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CHAPITRE VII

DES RAPPORTS ENTRE L'ÉGLISE ET l'ÉTàT. — SUITE. — ÉTAT PROTECTEUR DE l'ÉGLISE. — ÉTAT NEUTRE OU INDIFFÉRENT

A l'Église.

g Jer

VElat prolectenr de V Eglise.

I. Si le prince a une attitude favorable à hx vraie religion, il sera ce qu'il doit être, et ce que Dieu veut qu'il soit; il sera

(1) Dictionnaire rncyclopcdiqiic, art. Mariage civil.

semblable an soleil, selon la comparaison des anciens. De même, en effet, que Dieu n'a établi le soleil au plus haut des cieux que comme sa plus belle et sa plus magnifique image dans le monde physique, pour être un foyer toujours immanent de lumière et de chaleur, de même il n'a créé le prince dans l'État que pour être le représentant dans le monde politique de sa sagesse, de sa bonté, de sa justice. Par suite, le prince doit savoir protéger la religion catholique qui représente Dieu en tant qu'il gouverne d'une manière extérieure et visible le monde des âmes. La vérité mérite un aide, un appui, que l'erreur ne mérite pas ; car. à considérer les choses dans l'absolu, l'erreur n'a droit à rien, puisque l'erreur c'est ce qui n'est pas , et ce qui n'est pas, le néant, ne peut avoir aucun droit. Il faut être, avant d'affirmer des prétentions, de formuler des exigences, de réclamer quoi que ce soit : Prius est esse quàm esse taie. Si l'État a des devoirs envers les chose publique, il est évident qu'il en a envers la vérité, qui est le premier et le grand appui de la chose publique, laquelle, en dehors de la vérité, ne peut que péricliter pour finir bientôt par périr. Et comme la vérité prime tout, comme le catholicisme, qui est la vérité intégrale, a par là même un droit plus profond et plus universel que tous les autres droits, un droit primordial, il faut autant que cela est politiquement réalisable et praticable, il faut que tout ce qui est erreur ou mensonge, que tout ce qui lui est opposé doctrinalement, cède devant lui. Il n'y a pas de droit contre le droit, de devoir contre le devoir. Le prince, par suite, doit faire tout ce qui dépend de lui pour que la vraie religion règne dans les esprits et dans les cœurs, sans appréhender qu'elle exerce une influence trop considérable et détourne de lui les pensées et les sentiments de ses sujets. Etant institué pour le bien, il doit promouvoir le bien chrétien, qui est le bien par excellence. Étant le représentant de Dieu, qui veut la diffusion de la religion qu'il a établie, il doit travailler à la répandre et à la faire triompher de ses ennemis qui seront toujours nombreux et haineux, parce qu'il commande à tous toutes les vérités, et condamne tous les vices. IL Et que les princes n'allèguent pas ici ce que l'on a appelé les empiétements de l'Eglise, si souvent victime elle-même des empiétements de la puissance civile, qu'ils se dévouent sans arrière-pensée. Qu'ont-ils à craindre de l'action du catholicisme qui est une religion toute faite et non à faire, une religion immuable en elle-même, qu'ils peuvent étudier, qu'ils peuvent connaître et qui, une fois connue d'eux, le sera pour tou-

jours? L'Eglise ayant pour Ciiractt'n'e l'imuiutabilité. restera identique à elle-même jusqu'à la fin. S'il est établi qu'elle n'est pas dangereuse aujourd'hui, il est établi qu'elle ne le sera pas demain, qu'elle ne le sera dans aucun siècle ni dans aucun pays, qu'elle restera toujours ce qu'elle est, éminemment salutaire. Il n'en est pas du catholicisme comme de l'hérésie et de la libre-pensée, qui varient constamment, qui, tranquilles aujourd'hui, peuvent être remuantes demain et dangereuses pour la sécurité publique. Que les princes n'allèguent pas non plus que le Pape, dont le clergé relève, est un souverain étranger. Le Pape, pas plus que le clergé de chaque Eglise particulière, ne peut changer ni le dogme, ni la morale, ni la liturgie, dans ce qu'ils ont d'essentiel. De plus quand il s'agit de la domination de la papauté, il s'agit de la domination d'une puissance spirituelle, qui n'a d'autres armes que les armes spirituelles et qui, au point de vue matériel, est la plus faible de toutes les puissances. En quoi, dès lors, l'autorité et l'action pontificales pourraient-elles être inquiétantes et dangereuses pour les princes ? Quel motif sérieux pourraient-ils avoir d'empêcher le vaisseau de l'Eglise de voguer à pleines voiles, ou à pleine vapeur, sur leurs fleuves et sur leurs océans ? d'empêcher ses apôtres de semer, dans les pays qui relèvent de leur sceptre et de leur couronne, la graine évangélique ? Aussi la concorde du sacerdoce et de l'empire a-t-elle toujours été dans les vœux de l'Eglise, et regardés comme favorable, non-seulement au sacerdoce , mais encore à l'empire lui-môme. Grégoire XVI a dit. dans une encyclique à jamais célèbre : « Nous ne pouvons présager des choses favorables pour l'Eglise et pour l'État, si l'on écoute les vœux de ceux qui veulent voir l'Eglise séparée de l'Etat et la concorde entre l'empire et l'Eglise détruite. Il est certain, en ellet, que cette concorde, qui a toujours été heureuse et salutaire à la chose tant sacrée que civile, a toujours été la terreur des amants d'une liberté qui veut l'abdication de tous freins et de toute pudeur (1). »

