‹ Liberté et socialisme, ou, Discussion des principes de l'organisation duChapitre 15 sur 42 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

RÉFORME d'iDÉBS ET DE MOEURS.

La plupart des hommes qui se sont occupés, en France, d'améliorations sociales, se sont imaginés qu'il suffisait, pour atteindre le but, de changer les institutions ou les lois, c'est-à-dire en quelque sorte le mécanisme matériel , supposant que les idées et les nnœurs devaient changer aussitôt et dans le même sens. Ceux qui résistent volontiers à toute amélioration s'imaginent au contraire que les idées et les mœurs ne changent pas, que les (ils pensent invariablement ce qu'ont pense leurs pères, et que toute réforme est dangereuse. Novateurs et conservateurs se figurent volontiers que l'humanité se réduit ou doit se réduire à un seul type, et que ce type est eux-mêmes. En réalité , les types sont nombreux et divers : les idées changent, et après elles les institutions dont les changements appellent des idées nouvelles : le mouvement n'est pas aussi rapide que le voudrait quelquefois notre impatience^ mais il s'étend

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ordinairement bien au delà de nos prévisions, et ne s'arrête jamais. Il s'agit de le comprendre , d'y participer autant que possible avec intelligence, de nous bien convaincre que nous ne portons pas toute sagesse et toute science en nous et partant de respecter l'opinion et la volonté d'autrui, tout en nous efforçant de nous éclairer nous-mêmes et d'éclait*er les autres par la discussion.

Les institutions les meilleures sont peu de chose par elles-mêmes: elles ne valent que par les hommes qui s'en servent et autant que valent ces hommes. Ce n'est pas tout de décréter la liberté, de la proclamer à grands cris, et d'écrire partout son grand nom, si l'on ne sait s'en servir, si l'on n'a, dans la conduite de sa vie, ni les idées^ ni les habitudes sans lesquelles la liberté n'est qu'un mot.

Eh bien ! la liberté du travail, introduite péniblement dans nos lois depuis moins d'un siècle, rencontre encore dans nos mœurs .une multitude d'idées et d'habitudes dont l'origine remonte au régime de contrainte sous lequel la société a longtemps vécu. La liberté ne pourra bien fonctionner que lorsque ces idées et ces habitudes auront disparu et auront été remplacées par les idées et les habitudes propres à la société moderne.

Un changement aussi radical et aussi profond ne peut être Teffet d'un décret ou d'une loi, ni être effectué en quelques années. C'est l'œuvre du temps et l'œuvre de tous, à laquelle doivent tendre les efforts de chacun de

nous : il s'agit de réformer les idées et les mœurs de l'ancien régime en nous-mêmes d'abord et ensuite^ par la discussion, dans nos semblables. Cet effort pour améliorer les idées et les habitudes est le travail propre de l'homme libre.

Essayons d'énumérer et d'examiner brièvement les principales d'entre nos idées courantes qui nous viennent des temps anciens et appellent une réforme. Indiquer les erreurs qu'elles contiennent, c'est indiquer les idées et les mœurs qui conviennent à la liberté.

Bien que toutes ces idées se rattachent les unes aux autres par des liens étroits, nous tâcherons de les étudier séparément et de les diviser en trois classes, savoir : celles qui se rapportent. plus spécialement à l'industrie, celles qui portent sur l'organisation sociale tout entière ou sur le but et les fonctions de l'individu et de la famille.

g 1. — Idée» iT^néralM Telattves à Plmdiisirle.

l"" L'idée et les sentiments de caste sont, encore de nos jours, une des plaies de l'Inde : l'idée de classes distinctes et séparées et les sentiments nés de cette idée ont été une des plaies de l'ancienne société française. Or, la veille de la révolution, plusieurs classes avaient cessé depuis longtemps de correspondre à des fonctions distinctes; mais les sentiments inspirés par l'ancienne organisation sociale avaient conservé toute leur énei^e :

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chacun abhorrait la classe supérieure à la sienne et méprisait la classe inférieure, comme d'instinct, par un effet de l'éducation. La révolution anéantit les classes et renversa les barrières qui séparaient les citoyens les uns des autres : les sentiments de classe et la rage des distinctions résistèrent à tous ses efforts et durent encore.

Il y avait dans l'industrie trois classes bien marquées, celle d'apprenti, celle d'ouvrier et celle de maître.

Les maîtres n'ont pas consenti sans difficulté à devenir simples entrepreneurs et ils s'appellent encore patrons^ dénomination qui implique une idée de protection trèsinexacte : ils ont prétendu et prétendent encore parfois penser, parler et agir au nom de leurs ouvriers, dont ils ont attendu des témoignages de respect , de déférence et d'affection qui dépassaient de beaucoup la mesure de la politesse d'égalité, lisse sont longtemps irrités contre les ouvriers qui ne leur accordaient pas les anciennes formules de soumission. — Idées et sentiments d'un autre temps !

Les ouvriers, irrités de ces prétentions, ont réagi quelquefois jusqu'à refuser aux patrons les égards de la simple politesse. C'est une réaction exagérée, qui atteste un état de guerre et ne saurait convenir à l'état normal, qui exige de tous les hommes, non-seulement de la politesse, mais une bienveillance réelle pour tous leurs semblables et surtout pour leurs collaborateurs. Les ouvriers qui refusaient la poUtesse aux patrons n'ont pas moins exigé le plus qu'ils ont pu des apprentis les an-

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ciens témoignages de respect et ont constamment prétendu exercer sur l'apprentissage une juridiction restrictive. — De même, dans chaque métier, les ouvriers de l'état affectent sur les simples manœuvres une supériorité qui rappelle Tancien régime.

Les apprentis et les hommes de peine n'ont pas ré^gi autant que les ouvriers contre les prétentions de caste : ils les subissent encore patiemment, sans qu'elles soient pour cela moins injustes et moins contraires à l'égalité.

Il convient de ne jamais perdre de vue que la société nouvelle ne connaît pas de classes, mais seulement des fonctions auxquelles tous doivent être admissibles indifféremment. Chacun a raison de ne pas reconnaître une classe supérieure, mais il doit en même temps renoncer à prétendre que quelqu'un se trouve dans une classe inférieure : il doit respecter l'égalité et lui rendre hommage dans la personne de ceux qui remplissent des fonctions dirigées par la sienne.

2® Une fois que l'ouvrier n'a plus vu dans l'entrepreneur un homme de classe supérieure, il n'a plus consenti qu'à contre cœur à lui reconnaître des droits : l'aigreur d'une lutte d'amour-propre l'a égaré au point de lui faire méconnaître une fonction très-apparente. L'ouvrier s'est figuré volontiers que l'industrie était son œuvre exclusive et marchait par lui seul : dès lors il a considéré l'entrepreneur comme un parasite oisif, vivant sans rien faire des sueurs d'autrui et devant être placé dans l'estime publique entre l'escroc et le voleur.

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De même que le patron avait prétendu qu'il faisait vivre l'ouvrier , celui-ci prétend, k son tour, qu'il fait vivre le patron et trop abondamment.

En fait, il n'est vrai ni que le patron fasse vivre l'ouvrier, ni que l'ouvrier fasse vivre le patron. Indépendants l'un de l'autre et égaux en droits, ils s'associent par un contrat librement consenti pour concourir à un but commun dans des fonctions diverses. Sans doute, ils ^nt indispensables l'un à l'autre ; mais ni l'entrepreneur n'a le droit de fixer arbitrairement le salaire de l'ouvrier, ni l'ouvrier n'a le droit de limiter à son gré la rémunération de l'entrepreneur : chacun dispose de son propre concours et en défend le prix autant qu'il le peut, tout en accordant sa volonté à celle de son collaborateur. L'entrepreneur, comme l'ouvrier, vit de son travail, avec le même droit que l'ouvrier et au même titre.

L'ouvrier et l'entrepreneur ne sont obligés, l'un envers l'autre, que par le contrat qui les lie et dans les limites de ce conti at : en dehors du contrat, leur égalité est complète.

L'honneur de l'un et de l'autre, autant que son intérêt, exige que le contrat par lequel il se lie soit exécuté loyalement et sans fraude. Toute tentative pour ajouter quelque chose aux obligations d'autrui ou pour se soustraire à ses obligations propres, est une tentative de fraude et de vol. Le respect des contrats est un sentiment fondamental, indispensable au bon ordre sous un régime de liberté : ce sentiment est affaibli par les décla-

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mations dans lesquelles la fonction du patron est méconnue, et qui représentent le contrat de travail comme une loi tyrannique imposée par la force.

Celui qui conçoit cette fausse opinion du contrat de travail est naturellement disposé à remplir le moins qu'il peut les obligations que ce contrat lui impose ; à frauder en un mot/Cette disposition à Tinjustice engendre facilement de mauvaises actions y d'où naissent entre Tentrepreneur et l'ouvrier des rapports déplorables qui rendent plus pénibles la position de l'un et celle de l'autre. Ainsi, l'erreur enfante de mauvais sentiments qui inspirent des actes blâmables.

