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société tout entière : partout on rencontre entre les idées, les sentiments et les faits des contradictions qui blessent. Chacun sent autour de soi et erl soi-mêmei jusque dans sa propre conscience, la lutte de Tancien régime et du régime nouveau : si cette lutte a plusieurs fois changé d'aspect, elle est encore bien loin»d'avoir pris fin.

Il faut cependant en fijiir et chercher l'issue d'une situation pénible^ où toute pensée généreuse est contrariée et toute activité utile fortement contenue. Mais pour trouver cette issue, il est indispensable de prendre résolument un parti entre la contrainte et la liberté et de savoir s'y tenir, au lieu d'hésiter sans cesse entre l'une et l'autre. Si Pon croit sage de revenir à l'ancien régime ou à celui des premiers temps historiques, qu'on se joigne aux utopistes restaurateurs et qu'on proclame hautement sa foi. Si, au contraire, on accepte les réformes chèrement achetées par la révolution, si on respecte son œuvre, il faut s'appliquer à la comprendre et à la développer. 11 faut dire franchement si Ton veut substituer l'oppression des riches par les pauvres à celle des pauvres par les riches, qui existait autreftiis, ou sf l'on veut la liberté pour tous. Tant que l'opinion publique n^aiira pas pris parti sur cette question capitale, la société souflrlra du régime transitoire dans lequel elle se trouve.

A nos yeux, il n'y a nulle incertitude sur la voie dans laquelle on doit marcher : il faut se rallier à la liberté, l'étudier, apprendre où elle conduit et prendre sous son régime la position que Ton jugera la plus avantageuse.

Il faut que chacun de nous s'attache à comprendre la limite de ses droits légitimes, et ne soutienne plus des droits imaginaires que Ton prend dans la tradition ou dans une observation superricielle des choses. Lorsque les patrons, par exemple, répugnaient à reconnaître régalité et exigeaient des ouvriers quelque chose au delà de Texécution loyale des contrats du travail, ils s'inspiraient de l'ancien régime* Lorsque les ouvriers, méconnaissant les foliotions de l'entrepreneur et du capitaliste, se plaignent d'être opprimés et exploités, ils s'inspirent de préjugés antiques et d'une observation toute superficielle des faits. — Ni l'une ni l'autre prétention ne saurait tenir contre un peu de réflexion.

Il faut voir que les ouvriers ne sont pas plus exploités par le patron que le patron n'est exploité par eux. Chacun défend et doit défendre son intérêt le mieux qu'il peut, et la volonté des uns concourt, comme celle des autres, au contrat qui détermine les salaires : les besoins du patron s'y font sentir exactement comme ceux de l'ouvrier. Il faut savoir que plus on écartera la force et les règlements collectifs de la conclusion de ces contrats, plus les salaires seront convenables et conformes au mérite réel, plus ils seront garantis par une loi puissante, supérieure à toute coaction et qui résulte du jeu libre de la volonté de chacun.

On entend chaque jour les patrons récriminer avec Justice contre les procédés et l'esprit des ouvriers, tandis que les. ouvriers récriminent, avec non moins de jus-

tice, contre les ]procédés et l'esprit des patrons. A quoi servent ces plaintes? A quai peuvetit-elles abputir? Est-ce que les ouvriers peuvent se passer des entrepreneurs ou ceux-ci se passer d*ouvriers ? Non. Quoi qu'ils puissent penser, dire ou faire, ils sont associés ensemble et attachés les uns aux autres par d'indestructibles liens. Sans doute des ouvriers peuvent devenir et deviennent chaque jour entrepreneurs, soit individuellement, soft comme membres de sociétés de production^ mais la distinction des deux foiictions et de ceux qui les exercent n'en demeure pas moins tranchée, et les salaires ne sont pas moins réglés dans chaque profession par la vente des produits d'abord, et ensuite par le rapport qui exi&te entre la somme du travail ofTert et la somme du travail demandé. Ouvriers et patrons doivent donc, quoi qu'ils eji aient, se résigner à vivre ensemble et aviser à tirer les uns des autres le meilleur parti possible. *

ce — Soit, nous dit-on, mais comment terminer ces anciennes querelles? Comment constituer les règlements et arbitrages qui sauront en prévenir le retour et assurer à chacun la jouissance de tous ses droits ! y> '

Tout simplement en disant à chacun : « Aide-toi ! Pourvoie par tes efforts aux difficultés de la situation ; ingénie-toi à vaincre où à tourner les obstacles que tu rencontreras ; mais surtout et en tout cas ne t'attends qu'à toi seul. y> Supposons que ce conseil soit entendu, et voyons ce qui en arrivera, .

L'entrepreneur cherchera à obtenir des ouvriers qu'il

CONCLUSIONS 6ÉNÉRAUES. 265

•loie le plus de travail possible. Pour y parvenir, il* tâchera de trouver et de leur offrir les conditions qui peuvent le plus intéresser leur volonté. Il s'efforcera de les attacher à son atelier, en leur y procurant de Tair, de la lumière, de Taisance sous tous les rapports : il les traitera' affectueusement et récompensera avec soin tout travail extraordinaire, de façon à faire sentir sa volonté d'être équitable. II rencontrera sans doute chez la plupart de ceux qu'il emploie une malveillance obstinée et systématique, mais il n'en tiendra pas compte et cherchera avec patience parmi ses employés quelques cœurs plus ouverts et plus justes. Â la longue, il en trouvera, surtout s'il sait apprécier et rémunérer la capacité supérieure, ou plus exactement le mérite sous quelque forme que ce soit; s'il recrute autant que possible ses ouvriers entre les meilleurs. Ce sont en général ceux dont le travail rapporte le plus et coûte le moins, même lorsque leur salaire est plus élevé. *

Vienne une secousse dans l'industrie, telle qu'une mjse-hors ou une grève. Il refusera nettement la misehors, quels que soient les motifs que puissent invoquer ses collègues et continuera de travailler tant qu'il le pourra. En présence de la grève, ij ne sera guère embarrassé et acceptera, hors le cas d'impossibilité absolue, Taugmentation de salaire demandée par les ouvriers; Le plus souvent, si ses ouvriers ont été recrutés parmi les meilleurs, l'augmentation de salaire ne l'at-

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teindra pas, parce qu'elle aura été devancée. Il sait d'ailleurs que la grève aura pour conséquence une hausse temporaire du prix du produit, et peut-être la chute d'un certain nombre de concurrents; il sait aussi que si la demande diminue en présence de cette hausse, les salaires retomberont à l'ancien taux : il suivra donc le flot^ sans y opposer aucune résistance, ou liquidera, s'il ne peut plus tenir,' non pour mettre hors, mais pour changer de profession.