III. Que les princes chrétiens aient aussi, au point de vue de la protection qu'ils accordent à l'Eglise, les sentiments nobles et élevés que tout homme tant soit peu au-dessus du vulgaire doit avoir pour la vérité, et qu'ils ne se livrent pas

(1) Constat quippè pertiinesci ah iiiipudentcssinKe libertatis ainatoriliiis, eonconliam illam qiuc seinper rei et sacriu et civili fausta extitit ac salutaiis. ii^jù^w^u cncijclica Mirari cos. 18 Ivaleudas Septemb. lii'32.

à un trafic indigne, à un morcantilisme honteux en lui faisant payer le concours qu'ils lui donnent. Tout en prêtant aide au sacerdoce, ils doivent savoir rester dans leurs propres limites, de telle sorte que leurs services ne soient pas, pour eux, un motif de dominer l'Eglise, d'entraver en quoi que soit sa liberté, cette grande dot que le Christ lui a donnée en l'épousant et qui est le plus beau joyau de sa couronne. Ils doivent la protéger, sans prétendre pour cela la dominer. La domination, sous le prétexte de protection, est un danger que l'Eglise a à craindre, un péril que les princes doivent ne pas lui faire courir. Combien dans la suite des siècles chrétiens , ne voyons-nous pas de gouvernements voulant faire payer chèrement à l'Eglise l'appui qu'ils lui donnent, pesant sur elle de tout leur poids colossal, de telle sorte que les inconvénients de la protection paraissent l'emporter, l'emportent sur ses avantages! Combien de gouvernements qui sous prétexte des services qu'ils rendent à l'Eglise, mettent la main à l'encensoir, s'immiscent dans le spirituel, se substituent à l'épiscopat , à la papauté, parlent et agissent comme s'ils avaient été institués par Jésus-Christ les pasteurs du troupeau, les docteurs et les directeurs des fidèles, et veulent tout réformer comme si le Sauveur avait manqué son œuvre ! Combien de gouvernements qui s'érigent en théologiens, comme si, pour être devenus les coadjuteurs de l'Eglise, ils en étaient devenus les chefs, loin de continuer à en rester les sujets ! Combien qui tendent à faire de chaque église particulière, sinon une Eglise d'Etat, du moins une Eglise de l'Etat, dont le monarque soit le grand-maître ! Combien de Louis XIV qui se constituent les rivaux de Pierre, que dis-je? ses supérieurs, cherchant à capter les évêques pour s'en faire un point d'appui dans leur lutte sacrilège, répandant à pleines mains sur eux, honneurs et faveurs, pour mieux les amener à devenir leurs complices.

Nous le disons hautement, ce n'est point là aider l'Eglise, c'est l'entraver ; ce n'est point la protéger, c'est vouloir la dominer; ce n'est point travailler à l'affranchir, mais à l'asservir; c'est exercer la tyrannie la plus odieuse et la plus sacrilège qui ait jamais existé, puisque c'est, pour des rois chrétiens, v.ouloir se rendre maîtres des consciences chrétiennes qui ont été affranchies par le Christ-Libérateur et qui lui appartiennent.

