‹ Liberté et socialisme, ou, Discussion des principes de l'organisation duChapitre 16 sur 42 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

CONGLÙsioNS GÉNÉRALES.

Terminons par quelques considérations générales cette longue et minutieuse discussion.

Persuadé que le malaise dont souffre là société moderne tient au mélange et à la confusion des idées et sentiments qui appartiennent aux deux régimes séparés dans l'histoire par la révolution française, nous avons essayé de distinguer les uns des autres et, les comparant, nous avons conclu qu'il valait mieux compléter la société moderne que retourner vers l'antiquité. Nous avons demandé les réformes à la volonté libre et à l'action spontanée de chacun, plutpt qu'à des combinaisons de contrainte exercée par le pouvoir politique ou par des pouvoirs spéciaux constitués à cet effet. Nous cherchons la solution des problèmes, non dans notre sagesse qui est médiocre ou nulle, mais dans l'observation du développement historique de la société et dans l'étude des arrangements qui permettent le plus grand développe-

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ment de vie morale, intellectuelle et matérielle dans le monde que nous habitons. On nous demandera sans doute pourquoi nous avons négligé de parler des pays étrangers, comment nous comprenons qu'on peut traverser l'époque de transition où nous sommes engagés et quelles sont les ressources sur lesquelles on peut compter pour l'amélioration du sort des moins favorisés? — Essayons, pour terminer, de répondre brièvement à ces diverses questions.

2 1. — De la guMiiOM «oeiale dans les paju étrangers.

Si nous n'avons guère parlé que de la France^ c'est parce que notre pays est celui dont nous croyons ignorer le moins la vraie situation : c'est aussi parce que chacune des nations de la chrétienté se trouve dans des conditions sociales qui diffèrent à quelques égards de celles des autres et exigerait des études spéciales dans lesquelles nous ne pouvons entrer. Tous les peuples de la chrétienté ont passé d'abord par la civilisation romaine^ ensuite par le catholicisme et la féodalité : tous marchent à une autre et, nous le croyons, à ilne même civilisation. Mais ils n'y marchent ni du même pad, ni par les mêmes voies et se tro.uvent, par conséquent, dans des situations différentes, de manière à ne devoir pas aveuglément prendre exemple les uns des autres. Autant il est utile qu'ils s'étudient, autant il serait dangereux qu'ils prétendissent se copier.

250 LIBERTÉ ET SOCIAUSME.

Un exemple expliquera plus clairement notre pensée. Considérons un moment, au point de vue qui nous occupe, la situation de la France et celle de T Angleterre.

En France, la révolution a fait prévaloir une égalité sociale plus grande et détruit les corporations : mais comme on n'a joui ni de la liberté de se réunir et de délibérer, ni de celle d'imprimer , ni de celle d'enseigner directement^ les ouvriers, les patrons, les capitalistes sont peu habitués à l'action collecîtive, et ont vécu, en quelque sorte, isoles les uns des autres par des lois de police et par des lois pénales.

En Angleterre , l'inégalité féodale subsiste encore dans une certaine mesure; mais on jouit depuis longtemps de la liberté de se réunir, de discuter, d'imprimer, publier et prêcher son opinion. Les corporations et leurs règlements, moins fortement organisés que dans l'ancienne France, sont depuis longtemps tombés en désuétude. Mais, grâce à la liberté, grâce à une police un peu négligente et peu soucieuse des pauvres, les ouvriers d'état ont rétabli à leur profit le monopole des corporations par la constitution des Unions de métier, dans lesquelles ils ont fait entrer , de gré ou de force, tous les ouvriers d'un corps d'état, associés, sous la direction d'un'pouvoir coactif^ résolus à l'emploi de tous les moyens pour la défense de leurs salaires, tant contre les patrons que contre ceux qui prétendaient entrer dans le métier.

Ainsi, tandis que les ouvriers français étaient con-

trainls de subir dans Tatelier la loi de la concurrence, les ouvriers anglais ont usé de la liberté politique, pour élever dans les Unions de métier une autorité opposée à la liberté du travail.

Cette autorité a levé des impôts sur les salaires pour établir des caisses de résistance, afin de secourir les ouvriers en gjrève , et aussi pour payer les agents chargés de contraindre les opposants par des moyens souvent peu afvouables.

Une fois ce pouvoir constitué et armé de ressources financières, il a agi pour se conserver et s'agrandir, en fomentant les grèves, en leur donnant des proportions immenses et une ténacité incomparable : quelquefois il a obtenu des ouvriers soumis à ses lois qu'ils endurassent la faim et les' maladies épidémîques qui mar-' chent à sa suite, avant^de céder.

En France, rien de pareil n'a eu lieu. Les corporations frappées par la loi n'ont pu revivre. Les ouvriers , contenus par une législation jalouse jusqu'à l'injustice et par une jurisprudence draconienne, n'ont pas commis de tentatives graves contre la liberté du travail. Mais ils n'ont pas été persuadés que cette liberté fût bonne ; ils ont rêvé souvent de la limiter par des règlements, et, depuis 1862, ils envient le sort de l'ouvrier d'état anglais qui obtient en général un salaire plus élevé : leur hostilité contre les patrons est d'autant plus profonde, qu'elle a trouvé moins de moyens de se

manifester au grand jour.

