VALEUR ÉCONOMIQUE DES ASSOCIATIONS OUVRIÈRES
II y a quelques années, les associations ouyrières ont pendant plusieurs mois occupé et passionné l'opinion publique; elles ont excité des espérances sans bornes et des craintes sans fondement, provoqué des amitiés ardentes et des haines implacables; on ne pouvait alors en parler froidement sans blesser Tesprit de parti et Tirriter en pure perte. Aujourd'hui ces associations sont à peu près oubliées de la masse du public ; la plupart d'entre elles ont péri de mort naturelle ou violente, et l'on peut espérer queles passions qui s'agitaient autour d'elles ont disparu ou se sont du moins amorties. L'indifférence et en quelque sorte l'assoupissement du temps présent permettent d'en parler sans passion et de rechercher à loisir, loin des préoccupations de toute sorte, quelle était, quelle est la valeur théorique, non de telle ou telle société, ou même de toutes celles qui ont été, soit tentées, soit réalisées, mais de l'idée même qui * JtmnuU (Ui Économistes de septembre 185ë.
a suscité rassociation ouvrière. II m*a semblé que cette étude, trop dédaignée peut-être, avait une grande importance ; car si les établissements humains sont fragiles et peu durables, exposés qu'ils sont à tant de causes de destruction au sein des tempêtes politiques, il n*en est pas de même des idées : elles survivent et savent au besoin franchir le temps et l'espace, jusqu'à ce qu'elles aient subi l'épreuve loyale de l'expérience.
L*étude que j'entreprends présente trois questions distinctes, qu'il convient de discuter séparément : l"" les associations ouvrières sont-elles possibles? En d'autres termes, peuvent-elles produire à aussi bon marché ou à meilleur marché que les autre^entreprises ? S** A quelles conditions sontrelles possibles ? S"" Peut-on conclure en leur faveur ou contre elles des expériences faites depuis la révolution de Février?
I 1. — IjM aMoeUtloHs o«Trlères momUéllem poMlblest
Écartons d'abord du problème que nous devons étudier toutes les considérations de politique, de drpit et de morale, et bornons-nous à considérer les questions par leur côté purement économique. Nos études ainsi limitées seront peut-être plus arides et moins attrayantes, mais elles seront à coup sûr plus scientifiques, puisqu'il importe, pour approcher de la vérité, de ne jamais confondre le domaine des diverses sciences.
Que les associations ouvrières puissent à la rigueur exister, c'est ce que prouve, sans qu'il soit nécessaire d'em-
plover aucun argument, le fait même de leur existence. Mais
là n'est pas la question qui nous occupe : il s'agit de savoir si ces associations peuvent durer et s'étendre, c'est-à-dire si elles ne sont contraires à aucun des penchants indestructibles de l'homme, et si elles peuvent produire au moins i aussi bon marché que les antres entreprises.
n n'est pas nécessaire d'établir par une discussion dans ce journal l'importance économique des formes diverses de la coopération dans le travail et leur influence sur la production des richesses ; il n'est pas nécessaire non plus de rappeler longuement que ces formes sont changeantes de leur nature, selon l'état matériel de Tindustrie et surtout selon l'état ^d'avancement moral des sociétés. Plus d'une fois, tel mode de coopération, considéré comme impraticable et absurde dans un état social donné, a été employé plus tard avec succès , lorsqu*il était survenu quelques changements dans l'ordre de la société , et l'ancien mode, après avoir longtemps régné en maître et même conservé un certain empire sur ropinîon, est tombé en désuétude. C'est là un lieu commun historique , dont quelques mots suffisent à évoquer le souvenir. Ainsi, il n'est aucun de nos lecteurs qui ne se rappelle avoir rencontré dans l'histoire plusieurs formes de coopération industrielle, et notamment : 1** le mode de coopération des tribus sauvages, sans pouvoir politique constitué et reconnu, comme la plupart de celles d- Amérique ; 2" celui des tribus patriarcales décrites dans la Bible et qui existent encore en Arabie ; 3® celui des sociétés à castes, comme l'ancienne société égyptienne et celle des Hindous ; 4" celui des sociétés grecque et romaine avec la propriété individuelle et l'esclavage ; »• ceux de Dioclétien et de la féodalité. Un
régime différent de tous ceux-là prévaut actuellement en Europe', au moins dans les États les plus avancés , et il a, éomme chacun des régîmes précédents en a eu dans son temps, d'excellentes raisons d^exlster. Maïs 11 faudrait avoir bien peu de philosophie et de prévoyance pour imaginer que ce régime n*a besoin que d'être dégagé des entraves que lui ont léguées les anciennes idées, quil est parfait en lui-même et appelé à réaliser Tidéal définitif de Thumanité. 11 est vrai que quelques maîtres ont intitulé des chapitres de leurs ouvrages : Des diverses classes entre lesquelles les produits se partagent, comme si le mode de répartition qui existe avait quelque chose de plus absolu que ceux qui l'ont précédé; mais ce ne sont sans doute que des inadvertances, et nul d'entre eux n*a pu ci*oîré que les sociétés étaient arrivées au terme dé leurs évolutions. En étudiant une forme quelconque de Coopération , il faut laisser de côté tout préjugé préconiju en faveur de Tune ou contraire à l'autre et examiner les choses en elles-mêmes et pour ce qu'elles valent, avec les hommes tels que nous les connaissons actuellement, tels qu'on les voit de notfé temps.
L'association ouvrière ne saurait rencontrer dans les penchants indestructibles de l'homme des obstacles insurmontables. L'homme ne s*associe paé par goût, il faut le reconnaître, et^l a certainement des instincts sauvages et solitaires; mais 11 y a longtemps que, sous la pression de la nécessité, il a appris par expérience les avantages de Tassociation, rutilité qu'il retirait de la compression de quelques goûts individuels pour augmenter son pouvoir industriel et social. Sans rappeler la discipline sévère et
violente de quelques associations politiques et religieuses, il suffira de citer les associations séculaires des paysans mainmortables du moyen âge, qui s'étaient astreints, même aux gênes de la vie commune, pour résister aux rigueurs de la législation féodale.
L'association ouvrière n'exige pas de tels sacrifices : elle ne comporte en définitive qu'une mise en commun de capitaux ou de travail administrés par des agents élus, et un partage des produits, en vertu de statuts discutés ou du moins consentis. En essence, elle ne diffère en rien des sociétés de commerce ordinaires, dont personne assurément ne songe à contester les avantages. Entre celles-ci et les sociétés ouvrières, il n'y a d'autre différence que celle de l'emploi antérieur qu'occupaient les associés dans le grand atelier industriel : avant de s'associer, les membres des sociétés de commerce, ou du moins la plupart d'entre eux, dirigeaient, tandis que les membres des sociétés ouvrières étaient dirigés. Voilà au fond toute la différence qui existe entre les uns et les autres : elle ne saurait constituer une objection, un obstacle insurmontable à la durée des sociétés ouvrières. Je me rappelle, il est vrai, que dans le temps, il y a une vingtaine d'années, un président du tribunal de police correctionnelle ne pouvait comprendre qu'une société ouvrière ne fût pas une coalition : «c Des ouvriers s'associer! s'écriait-il naïvement, sans maître I... Allons donc! ce n'est qu'une défaite. On ne peut accepter un pareil moyen de défense. » Aujourd'hui on ne saurait concevoir une semblable incrédulité, ni refuser un moment d'examen plus ou moins sérieux à l'association ouvrière, contre laquelle la législation, la morale et la politique ne sauraient élever
à priori aucune objection fondée. L'économie politique sera-t-elle plus sévère?
Lorsque des ouvriers s'associent, ils constituent une entreprise dont l'organisation diffère sensiblement de celle que dirige un entrepreneur au moyen de commis et d'ouvriers salariés. Dans celle-ci, la division du travail est établie de telle sorte que la direction industrielle et commerciale de l'entreprise, les soins d'administration et de conservation, les chances de perte et de bénéfice sont au compte d^ l'entrepreneur : les ouvriers ne sont chargés que d'un travail plus ou moins exclusivement manuel. Dans l'association ouvrière, au contraire, tous les membres ont part aux profits et aux bénéfices ; tous prennent aussi une part aux travaux d'administration, de conservation et de direction, parleur concours à l'élection du gérant. Laquelle des deux combinaisons est la plus féconde , la plus propre à produire à bon marché, en supposant dans les deux cas égalité de lumières el de moralité entre les diverses personnes qui constituent l'une et l'autre entreprise?
