lia corporation
Laissons de côté ces projets peu réfléchis, qui sont restés jusqu'à ce jour dans la région des utopies. Abordons des règlements à champ restreint, mais plus pratiques, qui ont obtenu dans l'esprit des ouvriers un plus grand crédit, surtout à Paris et surtout depuis l'exposition universelle de Londres de 4862 ', ceux des Unions de métier ou corporations, telles qu'elles existent en Angleterre.
En quoi précisément consiste la corporation?
Les ouvriers d'un corps d'état constituent un pou-
* Sur cinquante-six rapports publiés par les délégués, il y en a trente-neuf qui concluent d'une façon plus pu moins explicite à ce qu*ils appellent une <c chambre corporative, )) sans insister sur ses attributions.
voir législatif ou même administratif chargé de représenter et de défendre leurs intérêts collectifs : ils paient ce pouvoir par des cotisations prélevées sur leurs salaires et se soumettent aux décisions qu'il peut prendre, les voilà rangés en Union de métier ou corporation, c'est-à-dire en une sorte de société politique, distincte de celle qui embrasse tous les citoyens.
Les corporations s'établissent par (»ontrat exprès ou par assentiment plus ou moins "volontaire et par la coutume : elles sont ou reconnues, ou tolérées, ou défendues par les lois du pays, à côté et au-dessus desquelles ' elles prétendent établir leurs lois particulières.
Il est bien rare que la corporation se constitue en une sorte de société politique sans employer la contrainte. On détermine ordinairement un chiffre de cotisation, puis on contraint par des avanies ou voies de fait, les ouvriers qui se refusent à payer la cotisation à abandonner la localité ou le métier. Ce sont aussi des moyeng de contrainte qu'on emploie pour élever les salaires des ouvriers qu'elles représentent ou pour s'opposer à leur abaissement. Ces moyens sont nombreux et variés; mais ils peuvent se résumer sous quelques chefs principaux que nous allons examiner successivement, savoir : l** règlements d'apprentissage et opposition à l'emploi des machines; — 2r Exclusion du travail des femmes; — 3** Tarifs. Nous parlerons ensuite des procédés de contrainte employés et notamment des grèves.
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l*" Règles d'apprentissage et opposition à Vemplùi des machines. — Le premier moyen qui se présente à l'esprit de ceux qui veulent maintenir ou élever les salaires des ouvriers d'un corps d'état est la restriction dii nombre des apprentis. En effet, si Ton parvient à fermer une profession à un certain nombre de ceux qui désirent y entrer, on raréfie dans cette profession l'offre du travail, de manière à y tenir à un certain niveau ou à y élever le taux des salaires. — On a vu, tant en France qu'en Angleterre, les ouvriers de certaines professions refuser, par suite d'un accord tacite ou sur l'indication d'un comité, d'enseigner leur métier aux apprentis qui n'étaient pas fils ou parents très proches des ouvriers du métier ou qui n'achetaient pas leur entrée dans la profession par des sacrifices relativement élevés. ,
Lorsqu'on ne songe qu'aux ouvriers protégés par ces.règles, qu'aux gens du métier, on trouve ce moyen, non-seulement très-efficace, mais très-juste. Il en est autrement lorsque la pensée s'élève plus haut, au point de vue de l'intérêt général. Alors on voit quelques individus, agissant dans un intérêt tout personnel, interdire à une grande partie de la population l'exercice de certaines professions dans lesquelles elle trouverait un salaire qui, tout inférieur qu'il fût à celui que s'attribuent les ouvriers du métier, serait plus élevé que celui qu'elle reçoit. Le règlement qui établit cette interdiction s'oppose donc à l'amélioration du
sort du grand nombre, exclu du concours auquel le conviait la liberté du travail : le règlement établit une inégalité qui constitue au profit des ouvriers protégés une situation privilégiée et aristocratique. — Si donc ce règlement est favorable aux intérêts d'un petit nombre auquel il assure, quel que soit son mode de travail, un salaire supérieur au salaire légitime du marché libre, il nuit à la masse de la population qu'il exclut du concours et qu'il prive des avantages résultant des progrès de l'industrie.
On observe dans les corps de* métier qui ont plus ou moins adopté ce régime que les méthodes de travail y sont surveillées avec soin, sous prétexte d'empêcher Tindustrie de déchoir; mais en réalité pour Tempêcher d'innover. En effet, tout progrès industriel consiste à réduire le travail nécessaire pour obtenir un produit donné, à réduire, par conséquent, pour un moment, le nombre des ouvriers employés dans une profession. Lorsqu'on limite le nombre des apprentis à admettre, on est conséquent en s'opposant aux innovations, mais on s'attaque très-directement au progrès.
On est conséquent aussi lorsqu'on résiste à l'emploi des machines dont Tintroduction a toujours pour effet immédiat de réduire le nombre des ouvriers employés dans le corps d'étal, et d'exiger de ceux qui y restent des changements de méthode, et en quelque sorte un nouvel apprentissage. Cependant, on le sait, l'introduction de la machine a pour effet d'abaisser le prix
du produit de manière à en augmenter la demande à ce point que le nombre des ouvriers employés à côté de la machine ne tarde pas à augmenter à la suite d'une hausse de- salaires * . Ainsi l'introduction de la machine profite d'abord aux consommateurs, c'est-àdire à tout le monde et bientôt même aux ouvriers du corps d'état dans lequel la machine est entrée. Cette introduction est donc un bien. Mais si l'on se place, comme la plupart des corporations, au point de vue étroit des ouvriers du corps d'état et du premier moment, on proscrit la machine et l'on fait ce qu'on peut pour enrayer le progrès de l'industrie.
Pour bien juger le caractère et la tendance de ces moyens, supposons que le régime des corporations se généralise, et que tous les métiers l'adoptent. — La société comptera autant de gouvernements qu'il y aura de corps de métier, et autant de règlements que de gouvernements. Nul ne pourra changer d'état, et nous reviendrons, sous prétexte de progrès, aux casr tes égj-ptiennes ; l'industrie deviendra immobile dans ses procédés. Si les ouvriers d'un métier multiplient au delà des i»esoins du marché, ou si, par suite d'un caprice du * consommateur , leurs produits cessent d'être demandés, leur salaire baissera sans mesure, et ils devront périr, puisqu'ils n'auront pas la faculté d'entrer dans une autre branche d'industrie. En
' Voy. sur ce sujet le bel opuscule de M. Michel Chevalier, Lettres sur l'orga-^ nisation du travail.
même temps^ les ouvriers des métiers où il sera né peu d'enfants^ et ceux dont le consommateur recherchera davantage les produits, jouiront de salaires exceptionnellement élevés.
Ainsi ce régime tendrait d'une part à favoriser la routine dans l'industrie, de l'autre à établir l'inégalité héréditaire des salaires. Il pourrait avoir ses parias, les manœuvres, et d'autres parias, les femmes, dont nous allons parler.