Remarquez que tout ce qui tend à rendre plus mauvaise la condition de l'ouvrier dans un corps d'état, tend à y rendre les ouvriers rares et, par conséquent, à y élever les salaires. De même, tout ce qui tend à rendre plus mauvaise la condition de l'entrepreneur, éloigne ceux qui seraient disposés à y entrer et réduit la demande du travail, de manière à abaisser les salaires. Les méchants procédés tournent contre leurs auteurs et, s'ils sont réciproques entre ouvriers et entrepreneurs, ils nuisent aux uns et aux autres : telle est la conséquence inévitable de la liberté.

S"" Lorsqu'on a méconnu la fonction de l'entrepreneur, parce qu'elle ne se manifestait guère par un travail musculaire , on a méconnu , à plus forte raison , celle du capitaliste , considéré , plus encore que l'entrepreneur, comme un parasilc oisif, vivant, sans droit d'au-

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cune sorte, du travail d'autrui et contre lequel, comme prêteur et comme consommateur, toutes les fraudes étaient au moins excusables.

En même temps que Ton considérait le capitaliste comme un parasite , on blâmait l'épargne et on honorait le luxé : on était conséquent , lorsqu'on traitait d'égoïsme stupide la prévoyance du pauvre et de Touvrier, qui soustrait à sa consommation personnelle de quoi former un petit capital , dont l'intérêt lui procure un supplément de reven# : on était conséquent , lorsqu'on qualifiait de magnificence et de libéralité l'exagération des dépenses personnelles , ou même le simple gaspillage des capitaux.

Ces idées , dont l'origine remonte à une très-haute antiquité , ont été exprimées par les orateurs , par les poètes, et même par les philosophes et les théologiens : elles ont été professées par les anciennes aristocraties contre les affranchis . et par les plébéiens contre les nobles. Aujourd'hui , ces idées peuvent être (comptées entre les plus fâcheuses et les plus opposées à Tamélioration du sort des pauvres.

En effet, l'épargne est pour le pauvre le moyen le plus assuré d'élever 3a condition morale et matérielle.

L'intérêt du pauvre est de gagner un salaire élevé et les salaires haussent d'autant plus, toutes choses d'ailleurs égales, que les capitaux sont plus abondants et appellent au travail un plus grand nombre d'ouvriers.

L'accumulation des capitaux est toujours favorable à

rélévation des salaires, car, si l'art industriel fait des progrès, les nouveaux capitaux reçoivent de nouveaux emplois et appellent de nouveaux ouvriers, comme on Ta vu de notre temps lors de rétablissement des chemins de fer; si, au contraire, l'art industriel reste stationnaire, Taccumulation des capitaux cause une baisse de rintérêt^ et, par suite, une hausse des salaires.

Sur ce point important, il est donc indispensable de prendre le contrepied des idées de l'antiquité.

Les idées de l'antiquité, flétriaKint l'épargne, l'empêchent dans une certaine mesure : elles peuvent Tempêcher davantage lorsqu'elles inspirent des actes d'autorité, comme les lois qui limitent le taux de l'intérêt : elles* pourraient devenir plus nuisibles encore, si elles inspiraient des actes d'autorité plus menaçants pour la propriété ou même de simples doutes. Alors, en effet, l'épargne, découragée, deviendrait plus rare; la somme des capitaux épargnés diminuant, le taux de l'intérêt s'élèverait aux dépens des salaires.

Au contraire, plus les idées modernes prévaudront, plus l'épargne sera sûre et honorée, plus l'accumulation des capitaux sera rapide^ plus le travail sera demandé, plus les salaires s'élèveront.

Ici encore, nous le voyons, la liberté agit de telle sorte que toute tentative violente faite contre une fonction tourne contre la fonction au profit de laquelle elle a été faite.

Il serait inutile, du reste, de revenir sur l'exposition

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des fonctions du capitaliste qui, nous l'avons démontré, ne concourt ni moins, ni autrement que Touvrier à la production et qui a droit, au même titre que Touvrier, à une rémunération librement débattue.

4"" Les ouvriers et même les patrons sont disposés à croire qu'il y a des taux de salaire justes et des taux de salaire qui ne le sont pas. Ils considèrent volontiers comme justte celui qui est établi et s'est maintenu pendant longtemps. Autrefois les salaires étaient, en vertu de cette idée, tixés par l'autorité publique : nous avons vu plus d'une fois, dans des discussions toutes récentes, invoquer l'intervention de cette autorité et presque toujours faire un appel à l'opinion publique. Les salaires sont quelquefois réglés d'autorité par des tarifs collectifs et conventionnels.

Il n'y a point de taux de salaire juste à l'exclusion de tel autre plus bas ou plus élevé. Tout salaire librement débattu et consenti est juste : tout salaire qui n'est pas librement consenti est injuste. Nous ne connaissons pas d'autre règle et celle-ci peut être vérifiée sans peine si l'on remonte aux principes.

En effet, si le taux du salaire est déterminé autrement que par la volonté de celui qui achète et de celui qui vend le travail, il faut qu'il le soit par la volonté d'un pouvoir supérieur à ceux ci : il faudra que ce pouvoir fasse violence, soit à celui qui achète, soit ià celui qui vend le travail. Eh bien! de quel droit, si le travail et la propriété sont libres, un pouvoir quelconque disposerait-

il des biens de Tentrepreneur ou du travail de Fouvrier? De quel droit Topinion publique la plus désintéressée et la plus éclairée déciderait-elle que Touvrier doit se contenter de tel salaire ou que le patron, responsable de rissue' de son entreprise, doit payer un salaire plus élevé?

— Quoil s'écrie-t-on, si le salaire qu'on offre à l'ouvrier est insuffisant pour qu'il vive, ne sera-t-il pas tenu de l'accepter, faute de trouver mieux ? Est-il libre en réalité, lorsqu'il est pressé par le besoin en présence du patron qui peut attendre? — Avant de déclarer insuffisant pour vivre un salaire offert, il faut considérer s'il n'y a pas dans la société des salaires inférieurs et trèsinférieurs, comme aussi s'il n'y en a pas de très-supérieurs auxquels on puisse, aspirer. Il faut prendre garde que l'ouvrier auquel on offre un salaire insuffisant, a toujours à sa disposition l'alternative de changer d'état et de lieu. Il n'est pas libre, dit-on, parce qu'il a besoin; mais le patron également a besoin; il est presque toujours aussi pressé par les échéances et les frais généraux que l'ouvrier par ses besoins personnels, et si l'un voit de près la faim, l'autre voit de près la ruine. L'avantage qu'a le patron de pouvoir attendre quelques jours de plus que l'ouvrier est donc bien peu de chose. Du reste, il ne faut pas se faire illusion sur le sens et la portée des réclamations qu'élèvent fréquemment les avocats officieux des ouvriers : déclarer qu'on ne peut obtenir, sous un régime de liberté, un salaire sufli-

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sant pour vivre, c'est déclarer, en. réalité, qu'on n'est propre à rendre aucun service apprécié à ses semblables, et que la société n'a pas besoin de vous : c'est faire une déclaration d'indigence. — L'homme courageux ne s'y résigne pas facilement, et il est rare qu'en cherchant en lui-même des ressources pour améliorer sa condition, il ne puisse pas y parvenir.

L'élévation des salaires peut être fâcheuse pour les patrons et l'abaissement des salaires fôcheux pour les ouvriers. Mais, pour les uns comme pour les autres, c'est une indication à laquelle il faut obéir. La hausse appelle un accroissement du nombre des ouvriers employés là où elle se manifeste et la baisse appelle une réduction de ce même nombre.

5* C'est assez dire que nous considérons comme une erreur l'idée, très-répandue entre les ouvriers, « qu'il dépend de la volonté seule des patrons que les salaires soient élevés ou médiocres; — que l'ouvrier isolé ne peut se défendre contre les patrons dans la discussion des salaires, tandis qu'au contraire les ouvriers unis dans une action commune peuvent faire prévaloir leur volonté. »

Un certain nombre de patrons pensent de même qu'isolés ils ne peuvent résister à une coalition d'ouvriers et qu'en se réunissant ils peuvent, au contraire, imposer leur volonté.

Examinons d'abord l'opinion des ouvriers, car si elle est fondée, celle des patrons l'est également : si elle

n*est pas fondée, celle des patrons ne Test pas davantage.

Le patron d'un atelier pourrait sans aucun doute élever à volonté le salaire de ses ouvriers en sacrifiant à cet objet une partie ou la totalité de sa fortune : mais ce serait de sa part faire un don gratuit et non opérer commercialement. Mais aurait-il du moins servi les intérêts des ouvriers? Pas le moins du monde. Il est clair, en efTet, qu'en agissant ainsi, il se ruinerait promptement et que sa ruine, diminuant le nombre des entrepreneurs du corps d'état, y diminuerait la demande du travail et tendrait à abaisser les salaires.