Il serait bien étonnant que l'entrepreneur qui suivrait cette ligne de conduite ne finît pas par avoir un atelier bien composé, qui le mît en état de soutenir n'importe quelle concurrence, si sa gestion commerciale était à la hauteur de sa gestion intérieure. — La prospérité lui permettrait d'aller plus loin, de s'occuper des intérêts collectifs et permanents de ses ouvriers en les conviant à l'épargne, à l'instruction et à la prévoyance. Alors il aurait réellement accompli une œuvre grande et d'une haute utilité.

Il est bien entendu que l'entrepreneur qui suivra cette marche , ne se laissera pas emporter par une vaine sensiblerie, ni par l'espoir de la reconnaissance, ni par un mouvement de gloriole; il ne cessera pas d'exiger un seul instant la pleine exécution des contrats de travail, et de prendre soin de ses intérêts avec vigilance et même avec rigueur . S'il ne savait pas défendre ses intérêts contre les ouvriers qu'il emploie , il nuirait à lui-même d'abord, et aux autres ensuite : tous

CONGIVSIONS OiNÉRALBS. 267

ses eSbrts gerflient Btëriles et ne sauraient guère conjurer sa ruine.

Maintenant examinons ce que ferait Touvrier. Il tâcherait, d'abord, d'acquérir la pltis grande capacité possible dans son métier et de se perfectionner sans cesse , de manière à obtenir le salaire le plus élevé qu'il pourrait. En même temps, il s'informerait de l'atelier où les ouvriers sont le mieux payés et le mieux traités pour s'y faire admettre à la première occasion. Il suivrait volontiers les conseils de la prévoyance, épargnerait autant qu'il le pourrait , et emploierait plus volontiers à s'instruire qu'à se divertir le Jemps qui pourrait lui rester disponible. II chercherait à se faire, dans le meilleur atelier, la meilleure position possible et à s'y attacher.

En présence d'une grève, l'ouvrier qui ne compterait que sur lui-même n'hésiterait pas : il refuserait résolument d'y prendre part et continuerait de travailler, sachant qu'il n'y a pas de compensation pour une perte de travail. Cela ne l'empêcherait pas de réclamer, chaque fois qu'il jugerait les circonstances favorables, une augmentation de salaire et de défendre ses intérêts avec toute énergie. S'il trouvait sa condition intolérable, il changerait de profession ou de lieu, cherchant toujours, non une vaine satisfaction d'amour-propre, mais l'amélioration de son sort.

S'il observait chez son patron de grandes qualités morales, une volonté équitable et bienfaisante , il sau-

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rait montrer qu'il l'apprécie , et ne ménagerait pas son travail à qui n'en ménagerait pas la récompense» En tout cas, et quelques dures que pussent être pour lui les conditions temporairement consenties.^ il exécuterait son contrat exactement en toute loyauté, sans fraude ni négligence d'aucune sorte.

L'ouvrier que nous considérons serait d'ailleurs toujours disposé à s'unir à ses camarades, pour fonder les sociétés qu il jugerait devoir leur être utiles, pour les secours mutuels, pour l'instruction, pour la-consom< mation ou le crédit et, au besoin, pour la production. Mais lorsqu'on l'appellerait à délibérer sur ces matières, il réfléchirait froidement, ne se déciderait que d'après son jugement propre , et se tiendrait en garde contre l'engouement de la mode et l'esprit d'imitation.

Il nous semble que Touvrier qui penserait et agirait ainsi , ne saurait guère manquer d'améliorer sa condition et de s'élever. Il finirait très-probablement par se rencontrer avec le patron qui agirait de même, par les inspirations de sa seule conscience et le sentiment de son intérêt. Ni l'un ni l'autre n'irait s'adresser a autrui pour régler ce qu'il doit régler lui-même, ni' invoquer des arbitres, ni entreprendre de former un pouvoir pour imposer, par la force, ses prétentions à ceux qui contractent avec lui : bien moins, encore, appelleraientils à leur aide le législateur ou la force publique, ou même l'opinion. Ils n'ignoreraient pas que la vie est toujours exposée à de rudes épreuves, et sauraient

supporter comme des hommes celles que la liberté pourrait leur réserver, sans se plaindre, ni chercher de secours ailleurs qu'en eux-mêmes.

Que proposons-nous , en réalité? Une réconciliation universelle et instantanée? Pas le moins du monde. Nous désirons seulement que, si les ouvriers et les entrepreneurs ont des griefs les uns contre les autres, ils cesseift de les généraliser et de se haïr par masses et par classes. Que chacun considère individuellement ceux avec lesquels il a affaire , et ait pour eux tels sentiments que leur conduite envers lui pourra inspirer : qu'il haïsse ou estime peu, s'il y a lieu, ceux qui auront pour lui de mauvais procédés; mais qu'il sache aimer et estimer ceux qui par leur conduite se montrent dignes d'affection ou d'estime. Ce que nous demandons est, tout simplement, Tobservation de la stricte équité que l'on oublie trop aujourd'hui.

En effet, un ouvrier ne connaît jamais qu'un certain nombre d'entrepreneurs, et un entrepreneur ne connaît jamais qu'un certain nombre d'ouvriers. De quel droit et avec quelle justice peuvent-ils juger ceux qu'ils ne connaissent pas? — Peuvent-ils même dire qu'ils connaissent réellement ceux qu'ils ont pratiqués? Ont-ils fait exactement la part des antécédents, des provocations, des circonstances fâcheuses, des préjugés d'un sot esprit de corps; de l'état de guerre exists^nt entre le livret et la patente? Ont-ils pesé de sang-froid tout cela, avant de déclarer devant leur propre conscience^

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que tout entrepreneur ou que tout ouvrier était un ennemi? Non évidemment : ils se sont emportés, fort à la légère; comme il arrive trop souvent en France, et ont cédé à des plaintes, à des cris de haine qu'ils entendaient autour d'eux avant d'y fàvoir bien réfléchi.

Au fond y ouvriers et patrons valent plus qu'ils ne croient, et ne sont pas aussi profondément ennemis qu*il8 le croient* Ils s'entendront asseï: vite le jour où ils s'entreprendront homme par homme, sans préjugé d'esprit de corps, et se traiteront entre eux comme ils traitent leurs égaux pour lesquels ils conçoivent de l'estime ou du mépris, de la haine ou de l'affection, selon qu'ils les voient agir et parler. lis sont actuellement comme deux armées d'uniforme différent que l'esprit de corps et la discipline poussent au combat, bien que chacun de ceui qui les compose ne demande pas mieux que de rester en paix et de vivre en bonne intelligence avec ceux qu'il fusille» et qui le fusillent, sans que les uns ou les autres sachent précisément pourquoi. Que l'on rompe lesmngs . pour causer un peu et les armes ne tarderont pas i tooi» ber des mains.

