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CHAPITRE V

Les projets de réforme qui ont pour objet la réglementation du travail et des salaires, peuvent se diviser tn deux classes, savoir : — 1"* ceux qui, procédant par lois ou mesures générales, affectent l'industrie tout entière; — 2"* ceux qui, procédant par corps d'état, proposent dans telle ou telle profession des règlements particuliers. Les premiers sont marqués du même caractère spéculatif que ceux qui tendent à supprimer l'intérêt ou à en abaisser le taux; les seconds s'éloignent moins des conditions de la pratique et tendent au but : on ne peut reprocher à leurs auteurs que d'avoir limité leur vue à certains effets immédiats des mesures proposées et d'avoir méconnu leurs effets médiats et ultérieurs.

Avant d'entrer dans l'examen de ces projets, il convient d'exposer les principes qui déterminent le taux des salaires sous un régime de liberté.

124 LIBERTÉ J£T SOCiAUSMË.

2 1. — Dm salaires dans la liberté.

Quel que soit le régime auquel l'industrie soit soumise, le taux des salaires dépend de trois facteurs, savoir : — 1* l'art industriel existant ; — 2* la somme des capitaux dont l'industrie dispose ; — 3"* le nombre et l'habileté des hommes qui offrent leur travail. Il est clair que, pour que des ouvriers soient employés, il faut que l'on ait conçu l'idée et la volonté de les employer, et, de plus, qu'on dispose des capitaux nécessaires pour les employer. Il est clair aussi que, l'art et les capitaux étant donnés, chaque unité de travail obtiendra une part de produit d'autant plus grande que les unités seront moins nombreuses et d'autant moins grande que le nombre des unités sera plus grand. — Ce sont là, ce nous semble, des vérités élémentaires non contestées, que nous pouvons en toute assurance prendre pour point de départ.

Sous un régime de liberté, l'art, l'épargne qui conserve les capitaux, et le travail qui les met en œuvre, sont au concours. — Les consommateurs demandent une somme déterminée de produits de différentes sortes. — On conçoit que, pour créer ces produits, il est nécessaire de fonder et de créer un certain nombre d'entreprises d'une certaine dimension, d'y employer une certaine somme de capitaux et un certain nombre d'hommes. Les entrepreneurs se mettent à l'œuvre, et chacun d'eux s'efforce d'obtenir la préférence du con-

DES RtaLEMENTS DE TRAVATL. 125

somma teur en ofiraitt le produit demandé à meilleur marché qOë ses concurrents.

L'emploi d'entrepreneur étant au concours, celui qui, payant les capitaux et la main-d'œuvre au prix courant du marché, se contente d'une moindre rémunération est préféré. Mais, il faut bien le remarquer, la valeur d'une rémunération ne se mesure pas à un chiffre absolu : il faut aussi, pour l'apprécier exactement, tenir compte du travail fourni. Or, l'entrepreneur trèshabile, qui aura su choisir une bonne position, em* ployer avec plus d'intelligence les capitaux et les hommes, pourra obtenir des bénéfices très-élevés, quoiqoe ses services soient moins chers que ceux de ses concurrents.

Si les entrepreneurs qui s'adonnent à une certaine branche d'industrie sont rares, leur rémunération est plus élevée que celle des entrepreneurs qui se trouvent en grand nombre dans une gutre branche. Alors l'élévation des bénéfices obtenus dans la première branche y appelle des entrepreneurs plus nombreux. — Si, au contraire, les entrepreneurs engagés dans une branche d'industrie sont trop nombreux, leur rémunération baisse jusqu'à ce que quelques-uns d'entre eux, les moins forts, soient ruinés ou passent dans d'autres professions, — ou, améliorant leur production, puissent, tout en gardant leur rémunération, soutenir la concurrence, c'est-à-dire vendre le produit au prix où il est tombé.

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Le travail d'épargne est aussi au concours, et, comme il est négatif, son importance se mesure uniformément à la somme des capitaux épargnés et fournis. Mais ces capitaux ont telle ou tellef aptitude, une sorte de profession : un immeuble, par exemple, a une aptitude autre qu'une machine à fer, comme un laminoir, et celui-ci a une autre aptitude que la machine à faire du papier. Selon que l'aptitude d'un capital est plus ou moins recherchée, l'intérêt de ce capital est plus ou moins élevé. L'élévation de l'intérêt encourage, et l'abaissement de l'intérêt décourage la production et la conservation de capitaux de même sorte.