2* Exclusion des femmes. Ceux qui ont voulu fermer leur métier aux étrangers en ont surtout proscrit les femmes. Â l'appui de cette exclusion des femmes, on a invoqué, avec une hypocrisie trop ordinaire dans la défense des intérêts collectifs, des motifs d'ordre public, de philanthropie et de moralité. — a La place de la femme, a-t-on dit, n'est pas dans l'ateher ; elle est au foyer domestique, près de son mari et de ses enfants. Le mari acquiert; la femme conserve : voilà la règle. Si la femme sort, et va travailler au dehors, la famille disparait : tout est perdu. j> .
— A merveille ! Mais que deviendra la femme orpheline? que deviendra la veuve, isolée ou chargée d'enfants? que deviendra la femme abandonnée? que deviendra celle dont le mari est infirme, ou ivrogne, ou dissipateur? Gomment toutes ces femmes pourrontelles s'accouimoder d'une règle simple que Ton formule tout à Taise, et limiter leur fonction à conserver ce qui n'a pas été acquis? Veut-on leur interdire de
gagner leur vie par un travail honnête? Veut-on, sous prétexte d'épurer les mœurs, qu'une femme pauvre ne puisse un seul instant cesser d'être en quelque sorte l'appendice d'un homme sans se trouver aussitôt exposée à mourir de faim ? Et on soutiendrait une prétention pareille au nom de Tindépendance et de la dignité de la femme! En vérité, c'est par trop abuser des mots!
Que nos mœurs laissent beaucoup à désirer, c'est un point que personne ne conteste. Mais ce n'est pas par l'assujettissement, disons mieux, par la servitude de la femme qu'on parviendrai les épurer; car, si Ton y regarde, on voit que rassujettisement de la, femme est une des causes principale^ de la corruption. Si Ton veut que les mœurs s'épurent, on doit vouloir que la femme acquière plus d'indépendance et plus de liberté. Eh bien! dans une société laborieuse, la première condition d'indépendance est la faculté de travailler dans la profession que l'on choisit et dans laquelle on peut gagner la rémunération la plus élevée. Interdire aux femmes la liberté du travail, ce serait commettre une monstruosité dont le double aveuglement de l'intérêt personnel et de la coutume a pu seul dissimuler le caractère aux yeux des ouvriers qui ont tenté d'établir celle interdiction.
A considérer dans leur ensemble les moyens employés pour empêcher l'entrée des étrangers dans les corps de métier, on voit qu'ils tendent à faire de chaque branche de travail la propriété d'un certain nombre de
DES REGLEMENTS DE TUAVArL. 143
familles, à Texclusion des autres et au préjudice du consommateur. C'est un reste dés anciennes corporations, issues elles-mêmes des castes et tendant à limiter le concours et à en exclure notamment les manœuvres et lés femmes. Lorsqu'on a observé combien nos idées dépendent de la coutume et de Tîntérêt personnel, on excuse sans peine ceux qui ont conçu ou accueilli l'idée de cette restauration : mais on ne doit pas pour cela méconnaître son caractère et sa tendance.
Que diraient les ouvriers qui proposent de relever les vieilles barrières que la révolution a renversées, si on leur proposait d'aller jusqu'au bout, de reconstituer aussi les patrons en corporation? Que diraient-ils si, sous* prétexte de bonne fabrication, de vente loyale et de garanties de toute sorte, on prétendait soumettre ceux d entre eux qui voudraient devenir maîtres aux conditions que leur imposait l'ancien régime? Ils crieraient à la tyrannie : ils s'indigneraient qu'on prétendît les subaltemiser à jamais, faire d'eux une classe distincte de celle des patrons, une classe Inférieure : certainement ils auraient raison, comme ont raison contre eux ceux qu'ils prétendent exclure des métiers et les consommateurs auxquels cette restauration de l'ancien régime ferait supporter une cherté artificielle.
3*^ Tarifs, — Les tarifs sont un des moyens le plus fréquemment et le plus honnêtement employés ou proposés pour prévenir ou terminer l'es conflits entre patrons et ouvriers et pour donner à leurs relations plus
de stabilité. Ces tarifs, arrêtés par des commissions temporaires ou permanentes nommées à cet effet, font loi entre les patrons et les ouvriers, et les dispensent de discuter les salaires individuellement et chaque jour. Cest là un expédient commode dans les temps troublés où, comme aujourd'hui, les relations entre ouvriers et patrons sont délicates et difticiles.
Ces tarifs ont cependant, comme tous les règlements généraux, des inconvénients légers, mais non sans iin portance et qu'il convient d'examiner.
Quelque bien étudié que soit un tarif, il présente toujours des défauts de détail et rétribue inégalement des travaux' égaux; mais c'est là un défaut peu grave. C'en est un beaucoup plus sérieux d'exclure, particulièrement quand il s'agit d'ouvrage à la journée, le travail des ouvriers inférieurs.
Tout tarif suppose des conditions et des méthodes de travail fixes et par cela même résiste aux innovations qui ont toujours pour but l'économie du travail, c'est-àdire le progrès même de l'industrie.
Voyons maintenant quels sont les efTetsdu tarif sur les fluctuations de la valeur du travail.
Supposons que le travail étant plus demandé dans une profession, les salaires tendent à s'élever. Tous les ouvriers de l'état seront employés au prix du tarif : les ouvriers supplémentaires , inférieurs probablement , qu'il faudra prendre pour compléter l'atelier seront payés au même prix et s'offriront en foule. Avec la li-
berlé, le salaire des anciens ouvriers se serait élevé et ceux qui seraient entrés temporairement dans l'atelier auraient reçu un salaire moindre.
Supposons maintenant une diminution de la demande ou un nombre d'ouvriers excessif. Les salaires tendent à baisser ; mais le tarif s'oppose à la baisse. Qu'arrivel-il? Le nombre des ouvriers employés diminue : on congédie ceux qui produisent le moins, les plus vieux, les plus faibles, les valétudinaires. Si les ouvriers employés, mus par un esprit de charité, prélèvent, comme on Ta vu, sur leurs salaires de quoi secourir ceux qui se trouvent sans emploi, le résultat est le même que si les salaires avaient baissé, au moins quant aux ouvriers. Mais le prix du produit reste le même qu'auparavant : peut-être même faut-il l'augmenter, si, la somme des produits diminuant, les frais généraux se trouvent plus élevés. Dès lors l'entrepreneur ne peut solliciter le consommateur par l'appât du bon marché, qui aurait pu donner de l'occupation à tous les ouvriers et peut-être relever les salaires.
Un tarif qui élève le prix du travail au-dessus du cours naturel chasse du marche où il est en vigueur l'ouvrage qui ne peut le supporter. C'est le résultat produit par le tarif des typographes de Paris et par la limitation du nombre des entrepreneurs typographes. On a continué d'exécuter à Paris les ouvrages de ville qui échappent au tarif et ne peuvent d'ailleurs être exécutés que sur place et aussi les impressions qui exigeaient un
certain degré de fini; mais les impressions courantes ont été envoyées dans les départements où le travail était moins cher. Dans une industrie libre, un tarif élevé aurait pour résultat infaillible la réduction du nombre des entrepreneurs et le non-emploi d'un certain nombre d'ouvriers.