Les ouvriers et les entrepreneurs peuvent d'autant mieux s'entendre aujourd'hui, qu'on ne trouve guère personne entre ces derniers qui professe les anciennes idées da dépendance de Touvrier et de patronage. Ils ne prétendent qu'aux bons rapports d'égalité et à l'exécution des contratSé Seulement un trop grand nombre d*eDtre eux sont arrivés^ un peu à leur corps défendant^ i substi*

GONGLUSIONS GÉNÉRALES. 271

tuer, à l'ancienne aatorité patronale, des règlements presque militaires, qui rendent les rapports moins faciles et plus tendus.

Quoi qu'il en soit, nous sommes persuadé qu'une réconciliation, outre qu'elle est indispensable, est moins difficile qu'on ne le croit. 11 est évident, au surplus, que les rapports individuels fondés sur l'appréciation personnelle de chacun et sur ses sentiments de justice , ne peuvent nuire à nul intérêt légitimée Personne ne peut dire à l'avance si la réconciliation générale sera prompte ou se fera longtemps attendre : mais on peut affu^mer que lés réconciliations partielles seront un grand bien et bâteront le jour de la réconciliation générale.

Le jour où les ouvriers et les patrons marcheront unis, la révolution sera terminée et la liberté apparaîtra dans tout son éclat. Tant qu'ils seront divisés, on pourra proclamer son avènement et le célébrer, mais on n^en aura que le nom, jamais la réalité. Les fonctionnaires de l'industrie, divisés entre eux, resteront dans U condition subalterne où l'antiquité les avait placés, et seront foulés aux pieds par une multitude de parasites qui , sous pré^^ texte de défendre leurs intérêts, absorberont une part considérable des fruits de leur travail.

I 8. — lie trésor.

A l'aspect de la pauvreté dontsoufirent un trop grand nombre de nos semblables^ et de leurs aspirations vers

la richesse, qui de nous n'a rêvé d'un trésor dont la distribution pût changer l'aspect affligeant de la société actuelle ? L'imagination des enfants et celle des hommes est encore bercée par des contes de trésors enfouis par les génies ou abandonnés par les victimes de la guerre ; de mines d'or abondantes et merveilleuses, dont la découverte enrichit tout à coup quelque honnête et vaillant chercheur. Ne réussirons-nous pas à prendre possession du trésor cellectif auquel nous prétendons? Nos pères ont constaté son existence et nous l'ont indiqué ; il est à portée de notre vue ; il ne reste qu'à écarter quelques obstacles qui nous en séparent : faillirons-nous à la tâche?

Ce trésor, c'est la liberté.

Que cette vérité soit comprise, et bien comprise : on ne tardera pas à voir où sont les obstacles et à les vaincre, et bientôt le trésor sera partagé, les richessesabonderont.

Dans l'ordre législatif^ ces obstacles se trouvent dans toutes les dispositions de nos lois qui gênent la liberté da travail, empêchent la création d'entreprises qui fourniraient de l'emploi à de nouveaux capitaux et à un plus grand nombre d'hommes, de manière à élever rapidement les salaires. Tels sont le monopole de la Banque de France, qui empêche le service de banque de se développer, les monopoles secondaires des offices, ceux que soutiennent encore, même après le traité de commerce, nos lois de douane : tels sont les règlements de toute sorte qui gênent la liberté de la vente aux enchères et ceux qui entravent l'industrie dans une multitude de professions.

Les richesses dont ces obstacles réunis empêchent la création^ ne peuvent être évaluées à moins de plusieurs centaines de millions annuellement.

Calculez maintenant ce qu'il nous coûte d'être assujettis par des diplômes et règlements^ à une instruction coûteuse, superficielle et uniforme , qui élève dans une société démocratique une classe de lettrés ignorants et superbes, incapables et prétentieux^ mandarins de tout ordre, pleins de mépris pour l'industrie qu'ils dominent et oppriment. Calculez ce que coûtent de puissance productive les lois qui empêchent les citoyens de se réunir pour s'occuper de leurs intérêts collectifs et de fonder des associations durables afm de servir ces intérêts, les lois qui enchaînent la parole et la presse, et placent en quelque sorte chaque Français dans un compartiment de prison cellulaire d'où ils ne peut communiquer avec ses semblables au sujet de la chose commune, que sous le bon plaisir et avec la permission du gouvernement. Calculez tout ce qu'on pourrait obtenir d'une instruction plus profonde , plus pratique, plus sensée et plus répandue. Vous arriverez à des sommes grosses à effrayer l'imagination, h d'autres centaines de millions, à un milliard annuel peut-être.

Parierons-nous des milliards dépensés improductivement sous la direction de l'autorité publique en armements et guerres lointaines, entreprises impossibles de colonisation, démolition et reconstruction de villes? Imaginez ce que ces milliards auraient produit entre les

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mains de l'industrie privée, aidée et éclairée par des banquiers libres, et non égarée par des sociétés de placement investies d'un monopole et dirigées sans responsabilité ! Mais comment Timagination d'une seule personne pourrait-elle concevoir la variété des emplois qu'aurait trouvés Timagination de tous? Essayons une supposition plus simple, celle de l'emploi de cette somme âous la direction de Tautorité publique en travaux productifs, tels, par exemple, que chemins de fer vicinaux. Calculez les milliards dépensés et les milliers de kilomètres qu'on aurait pu produire : songez à l'accroissement de richesse et d'instruction que le pays a obtenu par la construction des chemins de fer actuels et concluez. Voyez ce qu'aurait produit l'intervention de la liberté^ même dans le champ étroit et peu fécond des dépenses publiques.

Mais tous ces accroissements de puissance productive et de revenu annuel sont peu de chose en comparaison de celui qui résulterait d'une entente complète entre les entrepreneurs et les ouvriers, et cette entente ne dépend que d'eux-mêmes.