Les capitaux sous forme de monnaie ont une aptitude générale, parce qu'ils peuvent prendre à l'instant, par un achat, telle forme que désire leur propriétaire. Leur intérêt s'élève lorsqu'ils sont très-demandes, comme lorsqu'on veut capitaliser, sous une certaine forme, celle de chemins^ de fer, par exemple, une grande somme de travail : cet intérêt baisse, lorsqu'on manque, soit de l'idée, soit de la volonté de donner à ces capitaux une forme déterminée et une aptitude spéciale, ce qui arrive lorsque l'industrie fléchit.

Le travail de main-d'œuvre est au concours, comme celui de l'entrepreneur et du capitaliste. Il est d'autant plus rétribué dans chaque profession qu'il se trouve plus rare, relativement à la demande, et d'autant moins rétribué qu'il est plus abondant. Les hommes peuvent se porter de la profession où ils gagnent moins dans celle

OÙ ils espèrent gagner davantage^ de manière à ce que les salaires tendent sans cesse à se proportionner au travail.

Lorsque Tidée ou la volonté d'entreprendre s'affaiblit, le travail est moins demandé et les salaires s'abaissent, ainsi que le taux de l'intérêt.

Le salaire d'un ouvrier peut être très-élevé sans que pour cela le travail fourni par lui soit cher, ou, au contraire le travail de cet ouvrier peut être très-cher, quoique le salaire qu'il reçoit soit minime. Cela dépend de l'habileté de cet ouvrier. Le meilleur ouvrier dans toute profession est celui qui, tout en recevant le salaire le plus élevé, fournit le travail à meilleur marché que les autres. L'ouvrier inférieur reçoit un salaire misérable et pourtant son travail est cher : aussi est-ce le dernier que l'on accepte dans un atelier et le premier que l'on renvoie.

Si un certain nombre d'ouvriers deviennent plus habiles et plus énergiques qu'auparavant, ils ajoutent à l'offre du travail et en font baisser le prix : leurs sa- . laires personnels s'élèvent, mais ceux des ouvriers qui leur étaient supérieurs et ceux des ouvriers qui leur sont demeurés inférieurs s'abaissent.

Lorsque le prix du travail tombe à un certain taux, l'ouvrier inférieur reçoit un salaire i\\}\ ne lui suffit plus pour satisfaire ses besoins et élever une famille. Il ne peut plus vivre alors que par la bienfaisance et tombe en dehors du domaine de la liberté.

La rémunération respective des entrepreneurs, des Capitalistes et des ouvriers est régie par la même loi. Leurs fonctions sont également au concours et si on trouve les unes ou les autres trop rémunérées, il faut savoir qu'on ne peut abaisser leur rémunération qu'en augmentant le nombre de ceux qui y concourent.

Sou6 le régime de la liberté, les rémunérations ne sont réglées ni par une appréciation toujours arbitraire, ni d'après un type de justice abstrait, mais seulement par les contrats librement débattus et consentis par les intéressés : ces contrats sont dominés par les besoins généraux des consommateurs. La concurrence ne tient aucun compte des besoins impuissants et ne reconnaît les qualités morales qu'autant qu'elles reçoivent une application utile, qu'elles servent : elle ne connaît ni la pitié, ni la charité, ni les vertus spéculatives et détermine brutalement la rémunération de chacun d'après le besoin que ses semblables ont de ses services et des moyens qu'ils ont de les rétribuer.

Tel est le jeu de la liberté, ou, comme on dit, de la concurrence. Étudions maintenant les règlements par lesquels on a proposé de le modifier, en commençant par les plus généraux.

{S. — Ateliers sociaux avec égalité de salaire.

Nous ne rappellerons que pour mémoire le projet d'ateliers sociaux formés par l'expropriation des entre*

prises existantes et dans lesquels tous les ouvriers employés devaient recevoir un salaire égal pour un travail fourni à temps. Sans parler du cercle vicieux qui se trouvait sous l'idée d'expropriation, il est évident que, les salaires égaux n'établissant aucune différence entre l'activité et la paresse, entre la capacité et l'ignorance, entre la faiblesse et la force^ cet arrangement aurait tendu à décourager l'habile, le fort, le diligent pour les abaisser au niveau de l'incapable, du faible et du négligent. La production aurait diminué, malgré les poteaux d'infamie et autres châtiments ou récompenses imaginés pour suppléer à la proportionnalité des salaires.

Entre les projets de réglementation, un des plus généraux et des plus spécieux est celui qui propose de déterminer par la loi un unnimum des salaires. Il semble, en effet, très-juste au premier abord que tout être humain (|ui offre de travailler de toutes ses forces a l'œuvre (commune gagne au moins de quoi soutenir sa vie.

Voyons quelles seraient les conséquences de celte réglementation.