— Mais, si tous les entrepreneurs d'un corps de métier s'accordaient à élever les salaires? — Ils devraient vendre le produit plus cher, et dès lors le produit serait moins demandé : la production devrait se restreindre dès lors et il faudrait réduire le nombre des ouvriers et peut-être aussi celui des patrons employés. — D'ailleurs, si les salaires avaient été élevés par la seule bienveillance des patrons, c'est-à-dire, si le travail avait pu être obtenu à meilleur marché, qui aurait pu empêcher d'autres entrepreneurs de s'établir et d'offrir le produit à un prix plus bas, de manière à exclure du marché les entrepreneurs bienveillants et leurs ouvriers?

Les entrepreneurs peuvent-ils abaisser les salaires des ouvriers au-dessous du taux légitime, résultant delà loi de l'offre et de la demande? — C'est un point qu'il convient d'examiner.

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Que veulent les entrepreneurs? Gagner et gagner le plus possible. Supposons que tous ceux d'un corps d'état se mettent d'accord pour réduire les salaires, et que les ouvriers ne soient pas d'accord pour résister. Quelques ouvriers sans doute, et le plus grand nombre peutêtre, accepteront la réduction ; mais un certain nombre d'entre eux préféreront sortir du métier, ou de la localité, pour gagner ailleurs un salaire plus élevé. Dès lors, il deviendra impossible à quelques patrons de compléter leur personnel, et de produire autanf qu'ils produisaient avec les anciens salaires. Ces patrons accepteront-ils cette situation, et consentiront-ils à perdre uniquement pour que leurs confrères gagnent davantage? La chose est évidemment impossible. Ces patrons aimeront mieux payer les salaires au taux normal, et, les ouvriers, affluant chez eux, manqueront chez leurs confrères qui seront , à leur tour, réduits a suivre cet exemple. Deux patrons, comme disait Cobden, courront après un ouvrier et les salaires se relèveront.

Maintenant poussons l'hypothèse plus loin, et presque jusqu'à l'absurde : supposons que , tous les patrons ayant réuni leurs intérêts, une indemnité soit payée à ceux qui ne peuvent compléter leur personnel, par ceux qui auront été plus heureux. Les bénéfices de ceux-ci resteraient les mêmes que lorsqu'ils payaient aux ouvriers le salaire normal , à moins qu'ils n'élevassent le prix du produit ; — mais ils pourraient élever ce prix, parce que la production totale serait moindre. — Eh.

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bien! en ce cas, il est clair que les bénéfices exceptionnels> réalisés par les patrons, causeraient la formation d'entreprises nouvelles qui viendraient ajouter à la demande du travail , et recueillir les ouvriers que rabaissement des salaires exclurait du métier « La somme des produits augmentant, les prix baisseraient, et les anciens patrons seraient obligés de venir à résipiscence ou de liquider.

Ainsi, les salaires des ouvriers sont parfaitement défendus par la liberté contre les entreprises des patrons, et nous avons constaté, en parlant des grèves, que les patrons sont également protégés par la liberté contre les entreprises des ouvriers.

Nous avons même observé que toute entreprise des patrons, ayant pour effet de rendre les ouvriers plus rares, tend à une hausse prochaine des salaires, et que toute entreprise des ouvriers, rendant la condition du patron plus dure et plus difiicile, tend à réduire le nombre des patrons du corps d'état et, par suite, à l'abaissement prochain des salaires.

C'est ainsi que la liberté punit , sans colère comme sans pitié, ceux qui tentent de lui faire violence.

Ajoutons qu'il est utile aux patrons que les ouvriers exigent le plus haut salaire possible , et, aux ouvriers, que les patrons s'efforcent de payer les moindres salaires possibles. En effet, une concession faite de part ou d'autre ne saurait être durable : un salaire surélevé appelle* rait dans le corps d'état de nouveaux ouvriers, et après

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eux la baisse des salaires; comme des salaires trop bas éloigneraient un certain nombre d'ouvriers^ et causeraient la hausse. — On ne pourrait obtenir des résultats différents, qu*à la condition de fermer le métier à rentrée, soit de nouveaux patrons, soit de nouveaux ouvriers. Toute tentative , en ce sens, dirigée contre rintérêt du plus grand nombre et contre Tintérêt public, doit être sévèrement flétrie par Topinion et réprimée par l'autorité chargée de veiller i, l'exécution des lois.

Avec la liberté, les droits des ouvriers et ceux des patrons sont parfaitement garantis. C'est à chacun de faire valoir ses intérêts le plus qu'il peut, et d'agir par lui-même , selon ses convenances personnelles : i'égoïsme le plus âpre, pourvu qu*il soit prévoyant et éclairé, est conforme à l'intérêt public : non-seulement il ne nuit pas, mais il est utile.

6*" Comme les convenances sont personnelles et varient avec les individus, il vaut mieux que chacun agisse pour son compte dans la discussion des salaires, que de procéder par résolutions collectives. Le résultat définitif sera le même, avec celte différence qu'on aura évité des discussions longues et difficiles, des pertes de temps, des haines stériles et sans but. A quoi sert de se ranger en bataille comme des armées ennemies, pour s'infliger mutuellement, par des chômages volontaires, des pertes que rien ne compense, troubler le marché et éloigner le consommateur?

Supposons qu'en cas de difficultés relatives aux sa-

laires, chacun^ ouvrier ou patron^ agisse à sa convenance, individuellement et librement. Voyons un peu comment les choses se passeront.

On propose dans un corps d'état une élévation des salaireSy sans que d'ailleurs la demande du produit fourni par le corps d'état ait ni augmenté, ni diminué. Qu'arrivera-t-il?Un certain nombre de patrons peuvent l'accepter : ce sont ceux qui, mieux placés ou plus intelligents que les autres, font de gros bénéfices. Ces patrons, évidemment, aimeront mieux payer les salaires plus cher, que de suspendre leurs opérations : ils accepteront donc la hausse des salaires et choisiront les meilleurs ou- \v\ers. Au contraire , les patrons qui font strictement leurs frais, ne pourront accepter l'augmentation; ils aimeront mieux suspendre leurs opérations ^ ou même liquider. Quel aura été le résultat définitif? La production étant réduite, le prix des objets fournis pourra sVlever, de manière à indemniser les patrons de l'accroissement des salaires : mais un certain nombre d'ouvriers et de patrons ne trouveront plus d'emploi dans le corps d'état , et seront réduits à en chercher ailleurs.

Peut-être, dans cette situation, les ouvriers sans ouvrage et les patrons sans ouvriers préféreraient s'entendre et continuer le travail aux anciennes conditions. Si telle était leur convenance, qui aurait le droit de les en empêcher? Ne serait- il pas souverainement injuste de vouloir leur imposer le sacrifice de leur intérêt le plus

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évident et le plus immédiat, au nom d'un prétendu intérêt collectif, d un intérêt de corporation?

De même, si les patrons voulaient abaisser les salaires dans un corps d'état, il vaudrait mieux que les ouvriers auxquels la chose conviendrait, acceptassent la réduction et que ceux auxquels la réduction ne conviendrait pas prissent un autre parti. L'accroissement des bénéfices espérés par les patrons leur ferait aussitôt chercher les moyens d'employer un nombre d'ouvriers plus grand, et^ ce nombre ayant été réduit, il faudrait de toute nécessité relever les salaires.

Remar(]uons ici que la pratique de l'association de production est un admirable moyen de résister à toute tentative injuste fil arbitraire des patrons pour abaisser les salaires. En effet, en présence d'une tentative semblable, la fondation d'une entreprise nouvelle par les ouvriers devient plus facile qu'en temps ordinaire et comme elle augmente le nombre des patrons sans ajouter à celui des ouvriers, elle tend à réduire les profits et à maintenir les salaires au taux normal. — Nous ne parlerons pas des difficultés financières, car la moindre grève coûte bien plus aux ouvriers que la fondation de plusieurs associations de production. La grève des forgerons du Straffordshire fut courte, mais elle mit hors 200,000 ouvriers auxquels elle coûta certainement près d'un million par jour. Celle des potiers, en 1866, coûta seulement 70,000 livres (1 ,750,000 fr.) ; celle des forgerons de Middlesbrough, qui eut lieu à la même époque,

coûta aux ouvriers 180,000 livres (4,500,000 fr.). A quelle somme calculer les salaires perdus par la grève dePreston,quitint,en 1853, 15, 000 ouvriers sans travail pendant trente-buit semaines; parcelle de Blackbum, qui imposa le mêmesacrificeà 40,000 hommes pendant trois semaines; par celle du bâtiment à Londres, à laquelle prirent part 10,000 ouvriers pendant vingt-six semaines? Il y avait là, certes, des capitaux suffisants pour fonder avec succès plusieurs sociétés de production, même dans la grande industrie.

Il est vrai qu'il est bien plus facile de décréter une grève que d'établir une société de production!

Là où les ouvriers ont la facilité de s'associer pour fonder et gérer des entreprises, toutes les tentatives aboutissant à l'organisation de grèves et à l'établissement de tarifs sont insensées tout autant qu'injustes. Chacun doit agir librement d'après sa convenance personnelle : c'est fe meilleur moyen de défendre ses droits propres et ceux de tous.