Dans la première, la situation de l'entrepreneur est telle qu'elle doit lui faire déployer toutes les facultés de travail qu'il possède; il subit à la fois l'impulsion de ces deux grands mobiles de toutes les actions humaines, la crainte et Fespérance : si l'entreprise prospère, c'est à son profit et pour sa fortune ; si elle ne prospère pas, c'est sa ruine. La récompense et le châtiment sont là présents, palpables en quelque sorte et à peu près inévitables; on ne peut donc imaginer une combinaison plus propre à forcer un homme à mettre en œuvre toutes les ressources dont il dispose, toute l'énergie dont il est capable. Mais cet homme si im-
portant, et qui est Tàme de l'entreprise, n y travaille paj seul : il se peut que les relations commerciales et le travail d'administration et de surveillance exigent trop de soins et de temps pour qu'il lui soit possible 4e se passer de collaborateursy rpéme dans la- partie du travail qi^ lui est réservée par Tpri^apis^tion de Tentreprise. Il prend à,^ agents salarié^, sous le nom de commis : voyoqs jusqu'à quel point peut être développée chez eux cette faculté active qui est le principe de tout travail , la voloi^té de faire prospérer l'entreprise.
Par quels liens le commis salarié se trpuve-t-il attaché à la pcm^e unique^ comme l'a bien caractérisée j.-B. Say, qui donne la yie à l'entreprise et lui permet de durer? — Par son salaire e^tclusivement. — Ce salaire, il est vrai, peut être augmenté, si le patron est satisfait; il peut êb'a réduit ou anéanti par uiji cqngé^ si )e pa.tron est mécpntent. Dans cette situation encore, nous trouvons l'qspérance et la craipte, la récompense et le ch&timent ; mais l'un et l'autre sont moins graves que la récompense et le châtiment réservés h l'entrepreneur : une augmentation de saleùre peut rarement constituer une fortune ; une réduction de salaire, une perte d'emploi ne saurçient être considérées comme l'équivalent d'une ruine^ d'une faillite* Mais si la récompense et le châtiment qui agissent sur l'activité du commis sont moins graves» ils sont surtout beaucoup plus incertains. De quoi s'agit-il, ^n efiet, pour le commis? De servir utilement l'entreprise? — Non, il s'agit simplement de satisfaire le patrot} ou de nç pas le mécontenter^ c'est-àdire de lui faire croire qu'on la sert utileipent, ce qui est bien différent. Le commis a donc tout autant d'intérêt à
tropiper le patrpD qu'à lç.servir; il » même plus d'intérêt à le trouiper, 8*il est plu$ facUe de 1§ tromper que de le servir, commet par exemple; eu flattant ses trc^vers, seg caprices, ses faiblesses, en ayant Tair tout dévoué h ses intérêts, tout en les servant mollement. ^- Et sa conscience? — Je la respecte infiniment et je sais que dans la pratique cette conscience prévient bien des abus. Mais en économie politique nous devons étudier avant tout la direction de l'intérêt personnel, et lorsque nous ponsidérops la situation du commis salarié et les faiblesses de la nature humaine nous voyons que l'intérêt personnel de ce com-* mis est et doit être souyent opposé à ^a prospérité de l'entreprise dans laquelle il est engagé.
Si cette vérité n'était pas évidente par elle-même, et s'il fallait la prouver par une argumentation tirée de l'expérience, nous citerions l'exemple des négociants les plus intelligents et les plus éclairés, qui ont souvent, pour ne pas dire habituellement, la précaution d'intéresser leurs commis dans les résultats de l'entreprise et souvent même de les associer formellement. Ce n'est pas la théorie, ce ne sont pas des utopistes qui, ont indiqué le remède aux inconvénients qui résultent de la situation du commis : c'est l'expérience et la pratique.
Poursuivons : outre les commis et souvent même lorsqu'il n'y a pas de commis, il y a des ouvriers dans l'eU' treprise, des ouvriers qui sont des hommes comme les autres et sujets par conséquent aux mêmes passions, susceptibles d'obéir à l'influence des mêmçs mobiles. Bai* sonnons un peu leur situation; elle est à peu près la même que celle des commis; leur récompense peut être
dans une augmentation de salaire» leur châtiment dans une diminution de salaire on un renvoi. Mais l'ouvrier, infiniment plus éloigné du patron que le commis, a moins de motifs d'espérer et de craindre ; sa perspective la plus certaine, c'est de ne pas changer .de position en travaillant à peu près autant que la moyenne. S'il travaillait davantage, son salaire augmenterait-ii? Oui, quand le travail est aux pièces; non, dans le cas contraire, gui est le plus habituel. De même, en travaillant moins, il court peu de chances de réduire son salaire, et si la moyenne du travail effectué baisse, Tentrepreneur n'a aucun moyen de Tempécher. La volonté arrêtée des ouvriers qu'il emploie peut élever impunément pour lui le prix du travail, comme on le voit trop souvent, dans tous les cas où la concurrence ne pèse pas d'un poids trop lourd sur les salaires. En cas de renvoi, l'ouvrier trouviî sur-le-champ une position équivalente, si le travail est demandé ; si le travail surabonde, l'ouvrier est renvoyé lors même qu'il n'aurait rien fait pour le mériter : il y a dans cette situation passive quelque chose de fatal, plus propre à décourager la volonté qu'à l'exciter, et cette situation, l'ouvrier n'a pas besoin d'avoir lu Ricardo pour la comprendre et la sentir.
L'entreprise industrielle, telle qu'elle est généralement organisée, peut donc être comparée à une machine qui n'a qu'un moteur, dans laquelUe les transmissions de mouvement sont d'autant plus nombreuses que l'entreprise est plus étendue et dans laquelle abondent les frottements, c'est-à-dire les pertes de force. Les défauts que nous venons de signaler brièvement sont trop évidents
ÉTUDE SUR LES ASSOCIATIONS OUVftlÈaES. 313
et trop connus do quiconque a quelque expérience des affaires pour être contestés sérieusement. Les praticiens y remédient en augmentant la force motrice, par un intérêt accordé aux commis, aux contre-mattres, aux ouvriers, par des associations qui rendent l'administration plus forte. A quoi tendent-ils par ces moyens? — A développer, le plus que faire se peut, les forces volontaires et libres que chacun des collaborateurs met au service de Tentreprise en les faisant participer aux espérances et aux craintes qui animent l'entrepreneur.
Voyons maintenant comment les choses sont établies dans l'association ouvrière. Chacun des associés est lié à la pensée unique de l'entreprise par les mêmes liens que l'entrepreneur d'industrie qui commande à des ouvriers salariés. Dans l'association, la rétribution de tous et de chacun est subordonnée aux bénéfices de l'entreprise : elle peut augmenter indéfiniment, si rcntreprise prospère ; si elle échoue, l'insuccès a pour conséquence inévitable la ruine et la faillite. La récompense et le châtiment sont présents, certains, inévitables; nul ne peut s'y soustraire. Cependant la division du travail n'éprouve aucune altération fâcheuse : l'affaire est dirigée par un seul homme, et s'il a beaucoup de surveillants il a en même temps beaucoup de collaborateurs volontaires : il peut rencontrer des difficultés, des hostilités; mais l'intérêt de l'entreprise, l'intérêt collectif tend sans cesse à aplanir les obstacles, à porler les volontés rebelles à une transaction. En outre, comme la gérance est au concours et discutée, chacun est incessamment stimulé à acquérir et à juger les qualités intellectuelles et morales nécessaires pour être
gérant. Ainsi dans Tassociation ouvrière, considérée mécaniquement en quelque sorte et comparée à Fen* treprise ordinaire, on remarque un déploiement de force volontaire beaucoup plus considérable, et les frottements, au lieu de tendre, comme dans l'entreprise ordinaire, à la dissolution de lanmchine, tendent à s'user, à se diminuer les uns par les autres, de façon à augmenter incessamment la force utile. Telles sont du moins les conditions qui ressortent nécessairement du sioiple jeu de rintérôt personnel que nous avons supposé également intelligent dans les deux cas.
Dès à présent donc, nous pouvons dire que théorique^ ment Tassociation ouvrière peut produire au moins à aussi bon marché et peut-être à meilleur marché que les entreprises ordinaires, et c'est là, nul de nos lecteurs ne l'ignore, le critérium de toute combinaison économique, Mais avant de poser cette conclusion, il est nécessaire d'examiner la seconde des questions qui font le sujet de cette étude.
2 9. — A quelles eondlUons les soeléfés ouTrlèrei i**^ possibles f
Il ne suffit pas que les sociétés ouvrières soient possibles idéalement et théoriquement pour qu'elles prennent aussitôt corps et vie. Comme tous les arrangements sociaux imaginables, elles ne peuvent exister qu'avec le concours d'un certain nombre d'idées et de sentiments, et, pour tout résumer en un mot, que dans un certain état de civilisation. Toutes les institutions dont l'histoire nous a
conservé le souvenir, toutes celles qui vivent aujourd'hui ont subi cette condition^ et il est probable que celles de l'avenir n'en seront pas exemptes. Imaginer qu*il suffit de prçcl^mer l'association puvrière pour qu'ayssitôt les sociétés de ce genre se fondent de toutes parts et trouvent dans Içuj: organisation une sorte de panacée sociale, ce serait imiter ces publicistes superficiels qui ont discuté si long^temps la forme des constitutions politiques, comme si un certain nombre de dispositions plus ou moins sensées, écrites à la spite leç unes des autres sur un morceau de papier étaient ce qui constitue une république ou une monarchie. Cette erreur ne doit plus être de notre temps et nous avons vu disputer assez longtemps sur les mots pour désirer un examen sérieux des choses.