Aussi, l'Eglise a-t-elle toujours protesté énergiquement contre les mauvais princes qui, au lieu de se considérer

comme sujets vis-à-vis de l'Eglise, voulaient s'en constituer les oracles et tout modifier à leur gré comme les empereurs d'Orient aux conceptions bizantines. Le Pape Grégoire XVI disait fort bien à l'endroit de ces princes à la fois protecteurs et persécuteurs : « Puisqu'il est certain que l'Eglise a été instruite par Jésus-Christ, par les apôtres, et que Jésus- Christ lui suggère chaque jour la vérité tout entière, il est tout à fait absurde et injurieux à l'Eglise de vouloir lui imposer une , restauration et une régénération prétendue nécessaire à sa conservation et à son accroissement , comme si on pouvait penser qu'elle puisse être sujette ou à la défaillance, ou à l'obscurcissement, ou à d'autres infirmités de ce genre, travail par lequel les novateurs se proposent de jeter les fondements d'une institution humaine toute nouvelle, et d'arriver à ce dont avait horreur saint Cyprien, à savoir que l'Eglise, qui est chose divine, ne devienne chose humaine (1). »

IV. De tout temps, les princes chrétiens vraiment dignes de ce nom se sont fait honneur et bonheur de se laisser diriger par l'Eglise, loin de prétendre la diriger eux-mêmes ; ils se déchargeaient sur les évêques du dedans du soin d'employer les moyens spirituels et divins, se contentant, eux. évêques du dehors, de recourir aux moyens corporels et humains. En voulez-vous la preuve? Voyez Charlemagne, ce grand modèle des princes chrétiens. Les sectateurs d'Elipandus , archevêque de Tolède, et de Félix, évèque d'Urgel, renouvelaient en Espagne l'hérésie de Nestorius. Ils prient le grand empereur de prendre connaissance du différend, avec promesse de s'en rapporter à ses décisions. L'empereur accueille leur demande, dans le dessein de les ramener à l'unité de la foi. Mais décide-t-il par lui-même? Non; il consulte le Saint-Siège, puis il envoie à ceux qui s'étaient adressés à lui les décisions et les décrets formés par l'autorité ecclésiastique , les exhortant à s'y soumettre et « à ne jms se croire i^lus saccDits que l'Eglise universelle (•2). »

En voulez- vous une autre preuve, non plus en matière de doctrine, mais en matière de discipline ? Voyez Louis le Pieux : « Je veux, dit-il aux évêques. qu'appuyés de notre secou)'s et secondés de notre puissance, comme le bon oi'dre le jrrescri( , vous puissiez exécuter ce que votre autorité de-

(1) Encyclica Mirari vos.

(2) Ep. C'iruli Maijni ad Elipund. Labbe, t. vin, col. 1,047.

mande (1). » Partout, dans les affaires purement civiles et non mixtes, la puissance temporelle a le premier pas ; partout, dans les affaires spirituelles l'Eglise règne en souveraine, et les princes ne savent qu"obéir et exécuter ses ordres. Telle est la voix des siècles : à l'Eglise la décision ; au prince, l'exécution et la protection.

V. Toutes ces considérations, qui sont la doctrine de l'Eglise, ne sont-elles pas de la simple raison ? Si l'on ne conteste pas aux médecins le droit de décider des questions d'hygiène, si on ne conteste pas aux hommes de goût de décider des questions d'art et de littérature, pourquoi les princes voudraient-ils contester à l'Eglise le droit de décider les questions de dogme, de morale, de discipline et de liturgie, à elle qui a qualité pour cela, qui est infaillible? Par là ne se rendraient-ils point ridicules aux yeux de quiconque a quelque reste de bon sens? Ne feraient-ils point perdre à leur autorité de son ascendant et de son prestige ? Doivent-ils chercher à se faire payer leur protection, lorsqu'il est évident qu'en protégeant V Eglise ce n'est pas tant un service qu'ils lui rendent, qu'un service qu'ils se rendent à eux-mêmes, attendu d'un côté, que l'Eglise leur donne le spirituel pour du matériel, et, de l'autre, que si les princes ont besoin de l'Eglise pour moraliser leurs peuples, l'Eglise peut se passer des princes et accomplir son œuvre non-seulement sans eux, mais malgré eux, comme cela s'est vu à l'origine, pendant trois siècles de persécution, depuis Néron jusqu'à Constantin. Ces considérations ne sont-elles pas aussi de la simple raison, au point de vue de l'Eglise et de ses prêtres? Pour eux, la liberté sans protection n'est-elle point préférable à la protection sans liberté ? A la protection devenant de la domination , de la tyrannie , et faisant d'eux des esclaves complaisants, rampants, ne sachant plus que faire fumer un encens sacrilège sur les au tels de César, devenu un protecteur-oppresseur ? Dieu n'aime rien tant que la liberté de son Eglise. Avis à tout clergé qui serait tenté de s'endormir sur les marclies du trône, de s'en faire un appui contre la chaire de Pierre, et de se soumettre à une autorité despotique , pour mieux échapper à l'autorité légitime. Montesquieu l'a dit : « Il est plus sûr d'attaquer une religion par la faveur, par la commodité de la vie, par l'espérance de la fortune, etc., » parce que tout cela fait qu' « on oublie », « jette dans la tiédeur »,

(1^ Lud. Pii Capit. ii. ïit. iv. Concilia Galli», T. ii.

fait encore que. d'autres passions agissant sur nos âmes, « celles que la religion inspire sont dans le silence (1). »

I II

VEtat neutre ou indifférent à V Eglise.