Cette façon de procéder respecterait les liens tout personnels qui attachent fréquemment le patron et l'ouvrier et permettraient à ces liens de se former et de se consolider, tandis que les mises-hors et les grèves les brisent sans aucune considération, et se font même une gloire de les briser. C'est là, peut-être, le plus grand des maux qu'elles causent. N'est-ce donc rien que de bonnes relations d'atelier? Ne peut-on pas dire, quand elles existent, qu'à salaire égal, le patron paie le tara*

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vail moins cher et que l'ouvrier reçoit cependant un salaire plus élevé que là où elles n'existent pas? N'estil pas utile qu'à côté des relations d'intérêt, il s'établisse des^ relations d'habitude et d'affection, des rapports d'homme à homme entre l'entrepreneur et ceux qu'il emploie? Oui, sans aucun doute, et y mettre obstacle gratuitement c'est faire à la société unmal considérable.

7"" Il y a deux idées très-répandues et que nous croyons fausses, qui viennent, non de l'ancien régime, mais d'une observation superficielle : on croit que les salaires ont une tendance constante à baisser; — on croit que la rémunération des entrepreneurs est toujours et sûrement très-élevée.

A considérer dans leur ensemble les changements qui se sont opérés dans la condition des salariés depuis la révolution, on observe qu'en somme, ils ont été favorables, car les salariés en général sont mieux pourvus de toutes choses qu'ils ne Tétaient il y a cent ans. Resterait à examiner s'ils ont eu leur part proportionnelle dans Taccroissement des richesses qui a eu lieu pendant cette période de temps et aussi s'ils y ont contribué proportionnellement au reste dé la population ; questions secondaires et complexes, sur lesquelles on peut discuter longtemps sans arriver à une conclusion certaine, et que, pour ce motif, nous préférons ne pas aborder.

Mais lorsqu'on étudie en lui-même le jeu de la concurrence, on voit qu'il tend, non pas à abaisser les salaires, mais à les niveler. Ce travail de nivellement abaisse

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le salaire des ouvriers d'état, lorsqu'il se trouve surélevé par des circonstances accidentelles : en même temps il élève le salaire de ceux qui passent de la catégorie d'hommes de peine à celle d'ouvriers d'état. Les anciens ouvriers d'état se plaignent : c'est ce qu'on voit; les nouveaux ouvriers ne se vantent pas de leur nouvelle fortune : c'est ce qu'on ne voit pas.

Un fait considérable et bien connu confirme l'indication de la science. Les produits de l'agriculture ont augmenté en France; la population totale a aussi augmenté : en même temps la population agricole a diminué. Un certain nombre de cultivateurs ont donc passé dans les professions urbaines où ils se trouvent beaucoup mieux rétribués que dans l'agriculture où l'on constate, cependant, une hausse des salaires incontestable. On ne connaît plus dans les campagnes les salaires de 50 à 60 centimes par jour ajoutés à une nourriture grossière, qu'un grand nombre d'hommes de la génération actuelle ont payés et reçus. La condition des ouvriers les plus nombreux, qui sont les cultivateurs, s'est sensiblement améliorée, et il n'est pas du tout certain que celle dos ouvriers d'état, ces privilégiés des anciennes corporations, soit devenue plus mauvaise. Ajoutons, qu'outre les manœuvres et les cultivateurs, un grand nombre d'étrangers se sont introduits dans les corps d'état urbains, attirés par une législation et des moaurs bienveillantes pour eux et surtout par des salaires plus élevés; que ceux qu'ils gagnaient dans leur pays.

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Bien que ces étrangers aient accepté souvent des professions peu rétribuées» comme celles de balayeur ou de manœuvre, ils ont exercé sur les salaires des corps d'état une influence très-réelle en y poussant ceux qu'ils venaient remplacer. En somme, il n*est pas du tout exact de dire et de croire que la concurrence tend à rabaissement des salaires : elle élève le salaire de Toùvrier habile, mais elle est évidemment très-peu favorable au travail purement musculaire du manœuvre, qui peut être remplacé par les machines ou par les ouvriers inférieurs venus de la campagne ou de l'étranger.

Venons maintenant à la rémunération des patrons. On voit sans peine, par des faillites trop nombreuses, qu'elle n'est ni sûre, ni constante. Ce qu'on voit moins, c^est son inégalité.

Dans la plupart des professions industrielles^ un certain nombre d'entreprises fournissent, en concurrence, le même produit. Entre ces entreprises , les unes prospèrent et donnent de gros bénéfices, d'autres gagnent moins, d'autres font simplement leurs frais, d'autres enfin perdent et tombent. C'est là un fait d'observation que chacun peut vérifier. D'où vient cette inégalité î De ce que certains entrepreneurs sont plus capables , mieux placés ou, si l'on y tient, plus heureux que les autres, puisque, fournissant le même produit au môme prix, ils gagnent là où les autres font sejulement leurs frais ou perdent.

Ceux qui déclament contre Ténormité de la rémunc-

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ration des patrons, ne voient que ceux qui gagnent beaucoup; comme ceux qui mettent à la loterie ne songent qu'au lot gagnant, et oublient le très-grand nombre des lots qui perdent. Il serait facile, en observant ainsi, de trouver dans tout corps d*état des salaires très-élevés, et c'est par un procédé analogue qu'on a établi ^es moyennes de salaires qui ont été, de la part des ouvriers, Tobjet de réclamations trèsjustes.

8* Revenons aux idées de Tancien régime. Une des plus enracinées, est celle qui considère chaque personne conrnie définitivement classée par son entrée dans une profession, et n'admet guère que Ton prenne plus tard une profession différente, ni qu'elle se déplace. Un préjugé très-vivace s'élève partout contre celui qui vient d'une autre profession ou d'un autre lieu.

Ainsi^ dans l'industrie, les ouvriers d'un corps d'état ne voient pas sans un étonnement mêlé d'indignation entrer dans leurs rangs , soit de simples manœuvres, soit des ouvriers d'une autre profession, soit des étrangers. Il leur semble que l'ouvrage à fournir par le corps d'état soit en quelque sorte la propriété exclusive des gens du métier, et que ceux qui se présentent en concurrence soient des usurpateurs, presque des voleurs. Nonseulement cette conviction anime les ouvriers auxquels nuit l'entrée des nouveau-venus; mais on la trouve à l'état d'opinion générale, chez ceux mêmes qui n'y ont aucun intérêt. Lorsque , récemment, les cochers de la

RÉFORME D'iDÉSS ST DE MOEURS. 227

Compagnie des petites voitures se mirent en grève, les administrateurs de la Compagnie essayèrent de les remplaeeç. Les nouveaux cochers furent aussitôt, sur plusieurs points de ÏParis, l'objet de mauvais, traitements que les tribunaux réprimèrent avec une bien grande sé- .vérité. La plupart de ceux qui s'étaient livrés à ces voies de fait condamnables n'étaient pas des cochers : c'étaient des ouvriers qui agissaient dans un but désinté-^ ressé, et croyaient de très-bonne foi prêter main-forte à un droit violé.

On ne doit pas s'étonner de cette aberration, lorsqu'on songe à l'ancien régime et à ses corporations, aux longs procès* des cordonniers et des savetiers, des tailleurs et des fripiers , etc. On s'en étonnera moins encore, si l'on observe que ces idées et ces sentiments d'un autre âge vivent, chez nous, bien en dehors de l'industrie* Lorsqu'on voit des corporations d'avocats, d'avoués, d'huissiers, d'agents de change, toutes trèsexclusives, des dipl^^nes, des examens, qui classent les gens dans certaines carrières, sans parler des académies, cofaiment s'étonner de voir les ouvriers considérer leur état comme un privilège? N'avons-nous pas vu ces idées et ces sentiments exclusifs animer , au bout de peu de jours, les membres de nos assemblées politiques, même les plus librement élues? Ne voyons-nous pas rechercher avec une ardeur incroyable tout ce qui peut classer, même les honneurs et les distinctions les plus futiles? Qu'il y a peu d'hommes, chez nous, qui Boient

228 LIBERTÉ £T SOGIAIISME.

exempts de cet esprit de mandarinat, héritage de l'antiquité et de Tancien régime t

C'est lày sans contredit, un des obstacles les plus radicaux et les plus dangereux que puisse rencontrer la constitution de la société nouvelle , que cet esprit qui persiste à voir une classe dans chaque fonction, là même où chaque fonction est légalement accessible i tous, à des conditions déterminées^ non par le caprice des hommes, mais par la nature des choses. Ces conditions, il faut les connaître, les subir, en tirer parti, au lieu de murmurer et de déclamer contre elles.

Dans l'industrie, les conditions ne sont assurées et invariables dans aucune fonction, parce qu'elles dépendent des inventions incessantes et toujours imprévues, et surtout des désirs essentiellement variables des consommateurs. Ceux-ci désirent-ils une grande quantité de produits de telle ou telle espèce? ^Aussitôt la rémuné-* ration de ceux qui fournissent ces produits s'élève : puis, si leur nombre augmente , cette rémunération diminue. Une invention vient-elle changer les conditions du travail dans un corps d'état? Il faut changer de manière de travailler et savoir se mettre au service de l'industrie nouvelle. Un métier devient-il mauvais? Il faut en sortir. Un autre métier devient-il lucratif? Il faut tâcher d'y entrer. De même, il faut savoir changer de lieu au besoin ; quitter celui où l'on est peu réaiunéré, pour se transporter là où l'on peut obtenir une rémunération plus élevée.