La première condition pour Texistence et la durée d'une société d'hommes quelconque» c'est que tous les associés et chacun d'eux se forment une idée nette et aient un sentiment distinct du but de l'association et de l'ensemble des moyens par lesquels on peut l'atteindre. Dans une société fondée pour établir et développer une entreprise industrielle, le but est prochain et assez apparent, les moyens par lesquels on peut l'atteindre n'ont rien de mystérieux. Cependant l'intelligence complète de ce but et de ces moyens exige un, ensemble de connaissances morales et iptellectuelles que tous les hommes ne possèdent pas encore dans l'état de civilisation auquel sont parvenus les peuples les plus avancés de l'Europe. Il faut comprendre qu'il y a dans l'entreprise la plus simple une âme et un cofps, en quelque sorte, la pensée, la combinaison et l'exécution n)atérielle ; il faut comprendre en outre qu'il y a
un travail de prévoyance, de conservation et d'admiuistration, sans lequel le travail musculaire le plus soutenu et le plus énergique demeure inutile. Or, les ouvriers ne sont appelés ni par leur emploi dans Tindustrie ni parles habitudes qui en résultent à comprendre et à apprécier les travaux de cet ordre, qui n*apparaissent à leurs yeux et ne s'exercent que sous l'aspect d'un cammandement qui peut sembler arbitraire.
Il faut, pour qu'elle puisse vivre, que Tassociation ouvrière ne se borne pas à remplacer le travail que fait le maître dans les entreprises ordinaires, mais encore qu'elle déploie dans ceux qui la composent des qualités qui n'ont qu'une importance très-secondaire dans le travail salarié : ces qualités sont la politesse, l'affection mutuelle, les égards, l'habitude de discuter avec clarté et modération, de se contenir et de savoir transiger, sans pousser à outrance ses prétentions personnelles. A ces conditions, et à ces conditions seulement, l'association ouvrière peut se fonder et vivre.
Ainsi elle exige de ceux qui veulent y participer des conditions intellectuelles et morales plus élevées, une discipline volontaire beaucoup plus sévère que les entreprises ordinaires. Si la société manque h ces conditions, la direction de l'entreprise est incertaine, l'administration faible, l'action commerciale négligée et ruineuse, l'ordre intérieur troublé ou plutôt impossible ; de tous côtés surgissent des causes de dissolution et de mort.
Les qualités qui suffisent aux ouvriers et aux maîtres dans le travail salarié ne sauraient donc suffire aui membres d'une association ouvrière pour assurer lenr
succès; ils sont obligés de mettre en œuvre des vertus nouTciles. Dans l'entreprise salariée, la vigilance, Tactivilé, la prévoyance, la fennelé, l'esprit d'économie suffisent au maître; les salariés n'ont besoin que d'être exacts et laborieux. Si le maître est animé d'un esprit de bienveillance et de justice pour ses subordonnés ; si l'on rencontre chez ceux-ci du respect et de l'attachement pour le maître, l'entreprise prospère plus sûrement et peut s'étendre davantage; mais elle peut exister et même prospérer sans cela. Elle peut même réussir dans des conditions morales presque opposées : il y a sans doute beaucoup de frottements, des souffrances, des luttes, des forces perdues, mais enfin l'entreprise peut vivre. Dans l'association ouvrière, au contraire, l'organisation est plus délicate, plus exposée à succomber aux désordres intérieurs, tandis que, par compensation, elle est susceptible de développer une vigueur extérieure et industrielle beaucoup plus grande.
Est-ce à dire que l'association ouvrière exige de ses membres des qualités éminentes et surhumaines? En aucune façon : elle exigp tout simplement des qualités autres, d'un ordre, il est vrai, plus élevé, mais aussi dans des conditions plus faciles, plus stimulantes, si Ton peut le dire, qui imposent à l'intérêt personnel une nouvelle activité. Est-ce que la situation de l'ouvrier salarié n'exige pas de lui des qualités de prévoyance, de prudence, d'empire sur lui-même inutiles à l'esclave et rares ou inouïes dans l'esclavage? L'esclave a-t-il besoin de s'inquiéter des moyens de vivre et de se vêtir, d'élever ses enfants, d'avoir pour eux des désirs et de l'ambition? En aucune manière
Doû-seulement l'esclave n*a pas besoin de ces qualités, mais s'il les possédait, sans avoir eu méihe temps la philosophie d*Épictfete, elles feraient de lui un mauvais esclave. C*est une vérité constatée par tous les défenseurs de Tesclavage, qui en ont conclu que Tesclave était plus heureux que ^ouvrier libre et que, partant, Tesclavage était préférable à la liberté, laquelle entraînait fatalement après elle le vice et la souffrance. Les conclusions que nous tirons de ce fait sont sans doute fort opposées à celles des défenseurs de l'esclavage, mais nous n'hésitons pas à recontiattre Texistence du fait : nous ajouterons même qu'il s'est passé quelque chose de semblable chaque fois que les hommes ont fait dans leurs arrangements sociaux un nouveau pro* grès. Chaque fois un nombre plus grand d'individus ont été placés dans la nécessité de prévoir les difficultés au milieu desquelles l'humanité vit et éé développe et de pourvoir à ces difficultés, de devenir dn quelque sorte des a hommes complets. » ^C*est ce que nous pouvons apercevoir dès aujourd'hui et ce qui paraîtra bien plus claîremeut le jour où Von fera Thistoire scientifique des diverses organisations sociales et des diverses évolutions par lesquelles on a passé de l'une à l'autre. Les exigences, les nécessités de la nouvelle condition otit toujours été supérieures à celles de Tancienne ; mais en même temps èette condition nouvelle a développé che2 les hommes des fordès latentes dotil on ne «oupçonnaît pas l'existence, qùî ont suffi et pourvu à tous les besoins. Pourquoi n'en serait-il pas de même des associations ouvrières qui ne sont, après tout, qu'une modification très-légère de formes connues et pratiquées depuis longtemps ,
un développement nouveau de principes très-anciens?
Toutes les qualités requises des menobres d'une société ouvrière sont actuellement nécessaires aux membres d'un grand nombre de sociétés en nom collectif qui ont besoin d'agir ensemble, de consentir chaque jour à des concessions, de transiger, de faire abnégation de leurs prétentions personnelles. Ces sociétés, à tout prendre, prospèrent cependant et, malgré- de fréquents désastres, leur nombre augmente et leur usage se répand davantage dans les sociétés civilisées. Il reste bien encore en France un préjugé contre elles et l'on considère volontiers la condition de leurs membres comme inférieure à celle des commer*çants isolés, parce que l'on considère ceux-ci comme plus libres, c'est-à-dire comme soumis à une discipline moins sévère. Mais si Tusage des sociétés en nom collectif s'est étendu, malgré ces préjugés, s'il s'étend chaque jour au milieu d'un esprit public hostile et de mœurs plus militaires que commerciales, que faut-il en conclure? Que l'association en nom collectif ajoute à la puissance économique du plus grand nombre de ceux qui y prennent part ; car on ne peut supposer les hommes assez fous pour persister longtemps, malgré les préjugés contraires de l'opinion, à entrer librement dans un arrangement industriel qui leur serait préjudiciable.
Or, ce qu'un grand nombre d'hommes font et pratiquent, sans être des saints ni des héros, d'autres'hommes peuvent le pratiquer et le faire sans s'élever fort au-dessus du niveau moyen. Les sociétés ouvrières peuvent vivre, comme vivent les sociétés en nom collectif depuis plusieurs siècles, à moins qu'on ne prétende que les ouvriers, parée
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qu'ils sont ouvriers, ne peuvent s*élever aux idées d'administration et aux habitudes de conduite qu'exige le succès d'une entreprise. Une affirmatiott semblable serait trop contraire à des faits généraux et évidents dans toute l'Europe occidentale et particulièrement en France pour pouvoir être discutée. L'ouvrier a sans doute contre lui les habitudes, souvent mauvaises, qu'il contracte dans le travail salarié ; mais tous les ouvriers sans exception n'en sont pas atteints, et ceux mêmes qui en sont atteints peuvent changer par un grand effort d'intelligence et de volonté. Cela suffit pour qu'il puisse exister des associations ouvrières.