Un tarif plus bas que le prix courant aurait des effets contraires. Il appellerait les consommateurs et les entrepreneurs et l'ouvrage; mais, par contre, il éloignerait les ouvriers mal rémunérés, tandis qu'un tarif élevé les appelle.
Les tarifs sont mauvais surtout lorsqu'ils s'appliquent au travail à la journée, parce qu'ils sont faits pour la moyenne. Ils tendent à écarter les bons ouvriers qui cessent d'avoir intérêt à travailler plus et mieux et les ouvriers inférieurs qu'on n'emploie plus, parce qu'ils ne peuvent pas gagner au patron le prix de Journée porté au tarif.
Les tarifs présentent moins d'inconvénients lorsqu'il s'agit de travail aux pièces. Mais en ce cas même ils prêtent à l'arbitraire et aux discussions lorsque l'ouvrage est susceptible de plusieurs degrés de /îm, comme on l'a vu quand il s'est agi de tarifer à Paris les travaux d'ébénisterie.
Les tarifs, en somme, nuisent aux ouvriers et aux patrons, lorsque la liberté est d'ailleurs respectée, parce qu'ils ne permettent pas d'adapter exactement le salaire de chacun à la valeur du travail qu'il fournit, ni
de changer facilement, soit le mode de travailler, soit la forme de l'ouvrage tarifé. Aussi voit-on constamment les partisans des tarifs conclure à la clôture plus ou moins sévère du corps d'état dont ils s'occupent et à la limitation du nombre des personnes qui y seront admises, ï-cs typographies de Paris ont un tarif : leurs délégués à l'exposition de Londres n'ont pas manqué d'observer que chez nos voisins a le nombre des apprentis est renfermé dans des limites convenues, » tandis que chez nous a la réception des apprentis a lieu sans aucun examen de capacité et d'instruction, comme sans limite pour le nombre. » En effet, avec la limitation du nombre des ouvriers employés, c'est-à-dire avec le monopole, on pourrait surélever le tarif de manière à rendre ses imperfections de détail imperceptibles, — Les tarifs, comme toutes les combinaisons d'autorité, tendent à immobiliser l'industrie.
4* Règlements divers. — La discussion des tarifs se complique ordinairement de celle de règlements divers relatifs à la durée de la journée de travail^ aux heures supplémentaires, au travail à la tâche, etc.
La fixation de la durée de la journée de travaillait partie intégrante du tarif quand il s'agit d'ouvrage à la journée; mais elle a un autre caractère quand il s'agit de travail aux pièces. En ce cas, la limitation de la journée tend à empêcher qu'un ou plusieurs ouvriers prennent plus que la part de travail qui leur est assignée. Il en est de même des dispositions qui interdisent
les heures supplémentaires de travail, ou en limitent le nombre, ou en fixent le prix à un chiffre élevé.
Toutes ces dispositions ont un but commun, qui est de donner de l'emploi à un plus grand nombre d'ouvriers que si chacun pouvait travailler librement autant qu'il lui conviendrait. Mais on ne peut y parvenir sans empêcher la branche d'industrie à laquelle on les applique de grandir et de se développer aussi vite que si elle était entièrement libre.
On en peut dire autant et avec plus de force des dispositions qui interdisent le travail à l'entreprise, le marchandage et le tâcheronnage, comme on dît dans quelques corps d'état. Sous l'empire de la liberté, on a vu des ouvriers intelligents entreprendre pour leur compte, moyennant un prix déterminé, tel ou tel ouvrage, tant de portes, par exemple, ou tant de fenêtres d'un modèle donné. Ces ouvriers traitaient ensuite avec d'autres ouvriers, inférieurs en habileté, ou même avec des apprentis et manœuvres qu'ils Taisaient travailler à des prix minimes^ de manière à gagner le plus qu'ils pouvaient sur leur prix d'entreprise.
Le marchandage ainsi pratiqué est un des griefs les plus sensibles des ouvriers : ils l'accusent de nuire à la perfection du travail et d'abaisser la condition des hommes qui y sont employés. Voyons jusqu'à quel point ces accusations sont fondées.
Si le marchandage nuit à la perfection du travail, on peut adresser le même reproche ù tout systêmrde travail
aux pièces, car l^ouvrier aux pièces, quel qu'il soit, a intérêt à donner aussi peu de travail qu'il peut en échange du prix qu'il obtient, c'est-à-dire à négliger de finir l'ouvrage qu'il fournit. Où est le correctif de celle tendance? Dans l'exigence de celui qui reçoit l'ouvrage et le paie, c'est-à-dire du consommateur. Cette exigence suffit parfaitement à empêcher la décadence de Tindustrie dont on parle sans cesse, malgré ses progrès évidents. Croit-on que l'entrepreneur, qui reçoit l'ouvrage du marchandeur ou du tâcheron et qui dispose de toutes les connaissances nécessaires pour le bien apprécier, le recevra, si cet ouvrage ne remplit pas les conditions convenues et vaut moins que le prix stipulé? Non certainement.
Qu'importe d'ailleurs à l'ordre public que la perfection du travail baisse dans telle ou telle branche d'industrie? L'existence de la société sera-t-elle compromise parce que les charpentes, les portes ou les fenêtres seront moins bien ajustées qu'il y a cent ans ou parce que les habits et les souliers seront moins bien cousus? Non satis doute. Ce sont des détails qui n'intéressent absolument que le consommateur et on peut s'en rapporter à lui du soin d'exiger la façon qui lui convient : si l'industrie s'abaisse un uïoment, il saura bien la relever, sans détruire le marchandage.
Est-il vrai que le marchandage empire la condition des ouvriers en général? Pas le moins du monde. Il donne, il est vrai, aux ouvriers inférieurs et même
quelquefois aux manœuvres remploi qui, avant lui, était réservé aux ouvriers du métier, après apprentissage et réception solennelle. Ainsi, il est bien vrai que le marchandage abaisse la condition des ouvriers du métier et surtout des ouvriers de valeur moyenne ; mais il n'est pas moins vrai qu'il élève la condition de l'ouvrier supérieur, qui devient marchandeur ou tâcheron, et celle de l'ouvrier inférieur ou du manœuvre, qui obtient un salaire plus élevé que s'il était resté dans son ancien emploi.
Quant au consommateur, qui est le public, il n'y a nul doute : le marchandage lui procure à meilleur marché que la régie de l'entrepreneur les services dont il a besoin.
On nié ce dernier point et on prétend que l'entrepreneur s'attribue et conserve à son profit le montant de l'économie obtenue par le marchandage. La chose est possible, en effet, si le marchandage, vivement com- . battu, ne peut s'établir que dans quelques ateliers. , Alors ces ateliers, qui ne suffisent pas à satisfaire les besoins du consommateur, jouissent des prix élevés qui résultent de la proscription du marchandage dans les autres ateliers. Mais si le marchandage s'établit comme pratique générale dans toute une branche d'industrie, on peut être assuré que la concurrence des entrepreneurs amènera un abaissement de prix dont le consommateur profitera. C'est un résultat obtenu dans toutes les industries qui ont adopté généralement la
pratique du travail aux pièces : or, qu'est le marchandage, sinon une combinaison supérieure de travail aux pièces?
