglise catholique , selon les situations diverses où TEglise se trouve vis-à-vis de lui? Pour cela, distinguons ces situations difTérentes. Elles sont au nombre de quatre.
Ou l'Etat peut être oppresseur du catholicisme, entravant ainsi la vérité et le bien, et protégeant l'erreur et le mal. C'est la persécution de l'Eglise par l'Etat.
Ou l'Etat peut ne pas connaître ou reconnaître le catholicisme, et lui être ou lui rester étranger, comme cela a lieu chez les infidèles, aux Etats-Unis. C"est l'ignorance réelle ou feinte de l'Eglise par l'Etat, c'est la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Ou l'Etat peut favoriser le catholicisme, qu'il reconnaît comme religion d'Etat, ainsi que cela existait au moyenâge, lui donnant la liberté du bien et ôtant à l'erreur la liberté du mal. C'est la protection de l'Eglise par l'Etat.
Ou enfin, l'Etat peut reconnaître légalement plusieurs cultes, laissant à chacun la même liberté d'action, ne s'occupant pas plus de l'un que l'autre au point de vue dogmatique, c'est-à-dire de leur valeur intrinsèque ; c'est l'indift'érentisme ou la neutralité de l'Etat pour l'Eglise, comme pour les autres cultes.
H nous reste à examiner et à juger chacune de ces attitudes.
L'Etat jjersécufeur.
I. Nul Etat n'a le droit de persécuter le catholicisme, et cela, parce que le catholicisme étant, nous l'avons vu, nonseulement une religion divine, mais encore démontrée telle,
il est Dieu lui-même vivant et agissant sur lo monde et clans le monde, et que nul être, soit individuel, soit collectif, n'a le droit de persécuter ou d'entraver Dieu, pas plus dans son œuvre qu'en lui-même, puisque son œuvre c'est lui-même dans ses attributs de puissance, de sagesse, de bonté, de justice et de providence. Ajoutez que le christianisme étant, par cela même qu'il est divin, vérité et sainteté, lumière et amour, il produit nécessairement la perfection des sociétés politiques, et à ce titre s'impose à elles, comme il a été dit, aucune société n'ayant le droit de se dépraver et de se déclarer l'ennemie de sa propre perfection. Les princes n'ont pas plus le droit de s'opposer au catholicisme qu'ils n'ont le droit de s'opposer à la prospérité publique, qui lui est intimement liée ; il y a plus, ils ont le devoir de le favoriser, puisqu'ils ont le devoir de favoriser cette prospérité, qui ne peut se développer qu'en lui et par lui. Etre l'ennemi du catholicisme, c'est être l'ennemi de soi-même, l'ennemi du genre humain, l'ennemi du peuple. Une religion est d'autant plus parfaite et plus perfectionnante qu'elle contient plus de vérité; par là même le catholicisme, qui contient la vérité totale, est la religion la plus parfaite et la plus perfectionnante. Un Etat polythéiste est moins parfait ({ue le serait un Etat théiste, si un Etat purement théiste pouvait exister : un Etat théiste serait moins parfait qu'un Etat chrétien, un Etat chrétien est moins parfait qu'un Etat catholique. Par suite, le mandarin chinois, l'autocrate de toutes les Russies etc., etc., n'ont pas plus de droit de repousser le catholicisme qui frappe à la porte de leurs Etats ou y est déjà entré en partie, que ne l'avaient Néron, Dioclétien et les autr(>s persécuteurs des ])remiers siècles. Ou ils connaissent le catholicisme comme ('•tant la vraie religion, ou ils ne le connaissent pas comme tel. S'ils le connaissent comme la vraie religion, ils doivent l'accueillir, s'y soumettre avec joie, le favoriser, au lieu de le sacrifier à leurs préjugés, à leur orgueil, à leur césarisme qui n'a d'autre règle que la raison d'Etat, (-'est-à-dire l'égoisme sous sa forme politique. S'ils ne le connaissent pas comme la vraie religion, ils ne doivent pas le persécuter avant de l'avoir étudié, de peur de s'exposer à persécuter en lui Dieu et la vérité; ils doivent, par suite, l'examiner, l'observer, le voir à l'œuvre, et en l'examinant de bonne foi. sans parti pris contre lui, ils ne tarderont pas à devenir des Constantin, s'ils sont payens, des Clovis, s'ils sont barbares. C'est ainsi que les persécuteurs des premiers siècles étaient cnnpables, comme l'ont été les persécuteurs venus dcq)uis.
