UNE DEMANDE D'AUGMENTATION DE SALAIRE
naissances de fait et de détail qui sont indispensables pour avoir à ce sujet une opinion fondée. D'ailleurs, ce n'est ni une question de droit, ni une question de sentiment, comme les ouvriers semblent le croire. Ils disent, et nous sommes persuadé qu'ils disent vrai, qu'à Tépoque de la guerre d'Italie ils ont subi une réduction de salaires, et qu'aujourd'hui la moyenne de leurs salaires ne dépasse pas i ,200 fr. par an. Ces considérations sont étrangères à la question, qui est celle-ci : Veulent-ils, oui ou non, travailler aux prix actuels? Les fabricants veulent-ils, oui ou non, les employer avec un salaire plus élevé de 10 pour 100 que le salaire actuel? — Il y a là une question de force, pacifique, il est vrai, et surtout morale, mais une question de force, et les données générales qui détermineront sa solution sont très-connues.
En effet, si les fabricants ont d'abondantes commandes, s'ils peuvent consentir l'augmentation sans cesser d'obtenir des bénéfices dont ils se contentent, ils l'accorderont. Sinon, ils préféreront fabriquer moins, et, n'ayant besoin que d'un moindre nombre d'ouvriers, maintenir les salaires actuels. La question est là. Mais elle n'y est pas tout entière; car si les ouvriers trouvaient leur salaire par trop insuffisant, au point qu'une autre branche d'industrie les rémunérât mieux, ils aimeraient mieux Tcduire leur nombre, par la suspension temporaire de leur recrutement ou même en passant à une autre industrie. Au fond, il n'y a dans cette question que des volontés en discussion et en lutte pour savoir à quel point et dans quels termes elles doivent s'accorder.
Mais justement parce qu'il s'agit de volontés, c'est-à-dire
de ce qu'il y a de plus intime dans la personnalité humaine, nous croyons qu'il ne convient guère plus de faire intervenir dans ces débats l'opinion et ses organes que l'autorité publique elle-même. Nous croyons même que les résolutions collectives, loin de faciliter une solution, la rendent plus difficile. Que l'on délibère en commun, que l'on s'éclaire les uns les autres sur des intérêts qui sont communs : c'est fort bien et fort utile pour les particuliers et le public; mais nous nous défions étrangement, en cette matière, des résolutions collectives qui ne peuvent pas tenir compte des situations particulières. Sur ce point, nous ne nous trouvons d'accord ni avec les ouvriers en chaises et fauteuils, ni surtout avec les patrons; car ceuilà réclament une augmentation de salaire uniforme, et ceux-ci proposent un tarif.
Cependant il peut arriver fort bien que, dans une branche d'indufeirie qui a plusieurs spécialités, une de ces spécialités comporte une augmentation de plus de 10 pour 100, tandis qu'une autre ne la comporte pas. Comment ajuster la demande de 10 pour 100 d'augmentation de salaire avec l'une et l'autre situation?
Un tarif uniforme présente encore bien plus d'inconvénients et de difficultés. Il faut, en premier lieu, classer les divers travaux dans une industrie où les variations de la mode introduisent sans cesse des innovations et des changements. 11 faut ensuite classer les maisons, selon le plus ou moins de fini que chacune d'elles exige. Que d'appréciations difficiles et d'une extrême délicatesse! Mais, quand on aura classé ton» le monde, on ne sera guère plus avancé; car chacun aura conservé la liberté de se déclasser lui-même,
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de finir plus ou moins qu'à l'époque du tarif, ou tous ses produits, ou seulement quelques-uns d'entre eux. 11 faudra alors réformer le tarif, c'est à-dire le remanier chaque jour, et se consumer en discussions aussi longues qu'inutiles.
En somme, il nous semble que les tarifs, — admissibles dans les industries qu'un règlement rend immobiles, tolérables, à condition de remaniements fréquents, dans les industries où les machines jouent un grand rôle, et imposent au travail humain leur uniformité, — sont tout à fait déplacés dans les industries où le goût, la mode, les procédés manuels et les outils même introduisent de perpétuels changements. La typographie parisienne, dont le travail est infiniment plus uniforme que celui de la menuiserie en chaises et fauteuils, a adopté un tarif : nous ne savons jusqu'à quel point elle s'en trouve bien. Ce qu'elle y a gagné de plus clair, c'est de fixer, dans des conditions plus stables, et partant un peu meilleures, les relations de patron à ouvrier. D'ailleurs, il est iudubitable que l'industrie elle-même y a perdu, et que les commandes sont sorties du territoire régi par le tarif, toutes les fois qu'il s'est agi d'ouvrage inférieur. La loi de l'offre et de la demande, à laquelle on avait voulu se soustraire, a revendiqué ses droits : elle n'a laissé à Paris que les ouvrages qui, en tout cas, auraient été payés au prix du tarif.
Si nous ne pouvons discuter la question débattue entre les ouvriers eu chaises et leurs patrons, nous pouvons et nous devons rendre hommage aux excellents sentiments exprimés par les ouvriers dans les lettres que nous avons sous les yeux. Ces sentiments sont l'amour de la justice et de la
paix. Nous ne pouvons qu'y applaudir, mais en rappelant, dussions-nous sembler dur, qu'il y a là une question de volonté plutôt que de justice, et que, dans ce cas, la volonté elle-même est dominée et réglée parTétatdu marché. Nous croyons que ce point de vue, qui est le plus vrai, est en même temps le plus favorable aux bonnes relations de patron à ouvrier, parce qu'il écarte de part et d'autre toute idée de caprice et de mauvais vouloir.
M" S. — Oairrlen et PatroBS*
Il convient de revenir et d'insister sur les réflexions que suscitent les demandes d'augmentation de salaire. Quand on voit réclamer pour la fixation des salaires Tintervention du préfet de la Seine, il est clair que ceux qui élèvent cette réclamation ont besoin de beaucoup apprendre, pour connaître leur position véritab^. Nous insistons d'ailleurs volontiers sur cette question des relations entre ouvriers et patrons, parce que nous croyons que, de toutes celles qui s'agitent en France de notre temps, il n'en est aucune qui ait une importance plus vitale, ni qui soit digne de plus d'intérêt.
Nous avons dit que la fixation des salaires n'était point une afTaire de sentiment ou de Justice, mais de puissance et de volonté, puissance et volonté soumises à certaines conditions. Ajoutons qu'il est d'intérêt public que les ouvriers portent leur salaire aussi haut que possible, et que les patrons paieut le moindre salaire possible, et tâchons