5** Des combinaisons d'autorité appliquées aux salaires. Laissons maintenant les détails de côté et étudions dans leur ensemble les effets des diverses combinaisons d'autorité que nous venons de mentionner.
La limitation du nombre des personnes admises dans un corps d'état a des effets très-assurés au profit des ouvriers de cet état. Mais est-elle juste? Effacez, parla pensée, les différences de profession et considérez tous les ouvriers comme appartenant à un même métier, à une même famille. Comment y limiterez-vous le nombre des admissions? En limitant le nombre des naissances, c'est-à-dire en suivant les conseils les plus reprochés à Malthus. Il n'y a évidemment pas d'autre moyen^ et ce n'est pas moi qui proposerai de l'employer.
Considérons maintenant les tsirifs et les règlements qui les accompagnent et qui tendent, soit à élever les salaires au-dessus, soit à les abaisser au-dessous du prix que détermine la loi de l'offre et (Je la demande. Voyons quels sont leurs effets, d'abord dans un métier et sur un marché et ensuite dans l'ensemble des professions industrielles.
Supposons que, sur un marché et dans un corps d'état donné, les ouvriers parviennent, peu importe par quels moyens, à faire accepter un tarif de main-d'œuvre qui élève leurs salaires au-dessus du prix qui ré-
sulterait du jeu libre de Toffre et de la demande. — 1^ Le prix du produit ou du service fourni par la profession enchérira bientôt et son enchérissement aura pour effet immédiat d'éloigner un certain nombre de consonnnateurs, de diminuer la demande. Il faudra, de toute nécessité, que les entreprises existantes produisent moins ou que quelques-unes d'enire elles disparaissent. Dans un cas comme dans l'autre, le nombre des ouvriers employés sera moindre qu'auparavant. Les ouvriers non employés devront être exclus du métier ou soutenus par un prélèvement sur le salaire de leurs camarades. — 2* En même temps, le salaire nouveau étant plus élevé que le prix normal, les ouvriers afflueront pour offrir leurs services dans le métier favorise et, si rien ne les «n exclut, leur concurrence aura pour résultat inévitable de ramener les salaires à rancien taux et même pour quelque temps un peu au-dessus.
Supposons maintenant, au contraire, qu'une coalition de patrons fasse tomber les salaires d'un corps d'état au-dessous du chiffre qui résulterait du jeu libre de l'offre et de la deçfiande. Le prix du produit ou du service pourrait être abaissé : il se pourrait aussi que Ja même coalition de patrons voulût maintenir ce prix stationnaire, afin de bénéficier de toute la réduction opérée sur le chiffre des salaires. Voyons comment les choses se passeront dans l'un et dans l'autre cas .
Si le prix du produit ou du service est abaissé, les demandes des consommateurs augmentent, et les en-
(reprises existantes n'y peuvent suffire qu'à la condition d'augmenter le nombre de leurs ouvriers. Peutêtre même l'accroissement de la demande sera tel qu'on puisse établir avec avantage des entreprises nouvelles qui viendront, elles aussi, augmenter la demande de main-d'œuvre. Le nombre des ouvriers du métier aura-t-il augmenté de manière à satisfaire cet accroissement de demande? Non. Tout au contraire, ce nombre aura diminué, parce qu'un certain nombre d'ouvriers, repoussés par des salaires infimes, inférieurs à ceux qu'ils peuvent obtenir ailleurs, auront abandonné le métier. Il n'y a qu'un moyen de les rappeler ou de les remplacer, c'est f*e ramener les salaires au taux normal et même de les élever pendant quelque temps un peu au-dessus de ce taux.
On supposera avec plus de vraisemblance que les patrons coalisés pour réduire le salaire des ouvriers au-dessous du taux légitime n'auront pas voulu commettre cette injustice au profit du consommateur, et maintiendront les anciens prix de vente. Alors leurs profits augmenteront de telle sorte, qu'ils seront tentés d'augmenter leur production, et, s'ils ne le font, des concurrents attirés par l'appât des gros bénéfices, fonderont de nouvelles entreprises. Dans l'un et dans l'autre cas, il faudra. augmenter la demande de maind'œuvre au moment où les ouvriers, rebutés par l'insuffisance des salaires, seront devenus plus rares. Il faudra de toute nécessité revenir aux salaires nor-
maux et même les dépasser un peu pendant quelque temps.
Ilest donc impossible de maintenir les salaires à un taux supérieur au taux normal, à moins qu'un règlement n'empêche de nouveaux ouvriers d'entrer dans le métier, et n'y retienne par force les entrepreneuA ou patrons. — Il est impossible d'abaisser les salaires au dessous du taux normal, à moins qu'un règlement n'empêche de nouveaux entrepreneurs d'entrer dans le métier et n'y retienne les ouvriers par la contrainte.
Si maintenant nous considérons qu'il y a dans le monde plusieurs ateliers^ et que ces ateliers sont en concurrence sur les divers marchés du monde, nous voyons les phénomènes que nous venons de décrire se manifester avec une irrésistible évidence. — Élevez artificiellement à Paris les salaires dans un corps d'état. Les patrons feront exécuter au-dehors ou par des machines le plus d'ouvrage qu'ils pourront. Si les patrons ne s'adressent pas au-dehors et veulent élever les prix, les ateliers étrangers fourniront les produits en concurrence, de manière à s'emparer d'une partie du débouché. — C'est ainsi que l'industrie de Londres, qui approvisionnait exclusivement, il y a quarante ans, les marchés de l'Amérique du Sud, a vu conquérir ces marchés par l'industrie de Paris à laquelle l'industrie allemande et belge fait depuis un certain nombre d'années une très sérieuse concurrence.
Abaissez artificiellement à Paris le taux des salaires
dans un corps d'état. Les ouvriers le fuiront, peutêtre pour changer de profession, peut-être aussi pour aller à Tétranger travailler dans des entreprises concurrentes qui sauront mieux les rétribuer. Qu'y auront gagné les patrons? Des difficultés d'abord, et ensuite des concurrences d'autant plus dangereuses que leur industrie aura décliné. Comment, en effet, ne déclinerait-elle pas, si le patron s'endormait sur des bénéfices acquis sans travail, tandis que l'ouvrier, appliqué à un métier ingrat n'y travaillerait qu'à contre-cœur et sans goût?
Ces effets de la concurrence des divers ateliers sur les marchés neutres se font sentir avec d'autant plus de force que les communications deviennent plus fréquentes et plus faciles, et ils ont été compris par les personnes qui' orît imaginé une association internationale destinée à faire concourir à un même but, l'élévation des salaires, la volonté de tous les ouvriers, quelle que fût leur nationalité. Sans nous arrêter aux difficultés d'exécution, à peu près insurmontables, que présente cette conception, examinons ce qu'elle vaut en elle-même, car aussi bien, c'est là le dernier mot sur la matière.