Lorsque Ton compare la condition de ces associatioDS à celle des sociétés en nom collectif, on trouve que celles-ci rencontrent des facilités plus grandes dans le nombre plus petit des membres qui les composent. Ce serait une question intéressante à discuter que celle de savoir si le concours des volontés est plus facile à obtenir dans un trèspetit nombre d'hommes que dans un nombre un peu plus grand; mais cette question ne saurait recevoir une solution concluante et certaine. Admettons donc l'hypothèse la plus défavorable à la thèse que nous soutenons, celle d'une difficulté croissante de concours à mesure que le nombre des associés augmente. La société ouvrière rencontrera dans le nombre de ses membres une cause de faiblesse ; mais elle trouve d'un autre côté de grandes compensations. En effet, lorsque l'on considère la position de ceux qui forment des sociétés en nom collectif et le but de ces sociétés, on voit que chacun de ces associés se considère comme soumis à des liens temporaires, à une gêne dont il espère
sortir en faisant une fortune : Tavenir des associés est distinct de celui de la société et de là naissent une multitude de désprdres et de causes de dissolution. Au contraire, dans une société ouvrière, le nombre des membres et la médiocrité de l'avoir de chacun ne permettent pas une ambition aussi impatiente. Chacun n*|^et ne peut avoir d*autre avenir que celui de la société : il prospère avec elle et souffre avec elle ; il peut et doit voir en elle l'avenir de ses epfants auxquels il ne peut songer à préparer une vie oisive. La société peut être pour lui une caisse de secours et de retraite, une sorte de providence contre tous les accidents auxquels peut remédier la prudence humaine; toutes ses pensées d'avenir, si étendues qu'elles puissent être, ne peuvent guère dépasser l'avenir de la société. Bien au contraire, la société est l'avenir et le but le plus lointain des pensées de celui qui en est membre : elle devient en quelque sorte une partie de lui-même. Au lieu d'avoir devant lui une vie de travail commandé et involontaire, exposé à une multitude d'accidents, le membre de la société ouvrière a devant lui une vie de travail continu, mais auquel son intelligence, sa volonté, toutes ses facultés morales sont appelées à prendre plus de part, et, au lieu d'un avenir de quelques jours, il voit s'ouvrir des siècles à ses pensées et à ses projets. Il faudrait connaître bien peu la nature humaine pour ne pas comprendre l'importance d'un pareil changement, pour ne pas voir que ce changement de situation peut suffire à ameûer l'ouvrier à une entente plus élevée de son intérêt personnel. Or, on le sait, à mesure que l'entente de l'intérêt personnel s'élève, elle se rapproche davantage des lois éternelles de la morale jus-
qu'à se confondre avec elles. N'est-ce pas le sens de ce verset de TÉvaûgile : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et tout le reste vous sera donné par surcroît? »
le demande pardon au lecteur d'insister sur ces consi* dérations morales, qui peuvent au premier abord sembler étrangères à not|| sujet et à l'économie politique. Mais quand il s'agit d'arrangements industriels, de contrats de travail, faits qui ne sont pas assurément étrangers à la science, il s'agit de placer dans un certain ordre de fonctions et de mettre en activité un certain nombre de volontés libres : toutes les circonstances, toutes les considérations qui peuvent exercer un empire sur ces volontés, sur ces lois morales exercent de toute nécessité une influence plus ou moins grande sur les deux grands phénomènes purement économiques de la production et de la consommation. On ne saurait donc, ce me semble, observer avec un soin trop minutieux toutes ces circonstances et considérations qui, minimes quelquefois en apparence et même en réalité, produisent cependant des etTets considérables et engendrent des phénomènes économiques très-matériels et très-positifs. Les lois morales, suivant lesquelles se déve* loppent les volontés libres desquelles émane le travail industriel, méritent certainement autant d'attention que les lois physiques et chimiques, dont la connaissance met à la disposition de l'homme les forces de la nature.
Revenons aux associations ouvrières et aux conditions de leur existence : rappelons un phénomène observé depuis longtemps et qui a préoccupé les plus grands esprits. Lorsque des hommes sont placés dans des conditions telles qu'un effort de volonté leur soit néces-
ÉTUDE SUE LES ASSQGUTIONS OUVRIÉEES. 323
saijPB pour y vivre et 8^y maintenir, cet effort de volonté Ba QQaoque jamaîa ou manque rarement, et il peut se manifester par des phénomàdes extraordinaires/ comme par exaoïple par robservatîoo de la loi morale dans des cofidi^tions d'immpr^ité et par des violations de la morale dans des cwditipns normates sous un grand nombre de rapports. Pascal a remarqué que les voleurs observaient fidèlem^at entre eux e/ertaines règles, iBt M. de Toequeville a C^t sur )e po^Qt d'honneur féodal des observations pleines de sens et de justesse. De môme n*y a-t-il pas un esprit de eorps, i|n ppint d'bonneqr, dans certaines professions? Saos ^Dlrer à ce sujet dans aucun détail, tout le monde ne Goonaitril pas le scrupule avep lequel les joueurs acquittent ce qu'ils appellent des dettes d'bnnneur? L'ac^ quit d'un engagement à Téchéanee n'est-il pas aux yeui du commerçant le devoir par eiLcellenoe, celui qui domine tous les autres et dont l'observation peut au bas<4n dis* peaser des ai^tres? Qui peut dputpr que Ve|jy9tw«is des aseociatioDS puvrières développerait cbex leur« marbres un esprit de corps, un i^nX d'hoDpj»ur en opposition aux principiee da dissolution dont elles pourraient être vsenaeées par le jeu naturel 4as passions bi^Mines. J£b bieni ee point d'IwAneur, Ipip d'être coptrmre h la morale, serait essentiellement moral : ce serait le respect des règlements intérieur, des lo^ intérieures de Tassaciation*
Nous croyons avoir établi que les sociétés ouvrières peut* vent exister» et indiqué les conditions auxquelles elles peuvent exister. Est-ce à dire qu'il faille les établir vio-*' lemmeat, dans toutes les branches d'industrie, comme un remède à tous les maux? En aucune manière. Puisque les
conditions les plus indispensables de rexisteûce de sociétés semblables sont des* conditions de liberté, il est clair qu'elles ne peuvent se fonder utilement que par les efforts libres de ceux qui veulent en être membres, sans tutelle d'aucune sorte. Tout ce qu'on peut demander des pouvoirs sociaux, c'est de n'opposer aucun obstacle à leur formation et à leurs développements. Il est clair également que l'association ouvrière, exigeant de ses membres des qualités morales d'un ordre élevé, ne peut se développer que lentement, et ne peut devenir de bien longtemps la forme la plus répandue et bien moins la forme universelle de h coopération dans le travail industriel. C'est pour cela que cette association ne devait donner lieu ni aux espérances sans limite, ni aux craintes et aux haines dont elle a été l'objet.
Il serait bien désirable de pouvoir écarter d'une discussion sérieuse un mot déplorable, parce qu'il n'a aucun sens déterminé, et dont on a bien étrangepient abusé, le mot de sodalisme. Aux yeux d'un grand nombre de personnes, émues encore par des querelles récentes et acharnées,, association, et surtout association ouvrière, et socialisme sont deux mots synonymes, qui désignent l'un et l'autre quelque chose d'affreux ou d'adorable, selon le point de vue auquel on se place, mais en tout cas quelque chose d'indéfini, d'inconnu que l'on craint ou que l'on désire, ou plutôt que l'on a craint ou désiré, sans trop bien savoir pourquoi. Ici nous croyons pouvoir, sans entrer dans des explications et des digressions inutiles, dire en peu de mots ce qui est nécessaire pour ne laisser aucune équivoque sur notre pensée à cet
ÉTI70Ë SUA LES ASSOCfATIONS OUYRIÈRES. 325
égard, particulièrement en ce qui touche à notre sujet.
On a remarqué, dans les projets d'améliorations ou de réformes proposés de notre temps, deui tendances distinctes et opposées : «les uns ont demandé une réduction de la liberté dans l'organisation économique de la société et une extension des attributions de l'autorité et de la contrainte; les autres, au contraire, et parmi eux il faut compter, presque sans exception, tous les économistes depuis Quesnay jusqu'à ce jour, ont soutenu qu'il fallait étendre le domaine de la liberté et restreindre les attributions de l'autorité coercitive. A laquelle de ces deux tendances se rapporte l'idée de l'association ouvrière? Évidemment, il ne peut y avoir sur ce sujet aucun doute : à la tendance vers la liberté. Peu importe que cette idée soit née et ait été produite parmi ceux qui, sous quelques autres rapports, pouvaient avoir des tendances opposées ; il ne s'agit, il ne peut s'agir ici que des idées et des choses en elles-mêmes, indépendamment des contradictions et des inconséquences qui peuvent les avoir favorisées ou combattues, lorsqu'elles ont paru pour la première fois dans le monde.