U s'agirait d'abord de déterminer le minimum selon l'âge et le sexe, en prenant pour base les besoins du salarié et la quantité de travail à fournir, selon la pro-

fession. Chose difficile! — Et si le salarié se refusait au travail, faudrait-il le contraindre? Faudrait-il lui attribuer le salaire, même sans travail ?

Faudrait-il que le minimum suffit à Tentretien d'une famille? Ou bien la famille serait-elle interdite à qui réclamerait le minimum?

Passons sur les difficultés du tarif en signalant seulement celle, bien secondaire, de choisir entre le travail aux pièces et le travail à la journée. — Mais il est de toute nécessité que l'ouvrier salarié au minimum soit contraint ou libre. S'il est contraint, c'en est fait de sa dignité, et même de sa personnalité : il devient esclave. S'il est libre, pourquoi fournirait-il tout le travail dont il est capable, ou même un travail quelconque, lorsqu'il ne gagne pas plus à travailler beaucoup qu'à travailler peu ou même à ne rien faire? Il restera donc oisif ou à peu près, et deviendra vicieux, au grand préjudice de la production.

S'il est libre d'avoir et d'élever une famille, que deviendra-t-ellc ? Quels hommes seront des enfants qui auront grandi dans l'oisiveté ! — Et s'il n'est pas libre d'élever une famille, quelles mesures de contrainte seront prises contre lui?

Mais nous oublions une difficulté plus grave encore que les précédentes. Quel entrepreneur voudra employer un ouvrier dont le travail ne lui rapporte pas ce minimum de salaire qu'il faut payer? Aucun é\idenimenl ne l'emploiera de plein gré. Usera-t-on de

la contrainte contre Tentrepreneur? Alors on confisque ses capitaux, et Tautorité prend la direction de son entreprise. Généralisez ce régime : c'est le communisme pur.

i 4. - a« droit an «ravaU.

Pour éluder cette difficulté, on a imaginé de décréter le droit au travail, droit en vertu duquel chaque ouvrier pourrait exiger qu'on l'occupât en lui payant ce qu'on appelle « le salaire normal, 2> en tout temps et en tout état de choses. Lorsque les entrepreneurs particuliers cesseraient de l'employer, l'état le prendrait à sa charge.

Il faudrait donc que le gouvernement fondât et gérât des entreprises industrielles destinées à recevoir les ouvriers non occupés dans les professions diverses. Seraient-ce des entreprises employant seulenient du travail musculaire grossier, comme celui du terrassier, par exemple? Elles imposeraient un sacrifice au contribuable et à l'ouvrier employé : au contribuable, parce que rarement l'ouvrier d'état lui fournirait le travail à aussi bon marché que le tchassier ; 5 l'ouvrier, parce qu'il ne pourrait gagner, sauf exception, qu'un salaire minime dans une profession qui n'est pas la sienne, et dont le salaire normal est inférieur au sien. — Les ateliers de ce genre ne sont donc admissibles quo dans les grands dérangements de l'industrie,

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et pour peu de temps, comme expédient temporaire. Les incommodités même qu'ils causent alors présentent un avantage, c'est qu'elles invitent à rentrer dans l'état normal.

Mais les partisans du droit au travail ne se contentent pas de ces ateliers exceptionnels : ils voudraient que l'ouvrier sans ouvrage fut occupé dans sa profession, au compte de l'État. — Il faudrait, pour cela, que le gouvernement eût des entreprises industrielles de toute profession, chômant lorsque les produits seraient assez demandés pour que les entrepreneurs particuliers employassent la totalité des ouvriers de l'étal, et travaillant lorsque, le produit n'étant plus demandé, les entrepreneurs particuliers remercieraient leurs ouvriers.

Ces entreprises, tbndées et gérées sur les produits de l'impôt, c'est-à-dire au moyen de capitaux* obtenus par contrainte, seraient toujours peuplées d'ouvriers inférieurs, les premiers que remercie tout entrepreneur particulier. Si elles voulaient vendre leurs produits au prix de revient, ils coûteraient plus cher que ceux de l'industrie privée et ne trouveraient pas d'acheteurs. Vendre au-dessous du prix de revient serait un expédient nécessaire^ qui imposerait de lourds sacrifices aux contribuables et incommoderait constamment l'industrie privée, puisque l'abaissement du prix de vente, n'étant plus soumis à aucun calcul, deviendrait ar:)ilraire. — On peut voir à quelles difficultés abou-

tirait un système qui généraliserait les inconvénients que présente aujourd'hui l'emploi du travail, relativement peu important, des individus détenus dans les prisons.