Pour mettre de l'ordre dans ce que nous avons à dire, ici, nous commencerons par préciser l'état de la question, puis nous examinerons la question, puis nous tirerons les conclusions. — Luciclusorclo.

Position de la question.

I. Lorsque plusieurs cultes se partagent les sujets d'une même société, l'État peut prendre vis-à-vis d'eux l'attitude de l'indifïerence, en disant que par là même qu'il se doit à tous ces cultes en général, il ne se doit à aucun d'eux en particulier, d'une manière spéciale, et par suite doit leur accorder à tous la même protection sans se prononcer pour l'un préférablement à l'autre, les considérant tous comme ayant les mêmes droits et les mêmes titres à sa bienveillance, à sa reconnaissance, à ses deniers : et cela non pas dogmatiquement, car l'État ne s'occupe pas de théorie, mais légalement, par cela même et par cela seul qu'ils existent de fait au milieu de la société, et qu'ils sont voulus par un nombre plus ou moins considérable de citoyens. Partant, son épée ne doit pas être l'épée de Charles-Martel, de Charlemagne, de Godefroy de Bouillon, deïancrède. de saint Louis, des chevaliers chrétiens toujours prêts à défendre l'Église contre n'importe qui. L'État est libéral, et, conséquemment. il reconnaît les mêmes droits légaux, il accorde la même protection et les mêmes facilités à l'erreur qu'à la vérité, au mal qu'au bien, aux religions humaines qu'à la religion divine, à la philosophie qu'à la foi, ou plutôt, il ne s'occupe au point de vue des croyances, ni de vérité ni d'erreur, ni du mal ni du bien, ni d'origine divine ni d'origine humaine, ni d'hérésie ni d'orthodoxie. Sans oser affirmer positivement que, philosophiquement et théologi(juement parlant, l'erreur a le même droit absolu à la liberté, que la vérité elle-même, ce qui heurterait par trop le sens commun et les notions les plus primitives et les plus élémentaires de la raison, il agita

(1) Esprit des lois, 1. xxv, ch. 12.

peu près comme s'il en était ainsi. 11 dit que, la liberté consistant essentiellement dans la faculté de choisir, il faut la respecter en la laissant à elle-même, se gardant de l'influencer dans son choix; et, par suite, il évite de proposer le bien comme étant le bien, de repousser le mal comme étant le mal, d'engager à faire l'un et à éviter l'autre, car ce serait là offenser la liberté, méconnaître ses droits. Il y a plus, comme le bien se présente à la conscience avec le caractère d'obligation et de devoir, et que, par là, il pourrait exercer sur la liberté une influence trop décisive, peser d'un poids trop considérable, sur ses décisions, il faut, pour rétablir l'équilibre, mettre du côté du mal \a plus grande somme de sympathie et de faveur. Par là l'État, se désintéressant de la vérité religieuse en tant qu'elle est elle-même, exclut systématiquement tous les cultes des affaires publiques, les laissant à ce point de vue à eux-mêmes et à eux seuls ; il les élimine de son domaine et de tout ce qui le constitue, de ses institutions civiles, administratives. Il se sécularise sous le beau prétexte qu'alîn de mieux tolérer ou paraître tolérer toutes les religions, sans favoriser l'une préférablement à l'autre, il doit lui-même être sans aucune religion officielle, devenir officiellement athée, c'est-à-dire un Etat sans Dieu. C'est ainsi que l'indifférentisme goUiVernemental pose en principe la liberté pour chacun d'avoir quelle religion il voudra, et même la liberté de n'en avoir aucune. C'est ainsi qu'il regarde comme l'un des plus grands principes de la sagesse politique cet axiome, à ses yeux, qu'il faut reconnaître à tout prix la libre concurrence des opinions et des doctrines, quelles elles soient, dans l'arène de la discussion. C'est ainsi encore que, par suite de son principe, l'Etat indifférent est forcément condanmé à dire que la religion est l'affaire de l'individu, en tant qu'il est homme, et non en temps qu'il est citoyen.