En réalité, que s; passe-t-il, lorsqu'il se constitue une association ouvrière? Des hommes qui la veille tiraient leurs moyens d'existence d'un travail sur la direction duquel ils n'exerçaient ni ne pouvaient exercer aucune action, qui n'avaient aucune chance à courir dans le résultat heureux ou malheureux de l'entreprise à laquelle ils se trouvaient attachés, se placent le lendemain dans une condition tout au|re. Désormais tous leurs actes ont sur
leur sort des conséquenôes directes et itnmédl&tes : s'ils travaillent peu, sans activité ni ardeur, s*ils dirigent tnal leur tmvailj 8*ils n'économisent phs avëè lé plus grand soin les outils et mdtières premières, s'ils pàssetit à discuter le tera|»s destiné à produire, s'ils résistent à Faction de prétoyanee dt de dy^eôtion de la gérance, Ten* treprise ëouffre, leui' salaire diminue et leur hilne est certaine; 8i« atl contraire, ils traTaillent aVec drdeur, s'ils savent prévoir et bien dirig6r leurs efforts, lilénager outils et matières, aider et faciliter, pour ce qui les coùcerne, le travail d'admlnistratiod et de direction de la géradce^ il y ^ mille i parier contre un qttè leur salaire augmentera par la prospérité dé réntre{)rlse. Ils apprendront à compter^ à prévoir^ à augmenter et à réduire leurs dépenses, à comprendre que leurs retenus dépendent surtout, sinon uniquement^ de leurs efforts. N'estce pas là un accroissement, noû de la libei^é théorique, qUe Ton édnsidère U'op ëoUVent fcomme Une abseticé de sujétion personnelle^ mais de la liberté vfale, responsable^ essentiellemedt morille et pi'dtlque, dout lé dételop" pertietit se ttadUit totijours pai< une augmentation de force industrielle? N'est-ce pas une aUgmentdtioU de Itt liberté telle que l'ont domi^Hse Quesnâiy - et Turgot, Smith, i^-B. Bay^ DuUoyer, et généralement tous les économistes? Il est impossible de le contester.
C'est eu même temps une extension du tait de la firopriété; On a depuis longtemps observé qUe la propriété était une cdUséquence et en quelque sot'te un appeiidite nécessaire de la liberté, un élément de force, uti principe d'ordre et de moralité, un stimulant pour la prévoyance
ÉTUPE SUR LES A890€UTIONS OUTBIÉRES. 327
et le trataiL Eb bien! rassoeiatioa ouvrière augmente direotement le nombre de oeux gui sont appelés ^ partiel^ per aux soucis et aux soins, en môme temps qu'aux jouis- ' sances de la propriété. A ce point de vue donc elle est un progrès dans Tordre des développements du travail et de la liberté, dans la ligne indiquée par toutes les études économiques les plus élevées et les plus fécondes* Voilà tout ce qu'il importe de constater et de savoir, sans s'arrêter à ce noir épouvantail qui réside dans un mot : 8(h eialisme, indigne de l'attention des hommes sérieux que n'aveuglent pas un stupide esprit de parti, des préjugés étroits et sans cause.
6n s'étonnera peut-être que, dans l'énumération des conditions d'existence des sociétés ouvrières, nous ayons omis de mentionner la possession d'un capital. C'est que cette condition n'est pas spéciale à l'association ouvrière ; elle est imposée généralement à toute entreprise industrielle, quelle que soit sa forme, et les ouvriers ne sauraient pas plus s'y soustraire en s'associant que les entrepreneurs d'industrie. Que l'absence de capital impose à la formation des sociétés ouvrières un obstacle permanent et général, c'est ce qu'il serait puéril de contester; mais il ne faudrait pas non plus considérer cet obstacle comme insurmontable. Les capitaux recherchent beaucoup plus qu'on ne semble le croire ceux qui savent les conserver et les augmenter par le travail, et chaque fois que les associations ouvrières auront fait leurs preuves, produit à bon marché et réalisé des bénéfices, elles n'éprouveront pas plus de difficultés, quant aux capitaux, qu'un grand nombre de jeunes gens sans fortune qui s'élèvent chaque jour,
par la persévérance et le travail, à la direction des entreprises : ce sont de ces difficultés qui, loin d'arrêter les 'hommes de cœur, les stimulent et les forcent à déployer toutes leurs ressources. Ajoutons que les associations ouvrières ont dans le nombre même de leurs membres un moyen de créer un capital, par Téconomie, dont l'entrepreneur sans fortune ne dispose pas. Au surplus, et pour dire toute notre pensée sur la difficulté qu'oppose aux progrès de l'industrie en général l'absence de capital, nous croyons qu'elle a été généralement fort exagérée, parce qu'on a pris l'effet pour la cause. On a dit, par exemple, et l'on répète chaque jour,* que l'agriculture française et en particulier la petite propriété manquent de capitaux. Est* ce vrai? Voyez ce paysan d'un département de l'est : il a travaillé sans art, mais avec obstination, pendant des années, au bout desquelles, à force d'économie, il a réalisé une somme de 1,000 fr. Est-ce que les capitaux lui manquent? Nulle- . ment : il les possède, il les touche, il les tient dans sa main; il va les verser chez le notaire. Pourquoi? Pour acheter une terre qui lui coûte 3,000 fr. Ah! voilà la folie, dites-vous, et avec raison : cet homme, qui va s'endetter, aurait pu augmenter ses revenus en employant cette somme à acquérir plus.de bétail, plus de fourrages, plus d'engrais. Pourquoi ne prend-il pas ce parti? Ce n'est pas faute de capital, c'est faute de connaissances suffisantes. Ne dites donc plus que c'est l'absence de capital, dites que c'est l'absence de jugement et d'instruction pratique qui cause sa misère ; ou, si vous voulez, dites que les capitaux manquent à la terre, mais non au cultivateur. À
considérer les choses en général et de haut, on peut dire que dans nos sociétés modernes les capitaux ne manquent pas à ceux qui savent les employer actuellement et utilement. Ils ne manqueraient pas plus aux sociétés ouvrières qu'ils ne manquent aux petits propriétaires
{3. — lies expériences qui ont iiiiItI la réTolntlon de PéTTler prouTent-elles quelque cboM» contre l'Idée de 1' «Mioclatlon ouvrière f
Bien qu'il n'entre pas dans le plan de cette étude d'exposer et de discuter des faits historiques, et qu'elle doive se limiter à une discussion purement théorique, il est impossible de passer entièrement sous silence les nombreuses expériences d'associations ouvrières qui ont été faites à la suite de la révolution de Février. Je ne sais ni ne veux savoir lesquelles de ces associations peuvent avoir survécu, quelles sont les causes de leur durée, quel a pu être leur succès ; je ne vois aucune utilité à appeler la lumière sur elles en ce moment, et nous- supposerons, si le lecteur veut le permettre, que toutes les sociétés ouvrières fondées en France à cette époque ont péri, en le priant de nous dispenser d'entrer dans l'examen et l'exposé des causes naturelles ou violentes, économiques ou politiques qui ont amené leur dissolution. Considérons-les comme un fait d'histoire ancienne, et reconnaissons sans hésiter ce qui est vrai, que la majorité de ces associations ont péri par des causes naturelles, «par des vices de constitution, parce qu'elles ne satisfaisaient pas aux conditions indiquées plus haut.
Le mouYement d'opinion qui donna naissance aux associations de 1848, 1849, 1850, n'était pas fondé sur les considérations que nous venons d'exposer t il avait pour point de départ deux idées radicalement fausses, de ces idées qui ne peuvent subsister qu'à la faveur de la surexitation produite par l'esprit de parti. On croyait : r que les entrepreneurs étaient des parasites oisifs qui ne prenaient aucune part à la production, et l'on concluait que les sociétés ouvrières économiseraient tout ce qui, dans la répartition des produits, revient au chef de l'entreprise ; 2' qu'on pouvait se passer du concours du capital aussi bien que de celui de l'entrepreneur. Toutefois- cette seconde erreur était beaucoup moins générale que la première. Ainsi, les ouvriers s'engagèrent dans les associations sur la foi de deux illusions, et quolques-uns y en ajoutaient une troisième sur l'égalité des salaires. Si l'on se rappelle en outre l'état de stagnation dans lequel se trouvaient alors les affaires, on conviendra qu'il était difficile de fonder une entreprise dans de plus mauvaises conditions. Aussi des difficultés que tout homme d'affaires expérimenté aurait considérées comme insurmontables ne tardèrent pas à s'élever devant les associations ouvrières. Celles dont les membres n'avaient songé qu'à obtenir une amélioration rapide et facile de leur position ne tardèrent pas à succomber. A peine quelques-unes d'entre elles furent-elles soutenues pendant quelques mois p^ l'espoir de prendre part au crédit de trois millions ouvert par la Constituante aux associations ouvrières, crédit employé, comme il était presque inévitable, en faveur de sociétés mal constituées et souvent établies, non sur l'initiative des ouvriers, mais
sur celle d'entrepreneurs qui désiraient liquider une situation embarrassée.