Ajoutons que ces ateliers d'État se trouveraient trèsfréquemment placés dans l'alternative ou d'introduire de nouveaux ouvriers dans le corps d'état, afin de s'assortir de ceux qui leur manqueraient, ou de chômer. Supposez, par exemple, un atelier composé de dix ouvriers dirigés par un contre-maître. Si l'industrie privée réclame le contre-maître, il faut en créer un nouveau pour le remplacer ou laisser les dix ouvriers sans travail. Si l'industrie privée réclame cinq ou six ouvriers, il faudra employer un contre-maître par quatre ou cinq ouvriers, ou prendre de nouveaux ouvriers. Quiconque est un peu familiarisé avec l'industrie, reconnaîtra que les difficultés pratiques de la constitution des ateliers de réserve seraient A peu près insurmontables.

Mais ce n'est pas tout : la constitution de l'atelier de réserve aurait pour résultat inévitable l'abaissement du salaire des ouvriers auxquels cet atelier serait ouvert. En effet, les salaires devant suffire à l'entretien de l'ouvrier, sont plus élevés dans les professions où les chômages sont plus longs et plus fréquents : dès que ces chômages diminuent, les salaires s'abaissent, comme on a pu le voir de noire temps, lorsque les n)agasins d'habits confectionnés se sont substitués aux marchands tailleurs et aux tailleurs à la façon.

Toutefois on peut, à la rigueur, soutenir Topportu-

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nité de constituer des ateliers de réserve tels que nous venons de les indiquer. Ce serait, à notre avis, une nouvelle cause de perturbation et d'affaiblissement introduite dans l'industrie, mais la vie industrielle ellemême ne seyait pas atteiiîle, si Ton pouvait régler les prix de vente sur les prix de revient, ce qui nous semble absolument impossible.

Nous avons supposé jusqu'à présent une industrie stationnaire, exposée simplement aux chômages qui résultent d'une inégalité dans la demande des consommateurs. C'est aussi la supposition à laquelle se sont arrêtés ceux qui ont imaginé de décréter le droit au travail : ils ont raisonné comme si Findustrie obtenait constamment du même travail une même somme de produits.

Mais chacun sait que cette supposition est toute gratuite. La branche d'industrie la plus considérable de toutes, l'agriculture, ne donne pas deux ans de suite au même travail le même produit. Partout d'ailleurs il survient, soit dans la production elle-même^ soit dans la fantaisie ou dans les moyens des consommateurs, des changements dont la. conséquence est la réduction temporaire ou définitive de telle ou telle branche d'industrie. Avec la liberté, ces réductions ont lieu par le nonemploi d'un certain nombre de bras et par la suspension, la diminution ou l'extinction d'un certain nombre d'entreprises.

Eh bien ! si, comme l'exigeait la théorie du droit au

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travail, l'État prenait à son compte les entreprises qui faiblissent ou tombent, il s'acharnerait à multiplier des produits et des services dont le marché n'a pas besoin. Faudrait-il accumuler indéfiniment ces produits, au risque de les perdre? Faudrait-il contraindre le consommateur à s'en servir^ même lorsqu'il en demanded'autres?

Admettez le droit au travail et appliquez-le même avec équité et modération. Le gouvernement paiera les copistes pour multiplier des manuscrits, même après l'invention de l'imprimerie; il fera filer à la inain et tisser à grands frais les cotonnades, longtemps après l'introduction de la filature et du tissage à la mécanique. Obligé de vendre ses produits au prix courant, il devra faire supporter aiix contribuables la différence qui existe entre le prix de revient actuel et le prix d'il y a cent ans. Toute invention lui sera onéreuse et il sera presque excusable de la proscrire^ comme cela se pratiquait dans l'antiquité. Maiâ ce n'est pas là évidemment le chemin du progrès, et l'on a de la peine à comprendre comment la nation qui s'imposerait de pareilles charges pourrait soutenir la concurrence des autres et ne pas déchoir.

En écartant même cette dernière considération, serait-il juste de. soustraire par contrainte au contribuable, c'est à-dire à celui qui travaille utilement et gagne le salaire normal, de quoi payer celui qui ne sait, ne peut ou ne veut gagner ce salaire?

La reconnaissance et la pratique d'un droit au travail jetterait, on le voit, dans les échanges une perturbation profonde, analogue à celle qui résulterait de rétablissement de la banque d'échange, mais plus grave encore. On chercherait à l'atténuer sans doute en don- • nantau gouvernement la faculté d'obliger les ouvriers sans ouvrage à changer de profession ou tout au moins à élever leurs enfants pour d'autres professions. Mais qui choisirait les professions nouvelles? Le gouvernement? Quelle intervention dans l'industrie! Quel attentat contre la liberté des ouvriers ! Quelle ingérance dans la direction de leurs familles !

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