S'ils ne connaissaient pas le christianisme, ils devaient cherchef à s'éclairer à son endroit, car c'est un crime de persécuter ce que l'on ne connaît pas. Et. s'ils avaient voulu s'éclairer, ils auraient pu facilement reconnaître sa divinité, soit par les apologétiques que ses défenseurs leur adressaient, soit par le témoignage du sang que lui rendaient les martyrs, soit par le spectacle de la vie des chrétiens, spectacle qui forçait l'admiration des payens eux-mêmes, soit par les rapports de leurs préfets et de leurs gouverneurs qui ne trouvaient rien de condamnable dans la doctrine et dans la conduite des chrétiens. Témoin la lettre dans laquelle Pline le Jeune écrit àTrajan que les chrétiens « s'obligent par serment, non à aucun crime, mais à ne commetre ni larcin, ni vol, ni adultère, à ne point manquer à la foi promise, à ne point nier un dépôt qui leur eût été confié; » lettre dans laquelle encore il dit, en se condamnant luimême: « Je ne sais ce que l'on y punit, ni ce que l'on y recherche, ni jusqu'où. Ce que l'on punit est-ce le nom seul, ne fût-il accompagné d'aucun crime? ou bien sont-ce les crimes attachés au nom (1)? » Nul gouvernement n'a le droit d'exclure, soit de la vie privée soit de la vie publique, le catholicisme, qui se démontre comme religion divine. L'Eglise ayant reçu de Dieu la mission et le droit de prendre possession du monde, il faut que cette prise de possession ait lieu à tout prix, au prix même du renversement des persécuteurs. C'est à Dieu à triompher de l'homme, et non pas à l'homme, fût-il un potentat populaire, un dictateur démocratique, à triompher de Dieu. « Il a brisé les rois au jour de sa colère, il jugera parmi les nations, il entassera les ruines, il écrasera la tète à un grand nombre (2). »
IL Si l'État n'a pas le droit de persécuter les chrétiens, nul doute que les chrétiens, les sujets catholiques d'un prince persécuteur n'aient le devoir de travailler à faire respecter leur religion, non seulement par les moyens ordinaires de prosélytisme, la prière, la parole, la presse, l'action ou les bonnes œuvres, mais encore par les moyens légaux dont ils peuvent disposer. Que font, en effet, les princes persécuteurs? Ils méconnaissent les droits les plus primitifs et les plus sacrés, les droits de la conscience chrétienne, qui a le droit et le devoir de s'affirmer en tout et partout, le droit de passer^ dirait Bossuet, puisqu'elle est dans le vrai et que le Christ
(1) Plin. Ep. 1. X, ep. 97 et 98.
(2) Psulm. 109.