RÉFORME D'iDÉE8 ET DE MCBURS. 229

L'idégI de la société nouvelle est une industrie dont les conditions de travail et les débouchés changent sans cesse > qui invente à chaque instant de nouveaux procédés et conçoit de nouveaux besoins, où chaque individu, par conséquent, sache et pbisse à chaque instant passer d'un lieu à un autre, et d'un état à un autre, pour améliorer son sort ou empêcher qu'il ne devienne plus mauvais. C'est un idéal mobile.

Au contraire^ l'idéal de l'ancienne société suppose qu'un individu, entré dans un état après apprentissage, y trouve une rémunération toujours égale et toujours convenable pour un tmail toujours égal; que l'individu vit et meurt dans l'état où il est entré et dans le lieu où il l'exerce. C'est un idéal immobile.

On comprend assez que la société réelle n'est strictement conforme ni à Tun^ ni à l'autre idéal. Elle change, mais ses changements sont loin d'être instantanés : elle se meut, mais avec une lenteur qui donne aux gens le temps de se reconnaître et de se retourner. Toutefois, elle est dure pour ceux qui ne peuvent suivre ses changements ; dure, surtout, pour ceux qui s'obstinent dans la routine et la défendent comme si elle était le droit.

L'homme de la société nouvelle est celui qui est le plus prêt à changer.de fonction et de lieu , le moins infatué de sa capacité et de la position qu'il occupe , le plus disposé à étudier et à apprendre pour se mettre eh état de remplir des fonctions nouvelles, le plus prompt, dans les difficultés de la vie, à chercher des ressources

230 UBÏRTÉ ET BOGIAIISiaS.

en lui-même et dans ses amis personnels. L'homQie idéal de la société ancienne était l'homme capable dans une fonction : l'homme idéal de la société nouvelle serait celui qui pourrait indifféremment exercer quelque fonction que ce fût.

Cependant les occupations sont plus divisées et les aptitudes plus spéciales, en apparence, dans la nouvelle société que l'ancienne. Cela tient à ce que, dans chaque fonction, rhomme supérieur obtient toujours, par le concours libre, une rémunération élevée et à ce qu'on devient supérieur par la spécialité. Mais en même temps que la spécialité assure à ceux qui excellent une rémunération élevée et constante, elle est une condition déplorable pour ceux qui restent aux derniers rangs et forment ^ dans toutes les professions , la population mobile et variable.

Dq reste, on ne doit pas méconnaître que la spécialité, qui procure certains succès, devient un défaut grave, lorsqu'elle fait négliger à ceux qui s'y livrent les idées générales et les sentiments sociaux : il convient que tout individu soit capable de s'adapter au besoin à plusieurs professions. On s est^ de notre temps, attaché avec fureur à la spécialité, parce qu'elle était un moyen de se rapprocher autant que possible de l'idéal, toujours recherché , de l'ancien régime : on la recherchera avec moins d'ardeur et surtout on s'y enfermera moins, lorsque l'on connaîtra et sentira mieux les conditions d'exislencîe de la société nouvelle, lorsque l'instruction

RÉFORlfE d'idées ET DE MOEVaS. 231

générale^ celle qui fait l'hommei sera plus élevée et plus répandue.

I 9. ^ f 4«M wùdUAm

Les erreurs que l'on rencontre chez les personnes occupées d'industrie, se rattachent à des erreurs plus générales sur l'ensemble des arrangements sociaux , sur le rang'et la destinée de chacun de nous entre ses semblables. Lorsque nous examinons ces dernières , nous nous trouvons encore en présence d'idées qui sont nées d'un ordre de choses qui a cessé d'exister, et'se trouvent en contradiction avec celui qui existe. Essayons d'énumérer quelques-unes de ces idées, en commençant par celles qui touchent le plus directement à l'industrie.

1** Il y avait dans l'antiquité des professions réservées aux hommes libres^ et des professions serviles assignées aux esclaves. L'exercice des premières était un titre de considération, et celui des secondes un titre de mépris.

Depuis longtemps l'esclavage a disparu de l'Europe ; mais les idées et les sentiments engendrés par cette abominable institution vivent parmi nous. Il y a des professions que l'on qualifie, même aujourd'hui , de lihi^ raies ; qualification qui semble impliquer l'existence de professions serviles.

Les professions non libérales sont toutes celles de l'in*dustrie, depuis la grande fabrication et le haut commerce jusqu'à la profession de l'artisan et du marchand au dé-

232 LIBERTÉ ET SOCfAUSME.

taih Les souvenirs du servage de la glèbe, dernière forme de Tesclavage, pèsent encore sur les populations rurales. Seulement uiie moyenne considération s'attache au commerce de gros, selon l'opinion de Cicéron, au commerce de banque, 4 la médecine et à l'enseignement, professions exercées autrefois par des affranchis, non par des esclaves.

Après le fonctionnaire public qui dispose d'un grand pouvoir et a la faculté de servie ou de nuire au gré de ses caprices, l'homme le plus considéré est le propriétaire foncier vivant de ses revenus noblement, c'est-à-dirfe sans rien faire : après lui viennent le propriétaire urbain et le rentier.

Cette classification d'estime, calquée sur les classifications plus matérielles de l'ancienne société et universellement acceptée, est en contradiction manifeste avec les principes constitutifs de la société moderne. Dans cette société, les hommes doivent être égaux, quelle que soit la fonction de chacun, et dignes d'estime selon la manière dont il s'acquittent de leurs fonctions : en d'autres termes, on a droit à l'estime ou au sentiment contraire, non selon la profession qu'on exerce, mais selon l'homme qu'on est. Toutefois, cette manière d'apprécier, qui n'est contestée par personne en principe, est jusqu'à èe jour très-peu acceptée.

2** Les sentiments antiques, encore très-vivants en France, y exercent une influence déplorable sur l'industrie. Chacun de ceux qui y sont engagés, considérant

RÉFORME d'idées ET DE MCEmS. 233

sa condition comme inférieure, s'efforce d'en sortir. Si l'ouvrier désire, comme il est légitime , devenir entrepreneur pour s'élever, l'entrepreneur songe à quitter l'industrie, à se retirer des affaires, selon la locution consacrée, pour vivre noblement sans rien faire. L'ouvrier devenu entrepreneur n'a pas d'autre but.

Cette aspiration générale est très-préjudiciable à l'industrie, parce qu'elle la prive des entrepreneurs au moment de leur vie où ils sont le plus capables et le plus riches : ils emportent dans le néant de l'oisiveté des trésors d'expérience qui sont perdus pour la production.

Mais cette perte, quelque importante qu'elle soit, est encore un des moindres inconvénients de la manière de sentir que nous signalons et qui a des effets bien autrement profonds et regrettables. L'entrepreneur qui songe à se retirer ne s'établit pas, ne se domicilie pas dans la profession qu'il exerce : elle est pour lui un lieu d'épreuve et de passage qu'il traverse, parce qu'il ne peut faire autrement, mais où il ne veut pas rester. Il cherche donc à en sortir au plus tôt, c'est-à-dire à gagner vite, sans frop regarder aux moyens : les hommes qu'il emploie, ouvriers ou commis, ne sont pour lui que des compagnons de passage dont il se séparera bientôt et dont les sentiments ne lui importent guère : leur affection, leur estime même ne valent pas pour lui quelques francs de revenu.

11 est naturel que cette façon de penser et d'agir exerce sur les employés une déplorable influence. Pourquoi

234 LIBERTÉ £T SOGFALISIIE.'

s'atfacheraient-ils à qui ne s'attache pointa eux? Pourquoi apporteraient-ils des scrupules de conscience dans leur travail pour quelqu'un qui n'en éprouve pas? L*égoïHne le plus âpre, le plus étroit et le plus aveugle devient la loi et le point d'honneur de l'atelier, et tout sei)timent un peu plus prévoyant et élevé y est considéré comme une duperie : chacun devient l'ennemi de tous.

Tel est le point de départ de relations d'atelier mauvaises et qu'on ne saurait trop déplorer. Ces relations ne sont point établies dans les pays où l'on passe peu à peu et sans secousse de l'ancien régime au nouveau, parce que, dans ces pays, l'entrepreneur, se considérant encore comme classé, se tient à sa profession, s*y attache et y reste.