Ah! s'ils comprenaient qu'ils sont moralement et socialement égaux, -^ indissolument associés, courant des chances communes de perte et de gain; — s'ils savaient que la condition de chacun d'eux dépend de lui-même et de ses efforts personnels beaucoup plus que d'une institution ou des décrets d'une autorité quelconque ; — s'ils savaient qu'ils ne sont pas deux classes,

deux armées ennemies en présence, et que jamais ils ne pourront sMmposer par la force les uns aux autres des prétentions injustes; — s'ils 'savaient qu'ils n'ont rien à gagner à l'action collecîtive et qu'ils ont tout à y perdre ; s'ils savaient surtout s'apprécier individuellement, agir Hbrementpar eux-méme selon leur convenance personnelle, sans demander aux ressources collectives autre chose que des renseignements et des lumières ; — s'ils savaient s'unir pour la défense des intérêts généraux de Tindustrie, qui sont ceux de la société! Quelles richesses ne naîtraient pas pour les uns et pour les autres de la cessation des mauvais rapports actuels I que de surveillance économisée ! que de travail mieux employé! que de mauvaises pensées, que de souffrances morales, que de dégoûts épargnés I que d'allégresse et d'espérances viendraient remplacer la tristesse qui règne daQS l'atelier et en éloigne les cœurs )

Combien une réforme de ce genre rendrait facile la réduction dea charges publiques, par la diminution du pouvoir coactif I Que d'attributions de gouvernement supprimées) Quelle réduction de l'armée permanente! Quelle paix et quelle sécurité inconnues à toutes les sociétés qui ont jusqu'à ce jour occupé la terre I Nous aurions réalisé las espérances, le rêve de nos pères ; op rêve qui a souteiiu leur énergie et leur a (9}i supporter avec un indomptable courage les dures épreuves de la révolution.

Utopies I diront peut-être les découragés. Utopies!

diront les parasites qui vivent de l'anarchie actuelle. Utopies! s'écrieront surtout les utopistes autoritaires.— Pourquoi donc, s'il vous plaît, les sociétés actuelles ne pourraient-elles pas atteindre cet idéal? Est-ce que chacun de nous, tout entravé qu'il soit à certains égards, n'est pas assez libre pour prendre lui-même soin de sa destinée et de celle des siens? Sommes-nous devenus incapables d'apprendre et de nous améliorer par nousmêmes d'abord , et ensuite par les conseils et l'appui librement cherchés d'hommes agissant comme nous, librement? Quelque peu disposés que nous soyons à voir tout en beau dans la société actuelle , nous ne désespérons pas d'elle. à ce point, et nous lui croyons une vitalité assez forte pour franchir assez facilement ce dernier pas.

i 4L ~ lies de«K voiM.

Si je pouvais espérer que ma voix fût écoutée, je dirais aux entrepreneurs et aux ouvriers :

<c Vous êtes actuellement dans la position d'un voyageur qui , après une longue marche , voit tput à coup deux voies s'ouvrir à ses regards, et qui est libre de •prendre l'une ou l'autre : vous avez devant vous, d'une part, la voie de la liberté du travail , dans laquelle les hommes de la révolution se sont résolument engagés; et; d'autre part, la voie des corporations, des règlements et de la contrainte , qui vous ramène plus

CONCLUSIONS GtNÉRArES. 277

00 moins vers Taiicien régime. Il vous faut choisir.

« Si vous adoptez franchement la liberté, vous aurez quelques journées pénibles : ouvriers , il faudra vous instruire, épargner, vous améliorer vous-mêmes , de manière à devenir plus forts dans le concours auquel vous êtes appelés ; entrepreneurs, il ne faut plus songer à un repos doré ou à une retraite oisive; il faut, au contraire , vous établir dans votre fonction , vous intéresser davantage à vos collaborateurs et à la chose publique. Votre perspective à tous est le travail ; mais un travail fructueux, varié, soutenu par l'espénince d'améliorer votre sort, et par la conscience d'avoir mérité par des services réels votre rémunération. Vous verrez la prospérité de l'industrie élever, à la fois, les profits et les salaires, et l'avenir s'ouvrir devant vous, devaft vos familles, devant votre patrie, où la paix, la concorde et la confiance ne tarderont pas à répandre leurs bienfaits. Vous vous élèverez dans l'échelle sociale au rang qui vous appartient et dont vous êtes privés par vos discordes; car, désunis, vous ne pouvez presque rien ni pour vous-mêmes, ni pour les autres: vous êtes des instruments et des jouets aux mains de ceux qui vous persuadent qu'ils servent vos haines : unis, vous êtes la société elle-même, vous êtes ce tiers état dont on a écrit avec raison qu'il était tout.

« Si, au contraire, obéissant à de mauvais instincts ou à de mauvais conseils, vous abandonnez la liberté pour un repos égoïste ou pour des privilèges, ou pour je

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ne sais quelle étroite corporation^ vous ne pourrez triompher que contre le droite nu préjudice du plus grand nombre et spécialement des plus pauvres ^ par conséquent pour peu de temps. Jamais on ne supportera votre victoire et jamais vous n'accepterez votre défaite, de telle sorte que vous avez en perspective une guerre permanente et sans fm dans laquelle vos ateliers peuvent s'affaiblir, déchoir et même tomber, pendant que votre patrie , toujours agitée par les révolutions ou la crainte des révolutions» continuera de s'affaisser sur elle-même et de .s'abaisser entre les nations, jusqu'à périr peut-être, comme périssent les peuples qui ne savent pas conserver leur paix intérieure et se gouverner eux-mêmes.

<c Cependanti soyez-en certains, après vos efforts de restauration , de règlements et de corporations , let de privilèges ; après les longues et pénibles luttes que ces tentatives feraient naître, il faudrait toujours, quoique vous eussiez fait ou voulu, finir par un retour àla liberté. Si vous fermiez les yeux à l'évidence, elle éclairerait vos enfants qu'une douloureuse expérience aurait instruits : ils reprendraient la voie de leurs aïeux, en maudissant l'obstination ignorante, l'aveuglement et la pusillanimité de leurs pères,

« Marchez donc d'un pas ferme et sans hésitation vers la liberté. Si Ton vous dit que vous oubliez l'égalité , répondez que vous y tendez, non en abaissant par la contrainte ceux qui sont plus élevés, mais en

élevant ceux qui se trouvent actuellement plus bas. Répondez que vous ne voulez que l'égalité légitime, celle des droits^ et non une égalité de fantaisie qui ne tiendrait nul compte de l'inégalité de mérite et de valeur des individus. Si on vous dit que les profits et les intérêts absorbent une part trop considérable dans les produits du travail annuel , répondez que vous tâcherez d'slbaisser les intérêts en épargnant, et les profits en augmentant le nombre des entrepreneurs capables. Ne vous laissez égarer ni par les prédications des rhéteurs et des prétendants politiques^ ni par ceux d'entre vous qui se lamentent sans cesse et appellent du secours:* vous savez le peu que valent les plaignards à Tatelier : croyez qu'ils ne valent pas davantage dans le conseil. — Lorsqu'ils cherchent, au moyen de beaux discours, à vous lier par une solidarité que rien ne vous impose, lorsqu'ils vous proposent l'action collective, la contrainte^ la force, ils veulent s'élever à vos dépens et acquérir une position à laquelle ils n'arriveraient jamais par leur mérite. Dans l'état de guerre, ils sont les meneurs, les chefs ; ils représentent la force de tous ceux qui les suivent : dans l'état de paix, réduits à leur valeur personnelle, ce seraient des individus assez chétifs et le plus souvent inférieurs aux autres.