est venu pour poser et affirmer publiquement le christianisme dans le monde, pour aflfranchir la conscience de l'erreur et du mal. Ils sortent de leur droit, ils empiètent insolemment sur les droits de Dieu, ils deviennent tyranniques. ils se montrent même iniques, en tant qu'ils permettent à tous d'attaquer les chrétiens, sans permettre aux chrétiens de se défendre. Une telle situation n'est pas acceptable et ne peut être acceptée par ceux-ci. Aussi, si les premiers chrétiens ne savaient que souffrir et mourir et ne travaillaient pas à s'opposer aux Césars, ce n'est point qu'ils n'en eussent le droit, c'est uniquement parce qu'ils ne le voulurent, pas au point de vue de la prudence, ayant à craindre que si leur tentative ne réussissait pas, on leur fît souffrir de nouvelles rigueurs et de nouveaux supplices. Ils se disaient que, pratiquement, il vaut mieux supporter un mal présent que de s'exposer, en voulant s'y soustraire, à des maux plus considérables. Ces paroles étonneront peut-être certains esprits qui mettent les dynasties au dessus de tout, même de Dieu et de la conscience chrétienne. Néanmoins, outre qu'elles sont fondées en raison, on peut invoquer en leur faveur de graves autorités. Bellarmin dit positivement : « Si autrefois les chrétiens n'ont pas déposé Néron, Dioclétien et Julien l'Apostat, et l'Arien Valens et leurs pareils, c'est que les chrétiens n'étaient pas matériellement assez forts. Les chrétiens ne sont pas tenus et même il ne leur est pas permis de tolérer un roi infidèle, s'il met leur religion évidemment en péril (1). »
Mais c'est surtout Blanchi qu'il nous faut entendre ici, comme étant aussi explicite qu'on peut le désirer, et comme jouissant d'une grande autorité, ayant fait partie de plusieurs congrégations romaines, dans lesquelles il laissa les plus honorables souvenirs. Blanchi donc composa un Traité de la puissance ecclésiastique, dont nous extrayons cette page remarquable : « Bien que quelques-uns aient soutenu que dans le cas où le souverain voudrait forcer ses sujets à violer la religion, les sujets, pour la conserver, devraient se laisser mettre à mort par le prince hérétique ou infidèle, plutôt ipie de se défeiulre avec les armes; leur opinion est néanmoins contraire à toute la lumière de la raison. Une semblable obligation de renoncer à une juste défense et de se laisser
(1) Qiiod si Christiani oliin non deposiierunl Neronein et Diocletiauum ot .Tulianum apostatan, et Valentein Arianuin et, siniiles, id fuit (|uia ileerant vires temporales Christianis. Non leneutur Clirisriani, inimo nec délient cinn evidenli jieficulo religionis tulerare regcm intidelem. De Rom. poiitifîrr, 1. V, p. 441, Venet. 1721.
égorgor par un tyran n'est fondée sur aucune loi. mais de plus est réprouvée par la religion naturelle, qui nous fait un devoir de protéger notre vie injustement menacée. Il ne nous est permis de maïujuer à ce précepte, que si nous ne pouvons rester fidèles à Dieu qu'en sacrifiant notre vie. Mais si nous pouvons défendre à la fois notre religion et notre vie, qui peut douter que la religion naturelle nous oblige à sauver cette dernière? C'est donc par une grossière ineptie que Grotius allègue les exemples des premiers chrétiens, qui défendaient la religion chrétienne contre les persécuteurs, non par les armes, mais en versant leur sang et en donnant leur vie. Car celui qui examine les circonstances des temps reconnaîtra combien l'exemple de ces chrétiens est mal choisi. Ils n'avaient point de forces matérielles qui les missent en état de résister à leurs persécuteurs, et bien que leur multitude fût très grande, ils étaient cependant privés de tous ces moyens qui eussent été nécessaires pour pouvoir utilement et prudemment se défendre contre la puissance de leurs ennemis. Aussi, à part quelques agitations, qui auraient plutôt servi à enflammer qu'à éteindre la colère des tyrans, ils étaient dans l'impuissance de rien faire pour leur propre avantage. Ces soulèvements, d'un côté inutiles pour la défense, auraient servi, de l'autre, au détriment de la religion, car ils auraient fourni aux tyrans l'occasion de poursuivre les chrétiens comme fomentant des troubles et des séditions dans l'État. Ce que disent Tertullien {Apol. xxxvii) et quelques autres anciens, que les chrétiens de cette époque, bien que nombreux et dispersés dans tout l'empire romain, n'ont cependant conspiré ni publiquement, ni en secret contre les princes, leurs emiemis, mais offert leur tête sans résistance au glaive de leurs persécuteurs, fait bien voir avec quelle prudence ils s'abstenaient d'une résistance qui, sans leur procurer aucun soulagement, eût d'ailleurs fait du mal à la cause commune; mais cela ne nous donne point à entendre qu'ils avaient des forces suffisantes pour i)Ouvoir résister utilement, car si leur nombre était considérable, il était bien petit cependant et bien faible en comparaison de l'immense multitude des Gentils qui les environnaient, et dont les forces les pressaient étroitement. Si les chrétiens avaient eu alors des moyens suffisants pour attaquer les tyrans, non seulement il leur eût été permis d^ en user, mais même, en certains cas, ils l'auraient du pour conserver la religion et la vie (1;. »
(1) D.'lla potesta et délia Policia délia Chiesa, trattate due contra le nove opinione de Petro Giannone. Romœ, 1745.