Donc, nous supposerons que, sans contrainte et d'un consentement unanime, les ouvriers de toutes les professions et de tous les pays, après avoir examiné quel salaire il leur convient de recevoir et s'être mis d'accord sur les tarifs de chaque métier, exigent des
patrons que ces tarifs soient acceptés et se refusent à travailler à d'autres conditions. Pour écarter encore davantage les difficultcs, nous supposerons que les patrons n'opposent aucune résistance et acceptent le tarif.
On admettra sans doute que Taccroissement de salaire obtenu par les ouvriers devra être fourni par quelqu'un. Sera-ce par les patrons exclusivement? Non, évidemment, car un certain nombre d'entre eux, darts chaque profession, n'obtiennent de leur travail qu'une rémunération égale à celle qu'ils obtiendraient comme employés. Si on réduisait cette rémunération, ils renonceraient à leur condition d'entrepreneurs pour offrir leur travail, soit comme employés, soit comme capitalistes, et leur retraite diminuerait en même temps la production et l'emploi du travail.
Mais ce n'est pas ainsi que les choses se passent. Les patrons s'efforcent d'abord de faire supporter au consommateur le supplément de salaire qu'ils paient aux ouvriers. Dans ce but, ils élèvent le prix des produits : c'est ainsi que les rentiers et tous les hommes occupés des fonctions non industrielles contribuent à la nouvelle distribution des richesses que nous supposons introduite. Les ouvriers eux-mêmes, en tant (jue consommateurs, sont obligés également d*y contribuer.
Si ce changement n'en entraînait pas d'autre, les ouvriers y gagneraient quelque chose, car s'ils suppor-
talent une partie de la charge résultant de rélévation des prix, ils ne la supporteraient pas tout entière, tandis qu'ils en recevraient le montant intégral, à titre d'augmentation de salaire. La différence serait supportée par ceux qui travaillent hors de l'industrie , et par les capitalistes qui vivent d'intérêts.
Les gens employés aux professions non industrielles pourraient se défendre en élevant le prix de leurs services, de manière à s'indemniser de Taccroissement de prix amené par la hausse des salaires. Resteraient les capitalistes dont les intérêts seraient réduits de toute la somme acquise par les ouvriers.
L'épargne ne souffrirait-elle aucune diminution? Il est difficile de le croire, parce qu'il n'est pas probable que les idées et la volonté des capitalistes, dont la rémunération serait réduite, n'éprouveraient aucun changement. On peut donc affirmer presque avec certitude que les capitalistes, moins rémunérés, épargneraient moins. Si personne ne venait les suppléer, les capitaux consommés peu à peu deviendraient plus rares : le taux de l'intérêt s'élèverait, et les choses reviendraient à l'état où elles se trouvaient avant Taugmentation des salaires.
Il y aurait cependant pour les ouvriers un moyen, un seul, de conserver l'avantage qu'ils auraient acquis : ce serait d'épargner sur leur supplément de salaire une somme de capitaux égale à celle que les capitalistes ubîuulonneraient à la consommation et de devenir eux-
mêmes capitalistes, de manière à ce que le taux de l'intérêt ne s'élevât pas.
Voilà des conditions idéales, des résultats idéaux sans doute, mais qui servent à apprécier la valeur d'une conception. Il faut maintenant mesurer les difTicultés et les résistances que l'application d'une telle idée soulèverait presque nécessairement et juger si les efforts qu'on ferait pour la réaliser seraient bien employés. C'est un point que nous abandonnons à la sagacité du lecteur auquel nous devons pourtant soumettre encore deux considérations.
La première, c est que toute tentative d'augmentation de salaire limitée à une profession ne saurait durer, si l'on ne ferme, par un arrangement d'autorité, cette profession, à cause de l'empressement que mettraient les ouvriers des autres métiers, notamment les agriculteurs et les manœuvres, pour entrer dans le métier favorisé.
La seconde, c'est que, lors même que les ouvriers auraient réalisé la conquête idéale que nous avons indiquée, lors même qu'ils seraient devenus capitalistes au point de remplacer ceux des anciens qui se retireraient, ils ne pourraient se maintenir dans cette position qu'à une condition, savoir : « Que les progrès de la population ne fussent pas plus rapides que ceux de l'art industriel. » Car si le nombre des bras augmentait sans que l'art industriel eût produit de quoi les rémunérer, il faudrait de toute nécessité que la rémuné-
ration des bras venus en surcroit fût formée par un retranchement opéré sur celle des autres.
i 6. — Des moyens de comiralnte. — GrèTes et miies-hors.
Il est évidemment impossible d'élever les salaires au-dessus du taux déterminé par la liberté ou de les abaisser au-dessous de ce taux, autrement que par une contrainte exercée contre quelqu'un.
Les moyens le plus fréquemment employés pour obtenir par la force un changement dans l'état des salaires, sont les grèves et les mises-hors. Les grèves sont le refus simultané du travail de tous les ouvriers d'un corps d'état; les mises-hors sont le refus simultané d'emploi de la part de tous les patrons. Ce sont en quelque sorte des déclarations de guerre, soutenues par des moyens que nous examinerons bientôt.
Remarquons d'abord que cette guerre porte direc;tement sur le consommateur, puisqu'elle n'est autre chose que la suspension d'une fonction sociale. C'est ainsi que, sous l'ancien régime, on a vu quelquefois les parlements fermer leurs audiences, les prêtres cesser l'administration des sacrements, et l'Université suspendre les cours de tous ses professeurs. Ce rapprochement nous montre assez que les idées et les sentiments qui inspirent les grèves et les mises-hors n'appartiennent pas aux temps modernes. On peut jusqu'à un certain point excuser le législateur qui a édicté
des dispositions pénales contre cet arrêt subit et iinprévu d'une fonction ; cependant, ces dispositions pénales étaient mauvaises^ parce qu'il vaut mieux que le consommateur éprouve quelques embarras temporaires, et que la liberté de travailler et d'employer soit respectée absolument, tl est clair d'ailleurs que la grève ou la mise-hors ne sont qu'un mal passager assez peu grave dont les auteurs soutirent toujours plus que le consommateur.
En eiïety pendant toute la durée du chômage, les ouvriers cessent de recevoir un salaire et sont réduits à vivre sur les économies qu'ils ont faites individuellement ou collectivement : les patrons perdent l'intérêt de leurs capitaux engagés en immeubles, outils, machines et matières premières, et cessent' même de recevoir le salaire de leur travail.
Les grèves et les mises-hors ont-elles une action réelle sur le taux des salaires? Non, puisqu'elles n'augmentent ni ne diminuent d'une façon permanente, soit l'oOre, soit la demande du travail, et n'ont d'autre résultat que d'annuler momentanément l'une ou l'autre. Elles sont préjudiciables aux consommateurs, aux patrons et aux ouvriers, sans être utiles à qui que ce soit.