258 UBERTÉ ET SOCIALISME.

Si maintenant nous étudions les résultats de ces deux situations différentes , nous trouvons que les industries anglaises soudiises au régime des Unions de métier ont fléchi ; tandis que chez nous les mêmes industries, bien que souffrant de vices souvent signalés, ont fait des progrès rapides, si bien que leurs produits ont remplacé •sur les marchés neutres ceux des ateliers anglais. — Si nos voisins ont conservé leur supériorité dans la grande industrie; c'est par la supériorité de leurs entrepreneurs, de leurs ingénieurs ; c'est grâce à un service de banque mieux fait que le nôtre ^ grâce surtout à un commerce extérieur, infiniment plus habile que le nôtre à associer les hommes dans une action commune. Ajoutons que, dans la grande industrie, le régime des Unions de métier n'a pas exercé^ si ce n'est dans ces derniers temps, la même influence que dans la petite.

Ce régime a-t-il du moins favorisé le développement intellectuel des ouvriers? Signons consultons les rapports des délégués des ouvriers parisiens à rexposition de 1862, nous les voyons admirer et désirer l'aisance supérieure de Touvrier anglais, sans lui reconnaître, d'ailleurs, aucune supériorité intellectuelle ou technique* Il n'y a presque aucun rapport qui envie son habileté : presque tous constatent, au contraire, que l'ouvrier parisien est supérieur^ au moins en esprit de ressource, à l'ouvrier de Londres; et nous avons pu nous assurer de la justesse de cette observation sur les nuirchés

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neutres d^ l'Amérique du Sud, où l'ouvrier anglais n'a pas pu soutenir la cmcurrenca.

Portons maintenant nos regards plut haut et plus loip , et considérons dans les deux pays la condition des Quvriers de Tagriculture. En Angleterre^ nous les voyons^ chassés depuis quarante ans par le progrès rapide des machines et* des nouveaux procédés ^ exclus par les Unions de métier d'un grand nombre de professions, réduits à tomber dans l'indigence ou à émi** grer : ce sont eux qui prennent la plus grande part de ce budget de 200 millions par an , que la 6rande-Bre« tagne affecte à secourir l'indigence. — En Francci au contraire, la craditiôn du cultivateur s'est élevée sen' siblement et s'élève chaque jour. Pourquoi? Parce que la chute des corporations lui a ouvert l'entrée des métiers proprement dits« Ce ne sont pas les machines et les progrès de l'agriculture qui le chassent ée la oam** pagne, c'est» au contraire, son émigration vers les villes qui rend nécessaire l'introduction des machine» et des procédés qui économisent la main-d'œuvre : loin de tomber à la charge de l'assistance publique, la po« pulation agricole acquiert chaque jour des terres et s'élève rapidemmt dans Téchelle sociale. C'est la compensatim du léger abaissement de salaire constaté dans quelques métiers urbains»

En BomtMj les ouvriei:» français, sortis des corpora^ Uons et âevéssous la disdpline sévère d'une liberté re^ lalive du travail^ ont ùài des progrès oeaftidérables et

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sont au moins égaux, soit comme ouvriers^ soît comme hommes^ aux ouvriers anglais des mêmes professions, et si la condition de Touvrier des villçs est un peu inférieure en France, celle du cultivateur y est bien préférable. Il n*y a donc nul regret à éprouver de ce que le régime des Unions de ifiétierne se soit pas introduit chez nous : bien au contraire. '

Poussons un peu plus loin cette comparaison. Malgré les grèves et les mises-hors qui les ont fréquemment divisés, les ouvriers anglais ne semblent pas aussi hostiles aux pafrons que les ouvriers français. Peut-être est-il plus exact de dire que Thostilité est- différente dans les deux pays : en Angleterre, elle est collective ; on n'imagine guère rien au delà de la grève et de& moyens ouverts : dans l'atelief ^ les contrats sont ponctuellement exécutés, tandis qu'en France*, l'hostilité est plus personnelle en quelque sorte« et se manifeste par dçs actes de chaque jour. Cela tient à la liberté d'action collective dont jouissent les Anglais et dont nous sommes privés : cela tient aussi à ce que la vieille idée de classes distinctes vit encore en Angleterre, tandis qu'elle s'affaiblit heureusement chez nous. De l'autre côté du détroit, on admet la lutte et la guerre collective entre les classes : on n'admet pas l'égalité de deux individus appartenant à deux classes subordonnées l'une à l'autre : en France, on lutte entre égaux , parce que nulle barrière permanente de la loi ou de l'opinion ne sépare le patron de l'ouvrier. Nous souffrons peut-être davantage de cet

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état de choses, mais il nous rapprobhe certainement de Tavenir. •

Toutefois, il ne faut pas méconnaître que cette situation respective de Touvrier et du patron, en Angleterre, permet les longues liaisons et les rapports durables. La grève même altère beaucoup moins ces rapports qu'elle ne les altérerait chez nous.

Terminons en observant que dans les deux pays on a rêvé la refonte de la société. Mais en Angleterre, les aspirations des ouvriers en ce sens n'ont guère dépassé le communisme, la réaction la plus violente et la plus grossière contre la liberté. En France, on a pensé aussi au communisme, mais, on a bherché davantage et on a éprouvé en faveur de la liberté des scrupules dont il y a lieu de se féliciter. — Malheureusement Tinstruction sociale des entrepreneurs français est très-inférieure à celle des entrepreneurs anglais, et sous ce rapport, nous avons encore bien des progrès à faire.

On peut comprendre, par ces courtes observations sur la situation de l'atelier chez un peuple voisin que nous connaissons un peu mieux que les autres, combien des études de fait, fort intéressantes ailleurs, auraient pu jeter de confusion dans une discussion de principes.

I 3. — lift traMsUloM.

Tout le monde souffre, et cruellement, de l'état transitoire dans lequel se trouve l'industrie, et à vrai dire, la

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