«c Que chacun sache que sa destinée dépend de luimême et des efforts qu'il fera lui-même, avec les conseils et la coopération de ceux auxquels il lui conviendra de se joindre pour la réalisation d'un idéal commun.

sans imposer sa volonté à personne , ni subir celle de personne. Une fois le but bien défini et la voie choisie, il ne manquera pas de coopérateurs pour répandre Tinstruction et pour aider les plus pauvres à marcher sans désavantage dans les sentiers un peu rudes, mais droits de la liberté. »

Peut-être prendra-t-on directement la bonne voie; mais les vieilles traditions ont tant de force qu'un grand nombre hésiteront tout au moins, ou même s'égareront à l'appel qu'on leur adressera au nom de sentiments généreux. Nous désirerions appeler l'attention de ceux-ci sur une dernière considération :

La révolution mit en son temps les institutions et les lois du peuple français en avant de toutes celles des peuples de la terre. Depufs cette époque, tous les autres peuples ont fait des progrès, tandis que nous avons perdu par nos hésitations, par nos tâtonnements, par nos velléités de retour à l'ancien régime, une grande partie des conquêtes de nos pères. S'il nous' reste encore un avantage incontestable, c'est l'application franche, dans les relations d'entrepreneur à ouvrier, du principe de la liberté du travail • En effet, les pays les plus libres, qui nous sont supérieurs à tant d'égards, l'Angleterre et les États-Unis, voient le despotisme des Unions de métier comprimer l'essor de leur industrie et peser sur le développement intellectuel et moral de leurs ouvriers. En France, nous n'avons rien de pareil» Sachons conserver cet avantage et tâchons d'ac-

quérir ceux qui nous manquent. N'allons pas, au moment où nos émules comprennent Tinconvénient de ces Unions et entreprennent de les réformer, essayer de les introduire chez nous. Appelons l'instruction, et la lumière, et la bienveillance; mais repoussons avec énergie la contrainte d'où qu'elle vienne et quel que soit son masque : repoussons aussi cette disposition haineuse et exclusive qu'on appelle l'esprit de corps. Inspirons-nous de la noble confiance de nos pères : entrons résolument et les premiers, puisque nous pouvons encore conserver ce rang, dans la voie de l'avenir : affranchissons des vieilles traditions nos opinions et nos mœurs en même temps que nos lois, et concluons, comme les délégués des ouvriers ciseleurs à l'exposition de 1862 : — ce Si le gouvernement, qui nous y invite, veut que la France soutienne la concurrence industrielle, nous lui crierons : — Laissez-nous faire ! Aidez-nous seulement par plus de liberté, j^

Nous empruntons à divers journaux des renseignements sur les révélationg qui ont eu lieu en 1867, au sujet des Unions de métier anglaises et de leurs procédés :

Au mois d'octobre de Tannée 1866, une maison de ShefGeld, habitée par un ouvrier coutelier, Fearnehoug, fut ébranlée par une détonation soudaine. Un sac de poudre 7 avait fait explosion. La vie de cet ouvrier et celle de sa famille furent préservées par miracle, mais l'émotion publique fut grande, et les coupables furent activement recherchés. Parmi les personnes qui se montraient le plus indignées de cet attentat, on remarquait naturellement le secrétaire de Tassociaiion (Trade-union) des ouvriers couteliers, M. Broadhead, important personnage, qui était en même temps trésorier de l'association nationale des métiers unis, comptant plus de soixante mille membres dans

le royaume. L'honorable M. Broadhead écrivit aux journaux une lettre dans, laquelle il flétrissait « Tinfernale » tentative dirigée contre Fearnehoug, et offrait, au nom de son association, blessée des injustes soupçons qui planaieat sur elle, une récompense honnête à celui qui découvrirait l'auteur du crime.

L'appel éloquent de M. Broadhead fut inutile. On ne dénonça personne, et comme cet attentat avait été précédé de beaucoup d'autres du même genre, que la justice avait été impuissante à punir, le Parlement se décida à user àe son çiutorité suprême pour mettre au jour la vérité. Un acte du Parlement, daté du 5 avril de cette année, institua donc un comité d'enquête sur les événements survenus à Sheffield pendant les dix dernières années.

Le comité fut investi des pouvoirs les plus étendus pour interroger tout le monde, et reçut, selon l'usa^ej le droit attribué aux cours de justice de mettre en prison ceux qui refuseraient de lui répondre et de poursuivre pour parjure ceux qui essaieraient de le tromper. Mais comme ou ne pouvait déroger au principe général de la justice anglaise, qu'aucun accusé n'est tenu de se perdre lui-n)énie et qu'il était impossible de ne pas poser à plus d'un témoin des questions compromettantes, l'acte du parlement statue que le témoin qui se sera delà sorte accusé lui-même pour répondre loyalement aux questions des commissaires sera désormais à l'abri de toutes poursuites sur le même fait. Le succès de l'enquête prouve aujourd'hui combien cette promesse d'impunité est nécessaire. Ce n^est pas d'ailleurs une promesse absolue en ce sens qu'elle couvre seulement les témoins qui « font des ouvertures complètes et véri*'

diques ». sur l'objet de l'enquête. C'est celte restriction qui a donné à la promesse d'impunité son heureuse influence sur l'enquête, car aussitôt qu'un témoin a été amené à dire quoi que ce fût qui pût le compromettre, il n'a plus à espérer de salut qu'en disant tout.