En effet, si, à la suite d'une grève, les patrons se lassent les premiers et acceptent une augmentation des salaires qui les porte au-dessus du taux légitime, le prix du produit s'élève, sa consommation diminue, et on ne
peut employer le même nombre d'ouvriers, ce qui, de toute façon, cause une baisse des salaires. Si, à la suite d'une mise-hors, les salaires descendaient au-dessous du taux légitime, les patrons ne pourraient trouver un nombre d'ouvriers suffisant, et les salaires ne tarderaient pas à remonter. En définitive, l'ouvrier aime toujours mieux travailler au prix courant que de chômer, et le patron aime toujours mieux payer le prix courant que de ne pas fabriquer. — Il est d'ailleurs inutile de revenir sur les considérations exposées quelques pages plus haut.
Lors donc qu'il est arrivé, très-rarement, que les salaires se sont élevés à la suite d'une grève, on peut être assuré que, sans la grève, ils se seraient élevés aussi haut ou plus haut. De même lorsqu'ils se sont abaissés à la suite d'une mise-hors, on peut être assuré que, sans la mise-hors, ils se seraient abaissés tout autant.
Les grèves et les mises-hors ont un résultat infaillihle, c'est d'affaiblir l'atelier où on les pratique au profit de ses concurrents. C'est ainsi que l'industrie métallurgique anglaise, malgré tous ses avantages naturels et sociaux, a ouvert par ses grèves et ses tarifs l'Angleterre même à l'importation des produits du continent : c'est ainsi que l'industrie parisienne a vu ses produits remplacés sur quelques marchés, par ceux de la Belgique et de l'Allemagne, et, que nous avons
vu importer à Paris même des habits, des chapeaux,
des pièces de voiture que les ouvriers de la localité avaient cessé de fournir.
Les mises-hors et les grèves sont des actes désespérés qui imposent toujours des souffrances ai^è's à ceux qui les commettent. Aussi est-il difficile d'obtenir, soit pour la mise-hors, soit pour la grève, le consentement de tous les intéressés. Les promoteurs de la mesure obtiennent (îe consentement par des moyens de contrainte et en premier lieu par un moyen moral, l'appel à Tesprit de corps, de manière à former une opinion générale favorable à la mesure et contraire, pour ne pas dire hostile, à ceux qui ne voudraient pas y recourir : ceux qui veulent la mise-hors ou la grève établissent une sorte d'excommunication contre ceux qui ne la veulent pas.
Après l'excommunication, viennent les moyens matériels de contrainte.
Ainsi on a vu des patrons arrêter entre eux certaines conditions de travail et $!obliger à n'en pas accepter d'autres à peine de payer une amende déterminée à leurs coengagés. — Bien que, dans ce cas, les patrons ne contraignissent qu'eux-mêmes, ils faisaient un contrat que les mœurs doivent sévèrement qualifier dans un pays où règne la liberté du travail et que le magistrat doit considérer comme nul pour être contraire à l'ordre public.
Les ouvriers^ qui veulent la grève ont toujours i vaincre des résistances plus nombreuses. Mais l'esprit (le corps est plus fort chez eux que chez les patrons.
parce que^ étant moins éclairés et plus malheureux, ils sont plus convaincus de leur droit. Aussi ne se bornentils pas à de simples moyens moraux, tels que Texcommunication, et ils n'est pas rare de les voir employer les voies de fait contre ceux d'entre eux qui consentent à travailler malgré une mise en grève, ou à des conditions autres que celles fixées par un règlement ou tarif et aussi contre les patrons qui cherchent à se soustraire aux règlements et tarifs. On a vu employer en Angleterre les moyens les plus répréhensibles, tels que les coups, les soustractions d'outils, les destructions d'ouvrage fait, jusqu'à l'incendie et l'assassinat. (Voy. à l'Appendice n' 1).
L'énormité de ces moyens aurait dû faire comprendre aux ouvriers que le but qu'ils poursuivaient n'était pas légitime. Mais ils étaient tombés dans cet aveuglement que crée le sentiment de l'intérêt privé collectif, sous l'influence duquel on voit des gens, honnêtes d'ailleurs, méconnaître la monstruosité morale d'une institution telle que l'esclavage.
Lorsque le législateur a proclamé la liberté du travail, il ne saurait voir d'un œil favorable tous ces règlements dictés par un intérêt privé, qui, pour être collectif, n'est pas plus respectable : on ne saurait donner force de loi à ces actes irréguliers d'une autorité irrégulière. Bien moins encore est-il possible de tolérer des attentats contre la liberté des individus et contre la paix publique et surtout des délits et des crimes punis
sévèrement par les lois de tous les peuples civilisés.
Que chacun travaille ou ne travaille pas, emploie ou n'emploie pas le travail à certaines conditions et se décide en toute liberté, à ses périls et risques : rien de mieux, et personne ne saurait à bon droit y trouver à redire. Il est même très*utile que dans un moment difficile, avant de prendre un parti, les gens d'un même métier se voient, se réunissent, délibèrent et s'éclairent les uns les autres de tout leur pouvoir. Mais il ne convient guères qu'ils arrêtent des résolutions collectives et on ne peut supporter qu'ils fondent un petit gouvernement, dictant des lois contraires à la loi générale de la société et les faisant observer par la contrainte. C'est une usurpation qui ne doit être tolérée en aucun cas et sous aucun prétexte * .
Les caisses de secours et d'assurance contre le chômage sont le moyen le plus fréquemment employé pour préparer et soutenir les grèves : on les cite souvent comme un instrument très-efficace d'amélioration du sort des ouvriers : elles existent en Angleterre, où elles rendent, dit-on, de très-grands services.
Commençons par bien distinguer ces caisses de celles que les ouvriers établissent pour s'assurer mutuellement des secours en cas d'accidents ou de maladie, ou pour couvrir les frais de funérailles. Ces dernières caisses sont une des meilleures formes de l'assurance; elles
' Voy. sur les moyens licites de défendre les salaires, ch. VU, | 1", n* C.
rendent des services considérables et en rendraient de plus grands en France, si elles étaient plus libres. Mais comme leur utilité est pleinement appréciée par tout le monde et surtout par les intéressés, il est inutile d'en parler ici plus longuement.
Remarquons seulement que les sociétés de secours mutuels, comme les assurances maritimes, contre l'incendie et sur la vie, sont destinées à pourvoir aux besoins qui naissent d'accidents involontaires. Dès qu'il s'agit d'événements volontaires, l'idée même de l'assurance disparaît et ne peut trouver d'application.
Voyons maintenant ce que sont les caisses de secours contre le chômage, formées par les cotisations des ouvriers qui travaillent, afin de payer une indemnité aux ouvriers qui se trouvent sans travail.
Prenez, par exemple, un des corps d'état anglais qui sont chargés de pourvoir aux besoins courants d'un marché déterminé, comme les charpentiers, les menuisiers, les ébénistes, etc. Le corps d'état est fermé aux étrangers, ou peu s'en faut, par un syndicat de la corporation et par les règlements d'apprentissage. Les ouvriers, bien rétribués, forment par des cotisations hebdomadaires une caisse de secours mutuels destinée à pourvoir, non-seulement aux besoitis qui naissent des accidents, de la maladie et de la mort, mais encore à ceux qui naissent du chômage forcé ou même du chômage collectif et volontaire, de la grève en un mot. Cette caisse peut fonctionner sans peine, grâce à la /t-
mitaiion du nombre des ouvriers^ parce que le chômage ordinaire ne peut durer longtemps et qu'une grève met les patrons dans l'impossibilité de se procurer de la main-d'œuvre ailleurs que chez les souscripteurs à la caisse. La limitation du nombre des ouvriers de la profession donne en ce cas à la ^è\e une puissance qu'elle n'aurait jamais eue sous un régime de liberté.