Les mauvaises relations d'atelier contribuent à leur tour à aggraver le mal, à pousser les entrepreneurs à la retraite. Quels sentiments peuvent-ils éprouver pour des employés et des ouvriers qui leur donnent chaque jour des témoignages de malveillance et s'efforcent de leur nuire autant qu'il est en leur pouvoir ? Dans des conditions pareilles, le métier de patron devient tellement ingrat que, lors même qu'on ne serait pas invité à la retraite par l'ancien préjugé, on y serait poussé par le dégoût et la lassitude morale : on y serait même contraint dès qu'ayant dépassé la première jeunesse, on n'aurail plus des forces suffisantes pour soutenir la lutte avec succès. — Le mal, une fois introduit dans l'atelier, s'y

RÉFOBMIS D'iDiES BT PB MOKUBS. - 235

propage par lui-même et s'y perpétue par une suite continuelle d'actions et de réactions.

n suffirait que la retraite cessât d'être le but des en* (repreneurs pour que les rapports d'atelier changeassent en peu de temps. Quelque mal disposés que les hommes puissent être les uns pour les autres, ils s'arrangent et arrivent à s'entendre lorsqu'ils savent qu'ils vivront longtemps ensemble. Celui qui est à demeure quelque part s'efforce d'établir autour de lui des relations agréables : il s'attache à la situation où il est placé et fait en sorte de l'améliorer, de l'orner même. Ses efforts à la longue ont un résultat ; ou si ceux d'un individu isolé restent impuissants , il ne. saurait en être de même de ceux d'un grand nombre d'entrepreneurs agissant dans le même sens« Nous en trouvons la preuve en France même et dans la grande industrie, à Mulhouse, où les fabricants ont vaincu les difficultés par une haute intelligence et un grand cœur. Nous trouvons aussi divers avantages des bons rapports d'atelier en Angleterre signalés par les délégués des ouvriers parisiens à l'exposition de 1862.

t En Angleterre, on voit les ouvriers vivre et mourir en travaillant dans le même atelier, sans que les patrons songent seulement à leur faire sentir qu'ils sont devenus moins actifs que dans l'âge viril. Dans les ateliers Maudsiay et G% nous avons vu un grand nombre d'ouvriers d'un âge avancé, qui nous ont assuré n'avoir pas quitté l'atelier depuis sa fondation, qui date de plus de trente ans.

236 LIBERTÉ ET SOGIÀUfiirE.

]> Â cette époque, une quinzaine d'ouvriers seule- • ment y étaient occupés. Le nombre en est arrivé progressivement à douze cents en moyenne. Au premier aspect, on est étonné de voir des travaux aussi importants fabriqués avec des outils qui chez nous seraient rebutés» ces outils datant à peu près de la même époque que la création de l'atelier ; mais en appréciant les soins minutieux avec lesquels ils sont entretenus quand ils ont besoin de réparations, on conçoit facilement les services qu'ils peuvent rendre. Nous signalons aussi que les ouvriers vieillissent avec leurs outils; l'un et l'autre, quoique ayant travaillé longtemps ensenâ)le, sont restés fidèles et rustiques... En France, on trouverait difficilement cinq ouvriers sur mille qui aient vingt ans de présence active dans le même atelier ^ »

Non-seulement la mode adoptée par les entrepreneurs français de se retirer des aflaires aussitôt qu'ils ont fait fortune est nuisible à la production en général et aux bons rapports d'atelier, mais elle est nuisible surtout à ceux qui se précipitent dans l'oisiveté après une vie active. Leur intelligence et leur volonté, habituées pendant des années à s'appliquer dans un curdre de faits déterminés, ne peuvent pas changer d'habitudes en un moment, et n'ont plus où se prendre : toutes leurs facultés languissent, et on les voit trop souvent s'abandonner à des plaisirs grossiers et abrutissants, ou

• Uapport des Méguéi âett ouvrier» parisiens, p. 193.

RBFOHM£ D*1B££S ET DE MCEURS. 237

se livrer à une ostentation sans jouissances, ou périr de désœuvrement et d'ennui. Heureux encore ceqx qui savent s*adonner à quelque occupation nouvelle, comme le jardinage, comprendre que le bonheur n'est pas dans l'oisiveté, et que celui qui^ volontairement, reste oisif est peu digne d'estime.

Pourquoi passerions-nous sous silence une autre con* sidération ? Celui qui se propose un idéal bas ne peut guère concevoir de pensées et de sentiments élevés: ses idées se meuvent dans un cercle étroit, où il est difficile à l'énergie, à l'esprit d'entreprise, d'invention et de ressource de se développer. Lorsqu'on se propose pour but la condition du cochon à Tengrais, on a de la peine à concevoir de larges attachements et les prévisions à longue échéance; on ne recherche pas d'autre instruction que celle qui peut donner un résultat pécuniaire immédiat. C'est à cette triste disposition que nous attribuons l'ignorance d'un trop grand nombre d'entrepreneurs français, qui ne savent ni ne tiennent à savoir quelles lois naturelles et artificielles régissent la société dans laquelle ils vivent, et ne peuvent comprendre même l'existence des intérêts généraux.

Il existe une ville, où les mauvais rapports d'atelier sont allés jusqu'à susciter Tincendie et le bris des machines, et les entrepreneurs de cette ville se sont signalés entre ceux qui réclament du gouvernement une protection qu'ils ne peuvent pas trouver en eux-mêmes : c'est r.cubaix. Il existe une autre ville où les rapports

238 UBERTË £T SOCIALISME.

d'atelier sont excellents, et où les entrepreneurs, con fiants en leurs forces, ne réclament que la liberté : c*est Mulhouse. Croit-on que ce soit par hasard que certaines Idées et certains sentiments se trouvent associés dans ces deux villes à certains rapports d'atelier?

Mais laissons ces tristes considérations pour répondre à une accusation d'inconséquence que le lecteur pourra être tenté de nous adresser. Nous avons dit que l'idéal de la société moderne était mobile, qu'il fallait savoir y changer de profession et de lieu, puis nous avons recommandé aux entrepreneurs de rester en place et de savoir toute leur vie s'intéresser aux affaires. Ces maximes ne se contredisent point, car si vous vous trouvez mal placé, si vous vous êtes trompé, vous devez changer de voie pour vous rectifier et faire mieux; mais si, au contraire, vous avez réussi, il convient de vous attacher à la profession qui vous a procuré honneur et richesse, et dans laquelle vous avez pris l'habitude d'être utile à vos semblables.

D'après nos idées actuelles, ceux qui ont obtenu du succès dans l'industrie se refirent dès qu'ils le peuvent ; tandis que ceux qui y souffrent, ne savent pas se retourner et changer d'état. Il faut faire le contraire, si l'on veut agir dans l'esprit de la société nouvelle.

3** On aurait de la peine à comprendre pourquoi les entrepreneurs , gens habitués au tracas des affaires et à la pratique de la vie , aspirent follement à l'oisiveté, malgré tous les enseignements de l'expérience, si Ton

' RÉFORME d'idées £T DE MGEURS. 239

ne trouvait dans Thistoire rorigine de la coutume à laquelle ils obéissent sans réflexion. Mais avec l'histoire, tout s'explique : pendant les siècles qui nous ont précédés, il était honorable de ne rien faire et honteux de travailler. Durant cette longue maladie gangreneuse qui a marqué les derniers temps de l'aristocratie française, le noble dérogeait en exerçant une profession; tandis que le roturier pouvait s'ennoblir à la condition de vivre noblement sans rien faire. De là, le courant d'habitudes par lequel tant d'entrepreneurs, d'ailleurs éclairés, se . laissent entraîner comme des moutons contre leurs idées et leurs goûts. Les nobles ont commencé , les bourgeois les ont suivis , et maintenant les ouvriers font ce qu'ils peuvent pour suivre les bourgeois : mêmes aspirations, mêmes tendances, mêmes vices : nul n'a le droit d'adresser des reproches à son prochain, car tous courent avec une ardeur égale sur ce chemin qui mène à l'abîme.

Il faut résister cependant, à peine de mort, contre ces traditions d'un autre âge, que nous retrouvons dans toutes nos notions relatives à la possession et à l'usage des richesses. Les progrès de la science n'ont pas encore pénétré jusque-là et, loin que les idées qui doivent animer la société moderne aient été pratiquées en cette matière, elles n'ont pas encore été bien formulées. C'est un point sur lequel il importe d'insister un peu.

Comme autrefois, la possession des richesses est

240 ' LIBËATK ET SOCIALISME.

encore aujourd'hui considérée comme un privilège, donnant à qui en est investi le pouvoir de consommer largement pour ses jouissances personnelles : on n'imagine pas que ce pouvoir, conféré à bon droit par la loi, puisse être réglé et limité par les mœurs , et on croit bon d'en user è outrance. — Dans la société nouvelle, la possession des richesses constitue une fonction, celle de conservateur des capitaux. De là l'obligation de conserver, de bien placer, de ne consommer le capital dont on dispose qu'en cas d'extrême nécessité. La possession des richesses impose une autre charge, celle de disposer convenablement des revenus , de manière à augmenter la vie morale et matérielle dans la famille qui possède et au dehors d'elle, au jugement du chef. Honneurs, plaisirs, ostentation, caprices, dit-on encore, d'après les anciens : fonction et devoir, répond la société nouvelle.

L'ancienne société , considérant les richesses comme un bien purement individuel , conquis le plus souvent sur le travail d'autrui, n'en encourageait pas l'acquisition : tous les traités de morale qui nous viennent de l'antiquité recommandent, sans conséquence d'ailleurs, le mépris des richesses. La société moderne, au contraire, sachant que les richesses sont un élément trèsimportant de force sociale, recommande à chacun de les acquérir par son travail et de les conserver.