II. Ajoutez que des catholiques dans leur zèle, mal inspiré selon nous, pour les intérêts de l'Eglise, prétendent que, si on n'accorde pas la même liberté à tous les cultes, on pourra retirer la liberté au catholicisme qui, ne pouvant plus se défendre sur le terrain de la liberté, ne pourra plus se défendre en aucune manière et en sera réduit à l'état misérable d'un esclave qui n'a plus une main libre pour briser les chaînes de l'autre et la délivrer. C'est ainsi que le journal U Avenir, qui le premier inaugura parmi les catholiques le libéralisme politique comme théorie, posa le principe d'une liberté universelle, en prenant pour devise ces mots : « Li-

berté en tout et pour tous (1). » C'est ainsi que de Montalembert.tout en disant que « l'on ne vient pas à bout du mal, uniquement par la compression, quelque énergique et quelque durable qu'elle soit », ce qui est incontestable; qu' < il faut lui opposer les forces libres et spontanées du bien», ce qui est incontestable encore; c'est ainsi que de Montalembert ajoute, en parlant du principe de la liberté de conscience : « Sans doute, il serait insensé de le proclamer dans les pays où il n'est réclamé par personne; mais là où il existe, là où il a été une fois inscrit dans les lois, gardons-nous de l'en effacer, car il devient la sauvegarde de la foi et le boulevard de l'Eglise... Partout, au.jourd'hui, le libre exainen ne j^rofite plus qu'à la vérité (2). » Paroles qui excluent l'intervention de l'P.'tat pour la répression des systèmes impies qui lui sont nuisibles à lui-même.

Examen de la question. — Que la neutralité ou tindifférentisme de l'Etat en matière de religion crée une situation anormale.

La question étant nettement posée, le problème à examiner est celui-ci : L'indifférentisme politique de l'Etat vis-àvis ditïérents les cultes qui existent au sein d'une société, est-il une attitude conforme à l'idéal? En d'autres termes, l'Etat doit-il, en principe, rester indifférent à l'égard des cultes qu'il a reconnus, non pas au point de vue de leur valeur intrinsèque, mais en tant qu'ils sont des faits sociaux qu'il regarde comme s'imposant à lui? La question est palpitante d'intérêt. Nous nous efforcerons d'être sage en faisant à chacun, selon nos faibles lumières, la part qui lui advient. Per médium iutissi?nus ibis, etc.

Que l'Etat ne doive pas rester indifférent à l'endroit des cultes divers qu'il reconnaît, c'est là ime vérité qu'il est facile de contester à ces esprits superficiels, légers, ({ui se paient de phrases qu'ils font eux-mêmes, ou qu"ils trouvent toutes faites par les autres, mais qui est incontestable à tout esprit sérieux qui va au fond des questions, sans se contenter de glisser sur les surfaces. Voyons d'abord, nous jugcn-ons ensuite.

I. Nous l'avons vu, il est historiquement certain que toutes les sociétés politiques, tous les Etats, ont eu une religion

(1) Suspension volontaire du j'oiirnal 1"Avenir. Paris. 15 nov. 18.'31.

(2) Des inti'rets catliuliques, ch. vi, p. W ft lOO, cf. .-h. x, p. 183.

ù laquelle ils croyaiont, dont ils s'inspiraient, regardant le principe religieux comme étant leur principe vital, le grand moteur de leur existence sociale. Confucius, Platon, Cicéron, traitant de l'Etat idéal, lui assignaient la foi religieuse comme le grand programme dont il ne devait pas sortir, l'organisaient sur un plan divin. S'il en est ainsi, l'abstention et l'indilierentisme complet de l'Etat pour toute religion est un fait contre lequel protestent tous les faits, une situation unique, inouïe, étrange, inconnue au genre humain, et, par là, une situation violente, contre nature, fausse, qui ne peut conduire qu'àl'abime. Sedésintéresser de toute religion publique, n'est-ce pas, en effet, pour un Etat, se désintéresser de Dieu, n'en faire aucun cas, n'en tenir aucun compte, agir comme s'il ne faisait pas partie de l'ensemble, comme s'il n'existait pas ? N'est-ce point le reléguer, l'éliminer, autant qu'on le peut? N'est-ce point commettre un déicide social, puisque c'est prendre pour point de départ l'athéisme, sinon théorique, du moins pratique? Nous le demandons, l'athéisme, qui a pour conséquence nécessaire le matérialisme, est-il digne des pouvoirs publics ? Est-il autre chose que la négation de toute vérité, puisqu'il est la négation de la vérité suprême? Or, la négation peut-elle être un fondement social solide? Une société négative peut-elle subsister longtemps? L'irréligion de l'Etat, qui profite uniquement à l'irréligion universelle et laisse l'incrédulité se répandre partout, ne peut avoir d'autre effet que de hâter la décadence des peuples en hâtant la décadence des âmes, et de les mûrir par la mort. Non, Dieu qui est le genre suprême, ne peut être impunément considéré comme un être neutre, pour lequel il soit permis de rester indifférent. Il est un être à part. A ce titre, il a un droit unique qui prime tout, un droit supérieur à tout droit, et que les peuples aussi bien que les individus doivent savoir reconnaître et proclamer.