Quelques-unes des sociétés avaient été fondées par des hommes dont Tidéal était plus élevé et qui se propo» salent pour but une transformation sociale. L'enthousiasme que leur inspirait la grande mission qu'ils s'étaient eul-mémes imposée, les encouragements des amis, la résistance même des ennemis, leur firent trouver en euxmôities des ressources d'activité et de patience dont trèsprobablement ils n'avaient jamais soupçonné l'existence. On tit alors un phénomène qui, sans être commun, n'est cependant pas rare dans Tbistoire : des hommes atteindre, sous l'empire d'une illusion, un but autre et plus grand que celui qu'ils se proposaient, surmontant des difficultés dont ils n!avaient aucune- idée au point de départ et qui les auraient peut-être détournés de leur entreprise, s*ils les avaient connues. Le petit nombre de documents recueillis sur les premiers mois d'existence de quelques-unes de ces sociétés resteront comme un des chapitres les plus ctirieux de l'histoire de notre temps. Tous les obstacles que la prudence expérimentée aurait prévus se sont présentés successivement, à l'improviste, aux associations. 11 leur a fallu apprendre la nécessité d'un capital, apprendre à' vendre et à acheter, à administrer, à organiser la discipline d'un atelier oii règne Tégalité, pourvoir aux chômages, etc. Tous ces obstacles ont été surmontés par quelques-unes avec un bonheur, un sens pratique et une moralité qui font le plus grand honneur aux hommes qui ont pris part à cette grande tentative. Ajoutons qu'ils out souvent abordé avec bonheur des difficultés d'un ordre plus
332 APPE^'i>ic£.
élevé, en prenant des mesures remarquables pour Tamélioration industrielle et morale des sociétaires.
Le premier trait qui frappe l'économiste à la lecture des publications dans lesquelles se trouve consignée Thistoire des premiers efforts des associations ouvfières est l'effort extraordinaire de travail et d'économie auquel se sont volontairement soumis les sociétaires. Que de travail employé, non-senlement à la fabrication proprement dite, mais à la comptabilité générale et particulière, à Tétude et à la discussion, à Tapplication des actes de société, règlements d'ateliers et de discipline! Quelle économie pour épargner, sur des salaires courants, c'est-à-dire en générai minimes et peu assurés, des capitaux relativement considérables! quel déploiement de liberté véritable dans ces groupes d'hommes où il a fallu que la volonté de chacun se disciplinât et fit des concessions, que les amours-propres et les vanités d'atelier fléchissent! — Quelques personnes ont pu conclure que ces efforts, justement parce qu'ils étaient extraordinaires, ne pouvaient se soutenir; n'est-il pas contraire aux habitudes constantes de l'homme d'acb^ ter par un grand travail ce qu'il peut obtenir par un travail moindre ?
Nous conviendrions volontiers de l'exactitude de cette observation, si, par le fait seul qu'ils se sont associés, les ouvriers étaient assujettis à passer des années dans des épreuves comme celle de 1849 et 1850 et si, eu définitive, ils n'obtenaient du travail ainsi dépensé que les résultats qu'ils retirent du travail salarié. Mais, d'une part, ce n'est pas l'association qui a imposé de si rudes sacrifices aux premiers débutants : ce sont les erreurs théoriques par
ÉTUDE SUR LES ASSOCIATrONS OUVRIÈRES. 333
lesquelles ils avaient débuté; c'est leur volonté de travailler sans capital qui les a mis dans la nécessité, non de travailler ainsi, mais de former leur capital ; c*est leur volonté de se passer de direction commerciale quiles a forcés de devenir eux-mêmes plus ou moins commerçants. Les seuls travaux supplémentaires que Tassociation ajoute au travail salarié sont des travaux presque tous intellectuels et moraux, comme Fattention apportée à la comptabilité et au mouvement général des opérations et la retenue qu'impose la nécessité d'ordre et d'enlente collective. Or, on le sait^ les travaux de l'inteUigence et du cœur, loin d'être une fatigue, sont un délassement, lorsqu'ils ne dépassent pas une certaine mesure, pour les hommes voués au travail des mains.
Il faut observer en outre que si le travail de l'ouvrier est plus grand dans l'association que dans l'entreprise ordinaire, sa rémunération est tout autre. Dans Tentreprise ordinaire, l'ouvrier est entièrement subordonné, désintéressé dans les émotions viriles qui sont le résultat de la conduite générale de l'affaire, tandis que dans l'association il est copropriétaire et comme tel intéressé, non transitoirement et pour quelques jours, mais d'une manière directe, permanente dans l'entreprise : l'avenir, qui était auparavant fermé devant lui, s'ouvre avec de longues perspectives. Aussi cette influence si utile, si moralisante qu'exerce sur l'homme, dans toutes les situations de la vie, l'étendue de ses pensées et de ses projets dans le temps, s'est fait immédiatement sentir dans les associations ouvrières de 1849, dont chaque membre est devenu un homme nouveau en quelque sorte, et a conçu des besoins
nouveaux. Au lieu de dissiper avec insouciance, au jour le jour, son salaire quotidien, chacun a sopgé aux accidents de la vie, aux maladies, à la vieillesse, à Tapprentissage, à Téducatioif des enfants, à assurer au travail, non un sa-» laire plus élevé, mais un emploi régulier et continu r partout rivrognerie et en général les halûtudes grossières ont été condamnées et proscrites dan^ les fèglemests d'atelier»
Ces changements dans les habitudes, ces transfor&mtions morales et intellectuelles n'avaient rieu d'extraordinaire ni même d*étonnant : ils n'étaient que Teffet de lois observées par tout ceux qui ont étudié avec quelque attention Thistoire des développements de Thumanité. Qui a jamais songé à contester les effets moraux qu'exercent sur rhomme ou sur la famille isolée la petite propriété, la jouissance d'un bail à long terme et en général une eoodi^r tion tolérable d'existence garantie par 1^ loi ou par la ae^ât tume? Est-ce que l'ouvrier libre ne travaille pc^ plus, beaucoup plus que Tesclave ou que le serf? Demande! cependant à cet ouvrier s'il voudrait échanger sa conditioa contre celle de l'esclave ou celle du serfl It travaille davantage, mais il obtient en échaqge de son travail un« position plus élevée dans l'échelle du dével^^peoaent bu^ main : il satisfait des besoin^ intellectuels et moraux inconnus du serf et surtout de Tesclave* C'est pourquoi, bien que cel4 pelisse paraître paradoxal à ceux qui n'observent que la siiperfieie des choses, l'ouvrier libre donne proportionnellement à son salaire ou, si l'on veut, à sa part dans la consommation des produits annuels» pl^s de travail que le serf et qu^ )'^$clavc. Pour((|iiiioi ce phénomène^ sans
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lequel il serait si difficile de comprendre comment le travail libre s'est substitué à Tesclayage, ne se reproduirait-il pas lorsqu'il s'introduit un mode nouveau de coopération dans le travail, évidemment plus avancé que les précédents dans la série des développements successifs de la liberté humaine? Ce qui serait étrange et paradoxal, ce serait que, par dérogation à une loi historique généralement reconnue, ce phénomène ne se manifestât pas.
Des expériences déjà faites et constatées, on peut conclure hardiment que Tidée de Tassociation ouvrière a passé avec succès par toutes les épreuves, une seule exceptée, que Ton peut à bon droit considérer comme la plus dangereuse à tous égards, celle qui résulterait de la possession et de Tadministration de grands capitaux : sous tous les autres rapports on peut dire que l'expérience a été complète et décisive. Malgré notre répugnance à citer, dans une discussion purement théorique, des faits particuliers, nous croyons que le lecteur nous pardonnera de lui rappeler ici quelques passages de la brochure si intéressante publiée en 18S1 par M. Cochut sur Thistoire de quelques* unes des associations ouvrières de Paris.
Après avoir passé par les erreurs et les crises les plus inouïes, les ferblantiers-lampistes avaient réalisé en dix-» huit mois un capital de 16,206 fr. dont 4,683 fr. de cotisations et le reste comme résultat de bénéfices commerciaux. Les menuisiers en fauteuils, qui avaient, il est vrai, obtenu du crédit 37,724 fr., avaient réalisé un bénéfice capitalisé de 23,172 fr. Ces succès, médiocres par eux-mêmes, ont un grand prix aux yeux de ceux qui savent avec quelle peine l'homme parvient à tirer de lui^
même un premier capital qui lui sert ensuite à en acquérir un plus grand.
On a cité plusieurs fois et avec raison le passage de la brochure de M. Cochut, relatif aux facteurs de pianos; cependant nous croyons devoir le citer encore, après avoir rappelé que cette association a été fondée par des hommes qui avaient sollicité un crédit du gouvernement et qui n'avaient pas cru devoir accepter une offre qu'ils jugèrent insuffisante.
« Quatorze hommes se dévouèrent pour donner un exemple. Quelques-uns d'entre eux, qui avaient travaillé à leur propre compte, apportèrent, tant en outils qu'en matériaux, une valeur d'environ 2,000 fr. Il fallait, en outre, un fonds de roulement; chacun des sociétaires
opéra, non sans peine, un versement de 10 francs
Bref, le 10 mars 1849, une somme de 229 fr. SO c. ayant été réalisée, l'association fut déclarée constituée.
» Ce fonds social n'était pas même suffisant pour l'installation et pour les menues dépenses qu'entraîne au jour le jour le service d'un atelier. Rien ne restant pour les salaires, il se passa près de deux mois sans que les travailleurs touchassent un centime. Comment vécurent-ils pendant cette crise? Comme vivent les ouvriers pendant le chômage, en partageant la ration du camarade qui travaille, en vendant ou en engageant pièce à pièce le peu d'objets qu'on possède.