Bref, de ce que les premiers chrétiens n'aient pas cru devoir combattre l'État persécuteur, il ne suit aucunement qu'ils n'aient pas eu ce droit, ni que les chrétiens de tous les temps et de tous les lieux, les chrétiens d'aujourd'hui, ne le possèdent pas, sauf à n'en user que lorsque le succès peut être espéré. Nous disons les chrétiens d'aujourd'hui, car ce n'est pas seulement un fait particulier auquel nous nous arrêtons, c'est un principe général que nous posons et qui peut être appliqué contre tout gouvernement persécuteur, que ce gouvernement soit resté payen, ou qu'il soit devenu apostat, ou qu'il soit hérétique, ou qu'il soit schismatique, ou qu'il soit chrétien, mais pseudo-chrétien. Il n'y a pas de gouvernements persécuteurs que ceux qui tirent le glaive contre les prêtres et les fidèles. Ils sont persécuteurs, ces gouvernements qui, armés du glaive des lois iniques qu'ils ont faites, privent l'Église de sa liberté d'action, expulsent ou suppriment ses religieux, s'emparent de ses biens, mettent des obstacles aux rapports qui existent entre le chef et les membres, sécularisent l'enseignement, les bureaux de bienfaisance, les hôpitaux, atî'ranchissent du serment, votent le divorce, abolissent le repos du dimanche, accordent la liberté des funérailles, en voulant tout laïciser à outrance, choient les athées et les libres-penseurs contre les prêtres, élargissent la liberté du mal. restreignent la liberté du bien. Nul doute qu'au dernier siècle, pour citer un dernier exemple, le peuple catholique n'ait eu le droit de lutter contre l'empereur Joseph II, qui sut user de son autorité absolue pour supprimer deux mille monastères, chasser vingt mille religieux, créer et régenter les séminaires à sa fantaisie, soumettre les mandements épiscopaux à la censure, les bulles pontificales à Vexequatiir, frap])er les biens ecclésiastiques d'impôts non autorisés par l'Église, fixer le nombre des cierges à allumer dans les ditférents offices, tout réglementer, tout confondre, tout opprimer, tout embrouiller, et cela, comme on l'a dit, ave(' la violence d'un conquérant, et la minutie chicanière d'un roi sacristain.
Mais, si tout devoir implique un droit, tout droit à son tour implique un devoir. Par là même que les peuples catholiques ont le droit de s'opposer aux })ersécuteurs. ils ont le devoir de leui- résister par tous les moyens légaux qui sont à leur disposition, par la discussion, par le vote; et par là môme (|ue les papes ont le droit d'éclairer les fidèles et de s'appuyer sur eux en tant qu'ils sont citoyens, ils eu ont le devoir, et les citoyens fidèles sont obligés de marcher sous
leur direction. Nul ne doit s'abstenir, soit par indifférence, soit par calculs humains, soit jiar la crainte de se compromettre. Que tous, dans les moments décisifs et suprêmes où la religion est en péril, sachent faire acte de vie politique. Que nul ne s'abstienne, que nul ne reste neutre ou muet, que nul ne trahisse la cause de Dieu et des âmes. Sans doute, ces luttes entre le sacerdoce et l'empire sont toujours regrettables; mais comment ne pas les accepter, lorsque les gouvernements les provoquent, et qu'il s'agit des droits inaliénables de l'àme chrétienne? A qui la faute si la paix n'existe pas? N'est-ce pas à la puissance temporelle? Aussi dirons-nous, en terminant : Heureux, trois fois heureux! les gouvernements qui savent ne point persécuter l'Eglise, et qui sont assez prudents et assez avisés pour ne point s'aliéner leurs sujets catholiques et en assurer l'appoint à leur autorité. Heureux! trois fois heureux! les gouvernements qui savent apprécier la dignité de leurs prêtres, et être fiers de ce qu'ils ne sont pas des popes. Heureux I trois fois heureux ! les princes qui, à leurs derniers moments, pourront dire comme Constantin : « Je meurs, mais la mort dans ce moment m'est plus agréable, que la vie elle-même ; car je laisse, pour me succéder dans l'empire, mon fils qui qui essuyera les larmes des chrétiens et mettra fin à la cruauté des tyrans (1). »