II. De plus, voyez quelles sont les suites, les conséquences de cette abdication, de ce désistement de l'Etat vis-à-vis tout culte public. Par là même que l'Etat ne s'occupe pas de religion, il ne peut pas s'occuper des théories qui peuvent être opposées à la religion, en tant qu'elles ont un caractère hétérodoxe ou antidogmatique. N'ayant pas de symbole, il n'a ni règle, ni critère. Et dès lors, qu'arrive-t-il ? C'est qu'il se trouve condamné à ne pouvoir repousser les systèmes rationalistes; et comme ces systèmes sont antisociaux par là môme qu'ils sont antireligieux, il est désarmé contre le panthéisme , contre le déisme, contre le matérialisme.

contre le positivisme , contre le collectivisme , contre les systèmes les plus dégradants qui battent en brèche les principes fondamentaux de l'ordre social, et n'ont droit à aucune tolérance de la part de la société. Il est impuissant contre eux. et obligé de leur donner droit de cité; ne s'occupant pas de religion, il ne s'occupe pas non plus, il ne peut s'occuper d'irréligion. Voilà comment la liberté des religions, telle que les gouvernements indifférents la conçoivent, aboutit à la liberté de l'impiété. Et c'est cela cependant que l'on nous présente comme étant une des grandes conquêtes de l'esprit moderne, un pas immense dans la voie de la civilisation et du pro;4rès, comme l'aurore d'une ère nouvelle qui, après six mille ans de théocratie, va enfin se lever sur le monde.

III. Voyez encore, à un autre point de vue. quelles sont les suites de l'inditïérentisme de l'Etat pour tout culte public ; voyez comment il le place dans une situation fausse, entre les plus fausses. S'il est une vérité généralement reconnue, c'est que l'homme doit avoir une croyance religieuse, dans sa vie privée ou dans sa vie domestique; or, l'Etat indifférent ne tient pas compte, ne veut pas tenir compte, dans la vie publique et sociale, des croyances de la vie individuelle ou de la vie de famille. Considérez dès lors, à quelle inconséquence peu digne de la sagesse humaine et de la sagesse politique, une telle r.ttitude le conduit. Si la religion est nécessaire à tout homme considéré individuellement, ne lui est-elle pas nécessaire à la considérer socialement? Y a-t-il autre chose dans la collectivité que ce qu'il y a dans l'individualité? et si la religion est nécessaire à l'individualité, n'est-elle pas nécessaire à la collectivité? Si l'homme a besoin de vertu en tant qu'il est homme, n'en a-t-il pas besoin en tant qu'il est citoyen, puisque ce titre implique des devoirs ? Et s'il a besoin de vertu en tant qu'il est citoyen, n'a-t-il pas aussi, sous ce rapport, besoin de religion, la religion étant l'inspiratrice et la mère féconde de la vertu, pouvant seule faire marcher l'homme d'un pas ferme et sans chanceler, dans les sentiers de l'honneur, de la probité, du désintéressement et du dévouement au bien public ? Dès lors, l'Etat ne devrait-il point veiller à ce que la religion maintienne le citoyen à la hauteur de l'homme, à la hauteur de ce qu'il doit être et dont il ne doit jamais descendre , sous peine de n'être plus luimèmo à la hauteur de la société dont il fait })ai'tie ? Vouloir gouverner les hummes sans ce qui gouverne Ihomnie, nost-c^e point faire acte de déraison ? Vouloir gouverner la

vie publique et sociale sans tenir compte des conditions de la vie privée, n'est-ce point vouloir et ne vouloir pas , et se condamner à l'impuissance? En d'autres termes, si l'homme ne peut être gouverné que parce qu'il est un être social ; et s'il n'est un être social que parce qu'il est un être religieux, n'est-ce point par la religion qu'il doit être gouverné *? On aurait beau vouloir repousser les conséquences en repoussant les principes dont elles découlent , en bannissant du palais des rois l'ensemble des pi'incipes supérieurs qui constituent le fond de toutes les religions : il sera éternelle ment vrai, que si l'homme doit être socialement juste, socialement honnête et sincère, il doit être socialement religieux. On ne veut plus de religion- pour le citoyen, qu'arrive-t-il ? C'est que le citoyen finit par s'en passer, et par se passer avec elle de toutes les vertus dont elle est le mobile, et qui ne lui sont pas officiellement nécessaires ; il se roule dans tous les vices, dont l'athéisme est le père et dont l'irréligion est la mère; il devient plat et rampant, vénal et concussionnaire ; il met un masque pour mieux jouer son personnage, comme si la vie était une comédie, comme si l'on pouvait croire s'être acquitté envers elle quand on peut dire à ses derniers moments : « Le rôle est joué, la pièce est finie. »