L'antiquité voulait la libéralité, l'aumône , et même parfois les dépenses d'ostentation. La société nouvelle,

RÉFORME d'idées ET DE MOEURS. 241

indulgente pour les dépenses qui contribuent au bienêtre, condamnera sévèrement les dépenses d'ostentation : elle est contraire à l'aumône proprement dite; en même temps qu'elle encourage les secours donnés avec discernement, qui ne dégradent pas ceux qui les reçoivent et n'affaiblissent pas en eux le principe d'action.

La société moderne donnera plus volontiers à la bienfaisance une autre forme et une autre direction : elle recommande autant que l'ancienne les dépenses désintéressées; mais elle veut que ces dépenses soient utiles, qu'elles tendent, par exemple, à fomenter et à étendre l'instruction, de manière à augmenter l'égalité entre les citoyens et à ajouter aux forces productives : ses libéralités ont pour objet principal l'éducation des enfants, qui en fait des hommes utiles à eux-mêmes et à leurs semblables.

Les aumônes de roncienne société tendaient à répartir plus également les consommations : celles de la société nouvelle tendent à égaliser, pour tous, les conditions du concours et à augmenter les moyens de production.

Un régime de liberté ne peut fonctionner d'une façon tolérable, qu'autant qu'il existe entre les citoyens une certaine communauté d'instruction morale et intellectuelle qui indique bien clairement à tous le but social^ et qui fournisse aux moins favorisés les connaissances qui sont la clé de la science humaine. 11 convient que chacun, dans sa sphère, en raison des capitaux et des lumières

dont il dispose, contribue à diriger la société vers cet état ou à l'y conserver ; qu'il se fasse un honneur de contribuer largement aux dépenses qui ont pour but, non la jouissance matérielle exclusive, mais la jouissance morale qui résulte de la participation volontaire et réfléchie aux œuvres d'intérêt collectif.

Si ces maximes de la société nouvelle étaient généralement comprises^ que de richesses, qui sont aujourd'hui gaspillées sottement^ sans procurer une jouissance quelconque à ceux qui les dépensent, seraient employées de manière à introduire dans notre état social d'importantes améliorations! Que de grandes choses seraient réalisées en peu de temps !

On croit vulgairement que la société actuelle est trèsâprement égoïste, beaucoup plus égoïste que celles qui l'ont précédée. Comment ne le croirait-on pas lorsque les orateurs et les écrivains les plus accrédités l'affirment à l'envi? Cependant nous pensons qu'il n'en est rien et qu'aucune des sociétés qui nous ont précédés sur la terre n'a été aussi disposée que la nôtre aux dépenses désintéressées et d'intérêt collectif. Ce n'est pas la générosité qui manque à nos contemporains; c'est plutôt la connaissance du but et la confiance de chacun pour son semblable : on ne sait pas bien clairement ce qu'on doit faire et on craint d'être dupe. Voilà les obstacles qui contiennent de nobles sentiments, des pensées qui seraient fécondes et nous tiennent tristement enfermé dans une obscurité sans idéal.

RÉFORME d'idées ET BB HGEÏÏRS. 243

Les habitudes et les lois perpétuent eu France cet état déplorable. Nous ne faisons guère pérsohnellement que par exception nos dépenses désintéressées : nous agissons par des intermédiaires que nous ne sommes même pas libres de choisir : ce sont le clergé ou les oorporationa qui en dépendent et le gouvemddient ou les corps instituéd sous sa tutelle. Les uns et les autres agissent le plils souvent pour la conservation des anciennes idées et des anciens abus, de telle sorte que les sommes dépensées pour favoriser lé progrès de la société y servent peu ou même contribuent à le retarder.

Il est difficile d'imaginer un régime plus propre à éloigner les volontés des dépenses désintéressées d'utilité oolIectlv6i Cependant on donne des sommes considérables au clergé, aux hôpitaux, aux bureaux de bienfsllsauce, etc. : ori affecte d'autres sommes à l'instruction, même officielle, sur laquelle on m peut exercer m\ contrôle : on fonde des prix annuels dont on confie bonnement la distribution aux acodémies. On montre le désir d'être utile ) mais ce désir^ souvent mal dirigé et toujours comprimé par le défaut de liberté, produit peu de résultats.

Que lés choses changeraient d'aspect si les aggociations pour assister ou pbur enseigner n'étaient plus traitées en notre pays comme des suspects et presque comme des coupables } si chacun était libre de les former, de concourir à les administrer, sans autorisation ni tutelle d'aucune fierté, s'il pouvait contrôler et surveiller leur gestion

244 UBËRTÉ ET SOCrÂLlSME.

de manière à ne pas permettre qu'elles fussent détournées de leur but !

8 8* ^ De la famille.

Mais la réforme de nos idées et de nos habitudes relatives à l'emploi des richesses ne suffirait pas , s'il ne s'introduisait parmi nous un système d'idées raisonnables sur la famille elle-même.

La famille est le point d'attache immédiat de l'individu à la société : elle est le but de presque tous ses sentiments, de ses désirs et de ses projets. L'idéal de la famille est le plus élevé que puissent atteindre la plupart des hommes. Il importe donc qu'il soit nettement défini et d'autant plus que, sous un régime de liberté^ la famille, plus dégagée de l'intervention de l'État, est plus indépendante et doit, par conséquent, se suffire davantage à elle-même.

Dans l'idéal d'un État libre, la famille forme une société particulière, ayant ses conditions propres de santé et de maladie, de prospérité et de décadence , de vie et de mort.

Le but de la famille, comme celui de la société^ est la vie et l'extension de la vie. La famille doit donc faire effort pour durer et grandir, pour croître en nombre, en valeur et en richesse. Le travail de tous ses membres doit tendre à cette fin.

Sans entrer dans le détail des lois de la famille, qui

RÉFORME d'idées ET DE MCEURS. 245

serait ici hors de sa place, rappelons que la famille se fonde par le mariage, se perpétue et augmente par la naissance et Téducation des enfants , jointes à la bonne administration des biens. Dans la vie de famille, riches et pauvres sont également libres d'agir bien ou mal et doivent subir la conséquence de leurs actes.

Si Ton considère entre individus seulement le concours qui naît delà liberté, on en trouve souvent les conditions étranges et iniques même : si, au contraire, portant le regard sur un temps plus long, on considère ce concours entre les familles, on en trouve les conditions beaucoup plus équitables. On voit les riches conserver quelques avantages compensés par des chances d'erreur plus grandes que celles auxquelles les pauvres sont exposés.

Examinons rapidement les principales conditions de la vie de famille.

1** Faire un bon mariage, c'est s'unir à une personne saine de corps et d'esprit, capable d'avoir des enfants bien constitués, de les bien élever, de prendre part utilement à l'administration de la fortune de la famille. — Telles sont les conditions premières d'un bon mariage : la fortune est une condition secondaire.

Ceux qui choisissent pour but leurs jouissances immédiates et non la famille, sont exposés à prendre tout mariage riche pour un bon mariage, quelles que soient la santé et la constitution du conjoint, quels que soient son caractère et ses mœurs. — Les mariages contractés sous l'empire de cette erreur donnent fréquemment des

246 LIBEETÉ ST 80GlAl.I81fE.

enfanta maladifs^ à peine viables : ilg ont pour réRulUit les dépenses d'ostentation» h digcorde entre les épons» et» en dernière analyse» l'extinction de la famille,

te pauvre est moins exposé que le riohe à oomwettre cette erreur, parce que sa fortune est dans son travail personnel. Or» un conjoint capable de travail est une personne douée d'une bonne santé i un conjoint qui aime le travail est une personne honnête. En adoptant, pour contracter mariage la même visée que le riche» le pauvre ne tombe pas dans la même faute : il y a plus de chances pour que sa famille vive et prospère.

Le riche se fait volontiers un idéal qui exige de grandes dépenses, parce qu'il sacrifie beaucoup à l'ostentation : il ne comprend pas qu'on puisse vivre à moins de tant de rente : vivre avec moinSi ce n'est plus vivre» — H craint donc le grand nombre des enfants, l'éducation des fda^ la dot des filleB«

Le pauvre, qui sait vivre de peu» n'éprouve pas ]en mêmes craintes. L'expérience lui enseigne qu'un couple jouissant d'une bonne santé, laborieux et rangé, peut élever un assez grand nombre d'enfants sans trop de peine, jouir de leurs premiers sourires, de leurs pre-r mière éducation et enfin de leurs premiers travaux. Bien élever ses enfants est sa joie et son orgueil, et il atteint le but^ parce que des enfants bien portants coûtent peu et suffisent de bonne heure par leur travail à leurs besoins. Pas de dot pour les filles, pas de dépenses de jeunesse pour les garpons : la santé, le travail et les bonnes

RJFOMIE d'idées BT DE MCEURS. , 247

habitudes pourvoient à tout et Bans effort excessif *.