On comprend que, dans de telles conditions et fondée pour la défense du monopole des ouvriers du corps d'état^ la caisse de secours contre le chômage soit un moyen efficace d'atteindre le but. Toutefois, nous devons noter que ces caisses ne sont pas toujours populaires entre les ouvriers, qu'on emploie souvent des moyens violents et répréhensibles pour forcer un certain nombre d'entre eux à y souscrire et à payer, ce qui nous donne lieu de penser qu'il y a dans l'administration des fonds quelques abus assez sensibles.
Sur un marché où règne la liberté du travail, les caisses de secours contre le chômage rencontreront d'autres obstacles qu'il importe de prévoir et d'étudier.
Il y a deux sortes de chômages dont nous n'avons guère besoin de nous occuper : ce sont les chômages périodiques appelés a mortes-saisons d et les chômages individuels volontaires. Les mortes-saisons, étant prévues, entrent dans les calculs qui déterminent le taux des salaires : il est notoire qu'en tout pays, les états dans lesquels la morte-saison est la plus longue ont, toutes choses égales d'ailleurs, des salaires plus élevés. Le
DES RS6Ii£M£I«TS DE TRAVAIL. 167
salaire des jours d'occupation suffit à maintenir l'ouvrier et sa famille pendant les jours où il n'est pas occupé.
Les chômages individuels volontaires sont une exception et lorsqu'il s'établit une caisse de secours, son premier soin est d'exclure de son sein les ouvriers qui sont sujets à ces chômages et elle a raison.
Restent les chômages accidentels imprévus et les chômages collectifs volontaires, ou grèves.
Le chômage accidentel imprévu a pour cause ou un excès de production dans le corps détat ou une réduction dans la demapde du produit que ce corps d'état fournit. Que le chômage naisse de l'une ou de l'autre cause, il convient que la production de cette branche d'industrie diminue : c'est l'indication donnée par la loi qui domine le marché à laquelle nul ne peut impunément se soustraire. Le fonctionnement de la caisse de secours prélèvera sur le salaire des ouvriers occupés de quoi maintenir sans travail et dans l'attente les ouvriers inoccupés, Aura-t-il rendu un service? Nous en doutons, car les ouvriers inoccupés se presseront moins de prendre le parti, qui leur est indiqué par le chômage, de sortir du corps d'état pour prendre un autre métier.
Nous croyons, en somme, que la prudence individuelle est préférable à la prudence collective des sociétés de secours mutuels pour parer aux inconvénients des mortes-saisons et des chômages de force majeure.
En effet, la prudence individuelle peut épargner tout au moins le montant des cotisations que perçoit la caisse de secours et elle économise les frais d'administration. Ajoutons que la prudence individuelle est plus juste et ne fait pas, comme la caisse de secours, que les uns paient pour les autres.
Il importe en effet de remarquer que les mortessaisons et les chômages de. force 'majeure se répartissent très-inégalement entre les ouvriers. Le meilleur ouvrier, celui qui travaille avec habileté et probité, est ordinairement le dernier que Ton remercie dans un atelier, parce que c'est celui dont le travail coûte moins cher et peut le plus diftlcilement être remplacé : au contraire, l'ouvrier médiocre est toujours le premier congédié en cas de chômage. — Il est clair que le. premier paie plus de cotisations à la caisse de secours, tandis que le second y perçoit plus fréquemment une indemnité.
Les chômages prolongés ruineraient infailliblement les caisses de secours.
Examinons maintenant les cas où les cotisations versées sous prétexte de secours mutuels sont employées à soutenir un chômage volontaire^ une grève. Remarquons d'abord qu'il ne s'agit plus ici d'assurance, mais de quelque chose de très-différent.
Nous avons déjà exprimé notre opinion sur les grèves auxquelles les caisses de secours sont destinées à fournir un aliment. D'après la théorie que nous combattons et
qui est journellement appliquée en Angleterre, les caisses de secours sont destinées à accumuler par les colisations une ressource pour soutenir les grèves. Lorsque, soit pour s'opposer à un abaissement de salaire, soit pour obtenir une augmentation, le comité^ qui fait fcmction de gouvernement entre les ouvriers du corps d'état, décrète la grève, les fonds de la caisse de secours sont appliqués à fournir une indemnité journalière à ceux qui ne travaillent pas pour ce qu'ils considèrent comme la bonne cause.
Les caisses de secours servent en ce cas à provoquer et à prolonger les grèves, au préjudice de l'industrie en général, et en particulier des ouvriers, .qui consomment en tentatives inutiles les capitaux qu'ils avaient formés par l'épargne et qu'ils auraient pu employer plus utilement. Combien de fois a-t-on vu dépenser ainsi, sans résultat utile pour pereonne, des sommes considérables, des millions accumulés dans les caisses de secours, en même temps que d'immenses économies privées * !
* La grève des mécaniciens unis a coulé à leur caisse une sonune de
35,495 lÎTres sterling.
Celle de Preston, en 1836 107,000 •
Celle da b&timent eo 4861 iS,000 •
Total 370,660 lÎTres sterling.
Soit pour quatre grèves prises an hasard, 6,766,500 fr.
D'après le compte rendu financier de la première de ces sociétés, elle a dépensé, de 1851 à 1867, pour subvenir à ses propres grèves ou k celles des autres corporations, une somme de 7,500,000 francs.
Ajoutons que ces caisses de secours, que l'on appelle volontiers 'Caisses de résistance^ inspirent à ceux qui y concourent un sentiment exagéré de leur force, et la tentation incessante de ressayer. Lorsqu'un ouvrier songe que la caisse de son corps d*état dispose d'un ou deux millions, comme on le voit en Angleterre, il est difficile qu'il ne croie pas pouvoir imposer sa volonté aux entrepreneurs par une grève prolongée. Il éprouve à la lecture du compte rendu dans lequel ces millions sont mentionnés ce qu'éprouve un roi ou un empereur qui passe une grande revue, les hallucinations de la puissance. Malheureusement il y a des gens disposés par situation à fomenter en lui ces sentiments orgueilleux : ce sont les administrateurs de la caisse et les collecteurs^ de souscriptions : ils savent à merveille combien une grève, heureuse ou non, augmente l'esprit de corps, c'est-à-dire l'esprit d'exclusion et de haine chez ceux qui en ont souffert \ et combien, par suite, ceux qui représentent cet esprit de corps, c'està-dire eux, administrateurs et collecteurs, acquièrent d'importance et de popularité*. Les grèves d'ailleurs ne leur imposent guère de souffrances personnelles^ tandis que les ouvriers qui gagnaient de 30 shillings à 6 li-
* On a observé, en Angleterre, qu*à la suite de chaque grève» quel que fàl son résultat, les fonds versés par les ouvriers a la caisse de résistance augmentaient rapidement.