Et certes, si l'Etat protège officiellement chaque citoyen dans ses intérêts, pourquoi ne le protégerait- il pas dans la religion qui est le plus grand des intérêts ? Il le protège dans ses intérêts agricoles, dans ses intérêts industriels, dans ses intérêts commerciaux, dans ses intérêts financiers, en un mot, dans ses intérêts matériels et temporels, et il ne devj'aitpasle protéger dans ses intérêts spirituels et éternels! Il lui sei'ait permis de protéger les sciences, les lettres, les arts, et il ne devrait pas protéger la religion ? Non, mille fois non. La raison la plus élémentaire nous dit qu'une société organisée comme elle doit l'être, ne peut négliger des intérêts aussi essentiels que les intérêts religieux , attendu qu'une société bien organisée doit travailler à assurer à l'homme les moyens d'arriver à sa fin, non seulement dans la vie présente, mais encore dans la vie future, et par suite doit lui assurer la religion. Ses devoirs vis-à-vis de ses sujets sont analogues à ceux d'un père vis-à-vis de ses enfants ; or que dirait-on d'un père qui ne s'occuperait pas de la vérité ou de la moralité des enseignements donnés à ceux qui lui doivent la vie et sont d'autres lui-même ?

IV. Voyez, outre la contradiction dans laquelle se trouve l'Etat qui n'a d'autre dogme religieux que l'indifi'érentisine

en matière de religion, voyez encore le rùle ridicule qu'il esl obligé de jouer et qui ne peut que lui ôter toute dignité, toute considération, tout ascendant aux yeux des peuples. « A chaque trimestre, dit un écrivain non suspect de cléricalisme et d'ultramontisme, l'Etat convoque les ecclésiastiques et: « Voici, leur dit-il, de l'argent ; distribuez-vous cette somme entre vous pour moraliser les populations selon l'Evangile, pour leur prêcher l'abstinence, la mortitication, la répression de toutes les mauvaises passions de l'homme déchu. » Et, dans la même journée, le même Etat convoque les acteurs, les actrices, les danseurs, les danseuses, les musiciens et les chanteurs de tous les théâtres, et il leur dit: « Voici encore de l'argent à partager entre vous, employez-le consciencieusement à inventer le drame le plus passionné, la musique la plus lascive, la pirouette la plus voluptueuse, pour allumer dans les veines du public le feu de la concupiscence ; je viens de donner aux prêtres tant pour sauver les âmes, je veux regagner mon premier argent et vous donner tant pour les corrompre et les perdre, révolter les sens contre l'esprit, la volupté contre la pénitence. Car, si je trouve qu'on a raison de jeûner et de prier, je trouve aussi qu'on a raison de s'amuser et de jouir (1). » Qui ne voit, par là, le côté faible de la politique indifTérentiste qui. n'ayant d'autre principe et d'autre but que celui de maintenir l'équilibre entre toutes les aspirations même les plus contradictoires, n'aboutit qu'à jouer le rôle grotesque do tout homme qui veut concilier l'inconciliable, et qui, no sachant dire oui ou non. est obligé de dire à la fois oui et non ? Payons le clergé pour enseigner qu'il y a un Dieu, une âme, une vie future, pour enseigner encore que Dieu en personne est descendu sur la terre pour sauver les hommes et les diviniser en soull'rant et en mourant pour eux, afin de les faire parvenir à leur fin divine ; et en même temps, payons les professeurs de philosophie ou autre chose pour dire que Diou est une hypothèse, l'âme un simple principe vital, la vie future une imagination vaine, le Christ un mythe, le christianisme un vaste amalgame de supei'stitions, l'Eglise une institution purement humaine, qui ne doit son existence qu'à la fourberie dos uns et à la niaiserie des autres. N'est-ce pas là atteindre le sublime dans l'art de gouvornor les peuples, et n'y a-t-il pas lieu do s'écrier ici : Pulchre, bene, recte, c'est beau, c'est bien, c'est juste, c'est

(1) Pellotîiii. Joio-iial la Presse.

atlniiiable, c'est magnifique, et tfanscendental ! Nous surpassons le passé, nous couronnons le présent, nous devançons et nous défions l'avenir.