Ces considérations ont d'autant plus de valeur que, de même qu'il n'est aucune aberration en laquelle on ne tombe dans l'ordre philosophique, lorsqu'on ne se guide plus d'après l'Église, de même aussi dans l'ordre politique. Et si quelque persécuteur trouvait ces réflexions par trop âpres, et même trop radicales, nous lui dirions : « Le catholicisme est de droit divin sur la terre; vouloir le détruire, soit par l'épée du légionnaire, soit par tout autre moyen violent, c'est fouler aux pieds les plus sacrés des droits, les droits de Dieu luimême, c'est admettre comme légitime la maxime scélérate que la force prime le droit. Mais les forts auront beau l'emporter momentanément; le droit reste,, alors même qu'il est opprimé par eux; et quiconque a le sentiment le plus élémentaire de la justice, dira à jamais, en attendant l'heure des réparations ; C'est le droit qui prvme la force. »
(1) Baroaius, t. ii, ad antiion 386.
L'État étranger à l'Église.
Quels sont, dans un tel État, les caractères de la situation où se trouve la puissance spirituelle vis-à-vis de la puissance temporelle, situation qui n'est pas imaginaire etfictive, puisqu'elle existe aux États-Unis, ainsi qu'il a été dit, et que du soir au lendemain elle peut exister pour nous.
Les voici : absence totale de relations nécessaires et officielles entre les deux puissances ; abstention réciproque, sans concorde ni haine, séparation complète sans immixtion aucune, et quant à l'administration des biens ecclésiastiques, et quant à la nomination des évoques, et quant aux relations réciproques des Églises particulières avec le Saint-Siège^ et du Saint-Siège avec les Églises, et quant aux réunions, aux associations ecclésiastiques et clirétiennes, et quant aux conciles provinciaux qui donnent aux évoques traitant des all'aires de l'Eglise une force collective. Disjonction en tout et partout, excepté les cas où l'intervention de la police serait nécessaire pour maintenir le bon ordre et la paix publique, pour protéger les personnes et les choses.
Cette situation de l'Etat vis-à-vis de l'Eglise représentet-elle l'idéal? Non. D'abord, elle est opposée à la nature intime de la société politique qui, nous l'avons vu, repose sur une base divine et doit, par suite, avoir un culte public et officiel. Ajoutez qu'elle prive l'Etat du moyen d'action le plus eflicace auquel il puisse recourir pour améliorer moralement les citoyens, je veux dire la dilfusion de la vérité religieuse, une société étant d'autant plus parfaite qu'elle est plus imprégnée de l'esprit divin, puisque Dieu est la perfection absolue et la forme suprême de tout ce qui est. De plus, elle donne lieu à l'éclosion d'une multitude de sectes qui pullulent, plus extravagantes lune que l'autre; ce qui n'arriverait pas à un degré aussi considérable, si l'Etat reconnaissait la religion catholique comme étant la vraie religion ; car alors l'Eglise, ayant le concours immensément utile de la puissance séculière, grouperait plus facilement autour d'elle un grand nombt'e d'esprits, auxquels elle assignerait un symbole et dont elle réglerait rimagination vagabonde et gyrovague. Ajoutez que cette situation ne ressemble en rien du passé, que rien du passé ne la justifie, que tous les siècles protestent contre elle et que, par suite, on ne peut