» On avait exéicuté quelques travaux. On en toucha le prix le 4 mai 1849. Ce jour fut pour l'association ce qu'est une victoire à l'entrée d'une campagne... Pendant un mois encore, il fallut se contenter d'une paie de S fr. par
ÉTUDE SUR LES ASSOGIATIOjSS OUVRIÈRES. 337
semaine. Dans le courant de juin, un boulanger, mélomane ou spéculateur, offrit d'acheter un piano payable en pain. On fit marché pour 480 fr. Ce fut une bonne fortune pour l'association : on eut du moins l'indispensable...
n Cependant Tassociation, composée d'ouvriers excellents, surmontait peu k peu les obstacles et les privations qui avaient entravé les débuts. Ses livres de caisse offrent les meilleurs témpignages du progrès que ses ins* truments ont fait dans l'estime des acheteurs. A partir tlu mois d'août, on voit le contingent hebdomadaire s'élever à 10, à 15, à 30 fr. par semaine; mais cette dernièresomme ne représente pas tous les bénéfices et chaque associé laisse à la masse beaucoup plus qu'il n'a touché... Chaque semaine, avant de s'allouer leurs propres salaires, ils prélèvent la somme nécessaire pour acquérir des matériaux de premier choix. On, règle la paie du samedi sur la somme qui reste en caisse après toutes les dépenses utiles à la société, et la portion de salaire qui n'est pas payée est portée à Y avoir du travailleur.
» Le. salaire est payé aux pièces suivant des tarifs discutés en assemblée générale. Les résultats correspondent à ce que les bons ouvriers obtiennent dans les autres maisons. 11 y a de plus une part proportionnelle au bénéfice qui est réglé par tête, et qui a représenté jusqu'à présent 1 fr. en sus par journée de dix heures. Une retenue doit être faite sur l€; contingent de chaque sociétaire jusqu'à ce qu'il ait complété un apport de 1 ,000 fr. Au-dessus de cette somme, l'argent qu'on laisse pour enrichir le fonds social porte intérêt à 5 pour 100. U y a eu déjà plusieurs placements de ce genre.
» Un tel régime exige une comptabilité dont s'effraieraient de vieux commerçants. Une des choses qui nous ont le plus surpris dans les associations, où Ton voit tant de choses surprenantes, c'est la netteté et la précision a^ec lesquelles les registres sont tenus par un des ou^iers associés. Chez les facteurs de pianos, trois comptes soDt ouverts au noifi de chaque sociétaire, de manière qu'il puisse se renseigner à toute heure sur le mouvement général des affaires et sur sa double position personnelle, comme actionnaire et comme salarié...
» L'association des facteurs de pianos compte aujourd'hui trente-cinq membres, tous asssociés : elle n'emploie pas d'auxiliaires. De vastes ateliers ou magasins quelle loue 2,000 fr. lui suffisent à peine. A la fin de 1849, son actif s'élevait déjà à 23,921 fr. A la fin de 1850, son inventaire, arrêté le 31 décembre, a présenté les ^résultats suivants :
AcHf.
PasHf,
Oatils et ustenBiles. . 5,922 fr. 60
GapiUi social . . .
2,050 fM
Marchandises. . . . 22,972 28
Dû aux sociétaires (ca-
Argent en caisse . . 1,021 10
pital en formation) .
EffeU en portefeuille . 3,540 »
D&aux adhérenU (d«).
Débiteurs par comptes. 5,861 90
Créanciers par comptes
39,317 fr. 88
39,317 fr.88
Il n'y a dans les résultats constatés par M. Cochut dan» les lignes qui précèdent rien d'artificiel ni de fictif. Lo capital réel est formé, ôoinmé tous les capitaux, par le travail et l'épargne. Les salaires Sont égauï à ceux des ouvriers des bonnes maisons, c'est-àMÎire au cours du marché. Dans ces conditions normales, qui n'exigeaient plus aucun effort excessif et exceptionnel de la part des sociélaires,
ÉTUDE SUK LBS ASSOCIATIONS OUVRIÈRES. 339
Tentreprise vivait et grandissait. Elle allouait, en outre, à ses malades « la paie comme s'ils travaillaient et de plus une allocation gratuite de 10 fr. par semaine, i» Elle était donc viable et très-viable aux yeux de Téconomiste le plus exigeant; elle ne pouvait mourir que par ce relâchement de discipline et de vigilance qui fait périr chaque jour tant d*entreprises constituées sous le régime des salaires et qui est une infirmité, non de tel ou tel système de coopération, mais de la nature humaine.
Empruntons encore à la brochure de M. Cochut quel' ques lignes relatives à Thistorique de l'association des tourneurs en chaises.
« Quinze hommes se présentèrent. On recueillit une valeur de 180 fr. en outils ; en ajoutant à l'apport des fondateurs les cotisatio&s volontaires des adhérents Don asso* ciés, on réalisa une somme de 313 fr. Munie de ce capital, Uassociation se déclara constituée le 14 octobre 1848... S'il eût fallu, selon l'usage, payer le loyer à Tavance, rétablissement eût été impossible : on obtint un délai. Presque tout l'argent disponible fut employé en achats de bois. L'un des gérants, chargé de ces acquisitioùs, iùet les bois sur une charrette à laquelle il s'attelle. Après avoir sué sang et eau dans le trajet, il etitre triomphant dans la couf en montrant à ses collègues les premiers matériaux mis àleuf disposition. A ce moment, il glisse âous son fatdeau, tombe et se casse le pouce. Chacun des associés se sent blessé au cœur, et, sans savoir encore comment 11$ vivront eux-mêmes, ils décident que le chef de leur choix sera soigné aux frais de tous.
i> Les cinq premiers mois furent des plus rudes. Le boitf
manquant pour occuper tout le monde, on était obligé de réduire le travail à la moitié ou aux deux tiers de la journée. Lé peu qu'on réalisait en argent était employé aux achats de matières premières pour accélérer le travail. Aussi ne toucha- t-on rien pendant les premiers temps, et quand les partages commencèrent, ils furent de 8 fr. par semaine, c'est-à-dire de 83 centimes par jour. On parle souvent dans les ateliers de ce qu'eurent à souffrirplusieurs de ceux qui traversèrent le premier hiver, mal nourris, sans chaussures et à peine couverts par des vêtements de toile, mais ne se plaignant pas et ne bronchant pas plus au travail que le soUat au feu.
» Les quinze fondateurs qui ont supporté cette première campagne ont du moins obtenu la récompense qu'ils ambitionnaient, A partir de février 1849, on eut assez de matériaux pour faire la journée pleine; on fut même bientôt en mesure d'éviter le chômage, en préparant le travail à Tavance, dans l'intervalle des commandes. Dès lors, l'existence de l'association fut assurée, et elle put élargir ses rangs, en offrant aux associés entrants une rémunération de plus en plus favorable.
» Les tourneurs en chaises n'ont rien reçu du gouvernement sur le fonds des 3 millions. — Est-ce que vous avez éprouvé un refus? avons-nous dit. — Nous n'avons rien demandé. — Est-il possible, lorsque vous aviez tant à souffrir? — Nous avons voulu ne rien devoir qu'à nmwntêmes et rester libres. »
Cette association, comme celle des facteurs de pianos, avait à la fin de 1850 réalise, sur des salaires moindres, un capital d'environ 17,000 fr. Elle était remarquable par un
sentiment moral très-élevé et par des règlements d'atelier noblement sévères. Ce même caractère était remarquable à un plus ou moins haut degré dans toutes celles des associations ouvrières qui avaient réussi. L'expérience faite à cette époque avait pleinement établi que Tassociation ouvrière était une forme de coopération viable et à quelles conditions cette forme de coopération pouvait vivre et grandir,
1 4» -• CoseliutloB.
n est très-vrai cependant que les sociétés ouvrières de Paris n'ont pas réalisé toutes les espérances qu'elles avaient d'abord fait naître : mais est-ce la faute de ces sociétés? N'est-ce pas plutôt celle des personnes qui avaient conçu des espérances chimériques? Et parce que ces espérances auraient été déçues, faudrait-il conclure que l'association ouvrière est une utopie, un dada de notre époque, une folie passagère, et par conséquent sans doute que la forme de coopération dans le travail la plus usitée aujourd'hui, avec un entrepreneur responsable et des ouvriers salariés, est la meilleure ou la seule qui puisse donner de bons résultats? Faut-il dire que les résultats définitifs des expériences faites en 4849 et 1850 n'ont pas été satisfaisants? Nous ne le pensons pas et nous sommes persuadé que l'as-sociation ouvrière a devant elle un grand avenir.