2 Voyez dans le volume des procès-verbaux des délégués à Texposition de 1867 (p. 40 et suiv.), le réquisitoire de l'avocat général dans Taffaire des taiUeun. On y trouvera des fkits significatifs et l*ex|)osé très- franc d'une légisialiea étrange.^
vrcs par semaine, sont réduits à une indemnitc de trois ou quatre shillings, et quelquefois d'un shilling par semaine. Les administrateurs des caisses sont comme les généraux qui, dans une guerre^ vantent et encouragent la résignation du soldat en présence de privations qu'ils se gardent de partager.
On a dit avec raison que la grève était une guerre. En effet, comme la guerre, elle est décidée souvent par ceux qui en souffrent le moins, et supportée par ceux qui leur ont obéi. Comme la guerre, elle laisse après elle de longues rancunes, et fomente ce que certaines gens appellent « patriotisme, » c'est-à-dire la haine de ceux contre lesquels on a combattu, détournant ainsi les -esprits, non-seulement des sentiments de justice et de concorde, mais encore du sentiment de leur propre intérêt.
Un des écrivains anglais qui ont le plus étudié les grèves et leurs effets, M. Watt, nous fournit les réflexions suivantes, bien dignes d*être méditées :
« Le chiffre en discussion est quelquefois de SI 1/2 p. 100, souvent de 5 p. 100 et dépasse rarement 10 p. 100 du montant des salaires. La durée des grèves est très- variable. La grande grève de Preston dura 38 semaines, celle de Padeham 29 semaines, celles de Bolton, d'Ashton, de Clitheroe^ 6 semaines, celle de Blackburn 3 semaines, celle des ouvriers en bâtiment, de Londres, 36 semaines, et celle de Colne 50 semaines. Supposons que le chilTre en discussion soit 5 p. 100 en moyenne et
172 UBERTÉ £T SOCIALISME.
que les grèves réussissent toujours et nous trouverons qu'on peut dire des ouvriers en grève, comme des plaideurs, qu'ils perdent, même lorsqu'ils gagnent.
» Une semaine est environ le 50' de Tannée et, par conséquent, le salaire d'une semaine représente 2 p. lOO du salaire annuel. Si donc une grève ayant pour objet 5 p. 100 du salaire réussit, on peut calculer en gros par les chiffres suivants ses résultats pour Touvrier :
» Pour compenser la perte d'un mois de salaires, il faut que l'ouvrier travaille, au salaire augmenté de 5 p. 100, pendant un an et 3/5, sans interruption.
2 mois de grève exigeront 3 ans et 1/5
Mais comme l'argent porte intérêt à 5 p. 100, l'ouvrier qui a obtenu une augmentation de 5 p. 100 après une grève de 12 mois 1/2 n'a pas compensé sa perte au bout de vingt ans, comme l'indiquent les chiffres ci-dessus, parce qu'il a perdu en intérêts beaucoup plus qu'il n'a gagné par l'augmentation des salaires.
» La grève des ouvriers en bâtiment de Londres, qui eut lieu en 1859, réclamait une augmentation de 10 p. 100 et dura 36 semaines. Lors même qu^elle aurait réussi, il aurait fallu 10 ans 2/5 de travail continu au nouveau tarif pour compenser les sacrifices que les ouvriers s'étaient infligés * î »
* Journal oflhe iiaiiiticai sociely de décembre 1861.
Ces réflexions, positives comme des chiffres, montrent que les grèves seraient désastreuses, lors même qu'elles pourraient faire obtenir une augmentation de salaire. Elles acquièrent plus de gravité lorsqu'on sait, comme nous, que, sous un régime de liberté, les grèves ne peuvent jamais aboutir à ce résultat.
L'économie et l'épargne sont sans contredit un des moyens les plus efficaces d'amélioration du sort des ouvriers. Que l'ouvrier épargne donc, lorsqu'il le peut, soit individuellement, soit en s'associant pour le placement des capitaux épargnés ou pour s'assurer contre les accidents et les maladies, rien de mieux ni de plus louable; mais ilagit follement lorsqu'il sacrifie ses épargnes afin de soutenir des entreprises impossibles et de lutter contre la force des choses.
Les assurances générales contre le chômage dont on a parlé quelquefois ne sortiront jamais, selon toute apparence, du domaine de la théorie, à cause des immenses difficultés de détail que présenterait leur organisation, notamment la fixation des tarifs de cotisation et des cas d'indemnité. Si elles s'établissaient, elles auraient pour résultat d'encourager les ouvriers sans emploi à ne pas changer d'état, même lorsque le chômage leur ordonne ce changement de la manière la plus impérieuse. En dernier résultat, ces assurances tendraient donc à égarer les ouvriers, à appauvrir la production et à abaisser les salaires \
< Voyez Appendice HI, n" 12 et 13.
§ S. — CoHclnslon.
Essayons de résumer en peu de mots les résultats de ce long examen.
La fixation législative d'un minimum de salaire et l'application de la théorie du droit au travail tendent à substituer dans l'industrie la contrainte à la liberté, à faire un pas marqué vers le communisme en créant une industrie alimentée par les fonds de l'impôt et faisant avec perte pour les contribuables une concurrence ruineuse aux entrepreneurs particuliers. Nous ne disons rien de l'inconvénient de joindre aux attributions du gouvernement des attributions industrielles, parce que les dangers de cette confusion sont généralement re-, connus. L'application de ces théories aurait pour conséquences nécessaires l'appauvrissement de l'industrie, l'asservissement des personnes et TafTaissement de la société.
La corporation tend h introduire un régime de privilège dans l'intérêt de ses .membres et au préjudice de toutes les personnes qui lui sont étrangères. Elle empêche les salaires de s'abaisser dans le corps d'état ou même elle les élève, tandis qu'elle s'oppose violemment à l'élévation du salaire des ouvriers qui lui sont étrangers.. Dans l'intérieur de la corporation, elle tend à favoriser les ouvriers inférieurs aux dépens des meilleurs ouvriers, à gaspiller les épargnes en entreprises
collectives. En même temps, elle s'oppose au progrès par ses tarifs fixes, par la guerre qu'elle fait aux perfectionnements de toutes sortes et spécialement aux machines. — Elle fomente chez l'ouvrier l'esprit de corps aux dépens de l'esprit individuel et l'habitue à une discipline véritablement militaire qui le rend plus incapable de se défendre lui-même.
La corporation en même temps crée plusieurs États dans l'État, décrète illégalement, contre toute justice et toute équité, des peines arbitraires et criminelles : elle tend à contraindre les volontés lorsqu'il s'agit des actes dans lesquels il convient le plus que l'homme soit libre et n'attente pas moins^ par conséquent, à la liberté qu'à l'égalité.
Tous ces procédés d'organisation, qui tendent à substituer la contrainte à la libre initiative des individus, doivent donc être blâmés comme moralement mauvais et comme tendant de la manière la plus directe à empêcher le progrès général de la société.