la rej^arder, avec certains esprits tard-venus dans l'iiistoire, comme le nec plus ultra auquel puisse arriver le génie politique. Puis cette situation de l'Eglise aux Etats-Unis durerat -elle ? Ne se trouvera-t-elle pas avoir été un essai infructueux? Une expérience relativement récente, qui ne peut invoquer l'expérience des siècles, peut-elle servir à établir ({u'il y a une loi constante, régulière, correspondant à l'essence des choses, en vertu de laquelle l'Etat doit rester indifférent en matière de religion? Quoiqu'il en soit, cette courte expérience est une preuve de plus de la divinité du catholicisme et de sa vitalité H toute épreuve. Elle démontre admirablement que l'Eglise se suflit à elle-même et à elle seule, que l'appui de l'Etat ne lui est point nécessaire pour vivre, s'organiser, se répandre, pour propager la vérité et verser sur le monde, avec tout un torrent de lumières, tout un torrent de bienfaits. Elle démontre encore que la séparation de l'Eglise et de l'Etat, bien qu'elle ne soit pas pour l'Eglise la meilleure condition d'existence, celle qui lui facilite le plus d'atteindre son but et de mieux remplir son divin mandat, elle démontre, dis-je, que la séparation de l'Eglise et de l'Etat, quand l'Etat est sincère et la laisse vraiment libre, peut lui être plus favorable que la protection de l'Etat, quand l'Etat ne lui accorde sa protection que pour lui confisquer ses libertés.
Un contemporain a trop bien fait justice de la séparation de l'Etat vis-à-vis de l'Eglise, pour que nous ne citions pas ses paroles. « En elle-même, a-t-il dit, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, en vertu de laquelle l'Etat ignore complètement l'existence de l'Eglise et en général les convictions des citoyens, et les regarde comme non-avenues, est une absurdité, qui ne tient pas devant la réalité! L'Etat ne peut pas faire abstraction, dans sa législation, de la loi morale; or, il ne peut pas créer un système de morale existant par kii-mème. absolument indépendant du principe religieux, la moralité dépendant de la conscience et de la conviction des citoyens. Il faut, pour agir logiquement, ou que l'Etat laisse les citoyens maîtres de leurs convictions et s'abstienne de faire des lois sur tout ce qui est du ressort de ces convictions, ou s'il croit devoir poser une digue à cet arbitraire, qu'il en puise le motif et le droit dans leurs propres convictions et dans les principes reli;j;ieux qui en sont la source. Dès qu'il leur permet de nier ces convictions dans la vie officielle, il abanclo/ine par là tJtrhne la moratUé 2nililique; car une chose n'est pas morale ou immorale parce que le législateur la permet ou la défend, mais il faut que le
législateur, comme tel, la permette ou la défende, parce que, d'après les convictions reconnues et manifestes des citoyens, elle est morale ou immorale. Dès qu'il leur permet une chose qui est en contradiction avec les principes moraux qu'il professe, il les autorise à agirimmoralement; et dès lors, la législation ne pose plus que des limites arbitraires. On ne serait en droit de soutenir raisonnablement le contraire, que dans le cas où l'on partirait du principe que les convictions religieuses et morales des citoyens, en général, doivent être restreintes dans leur autorité et leur application à La vie domestique, et ne peuvent s'exprimer et se faire valoir publiquement. Mais alors on entrerait en collision avec la première de toutes les libertés, la liberté de conscience (1). »
Nous bornons ici nos réflexions sur l'Etat étranger à l'Eglise, parce qu'il y aura à lui appliquer bon nombre des considérations que nous aurons à faire sur l'Etat neutre ou indifférent, qui n'exclut pas systématiquement, il est vrai, tous les cultes, mais qui en en reconnaissant plusieurs en même temps, au point de vue officiel, ne peut garder l'équilibre entre eux qu'autant qu'il se retranche vis-à-vis d'eux dans une abstention dogmatique, qui tient de la séparation. Et plût à Dieu que cette attitude fût sincère, et que, sous l'étiquette de liberté des cultes, il ne favorisât pas l'un ])lus que l'autre ; mais il ne le fera jamais, il ne le peut, tant la passion domine et foule aux pieds l'égalité. Il proscrira la croix, qu'il appelle élégamment un morceau de bois, et il couronnera de fleurs la statue de Voltaire. l'Antéchrist.