On Tit alors comparaître devant ce redoutable comité parlementaire les principaux meneurs des associations ouvrières de Sheffleld, appelés seulement à titre de témoins, mais exposés à la prison s'ils se taisent sur ce qu'ils savent, à des poursuites pour parjure s'ils essaient de tromper, à des poursuites pour crimes si, ayant laissé échapper une partie de la vérité, ils n'assurent aussitôt leur salut en la découvrant tout entière. En peu de jours ce puissant instrument d'investigation a dévidé comme un écheveau tous les fils de cette trame que n'avait pu entamer la justice, désarmée par la conspiration du silence. Nous ne pouvons pas même résumer cette longue histoire ni esquisser le ta* bleau de l'oppression que les associations de Sheffleld font peser sur leurs membres ; qu'il nous suffise de dire que^ compromis peu à peu par les témoignages de ses agents, Broadhead vient d'être amené à raconter ingénuement une longue série de crimes : c'est lui qui a ordonné de faire sauter Fearnehoug et bien d'autres dont il donne lui-* même les noms cités dans l'enquête. C'est lui qui a fait mettre une caisse de poudre dans la cheminée d'un bou* cher nommé Poole^ qui n'avait rien à faire avec l'association des couteliers, mais qui était le beau-frère d'un ouvrier récalcitrant : «Nous avons risqué cela, pour faire réfléchir l'autre, » dit Broadhead. C'est enfin lui qui a fait tirer successivement sur un certain nombre d'ouvriers, coupables

d'avoir travaillé en temps de grève, ou coupables simple* meut de ne pas vouloir entrer dans l'association. Il est vnu qu'il se défend d'avoir donné Tordre de tuer ces rebelles. On devait seulement leqr mutiler un meml^re (main a Umh) pour les rendre incapables de tra¥ail; et Broadhead coor fiait ordinairement ces exécutions à un nommé Orookes, parce qu'il était considéré comme uq eicellent tireur; mais cette précaution délicate n'a pas empêché un nommé Linley, qui d été tiré deux fois de la sorte, de mourir de ses blessures.

Ce qui est plus extraordinaire que toutes ces révélations, ce sont les raisons que ce président d'une sorte de Sainte- Vehrae donne de sa conduite. Il pâlit de peur devant le comité du Parlement, et il est souvent sur le point de s'évanouir; mais ce n'est point de remords, car sa conscience est tranquille, et il est persuadé qu'il a seulement fait son devoir. Les mots de nécessité absoiue^ intérêt de VassaMtmt salut de f association, reviennent à chaque iqstant sur ses lèvres.

Il est probable aujourd'hui que Broadhead et ses principaux agents sqrtiront impunis de cette terriblQ aventure, car on ne peut plus guère les accuser d'avoir riep dissiot^ié, et le Parlement ne peut faillir à sa parqle, Um ce qui est plus triste encore que le récit tranquillement fait de tant de crimes, c'est l'image de cette odieuse servitude acceptée pfir les classes laborieuses et aveuglémept sqbie, dans l'idée fausse qu'elle profite k Vintérét comntun.

Les livres de cette association prouvent, par exempte} que les ouvriers paient souvent une cotisation qui se monte ^ plus de deux shillings par livre §|ir leur salai^. Qu'on

ajoute à cet impôt la peine de la mutilatinu avec chance de mort pour quiconque refuse de le payer ou quiconque ose travailler en temps de grève, et Ton reconnaîtra que les pires oppresseurs de la classe ouvrière résident dans son propre sein» et qu'elle est la première à plaindre lorsqu'elle obéit à de semblables guides.

Ajoutons à ce qui précède les renseignements recueillis par la commission d'enquête et publiés par la presse anglaise :

« On a entendu devant la commission Crookes, Tagent le plus compromis du secrétaire Broadhead. On peut dire de lui qu'il était l'instrument docile et sans scrupule du véritable auteur des crimes. Quand on rinterroge, il répond qu'il n'avait aucun sujet de haine contre ceux qu'il a frappés.

» — Mais pourquoi attaquiez-vous ces hommes?

I» — Je ne faisais pas de questions^ M. Broadhead me désignais l'individu et j'exécutais.

9 Du reste» on ne peut s'empêcher d'être frappé de la tenue de ces hommes. On leur a promis leur grâce et quand ils arrivent devant la commission, on leur répète qu'ils auront leur grâce» mais à une condition, qu'il ne cache-» ront pas ce qu'ils savent, qu'ils diront tout sans rétieencOé

» — Vous pardonneres également, demanda Cropkes, les mensonges que je puis avoir faits dans mes piiécédentes dépositions. ->- On vous le promet.

» Et voilà un homme qui s'asseoit, se met à son aise, et de sang-froid, sans honte comme sans remords, &it le

288 APPEI^DIGË.

récit de ses crimes, comme s*il racontait les différentes phases d'une affaire de commerce. x>

L'effet de ses révélations a été tel sur Tesprit public, que la plupart des sociétés ouvrières anglaises ont tenu des meetings et pris des résolutions destinées à dégager leur responsabilité des actes de Broadhead, et à les flétrir. Ces manifestations d'opinion furent accueillies avec quelque défiance par le public; on se rappelait, en effet, que Broadhead lui-même avait été jadis le plus empressé et le plus brillant à déplorer et à condamner les actes inouïs dont il vient de se reconnaître le principal auteur. Mais si Ton peut douter parfois de la sincérité de ces manifestations faites sous le coup de Témotion publique, celle qui vient d'avoir lieu à Shcfficld ne soulève aucun doute de ce genre et ne laisse, on va le voir, aucune place à l'incertitude. Il y a environ huit jours, l'association des ouvriers en scies, à laquelle appartient en particulier Broadhead, a tenu à Sheffield une réunion solennelle pour répondre au reproche qu'on lui avait adressé de n'avoir pas encore expulsé Broadhead de ses rangs. Voici les curieuses résolutions votées par ce meeting :

« l*" Cette association refuse de rendre aucun de ses membres victime des anciens événements par une expulsion relative aux faits de l'enquête. Le rapport de la commission d'enquête accuse notre association tout entière d'être complice de ces actes ; nous déclinons, par conséquent, de les justifier, et nous nous contentons d'affirmer qu'ils découlent d'une cause unique : l'absence d'une loi quio%^ les ouvriers à faire ce qui est honorable, juste et bon. Quant à nous, considérant notre situation actuelle, nous refusons

de nous déshonorer par une lâcheté en abandonnant des hommes gui ont pris sur eux-mêmes de risquer leur vie et leur liberté pour faire ce qu'ils croyaient utile au bien de l'association. £t ce meeting croit devoir ajouter qu'on a diffamé l'association en disant que M. Broadhead y a été rétabli comme membre, car c'est dire qu'il a été expulsé, ce qui n'a jamais été vrai;

» 2^ Ce meeting désire et recommande que tous les membres de l'association et des autres associations ouvrières s'abstiennent désormais de tous ces actes, tels que enlèvement des outils (rattening), intimidation, outrages, violences, ayant pleine confiance, d'après les paroles des commissaires, que le Parlement s'occupera sérieusement de la question du travail, et enlèvera la cause première de ces actes illégaux, en donnant plus de satisfaction au patron et à l'ouvrier dans leurs relations nécessaires. >\

Voici quelques détails empruntés à un autre journal :

On apprit quels étaient les moyens employés pour assu- » rer l'action des associations. Un ouvrier cherchait-il à s'en affranchir, il recevait des lettres anonymes ; ses outils lui étaient volés, procédé qui paraît avoir été fréquemment mis en usage, et qui est connu sous le nom de rattening ; enfin, s'il persévérait et si un exemple paraissait nécessaire. Tordre était donné de faire sauter sa maison avec la poudre, ou même de l'assassiner.