V. Aussi le libéralisme ou l'indifférentisme politique a-t-il toujours été ou combattu, ou condamné, non seulement par les législateurs du monde ancien, comme nous l'avons vu, mais encore dans toute la suite des siècles chrétiens qui ont proclamé le devoir, pour les puissances de ce monde, de venir en aide à la religion et, par suite, au catholicisme et à l'Eglise. Et c'est ici qu'il nous faut prêter l'oreille à la grande voix de l'humanité chrétienne.

Voulez-vous entendre la voix des premiers siècles de l'Eglise? Saint Augustin ne croyait pas qu'un homme pût pousser l'acuité du délire jusqu'à dire aux chefs de l'Etat : « L'ordre religieux et moral ne vous concerne pas dans votre gouvernement, il ne vous appartient pas de vous occuper de la pudicité ou du libertinage de vos peuples (1). j Ce même grand Docteur, condamnant les politiques modernes, qui insinuent sans cesse aux souverains que le bien de la religion est étranger aux devoirs de leur charge, dit encore : « Les rois ne peuvent servir Dieu en tant que rois, qu'autant qu'ils ne commandent que le bien à leurs peuples et qu'ils cherchent à en éloigner tout mal, non seulement en ce qui touche aux conditions purement humaines de la société, mais encore en tout ce qui regarde l'observance de la religi07i divine (2). »

Le pape saint Grégoire n'est pas moins explicite. Ecrivant à l'empereur Maurice, il lui dit : a Si la piété de mes maîtres a reçu du ciel un si grand pouvoir sur tous les hommes, c'est uniquement pour que ceux qui désirent le bien, y trouvent les secours nécessaires pour l'atteindre, pour que la voie du ciel devienne plus large et i^lus facile, et que le règne de l'homme X)uisse servir au règyie de Dieu (3j. »

(1) Quis mente sobi-ius regibus dicat : Non ad vos pertinet in regno vestro, quis velit esse religiosus, sive sacrilegus. Quibus dici non potest : Non ad vos pertinet in regno vestro quis velit pudicus esse, quis impudicus.

Ep. CLXXXV.

(2) Deus verus blasphematur. lu hoc enim reges, sicut eis divinitiis prsecipitur, Deo serviunt in quantum reges sunt, si in suo regno bona jubeant, mala prohibeaut, non solum quae pertinent ad humauam societatem, vei'um eliam quse ad divinam religionem. Contra Crescent. Donastistam 1. m.

(3) Ad hoc potestas dominorum meorum pietati cœlitùs data est, super omnes homines, ut qui bona appetant adjuventur, ut cœlorum via largius pateat, ut tei-restre regnum cœlesti regno faniuletur. Ep. lxii, ad Imp. Mauritium.

Voulez-vous entendre le moyen-âge ? Saint Thomas est plein de ces pensées, que les princes doivent travailler à conduire la société à sa fin, non seulement temporelle, mais encore éternelle, et que, par suite, c'est une obligation pour eux de faire régner la vraie religion, qui seule peut nous conduire au Souverain Bien, en nous faisant pratiquer la vertu. Il dit, entr'autres : « La fin de la société politique, aussi bien que celle de tout individu, n'est ni la richesse, ni le plaisir, mais uniquement Vacqnisition de la vertic. et cela, non dans un but purement temporel, mais dans un but éternel et divin ; car, pour toute société, comme pour tout individu, la pratique de la vertu n'a pour dernier objet que la possession du Souverain Bien, qui est Dieu (1). »

Voulez-vous entendre le grand siècle? Bossuet, après avoir dit que le ministère ecclésiastique est pénible puisqu'il lui faut « s'opposer au torrent des mauvaises mœurs, et au cours violent des passions, qu'on trouve toujours dautant plus hautaines qu'elles sont plus déraisonnables, » ajoute que ce ministère « ne peut s'exercer sans rigueur », après quoi il conclut: « C'est ce que nos prédécesseurs appellent la rigueur du salut des hommes : rigorem salutis humanœ. L'Eglise de')nande l'assistance des rois pour exercer plus facilement cette rigueur salutaire au genre humain, et, convaincue par l'expérience du besoin qu'elle a de leur protection pour aider les âmes infirmes, c'est-à-dire le plus grand nombre de ses enfants ; elle ne se prive qu'avec peine de ce secours, de sorte que la concorde du sacerdoce et de l'empire dans le cours ordinaire des choses humaines est un soutien de l'Eglise (2). » Bossuet a dit ailleurs : « La. fausse politique regarde avec dédain les aiïaires de la religion ,et on ne se soucie ni des matières qu'on y traite, ni des persécutions qu'on fait subir à ceux qui la suivent, première erreur des

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