Mais, en reconnaissant sans hésitation que cette forme est la plus satisfaisante et la plus parfaite de celles qui ont été essayées jusqu'à ce jour, nous constatons en même temps que c'est la plus délicate, la plus fragile, celle qui
exige de tous Les l\pmme8 engagés dans Tentreprise la plus grande somme de qualités intellectuelles et morales, le plus d'activité, d'ordre et de vigilance. C'est assez dire que nous ne croyons pas que son emploi puisse être promp ni fort étendu, ni qu'il puisse se généraliser, ni surtou qu'il appelle le concours de l'autorité publique. L'associa* tion ouvrière doit être abandonnée à elle-même, s'élever par ses propres forces, vivre de sa vie propre, sans demander aiitre chose aux pouvoirs publics qu'une législation sur les sociétés qui lui permette de vivre et la bienveillance que méritent tous ceux qui, sans empiéter eu quoi que ce soit sur les droits et la liberté d'autrui, font des effoits légitimes pour améliorer leur condition.
L'association ouvrière a les mêmes titres à l'équité et à la bienveillance de l'opinion, qui est aussi un pouvoir et le plus fort; elle a droit surtout à l'équité et à la bienveillance, en même temps qu'à l'attention sérieuse des économistes, à cause de l'infiuence qu'elle peut exercer sur la production et la consommation des richesses et de celle qu'elle exerce certainement sur la distribution. Quel qu'ait été le sort ultérieur des associations fondées pendant la République, elles ont été extrêmement utiles, par l'exemple qu'elles ont donné et par l'enseignement qu'elles ont répandu. Assurément aucun des hommes qui y ont pris part ne croit aujourd'hui que le capital soit un élément accessoire et parasite dans une entreprise ; aucun d'eux ne croit que le travail de l'entrepreneur, du commis et de tous ceux qui ne se livrent pas directement au travail manuel soit nul et inutile. Aucune déclamation ne saurait aujourd'hui ébranler des convictions produites par une
expérienc^praiique de plusieurs annéee. Ces hommes ont appris eu même temps comment le capital se fonne et se conserve; ils ont senti le prix de l'épargne et de Tart d'administration ; ils sont devenus des hommes plus com** plats, plus puissants dans la production industrielle. Le résultat de cette grande expérience, fût-il définitif comme on Ta dit et peu satisfaisant, aurait encore été utile pour le public ; les efforts, les souffrances n'ont été le lot de personne qui ne s'y fût volontair.ement exposé.
Nous ignorons, ainsi que nous l'avons déjà dit, le sort des sociétés ouvrières fondées en France* sous la Repu-* blique, et nous sommes porté à croire qu'elles auront succombé, soit par la faiblesse de leurs membres, soit sous le poids des hostilités imméritées dont elles ont pu être l'objet. Peut-être n'étaient^Ues pas dans un milieu con<« venable pour vivre, chez un peuple qui, prompt à s'en-» gouer, abhorre cependant les innovations et n'a pas de goût pour la liberté. Il ne faudrait pas s'étonner de voir cette idée de l'association ouvrière, comme tant d'autres, conçues en France et aussitôt proscrites par les préjugés, aller chercher sous un ciel plus rude, parmi des hommes moins bien préparés à l'accueillir sous plusieurs rapports, la liberté qui féconde tout et sans laquelle elle ne peut vivre. Un tel événement n'aurait rien de surprenant, mais il ne serait pas moins déplorable, car il abaisserait notre force industrielle relative.
En effet, lorsque l'on considère le mode de développement des divers peuples européens, lorsqu'on les voit opérer concurremment sur le terrain neutre des marchés lointains et de la colonisation, il est facile de distinguer
les qualités spéciales et distinctiyes de chacun d'eux, de Yoir pourquoi tel remporte sur un point, tandis qu'il est inférieur sur tel autre. LUnfériorité des Français consiste évidemment en ce qu'ils ne savent pas se grouper, s'associer, coopérer dans le travail, en un mot, avec autant d'art que certains peuples rivaux. Un Français, pris isolément, est égal, sinon supériei^r, dans tous les emplois industriels, à un Anglais ou à un Nord-Américain ; mais il est déplorablement vrai que dix Français n'équivalent pas, quant à la puissance industrielle, à dix Anglais ou à dix Nord-Américains. L'art industriel a, comme l'art militaire, sa discipline et son mode de mettre en cduvre la force des masses, et, comme dans l'art militaire, la victoire définitive dépend toujours, non des qualités industrielles de l'individu, mais de la force développée par les masses ; il faut avoir peu réfléchi et peu observé pour ne pas être convaincu de cette vérité.
Et il ne faudrait pas croire, comme quelques écrivains l'ont dit légèrement, que l'infériorité des Français sur ce point soit due à l'influence de la race. Il est facile d'expliquer par les influences de races les faits dont on ne peut ou dont on ne veut pas rechercher la cause ; mais il n'est pas moins certain que la race n'est un empêchement à rien. On pouvait aussi conclure de l'histoire des Gaulois du temps de César et de celle de toutes nos grandes guerres du moyen âge que les Français étaient braves personnellement, mais indisciplinables, qu'ils ne savaient pas tirer parti de la force que Ton peut déployer par la mise en œuvre des masses, si cette assertion ne se trouvait réfutée de la manière la plus éloquente par l'histoire des dernières
ÉTITDE SUR LES ASSOCfATIO.NS 01 VRIÈIIES. .145
guerres et notamment des guerres de la Révolation. Eh bien ! il n'est pas moins facile d'apprendre la discipline industrielle et de s'y habituer qu'il n'a été facile d'appren* dre et d'observer la discipline militaire. Il est vrai que c'est une œuvre qui exige du temps et de la patience ; il est vrai encore que les habitudes et les idées sur les* quelles se fonde la discipline militaire sont entièrement opposées aux habitudes et aux idées qu'exige la discipline industrielle, et peut-^tre notre grand succès dans la première est-il, comme je le crois, une cause de notre infériorité dans la seconde.
Quoi qu'il en soit et sans entrer sur ce point dans des déyeloppements qui seraient déplacés ici, il est certain et à peu près incontesté que l'esprit d'association dans le travail nous manque. Nous avons un assez petit nombre de sociétés en nom collectif et il existe contre elles un préjugé général. Qui ne considère en France la position du marchand ou de l'industriel isolé comme très-supérieure à celle du commerçant ou de l'industriel associé? Qui considère l'association autrement que comme une sorte de mariage de raison, de moyen de réunir le capital nécessaire à la réalisation d'une entreprise donnée? Assu* rément un très-petit nombre d'hommes. Quant aux sociétés anonymes et en commandite qui font tant de bruit, chacun sait qu'elles se propagent plutôt par les abus auxquels elles donnent lieu que par les services qu'elles rendent. Combien en compterait-on dont les fondateurs aient eu pour but l'entreprise qui fait l'objet de la société et non un bénéfice facile à réaliser sur l'émission ou sur la négociation des titres? Sans doute ces sociétés développent
du travail et rendent des services ; mais à quel prix? et combien de forces perdues ! Et si Ton considère les entreprises isolées avec un entrepreneur et des commis ou des ouvriers, celles de France ne sont^^lles pas les premières de TEurope dans lesquelles la division ait éclaté, preuve évidente du peu d'art qui y était déployé pour le gouvernement des hommes groupés ensemble et chargés de coopérer dans l'industrie!...
Il ne conviendrait pas d'entrer ici dans le développe* ment de considérations aussi étendues et aussi graves; il suffit de les indiquer à la réflexion du lecteur. Peut-être eu conclura-t-il, comme nnus, que dans une nation militaire, comme la nation française, avec les préjugés déplorables qui y régnent encore en matière de coopération industrielle et de civilisation en général, Tidée de Tassociation ouvrière, assurée de rencontrer ces préjugés hostiles, doit être accueillie par les économistes sans illusions, mais avec une vive sympathie, comme une idée opportune et bonne, bien que difficile à réaliser. Au lieu de s'irriter des erreurs avec lesquelles sont nées les premières associations ouvrières, ils doivent peut-être se féliciter que ces erreurs, dissimulant d'énormes obstacles, aient porté les ouvriers associés à faire de grandes choses en même temps qu'ils fréquentaient l'école si coûteuse, mais si instructive, de rexpériènce. Loin de décourager, par un dédain préconçu ou un esprit de dénigrement que rien ne justifierait, les tentatives qui pourraient être faites à l'avenir, ils devraient les accueillir avec bienveillance, en signalant les difficultés, les écueils, les dures conditions d'existence de cette forme de constitution des entre-
prises. Les progrès de rassociation ouvrière, nécessairement très-lents, ne sauraient jamais être dangereux et ils pourraient introduire dans notre armée industrielle un esprit de liberté, de respect pour les droits d'autrui et de discipline voloniaire dont elle a grand besoin.
L'article qui précède fut écrit du Chili il y a douze ans, à une époque où la réaction contre les hommes et les choses de 1848 était à son apogée. 11 avait pour but de répondre à quelques critiques adressées à mon appréciation de rassociation ouvrière dans mon Traité des Entreprises et à l'appréciation des mêmes associations par M. John Stuart Mill dans ses Principes d* Économie politique. Aujourd'hui que les associations ouvrières sont redevenues à la mode, plus que janaais, je ne crois devoir y rien ajouter ni rien y retrancher.