Chaque métier, à Sheffield, n'a pas seulement son organisation particulière, son association; mais les diverses associations ouvrières forment une société générale qui s'étend à toute l'Angleterre, et qui compte de six à huit mille membres à Sheffield, et soixante mille en tout. Cette

association comprend la plupart des grandes industries : les charpentiers, les maçons» les tailleurs» etc. Elle atait pour trésorier, et, à ce qu'il paraît, pour agent le plus actif, un homme intelligent, audacieux, sans scrupule, nommé Broadhead. Cet homme est Tun de ceui qui ont fini paf tout avouer. Il avait eu part à presque toutes les tentatives d'intimidation violente de ces dix dernières années. Il suffisait, pour èite désigné à ses coups, de travailler dans une maison qui recevait des ouvriers étrangers à Fassociation, ou d'employer trop d'apprentis, « ce qui ruine le métier, b

Les châtiments variaient. Nous avons énuméré les principaux; quelquefois on se contentait d'estropier le coupable. U va sans dire que les machines nouvelles étaient détruites. Broadhead, du reste, n'agissait pas par luimême. U avait des agents. Il payait des assassins : dix livres sterling pour faire sauter une maison; quinze livres pour tuer un homme. Le comité général de l'opération ne ' savait pas tout, ou avait soin de ne pas pousser trop loin ses recherches. U donnait l'argent nécessaire pour le vol des outils, mais il restait étranger aux actes plus graves. Broadhead était donc obligé de recourir aux expédients» II se procurait les fonds nécessaires pour stipendier les assassins, en faisant de fausses entrées dans les livres; un ouvrier s'inscrivait-il pour douze shillings, il ne marquait que huit, il ne s'oubliait d'ailleurs pas lui-même, et il a avoué devant la commission d'enquête que, sur les quinze livres sterling qui lui avaient été remises par le secrétaire d'une autre association, pour le meurtre de Fearnehoug, il en avait mis cinq dans sa poche.

Parmi les agents dont se servait Broadhead, il en cfi

deux ^ùi Dût eomparu devant la commlssioh d'eii(][déte, et àbtil lès avëui ont cclnfli*tDé 6eui dé firodâhëad. Ce n'eâi pds saiis peidè ^U'on a pu les faite paflëh Là iêMk ddtll laquelle cdinparutHallàm, l'Hit de céè agents d'dsÉaiisliidt, A été rtinè deg plus di'atodticïues qui èè sttîëfat jamais Vueà danâ ixti tribunal. t)èâ (jue le |)réâldeiit cdifimetiça à pkvhi de meurti-e, rîtifortUné se troiibla, sd tespiràtîoil détint embàti'dsséé et rangdssë gë |]ieigtilt sUr sa figtirè. Eh vain ràssui*ait-otl ^uë le piràôti lui était assuré ë'il disait toute la vérité, il h*osait le croîte. Treiflblatit, pouvant à pëiîlè se Soutenir, il fallut, pout* le rassurer, cju'il S'approchât dil ttistgistrat, ëf (îu*il rintetrtigeât lul-méiné ft vôfix bâsSe;

LorS^tie le^ questions i*ëcominencèi*ënt, il Éi'êtatitmit; EAfin, cô fut au milieu des sou^iirs et dëd Sanglota qti'il atoua tout; Brôadheàd lui avait désigné ixti riotiimé Lînley, dont le sétfl tùrt était d'aVoîr six apprentis. H s'agissait,sinon de le tuer, au inOinS dé Tcst^ôffiei^ j[)otir la tië. Oti dotiim de (}Uin^e fivtëS Sterling piftit prit àt Sang« Bàltao^ s'assdfcia dtëc uû auire individu dolntiié Crookés; ils aéhë-^ tèrent des revolvers, ef , pendant cinq tm Sii sëinàlnës, il# jfuettètëirt Uiilet tcrtIS leÉ Soift, Satis pafteùir à trouver une accdsiôii favorable. A M fiti iU S'ariàèreàt à'tth fusil U vent et fràpiJètenff, dari# Salproj^é idèiisoto, in toiliétf de# «fëtri, tfn hùtùiàë éoWfré iëqttél fl* tf âvdent auCtfri gtief ffci'sonftéfl et auc^trel Bs fi'avaiërit jâinais parlé de leur yîë: Il est à mtiètifipiëT Que la véu^èanee ne s'est pBfs bornée il Linley ; on aviô* fait sauter avec la poudré la chemîûéêi &niï boucha notttoé Pwle, uniquemôrit parce (^tCû éteilt le beaû-ffère dd coupable !

Quoi qu'il eu soit de la valeur de ces eiplicatioDS, qui sont évidemment incomplètes, puisque des mutilations, des explosions et des meurtres ont été prescrits et exécutés sur des personnes qui ne faisaient pas partie de Fassociation et que Ton voulait contraindre à y entrer, on remarque que les a Unions p souffrent difficilement une investigation publique de leurs propres affaires. Les livres que leurs secrétaires produisent sont raturés, décUrés, défigurés, de façon à dissimuler l'emploi des fonds. La disparition de ces pages coïncide souvent avec l'accomplissement de quelque acte sauvage dont on aurait ainsi voulu cacher les auteurs, et les témoins confessent habituellement qu'ils n'ont effectué ces actes frauduleux que pour éviter de graves incoiivénients. Ce fait est général. Dans une seule semaine, dans la semaine dernière, les secrétaires ou tré' soriers de sept Unions ont comparu devant les commissaires : ils représentaient les faiseurs de scie à bras, les fabricants de garde-freins, les fabricants de faucilles, les fabricants de grandes scies, les briquetiers, les couteliers et les hommes qui forgent les faux. Même quand les registres ne portent aucune trace d'altération, les témoins ne font point de difficulté de déclarer que les comptes ont été faussés dans le seul but d'ôter toute trace d'opérations irrégulières effectuées dans l'intérêt spécial des a Unions, p