V Mais le principal avantage du pauvre est dans Téducation de l'adolescence et de la jeunesse. Pendant que le jeune homme riche apprend du monde, des serviteurs, des parasites, qu'il peut vivre sans rien faire et serait un sot de travailler, le pauvre apprend dans sa famille et dans Vatelier la loi salutaire du travail. Ce que le riche entend appeler amusements innocents et distractions nécessaires est poui* le pauvre dissipation et désordre. Tandis que le jeune homme riche use toute son activité dans la recherche de plaisirs dangereux, qui trop souvent compromettent sa santé pour toujours; le pauvre travaille, apprend à épargner et songe à fonder une famille à son tour. Tandis que la jeune fille riche va s'étioler et souvent s'abrutir dans un couvent, en rêvant aux divertissements, aux plaisirs du monde et à l'ostentation, la jeune fille' pauvre prend sa part des travaux de la famille, dans le ménage, dans l'éducation des jeunes enfants, dans les travaux rétribués dont il faut vivre : elle fait en un mot ràpprentissage de la vie.

Lorsque l'on considère et compare à ce point de vue la condition des familles riches à celle des familles pauvres, on n'est pas étopné de voir les premières ne durer que par exception, pendant que les secondes ont la vie longue et robuste, croissent et remplacent par un

< L'idée d'ane assurance contre les enfants, exprimée dqns une réunion des délégués des ouTrlers parisiens, à l'Exposition de 18G7, par un des membres de l'association internationale, nous semble une aberration déplorable, mais peu dangereuse. — Voy. protU-^îrbaMX des délégués ^ p. 282.

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recrutement incessant les familles riches qui s'éteignent.

Les moralistes, souvent superficiels, ont dit de belles choses sur les vertus du pauvre et les tices du riche : il eût été plus exact de parler des vices que la richesse rend faciles et des vertus qu'impose la pauvreté ; car dès que le pauvre le peut, il devient riche, et, devenu tel, il subit avec plus de violence qu'un autre les tentations de la richesse. Chacun sait ce que sont les parvenus à tous les degrés de l'échelle sociale.

Le plus souvent les vices de la richesse éclatent à la seconde génération. Les enfants d'un couple laborieux et économe dissipent dans l'oisiveté et les plaisirs grossiers la fortune acquise par leurs parents : ils n'ont pas l'esprit de conservation et d'administration qu'on observe dans les familles plus anciennement riches ou l'on ïi enseigné l'épargne, à défaut de travail personnel.

Quand nous avons parlé des familles pauvres, ii ne s'est agi que de celles qui se suffisent et se soutiennent par leur travail propre. Lorsque la pauvreté atteint un certain degré et touche à l'indigence, elle est une cause d'abaissement et de corruption. Les familles arrivées à cet état ne peuvent durer : si les individus qui les composent survivent, ils ne forment qu'une foule confuse, placée trop souvent en dehors des conditions de la vie normale.

En somme, la société se recrute et se soutient par les familles qui vivent dans un état de richesse médiocre qui ne leur permet pas de délaisser le travail personnel.

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C'est là que se trouve le véritable noyau social, le groupe solide où s'élabore et se développe la vie et d'où elle se répand de toutes parts. La plupart des familles plus riches ou plus pauvres durent peu et sont remplacées sans cesse par celles qui s'élèvent au-dessus de la médiocrité ou tombent au-dessous.

3* L'expérience prouve que les mœurs des familles placées dans cette condition moyenne sont les meilleures- On les améliorerait encore si on adoptait et enseignait comme règle et précepte de la vie cette loi du travail qui, jusqu'à présent, n'est subie qu'à contre-cœur et comme une dure nécessité. On les améliorerait surtout si les familles riches, comprenant mieux les conditions du bonheur et de la durée, savaient se créer une médiocrité volontaire; si elles considéraient la possession des richesses, non comme une exemption de travail, mais comme une facilité acquise pour choisir le genre de travail auquel on veut s'appliquer et un moyen de lui donner toute l'énergie dont il est susceptible. En se plaçant à ce point de vue, les familles riches renonceraient aux dépenses d'ostentation, adopteraient comme condition d'hygiène et comme gymnastique le travail personnel et se pénétreraient de ce principe ce qu'un vice coûte plus à nourrir que deux enfants. » Alors la société ne souflrirail pas les pertes énormes de capitaux et de travail actif qui l'appauvrissent aujourd'hui : elle atteindrait rapidement un degré de richesse et de grandeur morale dont il n'y a pas encore eu d'exemple dans le monde.

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Pour arriver à ce résultat, il suffirait que chaque famille, pour humble qu'elle fût, élevât les yeux vers le but et songeât aux moyens de durer et de grandir; qu'elle résolût de conserver, comme les anciennes familles nobles ou riches, la mémoire de i^es ancêtres et la liste de ses descendants, qu'elle eût son histoire et sa politique. Si un petit nombre de familles seulement adoptait cette manière de penser et de sentir, on les verrait durer et. croître ; tandis que celles qui auraient conservé les anciennes idées iraient s'éteindre dans l'opulence ou dans la misère.

4° On a proposé de notre temps une restauration de l'ancienne société, la formation de famUles-êmches auxquelles une législation spéciale plus ou moins empruntée à l'ancien régime permettrait de concentrer de grandes richesses et, quelle que fût leur capacité, d'en conserver la possession. Ces rêves de retour vers le passé nous semblent absolument incompatibles avec le principe de la société moderne qui n'accorde la possession des richesses, qu'à ceux qui, les ayant légitimement acquises, sont capables de les conserver sous l'empire du droit commun.

Ce n'est pas que la liberté répugne à la conservation des grandes fortunes, ou à l'existence de familles anciennes et puissantes. Loin de là : elle approuve et encourage tout ce qui peut porter l'homme aux longues pensées et donner à la société une stabilité plus grande. Seulement elle exige que les familles qui veulent être

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riches at itevânir woiennes, sachent non-fieulement acquérir la richesse, mais la conserver et se oonserver elleg-mêmefl i elle n'accorde à personne ni un droit exceptionnel, ni une protection qui serait aussi injuste que peu raisonnable.

Que les familles qui voudront faire souche (et plaise à Dieu qu'elles soient nombreuses!) apprennent i remplir pendant une longue suite de générations les con*ditions par lesquelles, sous Tempire du droit commun, on s'enrichit et s- élève; qu'elles sachent que la richesse est destinée, non aux jouissances grossières et à l'os^ tentation, mais à la conseirvation et à l'augmentation de la vie. Sous un régime de liberté^ les familles qui veulent acquérir 1^ seule noblesse compatible avec l'égalité, celle du mérite, ne rencontrent point devant elles d'obstacle infranchissable : personne ne fait obstacle à pi^Bonne t nul n'empêche une famille de choisir les professions qui lui conviennent le mieux, de suivre^ dans ses mariages et dans ^éducation de ses enfants, tel système qui lui plaît, et de disposer à son gré des capitaux qu'elle acquiert. Elle peut s'imposer des règles particulières et les observer, de telle sortç que, si ces r^les sont bonnes, elle puisse en très-peu de générations atteindre le but qu'elle se sera assigné. Elle rencontrera^ il est vrai, un grand obstacle dans les idées générales, réellement insensées, qui prévalent aujourd'hui; mais^ en compensation, ces idées écartent devant elle la concurrence, et lui permettent de parvenir sans

trop de peine à tel degré de prospérité qu'il lui plaira d'ambitionner.

C'est par la bonne politique des familles que la société moderne est appelée à se régénérer.

Il est remarquable que les familles qui vivent dans la médiocrité, se trouvant dès à présent dans des conditions normales, sont mieux placées que les autres pour le point de départ, et peuvent arriver plus sûrement au but.

On veut de la noblesse et des distinctions. Soit! le concours est ouvert : il ne s'agit que d'entrer dans la carrière et do s'y bien tenir, de mériter aujourd'hui, de mériter demain, démériter toujours, non.au jugement d'un courtisan ou d'un individu quelconque, mais au témoignage de succès librement obtenus, de richesses bien acquises, sagement conservées, administrées avec une prudence généreuse, d'enfants nombreux et bien élevés qui continuent à être , comme leurs pères, utiles à leurs semblables et dignes des fonctions qu'ils remplissent. Voilà la noblesse qui convient à la société moderne, la noblesse qu'elle honore à juste titre et qu'elle appelle à la servir. Il serait insensé de songer à la restauration des anciennes mœurs : les bases assez peu solides sur lesquelles elles reposaient sont absolument ruinées et ne nous laissent aucun regret.

Nous voilà, ce semble, bien éloignés du point de départ : il s'agissait de rapports entre ouvrier, entrepreneur et capitaliste, et nous venons de traiter des

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opinions générales et de la politique de famille. C'est que dans l'organisation sociale, non-seulement tout se touche^ mais tout se tient : on ne rencontre jamais un problème simple, comme ceux que les mathématiciens sont habitués à discuter. Comment pourrait-il en être antrement lorsque tout arrangement social suppose certaines manières de penser, de sentir, de vouloir, et, à la longue, en engendre d'autres ? — C'est un point sur lequel ne s'est guère en aucun temps fixée Tatlention de ceux qui ont prétendu modestement réorganiser la société d'après des théories improvisées qui tiennent à peine compte d'un seul côté des choses, et prétendent p'étrir comme une argile molle les sentiments et la volonté des hommes.

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