Même en faisant abstraction des cas où les contributions imposées ne sont pas le prix du sang, ^ les principes appliqués par les « Unions » de Sheffield pour le prélèvement et la dépense des deniers communs étaient inqualifiables, et ne ressemblaient en rien à ce qui caractérise naturellement des associations de bienfaisance. On extorquait à de

pdbyres ouvriers des sommes fabuleuses pour défrayer la paresse d*un certain nombre de membres favorisés. 11 n'est pas étonnant qu'on dût avoir recours à la violence pour amener les ouvriers à faire partie de ces « Unions » ou à y rester. Plus d'un témoin a quitté l'Association, même au péril de sa vie, plutôt que de subir de telles exigences. D'un autre côté, on cite un membre qui, de son aveu, avait touché pendant .quatre ans 17 shillings 6 deniers (21 fr. 85 cent) par semaine» et de fait il a été prouvé qu'il avait reçu plus de 200 livres (environ S ,000 francs) sans avoir versé un farthing pour sa part contributive. Le président de la commission d'enquête a naturellement demandé comment la Société pouvait supporter de si lourdes charges, ce à quoi l'homme a froidement répondu qu'elle serait depuis longtemps ruinée si « on ne la soutenait, » c'est-à-dire si l'on n'employait ce système odieux de terreur et d'homicides qui remplissait ses coffres. N'oublions pas que les sommes ainsi recueillies étaient confiées à un comité irresponsable.

La commission d'enquête instituée à Manchester a recueilli des dépositions qui mettent en lumière les crimes et délits commis dans les manufactures du Lancashire, aussi bien que dans les districts industriels de Sheffield. Ck)mme à Sheffield, l'incendie et le meurtre étaient ordonnés par les Unions industrielles, et ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'une rémunération était allouée à ceux qui se faisaient les exécuteurs de ce terrible office. A Manchester, ce n'est plus un seul homme, comme Broadhead,

294 AFPEIÏDIGE,

qiii dirige les ypQgeencpg ^b V^sociatioD, (iCs aeteç <^8 plus criipipels 9pQt r^^oliis par k^ membres 4e Tapion §ssenQl)lés eq cQiiféreqpe, soldée p^f pnif, acoompUs soqs leqr survpiUftpcp, C•^^t MnM flu'il » été cûpstfité qu'une attaque wïpée, contre une personne travftiUftPl cl^ei un pa^ trou m f^sfrit usage 4^ tuac^jnes, ayi^it été payée la spmpie 4a 10 Hvp^s, l^orsqu'i^ s'agit de pes sortes d'pxécutiqns, la a bpsognp ^ est portép sur Ips registres de VUnipn, et le louage des bpmipage^ chargés d^ PomweUr^ lei priiqp inscrit à t'ftre 4û ^ (vm divers, v

L*enqu^te révèlp epoprp qu'pû pfficier de pplipe (^yant été tué par uBp des bafl4es vméps, les ïfPÎRPP sp ^opt cpa-r cernées pour venir feip a}de aui^ flutPHrs 4u m^Prtre. ^\i(^\ qup Ppiffrci opt été Éjrrêtés, le trésorier i^ conypqué Jes ineo^bres 4e VUnioq pour leur soumettre la a positioq difSr c|1p » dans l^queUp sp trouypreiept Ips hoipmes qui avaient pu à s'occuper deg ipt;érêts de la société, pt ee trésorier a été délégué ayec le présidept pour parcourfr les Unions voisines et faire une collecte destinée à subvenir wx besoin de la défense. La mission réussit complètement. La société de Sainte- Hélène envoie de 10 à 20 livres; celle d'Oldh^m, ?,0 livres; StppJ^pprt et Birl^epbead, 18 livres; ^l^efQeld, à peu près ^pt^nt; Llverpopl, gO livre;;, L'eqsepablp de cei^ optisatipps forme un tQ|al d'envirqn 40Q Uv,

Hien qup ces fpits remontent à plusieurs ^pnée^i p*^t la première fois qu'ils sont eopnus 4u public et qu'ils lui sont dévoilés^ spus une forp^p aussi précise, apssi saisissante. Il est donc aycré aujourd'hui que les attentats reprochés aqx Unions de 3hef6eld n'étaient p^s rœqvre d'uoe

seule association ni d'un seul homme, mais que le système d'affiliation secrète et de terrorisme pratiqué par les ouvriers métallurgistes du centre s'étendait encore à d'autres districts industriels.

La société dont les actes *sont en ce moment l'objet de cette nouvelle enquête est celle des briquetiers de Stockport, the Stockport brieUayers trades* union.

Un trait distinctif de cette industrie c'est que les Trades^ Unions s'y composent à la fois de patrons et d'ouvriers. Il serait naturel d'en conclure que l'harmonie n'y est jamais troublée ; tel n'est cependant pas le cas : des actes de violence dignes de Sheffield y sont sans cesse commis aussi bien contre les patrons que contre les employés.

Ainsi, un propriétaire de four à briques a vu détruire près de cent mille de ses briques, parce qu'il s'était obstiné à employer une machine qui lai permettait de réaliser une économie considérable dans la main-d'œuvre. Un autre, qui s'était retiré de l'Union, a été encore plus sévèrement traité. Ses ex-associés ont jeté dans sa chambre une machine infernale dont l'explosion a détruit la moitié de sa maison et blessé grièvement sa femme.

. Un patron refusait d'employer des unionistes; ceux-ci, pour se venger, jetèrent des poignées d'aiguilles dans sa terre à briques et blessèrent d'un coup de fusil son veilleur de nuit. Tels sont quelques-uns des faits dont l'assotion des briquetiers de Stockport s'est rendue coupable.

GREVE DE GEIVÈVK.

Nous joignons aux documents ci-dessus la description d'une grève normale en quelque sorte, récemment organisée à Genève. On verra que la contrainte y a joué un grand rôle et ouvertement. Il est regrettable que les chefs d'usine chez lesquels on s'est introduit pour faire sortir les ouvriers, n'aient pas soutenu leur droit avec plus d'énergie en défendant , au besoin par les armes, l'entrée de leurs ateliers. La question aurait été posée alors d'une manière plus claire. Quant à leur résolution collective, elle ne peut servir qu'à augmenter le mal par la prolongation de la crise.

Voici cette description empruntée à une correspondance du Temps, datée du 30 mars 1868:

<c Je vous ai raconté hier, en courant, les événements qui se sont passés lundi dernier, 33 mars. A la suite de contestations ou de réclamations non écoutées, les ouvriers en bâtiment avaient demandé secours^ contre leurs patrons, à l'Association internationale des travailleurs, et l'Association internationale, après' les démarches inutiles, avait déclaré, dans une séance publique, la grève de trois des six corps de métiers pour le bâtiment. Après la séance, les assistants s'étaient dispersés sans tumulte, et les étrangers, qui avaient lu dans les rues les convocations presque

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